Les épaves du naufrage : conférence faite au Théâtre français le 15 juillet / par Ernest Legouvé

Les épaves du naufrage : conférence faite au Théâtre français le 15 juillet / par Ernest Legouvé

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32 pages

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J. Hetzel (Paris). 1871. 34 p. ; in-18.
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Ajouté le 01 janvier 1871
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Langue Français
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JL'M ÉPAVES
DU
NAUFRAGE
Conférence faite au Théâtre - Français le 15 juillet,
et au cirque des Champs-Elysées le 6 août
AU PROFIT DES ORPHELINS DE LA GUERRE
PA K.
ERNEST LEGOUVÉ
Z,?--0 PARIS
J. HETZ.EL ET Cie, ÉDITEURS
18, RUE JACOB, 18
>%m Droits (le traduction et de reproduction réservés.
LES EPAVES
DU NAUFRAGE
LES ÉPAVES
DU NAUFRAGE
MESSIEURS,
Ce n'est pas sans émotion que je me retrouve à cette
place. Il y a huit mois, quand j'ai eu l'honneur d'y mon-
ter, Paris était assiégé depuis trente-quatre jours : le pré-
sent était plein de périls et l'avenir plein de menaces :
cet avenir est devenu le présent ; ces menaces sont de-
venues des réalités, et ces réalités ont- laissé bien loin
derrière elles ce qu'avaient rêvé de plus affreux les ima-
ginations les plus épouvantées. Tout s'est tourné contre
nous : le ciel comme la terre, les éléments comme les
hommes, nos compatriotes comme nos ennemis; en dix
mois de guerre, nous n'avons pas eu un jour, pas une
heure de chance heureuse ; vingt fois nous nous sommes
crus tombés au dernier degré des douleurs humaines, et
toujours ce fond de l'abîme s'est ouvert pour nous préci-
piter dans un cercle d'enfer plus effroyable encore, de
6 • CES ÉPAVES
façon que ce pays, qui il y a trois ans était l'objet de l'ad-
miration et de l'envie générales, est devenu pour l'Europe
entière un sujet de mépris ou de pitié dédaigneuse.
Eh bien , messieurs, savez-vous ce que m'ont appris
ces événements, c'est que nous ne sentons réellement
combien un être nous est cher que le jour où nous le
voyons frappé de quelque grande infortune. Alors il se
fait en nous-, pour lui, comme une immense explosion
de tendresse et de compassion ; nous éprouvons un in-
exprimable besoin de courir à lui, de le soulager, de le
relever, de le consoler; voilà ce que j'éprouve pour la
France. Je l'aimais bien passionnément quand elle était
prospère et triomphante, je l'aime mille fois davantage
depuis qu'elle est écrasée et vaincue : je n'ai jamais tant
tenu à mon nom de Français ! Sans doute, depuis huit
mois, ma fierté patriotique a eu plus d'un jour de dé-
faillance; pendant le triomphe passager de la Commune,
j'ai ressenti... ce qu'ont dû ressentir les catholiques hon-
nêtes le lendemain de la Saint-Barthélémy; il me semble
qu'ils ne devaient plus oser se dire catholiques. Eh bien,
je n'osais plus me dire Parisien, à peine me dire Fran-
çais. Mais quand j'ai entendu jeter l'anathème sur notre
patrie tout entière pour le crime de quelques scélérats,
quand j'ai vu les pessimistes (je déteste les pessimistes)
s'écrier comme les Prussiens, et avec une sorte de joie
amère, que nous étions un peuple fini!... que Paris
était mort!... que la France était perdue!... que notre
pays avait fait son temps dans le monde et dans l'his-
DD NAUFRAGE. 7
toire; alors j'ai bondi d'indignation, et ma raison
s'est révoltée contre cette iniquité et contre ce blas-
phème. Non'! nous ne périrons ' pas, parce que nous
n'avons pas mérité de périr ! Que nous ayons commis
des fautes, de grandes fautes, soit ! Mais il y a une telle
disproportion entre nos erreurs et notre châtiment,
qu'au nom de la justice même de Dieu, je dis que ce
châtiment n'est pas une condamnation, mais une
épreuve. Seulement, pour que cette épreuve soit salu-
taire, il faut avant tout que nous croyions à notre salut.
Je vous ai dit que je détestais les pessimistes. Savez-
vous pourquoi? D'abord parce qu'ils ont sans cesse à la
bouche le plus irritant deUousles mots : Je vous l'avais
bien dit! Leur apprenez-vous qu'il vous est arrivé quelque
mécompte, «Je vous l'avais bien dit, » s'écrienHls; et
les voilà tout consolés de votre malheur, par le plaisir
de l'avoir prévu. Puis, ils ont vraiment trop bonne opi-
nion d'eux-mêmes et trop de dédain pour les autres; sur-
tout pour ceux qu'ils appellent les. esprits chimériques,
les hommes à illusions.' Illusions! illusions! comme s'il
n'y avait pas les illusions en mal tout comme les illu-
sions en bien! Comme s'il n'y avait pas les dupes de la
méfiance comme les dupes de la confiance ! Ajoutez que
ces dupes-là sont les plus misérables victimes des mi-
sères de cette vie, car ils en souffrent treis fois; avant
qu'elles n'arrivent, quand elles sont arrivées, et même
quand elles n'arrivent pas !
Mais ce qui m'anime le plus contre le pessimisme,
8 LES ÉPAVES
c'est que, dans la terrible position où la fortune nous
jette, nous ne pouvons nous sauver que par un effort
désespéré, et le pessimisme fait tomber les armes des
mains. Sans doute, il est des pessimistes qui, même
dans des crises terribles, font bravement leur devoir ;
mais ils ne font que leur devoir. L'impossible n'est pas
de leur domaine. Franchir les montagnes, soit; les
transporter, jamais ! La croyance seule produit ces mi-
racles. Le christianisme le savait bien, lui qui a presque
fait de l'optimisme une vertu théologale, lui qui, renver-
sant de leur piédestal le groupe charmant mais frivole
des trois Grâces païennes, a donné au monde en échange
le divin trio des soeurs immortelles : la Charité, la Foi
et l'Espérance !
Comment réaliser notre espoir?
Messieurs, lorsque dans un port de mer les gardiens
du port signalent un navire en détresse, que fait-on?
on court à la rive, on organise le sauvetage, on ramasse
les épaves, on recueille les débris, on retire le corps du
bâtiment, du linceul de sable où il est enseveli, et le len-
demain commence le travail de reconstruction. Eh bien,
la France aussi a été jetée à la côte comme un vaisseau
désemparé. La tempête a déchiré ses voiles et mis sa
mâture en pièces; ce n'est pas le feu du ciel, c'est le feu
de l'enfer qui a consumé ses oeuvres vives, et la voilà
étendue sur la grève, comme une ruine fumante et
• noircie. Courons donc à elle ; penchons-nous pieuse-
ment sur ce qui reste du navire ; mettons-nous tous à
DU-NAUFRAGE. 9
l'oeuvre, du coeur et des mains, pour le reconstruire avec
ses propres débris. Il ne se redressera, je le sais, hélas!
qu'amoindri et mutilé ; mais sa carène, pour être plus pe-
tite, n'en sera ni moins solide ni moins brillante, si nous
en retranchons hardiment tous les matériaux pourris
qu'y avait introduits un pouvoir corrompu, et si nous
n'employons, pour le reconstruire, que du fer et du coeur
de chêne, c'est-à-dire la justice, la probité et la liberté!
Faisons donc notre. inventaire. Voyons ce qui nous
reste; et d'abord, divisons en deux parties les débris que
•le flot nous apporte; mettons d'un côté les bonnes
épaves, de l'autre les mauvaises, et commençons par
celles qu'il faut écarter.
Au premier rang je place deuxfétichismes funestes: le
fétichisme de l'Empire et le fétichisme de la Convention.
11 faut avoir vécu sous la Restauration pour compren-
dre le mélange bizarre d'impérialisme et de libéralisme
qui formait la religion politique de la jeunesse. Nous
étions tous bonapartistes et libéraux. -Rien de plus inex-
plicable, ce semble, qu'une telle alliance, et, au fond,
rien de plus simple. Tout ce qu'il y avait eu d'odieux
dans le gouvernement impérial avait disparu avec lui ;
nous ne souffrions plus de son despotisme ; les traces
matérielles de nos derniers désastres étaient effacées, et
leur souvenir se perdait dans l'éclat de quatorze ans de
triomphe : pour nous, l'Empire ne représentait plus
qu'une consolation, la gloire; et qu'un principe, la révo-
lution de 89. Les Bourbons, au contraire, nous rappe-
■ i.
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laient à tort, je le crois, mais nous rappelaient l'étran-
ger et l'ancien régime; notre bonapartisme .n'était donc
qu'une arme de combat contre la Restauration, et voilà
par quelle singulière association d'idées notre amour
pour l'empereur se confondait avec notre amour pour la
liberté. Ajoutez à cela le prestige d'une incomparable in-
fortune, cette agonie au sein de l'Océan, cette héroïque
victime clouée sur un rocher lointain comme Prométhée,
ces cris de douleur qui nous arrivaient à travers les mers,
et qui nous arrivaient arrangés avec art et combinés pour
l'effet par le martyr lui-même, devenu acteur dans son
propre drame, tout cela donnait à la fin.de cette destinée
prodigieuse un aspect de cinquième acte dans une tragédie
antique, qui charmait tout ce que nous avons de théâtral,
faisait vibrer tout ce que nous avons d'enthousiaste,
et enflammait ainsi à la fois les imaginations, les têtes
et les coeurs. On a accusé Béranger d'être le créateur de.
cette épopée impériale, on oublie qu'if a eu pour com-
plice tous les poètes, sauf Lamartine, tous, les étrangers
comme les Français, Manzoni comme Casimir Delavigne,
lord Byron comme Victor Hugo. Comment n'eussions-
nous pas été. enivrés de cette gloire qui enivrait toute
l'Europe, et qui était la nôtre! Il le savait bien, lui,
ce génie du mal à qui il eût été si facile d'être le génie
du bien ! Il le savait, alors qu'il disait : Si dans cin-
quante ans paraît sur une côte française un petit cha-
peau au bout d'un bâton, il sera le maître de la France.
Hélas! le petit chapeau a paru, et le maître aussi. Le
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premier César avait inscrit sur son drapeau : Grandeur
nationale; son successeur inscrivit sur le sien : Ordre et
fortune publique; le peuple les crut tous les deux;
et il n'a pas fallu moins que nos dix mois de catas-
trophes pour nous ouvrir les yeux sur les désastreuses
victoires du premier Empire, et sur la mensongère pros-
périté du second;
Messieurs, je n'ai pas de goût pour les récriminations,
et, selon moi, l'on doit toujours le respect du silence aux
vaincus et aux morts, mais aux morts qui consentent à
être morts, et c'est à titre de précaution que je dois
vous montrer en quelques mots quelle influence étrange
et fatale a exercée sur notre sort l'action successive et
combinée des deux Empires.
L'un nous avait légué tin territoire amoindri, l'autre
nous laisse une France mutilée et ruinée. L'imprudence
de l'un nous jette dans une guerre insensée; le sou-
venir de l'autre en fait une guerre de représailles et de
vengeance. Qui a créé cette centralisation despotique
qui nous écrase? c'est le premier. Qui l'a changée en un
instrument de désoVganisation ? c'est le second. Qui
a fait naître l'antagonisme des civils et des militaires?
c'est l'oncle. Qui a fomenté l'hostilité des bourgeois et
des ouvriers? c'est le neveu. Qui a poussé jusqu'à l'état
de vices nos défauts naturels, de vantardise guerrière,
de vanité dédaigneuse, de confiance outrecuidante? c'est
l'oncle. Qui a développé jusqu'à la folie nos goûts de
luxe, notre amour du bien-être, notre penchant pour la
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matérialité élégante?.c'est le neveu. Mais la Providence, '
qui.a si longtemps tourné ces deux hommes contre nous,
les tourne aujourd'hui contre eux-mêmes. C'est l'oncle
qui a couronné le neveu ; c'est le neveu qui découronne
l'oncle ! Qu'ils disparaissent donc ensemble ! Qu'ils en-
trent tous deux dans les froides régions du passé et dans
le sévère domaine de l'histoire; je ne leur veux pas
d'autre châtiment.
La seconde épave que nous apporte le flot, et qu'il est
utile, je crois, d'y rejeter, c'est le fétichisme de la Con-
vention. Expliquons-nous.
La Convention a eu trois grands rôles qui se résument
par trois grands actes : la défense du sol, la Terreur et
la réformation sociale. J'ai toujours admiré profondément
le premier de ces rôles, et ce n'est certes pas aujourd'hui
que je l'admirerai moins. Je ne puis penser sans un
inexprimable mélange d'enthousiasme, de respect et,
l'avouerai-je? de patriotique jalousie, à ces hommes qui
ont eu l'immense joie de chasser l'étranger hors de
notre sol, et ce théâtre où je me trouve, cette place où
je parle, me rappellent les acclamations passionnées
et, ce semble, hélas! prophétiques, qui saluèrent, dans
le Lion amoureux, ce cri du conventionnel Humbert :
Je jure que tel jour j'ai sauvé la patrie!
Mais je le dirai nettement : autant j'admire dans 92
et 93 le premier des rôles de la Convention, la défense
du sol; autant j'exècre le second, la Terreur; autant
DU NAUFRAGE. 13
je me révolte contre le troisième, la réformation sociale.
Eh bien, une aberration étrange s'était emparée, pendant
ces dernières années, d'une partie de la jeunesse, d'une
partie de la presse et d'une partie des ouvriers; c'est
ce que j'appellerai l'adoration en bloc de tous les actes
de la Convention. Libérateurs du sol, législateurs et
même exécuteurs, on enveloppait tout, sinon dans la
même admiration, ou du moins dans la même adhésion.
Les conventionnels ne se désignaient plus que sous le
nom de Titans, ou, ce qui n'était pas moins grave, sous
le nom de nos pères. Les attaquer, c'était blasphémer.
Il y avait saint Robespierre, comme il y avait eu saint
Napoléon. Il s'était créé, au profit de cette race répu-
blicaine, une sorte de religion dynastique qui avait sa
loi du sacrilège, sa loi de lèse-majesté, et les déclarait
inviolables même devant l'histoire.
La Commune est venue et nous a révélé le côté hor-
rible et le côté faux de cette idolâtrie. Les hommes de
93 ont reparu dans les hommes de 1871, mais reparu
sans rien de ce qu'ils avaient de grand et avec tout ce
qu'ils avaient d'odieux et d'insensé. Leurs successeurs
nous ont montré à nu, au vrai, au vif, l'infamie de
leurs actes en les outre-passant, et l'ineptie de leurs lois
en les parodiant. Car qu'est-ce qu'une parodie, sinon la
mise en relief des défauts réels d'une figure? Qu'est-ce
qu'une caricature, sinon la révélation du vice caché et
fondamental d'une oeuvre, d'un système, d'un caractère?
La caricature n'est ni un mensonge ni un tràvestisse-
!..
14 LES EPAVES
ment, ce n'est qu'un grossissement d'une partie de la
vérité; et voilà comment la Commune n'a, fait que
mettre en pleine lumière ce que nous déguisait la gran-
deur patriotique de la Convention, c'est-à-dire le vice de
l'esprit jacobin, du système jacobin. Il a régné pendant
deux mois sans contrôle, qu'a-t-il produit? Pas une idée
juste, pas une réforme applicable. Il s'est montré là tout
entier, avec son mélange d'idéalisme chimérique et de
réalisme grossier; son amalgame des saints mots de jus-
tice ou d'égalité et des actes les plus contraires à ces mots;
sa manie de réglementation, son mépris de toute liberté
et enfin sa haine sourde et envieuse contre tout ce qui
s'élève, tout ce qui se distingue, tout ce qui brille ! Il
nous en coûte bien cher pour apprendre à le connaître ;
Mais la leçon profitera : nous voilà, j'espère, désillusionnés
de 93 comme de 1804 ; et croyez-moi, c'est pour notre
navire une bonne condition de solidité que de n'avoir
plus à son bord et de ne plus porter dans ses flancs ces
deux fléaux destructeurs : le termite jacobin et le termite
impérial.
Arrivons à nos bonnes épaves.
Messieurs, un peuple peut être vaincu .mutilé, ruiné,
et ne pas être condamné à mourir. Les ruines se relè-
vent, les défaites se vengent, les blessures se cicatri-
sent, les indemnités se payent, les mutilations même se
réparent, car il y a cette différence entre les individus et
les nations, qu'un individu, s'il perd un bras, le perd
pour toujours; mais une nation peut se voir arracher