Les fausses positions, lettre à un homme d

Les fausses positions, lettre à un homme d'État

Documents
45 pages

Description

T. Grandin (Paris). 1821. France (1814-1824, Louis XVIII). In-8 °. Pièce.
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.

Sujets

Informations

Publié par
Ajouté le 01 janvier 1821
Nombre de lectures 10
Langue Français
Signaler un abus

LES
FAUSSES POSITIONS.
LES
FAUSSES POSITIONS;
LETTRE
A UN HOMME D'ÉTAT.
PARIS,
CHEZ THÉOPHILE GRANDIN, LIBRAIRE,
PALAIS-ROYAL, GALERIES DE BOIS, N.° 235.
1821.
LES
FAUSSES POSITIONS;
LETTRE
A UN HOMME D'ÉTAT,
MONSIEUR
BEAUCOUP de philosophes, parmi lesquels
il est juste de placer le fameux cranologue ou
cranomane M. Gall, ont prétendu que les
âmes des hommes étaient emprisonnées pour
un temps limité dans cette boîte osseuse qu'on
appelle crâne. En adoptant cette doctrine ou
cette image, on pourra attribuer à l'épaisseur
et à la solidité de certaines boîtes, l'obscurité
profonde où vivent certaines âmes, et l'igno-
rance parfaite où elles sont de ce qui se passe
dans cet univers moral, dont plusieurs ne
soupçonnent même pas l'existence, tandis que
2
( 2 )
d'autres boîtes sont si minces et si diaphanes,
que les prisonnières qui les habitant peuvent
porter leurs regards au travers de leurs parois,
et pénétrer jusqu'aux causes premières et aux
principes des lois qui régissent le monde. Il
est encore d'autres âmes, et je suis forcé d'a-
vouer , Monsieur, que la mienne est de ce
nombre, qui, tout aussi bien claquemurées
que les premières, sont cependant venues à
bout, à force de s'agiter dans leur coquille ,
d'y produire quelque fêlure au moyen de la-
quelle leur vue a pu apercevoir distinctement
quelque coin du tableau, quelque ordre d'i-
dées où se sont dirigées aussitôt toutes leurs
méditations, toutes leurs facultés intellec-
tuelles, la préoccupation et l'étude de toute
leur vie ; de même qu'on voit dans nos caves
ténébreuses les plantes, avides de lumière, élan-
cer vers le soupirail toute la force de leur pâle
végétation : et comme ces fêlures , résultat
fortuit d'une aveugle agitation, sont faites
tantôt dans un sens tantôt dans un autre ,
tantôt devant tantôt derrière , tantôt en haut
tantôt en bas ; cette diversité de travers pro-
duit apparemment cette diversité de systèmes
également incomplets, également incohérens,
(3)
qui remplissent les fastes de la philosophie,
sans faire faire aucun progrès aux connais-
sances humaines. Et, pour ne parler ici que
des cerveaux fêlés qui ont occupé l'attention
de nos contemporains, c'est ainsi que le doc-
teur Cabanis et, après lui, M. Destutt-de-Tracy,
ont cherché dans l'analyse des organes de
l'homme, l'origine et la nature des idées que
ces organes servent à percevoir ; c'est ainsi
que M. Hoéné-Wronski n'a vu dans le monde
que l'absolu ; M. Azaïs, les compensations ;
M. Alain de la Coeurtière , la puissance des
nombres : c'est ainsi que, dans la politique ,
M. Guizot ne voit que la guerre des Gaulois
et des Francs, et M. R......-C...... l'illumi-
nation des masses et la force de la matière
électorale, etc., etc., etc.
Quant à moi, Monsieur, soit que la fêlure
que j'ai faite à ma boîte osseuse ne soit pas
aussi spacieuse et aussi ascendante, que
celles qui distinguent éminemment les cer-
veaux de ces grands hommes , soit que je
n'aie pris qu'un aperçu borné de cet uni-
vers, ou que ma vue ne se soit promenée
que terre à terre, tout juste entre les intérêts
des hommes et leurs devoirs, je n'ai vu qu'une
(4)
seule chose à travers la crevasse de mon ca-
chot , c'est l'empire qu'exercent LES FAUSSES
POSITIONS dans le monde moral, littéraire
et politique.
Cette découverte m'a paru si nouvelle , si
importante, si féconde en résultats utiles pour
les hommes qui s'occupent de morale, de lit-
térature et de politique ; elle peut fournir des
leçons si applicables aux circonstances dans
lesquelles nous sommes, que je n'ai pu résis-
ter au désir d'en faire jouir le genre humain,
et de contribuer ainsi à la marche toujours
croissante de la civilisation et au progrès des
lumières, comme disent lescollins maillards
de notre philosophie moderne.
En morale, les fausses positions sont la
cause véritable de tous les vices qui troublent
la société; elles produisent tous les malheurs
qui désolent le genre humain; elles occasion-
nent toutes les chutes qui enrichissent les
abîmes au préjudice du ciel. Qu'une jeune
personne, née dans une condition inférieure, se
livre aux séductions de l'orgueil et de la vanité,
qu'elle se croie supérieure à ses pareils, qu'elle
dédaigne leur société, leur existence, pour
l'existence et la société d'une classe au-dessus
(5)
de la sienne; cette pauvre créature se place
dans une fausse position; la classe dont elle
est sortie la méprise, la classe où elle veut
entrer la dédaigne. L'indigence est dans sa de-
meure, et le luxe est dans son âme; toutes les
réalités de sa vie sont tristes et modestes, tou-
tes ses idées sont brillantes et ambitieuses : les
chimères qu'elle convoite sont séparées d'elle
par un précipice, mais les bords de ce précipice
sont tapissés de fleurs, et nous savons comment
elle y tombe ; ses fautes, ses malheurs, sa
ruine viennent de ce fait unique, qu'elle a pris
une fausse position dans la vie.
Qu'une fille appartenant à une famille de
moeurs rigides, inexorables, se passionne pour
un beau garçon qui abuse de son amour et de
sa faiblesse ; cette fille se placera aussi dans
Une fausse position sociale, car elle quittera
l'état de fille, sans prendre pour cela l'état de
femme, et elle ne sera réellement ni l'un ni
l'autre : combien de vices de position vont
naître de cette première faute ! Cette fille
devient mère : fausse position, car elle n'est
pas épouse ; elle va se trouver exposée à l'indi-
gnation de ses parens, aux mépris du monde.
Toutefois un crime horrible, un forfait qui
(6)
révolte à-la-fois la nature et l'humanité, peut
lasauver du déshonneur : autre vice de position,
car, en saine raison, un crime est plus désho-
norant qu'une faute. Cette fille recule devant
la pensée de ce crime : elle est accablée de honte
et d'outrages, la malédiction de sou père vient
la frapper. Chassée du sein de sa famille,
elle est livrée à la misère et au désespoir ; autre
vice de position, car on ne devrait pas être
maudit pour avoir bien fait. Elle est bonne
mère, et le monde la repousse ! si elle veut
échapper à ses mépris , elle fuit sa patrie,
prend un faux nom ; elle suppose un mariage
qui n'a pas eu lieu: autre vice de position, car
l'estime ne devrait pas être le prix du men-
songe. Tous les événemens de sa vie sont en-
tachés de fausseté et d'infortune , quelque soit
son esprit, son habileté, la force et l'énergie
de son caractère; elle doit tribut à l'enfer:
il faut qu'elle trompe les hommes, qu'elle in-
trigue, qu'elle se consume à lutter contre des
faits qui s'avancent et se multiplient inces-
samment contre elle, à moins qu'elle n'ait le
courage sublime d'accepter l'opprobre et l'hu-
miliation comme une expiation de sa faute, et
( 7 )
qu'elle cherche dans le ciel un refuge contre
les maux dé la terre.
Qu'un jeune homme , d'une naissance ab-
jecte, reçoive dans nos lycées une éducation
libérale, ce jeune homme, en entrant dans le
monde, se trouve dans une fausse position ; sa
famille qui devrait être pour lui un objet de
vénération et d'amour, en devient un d'éloi-
gnement et de mépris ; la reconnaissance qu'il
doit aux auteurs de ses jours est une charge
insupportable à son orgueil; tous les rapports de
parenté froissent et importunent son âme ;
l'atmosphère natale, ordinairement si douce
à respirer, devient pour lui hostile et fétide:
de même, le jeune homme qui a reçu le jour
dans une classe supérieure, et qui a été plongé
dans l'ignorance et dans l'abjection, se trouve
dans une fausse position ; en butte aux dédains
de ses pareils, livré au ridicule et au sar-
casme , toutes les personnes que sa fortune
place dans sa dépendance, le dominent et le
tyrannisent.
Le vieillard qui conserve les passions et les
goûts des jeunes gens, la vieille femme co-
quette et galante, sont également dans defausses
positions ; ils perdent leurs droits à la vénéra-
(8)
tion qu'inspire la vieillesse, et ils n'ont aucun
des avantages du jeune âge : leurs jours se con-
sument dans les regrets et dans l'amertume ; et
comme ils n'ont pas su accepter la vie, ils ne
savent pas accepter la mort.
« Qui n'a pas l'esprit de son âge,
» De son âge a tout le malheur. »
La littérature , selon la définition de Mme.
de Staël, étant l'expression de la société, il
n'est pas étonnant que les fausses positions en
composent absolument tout le domaine. Qu'est-
ce que les poëmes épiques , les tragédies , les
comédies, les romans? — Le tableau, soit en
récit, soit en action , soit en vers, soit en
prose , de toutes les positions fausses , où les
intérêts et les passions peuvent placer les pau-
vres mortels. Les liens qui enchaînent les
hommes dans ces positions contraires à leurs
intérêts et à leurs devoirs, forment le noeud du
poème : les agitations et les mouvemens que
se donnent les personnages pour faire triom-
pher les intérêts sur les passions , ou les pas-
sions sur les intérêts, voilà l'intrigue et l'ac-
tion; l'affranchissement des positions, voilà le
dénouement : et, tel est le malheur attaché
(9)
aux positions complexes, que le public ne
quitterait pas , satisfait , une représentation
théâtrale, si tous les héros auxquels il s'inté-
resse ne se trouvaient pas dans une position
simple à la chute du rideau.
Un prince magnanime, appelé par sa nais-
sance à porter la couronne de France, est éle-
vé dans la religion réformée : ses sujets catho-
liques refusent de le laisser monter sur le trône;
il soutient avec l'épée son droit héréditaire ;
ses sujets soutiennent, aussi avec l'épée , les
intérêts de leur croyance religieuse. Le roi se
convertit, et monte sur le trône : voilà la
Henriade.— Il est clair que le roi protestant
d'un peuple catholique , et les sujets catholi-
ques d'un roi protestant, sont tous dans de
fausses positions. Il est clair aussi que ces po-
sitions deviennent simples, du moment où le
souverain légitime à embrassé la religion de
l'état : la foi religieuse et la fidélité politique
se trouvent d'accord, et tous les devoirs sont
conciliés.
Plus les productions littéraires approchent
de la perfection , plus elles nous offrent une
application frappante de ces réflexions. Racine
est le premier de nos poètes tragiques, parce
( 10 )
qu'il excellait dans l'art de fortifier les chaînes
qui retenaient ses héros dans les positions faus-
ses où il les plaçait : prenons un exemple de
cette remarque dans sa tragédie d'Iphygénie.
L'ambition d'Agamemnon exige le sacrifice
de sa fille; et comme cette passion de l'ambi-
tion eut été trop faible pour obtenir un tel
sacrifice , elle est fortifiée par la volonté des
Dieux , dont Chalcas s'est rendu l'organe :
de même l'amour paternel, qui combat dans
le coeur du roi des rois , est soutenu par l'a-
mour bien plus exalté, bien plus éloquent
d'une mère. Iphygénie, douce, soumise, ré-
signée aux ordres de son père , n'aurait pu,
sans affaiblir la tendre compassion qu'elle ins-
pire , fournir à l'action aucun point de résis-
tance ; le génie du poète a su concilier le be-
soin qu'il avait de cette résistance avec la tou-
chante résignation qui devait intéresser à la
victime. Achille, le puissant, le fougueux
Achille, va la retenir dans la vie avec toute la
force de son caractère violent et indomptable;
son amour, sa foi, son honneur s'opposent
à ce qu'elle périsse. Agamem non est lié avec
lui par des sermens , par des services rendus ,
par ceux qu'il peut encore en attendre, par
( 11 )
la crainte de ses ressentimens et de ses excès :
d'un côté Achille et sa colère, de l'autre Chal-
cas et ses oracles; Agamemnon, au milieu de
tout cela, tourmenté par tant de passions et
de sentimens contraires, qui viennent succes-
sivement agir sur son coeur et sa volonté:
voilà sans doute une position aussi fausse que
possible, et qui ne peut s'affranchir que par
un miracle.
La même observation se vérifie dans tous
les romans sans exception : ici, c'est un jeune
homme dont on croit la naissance entachée
d'illégitimité, qui se passionne pour une fille
noble , comme dans Thomes Jones, l'Antir
quaire et l'Abbé de Waller Scott; là, c'est une
fille qu'on croit de basse extraction, qui inspire
de l'amour à un jeune seigneur : la tendresse
des amans et l'opposition des parens forment le
noeud de l'intrigue, et les auteurs, en se ré-
servant les moyens de faire découvrir la véri-
table naissance de leurs héros, se ménagent
ainsi un dénouement quand ils sont las d'é-
crire. Ailleurs, c'est un chrétien qui aime une
juive, un musulman qui aime une chrétienne,
une mère qui devient amoureuse de l'amant
de sa fille, une fille qui se passionne pour
(12)
un chef de bandits, etc. , etc. ; et telle est,
Monsieur, la justesse de cet aperçu moral, que
je pourrais défier les incrédules de me citer un
seul ouvrage à intrigue , qui ne se fût point
base sur une fausse position sociale, affran-
chie au dénouement.
En politique, l'influence des fausses posi-
tions n'est ni moins puissante ni moins avérée
qu'en morale et en littérature : aussi l'his-
toire ne se comporte-t-elle absolument que des
déviations où les peuples et les rois se laissent
entraîner par des passions , des erreurs, des
intérêts mal compris et mal dirigés, et des
efforts que font les gouvernemens, soit pour
sortir des fausses positions où ils sont tombés,
soit pour lutter contre les vices qu'elles en-
gendrent lorsqu'ils s'obstinent à y rester ;
aussi rien ne serait plus curieux et plus instruc-
tif qu'un travail historique exécuté sur cette
donnée. En attendant que ce cadre séduise
l'imagination de quelques-uns des penseurs
dont ce siècle abonde , je vais prouver, Mon-
sieur, par quelques exemples puisés dans notre
révolution, l'influence des fausses positions po-
litiques , sur les destinées des hommes d'état,
et sur la marche des affaires publiques.
( 13 )
Lorsque l'assemblée constituante proclama
le dogme de la souveraineté du peuple, elle
plaça les sujets dans une fausse position vis-
à-vis du roi, et le roi dans une fausse position
vis-à-vis des sujets. Par la raison que le peuple
se croyait souverain , le roi n'était plus que le
ministre des volontés du peuple; et de tous les
hommes qu'on pût choisir pour remplir cet
emploi, un royal souverain était le moins
propre à l'occuper, car toutes les volontés
qu'il se trouvait chargé d'exécuter étaient pré-
cisément contraires à l'intérêt et à l'existence
de sa propre souveraineté. Il était donc égale-
ment impossible que Louis XVI exécutât, de
plein gré, les volontés de la révolution , et
que la révolution ne mît pas en doute les in-
tentions de Louis XVI, lors même qu'il exé-
cutait ses volontés. C'est de cette fausse posi-
tion du roi et du peuple, que sont nés tous les
malheurs qui ont désolé la France. Quelle
que fût la vertu , la résignation sainte du
malheureux Louis XVI, les vices de sa situa-
tion étaient tels, qu'il ne pouvait rien faire
dans l'esprit de la royauté sans trahir la ré-
volution, et qu'il ne pouvait rien faire dans le
sens de la révolution sans trahir la royauté.
( 14)
S'il parlait et s'il agissait comme un roi, on
l'accusait de vouloir ressaisir la tyrannie: les
injures et les outrages s'élevaient de toutes
parts contre lui; s'il cessait d'agir et de parler
comme un roi, il méditait quelques trahisons,
quelques complots ténébreux contre le peuple:
les menaces et les outrages n'en éclataient
que plus fort. Voulait-il faire usage du veto
qu'on lui avait laissé , « il dévoilait ses inten-
tions contre-révolutionnaires ; » faisait-il dé-
sarmer les chevaliers du poignard, on l'ac-
cusait de former aux Tuileries des magasins
d'armes pour égorger le peuple ; négociait-il
avec les alliés pour les empêcher de venir à sa
délivrance, il « avait près d'eux des agens se-
crets qui travaillaient dans un sens opposé à
son langage officiel;» refusait-il de déclarer la
guerre à la coalition, « il s'entendait avec elle ; »
déclarait-il cette guerre, « il s'était arrangé pour
faire massacrer les troupes françaises à la pre-
mière bataille.» Enfin lorsque, outragé jusques
dans ses appartemens par une populace dont
les excès demeuraient impunis, il fut obligé de
chercher son salut dans la fuite ; cette
fuite fut appelée une conspiration contre le
peuple, et son arrêt de mort fut prononcé.
15 )
Ainsi ce sont des vices de position qui ont
tué Louis XVI par la main des assassins de
la convention ; le jour où une assemblée fac-
tieuse répondit par l'organe de Mirabeau :
quelle siégeait par la puissance du peuple,
et qu'elle ne se dissoudrait que par celle
des hayonnettes ; du moment où cette puis-
sance des bayonnettes, la seule qui pût alors
affranchir la position commune au profit de la
royauté, ne fut pas employée contre l'assemblée
usurpatrice; la chute du trône et le régicide,
seuls moyens d'affranchir cette position au
profit de la révolution, furent résolus dans
l'ordre immuable des destinées.
L'horrible assassinat du 21 janvier affran-
chit donc pour quelques temps les positions
des véritables révolutionnaires , de ceux qui
s'étaient associés sans réserve à la destruction
de l'ordre social : franchement engagés dans
une carrière de sang et de crimes, leur pou-
voir fut sans bornes pour détruire ; mais ceux
qui , après avoir adopté les principes de la
révolution, voulaient réédifier l'état social, se
trouvaient aussitôt dans de fausses positions
et y périssaient. Ainsi succombèrent les fé-
déralistes et les girondins ; ils parlaient