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Les idées subversives de notre temps : étude sur la société française de 1830 à 1871 / Charles Louandre

De
107 pages
Didier (Paris). 1872. France -- 1830-1848 (Louis-Philippe). France -- 1848-1870. 106 p. ; in-18.
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ÛIIARLEÎS LOUANDRE
LES'
IDEES SUBVERSIVES
̃̃ DE NOTRE TEMPS.
..É.TU.DE SUR LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE
INE f 83O A 18V1
;'àK LI BBAIË E S-ÉD
CHARLES LOUANDI-lE
idées Nii!ii;iis!ii;s
NOTRE TEMPS
̃'•ïï.BBEjjWR LA SOCIÉTÉ FRANCAISE
DE 1830 A 1871
PARI S
LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
DIDIER ET Ci0, LIBRAIRES-ÉDITEURS
35, QUAI DES AUGUSTIN 35
1872
AU LECTEUR
Quatre révolutions; les journées de juin 1832,
d'avril 1834, de mai 1839, de juin 1848; l'Empire et
des guerres insensées; deux cent mille soldats lancés
au hasard contre tout un peuple en armes, des dé-
faites inouïes, cinq cent mille hommes sacrifiés en
Crimee, en Italie, au Mexique et sur le sol même de
la patrie; après la dictature de Napoléon, la dicta-
ture des avocats la moitié de la France envahie et
ravagée deux de nos plus belles provinces perdues
vingt et un milliards de dettes Paris pillé, brûlé,
ensanglanté par d'obscurs bandits qui ont mis
leur gloire à renouveler les exploits incendiaires de
Néron, a dépasser les plus illustres scélérats du
monde antique et moderne, voilà le sombre bilan
4 LA. SOCIÉTÉ FRANÇAISE DEPUIS 1830.
des quarante-deux années qui nous séparent de
1830. Comment de pareils faits ont-ils pu se pro-
duire chez un peuple intelligent et brave qui croyait
marcher à la tête de la civilisation, et qui compte
tant de nobles esprits, tant de cœurs généreux, tant
de vaillants soldats? L'Histoire est là pour répondre.
Nous la ferons parler.
Un grand mouvement intellectuel, à la fois poli-
tique et littéraire, a signalé les dernières années de
la Restauration. Il a provoqué de vifs débats, des
polémiques ardentes, mais il n'a jamais mis en ques
tion les principes sur lesquels reposent la grandeur
et la sécurité des sociétés humaines. Les hommes
remarquables qui le dirigeaient demandaient l'ex-
tension des garanties individuelles et du droit de
suffrage, la pondération des pouvoirs, le dévelop-
pement de l'instruction primaire, l'abolition de la
censure, la liberté de conscience, le contrôle effectif
du pays sur ses propres affaires, le perfectionne-
ment progressif des institutions et des lois. Ils vou-
laient en un mot achever l'œuvre de 89, interrom-
pue par le double despotisme de la Terreur et de
AU LECTEUR. fi
l'Empire, et les tendances réactionnaires d'une no-
table fraction du parti royaliste.
La révolution de Juillet se fit au nom de ces prin-
cipes et de ces voeux. Contenue dans les limites de
la monarchie héréditaire, elle se bornait à une
révision de la Charte et à une substitution dynas-
tique, mais elle n'en produisit pas moins dans les
esprits un ébranlement profond. Les premières
années du nouveau règne furent marquées par une
violente explosion de systèmes politiques, reli-
gieux, économiques et sociaux, et de 1832 à 1835
le pays fut livré à la plus complète anarchie intel-
lectuelle.
Un parti peu nombreux, mais ardent et résolu,
proclame la souveraineté indiscutable de la forme
républicaine. Il la déclare antérieure et supérieure
à toutes les lois positivess à toutes les formes de
gouvernement, à toutes les religions elle est pour
lui le verbe de l'avenir, et, comme tous les sectaires
qui se croient en possession de la vérité absolue, il
cherche à s'imposer par la force, et ne permet point
aux autres de vouloir autre chose que ce qu'il veut
G LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE DEPUIS 1830.
lui-même. Les passions s'exaltent jusqu'à la fu-
rour (1) Lyon arbore le drapeau noir Paris
dresse ses barricades Fieschi, Alibaud, Darmôs,
Lecomte tirent sur le roi le régicide fait école
comme au temps de la Ligue, et de 1830 à 1848,
dix tentatives d'assassinat sont dirigées contre
Louis-Philippe. Les réformateurs élèvent à leur
tour, au-dessus de l'infaillibilité républicaine, Fin-,
faillibilité de leurs rêves. Les théories de Saint-.
Simon et de Fourier enfermées jusque-là dans un
petit cénacle d'initiés et de rêveurs solitaires, font
bruyamment irruption dans le public. Des sectes
bizarres rappellent les illuminés du moyen âge. La
Famille spirituelle s'organise pour arriver à la
perfection chrétienne par l'abstinence de la nourri-
ture et le commerce des femmes. Les Prophètes du
Seigneur annoncent le Christ du second avéne-
ment. Les templiers ressuscités publient des livres
(1) Le gouvernement répondit par les lois de septembre 1833
aux attaques continuelles dont il était l'objet l'article vu de
la deuxième de ces lois faisait défense de prendre la qualifica-
tion de à peine d'un emprisonnement de trois à
cinq ans et d'une amende. de trois cents francs à dix mille
francs.
AU LECTEUR. 7
contre le pape et Philippe le Bel. Les Novi-Jcru-
salèmUes fondent des journaux pour nous donner
des nouvelles du monde des esprits. Les Polonais
nous gratifient du messianisme, et l'abbé Châtel,
primat des Gaules par l'élection du peuple et du
clergé, clero et populo, m.onte par souscription,
dans la rue de la Sourdière, l'affaire de l'Église
française (1).
Au milieu de ce bouillonnement des esprits, une
idée se fait jour et domine les divagations c'est
que le monde ne peut rester ce qu'il est et que la
vieille société doit périr. Un chœur de cent mille
voix entonne l'hymne du progrès universel les
poètes sont saisis, comme la sibylle, par le démon
du prophétisme ils se comparent modestement à la
colonne de feu qui guidait les Hébreux à travers le
désert, et ils annoncent au monde
Qu'il passe sous la foudre et sous l'obscurite
Le tropique orageux d'une autre humanité.
(1) Les actions de cette commandite sacerdotale se placèrent
très-difficilement. L'Église française fut forcée de' liquider.
M. Châtel, comme la plupart des réformateurs en disponibilté,
demanda une place au gouvernement, et fut nommé directeur
d'un bureau de poste.
8 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE DEPUIS 1830.
Le pays se divise en deux partis profondément
hostiles, l'un qui veut conserver, l'autre qui veut
détruire ce dernier ne forme, au dehors de Paris
et de quelques grands centres, qu'une impercep-
tible minorité, mais de longues habitudes mo-
narchiques ont fait de Paris le che f souverain de
la France ce qu'il veut, elle doit le vouloir, et de
même que, dans la Rome impériale, il suffisait de
quelques déserteurs pour élever à l'empire Vitellius
ou Galba, de même il a suffi, chez un peuple qui
comptait trente millions d'âmes, de quelques
émeutiers pour jeter bas le gouvernement qui
paraissait le plus solidement établi.
Cette fois, il ne s'agissait plus de la révision
d'une constitution, ou d'une substitution de per-
sonnes, mais de la transformation politique la plus
brusque et la plus radicale qui se fût jamais ac-
complie chez aucun peuple.
La république, expression suprême de la volonté
populaire, ne devait sortir que d'un vote librement
et légalement exprimé par la nation tout entiére
elle sortit d'un coup de main, et la nation, outra-
AU LECTEUR, 9
1.
gée dans son droit, l'accueillit avec défiance. Les
hommes que le hasard avait portés au pouvoir
étaipnt honnêtes dans la rigoureuse acception du
mot, mais ils étaient dupes de leurs illusions et de
leurs rêves. Les classes laborieuses qui attendaient
le bien être du nouvel ordre de choses n'en re-
cueillirent que la misère. La République fut som-
mée de résoudre, comme on l'avait promis en son
nom, le problème du travail, de l'égalité, du bonheur
terrestre. La solution se fit attendre; ceux qui
la croyaient possible, arborèrent le drapeau rouge
comme symbole de leur foi politique, et quand La-
martine l'eut déchiré sur les marches de l'Hôtel de
Ville, ils allèrentle planter sur les barricades dej uin.
Le drame révolutionnaire dans ces sanglantes
jor, :es, est entré dans une phase nouvelle. Les
combattants du cloître Saint-Méry n'avaient pro-
clamé que la vieille république de la Convention,
une et indivisible; les combattants de juin procla-
mèrent la république démocratique et sociale, et
c'est là le seul progrès que le radicalisme ait accom-
pli depuis vingt-cinq ans.
10 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE DEPUIS 1830.
La France, en moins d'un an, avait épuisé toutes
les formes de l'anarchie elle chercha un refuge
dans la dictature, et la dictature lui donna l'em-
pire.
L'homme aux mains duquel le pays venait
d'abdiquer n'était au fond, comme on l'a dit au
déclin du règne, qu'une inoafaoitè méconnue, un
ambitieux vulgaire, qui ne se recommandait que
par le mérite impersonnel d'un grand nom et la
folie de ses aventures il ne voyait dans la politi-
que que l'art de réussir, dans le suffrage univer-
sel que le complice du gouvernement personnel,
dans la liberté qu'un expédient qu'il tenait en ré-
serve pour donner quelque apparente satisfaction à
l'opinion publique quand elle devenait inquiète ou
menaçante, et, par une étrange rencontre, c'est un
pouvoir consacré par une immense majorité qui
nous a infligé les plus terribles désastres de notre
histoire, comme si nous devions toujours travailler
nous-mêmes à nous détruire. Aujourd'hui, après
tant d'agitations, de guerres, de proscriptions, de
constitutions acclamées et déchirées, nous ne sa-
AU LECTEUR. il
vons pas même sous quel régime nous allons vivre,
et nous en sommes réduits à faire l'essai d'un gou-
vernement. Les partis qui se disputaient l'avenir
en 1830 se le disputent encore, et quand on suit
depuis quarante ans la société française à travers
ses évolutions et ses bouleversements, il semble
que le vieux bon sens gaulois se soit obscurci chez
une bonne partie de la nation. Les sophismes, les
idées fausses, les utopies subversives, se sont ré-
pandus dans les foules, comme le pétrole que les
fédérés ont versé. dans nos rues. En religion,, en
politique, en économie politique, en littérature,
nous nous sommes emportés aux choses extrêmes.
Les ultramontains ont compromis le catholicisme
les-néo-jacobins ont compromis la liberté, l'empire
a compromis le principe monarchique des écri-
vains d'un vrai talent, égarés par la recherche de
la popularité, des romanciers, des dramaturges, ses
sont faits, souvent à leur insu, les auxiliaires des
prétendus réformateurs et des utopistes, les pion-
niers de la démolition sociale. Nous allons les voir
à l'œuvre^ mais pour les étudier dans le dédale de
12 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE DEPUIS 1830.
leurs systèmes et de leurs exagérations, « il faut
comme l'a dit un profond penseur, s'endurcir par
raison aux absurdités, car on aurait trop à souf-
frir dans ce monde, si l'on y portait la douloureuse
susceptibilité du bon sens. »
Si le lecteur veut bien nous suivre dans cette ra-
pide étude, il reconnaîtra, nous le pensons, que les
faits inouïs qui sont venus si cruellement démen-
tir l'idée que nous nous étions faite de notre civi-
lisation, ont été préparés de longue main par la
propagande de certaines écoles politiques, écono-
miques ou littéraires qui ont faussé la notion du
juste et du vrai, et qu'il faut chercher les causes
les plus distinctes de nos malheurs dans une sorte
d'obscurcissement de l'intelligence nationale.
Les ultramontains et les néo-catholiques.
C'est l'honneur du clergé de France d'être resté,
au milieu des déchirements de la société contem-
poraine, ce qu'il était sous l'ancienne monarchie,
le premier clergé de l'Europe. Effrayé des misères
inévitables que la civilisation traîne à sa suite, et
de l'impuissance trop souvent démontrée de la phi-
lanthropie, il a fondé, en faisant appel aux senti-
ments chrétiens, des œuvres nombreuses de bien-
.faisance, et les malheureux dont il a soulagé la
misère se comptent dans Paris seulement par cen-
taines de mille. Des prédicateurs éminents qui rap-
pellent les plus belles traditions de l'éloquence re-
ligieuse, ont annoncé la parole évangélique dans
toute sa pureté. D'intrépides missionnaires ont porté
14 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE DEPUIS 1830.
dans l'extrême Orient le nom de la France ils
ont frayé la voie à nos agences commerciales,
agrandi les domaines de la science, et, comme aux
jours de la primitive Église, donné leur sang en
témoignage de leur foi (1). Dans nos dernières et ter-
ribles luttes, le courage des aumôniers de nos ré-
giments, des religieux de nos ambulances, s'est
élevé à la hauteur des plus grands dangers. Plu-
sieurs sont tombés sous les balles ennemies, près
des mourants auxquels ils portaient les dernières
consolations, et les rapports prussiens rendent un
glorieux hommage aux curés des campagnes pla-
cées sur la route de l'invasion, en les accusant d'a-
voir fanatisé le peuple. Les hommes sages et modé-
rés qui sont, quoi qu'on en ait dit, en très-grand
nombre dans le clergé français, ne se révoltent
pas contre les conquêtes de la liberté moderne ils
ne cherchent point à s'emparer du pouvoir politi-
que, parce qu'ils savent que la mission du prêtre
n'est point de gouverner, mais de faire le bien, et
(i) Voir pour les preuves le curieux recueil intitulé '.Annales
de la propagation de la Foi.
LES ULTRAMONTAINS ET LES NÉO-CATHOLIQUES. 15
ce qu'ils demandent, c'est une société sagement
progressive sous un dogme immuable (1). Mais, dans
le clergé comme dans les autres classes, le bon sens
et la modération n'ont pas toujours régné sans
partage évêques ou vicaires, il en est plus d'un
qui s'est laissé entraîner sur le terrain brûlant de
la politique et de la lutte. A côté de l'Église or-
thodoxe, de celle qui prie et console, il s'est formé
une foule de succursales qui ont recruté leurs fidèles
parmi les journalistes, les littérateurs, les exagérés
de tous les partis, et. les enfants perdus du catho-
licisme ont fait alliance avec le légitimisme le plus
pur, le radicalisme le plus avancé (2), ou l'ultra-
montanisme le plus rétrograde.
Dès les premiers jours de la révolution de Juillet,
(1) Voir entre autres Instruction pastorale sur la composition,
V ex amen et la publication des livres en faveur desquels les
auteurs ou les éditeurs sollicitent une approbation* Paris, 1842,
in-4o.
(2) En 1843, le parti eatholieo-polllique a offert'une somme de
cinquante mille francs à la rédaction du Populaire, journal
extra-révolutionnaire et communiste, à la condition que, tout
en conservant ses premières allures, il prendrait une teinte reli-
gieuse.L'offre fut refusée voir dans le Populaire, no du 20 juillet
1843, le compte-rendu de l'assemblée des actionnaires,
10 14A SOCIÉTÉ FRANÇAISE DEPUIS 1830.
les entêtés, comme disait Grégoire XVI, se met-
taient en révolte ouverte contre le nouveau gou-
vernement, quoiqu'il eût été reconnu par Rome.
Ils refusaient le Te et le Serment,, déclaraient
sacrilège le clergé de Saint-Germain-l'âuxerrois,
parce qu'il avait prié sur les tombes du Louvre, et
nous menaçaient des vengeances divines en expia-
tion de la nouvelle charte, attendu qu'il y a dans
toute claccrte une hérésie oie une impiété. Cette
malencontreuse alliance du trône et de l'autel
n'eut d'autre résultac que d'ébranler l'autel, sans
affermir le trône.
A côté des catholiques militants qui relevaient
la bannière de l'ancien régime, d'autres arboraient
l'étendard de la liberté. Le journal Y Avenir fut
l'apôtre de cette croisade; mais le but fut bien-
tôt dépassé. Ultramontain en religion, radical en
politique, L'Avenir déclara « qu'il applaudissait à
toutes les révolutions faites, et qu'il applaudirait
à toutes les révolutions à faire. » Après quelques
années d'une orageuse existence, il succomba sous
les censures ecclésiastiques, les procès. et la raison
LES ULTRAMONTAINS ET LES NlflO -CATHOLIQUES, il
publique, en laissant après lui, dans une partie du
clergé, une sorte de radicalisme mystique qui se
rapprochait des doctrines révolutionnaires les plus
exagérées, et un ultramontanisme qui dépassait les
théories pontificales et absolutistes de Joseph de
Maistre. L'abbé de Lamennais se vengea des cen-
sures et des procès par les Paroles d'un Croyant,
l'Esclavage moderne, le Livre du peuple, et la ré-
volte eut son évangile.
Les ultramontains nous ont fait reculer jusqu'à
Grégoire VII et à Torquemada. Ils ont réclamé pour
le pape, qui ne la demandait pas, la haute juridic-
tion sur les puissances temporelles et la présidence
de la république universelle, car il est le seul in-
terpr-ëte des devoirs et des droits; ils ont réhabilité
1 inquisition, la Saint-Barthélémy, la révocation
de l'édit de Nantes, toutes les cruautés anti-chré-
tiennes du passé. Si la croisade contre, les Albigeois
a été souillée par d'affreux massacres, c'est que,
suivant le plus illustre écrivain de la secte, on
n'avait point encore trouvé le moyen de faire une
guerre de religion avec aménité et douceur. Si
48 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE DEPUIS 1830.
l'Espagne a été grande, elle 10 doit au Saint-Office,
et nous devons regretter qu'il ne soit plus la pour
faire j ustice des philosophes, scélérats et fous, qui
attirent sur la France la colère céleste.
Le co-mpelle intrare s'est complété par le roœ so-
lutus legifoiS) mitigé par la théorie du tyrannicide
« Les princes ne sont point enchaînés par les lois
qu'ils ont faites, et les coups d'État sont légitimes
du moment où ils ont pour objet de sauvegarder
l'orthodoxie. Il est cependant permis au peuple de
tuer le prince, licet occiclcre tyrannwn, comme di-
sait la Ligue, si le prince est usurpateur; mais s'il
est légitime, on doit regarder comme des amis et des
bienfaiteurs les étrangers qui envahissent le terri-
toire pour défendre sa cause et mettre à la raison
des sujets rebelles. » Voilà ce qui s'imprimait vers
1838, dans un manuel de philosophie ad sc-
Au lieu de défendre la foi par la raison, comme-
les grands apologistes chrétiens, on a voulu la dé-
fendre par l'absurde. La Restauration s'était con-
tentée, en fait de prodiges, du Labarum de Migné,
LES ULTJRAMOKTAINS ET LES NÉO-CÀTHOLIQUES. i9
des neuvaines du prince de Eohenlohe et des révé-
lations mystérieuses de Martin(l) auroi Louis XVIII;
mais nous avons été depuis mieux partagés, et
nous avons eu, pour ne parler que des miracles
à grand effet, la Stigmatisée de Draguignan,
la sainte robe d'Argenteuil, l'eau de la Salette,.
sainte Philomène, le révérend del Bufalo, les lettres
autographes de la Vierge, et ses portraits peints
d'après nature par Publius Lentulus.
Les mêmes hommes qui outrageaient la raison
publique par des miracles dignes de figurer dans la
Légende dorée prodiguaient la calomnie et l'insulte
à cette vieille Université française qui est restée
chez nous la gardienne vigilante, et peut-être la
seule gardienne de la science. Qu'ils aient réclamé,
pour eux-mêmes et pour tous, la liberté de l'ensei-
gnement, c'était justice,. car elle est inséparable de
(1) Martin était un paysan de la Beauce auquel un ange avait or-
donné d'aller trouver Louis XVIII et de lui adresser des repro-
ches au sujet de ses sympathies pour les libéraux. Comme
preuve de sa mission, Martin fit part au roi d'une chose très-
secrète et que celui-ci pouvait seul connaître, c'est-à-dire de la
pensée qu'il avait eue autrefois dans une chasse de tuer
Louis XVI. Voir l'abbé de Robiano, continuation de l'histoire
ecclésiastique, t. IV, p. 61 9, 23.
20 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE DEPUIS 1830.
la liberté de conscience et des droits du citoyen
mais ce qu'ils voulaient, ce n'était pas la concur
rence qui stimule l'émulation, c'était la ruine des
lycées et des collèges, le triomphe absolu de leurs
doctrines. Ces lycées, qu'ils voulaient détruire, n'é-
taient que des écoles de pestilence; les professeurs
couverts du sang de pfasieu/rs générations ensei-
gnaient officiellement Vimpwretê et l'impiété, et
c'était leur faire beaucoup d'honneur que de les
ranger parmi les Albigeois, les les
Cyrénaïques et les Cérinthiens* Les facultés de
théologie furent mises en suspicion, parce qu'elles
faisaient partie de la gendarmerie de l'Etat, et les
instituteurs primaires, accusés de rationalisme et
de panthéisme. Ce fut le massacre des Innocents
après la Saint-Barthélémy des docteurs (1).
Ainsi, dans notre époque orageuse et troublée, la
plus grave des corporations, la plus disciplinée, la
plus soumise à la règle, a fourni son contingent à
f 1) On trouvera l'historique de la querelle soutenue par les
exagérés du clergé contre l'Université, dans les articles que
nous avons publiés en 1844, dans la Revue des Deux-Mondes, sous
ce titre Ze mouvement catholique.
LES ULTRAMONTAINS ET LES NÉO-CATHOLIQUES. 21
l'armée bruyante et désordonnée des agitateurs.
Les exagérations de l'Eglise politique et guerroyante
ont fourni des armes aux adversaires du christia*
nisme. Proudhon s'est chargé de répondre à
M. Veuillot, et les radicaux ont opposé au fana-
tisme de la croyance le fanatisme de l'incrédulité.
II
Les anti-cléricaux et les nihilistes
En dehors de l'école positiviste, qui essaie ^M
substituer une doctrine scientifique, un novwn or-
aux traditions qu'elle vient combattre et
qui procède méthodiquement le mouvement irréli-
gieux de. notre époque est exclusivement négatif.
Il ne crée aucun système, il n'émet aucune solution
nouvelle, et n'en cherche même pasa
Pour un grand nombre d'individus, la théorie du
progrès s'est résumée dans la haine du prêtre.
Une croisade d'une nouvelle espèce, la croisade
anti-cléricale, s'est organisée par les livres, les jour-
naux et les clubs. Des écrivains, qu'on pouvait
croire sérieux, se sont mis à l'affût des scandales in-
dividuels, ils les ont livrés au grand jour de la pu-
LES ANTI-CLÉRICAUX ET LES NIHILISTES. 23
blicité, en les portant au compte de la corporation
tout entière, mais ils ont laissé dans l'ombre les ver-
tus modestes, les dévouements obscurs, les œuvres
fécondes de la charité. Ils ont transformé les prê-
tres en agents de corruption, en ennemis de la fa-
mille, qui s'introduisent dans les bonnes maisons
pour séduire les femmes ou capter des héritages.
Les poètes les ont accusés de complicité dans les at-
tentats de la politique, dans les proscriptions du
•2 décembre, et l'on se souvient encore de ce vers
tristement célèbre, adressé à un archevêque de
Paris, qui fut le plus doux et le plus inoffensif des
hom m es
Non, ce n'est pas de vin que ton calice est rouge.
Les vieilles colères jansénistes et parlementaires
se sont réveillées contre les jésuites. On les a rendus
responsables de toutes les machinations ténébreuses
qui se trament contre la civilisation moderne (1) on
(1) Nous ne nous faisons aucune illusion sur l'esprit d'ac-
caparement et l'esprit de spéculation des jésuites, sur les
tendances étroites et rétrogrades de leur enseignement histo-
rique et philosophique, mais rien dans les faits contemporains
ne justifie les accusations qu'on porte contre eux. Le cardinal
deNoailles, dit Voltaire détestait les jésuites, mais il les détestait
34 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE DEPUIS 1830.
les a mis en scène dans des romans fangeux, comme
les complices des escrocs et des bandits; on leur a
fait jouer le même rôle que' Satan dans les lé-
gendes du moyen âge; mais ces jésuites, qui font
une si grande peur aux prétendus amis des lu-
miéres, on oublie qu'ils n'ont plus l'oreille des rois
ou de leurs maîtresses; qu'ils ne sont plus que
l'ombre d'eux-mêmes, le fantôme d'un ordre qui
n'était puissant qu'en raison du milieu où il s'est
produit, et c'est se montrer bien peu confiant dans*
sans chercher à leur nuire et sans les craindre. Que l'on prenne
leurs livres, non pas les Monita Sécréta, dont les doctrines ont
été condamnées par tous, et par l'Assemblée du clergé de France
en particulier, mais leurs livres modernes; qu'on les discute,
qu'on les réfute, rien de plus uste mais il ne faut pas les juger
exclusivement sur le passé. Ils sont citoyens au même titre que
nous tous ils ont droit à la même protection, et l'on,ne saurait
oublier, sans une souveraine injustice, qu'ils ont donné pendant
la guerre d'admirables exemples de dévouement que leurs
adversaires n'ont pas toujours imités, et qu'aujourd'hui même
le chancelier fédéral les proscrit comme coupables de propa-
gande française Nous devons dire aussi, pour parler avec une
entière franchise, que les attaques contre les jésuites ne sont
souvent que des attaques déguisées contre le catholicisme lui-
même, et nous n'en voulons pour preuve que ces mots que
nous avons entendus, il y a vingt-cinq ans, de la bouche même
d'un écrivain célèbre « Il ne faut point tirer sur le prêtre ça
fait peur aux bonnes gens, il faut tirer sur le jésuite c'est une
cible en papier, la balle traverse et va frapper les calottins.
LES ANTI-CLÉRICAUX ET LES NIHILISTES. 25
2
la force de la liberté, que de trembler pour elle
devant quelques moines et la doctrine surannée
du probabilisme.
Les frères des écoles, les éducateurs noirs, comme
les appelle un philosophe humanitaire, n'ont pas été
plus épargnés que les disciples de Loyola. On ne
pouvait les taxer d'ambition, d'accaparement, de
conspiration politique, car ils gagnent à peine le
pain du jour et vivent oubliés dans d'obscures fonc-
tions mais, à défaut d'autres griefs, on les a accusés
d 'abrutir le peuple, et l'on sait comment s'est vengé
le peuple de la Commune.
La croisade anti-cléricale conduisait logiquement
à la suppression officielle du culte, mais on a jugé
que les esprits n'étaient pas assez mûrs, et l'on
s'est contenté, pour le moment, de la séparation de
l'Église et de l'État. Quelques esprits distingués se
sont ralliés à cette idée, sans hostilité préconçue
contre le catholicisme, et même en vue de son indé-
pendance et de sa dignité. Mais qu'on essaie de la
mettre en pratique, et l'on verra bientôt quels nou-
veaux éléments de troubles la séparation j ettera dans
26 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE DEPUIS 1830.
notre malheureux rays, déjà si troublé. Là où des
communions dissidentes se trouvent en présence,
les querelles religieuses éclateront d'autant plus
violemment que les deux clergés n'auront au-dessus
d'eux aucune autorité pour les contenir; la moitié
du pays restera sans culte, tandis que l'autre sera
livrée aux ardeurs d'un prosélytisme qui ne sera
pas toujours religieux, Nous aurons une France ca-
tholique, comme la Bretagne et la Vendée;, à côté
d'une France libre penseuse, les autels de la raison
en face des autels chrétiens, et peut-être même quel-
ques autels druidiques, carie druidisme, débarrassé
des sacrifices humains qui pouvaient le compro-.7
mettre, a trouvé des partisans parmi les célébrités
contemporaines.
Il a suffi d'une procession pour mettre Marseille
en feu il suffit de la fermeture d'une école congré-
ganiste pour agiter tout un département Que sera-
ce donc quand les cultes seront livrés à eux-mêmes?
Nous avons aussi, depuis vingt ans, entendu ré-
clamer à grands cris le renversement du pouvoir
temporel des papes. Aujourd'hui ce pouvoir a fait
LIS ANTI-CLERICAUX ET LIS NIHILISTES. 27
son temps. Nous avons donné pour gardien au chef
de la chrétienté cette ambitieuse maison de Savoie
qui se promettait, il y a déjà deux cents ans, de
manger, suivant le mot de l'un de ses princes,
V Italie feuille et feuille comme un artichaut; l'Ita-
lie est mangée, le pape n'est plus qu'un sujet pié-
montais, surveillé par des espions tudesques. Quel
avantage en est-il résulté pour la France? Nous
avons affaibli le catholicisme, notre seul et dernier
allié, par l'Irlande contre l'Angleterre anti-papiste,
par la Pologne contre la Russie prétendue ortho-
doxe, par les populations de l'Autriche, de la Bavière
et des provinces rhénanes contre la Prusse protes-
tante et piétiste, et la Prusse, plus habile et plus
clairvoyante, profite aujourd'hui de notre naïveté
politique. Je n'en veux pour preuve que le discours
du conseiller Wagner dans le Reichstag de Ber-
lin, (1) et les manœuvres du chancelier fédéral
pour donner à Pie IX un successeur dévoué au
jeune empire d'Allemagne.
Nous avons inscrit sur nos murs les mots d'éga-
M A la date du 14 juin 1872.
28 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE DEPUIS 1830.
lité et de fraternité, et nous avons déchiré le livre
où le monde antique les a lus pour la première fois.
Le Crucifié du calvaire a été dépouillé de son au-
réole céleste les Solidair-unis en ont fait un
communiste, comme les Jacobins en avaient fait un
sans-culotte, et les femmes libres ont bien voulu
lui pardonner l'Évangile, parce qu'il à pardonné à
la prostituée Madeleine. De négations en négations
nous en sommes arrivés à dépasser Robespierre
car il reconnaissait l'Être suprême, et quand il
appelait « la probité et tous les sentiments géné-
reux au secours de la République en péril, il si-
gnalait « les apôtres de l'athéisme » comme ses
plus dangereux ennemis. Ses disciples ont fait
schisme. Fourier avait mis Dieu en accusation;
Proudhon en avait fait le principe du mal, mais dire
que Dieu c'est le mal, et le faire passer en juge-
ment, c'est supposer encore qu'il existe, ou du
moins en admettre la possibilité. La république dé-
mocratique et sociale ne pouvait rester sous le coup
d'une hypothèse aussi réactionnaire. Elle a convo-
qué le congrès de Liège, pour décréter le néant, et
LES ÀNTÏ-CLÉRïCA.tJX ET LES NIHILISTES. 29
2.
les orateurs du congrès, après avoir rempli leur
mission sont venus fonder à Paris le journal
l'A thée, pour éclairer le peuple.
On peut suivre à la trace, par l'histoire même
de nos dernières révolutions, les ravages de ce ma-
térialisme cynique et brutal.
En 1830, les vainqueurs de juillet font bénir les
tombes de leurs frères d'armes et fusillent les vo-
leurs.
En 1848, les vainqueurs de février font bénir les
arbres de la liberté, et quand la balle d'un assassin
vient frapper l'archevêque sur les barricades du
faubourg Saint-Antoine, les combattants reculent
devant la complicité du crime et mettent bas les
armes.
En 1870, les clubs veulent abolir le mariage re-
ligieux, les enterrements religieux, l'enseignement
religieux les maires anti-cléricaux font disparaî-
tre les crucifix des écoles l'athéisme est proclamé
la religion de l'État.
En 1871, la Commune brûle Paris et fusille les
otages.
30 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE DEPUIS 1830.
Qui donc aurait retenu le bras des pétroleurs et
des assassins ? Il n'y avait plus d'armée, plus de
police (1), et Dieu était proscrit.
Il ne faut cependant pas nous accuser de scepti-
cisn1e à outrance car les chiromanciens, les car-
tomanciens, le corbeau sanglant, les escargots
sympathiques, les effluves d'Alexis et de mademoi-
selle Pigeaire, les évocations d'Alkn Kerden, les
médiums, les esprits frappeurs, ont trouvé parmi
nous une clientèle enthousiaste. Paris, pendant toute
une année, ne s'est entretenu que des tables tour-
nantes, parlantes et voyantes; les spirites ont
voyagé à travers les sphères dans Saturne ou clans
Jwpiter, pour interroger Aristote sur la politique,
saint Augustin sur la religion, et J.-J. Rousseau sur
la professïon qu'ils devaient faire embrasser à leurs
fils; tout récemment encore, les agents de l'auto-.
rité ont fait une razzia de pythonisses, et les soldats
(1) Si l'on veut constater et apprécier les immenses services
que rend la police de la capitale, il faut lire le chapitre que
M. Maxime Du Camp a consacré à cette grande institution dans
le beau livre intitulé Paris, ses organes, ses fonctions çt sa
vie, t. III. cuap, 13.
LES ANTI-CLÉRICAUX ET LES NIHILISTES. M
de la Commune, qui ne croyaient pas en Dieu,
croyaient à la somnambule extra-lucide, qui diri-
geait, à côté de Dombrowski, les opérations mi-
litaires de la fédération.
En présence de pareils faits, ce n'est certes pas
calomnier notre temps que de dire qu'il a résumé
en quelques années les folies de plusieurs siècles.
III
Le roman et la littérature des assises.
L'anarchie qui s'est produite dans les idées reli-
gieuses, s'est produite également dans les idées lit-
téraires. Une foule d'écrivains, séduits par le rôle
de réformateurs et de tribuns, ont battu en brèche
tout ce que les gens de bon sens sont habitujs à res-
pecter, et leur influence a été d'autant plus mal-
faisante, qu'elle s'est exercée surtout par le roman,
c'est-à-dire par le livre qui, depuis le salon jus-
qu'à l'ateli.er, forme, pour la majorité des lecteurs,
leur seule culture intellectuelle.
Intéresser comme la comédie par le tableau fi-
dèle et animé de la vie humaine, montrer la vo-
lonté et les instincts généreux en lutte avec la pas-
sion, fortifier l'âme par le spectacle de cette lutte,
ou tout simplement amuser par des récits plus ou
LE ROMAN. 33
moins vraisemblables, tel est, ou plutôt tel devrait
être le but du roman, tel est celui que les maîtres
de l'art se sont efforcés d'atteindre. Quelques-uns de
nos romanciers contemporains sont restés fidèles
à cette esthétique elle leur a valu des succès de
bon alai mais d'autres, et le nombre en est grand,
l'ont jugée mesquine et vulgaire; ils ont dénaturé
le vieux genre pour le transformer en une sorte
d'homélie politique, philosophique, humanitaire
ou progressive ils en ont fait une idylle démagogi-
que, un programme fantaisiste de rénovation, un
réquisitoire contre la société ils se sont adressés
à cette curiosité malsaine qui attire vers les scan-
dalés et déprave par la contagion de l'exemple ils
ont pris leurs types dans les classes compromises,
les classes déchues, les classes dangereuses; et
comme la manie du type est essentiellement fran-
çaise, comme nous voulons toujours, en bien ou
en mal, ressembler à quelqu'un, les personnages
qu'ils avaient mis en scène ont été fidèlement co-
piés par une certaine classe de lecteurs.
Nous avons eu le roman des filles soumises
34 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE DEPUIS 1830,
de la prostitution fangeuse et des filles insoumises
de la prostitution élégante, ces de
l'avenir, qui, après avoir étonné Paris par leur
luxe, vont passer leurs derniers jours chez les lo-
geurs à la nuit. On les a fait poser devant le pu-
blic comme des tableaux vivants dans un musée
du vicie mais, au lieu de montrer ce qu'il y a de
triste et d'amer dans ces existences flétries, le
dessèchement profond du cœur qui arrive toujours
comme l'expiation fatale du désordre, au lieu de
montrer à la femme tombée la réhabilitation par
le travail et le dévouement, on a idéalisé de mal-
heureuses créatures que se disputent la prison,
l'hospice et les amphithéâtres de Clamart; ori, a
rendu la société responsable de leur chute, en les
représentant comme des victimes que l'or des ri-
ches jette en pâture au minotaure de laprostitu-
ton, comme si les dossiers du bureau des mœurs
n'établissaient pas d'une manière irrécusable qu'a-
vant d'arriver aux riches, les filles perdues ont
épuisé la série des truands (1).
(1) Voir Maxime Du Camp :Paris, t. nr, cli. 17. la Prostitution.
LE ROMAN. 3o
Nous avons eu le roman de la femme incomprise,
le roman anti-conjugal, où l'adultère est glorifié
comme l'arme légale des vengeances féminines.
Nous avons eu jusqu'au roman des Lesbiennes,
pour montrer aux femmes affranchies comment,
méme en amour, elles peuvent échapper à la ty-
rannie des hommes.
INous avons eu le roman des bandits purifiés par
le bagne, le roman de Vautrin et de Jean Valjean
et ce n'était point pour les flétrir, mais presque
toujours pour les réhabiliter que les écrivains évo-
quaient ces tristes personnages. S'ils étaient venus
s'asseoir sur le banc des assises, il ne fallait pas en
accuser leurs mauvais instincts, leurs criminelles
convoitises, leur paresse, leur passion pour le jeu,
l'absinthe et le vin, mais l'odieuse exploitation de
l'homme par l'homme et la société égoïste qui re-
fuse aux déshérités le pain de l'âme eu le pain
du corps.
Et c'est dans une ville qui compte cent vingt
mille filles vivant clandestinement du vice; et cent
mille individus vivant des filles, c'est dans un
36 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE DEPUIS 1830.
ville infestée de repris de justice, d'escarpes, de
cambrioleurs, de rouletiers de boucardiers de
carreurs, de chanteurs, de philosophes, de che-
valiers grimpants, de sillonneurs, de fileurs, d'an-
ges gardiens, de ramastiques, de caroubleurs (1),
dans une ville où viennent échouer toutes les
épaves du désordre et du vice, où la moindre étin-
celle peut mettre en feu la populace sublimée,
que se fabrique cette littérature dissolvante, qui
relève les bandits à leurs propres veux, et nous
dégrade aux yeux de l'Europe, en nous présentant
comme un peuple avili, énervé, qui n'a d'autre
culte que celui de l'or et du plaisir, d'autre acti-
vité que celle du mal car c'est avant tout nos ro-
mans et nos pièces de théâtre qui popularisent à
l'étranger notre littérature et notre langue, et
quand l'hypocrisie prussienne lançait ses ordres
du jour contre notre prétendue décadence, c'est
qu'elle avait étudié notre civilisation dans les
(1) Le lecteur nous excusera de mettre sous ses yeux l'ignoble
vocabulaire de l'argot, mais on peut juger par les dénominations
ci-dessus combien sont nombreuses et variées les diverses
classes de malfaiteurs qui peuplent la capitale.
LA LITTÉRATURE DES ASSISES. 3i
3
Mystères' de Paris, Rocambole et les Misérable?.
Les comptes-rendus judiciaires, les mémoires et
les biographies des malfaiteurs ont complété la
bibliothèque des romans. La littérature du crime
a fait fureur. Que Lacenaire, l'homme dont la main
terrible et sûre a donné vingt-deux fois la mort,
fasse une théorie sociale de l'assassinat; qu'une
femme poétise l'empoisonnement conjugal par une
mise en scène romanesque, on s'arrache leurs au-
tographes et leurs mémoires; et des mères de fa-
mille, qui sont dans le droit chemin de la vie, ne
craignent point de souiller leur pensée par ces lec-
tures impures et sanglantes.
A toutes les époques, les grands criminels ont
attiré l'attention, et le nom de la Brinvilliers mon-
tre qu'on peut arriver à la renommée par la scélé-
ratesse mais ils n'inspiraient que les faiseurs de
complaintes, et la. complainte était une espèce de
litanie morale, où les empoisonneuses et les assas-
sins, après avoir confessé leurs forfaits, deman-
daient pardon à Dieu et aux hommes, en enga-
geant ceux qui seraient tentés de les imiter à se
38 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE DEPUIS 1830.
rappeler leur triste sort. Aujourd'hui, nous sommes
en progrès nous faisons aux scélérats l'honneur
du journal et du livre et cette vulgarisation du
crime est une menace permanente pour la sécurité
publique, car elle initie les apprentis voleurs aux
secrets de leur état, les apprentis assassins aux
procédés expéditifs et discrets, les apprentis em-
poisonneurs aux manipulations de la strychnine
et des poudres de succession. Elle propage dans les
niasses les insultes et les défis que la plupart des
grands coupables, -avant de prendre la route du
bagne ou de l'échafaud, j ettent à la société qui. les
frappe; enfin elle fait du banc des assises une
sorte de théâtre, un piédestal de popularité, et
quand on songe à quelles sottises la recherche des
la popularité pousse les gens les plus honnêtes, de-
puis les conseillers municipaux des plus petits vil-
lages jusqu'aux candidats à la-députation, on s'ef-
fraie avec raison des terribles excès auxquels elle
peut conduir8 les natures perverses
IV
Le Théâtre.
Il y a quinze siècles, Tertullien a lancé contre
les spectacles païens cet éloquent anathème
Tfagœclw scd&rwn ac Ubidinwm actrices, lascivee
et cruentte, et ce qui était vrai pour les tragédies
de la décadence romaine est vrai pour de trop
nombreuses productions dû théâtre contemporain.
Autant l'influence de la scène peut être utile
lorsque les écrivains respectent les lois de la mo-
rale et du goût, autant elle est funeste lorsqu'ils
sacrifient l'art à la spéculation; l'étude dès' carac*
tères à l'exploitation des types vulgaires lorsqu'ils
cherchent à galvaniser les spectateurs par l'abus
du terrible, de l'odieux ou de l'obscène. Sous ce
rapport les dramaturges ne le cèdent en rien aux
40 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE DEPUIS 1830.
romanciers car, d'un côté comme de l'autre, on
rencontre trop souvent le mépris de la vérité, de
l'étude patiente, de l'observation des faits réels, la
prétention de dogmatiser, de réformer, de révolu-
tionner.
Sous le nom de drame moderne nous avons vu
paraître, vers 1830, un nouveau genre de composi-
tion scénique, qui devait, disait-on, élargir les ho-
rizons de l'art, égaler Corneille, dépasser Shakes-
peare, combiner le rire et les larmes, et donner
l'exacte représentation de la vie dans ses manifesta-
tions les plus diverses. Comment ce programme
a-t-il été rempli?
Le drame moderne a évoqué tous les personnages
de notre histaire mais il n'a compulsé nos annales
que pour les falsifier. Les plus grands de nos vieux
rois, ceux qui ont le plus de droits à nos respects,
parce qu'ils ont créé cette belle France qui se dé-
membre entre nos mains, n'ont été mis sur la scène
que pour y jouer le rôle de tyrans imbéciles bu de
Lovelaces en goguette, et les habitués du boulevard
ont fait leur cours d'histoire et de patriotisme au
LE THÉÂTRE. 4i 1
paradis de l'Ambigu et de la Porte-Saint-Martin.
Aussi ne leur demandez pas ce que c'est que la reine
Blanche ou Jeanne d'Arc. Ils ne connaissent, en
fait de femmes historiques, que Marguerite de Bour-
gogne, Marion Delornje, et autres Fleurs-de-Marie
de la prostitution mais l'enseignement du boule-
vard, si peu varié qu'il soit, n'en a pas moins fait de
nombreux élèves. En 1844, une association de
jeunes ouvriers parisiens, dite de la Tour de Nesle,
s'est fondée, pour attirer dans, un bouge de la rue du
Pot-de-Fer-Saint-Marcel de malheureuses filles,
dont la plupart n'avaient pas quinze ans et tandis
que ce nouveau drame se dénouait à la, cour d'as-
sises, tandis que Paris applaudissait Buridan et
Gautier d'Aulnay, les Anglais, plus susceptibles que
nous pour notre honneur national, défendaient à un
acteur célèbre, alors en tournée à Londres, d'y re-
présenter la trop fameuse pièce de la Porte-Saint-
Martin, attendu que la France, nation amie de
l'Angleterre, y était indignement outragée.
Après avoir exploité l'histoire, le drame a exploité
le dossier des causes célèbres Andromaque, Phèdre
42 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE DEPUIS 1830.
et Polyeucte ont fait place à la Brinvilliers, à la
Lescombat, à la veuve Monvoisill, à la Dame de
Saint-Tropez, qui n'était autre que l'héroïne en-
core vivante du Glandier.
Le drame de pure imagination ne s'est montré ni
plus sensé, ni plus moral. Il a recruté de préférence
ses héros dans la haute et la basse pègre; il a marché
dans la nuit, muni de pistolets de poche, de fausses
clefs et de couteaux, trichant au jeu, parlant l'ar-
got. Robert-Macaire, ce communard anticipé, qui se
moque si agréablement des gendarmes paie son
gite en brûlant l'auberge où il a passé la nuit, et se
sauve en ballon quand on vient l'arrêter son digne
collègueVautrin et les autres malandrins de la même
bande offrent les parfaits modèles de ce genre qui
donne, pour dix pièces seulement, huit femmes adul-
tères, cinq filles perdues d'un étage plus ou moins
bas, six filles séduites, deux jeunes filles de bonne
maison qui accouchent dans une pièce voisine de la
scène, trois femmes qui se déshabillent à moitié sur
le théâtre, quatre mères amoureuses de leurs fils,
six bâtards qui déclament contre le mariage, onze