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Les Drames du Nouveau-Monde, par Bénédict-Henry Révoil. Les Écumeurs de mer

De
215 pages
P. Brunet (Paris). 1865. In-16, 223 p..
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ABBEVILLE. IMP. P. BRIEZ
LES DRAMES DU NOUVEAU-MONDE
PAR
BÉNÉDICT-HENRY.RÉVOIL
L E S
ECUMEURS
DE MER
PARIS
P. BRUNET, LIBRAIRE-ÉDITEUR
RUE BONAPARTE, 31
1865
(Tous droits réservés)
LES ÉCUMEURS DE MER
I
A LA MER
Pendant le seizième siècle, les Indes occidentales
servirent de. refuge à une race d'hommes ou plutôt,
pour se servir d'une plus juste expression, à une asso-
ciation d'aventuriers qui pendant un long temps fut
la terreur.de ces contrées. Ces hommes doués d'un
courage indomptable, étaient hardis, et entrepre-
nants : la crainte de tremper leurs mains dans le,sang
ne les arrêtait jamais ; le mot de pitié n'avait plus de
sens pour eux, le meurtre, et la rapine-marquaient
leur passage et on leur donna un nom quin'était plus
prononcé qu'avec le. sentiment de la plus profonde
horreur. C'étaient les Boucaniers ou les. Frères de la
Côte, que les Français appelaient les Flibustiers.
1
6 LES DRAMES DU NOUVEAU-MONDE
Ce fut d'abord dans l'île de Saint-Domingue que
ces hommes attirèrent l'attention sur eux. L'origine
de leur réunion est attribuée à l'insuccès de l'exploi-
tation des mines de cette île, Privés de ce moyen
d'assurer leur existence ils se formèrent.par bandes
qui peu à peu se rejoignirent et finirent par arrêter
et consolider les bases d'une grande association.
Dans le principe, tous étaient français mais plus
tard ces gens admirent dans leurs rangs des hommes
de toutes les nations, à l'exclusion toutefoisdes Espa-
gnols contre lesquels ils nourrissaient une haine
mortelle ayant sa source, dans un événement qui
survint dans les premiers temps de leur organisa-
tion et.que mes lecteurs vont connaître.
Quelques Français errants avaient cru trouver
un asile dans la. ville de Saint-Gristophe, où les Es-
pagnols leur avaient permis de séjourner pendant
quelque temps; mais plus tard, et par des motifs con-
nus d'eux seuls, les Français en avaient été chassés
et s'étaient livrés à la chasse des troupeaux de
boeufs sauvages. Leur nom de Boucaniers, venait
des Caraïbes, race de Cannibales qui, ' dans des
temps plus.reculés, faisaient rôtir et mangeaient
leurs prisonniers. Ceux-ci leur avaient enseigné une
méthode pour conserveries viandes en les fumant
et en les faisant sécher ; ce qu'ils appelaient boucaner.
LES ECUMEÙRS DE MER
Les viandes ainsi préparées devinrent la principale
nourriture de ces aventuriers, à qui l'on donna le
nom de Boucaniers.
Sans femmes, sans enfants, ces hommes vivaient
deux par deux ou par compagnies de huit ou de dix,
pour se prêter un mutuel secours. Soumis à au-
cune loi.' ni à aucune autorité, ils avaient cepen-
dant certaines règles ou coutumes qui suffisaient à
terminer, leurs rares "différends. Le costume des
Boucaniers, à cette époque, consistait en une che-
mise de laine teinte dans le sang d'un animal fraî-
chement tué, un haut de chausses retenupar un cein-
turon de cuir supportant un sabre à lame courte et
un couteau hollandais, un chapeau sans bords
muni par devant d'une espèce de visière pour pou-
voir le mettre et l'ôter, des souliers de cuir brut et les
jambes nues. Chaque homme possédait un ou plu-
sieurs mousquets de fort calibre et le plus souvent
une meute de dix bu douze chiens.
Dans les premiers temps, lé prix qu'ils recevaient
des hollandais pour la vente- de leurs cuirs suffisait
à fournir à tous leurs besoins ; mais en voyant leur
nombre s'accroître ils eurent conscience de leur
force et commencèrent à faire des excursions-sur les
établissements formés parles Espagnols,poussés à
cela par le souvenir d'époques plus heureuses et par
8 LES DRAMES DU NOUVEAU-MON DE
leur haine mortelle contre cette nation. Ces attaques,
concertées en commun, étaient toujours marquées
par une grande effusion de sang. Les Espagnols,
n'étant pas en état de les soumettre sans faire
appel aux forcés militaires réparties dans les îles en-
vironnantes, furent à la fin contraints d'adopter un
plan aussi préjudiciable à eux-mêmes qu'à leurs
ennemis. Ils organisèrent une chasse générale pour
arriver à l'entière destruction, des troupeaux de
boeufs sauvages. Ce moyen eut tout le succès qu'ils
en espéraient; les Boucaniers abandonnèrent Saint*
Domingue et allèrent chercher un refuge dans la
petite île de la Tortue.
Cette île, dont ils s'emparèrent sans que la posses-
sion leur en fut contestée, est située non loin d'Haïti,
à l'extrémité de la côte nord-ouest de cette île, elle est
très-montagneuse et fort bien boisée; son étendue est
de huit lieues de long sur deux de large. Pour se li-
vrer à leur nouveau genre de vie, la piraterie,
l'île de la Tortue offrait aux Boucaniers un refuge
qui défiait tous les efforts qu'on aurait pu faire pour
les en déloger : pour y arriver, il eut fallu avoir
recours à un déploiement de forces vraiment fort
sérieux. Une position aussi avantageuse et la pro-
messe du butin attira bientôt près d'eux une grande
affluence d'aventuriers qui accoururent de toutes
LES ECUMEURS DE MER
parts. Avant de s'embarquer pour une expédition,
ils faisaient des prières publiques pour le succès de
leur entreprise ; à leur retour ils ne manquaient
pas d'adresser leurs remercîments au Tout-Puissant,
particulièrement quand la fortune les favorisait. Cette
coutume était fidèlement suivie ; mais pour ce qui est
de leur sincérité, tout porte à croire, d'après la ma-
nière dont ils employaient leurs moments de loi-
sirs, qu'il n'y avait dans ce fait qu'une sacrilège
dérision, une véritable moquerie.
La date précise à laquelle commence cette histoire
est au milieu du mois de mai 1668, aux premières
heures du jour. Un lourd navire se tient immobile
surpris par un calme plat, ses mâts et ses espars se
réfléchissent dans les eaux tranquilles de l'Océan ; les
voiles et leur étais qui. pendent .négligemment font
deviner qu'il a éprouvé une violente tempête. Plu-
sieurs des hommes de l'équipage sont groupés
inactifs sur le pont et charment leurs loisirs en ra-
contant les dangers auxquels ils ont échappé: quel-
ques autres, couchés sur les plat-bords, semblent
perdus dans la contemplation des nuages qui flottent
à l'horizon, mais évidemment, leur pensée est. bien
plus loin, elle les transporte dans leurs chaumières
eu Espagne et près des enfants, chéris attendant
leur retour.
10 LES DRAMES DÛ NOUVEAU-MONDE
Le capitaine se tenait à l'arrière, regardant avec
attention les nuages dorés précurseurs du soleil
levant. Il paraissait inquiet : par moments, ses yeux
se portaient dans la direction du Sud vers la ligne
indistincte qui laissait deviner une terre assez éloi-
gnée. En détachant ses yeux de ce point, il les por-
tait en haut, comme pour s'assurer que les voiles
ne trâhissaient pas un symptôme de brise ; mais elles
pendaient paresseusement le. long des mâts, et le
pavillon d'Espagne restait sans mouvements, en-
roulé autour de la drisse.
. — Vous paraissez soucieux, senûr capitaine, dit
un grand personnage portant les insignes de son
rang sur sa poitrine. Tel.est du moins ce que l'on
jurerait d'après l'expression de votre: physionomie
et votre air* inquiet.
— Notre situation n'a rien de bien plaisant, pour
ne rien dire de plus, répondit le capitaine ' avec une
brusquerie de vrai marin. Voilà plus de vingt-quatre
heures que nous sommes pris par le calme, et pas
le moindre indice de vent ! s'il en venait seule-
ment assez pour faire voler une plume, cela pourrait
nous encourager un peu.,
— Et c'est là tout? l'absence du vent est la seule
cause de votre inquiétude ?
La réponse se fit attendre quelque temps ; le capi-
LES ECUMEURS DE MER 11
taine ne paraissait pas disposer à laisser pénétrer, sa
pensée a son interlocuteur et il cherchait ..quelque
moyen de lui donner lé change sur laihature de ses
craintes. Il jouait avec la poignée de son sabre, et
à l'aide du pied il cherchait à enlever une tache, de
goudron qui se trouvait sur le pont; A la fin, comme
l'eut fait de nos jours le plus habile dipomate, il
essaya de se tirer d'affaire, en répondant à une ques-
tion par une: autre question.
— Et quel autre motif, sefior, puis-je avoir, que
celui que je vous ai donné ?
- Je ne saurais le dire, répondit le gentihomme
en souriant : mais il me semble que les comman-
dants de navire sont habituellement plus maîtres
d'eux-mêmes, et ne laissent pas comme vous devi-
ner leurs émotions lorsqu'ils n'ont d'autre souci
qu'un temps de calme plat.
— Cela peut être vrai, mais tous les capitaines de
navire n'ont peut-être pas les mêmes raisons que
moi pour accomplir leur voyage dans un temps
aussi court que possible.
Dorn Castro ne répondit rien ; non pas qu'il -fût
en aucune façon satisfait des réponses du capitaine : .
il restait au-contraire ;bien convaincu que la
cause de l'inquiétude manifestée par celui-ci était
beaucoup plus sérieuse que celle qu'il en donnait.
12 LES DRAMES DU NOUVEAU-MONDE
Le soleil s'était levé et cette terre éloignée vers
laquelle le capitaine avait plusieurs fois dirigé ses
regards parut enfin assez distinctement pour attirer
l'attention de don Castro qui, se retournant vive-
ment, demanda à l'officier :
.— Quelle est cette terre?
— De quelle terre parlez-vous ?
— De celle qui est là-bas, répondit-il en désignant
du doigt un point vers le sud : je ne pense pas
qu'il y en ait d'autre en vue ?
— Si vous voulez porter vos regards, vers le cou-
chant vous pourrez voir un petit cap qui se projette
en avant de l'île de Cuba.
— Oui , je vois , je ne l'aurais pas aperçu.
L'autre ne fait-il pas partie de cette même île de
Cuba?
— Non, c'est l'île de la Tortue. .
— L'île de la Tortue ! celle qui estla résidence des
Frères de Côte, ainsi qu'ils se momeint, n'est-ce
pas? ...
— Oui senor.
— Je comprends alors la véritable cause de votre
inquiétude ; vous craignez d'être découvert par eux
et de vous trouver, faute de vent, dans l'impossibi-
lité de leur échapper. Suis-je dans le vrai ?
— Je suis forcé d'en convenir.
LES ÉCUMEURS DE MER 13
— Mais alors pourquoi avoir adopté cette route, si
elle devait nous conduire si près de ce repaire de
brigands?
Je regrette beaucoup, don Castro, que vous
soyez au courant, d'une situation que j'espérais dissi-
muler à tous, mais dans l'état des choses je n'essaie-
rai pas de vous rien cacher. Je vais vous dire tout
ce que je sais de ces hommes et les motifs qui m'ont
déterminé à prendre cette route de préférence à
celle habituellement suivie par les navires qui re-
tournent en. Espagne. D'abord elle diminuait la
longueur de notre voyage ; mais ce n'a pas été là ina
raison déterminante : avant de quitter San-Iago de
Cuba,- j'avais été informé qu'Henry Morgan, un
anglais, qui est le plus sanguinaire, le plus vindica-
tif et le plus hardi des chefs qui aient jamais com-
mandé les boucaniers, était à la hauteur de la Flo-
ride, clans lé canalde Bahama, avec tous les vais-
seaux qui composent actuellement sa flotte. Si nous
avions pris la route ordinaire, non-seulement nous
aurions été obligés de longer toutes les côtes
de Cuba, mais, sans aucun doute, nous n'aurions
pu éviter une rencontre. Notre perte était certaine ;
nul n'aurait survécu pour aller en porter la nouvelle,
car jamais Morgan ne nous a épargnés, nous, autres
Espagnols. On m'a conseillé, et c'était du reste mon
1.
14 LES DRAMES DU NOUVEAU-MONDE
avis personnel, dé prendre de ce côté par le canal
des îles du Vent et de gagner l'Atlantique soit par la
passe du Mouchoir, soit par celle delà def d'ar-
gent. Ordinairementlevent de terre nous éloigne de
ces îles, niais dans la circonstance présente nous: pa-
raissons condamnés à subir un sort fatal.
— Si, comme.vous le dites, Morgan est absent
avec toute sa flotte,, qu'avons-nous donc à craindre ?
— Simplement ceci, senor; c'est qu'on ne vienne
nous attaquer avec des bateaux non pontés^ et cela
en telnombre qu'il nous sera bientôt impossible "de
résister, Notre seul moyen de.salut : serait alors de
prendre la fuite, et pour y avoir recours il nous fau-
drait du vent. Je pensais que le lever du soleil.pour-
rait provoquer une.. légère -brise, mais Une paraît
pas que mon espérance doive se réaliser. :
— Ainsi donc, si nous sommes découverts > notre
sort est fixé? :
— Hélas ! senor, .rien n'est plus, probable.
— Mais vous, comptez-vous défendre de toutes vos
forces?
— Certainement ! que nous les laissions, paisible-
ment aborder, ou que nous tentions de nous défendre,
ce sera complètement indifférent : notre sort sera le
même. La mort sera notre partage.
—Nous aurons au moins cette satisfaction suprême,
LES ECUMEURS DE MER 15
à nos dernires moments, d'avoir fait notre devoir
envers nous-mêmes et envers notre pays,
- C'est vrai, senor, mais, à mon avis, c'est là une
triste satisfaction.
- Et porquoi? demanda le gentilhomme avec
indignation
- Parce que lorsqu'un homme sarifie sa vie pour
son pays, il meurt avec l'espoir que les circonstances
de son trépas seront connues un jour: quant à nous,
nous pouvons mourir, nul. n'en saura rien.
— Vos craintes, senor Capitaine, sont un peu pré-
maturées,.dit le gentilhomme après un moment de
silence. Rien encore ne les. justifie.. .
- C'est vrai, et si le vent voiulait s'élever, je n'en
dirais plus un mot, mais c'est tout au plus si l'Océan
garde encore assez de mouvement pour nous rappe-
ler que nous nageons, sur son sein. Ces pirates guet-
tent d'un oeil vigilant les vaisseaux qui se. trouvent
dans notre position, et je suis certain, que déjà nous
sommes signalés ; à chaque moment je... .
— Des barques !
Les deux hommes tressaillirent et ils se regardèrent
sans dire un mot. Ce cri en disait plus pour chacun
d'eux qu'il n'en fallait pour qu'ils se. comprissent.
Le capitaine recouvrit le premier la parole et dit
simplement:
16 LES DRAMES DU NOUVEAU-MONDE
— Je m'y attendais, senor. Puis se retournant, il
demanda à un matelot :
— De quel côté ?
— A tribord.
— Peut-on les compter?
— Non, capitaine, pas encore.
— Surveillez-les attentivement. Sentez-vous un
peu d'air, là-haut ?
— Non, capitaine, pas un souffle, répondit la
vigie.
II
LA PRISE
L'équipage entier du navire espagnol se compo-
sait de son capitaine, de deux seconds et de vingt-huit
matelots. Il portait, en qualité de passagers, le noble
don Castro , un jeune anglais nommé Edouard
Seymore et Isabelle de Gordova.
Edouard Seymore avaitsquitté le toit paternel en
partie poussé parle désir de connaître le inonde un
peu mieux qu'il ne pouvait le faire sans sortir de
son pays natal et d'autre part grâce aux rapports
exagérés qu'on lui avait faits des immenses ri-
chesses que Cuba offrait aux hommes aventureux.
N'étant retenu par un aucun lien de tendresse, il
suivit l'impulsion de sa nature et se laissa guider
au gré de sa fantaisie. S'étant convaincu par sa
propre expérience que les richesses de Cuba n'é-
18 LES DRAMES DU NOUVEAU-MONDE
talent pas, à conquérir, il s'était décidé à visiter l'Es-
pagne : c'était, â l'époque où il entreprenait ce
voyage que nous le trouvons en ce. moment,. .
Isabelle de Gordova était née au pays du Cid, mais
par suite d'un désaccord entre ses parents-et le gou-
vernement espagnol, elle avait été amenée, encore en
bas âge, dans l'Ile de Cuba, et-avait été élevée par
sa tante. Tous les avantages que le rang et la for-
tune peuvent donner lui étaient acquis. Elle at-
teignait sa dixième année, lorsque son père mou-
rut la laissant héritière de très-grands biens. Elle se .
rendait en Espagne, sous la protection du puissant
don Castro, pour, poursuivre les réclamations qu'elle
avait à exercer, contre le gouvernement espagnol, au
sujet de, ses biens patrimoniaux.
Le cri qui annonçait la découverte des barques, en-
nemi es parvint aux oreilles des deux jeunes passagers
qui s'étaient élancés sur le pont...
L'existence.des Boucaniers et de leur organisation-
telle que nous l'avons décrite, était complètement
inconnue d'Isabelle ; il n'en était pas de même pour
Seymore. Il connaissait parfaitement le péril, et
même dans;ce premier, mouvement d'angoisse, à la
pensée du sort terrible qui les menaçait, il songeait
à mettre à profit sa qualité d'Anglais pour, se sous-
traire à un massacre immédiat. Quant aux moyens à
LES ECUMEUR DE MER 19
employer pour y parvenir, c'était aux circonstances
à en décider.
— Voudriez-vbus, messire, me faire connaître, ce
qui cause cette émotion ? demanda Isabelle quelques
instants après l'arrivée de Seymore sur le pont, .
— Elle est causée par l'apparition de quelques,
bateaux découverts-par là vigie répondit Edouard
avec un certain embarras.
— Ce sont peut-être des passagers venant des îles
"voisines et qui, s'étànt aperçus que ; nous sommés
retenus par le calmé, oni saisi cette occasion de se
joindre à nous?
— Je souhaiterais qu'il en fut ainsi,, sentira.
— Courerions-nous quelque danger ?
— J'ai le regret d'être obligé de l'avouer.,-senora,
nous sommés en péril.
— Mais dominent?
— Vous me forcez de parler. Eh bien ! voyez-vous
ces bateaux qui s'approchent de nous?
- Où sont-ils?
L'Anglais étendit la main dans la direction d'une
ligne noire qu'il était difficile de discerner et qui
s'éclairait par moments lorsque les rayons du soleil
venait à frapper le plat des avirons.
— Cette langue de terre au sud, reprit-il après un
moment de silence, est, je pense,l'Ile de la Tortue. Je
20 LES DRAMES DU NOUVEAU-MONDE
puis me tromper dans ma supposition, mais je,ne le
crois pas : plût à Dieu que je fusse dans.l'erreur !
Cette île sert d'abri à une troupe de pirates.
— Des pirates! s'écria Isabelle en l'interrom-
pant.
— Oui, des pirates, et d'une cruauté telle qu'ils
laissent de bien loin, derrière eux, tous ceux qui ont
pu jamais exister. Ces hommes se montrent non-seu-
lement jaloux de conserver toutes les plus infâmes
traditions de leur terrible profession, mais ils em-.
pruntent encore aux Caraïbes, avec lesquels ils sont
si souvent en rapports, leurs procédés.expéditifs. Ils
ont pour chef, j'ai honte de l'avouer, un de mes com-
patriotes, un homme ou plutôt un démon du nom
de Morgan qui, par quelque motif personnel de haine
contre votre nation, a fait le serment solennel de ne
jamais épargner la vie d'un espagnol. Mais ne trem-
blez pas , car je suis bien déterminé à protéger
vos jours qui sont pour moi plus précieux que les
miens.
Seymore s'arrêta ; la passion l'avait entraîné trop
loin. La rencontre d'Isabelle sur le même vaisseau
n'était pas un pur effet du hasard: pour faire connaître
toute la vérité, disons que depuis longtemps Edouard
avait voué un culte secret à la charmante seûôra. Le
premier emploi que Seymore avait trouvé dans l'Ile
-, LES ÉGUMEURS DE MER 21
de Cuba, avait été celui d'agent commercial dans les
domaines de Gordova, et si, jusque-là, il avait eu peu
de.rëlations avec la jeune fille, il n'en avait pas moins
pour ellela plus grande admiration, sinon'àeramour.
Ayant eu connaissance, quelque temps à l'avance, de
son projet de voyager en Espagne et du moment fixé
pour le départ, Seymore, avec cette spontanéité natu-
relle à tons les impatients du repos, n'avait pas été
long à se décider à partir sur le même navire. Sans
communiquer son projet à personne, il avait résigné
les fonctions de son agence, au grand regret de la
bonne vieille tante qui donnait à Isabelle tous les soins
d'une mère, car Seymore s'était montré fidèle et ca-
pable, et son départ sans cause apparente était
une cause de chagrin même pour Isabelle qui, mal-
gré son peu de 'relations avec le jeune anglais,
avait, avec les yeux et le coeur d'une femme, su dé-
couvrir sa secrète admiration. Quelle fut sa sur-
prise, pour ne pas dire sa joie, lorsqu'elle retrouva
Seymore au milieu de de ses compagnons de tra-
- versée !'
— Je vous l'ai dit, seflora, ce Morgan est anglais,
reprit Edouard ; aussitôt que les pirates se seront
emparés de notre vaisseau, je proclamerai ma natio-
nalité. J'ai l'espoir de sauver ainsi vos jours et les
miens. Pour le succès démon projet il sera bon que
22 LES DRAMES DU NOUVEAU-MONDE
vous feigniez de perdre connaissance dès le com-
mencement du combat ; j'aurai ainsi une raison pour
ne pas prendre part à la mêlée et je pourrai atteindre
le but que je me propose.
Seymore parlait d'un ton si décidé qu'Isabelle à la-
quelle, malgré tout son courage, la crainte arrachait
des larmes, sentit bientôt son esprit se calmer. ;
— Je compte entièrement sur .vous pour me ser-
vir de protecteur. Don Castro paraît m'avoir com-
plètement oubliée, dit-elle.
Est-il nécessaire, de dire que ces mots, vibrèrent
dans le coeur du jeune homme comme la plus di-
vine harmonie ? Son esprit appelait maintenant les
dangers afin de les affronter pour Isabelle. Cepen-
dant les,barques s'étaient suffisamment appro-
chées pour qu'on pût non-seulement les compter
mais encore s'assurer du nombre d'hommes qui les
montaient. Il y avait huit canots, et chacun d'eux
portait douze hommes.
Le capitaine n'était pas resté inactif; sans déguiser
en rien la gravité de la situation, il avait fait con-
naître à son équipage l'état des choses, le nombre
et la nature des hommes qui s'avançaient contre eux,
et ces braves gens, qui tant de fois avaient affronté
l'ouragan et souri à la tempête, étaient restés frappés
de stupeur en recevant cette terrible communication.
LES ÉCUMEURS DE MER 23
Le navire n'était pas très-bien fourni d'armes ; on
les distribua, lorsqu'il n'y en eût plus, les matelots
s'emparèrent des crocs des embarcations, des épis-
soirs et de tout ce qui, dans une main déterminée,
pouvait devenir une arme meurtrière.
Les barques, qui s'étaient avancées rapidement,
s'arrêtèrent à une distance assez courte pour que le
murmure des voix parvint aux oreilles de ceux du
navire. Les chefs postés à l'arrière de l'embarcation
la plus avancée semblaient donner leurs dernières
instructions à leurs hommes.
Seymore qui surveillait tout avec attention en-
tendit l'ordre de se remettre en marche donné.en
anglais.: Goon men!
— Cet ordre paraît vous être agréable, messire,
dit une voix à l'oreille de Seymore.
Edouard, en se retournant, vit le capitaine qui
s'était" placé près de lui : il. répondit sans hésiter
Il est toujours agréable 'entendre.parler:da
langue de son pays. :
— Peut-être, répliqua le capitaine en arrêtant
sur le jeune homme, ses; yeux noirs et -sévères,
peut-être pensez-vous pouvoir tirer avantage de
cette circonstance et trouver les moyens de sauver
votre vie?
— Seigneur capitaine, répondit Edouard avec une
24 LES DRAMES DU NOUVEAU-MONDE
fermeté d'intonation que motivait l'air un peu
blessant avec-lequel la question-lui avait été faite,
la vie est une chose précieuse pour les plus humbles
des créatures et si en proclamant ma nationalité, je
puis sauver mes jours, vous pouvez être assuré que
je le ferai.
— Lâche ! s'écria lecapitaine d'une voix sifflante.
A cette insulte, le sang monta au visage du jeune
homme, mais il eut assez d'empire sur lui-même
pour se -contenir et répondre d'une voix calme :
— Vous choississez bien mal le moment et le lieu
pour m'adresser une pareille insulte.
A cette réponse faite d'une voix ferme, l'Espagnol
portant la main à la crosse de ses pistolets répliqua :
— Voici ce que je. vous réserve, messire l'Anglais :
si nous devons servir de pâture aux requins, nous y
passerons tous ; tous, entendez-vous, la jeune seûô-
ra aussi bien que vous. La mort est notre sort
commun, et nul n'y échappera.
Toute réplique devenait impossible, car les ba-
teaux avaient atteint le navire ; les hommes qui
les montaient s'efforçaient, à tribord comme à.ba-
bord, de gravir sur le pont à l'aide des chaînes et
des cordages.
Pendant un certain temps les Espagnols main-
tinrent leur position en combattant comme des dé-
LES ECUMEURS DE MER 25
mons, mais bientôt, écrasés parle nombre et en
dépit des efforts de leur capitaine, ils commencèrent
à céder pied -à pied. Pas un mot n'était prononcé
ni d'un côté ni d'autre ; le seul bruit-qui.parve-.
' nait aux oreilles d'Isabelle était celui produit
par la détonation des arrhes à feu-et le choc des
sabres se heurtant avec fracas, le tout mêlé aux
cris de douleur arrachés aux malheureux que le fer
ou le plomb frappaient d'un coup mortel.
A l'extrémité la plus reculée du navire se tenait
Seymore supportant du bras gauche la jeune Espa-
gnole qui paraissait privée de sentiment. 11 tenait un
sabre nu dans l'autre main. Un cri de joie attira son
attention : il vit que les Boucaniers avaient réussi
à tuer, ou à jeter à la mer l'équipage tout entier sauf
six hommes, y compris le capitaine qui continuait
à combattre avec un courage indomptable. Pendant
que.Seymore contemplait ce terrible spectacle, il
remarqua que l'Espagnol s'étant débarrassé de ceux
qui l'entouraient, - cherchait à se faire jour jusqu'à
l'endroit où il était placé ; devinant le but qu'il se
proposait, Edouard murmura rapidement ces mots
aux oreilles d'Isabelle.
— Senora, laissez-vous glisser de mon bras- sur
le pont et rèstez-y sans mouvement, hâtez-vous pour
l'amour du ciel ! Le Capitaine en veut à notre vie ;
26 LES DRAMES DU NOUVEAU-MONDE
s'il, parvient jusqu'ici, il me faudra, défendre nos
jours et, si j'y suis forcé, l'immoler à notre sûreté
Isabelle obéit sans répondre, et lorsque Seymore
se retourna il aperçut le capitaine qui n'était plus
qu'à quelques pas de lui.
Il lui vint alors la. pensée d'user d'un stratagème
pour faire tourner à son avantage l'événement qui:
se préparait et que la furie de l'Espagnol rendait
presque inévitable. Il se décida sur le champ à
l'employer et élevant la voix il s'écria en, se servant
de la langue anglaise.
— Écartez-vous, faites-lui place; c'est .à moi qu'il
en veut, laissez-le poursuivre sa vengeance.
Les pirates qui faisaient obstacle à la marche du
capitaine lui livrèrent immédiatement passage et
les deux adversaires se trouvèrent face à face. De
tous les hommes de l'équipage, il n'en restait
plus un seul vivant, et tous les Boucaniers firent
cercle pour assister à ce spectacle nouveau d'un
combat entre deux personnes appartenant au même
vaisseau. On leur accorda un espace suffisant et
l'attention devint tellement concentrée sur les deux
champions que nul ne fît attention à Isabelle qui
restait inaperçue.
— Je viens tenir ma promesse, messire, dit le ca-
pitaine à Seymore d'un ton qui .voulait être calme.
LESÉCUJBEÏÏRSDE MER 27
—-Vous, voulez.dire que vous venez pour m'arra-
cherla vie ? répondit-Seymore.
— Comme ilvous plaira, je me discuterai -pas
sur les termes,
— Mais je me défendrai, reprit-Seymore avec fierté.
- Je ne vous laisserai pas cette chance.
- Alors c'est vous qui mériterez l'épithète de
lâche, que vous m'avez appliquée,
- Les insultes sont inutile et sans valeur à cette
heure;regardez.tous ceux-qui nous entourent; pou-
vez-vous voir sur une seule, de léurs.figures.un sen-
timent de pitié pour moi. ou sont mes. hommes?
Ils sont tous, morts et je vais bientôt les rejoindre,
mais ce sera une douceur pour moi, à mes, derniers
moments^ d'entraîner avec moi.dans;le trépas un
homme trop lâche pour défendre: : ses compagnons,
d'infortune. Vous n'aurez pas même la chance de
défendre votre misérable vie.
En. disant ces mots, le capitainesaisit son pistolet
et l'arma froidement.
- Arrêtez! s'écria Seymore , accordez-mot: la
chance d'un combat à armes égales et je me porte
garant que. ces hommes-vous accorderont la vie
si vous triomphez de moi. Puisj élevant la,voix
et s'adressant à ceux qui l'entouraient
— Vous avez; entendu ce que je viens de promettre
28 LES DRAMES DU NOUVEAU - MONDE
en votre nom, y donnez-vous votre consentement ?
— Oui ! répondirent les Boucaniers.
— Croyez-vous que je vais me fier à votre parole
plus qu'à la leur ? répondit le capitaine, la lèvre con-
tractée par un sourire de mépris. Non : même pour
sauver ma vie, je ne me priverais pas du plaisir de
loger une balle dans le coeur d'un anglais,
L'arme avait été aussitôt ajustée que tirée ; mais le
plomb n'atteignit pas son but, le bout du canon avait
été relevé et l'on entendit la voix discordante d'un
écossais qui disait :
— Sur mon honneur, cela ne se passera pas de la
sorte ; si vous voulez combattre servez-vous de votre
épée.
— Soit : en garde, messire.
Edouard s'avança alors et croisa le fer; Pendant
un moment les deux hommes s'observèrent-atten-
tivement et Seymore éprouva un sentiment de respect
en voyant le calme de son adversaire et la tranquillité
avec laquelle il acceptait les conditions du combat.
Mais, ce ne fut que l'affaire d'un moment, prompt
comme la pensée, l'Espagnol fit une feinte, : on eut dit
qu'il voulait par un dégagement toucher son adver-
saire au côté gauche, mais reprenant vivement sa
première position, il lia le fer et essaya par un dé-
gagement de le frapper au côté droit de la poitrine.
LES ÉCUMEURS DE MER 29
Seymore était trop habitué au maniement des armes
pour se laisser surprendre, il rompit d'un pas sans
- essayer de parer lecoup et saisissant le moment où*
le capitaine ne se tenait pas bien en garde, il froissa
le fer rapidement et lui fit sauter son épée de la
main. Cette manoeuvre fût exécutée : avec une telle
adresse qu'elle provoqua une salve d'applaudisse-
ments de la part des Boucaniers.
— Voilà.un beau coup et vous êtes un brave gar-
çon, s'écria l'Écossais quenouspouvons maintenant
présenter aux lecteurs sous le nom de Donald.
L'Espagnol s'arrêta un moment, puis s'élançant
aussitôt sur son arme.il reprit l'offensive avec- une
telle furie que Seymore fut obligé de rompre en
tournant dans le cercle où était: circonscrit le
combat. Chacun d'eux tenait ses yeux fixés sur les
yeux de son adversaire. A la fin la fatigue forçâ-
tes combattants d'abaisser-la pointe de leurs épées.
Gela dura quelques minutes.
—-Etes-vous prêt, messire ? demanda le capitaine
après une courte pause.
— Oui, certes ! emgarde !
Les épées se; croisèrent de nouveau et le duel, si
l'on peut se servir de cette expression,recommença.
— Soyez moins emporté, jeune homme, il ne faut
pas combattre avec tant de chaleur, et prenez votre
2
30. LES DRAMES DU NOUVEAU-MONDE
temps, s'écria Donald en manière, d'avertissement
au-jeune anglais,
Seymore comprit l'opportunité du conseil et fit en
sorte de se modérer un peu. Il avait, essayé d'activer
le combat, chaque fois qu'il voyait son adversaire se
ralentir, espérant, comme il..était le plus, jeune de
beaucoup, réussir à la lasser. Comme il s'était
mis sur la défensive, il reconnut bientôt quel avan-
tage cela lui donnait. La position première était tout-
à fait changée; le capitaine se trouvait alors à la place
qu'avait occupé, Seymore, à quelques pieds.d'Isa-
belle qui maintenant ne simulait plus l'insensibilité,
l'horreur de la situation lui ayant fait perdre réelle-
ment connaissance.
Pendant les courtes pauses qui avaient lieu de
temps en temps, Seymore, remarquait que l'Espa-
gnol lançait des coups furieux de son, épée par
derrière lui. D'abord il s'imagina que c'était un
effet de la rage qui le possédait,; mais. tout-à-coup
l'affreuse vérité s'était fait jour dans son esprit;
n'osant pas détourner ses yeux de son jeune adver-
saire, le capitaine essayait de frapper de son épée ce
corps étendu sans mouvement derrière, lui. Sey-
more ne dit pas un seul mot, mais serrant son épée
avec une force nouvelle il. reprit l'offensive avec
une-telle vigueur que l'Espagnol fut obligé, de
LES ECUMEURS DE MER 31
quitter la place qu'il avait si péniblement conquise.
Au moment,où les 'combattants allaient atteindre
le pied du grand mât, le capitaine saisit le moment
où Seymore qu'il croyait hors de gardé avait abaissé
la pointé de son épée et lui porta un coup en pleine
poitrine, mais celui-ci faisant un bond de côté, saisit
le fer sous son bras gauche, se retourna avec rapi-
dité pour éssayer de le lui arracher de la main,
ramenant alors son épée il la passa au travers du
corps du capitaine. Un léger frisson agita ce dernier,
une ombre passa sur ses traits; comme lorsque le cré-
pusculevient obscurcir le paysage, ses yeux lancèrent
un dernier regard de haine, et sa bouche qui semblait
vouloir parler ne laissa échapper que; des sons inar-
ticulés; puis il tomba lourdement sur le, pont; le
capitaine, était mort comme ceux de son équipage.
Quant à Seymore, plus semblable à une statue
qu'à un -être vivant., il demeurait les yeux fixés à
terre sur le corps de son ennemi. Tout-à-coup, le
charme qu'il paraissait subir fut rompy par le poids
d'une lourde main qui s'abattit sur son épaule et la
voix rude quoique amicale de l'Ecossais se fit entendre:
- Cessez de regarder cela mon garçon; ce spec-
tacle n'a rien :de gai. Autrefois, je regardais souvent
comme vous les cadavres des morts. Venez ici, croyez-
moi, et jetez les yeux du côté de cette jolie petite dame.
32 LES DRAMES DU NOUVEAU-MONDE
Seymore revint à lui et se dirigea en toute hâte
vers Isabelle qui gisait sur le pont encore privée de.
connaissance. Il la prit tendrement dans ses bras et
la porta vers un des bords du navire pour que l'air
delamer parvint jusqu'à elle. Quelques gouttes d'eau
puisées dans une coupe apportée par Donald eurent
bientôt ranimé ses esprits.
— Sommes-nous sauvés, messire ? demanda Isa-
belle, d'une voix éteinte ; lorsque ses souvenirs fu-
rent réveillés.
— Je l'espère, répondit-il. :
— Où est le capitaine ?
— Il est mort.
— Oh ! mon Dieu ! quel malheur !
— J'ai été forcé... commençait-il à dire, lorsqu'I-
sabelle l'interrompit.
— Ne vous disculpez point : je ne vous blâme pas,
vous n'avez fait que votre devoir. N'avez-vous pas
encore parlé à ces hommes" ?
- Non senora, mais je suis sûr qu'ils n'en veu-
lent pas à notre vie.
— Alors, jeune homme, dit un boucanier d'une
voix rude, que supposez-vous qu'on fasse de vous ?
— Je ne saurais le dire, répondit Edouard.
— Etes-vous sûr de n'avoir pas de sang espagnol
dans les veines ?.
LES ÉCUMEURS DE MER 33
- Pas une goutte. Et goutte. Et Seymore ajouta: Ce n'est pas
la crainte qui me fait parler ainsi, je vous dis vrai.
Je suis né anglais.
— Je m'en doutais: je suis votre compatriote. Quant
à cette jeune; fille, elle a des yeux qui semblent an-
noncer une origine espagnole, et mon épée s'agite
impatiemment dans son fourreau. Morgan n'a jamais
épargné la vie d'un espagnol et s'il était ici, il n'hé-
siterait pas. A moins de violer mon serment, il faut
que cette fille ait le sort: des autres.
— Non pas ! répliqua Seymore les yeux pleins de
flammes et la main sur la garde de son épée, je
protégerai sa vie tant que je vivrai pour la dé-
fendre et que j'aurai une épée au côté.
— Calmez-vous, jeune homme; vos-paroles et vos
actions - ne- sont pas de nature à améliorer vos
affaires. Je n'ai pas dit que je voulais la tuer, je n'ai
pas juré non plus de manquer à mon serment. Je
vous avoue franchement qu'après avoir vu de
quelle manière vous vous servez d'une epée, je n'ai
aucun désir de croiser le fer avec vous. Vous êtes
mon compatriote : si vous me laissez la possibilité
d'agir je désire, vous être utile, mais toutefois je ne
puis vous dissimuler que si vous étiez seul cela
n'en vaudrait que mieux pour vous.
— Si vous êtes un véritable anglais et si, comme
2.
34 LES DRAMES DU NOUVEAU-MONDE
vous le dites,: vous êtes disposé, à me rendre service,
dites-moi franchement ce que j'ai à attendre et
pourquoi il serait préférable que cette dame ne fût
pas avec moi.
— Ecoutez-moi attentivement : nous; autres Bouca-
niers, nous n'avons que deux.manières,de disposer
de nos prisonniers; ils deviennent ou nos frères ou
nos esclaves. Vous aurez le choix. Quant à la jeune
personne, je ne puis rien vous dire sur le sort qui
l'attend : cela dépend de. la volonté de Morgan qui
arrangera tout à sa fantaisie lofs de son retour qui
aura lieu dans un ou deux jours. Il y a une circons-
tance dont vous devez vous féliciter, c'est; que pour le
moment ces hommes soient sous mon commande-
ment et que vous n'ayez pas eu affaire à notre chef,
Carie sang de cette jeune fille aurait déjà depuis long-
temps rougi le pont et le vôtre aussi si vous aviez
osé seulement murmurer. ..
— Et vous imaginez-vous que ce Morgan n'est pas
un homme comme les autres et que la pointe d'une
épée ne peut trouver le chemin de son coeur im-
pitoyable? Venez, je suis prêt à vous combattre vous
ou lui, ou tous les deux ensemble et notez bien
ceci, vous qui portez le nom d'anglais, mais qui
n'en êtes pas digne ; rappelez-vous bien que si quel-
qu'un de votre bande maudite touche un cheveu de
LES ÉCUMEURS DE 'MER 35
la tété de cette, jeune,fille,je dévouerai ma vie à
une oeuvre de sang et que je ne laisserai reposer
mon bras que lorsque j'aurai vu le dernier de vos
hommes étendu sans vie à mes pieds ; vous m'enten-
dez, n'est-ce pas?
— J'entends' et j'ai* pitié de vous. : Ëtes-voùs in-
sensé, ou avez-vous un bien-grand'mépris de là vie
pour-parlerainsi ? Pauvre fou L il est Lien heureux
que ce soit à moi et non à Morgan que vous débitiez
de pareilles choses. Revenez à la-raison, parlez en
homme sensé et je vous.écoute. Je vous ai dit.que
comme compatriote j'étais disposé à,.vous traiter
en ami: mais comment le pourrai-e si vous profé-
rez de telles menaces, bien qu'elles me fassent
sourire. Si je rapportais un seul motde ce que vous
venez de dire aux hommes qui nous entourent, vous
seriez massacré à l'instant.. Et maintenant laissez-
moi vous donner un conseil; Peut-être vous nattez-
vous de l'espoir de vous échapper de notre île,, une
fois que vous .y-serez parvenu. Il n'y a qu'une seule
issue pour en sortir et je puis vous l'indiquer.-Le
voulez-vous?-.
Le pirate, baissant la voix reprit d'un ton lent et
solennel: ... ...
— Cette issue c'est la mort,, et si vous tentez de
vous échapper vous ouvrirez pour vous la porte du
36. LES DRAMES DU NOUVEAU-MONDE
trépas; je n'ai pas besoin d'entrer dans'plus de détails,
mais sachez que nous avons tous des clefs pour ou-
vrir cette porte et que nous savons nous eh servir.
Tirant alors son sabre à moitié hors du fourreau,
il ajouta :
— Voici l'une de ces clefs, et elle est toujours prête
à servir.contre un ennemi-
Il regarda Seymore d'un air sévère pendantun ins-
tant, puis laissant retomber bruyamment son
sabre dans le fourreau, il lui tourna le dos et s'é-
loigna.
Ces simples mots et l'action qui les accompagnait
firent comprendre au jeune homme la folie de toute
résistance et de. tout emportement. 11 se résigna
donc à son triste sort.
Pendant ce temps là un.vent frais s'était élevé ; les
bateaux avaient été amarrés à l'arrière. Les voiles,
s'enflèrent et le navire commença lentement, à se
diriger vers le sud.
Edouard se tenait à côté d'Isabelle examinant
l'île vers laquelle ils s'avançaient ; par moments il
lui adressait quelques mots d'encouragement et
certaines instructions: une phrase mur murée-à
voix basse, vint l'interrompre ; il se retourna et
vit Donald qui rattachait un cordage à quelques
pieds au-dessus d'eux.
LES ÉCUMEURS DE MER 37
— Ne regardez pas en l'air : qu'on né s'aperçoi-
ve pas que vous m'écoutez, dit Donald à la hâte,
je vous aiderai tous deux à sortir d'ici, ou je ne
m'appelle pas Donald.
— Entendez-vous par là que vous nous aiderez à
nous échapper ? dit le jeune homme, au comble de la
surprise.
— Chut ! ne parlez pas si haut;' je partirai moi-
même avec vous, car je ne veux plus rester avec
ces hommes là.
D'après le geste qui accompagna ces derniers mots
Seymore comprit que .Donald ne voulait pas en dire
plus long sur ce dangereux sujet : ce fut avec un
grand effort qu'il se contint, car maintenant il
savait qu'il avait un ami. L'idée lui vint d'abord
que l'Écossais pouvait bien jouer le rôle d'espion,
mais la franchise.des .manières de cet homme,
(car il y a dans le geste dans l'action une forte
de sincérité que la voix ne possède jamais au même
degré), le convainquit qu'il n'était point capable
d'une trahison.
Lèvent, devenu plus fort, poussait à cette heure
le navire rapidement vers le port. Les Boucaniers,
tous groupés sur le pont, discouraient pour la plu-
part-sur les qualités de ceux de leurs .'cama-
rades qui avaient succombé sous les coups des
38 LES DRAMES DU NOUVEAU-MONDE
Espagnols. Seymore se tenait auprès de sa proté-
gée ; ni elle ni lui n'avaient échangé un seul mot
depuis leur conversation avec Donald, mais tous
deux se sentaient plus confiants maintenant qu'ils
n'étaient plus seuls et sans amis.
— Cette île serait un endroit délicieux, si elle
avait une autre destination, fit observer Seymore
auquel ce long silence commençait à peser.
— C'est-bien vrai, messire, le séjour de cette
troupe d'assassins qui y a établi son repaire gâte
toute la beauté de ce site, répondit Isabelle.
— L'histoire de ces Boucaniers est en elle-même
d'un fort grand intérêt. Durant mon séjour à Cuba
elle m'a été contée dans tous ses détails par un habi-
tant de St Domingue.
— Un temps viendra peut-être, répondit Isabelle en
retenant ses larmes, où vous pourrez raconter cette
histoire. Mais, hélas! je crains bien que nous ne
sortions. jamais d'ici. L'avenir qui m'est réservé
me remplit de terreur. Oh ! messire, il eut mieux
valu pour nous mourir sur le pont du navire!
Les sanglots de la jeune fille éclatèrent avec vio-
lence et elle se pencha de tout son poids sur le bras
de Seymore.
— Chère Isabelle, relevez la tête et ne m'ôtez pas
mon courage par vos craintes et par vos larmes.
LES ÉCUMEURS DE MER 39
Morgan n'en veut pas à la vertu des femmes, s'il ne
respecte pas toujours leur vie. Je sais que votre plus
cruel sujet de crainte n'a pas de motif sérieux. Chas-
sez cette triste pensée et que pendant le peu d'ins-
tants qu'il nous est permis de passer ensemble, je
sois pour vous: un consolateur et un soutien, sinon
je tomberai moi-même dans le découragement.
La jeune fille se redressa.et répondit avec un
léger sourire :
— Je ne veux pas être un fardeau pour vous,
Edouard, je lutterai, je serai forte et courageuse
pour mon honneur et pour le vôtre.
Seymore se pencha vers Isabelle, et ces mots : Je
saurai me garder digne de vous, murmurés à voix
basse par la jeune fille, pénétrèrent dans le. coeur
de l'amoureux comme un ordre solennel de la- sau-
ver à tout prix.
Ce fut un moment de joie indicible même, à cette
heure terrible et en présence des horreurs qui me-
naçaient ces infortunés.
III
LES. BOUCANIERS
— Portez-vous à l'ayant et déroulez le cable de
cette ancre par le bossoir, de tribord ; ces maudits
espagnols nous l'ont laissée remplie de noeuds,
comme si c'était un bout de filin.
Tel fut l'ordre qui se fit entendre lorsqu'on doubla
la pointe du port.
— Voilà qui est fait, messire, répondirent avec
empressement les matelots.
— Allons ! maladroit, comment tenez-vous la barre?
fermez les yeux et gouvernez à. tâtons, si vous ne
voyez pas clair. Vous autres, grimpez là-haut et pliez
les voiles vivement : appuyez plus à bâbord.
L'équipage se" mit gaiement à la besogne : en
un instant le navire fut débarrassé de toute sa toile;
3
42 LES DRAMES DU NOUVEAU-MONDE
c'est à peine s'il lui en restait assez lorsqu'il attei-
gnit son lieu d'ancrage.
La._ nature semblait avoir formé cette île pour ser-
vir de retraite à ses maîtres actuels. Une longue
étendue de récifs, et de falaises entourant le port au
nord et au sud faisait l'office d'une digue ; l'île elle-
même protégeait ce hâvre du côté de l'ouest. Une
étroite chaussée taillée dans le roc et à laquelle, à force
de travail, on avait donné la formed'un escalier, des-
cendait du sommet à la plage. Deux canons placés tout
au haut pouvaient balayer ce passage ; aussi quand
même une expédition eût réussi à débarquer, les as-
saillants n'auraient pu parvenir jusqu'aubout. Sur le
revers des falaises s'étendait une riante vallée au mi-
lieu de laquelle on pouvait apercevoir les demeures
grossières des Boucaniers. Le reste du pays avait été
laissé à l'état sauvage, et les cimes dénudées de
quelques rocs épars cà et là, au milieu des arbres,
ressemblaient à de farouches sentinelles placées en
vedette. Les mouettes volaient autour du navire,
paraissant par leurs cris sauvages saluer le retour des
pirates. C'était un lieu pittoresque, trop beau et trop
gracieux pour une destination si sanguinaire. La pré-
sence des Boucaniers en gâtait les beautés naturelles.
— Êtes-vous prêts, vous autres,, de l'avant ? de-
manda l'officier de quart.
LES ECUMEURS DE MER 43
- Oui, répondit-on.
- Combien de brasses? Allons donc! mordieu!
jetez la sonde.
Les matelots obéirent et lorsque la ligne atteignit
la seconde moitié de la maîtresse chaîne, le marin
cria, d'une voix traînante.
- Neuf brasses de profondeur.
- Allez plus en avant, vers la pointe de ce roc,
dit l'officier en désignant du doigt l'endroit qu'il
voulait indiquer. Combien avez-vous d'eau main-
tenant.
— Huit brassés et demie.
— Écartez-vous encore d'un point: c'est là pre-
mière fois qu'un navire de cette force entre ici.
— C'est le plus gros de tous-ceux que nous possé-
dons, fit le timonnier.
- Non, la Marie porte quelques tonnes de plus.
Il sera bien là, ajouta l'officier, après avoir consulté
le résultat du sondage ; M barre en bas, lancez' là
bouée et laissez tomber, l'ancré.
- Cet ordre fut-exécuté et le vaisseau espagnol se
trouva amaré dans le port des pirates.
- Maintenant, mes braves, rangez vite tous les
chiffons. Que tout soit en ordre; il faut que votre capi-
taine soit contenent lorsqu'il viendera à bord. Travaillez
dur et nous ferons ensuite l'examen de la cargaison.
44 LES DRAMES DU NOUVEAU-MONDE
Sous l'excitation de cette dernière promesse, la
toilette, du navire fut bientôt, faite et ses mâts dé-
gagés de tout lambeau de toile. ...
Les Boucaniers paraissaient tellement absorbés
dans leur travail à bord, qu'ils ne faisaient atten-
tion ni à Seymore, ni à Isabelle. Tous deux se
tenaient à l'écart, trop heureux de se sentir réunis
pour se préoccuper du bruit qui se faisait autour
d'eux. Combien de temps dura ce doux rêve, c'est ce
qu'ils ne surent jamais. Une vive exclamation de
surprise les fit enfin tressaillir au rnilieu du silence
dans lequel ils se complaisaient.
Ce cri fut répété par d'autres voix..
Seymore se retourna, et ses yeux étincelèfent à la
vue du chef des pirates et de quelques-uns de ses
hommes qui s'étaient arrêtés dahs leur travail pour
s'amuser aux dépens de leurs prisonniers.
— Misérables! s'écria le jeune anglais, il faut
que vous soyiez bien dégradés pour vous moquer
ainsi des malheureux.
— Qu'est-ce à dire ? répondit le chef. Nous nous
faisions un plaisir d'admirer les aimables avances
que vous adressiez à cette jeune fille, et la grâce
avec laquelle elle y répond au moment où votre Sé-
paration est si proche. Hâtez-vous de faire votre
cour, car tout sera bientôt dit entre vous deux.
LES ÉCUMEURS DE MER - 45
— Vous n'avez aucun droit sur nous/et; je n'hé-
site pas à vous le dire, je préférerais de beaucoup"
avoir affaire à votre-chef qu'à un misérable de votre
espèce.
— Bah ! bah! vous ne savez ce que vous dites. Je
suis un mouton, en comparaison ; mais, ajouta-t-il
d'un ton plus sérieux, à l'avenir faites attention à
la manière dont vous me parlerez, je vous ai permis
d'aller trop loin sans punir vos insultes. Que celle-ci
soit la dernière. Pourquoi supposez-vous que je me
soucie de ce qui pourra advenir de vous? Vous avez
une profession différente de celle que j'exerce.- Vous
choisissez le travail honnête comme moyen de gagner
votre vie, si toutefois vous faites un travail quel-
conque : quant à moi, je préfère gagner la mienne en
pillant les vaisseaux, en écumant la mer en qualité
de « frère de la côte. » Mais il faut que j'adresse mon
complimenta cette jeune fille qui se dispose a en-
treprendre avec vous la cf oisière de la vie, quoique
vous n'ayiez pas encore-fait voile vers le port.
Selon moi, lorsque vous voudrez jeter l'ancre, vous
pourriez bien trouver voscables en mauvais-état.
Tout en parlant ainsi, le Boucanier s'approchait
d'Isabelle et essayait de se saisir de sa personne,
lorsqu'Edouard se plaça devant elle en murmurant
d'une voix- étranglée par la colère :
46 LES DRAMES DU NOUVEAU-MONDE
— Si vous osez porter la main sur elle, j'envoie votre
âme rejoindre celles des hommes d'équipage de. ce
vaisseau : votre corps servira de pâture aux requins.
— Malédiction! s'écria le Boucanier,: un mot de
plus et je vous. tue.
Et de son poing fermé il porta un coup à Seymore
qu'il n'atteingnit pas. Le jeune anglais n'ignorait pas
les moyens de défendre sa vie même sans armes.
Parant le coup avec le. bras gauche, il frappa le pi-
rate au front avec une telle force que celui-ci alla
rouler tout étourdi sur le. pont. Il resta là un instant,
étendu, puis, se relevant sur ses pieds, il tira son
sabre en partie hors du fourreau. Il le laissa pour-
tant retomber, et passa la, main plusieurs fois sur
son front, comme s'il n'avait pas encore recouvré ses.
sens après le coup qu'il avait reçu. :
— Mort du diable ! s'écria-t-il, si. je n'obtiens pas
votre tête, pour ce coup, là, je vous permets de dire
que je ne suis qu'un lâche ! A moi, mes gars.; que
quelques-uns de vous s'emparent de ce jeune coq
et qu'on le garrotte, mais sans faire tomber un cheveu
de sa tête.
Seymore qui avait conservé son sabre, l'avait tiré
du fourreau et s'était mis en position de se dé-
fendre, mais à cette vue Isabelle s'était précipitée à
ses côtés, en lui disant :
LES ECUMEURS DE MER 47
- Pour l'amour de moi, cher Edouard, ne faites
pas de résistance. Laissez-vous garrotter; cela vaudra
mieux pour tous deux.
Le jeûne homme se soumit à ses désirs, bien qu'il
en coutât beaucoup à sa fierté de se laisser lier les
mains, sans se défendre. Les. Boucaniers" exécutèrent
en silence l'ordre qu'ils avaient reçu et aussitôt
qu'il fut accompli ils retournèrent bien vite à la
tâehe, beaucoup plus, agréable pour eux, de pour-'
suivre leurs recherches dans la riche cargaison
du navire.
— J'espère , dit le lieutenant, que vous serez obligé,
maintenant, de vous tenir tranquille. Croyez-moi
ou ne mae croyez pas, peu -m'importe, mais je vous
assure qu'il n'est pas dans mes habitudes de, faire
garrotter mes compatriotes.
— Je désire cesser tout entretien; les paroles et
les protestations d'un homme tel que vous, me sont
odieuses.
Le Boucanier regarda Seyrnore d'un oeil fauve
pendant un instant, puis il s'éloigna et descendit
dans le faux pont du navire. Au moment où il - dispa- .
raissait Donald parut à l'arrière, regardant tout au-
tour de lui, comme s'il était à la recherche de quelque
objet perdu. Lorsqu'il fut arrivé à une faible dis-
tance, il jeta les yeux devant lui et s'apercevant
48 LES DRAMES DU NOUVEAU-MONDE
que les quelques pirates qui restaient là le regar-
daient, il dit précipitamment et à voix basse à
Seymore :
— Ne vous laissez pas abattre, jeune homme, tout
va pour le mieux:
— Comment cela ? demanda celui-ci : cet homme
fera tout ce qui lui sera possible pour tirer vengeance
du coup que je lui ai donné..
— C'eût été bien pis à l'arrivée de Morgan : vous
auriez aussitôt été mis en prison. Plus un mot au
lieutenant, il reviendra de lui-même.
— Que vont-ils faire de moi et de la senora?
demanda Seymore.
— On vous fera descendre tous les deux à terre :
quanta vous, vous serez tenu sous clef pendant quel-
que temps, mais pour la jeune dame, je ne sais quel
sera son sort. Ils ne veulent pas la tuer, ajouta-t-il
vivement en voyant le trouble qui se peignait sui-
te visage des deux jeunes gens. Vous me reverrez
bientôt ; plus un mot, gardez bon courage.
Sur ces paroles, Donald s'éloigna pour rejoindre
ses compagnons. .
Une heure se passa avant que le lieutenant
reparut sur le pont : il revint enfin suivi de ses
hommes. La cargaison avait été visitée aussi minu-
tieusement que possible et, à l'air joyeux de leurs
LES ÉCUMEURS DE MER 49
visages, Edouard reconnut facilement qu'ils étaient
tous fort satisfaits de leur prise..
— Un canot à la mer. Il faut conduire à terre la
partie vivante de notre cargaison.
L'embarcation fut bientôt parée et les liens du
jeune anglais ayant été détachés il aida Isabelle à y
descendre. A peine fut-elle installée dans la cham-
bredu canot que le lieutenant s'écria :
— Nagez!
Les avirons retombèrent dans l'eau, puis restèrent
un instant suspendus en l'air et replongèrent à la
fois. Les hommes appuyaient avec énergie, en quel-
ques instants le canot touchait le quai de débarque-
ment.
Les prisonniers furent descendus à terre et re-
çurent l'ordre de monter l'escalier ; lorsqu'ils en
eurent atteint-le sommet, on les dirigea vers le
principal bâtiment de l'endroit où ils furent intro-
duits. Seymore fut alors obligé de se séparer de sa
compagne; on le poussa dans un passage obscur, au
bout duquel les hommes qui le conduisaient attei-
gnirent une lourde porté de bois garnie dé nombreux
clous en fer; cette porte fut ouverte avec une clef
qu'on avait trouvée accrochée dans là salle qui précé-
dait et le jeune anglais se vit de nouveau poussé en
avant.
3.
50 LES DRAMES DU NOUVEAU-MONDE
En calculant la longueur de la galerie et les diffé-'
rents détours qu'il avait fait, Seymore- comprit qu'il
devait être sous terre, car l'apparence extérieure de la
maison dans laquelle il était entré, n'annonçait pas
des proportions suffisantes pour permettre de mar-
cher aussi longtemps sous l'abri de son toit. Cette
supposition était encore rendue plus vraisemblable
par l'air humide et l'odeur particulière qu'on pouvait
sentir en ce lieu. Une petite porte ouvrit sur la-
droite et ceux qui conduisaient Seymore l'invi-
tèrent à entrer en lui disant qu'on apporterait régu-
lièrement sa nourriture.
Le bruit sourd répercuté le long de la galerie,-
lorsque la porte se referma, eut un douloureux
retentissement au fond du coeur de Seymore. Dans
les premiers moments il ne put se rendre compte
de la dimension de son cachot, mais lorsque ses
yeux furent accoutumés à la nuit il reconnut
qu'il était dans un souterrain de dix pieds de large
sur environ trente pieds de long ; à l'extrémité
la plus reculée on apercevait la place d'une fe-
nêtre qui avait été. complètement murée : le jour
ne pouvait pénétrer que par une petite crevasse, qui
se trouvait à la partie la plus élevée.. En prêtant
l'oreille Seymore entendit distinctement le bruit du
ressac de la mer contre les rochers et il acquit la cer-
LES ÉCUMEURS DE; MER, 51
titude qu'il était près de l'océan. Son réduit contenait
un hamac et comme il se sentait fatigué il se jeta
dedans; non pour y dormir, mais pour réfléchir au
plan d'évasion qu'il pourrait tenter ayecqûelque pro-
babilité de succès.
L'appartement qui avait été assigné à Isabelle
était, somptueusement meublé: un riche, tapis cou-
vrait le plancher, et ..tout l'ameublement présentait
le même caractère de luxe. Mais. ce. détail, dans les
circonstances présentes,.avait peu d'influence sur ses
pensées. Que lui importait des draperies d'or'et de
soie à elle, pauyie prisonnière, réservée peut-être à
des tortures cent fois, pires que la mort. Elle s'assit
sur un lit moelleux, non pour pleurer ; mais pour
réfléchir sérieusement sur , sa situation. Que son
amour pour son protecteur fut sérieux et profond,
c'est ce que son coeur gémissant de, son .absence
ne lui laissait pas ignorer. Mais quel était le sort
qui lui "était réservé?. A de certaines pensées qui lui
traversaient l'esprit, sa,fierté: un.peu sauvage fai-
sait bouillonner dans, ses. veines son vieux sang,
castillan: Elle-sauta bientôt à bas .de sa couche et se
mita marcher en proie à une défiance .pleine de ter-
reurs qu'elle exprimait par des phrases entrecoupées,
.— Si l'on me fait violence non..... c'est de ma
main que je recevrai la mort..
52 LES DRAMES DU NOUVEAU-MONDE
Lorsque les pensées de la jeune fille eurent
repris un autre cours, elle se jeta de nouveau sur
le lit et elle laissa librement couler les larmes qui
l'oppressaient.
IV
LE CAPITAINE
Les alternatives successives de jour et de nuit
que les interstices du toit de sa-prison permet-
taient à Seymore d'observer le mettaient à même
d'apprécier l'espace de temps qui s'écoulait. La
nourriture lui était fournie avec abondance et,; ce
qui lui sembla étonnant, c'est qu'elle était de la
meilleure qualité. Son étonnemeht aurait cessé s'il
avait su par qui elle lui était envoyée. L'Écossais
qui avait été chargé de la garde des deux captifs
pourvoyait abondamment à leurs besoins avec tout
ce que l'île offrait de meilleur.
L'aurore du troisième jour se leva" Sans, que le
capitaine Morgan fut arrivé. Vers le milieu de l'après
midij — autant que le jeune anglais pût en juger, —
le bruit sourd et éloigné d'un coup de canon le fit