Les Gantois en 1382. 2, [ tableaux 9 à 16.] / par Gaspard De Cort

Les Gantois en 1382. 2, [ tableaux 9 à 16.] / par Gaspard De Cort

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250 pages

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impr. L.J. De Cort (Anvers). 1841. [2]-249 p. ; 22 cm.
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Ajouté le 01 janvier 1841
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Langue Français
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EBRARD 1983
LES
GANTOIS
EN 1382.
DRAME EN SEIZE TABLEAUX,
TAR
GASPARD DE CORT.
ANVERS,
1841.
IMPRIMERIE DEL. J. DE CORT.
LES GANTOIS EN 1382.
LES
GANTOIS
EN 1882. v
DRAME EN SEIZE TABLEAUX,
PAR
GASPARD DE CORT.
Les Comtes de riandrc étaient plutôt les sujets des Fla-
mands que les Flamands n'étaient leurs sujets. C'est dans ce
pays reserrd, ancien berceau des Franke, que s'est maintenu
jusqu'à nos jours ce feu d'indépendance et de courage qui
anima les compagnons de Khlovigh.
DE CHATEACERIA.ND.
Somc Bciurtfttu.
ANVERS.
1841.
iMPraaiERiE DE L. J. DE CORÏV
5?m©(§)5EffîJ^I!So
PHILIPPE VAN ARTEVELDE.
CHARLES VI, Roi DE FRANCE.
LE COMTE LOUIS LE MALE.
PIERRE VAN DEN ROSSCHE.
FRANÇOIS AGKERMAN.
HUBERT DENYS.
FRÈRE BRUNO.
RENÉ
GODEFROID.
ALBERT.
ADOLPHE.
LORD CHANDOS.
JEAN DEYNOODT.
GÉRARD.
ANDRÉ.
GOUBOUW.
BOONEN.
DANIEL.
JACOBS.
ULRIC.
TOBIE.
ROULANDS.
MARGUERITE.
ANNA.
PERSONNAGES.
CORNÉLIE.
CLARA.
GUDULE.
CLAIRE.
UN MAGISTRAT.
UN VALET DU COMTE DE FLANDRE.
UN ENVOYÉ DU ROI DE FRANCE.
UN SOMMELIER.
UN CAPITAINE DES CHAPERONS-BLANCS.
UN CONSEILLER.
UN SECRÉTAIRE.
UN HUISSIER.
UN SOLDAT FRANÇAIS.
CHAPERONS-BLANCS .
SEPT FRÈRES-MINEURS.
CHEVALIERS.
DOYENS DES MÉTIERS.
AMBASSADEURS.
PRÊTRES.
CONSEILLERS.
HUISSIERS.
MESSAGERS.
PAGES.
BOUCHERS , TISSERANDS , FOULONS, MARÉCHAUX-FER-
SANDS, PÊCHEURS , ARCHERS , L'ARMÉE FLAMANDE,
L'ARMÉE FRANÇAISE, SUITE DU ROI DE FRANCE, SUITE
DE LORD CHARDOS , VALETS , HOMMES D'ARMES,
VIEILLARDS, BOURGEOIS, FEMMES , ENFANTS, ETC.
IX.
■s^Z-OfuJ ae *Sm>a/e.
Oh ! c'était un vacarme à épouvanter
l'oreille d'un monstre, à faire trembler la
terre ! Ce ne pouvaient être que les rugis-
sements de toute une troupe de lions.
Les avez-vous entendu, Gonzalve?
Fuyez plus loin, seigneur, fuyez plus
loin ; Marc-Antoine est dans vos tentes,
seigneur ! fuyez donc, noble Cassius,
fuyez plus loin.
SHAKSPEARE.
ÎPHÏEg®SM^©Ilga
LE COMTE LOUIS DE MALE.
PHILIPPE VAN ARTEVELDE.
HUBERT DENYS.
.RENÉ
«ODEFROID.
ALBERT.
ADOLPHE.
UN MAGISTRAT.
JEAN DEYNOODT.
ULRIC.
GÉRARD.
BOONEN.
1GOUBOUW.
-ROULANDS.
JACOBS.
DANIEL.
MARGUERITE.
CLARA.
■CHAPERONS-BLANCS , FRÈRES-MINEURS, CHEVALIERS,
PAGES., ARCHERS , BOUCHERS , FOULONS, TISSERANDS,
PÊCHEURS., MARÉCHAUX-FERRANDS , BOURGEOIS DE
<JAND ET DE BRUGES, HOMMES PORTANT DES TORCHES,
TEMMES, ENFANTS, ETC.
LÏSlrAlYlOIS
EN 1882.
NEUVIÈME TABLEAU.
LOUIS SE MALE.
Une salle d'apparat au palais du Comte à Bruges : Au fond une grande
porte à deux battants qui donne sur la place ; elle est fermée. — Deux
portes latérales, également à deux battants : celle à gauche donne dans
le cabinet du Comte ; celle à droite dans d'autres appartements ; elles
sont entr'ouverles. — De chaque côté, au premier plan, un guéridon en
marbre, fauteuils, etc.
L'appartement est rempli de serviteurs et de pages attendant les ordres de
leurs maîtres. — Plusieurs chevaliers, armés de pied en cap, se promè-
nent avec agitation, et des archers sont rangés autour de la salle.
Deux pages, magnifiquement vêtus, debout à chaque côté de la porte gauche.
Le jour est à son déolin.
SCÈNE PREMIÈRE.
RENÉ, ADOLPHE, CHEVALIERS, NOBLES, PAGES, ARCHERS,
SERVITEURS.
[René est assis à la table à droite: il lient en main un mouchoir
qu'il applique de temps en temps sur une forte blessure qu'il
a au front et dont le sang ruisselle. — Adolphe, son page, est
debout derrière son fauteuil.)
RENE, entre ses dents.
Voilà donc où l'a conduit sa précipitation !.... Qu'il est bien!
U IJUUID UC iUAUu.
vrai que l'orgueil de commander perd souvent les princes... S'il
avait écouté mes conseils, nous n'aurions marché que demain à
l'encontre des Gantois ; alors affamés et accablés de lassitude, ils
auraient facilement succombé sous nos forces réunies... Mais non,
il devait combattre, lui ; il croyait, comme il disait, écraser dans
une heure toutes les cohortes des rebelles... Au lieu de cela,
nous sommes ignominieusement chassés par cette canaille !
Oh ! c'est à en mourir de honte !....
ADOLPHE, après quelques moments de silence.
Monseigneur veut-il que j'aille quérir un médecin?
RENÉ.
A quoi bon?
ADOLPHE.
Il pourrait panser la blessure que vous avez reçue dans le com-
bat...
RENE".
Non, mon brave Adolphe !... Le médecin ne pourrait y appli-
quer qu'un paliatif temporaire;... il nous faudra bientôt recom-
mencer l'attaque.
ADOLPHE.
Monseigneur le Comte est d'avis de n'en rien faire avant l'aube
du jour.
RENÉ.
Eh bien ! ce moment n'est pas loin.
ADOLPHE.
Si monseigneur voulait, je pourrais lui faire, en attendant, un
bandage pour empêcher le sang de couler ?
SGENE I. 5
RENÉ, lui serrant la main.
Faites, mon cher Adolphe, faîtes!... mais lestement, je vous prie.
[Adolphe sort.)
UN CHEVALIER, à son page.
Agile est-elle sellée ?
LE PAGE.
Elle est toute prête comme monseigneur me l'a recommandé.
LE CHEVALIER.
Les torches des éclaireurs sont elles allumées ?
LE PAGE.
Deux porte-flambaux vous attendent.
[Adolphe rentre avec un bandeau.)
ADOLPHE.
Si mon maître le permet?... [Il entoure le front de René du
bandeau.) Votre mal se calmera de suite!... Cette armure que
vous n'avez quitté depuis hier, doit vous fatiguer horriblement !
Voulez-vous, monseigneur, que je vous ôte cet appareil de guerre?
RENÉ.
Merci, enfant !... J'ai été, plus d'une fois, quatre jours de suite
sans le quitter;... mais alors, mon épée frappait des casques
d'acier au lieu qu'aujourd'hui elle s'est abattue sur des pourpoints
de laine : mes coups étaient de nobles coups, et les prouesses
rendaient mon armure un fardeau honorable... J'étais jeune
alors, Adolphe, et j'avais à mon service un page aux cheveux
blonds comme vous... Il aurait à peu-près votre âge... Je l'aimais
6 LOUIS DE MALE.
comme mon enfant, et chaque fois que je me rappelle ses traits,
je le pleure : le brave jeune homme fut tué dans la déroute de
Crécy, presqu'en même temps que le comte Louis, le père de
notre maître, en voulant me défendre !... Pauvre Henri!...
ADOLPHE.
Oh ! je voudrais mourir aussi, si je savais que mon maître re-
gretterait ma mort !...
RENÉ.
II est peut-être heureux maintenant;... et la mort toute ef-
frayante qu'elle paraisse, n'est qu'un moment passager de souf-
france !
UN PAGE, annonçant.
Monseigneur le comte !
UN AUTRE PAGE, annonçant.
Monseigneur le comte !
LES DEUX PAGES, de la porte.
Faites place !... faites place, voici Son Altesse !...
[René se lève; tout le monde se range et s'incline profondément
devant Louis de Mâle qui entre, suivi de Godefroid et d'Albert,
de quelques pages et de serviteurs portant des flambeaux.)
SCÈN'E II.
SCÈNE II.
LESHÊMES;LE COMTE DE FLANDRE, GODEFROID, ALBERT,
PAGES, SERVITEURS.
LE COMTE, aux pages.
Les chevaux sont-ils prêts ?
'-•'.-." LES PAGES.
Oui, monseigneur, ils vous attendent devant le palais.
LE COMTE, au capitaine des archers.
Le magistrat de la ville; que j'ai fait arrêter ce matin; est-il pré-
venu que.je veux lui parler ?
LE CAPITAINE DES ARCHERS.
Il attend dans les appartements jusqu'à ce qu'il plaise à Son Al-
tesse de l;admettre en sa présence.
LE COMTE.
Faites le entrer. [Le capitaine et quelques arcliers sortent. A un
serviteur:) Tous les habitants de Bruges se rassemblent-ils sur la
grand'-place comme j'en avais donné l'ordre ?...
LE SERVITEUR.
J'ai parcoura-toute la ville avec deux trompettes, et dans chaque
carrefour j'ai lu votre proclamation, monseigneur..
8 LOUIS DE MALE.
LE COMTE.
Et que disait le peuple ?... .
LE SERVITEUR.
Il m'en coûte de vous le dire, monseigneur, mais...
LE COMTE, ironiquement.
Ha ! ha ! je comprends !... on murmurait encore !... Il a sa ma-
nie à lui, le peuple!... Les misérables effrontés, oser me braver!
Que dis-je! ils m'insultent publiquement ['... Ils se moquent de
mes décrets !... Ah ! qu'ils se lèvent ; qu'ils viennent pour arracher
ma couronne, ils verront si Louis de Mâle est un homme qui se
laisse guider comme un enfant !... Ha ! les Brugeois veulent
aussi être libres !.... Libres !... mot magique quand le peuple le
pousse; mot vide quand un bras puissant serre la gorge au
peuple!.... Oh! je mettrai soiis peu la main sur tous ces manants
qui convoitent les plus belles villes de mon comté !... [Se retour-
nant vers le serviteur.) Par ma bannière !... c'est à vous que je
m'en prendrai si ces imbéciles manquent le moins du monde à ma
volonté !... Prenez bien garde, valet !... assurez-vous bien si votre
tête est ferme sur vos épaules !... [A René, après l'avoir con-
sidéré un instant.) Eh bien! qu'avez-vous?... Êtes-vous blessé,
René?...
■ RENÉ.
Ce n'est qu'une égratignure, monseigneur.
LE COMTE.
Une égratignure!... et vous portez un bandeau?... Fi donc,
un chevalier flamand masquer son front pour une chose si fu-
tile!...
SCENE II. 9
RENÉ, avec amertume.
Si cela déplaît à votre seigneurie, je l'en arracherai!...
[Il arrache son bandeau : le sang coule de son front. Adolphe le
regarde avec angoisse; mouvement général de compassion
parmi l'auditoire.)
LE COMTE.
Eh quoi!... vous me déguisiez la vérité!... c'est une blessure
profonde!...
RENÉ.
Qui n'est pas mortelle.
LE COMTE.
Dieu en soit loué !
RENÉ.
Je n'en dis pas autant.... J'aurais préféré cent fois le trépas à
la honte !... L'ignominie est incompatible avec une âme vraiment
loyale; mourir avec honneur, c'est la gloire du soldat!
LE COMTE.
Vous vous croyez donc déshonoré !... Et pourquoi ?
RENÉ.
Parce que la hache d'un vil boucher a.frappé le front du noble
René!.,. C'est à vous que je le dois, seigneur ;... si vous aviez
écouté mes conseils...
LE COMTE, l'interrompant brusquement.
Ha ! vous voilà avec vos conseils !
10 '' LOUIS DE MALE. -
. RENÉ, continuant.
Si vous aviez différé le combat jusqu'à demain, nous n'aurions
point essuyé cette fatale défaite.
LE COMTE.
Nous réparerons cette journée.
RENÉ.
Tout est possible en ce monde, mais il n'est pas toujours per-
mis à l'homme d'user pleinement de ses facultés... Je connais-assez
les Flamands pour ne pas partager la légèreté que vous montrez
à leur égard, monseigneur !
LE COMTE, avec exaltation.
Par l'enfer !.. croyez-vous que je crains cette bande de scélérats
désordonnés ?... Croyez-vous que je reculerai devant ces brigands
opiniâtres qui pillent et saccagent mes villes ?...
RENÉ.
Vous vous fâchez à tort, monseigneur... Permettez-moi seule-
ment de vous rappeler la bataille de Crécy où votre père, de glo-
rieuse mémoire, subit le sort des guerriers, et où j'ai combattu à
ses côtés... Là aussi, le Roi de France, en voulant emporter
d'emblée ce qu'on ne pouvait effectuer que lentement, se perdit
avec sa belle armée... Nous avons vu plus d'une fois de terribles
exemples du courage intrépide qui anime les Flamands quand
ils pensent avoir raison... Prenez-garde, monseigneur, prenez-
garde!... car aujourd'hui les mêmes sentiments irritent leur
audace !...
LE COMTE.
I! y a de l'aigreur dans vos paroles, seigneur René!... Vou-
SCENE II. H
driez-vous aussi par hasard me mépriser et vous liguer avec les
rebelles?...
RENÉ, avec calme.
Je ne puis rien alléguer en ce moment pour réfuter cette
odieuse imputation... Je ne désire rien de vous, monseigneur,
que de mettre mon courage et ma fidélité à l'épreuve ; vous verrez
alors que mon épée est toujours d'une bonne trempe et mon
coeur d'un loyal chevalier! .
GODEFROID.
Depuis votre dernière défaite, René, vous êtes devenu bien
crédule !
RENÉ, avec mépris.
Et vous, depuis hier, bien lâche, car vous avez enfreint votre
devoir de chevalier !... Votre devoir était de mourir plutôt que
d'abandonner vos compagnons, et cependant vous avez été le
premier à flairer le vent de la ville !
GODEFROID.
Vous me rendrez raison de cette calomnie !
RENÉ.
Oh ! quand vous voudrez.
• ALBERT.
Et si Godefroid succombe je le remplacerai !
RENÉ.
Pourquoi vous craindrais-je, jeune homme?.... Votre poitrine
12 LOUIS DE MALE.
a rarement bondi sous le fer et les dames ont trop caressé le
velours qui la couvre, pour que les coups de votre épée puissent
égaler le sarcasme de votre langue ! Tenez-vous donc prêt à
entrer en lice ; aussitôt que le moment sera opportun je vous
porterai défi !
GODEFROID et ALBERT.
Et nous l'accepterons de bon coeur !
LE COMTE.
Assez, messeigneurs , assez !... Voici le magistrat de la ville
qui pourra nous donner de fraîches nouvelles.
SCÈNE III.
LES MÊMES; UN MAGISTRAT.
LE MAGISTRAT, s'inclinant devant le Comte.
Monseigneur a daigné enfin m'admettre en sa présence !...
LE COMTE.
Oui, messire!... approchez-vous... On assure que mes fidèles
Brugeois veulent, ainsi que les exécrables perturbateurs de Gand,
lever l'étendard de la révolte, ou du moins qu'ils se posent
comme juges de ma volonté et refusent d'adhérer à mes ordres.
LE MAGISTRAT.
Je ne le nierai pas, monseigneur, si l'on n'y remédie, une pro-
testation est à craindre.
LE COMTE, avec emportement.
Ha ! il est donc vrai qu'ils ont la louable intention de se concer-
SCENE III. f§
ter avec les ennemis du repos public !... Et vous, messire, vous,
à qui j'avais confié l'administration de cette ville;... vous, à qui
j'avais donné plein pouvoir sur eux, vous protégez leurs cou-
pables excès !
LE MAGISTRAT.
Les protéger serait un crime, monseigneur ; les maintenir dans
le devoir a été impossible.
LE COMTE.
Le bourreau n'a-t-il plus un glaive pour contraindre les têtes
à plier sous mes lois ?....
LE MAGISTRAT.
La vue du sang donne au lion une férocité nouvelle ;... le peuple
supporte bien qu'on l'agace, mais supporte mal qu'on le touche...
N'allez pas, monseigneur, par la cruauté, éveiller une vieille haine.
Il serait difficile de soumettre son esprit exalté à une épreuve cru-
elle... Croyez-moi, la prudence serait un auxiliaire plus puissant
que la force... Je connais les Brugeois, leur mécontentement sera
peut-être passager, et si je n'avais été retenu depuis ce matin,
comme un criminel, dans votre palais, je serais parvenu sans
peine à calmer cette effervescence populaire qui trouble et déses-
père tous les habitants.
LE COMTE.
Vos discours sont hors de saison, messire.!... Depuis longtemps
vous m'êtes suspect : je condamne hautement vos vues qui tendent
à établir une anarchie odieuse à la noblesse et nuisible à mon
pouvoir féodal... Je vous ai fait arrêter, et votre châtiment va me
dispenser de vous faire à l'avenir de nouvelles remontrances !
LE MAGISTRAT.
Je vois, comte, qu'il vous serait difficile de rendre raison à
\U LOUIS DE MALE.
vous-même du jugement que vous venez de porter. Cependant
scrutez tous mes actes et vous trouverez que vos reproches sont
outrés et faux.
LE COMTE.
Vous vous fâchez, je crois !... Sachez, maître sol, qu'on ne peut
avoir ce courage devant un comte de Flandre !
LE MAGISTRAT, avec dignité.
Je pensais, moi, que la justice seule dicte les actes des princes,
et que l'innocent, quel que soit sa condition, ne doit jamais rougir
de plaider sa cause ! •
LE COMTE.
Retirez-vous !
LE MAGISTRAT.
Puisse le juge suprême ajouter à votre vie la part que vous re-
tranchez de la mienne, monseigneur ;.... puisse chacune de vos
pensées être une pensée qui profite à mes frères ;... puissiez-vous
reconnaître un jour vos torts envers eux et rétablir les Flamands
dans leurs droits !
LE COMTE.
Je clouerai les droits de ces insensés au pied de votre potence !
[A quelques soldats.) Archers, délivrez-moi de cet homme!
[Le magistrat estentrainé par les gardes.)
LE COMTE.
Allons, à cheval, à cheval, messeigneurs !... Le peuple n'attend
que notre présence pour se mettre en marche !...
[La porte du fond s'ouvre : on voit sur chaque degré, qui conduit
de l'appartement sur la place, des soldais et des pages portant
des fallots allumés et des torches flamboyantes. — Unhennis-
sement prolongé de chevaux se fait entendre.)
SCEBJÏ m. Kg
LE COMTE , descendant la première marche.
Pourquoi nos coursiers hennissent-ils ainsi ?...
ALBERT.
Cest de joie, monseigneur, parce qu'ils nous voient et qu'ils
pensent aller combattre... Ils sont impatients comme nous de
fouler sous leurs pieds les téméraires Gantois !...
VOIX EN DEHORS.
Vous n'entrerez pas! —Si, je dois parler au Comte! —
Arrière!... — Arrière vous-même, ou je vous plante mon poignard
dans la gorge !...
LE COMTE, revenant surses pas.
Quels sont ces cris ?... [A un page.) Allez voir ce que c'est.
[Le page sort. Aux archers.) Archers, tenez-vous prêts à me dé-
fendre si c'étaient quelques factieux!... '
LE PAGE, rentrant.
Monseigneur, c'est un manant qui dit avoir des choses de la
plus haute importance à vous révéler.
LE COMTE.
Quel homme est-ce?... . ; :
LE PAGE. ■. -- ;
Celui qui vient quelquefois.voir sa. seigneurie.
LE COMTE, à part.
Encore ce fâcheux solliciteur !... [Haut.) Qu'il entre."
[Le page sort et revient aussitôt acçqvvpagné d'Hubert Denys, qui
entre haletant et les habits en désordre.) : :. .'.'/:
SCÈNE IV.
LES MÊMES; HUBERT DENYS.
HUBERT.
Ne sortez pas, monseigneur, ne sortez pas, vous êtes trahi !...
[Tous tirent leur épée). N'allez pas sur la place, vos ennemis
sont partout dans la ville ; les Gantois gardent toutes les portes
et massacrent sans pitié vos gens qui avaient ordre de supplicier
le magistrat de la ville condamné par vous!...
ALBERT.
liment, monseigneur, il ment!
RENÉ, à Hubert.
Sortez, manant!
GODEFROID.
C'est quelque espion qui espère nous effrayer !
TOUS, à Hubert.
Arrière ! — Va-t-en !
HUBERT.
Ne le croyez pas, monseigneur !... je ne menls pas !... je vous
le jure!... Les Gantois sont déjà assemblés sur les remparts et
devant votre palais!... [Une vague rumeur s'élève en dehors).
Écoutez plutôt!... écoutez!... c'est Philippe Van Arteveldequi
se joint à eux !...
SCENE IV. 17
LE COMTE.
Maudit soit ce nom !... ce Van Artevelde est le mauvais génie
de ma famille !...
[Nouvelle rumeur en dehors.)
HUBERT.
Mais écoutez donc !... N'entendez-vous pas distinctement leurs
voix !... ô insensés! bientôt, bientôt vous voudrez payer à flots
d'or chaque minute que vous perdez maintenant !...
LES CHEVALIERS.
Il ment, monseigneur, il ment !
LE COMTE.
Oui, il ment, le misérable !... ce sont les Brugeois qui nous
attendent et qui m'appellent !
HDBERT.
Oui, en effet, ce sont les Brugeois et les Gantois qui font une
seule masse qui vous attend et qui vous appelle pour vous faire
prisonnier !...
LE COMTE.
Damnation!.... les infâmes!.... les traîtres !.... Quel parti
prendre?...
RENÉ.
Avant de nous alarmer, assurons-nous du fait, messeigneurs.
LE COMTE.
Mais comment, comment faire pour nous convaincre de tout
ce qu'on trame contre moi ?...
2..
18 LOUIS DE MALE.
• RENÉ.
J'irai sur la place, j'irai voir quels gens s'y trouvent.
LE COMTE.
C'est cela, mon brave René, je vois que vous êtes un homme
sans peur... Pardonnez-moi d'avoir osé soupçonner la loyauté
de votre caractère !...
RENÉ.
Laissons Dieu juge de mes actions, monseigneur !... Dans deux
minutes vous aurez des nouvelles.
HUBERT, à part.
Dans deux minutes vous aurez regardé la mort en face !...
RENÉ, à Adolphe.
Allons, Adolphe, mon fidèle page, à cheval !...
[René et Adolphe sortent : on entend les pas de leurs montures
qui s'éloignent.)
LE COMTE, montrant Hubert.
Qu'on s'empare de cet homme !... sa liberté ou sa mort dépend
de la vérité de ses paroles.
[Hubert est entouré-par les soldats.)
HUBERT, à voix-basse.
Le métier d'espion n'est pas aussi lucratif qu'on le croit com-
munément!...
[Nouvelle rumeur en dehors.)
■ SCÈNE IV. 19
LE COMTE.
Oh ! chacune de ces clameurs sinistres est comme là pointe d'un
poignard qui me perce le coeur !... Dans quelle angoisse René me
laisse !...
ADOLPHE.
[Il rentre tout ensanglanté et vient tomber aux pieds de Louis
de Mâle; d'une voix éteinte en montrant Hubert;)
II a dit vrai !.... secourez mon maître!....
[Il meurt.)
TOUS, avec effroi.
Oh!....
[Gris et cliquetis d'armes en dehors.)
HUBERT.
Fuyez, ou mettez vous en défense, monseigneur ?... Les voilà
qui approchent !...
TOUS , aii Comte.
• Monseigneur, choisissez entre' la honte et la mort !...
LE COMTE.
Mon Dieu inspirez-moi!... que faut-il résoudre?...
[Vociférations et clameurs plus distiiictes.)
HUBERT.
Qu'attendez-vous-?... s'ils vous voient, ils vous massacreront
sans pitié !...
[Le Comte troublé, se laisse tomber dans'un fauteuil.)
âO LOUIS DE MALE.
CRIS EN DEHORS.
Vive Philippe Van Artevelde, le soutien des Gantois ! ! ! —
Gand ! ! ! — Gand ! ! ! — Mort aux traîtres ! ! !
LE COMTE, avec désespoir.
Oh ! les barbares !... Opprobre sur moi et malédiction sur eux
tous !... Et n'avoir qu'une poignée d'hommes pour me défendre !..
Où est ma garde?..- où sont mes fidèles archers?.,. Tous sont donc
morts !... moi seul, je vis, je souffre, je pleure !... Oh ! comme
René le disait, c'est ma folle présomption qui m'a jeté dans ce
guet-apens !.... Gand !... Gand ! repaire de trouble et de rébel-
lion!... Gand ! si je vous ai vingt-quatre heures dans ma puis-
sance, je le jure par mon épée, votre nom s'effacera parmi ceux
des villes !... [Cris en dehors, toujours plus rapprochés.) Oh ! mon
Dieu ! ce sont les magistrats qui m'ont livré!... Dressez cent gi-
bets;... qu'on pende toutes les familles de ces infâmes !... [A ses
soldats.) M'entendez-vous ?... [Ils hésitent. Il tire son épée et les
frappe. — Tous s'enfuient.) Oh! ils m'abandonnent ! !... Mes-
seigneurs, défendez-moi donc! barricadez les portes de mon
palais!... courez au combat!... [Marchant avec agitation de
long en large.) Oh! eux aussi rebellesà mes ordres !... Lâches !...
hypocrites!... vils serpents, qui rampaient humblement à mes
pieds- quand j'avais une volonté à,moi !... Courtisans d'enfer, je
brûlerai vos entrailles !... Je ferai bâtir des châteaux-forts qui
vous serviront de tombeaux!... [Cris endehors.) Personne n'a
donc ici une bouche pour me conseiller !... Vos langues sont-elles
de bronze, messeigneurs?... Vos langues, naguères si mieilleuses
pour exalter mes actes et prôner mes procédés, ne trouvent-elles
plus une syllabe pour me répondre quand j'ai le plus besoin de
leurs conseils?... Oh ! vous êtes des ingrats infâmes !... Oh! vous
êtes horriblement lâches ! !... [Les cris et le tumulte vont toujours
croissants.) Oh ! faites les taire, ces manants !... Dites que je leur
• SCÈNE IV. 21
rendrai commerce, liberté, tout, tout enfin, pourvu qu'ils se tai-
sent une heure; qu'ils s'éloignent de quelques pas !... [Se traînant
à genoux.) Oh! oh ! Sainte Vierge Marie!... faites-moi savoir ce
que j'ai à faire pour calmer ces insensés!... Je vous offrirai en
offrandes tous les biens des Gantois !... Je vous céderai tout cela
de si bon coeur, pourvu que vous m'aidiez !.... J'ai été injuste
envers mes sujets, je le sais, je le sens, je le confesse, j'en ai
une contrition extrême !...... Oh! oh ! oh! maudites voix!!...
effroyables blasphèmes !! !
VOIX EN DEHORS.
A mort le Comte ! — Tuons ses perfides conseillers ! — En
avant, hommes de la hache !... la rage au coeur, les couteaux
au vent !...
LE COMTE.
Horreur!... Tout est perdu!.... voilà les bouchers!... Mon
Dieu !... grâce!....
HUBERT, le prenant par le bras.
Levez-vous, seigneur, levez-vous, car ils sont au pied de votre
palais !... dans un instant ils seront dans cet appartement !...
Ordonnez qu'on éloigne ces lumières pour qu'on ne vous voie pas,
puis fuyez : c'est le seul moyen de salut qui vous reste !...
LE COMTE, se levant.
Oui, c'est cela !... votre conseil est bon !... [A ceux qui l'en-
tourent). Éloignez ces fallots , jetez au loin ces torches, abattez
ces lustres!... Qu'il fasse noir ici comme en enfer!... Où me
22 LOUIS DE.MALE.
cacher?... oh !... ils me verront partout !... les tigres demandent
mon sang!...
[Les soldats éteignent les lumières ; les chevaliers frappent les
lustres de leur épée. — Au milieu de ce désordre, on entend
toujours les cris des Gantois en dehors.)
HUBERT, montrant au Comte la porte à droite. .
, Cette porte donne dans une ruelle peu fréquentée ;.. sauvez-vous
parla !...
LE COMTE, s'élaneant par la porte.
Vous êtes mon sauveur !...
HUBERT.
Messeigneurs, le Comte est sauvé !... Que chacun songe main-
tenant à son salut, comme je vais.songer au mien !...
TOUS.
Fuyons! —Fuyons! —Toute résistance serait inutile !...
[Chevaliers, pages, soldats, serviteurs, tous courent péle-?nèle,-
les uns par la porte à droite, les autres par celle à gauche et
par celle du fond : ces derniers sont presque tous massacrés par
les Gantois qui entrent. — A leur tête est Jean Deynoodt. —
Hubert est le seid qui reste dans l'appartement).
SCENE v. .. 2a
SCÈNE V.
HUBERT DENYS, JEAN DEYNOODT, BOONEN, GOUBOUW,
JACOBS, ROULANDS ET DANIEL dans la foule; BOUCHERS,
FOULONS, TISSERANDS, PÊCHEURS, MARÉCHAUX-FERRANDS ,
BOURGEOIS DE GAND ET DE BRUGES, PEUPLE, HOMMES, por->
tant des torches, FEMMES, ENFANTS, ETC.
LE PEUPLE, s'élancant dans le palais.
Gand ! ! ! — Gand ! ! ! — A nous la ville de Bruges ! ! ! — Mort
aux traîtres !! ! .
[Ils frappent avec fureur de leurs piques les murs et les meubles ;
plusieurs d'entr'eux portent des armures, et des épèes à deux
mains, avec lesquelles ils abattent les débris des lustres et bri-
sent les petites tables en marbre.)
JEAN DEYNOODT.
Brisez !... brisez !... broyez tout, enfants!... ce palais est
notre propriété!... Tout ce que nous fesons est à la gloire de
Gand!.... [Saisissant Hubert par la gorge.) Qui êtes-vous?....
parlez !...
HUBERT.
Gantois !... Je suis Hubert, votre ami !
JEAN DEYNOODT, retirant sa main.
Passez et allez en paix !
24 LOUIS DE MALE.
HUBERT.
Sans votre arrivée j'aurais tué le comte.
JEAN DEYNOODT.
Où est-il, l'infâme ?...
HUBERT.
Il s'est enfiii.
JEAN DEYNOODT.
Malédiction !... et par où ?...
HUBERT , désignant la porte à gauche.
Par cette porte.
JEAN DEYNOODT, s'élançant dans le cabinet.
Corne et tonnerre !... Allons, limiers, nous sommes, à la piste
du renard !...
TOUS le suivent.
Tuons le comte! — Qu'il meure ! !...
HUBERT, à voix-basse.
Vous le chercherez longtemps !... Un comte n'est pas un jouet
qu'on brise d'un souffle, et j'en ai trop besoin encore pour vous
le livrer sitôt !...
[Il sort par la porte à droite. — Jean Deynoodt et le peuple
rentrent en scène.)
JEANDEYNOODT.
Il n'y est pas !... il nous échappe !...
BOONEN, montrant la porte à droite.
Il y a là un second cabinet...
SCÈNE VI. 25
AUTRES VOIX.
Allons le fouiller !...
JEAN DEYNOODT.
Voyons !... voyons !... malheur à lui !
[Ils sortent parla porte à droite. — Gérard blessé, entre
soutenu par Ulricet Clara).
- SCÈNE VI.
GERARD, ULRIC, CLARA.
CLARA.
Arrêtons-nous un peu ici, et voyons si votre blessure n'est pas
dangereuse !
ULRIC.
Appuyez-vous sur mon épaule, ami, je suis assez fort pour
supporter le poids de votre corps !...
GÉRARD.
Sans vous, mes généreux sauveurs, j'étais parmi les morts !
ULRIC.
Nous n'avons fait que notre devoir ;.. vous ne nous devez rien!
CLARA, lui donnant un fauteuil à demi brisé..
Asseyez-vous, mon brave !...
GÉRARD, à Clara.
Je ne vous ai jamais vu, jeune homme, mais la douceur de vos
26 LOUIS DE MALE.
traits est d'un chérubin et votre voix d'un messager céleste!...,
Pendant le combat vous n'avez cessé de prodiguer vos soins obli-
geants aux blessés;... vous m'avez aussi aidé, moi, et ce sans
chance de récompense, car je ne suis qu'un pauvre ouvrier, qui
n'a rien à lui que le gain modique que lui procure son travail !...
J'ai une forte famille à nourrir, et à peine si je puis donner à
mes enfants le nécessaire... Mais je prierai pour vous deux;...
vos bontés seront gravées dans mon coeur, comme les caractères
le sont dans un livre , et je ne cesserai de bénir votre nom que
j'ignore !... Oh ! si j'avais la force de vous exprimer ce que je
vous dois, je ne pourrai jamais vous le dire!... Soyez donc
heureux tous deux ici-bas et bien-heureux dans l'autre monde!...
Dieu, j'en suis sûr, n'oubliera point vos bienfaits !
[Pendant ce temjjs, Clara a découvert la poitrine de Gérard,
dans laquelle il a reçu un coup de lance.)
CLARA.
La perte de votre sang doit affaiblir vos forces ; je vais panser
votre blessure... Soyez sans inquiétude, elle sera bientôt guérie.
ULRIC, à part.
Comme il doit souffrir, le malheureux !
GÉRARD, à part.
Mon Dieu ! prolongez les jours de ces deux créatures !...
[Clara déchire son mouchoir et en fait une pluche qu'elle adapte
sur la plaie de Gérard.)
GÉRARD, à Clara.
Qu'elle est douce la pression de vos mains !... Depuis que vous
m'avez touché la vie renaît dans ma poitrine !....
SCÈNE VI. . 27
CLARA, à Ulric.
Ulric, mon frère, prêtez-moi votre mouchoir ?
ULRIC.
Oh ! tenez, tenez ;... il est écrit que le frère doit aider son
frère!...
CLARA.
Et cette maxime, la plus belle de toutes, les hommes l'oublient
trop souvent !...
[Un éclat, comnie si une grande pièce de faïence se brisait,
se fait entendre.)
ULRIC.
Quel est ce bruit?...
GÉRARD.
Ce sont probablement nos compagnons qui pillent ce palais.
ULRIC.
Oh! pourquoi les hommes victorieux sont-ils des hommes
cruels !■..•.
CLARA.
Maintenant que le danger n'est plus si imminent, quittons ces
lieux et allons à l'abbaye des Capucins... Là, nous trouverons,
j'espère, un. médecin qui procédera sans délai à votre réta-
blissement.
ULRIC.
Si vous ne pouvez marcher, je vous prendrai sur mes épaules?
28 LOUIS DE MALE
GÉRARD, se levant.
Non, non, mes chers amis, je ferais avec votre aide le tour de
la ville.
[Ils font quelques pas et heurtent le corps du jeune Adolphe. )
GÉRARD , ULRIC et CLARA.
Qui est là?.,.
CLARA , se penchant sur le corps.
Un blessé !...
ULRIC.
Secourons ce malheureux !
GÉRARD.
Quelle livrée porte-t-il ?
CLARA.
Qu'importe sa livrée !.... Ce corps a une âme, l'âme, est d'un
homme, les hommes sont frères !... [Prenant le corps dans ses
bras.) Je crains qu'il ne soit mort !.... [Arrachant son pourpoint
avec lequel elle essuyé son visage.) Quel jeune enfant !... [Met-
tant la main sur son coeur.) Hélas !... frères
ULRIC et GÉRARD.
Mort....?
CLARA, secouant tristement la tête.
Mort!... pauvre malheureux!... [Se levant.) Quittons celle
scène de carnage ;... ce spectacle, quoique l'ouvrage des hommes,
n'est pas fait pour réjouir leur vue !...
SCENE VII. 29
ULRIC et GÉRARD.
Oui, sortons.
[Ils sortent.)
SCÈNE VII.
LES PERSONNAGES DE LA SIXIÈME SCÈNE, PUIS MAR-
GUERITE, LES FRÈRES MINEURS.
JEAN DEYNOODT.
Décidément le comte s'est métamorphosé en chauve-souris !...
Pour nous échapper, il faut qu'il voie clair sans lumière!... [Heur-
tant le corps d'Adolphe.) Hé !... qui ronfle-là ?
UN BOUCHER, prenant le page par les cheveux.
C'est un traître !...
TOUS.
A mort! !...
JEAN DEYNOODT.
Voyons de quelle race il est?...
[Il prend une torche et la porte à la figure du cadavre, dont les
traits contractés et pâles contrastent étrangement avecles figures
du peuple.)
TOUS.
A mort ! ! !
[Plusieurs lèvent leur armes pour frapper.)
30 LOUIS DE MALE.
JEAN DEYNOODT, parant leurs coups.
Halte!... c'est peine perdue!... Tuer un mort est chose im-
possible!...
PLUSIEURS VOIX.
Est-il donc mort ? — Oui. — Oh ! c'est dommage !
[Quelques hommes ivres entrent, en chancelant, avec des pots.)
LES HOMMES.
Du vin ! — Du vin !...
TOUS, battant des mains.
Ha ! ha ! bravo !...
JEAN DEYNOODT.
Bien, mes veaux !... Avez-vous aussi des gobelets ?
LES HOMMES.
Nous avons tout ce qu'il nous faut, et il y a encore quarante
tonneaux pleins dans les caves... C'est un coup-d'oeil ravissant!...
TOUS.
Buvons ! — Vive le vin et la bonne cause !
JEAN DEYNOODT..
Mettez les cruches et les gobelets au milieu... C'est cela. [Mon-
trant Adolphe.) Nous boirons à la santé du camarade ;... Il faut
qu'il nous fasse raison !...
[Ils font un cercle autour du corps. — Marguerite parait à la
porte à gauche, suivie des Frères Mineurs.)
. SCENE VII. 81
JEAN DEYNOODT.
[Il remplit un gobelet et le porte à la bouche du page.)
Bois et chante !.,.
TOUS, riant aux éclats.
Ah! ah!
JEAN DEYNOODT
Bois, te dis-je, ou je t'étrangle !
TOUS, riant plus fort
Ah ! ah ! va-t-on s'amuser !
[Deynoodt lève sa hache pour frapper.— Marguerite se jette
sur son bras.)
MARGUERITE.
Arrêtez !...
TOUS, reculentct se découvrent.
Marguerite!...
UN FRÈRE MINEUR, s'avançant.
Sacrilèges impies !... n'avez-vous pas de honte d'oser insulter
un cadavre ?... Ne craignez-vous pas de ternir votre gloire en fe-
sant ce lâche attentat?... Vengez-vous sur les vivants qui ont la
force de se défendre, mais respectez les morts !... Du moment que
nos yeux se ferment, notre corps appartient aux vers et notre âme
à Dieu!... Or donc, pourquoi osez-vous empiéter sur les droits
de la nature et du juge suprême?....
LE PEUPLE.
[Tous tombent à genoux en joignant les mains.)
Pardonnez-nous, mon père !... nous avons eu tort!
82 LOUIS DE MALE.
LE FRÈRE MINEUR, avec bonté.
Relevez-vous, mes enfants, et que la paix soit dans vos coeurs!
[A ses compagnons.) Emportez le corps de cet infortuné, et qu'on
lui donne une sépulture chrétienne !...
[Le corps est emporté par deux Frères Mineurs. — Entrent Phi-
lippe Fan Artevelde, suivi de Chaperons-Blancs, de quelques
doyens et bourgeois.)
SCENE VIII.
LES MÊMES ; PHILIPPE VAN ARTEVELDE, CHAPERONS-BLANCS,
DOYENS, BOUROEOIS, ETC.
LE PEUPLE, se pressant sur ses pas.
Vive Philippe Van Artevelde ! ! ! — Honneur au vainqueur de
Bruges !!!...
VAN ARTEVELDE, embrassant Marguerite.
ô Marguerite !... combien de fois ai-je craint pour votre vie
depuis que vous m'avez quitté !...
MARGUERITE.
J'ai marché sous l'égide de ces saints hommes, et celui que la
religion protège ne redoute point les dangers !
VAN ARTEVELDE, aux Frères Mineurs.
Je vous remercie, mes pères, d'avoir si bien veillé sur elle !...
[Au peuple.) Et vous aussi, frères!... je vous remercie d'avoir
suivi en tout point mes instructions !...
TOUS.
Nous vous serons toujours dévoués, seigneur !
■SCENE VIII» §8
VAN ARTEVELDE.
Maintenant que vos voeux sont accomplis, que vous avez pris
Bruges, que vous avez des vivres en abondance, que vous ne devez
plus craindre vos ennemis, que vous êtes libres et affranchis de la
servitudedela noblesse, je vous conseille d'user avec modération et
générosité de votre victoire..». J'ai appris par un messager que le
comte de Flandre a quitté son hôtel dès qu'il a su que nous étions
entrés dans la ville;... mais ne craignez pas qu'il puisse nous
échapper : les portes sont trop fidèlement gardées et les sentinelles
trop vigilantes pour laisser échapper une si belle proie... J'ai donné
ordre de barrer toute issue qui pourrait faciliter son évasion, et
de ne permettre le passage, à qui que ce soit, s'il n'est porteur d'un
mandat signé de ma main... Il est donc certain qu'il s'est caché
chez ses amis... Fouillons les maisons de tous ses partisans, mais
sans exercer la moindre cruauté qui pourrait dégrader notre ca-
ractère aux yeux des bonnes gens de cette ville... II nous faut leur
confiance pour consolider notre conquête... Si nous avons le bon-
heur de trouver Louis de Mâle, gardez-vous bien de maltraiter sa
personne... Je conçois aisément qu'il a mérité, par ses actes , un
traitement rigoureux, mais notre intérêt exige que nous le fas-
sions prisonnier, que nous le menions à Gand, afin d'exiger de lui
une forte rançon pour sa liberté, et 1'objiger à signer une paix fa-
vorable... Allez, et souvenez-vous tous de mon désir ;... je tiens
pour mon honneur et le vôtre à ce qu'il sôit exactement rempli. ,
LE PEUPLE, se retirant.
Bien, seigneur ! — Le léopard sera pris vivant, mis en cage et
traité favorablement s'il est sage ! — Cherchons le comte ! — En
route ! — Étranglons ses partisans ! !
VAN ARTEVELDE, à Marguerite.
D'autres lieux que ceux-ci réclament notre présence ; sortons,
&4 LOUIS DE MALE.
Marguerite; je crains que mes compagnons, adonnés à leur propre
volonté, ne commettent des excès indignes d'eux. [Aux Frères
Mineurs.) Quelques archers qu'on a trouvés gisants sur les rem-
parts, réclament le secours de votre saint ministère ;... veuillez les
traiter avec égard, et leur donner tous les secours dont vous
pourrez disposer... Nous nous reverrons avant le jour.
(J7-s sortent.)
X.
<Jze *££'eatcàf&nettJ.
Alors la vérité se dressa toute nue devant
cet bomme ; elle avait l'aspect de la mort.
ALEX. DDMAS.
« Souvenez-vous que partout où vous ferez
» la guerre, les ecclésiastiques, le pauvre
» peuple, les femmes et les enfants, ne sont
» point vos ennemis ; que vous ne portez les
» armesquepourlesprotégeretlesdéfcndrc. »
HIST. DE DDCHESCUN.
3?51ï&g®Mià(iH©o
LE COMTE LOUIS DE MALE.
PHILIPPE VAN ARTEVELDE.
FRANÇOIS ACKERMAN.
GODEFROID.
UN VALET DU COMTE.
UN BOUCHER.
UN VIEILLARD.
SON ÉPOUSE.
SON FILS.
SA FILLE.
MARGUERITE.
ÉLÉONORE.
GUDULE.
LE PEUPLE.
DIXIEME TABLEAU.
LE DÉGUISEMENT.
Une vieille ruelle tortueuse et sale à Bruges. — Au milieu d'elle, une maison
haute, d'une apparence distinguée, et dont les fenêtres sont garnies
d'épais treillis en fer. Au dessus de la porte d'entrée est 6culplé l'écusson
d'un noble , à demi-effacé.
Une obscurité complète couvre la scène.
SCÈNE PREMIÈRE.
LE COMTE, GODEFROID.
[Louis de Mâle entre pâle, effaré, les habits en désordre, et se traî-
nant contre les murs comme pour chercher un point d'appui.—
lise cramponne avec force à l'un des barreaux de fer qui sont
devant les fenêtres de la maison haute. — Godefroid s'est at-
taché de la main gauche aux habits du Comte, et de la main
droite il tient son épée.)
LE COMTE, d'une voix tremblante.
Godefroid!... écoutez;... je crois entendre des pas d'hommes!
Écoutez bien, Godefroid !... écoulez bien si on ne nous poursuit
plus !.... Cachez votre épée ;... son éclat pourrait nous trahir !...
GODEFROID.
Tout est tranquille, monseigneur, calmez-vous !
§8 LE DÉGUISEMENT..
LE COMTE.
0 mon bon Godefroid, vous, le seul soldat de ma nombreuse
garde, qui ait eu le courage de me suivre, dites-moi, tout ce
qui m'entoure n'est-il pas un songe!.;.. N'est-ce-pas une mys-
tification infernale qui nous trompe ?...
GODEFROID, avec découragement;
Hélas, seigneur !... plût à Dieu !...
LE COMTE.
Tout mon corps frissonne !.... Je me sens défaillir ! [Il s'ac-
croupit à terre et laisse tomber sa tête sur la poitrine.} Oui certes,
ce n'est qu'une illusion lugubre que l'existence de ce jour! Il
m'a semblé que toute la ville tournoyait follement; que des
poutres flamboyantes dansaient comme par enchantement autour
de moi et que ce cercle de feu avait des bouches pour me cracher
au visage ses flocons de soufre!.... H me semblait encore que
chaque fenêtre de ces milliers de maisons chantait une chanson de
mort;... puis, changeant le ton de leurs voix, qu'elles jetaient des
cris d'allégresse et vociféraient à m'étourdir : « Tu es en notre
pouvoir, comte- de Flandre !... tu es à nous !.... nous te mènerons
à Gand, et là,.... ta tête,.... cette tête altière qui menace notre
liberté,... roulera sur Péchafaud !...» Puis, des rires ont répondu
à ces terribles menaces ;... les chants que l'écho répétait comme
le fracas d'un tonnerre, ont recommencé sur une cadence mono-
tone et grave comme s'ils étaient chantés pour un cortège fu-
nèbre !.....
GODEFROID.
Vous voyez bien, comte, qu'il n'en est rien !... Tout semble
mort autour de nous !...
SCENE I. S9
LE COMTE.
Oui, maintenant ; mais alors !... Cependant il est possible que
les Gantois se soient éloignés !... Qu'ils aient perdu ma trace !...
Oh !... je suis de nouveau comte de Flandre !... Godefroid !... je
vous comblerai d'honneurs !... Nous rassemblerons, avec le jour,
tout ce qui me reste de soldats dévoués!... [Avec un rire amer.)
Et alors,... ceux qui brisent, je les briserai !.... Ils doivent tous
mourir, n'est-ce-pas Godefroid?.... Oui, ils mourront jusqu'au
dernier!...
[On entend dans le lointain les Gantois qui chantent :)
Abattez, abattons
Tout ce que nous trouvons !
Ici nous sommes maîtres ;
Au gibet tous les traîtres !...
LE COMTE.
[Il se lève en sursaut, se presse vivement contre Godefroid et
regarde avec anxiété autour de lui.)
Oh!.... encore ces chants maudits !.... Encore ces clameurs
infernales à épouvanter l'homme le plus courageux de la terre ! !
[Les Gantois reprennent leur chanson en s'accompagnant de
grands éclats de rire :)
Venez tous, et dansons
Sur ce que nous brûlons !
Détruisons par les flammes
Leurs enfants et leurs femmes!
40 LE DEGUISEMENT.
LE COMTE.
Oh! pourquoi Dieu meforce-t-il d'entendre les clameurs de ces
démons mugissants ?... Pourquoi ne me frappe-t-il pas de sur-
dité ?.... Oh ! je voudrais être insensé pour ne pas comprendre
l'étendue de mon malheur !...
YOIX DES GANTOIS..
Montrons-nous les enfants
De dignes descendants;
Et vengeons nos injures
Dans le sang des parjures !
GODEFROID.
Monseigneur, il faut fuir encore!... les voix approchent de plus
en plus !-... Regardez, on dirait que ces hommes, avec leurs tor-
ches, viennent de ce côté !... Fuyons !...
LE COMTE.
Fuir, dites-vous !... mais par où ?... Il y a des assassins à droite
et à gauche !... [A voix-basse.) II y en a à trois pas de nous!...
Tenez !... je crois voir remuer, dans l'ombre, une tête!... deux
têtes!... mille têtes d'hommes !.... Voyez, il y en a jusque dans
cette rue !... là.... là-bas !... derrière ce coin !... Oh !....
GODEFROID.
Monseigneur, encore une fois, fuyons !...
LE COMTE, avec effroi.
Oh ! je ne puis !... je n'ose point !... Godefroid ! prenez pitié de
mon désespoir !... Godefroid ! ne m'abandonnez pas !...
SCÈNE i. Ai
GODEFROID.
Non, comte, je ne diffère plus!.... Il est écrit : chacun pour
soi-même, le bon Dieu pour tous !...
LE COMTE, s'atlachant à Godefroid.
Godefroid!... mon noble frère !....
[Une lueur rougeâtreet tremblante vient illumitier la ruelle. —
Cette clarté est produite par les Gantois, qui pilhnt et brûlent
les maisons des partisans du comte.)
GODEFROID.
Je n'entends plus rien !... je veux fuir, moiT
LE COMTE, suppliant.
Godefroid !...
GODEFROID.
Non, non !... Adieu !...
[Il s'éloigne.)
LE COMTE, tombant lourdement à terre.
Godefroid, je vous maudis ! !...
VOLX DES GANTOIS.
Livrons-nous à l'ivresse,
Par nos chants d'allégresse
Réjouissons nos coeurs,
Et volons lés voleurs !
42 LE DEGUISEMENT.
SCÈNE II.
LE COMTE, UN VALET, qui entre en fuyant.
LE COMTE.
[Il se jette violemment en arrière en appercevant le valet.)
Oh ! un homme ! !... un assassin !... à moi !... ô mon Dieu,
pitié ! !...
LE VALET, tirant son poignard.
Qui est là?
LE COMTE.
Oh ! ses regards sont d'un basilic !
LE VALET.
Un homme seul !... Malheur à lui !
[Il s'élance vers le comte.)
LE COMTE, d'une voix suppliante.
Grâce!... Si tu es l'âme errante d'un fils dont j'ai fait tuer le
père, aie pitié de ma disgrâce!...
LE VALET. .
Qui es-tu pour parler de la sorte ?
LE COMTE.
Eloigne-toi, au nom du Ciel!.., Je ne te hais pas; ne nie
SCÈNE II. 43
hais pas non plus !... Je suis un pauvre mendiant, qui n'a ni gîte
ni famille !...
LE VALET.
Cependant cette armure?... [Reculant avec respect.) Dieu !...
vous êtes le comte de Flandre !
LE COMTE, cachant sa figure dans ses mains.
Oui, c'est lui-même!...
LE VALET.
Levez-vous, monseigneur !... reconnaissez ma livrée;... c'est la
vôtre... Je suis un de vos valets de pieds.
LE COMTE, avec joie.
Oh ! oui !... cette livrée est bien la mienne !... Apparemment
tu es un ancien ami qui vient me consoler ?
LE VALET.
Je suis un homme, monseigneur, qui vient offrir sa vie pour
défendre la vôtre !
LE COMTE.
Approche donc !... Mais jette loin de toi ce poignard qui pend
à ta ceinture... [Le valettire sonpoignard et le jette loin de lui.)
Approche!... si tu es un traître, que la malédiction céleste te
confonde!...
LE VALET, fesant quelques pas.
Ne doutez pas de mon devoùment, sire!.... [Unlong éclat'de
rire se fait entendre en dehors.) Mais les Gantois sont proches de
ces lieux!... il faut quitter cette ruelle... Frappons à cette porte
dont les propriétaires sont des nobles dévoués à votre cause.
kk LE DÉGUISEMENT.
LE COMTE , vivement.
Non non; on nous trahirait!... Des assassins se sont glissés
partout!... J'ai un autre moyen, écoute : — L'armure que je
porte dénonce mon rang de comte de Flandre, et si les Gantois me
rencontraient ainsi, je deviendrais infailliblement leur victime....
Cet hocqueton de soldat qui te revêt pourrait servir à merveille à
faciliter la fuite que tu me proposes... Or, mon fidèle ami, prête-
moi ton hocqueton, et prends en échange mon armure de chevalier.
Sous ce déguisement personne ne pourra me reconnaître, et avec
l'aide de Dieu, j'aurai bientôt un asile convenable pour cette nuit.
— Allons, à l'oeuVre !... En revanche, je jure, si je sors sain et
sauf de tous ces dangers, de te faire capitaine de ma "garde, et de
te donner en mariage la plus noble demoiselle de mes États.
LE VALET.
Le pacte est conclu, sire;... à l'oeuvre!...-
[Ils échangent leurs habits.)
LE COMTE.
Maintenant jure-moi par le sang du Christ que tu ne révéleras
jamais à qui que ce soit, à quelque prix que ce puisse être, ce qui
vient de se passer entre nous deux !
LE YALET , étendant la main.
Par le sang du Christ, je le jure !
LE COMTE.
Malheur à loi, si lu retractes ton serment !... Séparons-nous, et
que la garde de Dieu nous accompagne tous deux !
LE VALET.
Au revoir, monseigneur, que la Providence vous favorise.
[Il sort par le côté gauche.)