Les juifs d

Les juifs d'Alexandrie, de Juffu et de Jérusalem en 1865 / par David Delpuget

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123 pages

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impr. de E. Crugy (Bordeaux). 1866. 1 vol. (116 p.) ; in-8.
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Ajouté le 01 janvier 1866
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coreligionnaires malheureux de Jérusalem, et àu\. réparations urgentes ;
faire au Temple du rite espagnol-portugais de cette métropole du Judaïsme
Les fonds SWMI xertte dans'les mains de M. le Grand lUbMn de Bordeaiw.
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IMPRIMERIE GÉNÉRALE D'EMILE CRt'GY
rue et Miel Saiat-Siwéon, 16.
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Nous avons sous les yeux un appel daté 4e Jérusalem et
adressé aux israélites de l'Occident pour leur demander de
concourir à l'achèvement du temple destiné, dans la sainte
ville, à la célébration du rit© sephardi. Cet appel porte la
signature du grand rabbin Haïm David Hazan, du rabbin
Mardochée Êliézer Souzîn, et du respectable R. H. Altaras,
dont le nom serait déjà à lui seul la meilleure des recom-
mandations.
Nous nous chargeons volontiers de solliciter la générosité
de nos fidèles pour une oeuvre semblable. Nous savons que
le souvenir de Sion ne les laisse jamais indifférents, et que
chaque voix qui se fait entendre de l'Orient trouve de l'écho
dans leur coeur. Le passé de la sainte ville a été trop grand
pour que, à travers les siècles, il ne s'en détache encore
quelque lustre sur les temps présents. Tous Tes cultes s'ef-
forcent d'entretenir à Jérusalem des ruines qui leur sont
chères. Israël, qui, dans ses prières, a constamment les
yeux tournés vers Sion, ne doit-il pas s'intéresser spéciale-
ment à tout ce qui y est en souffrance?
Or, il s'agit ici d'une synagogue dont l'ornementation
intérieure n'a pu être achevée jusqu'à présent, ce qui em-
pêche nos frères d'y invoquer décemment le nom de Dieu.
Il ne serait pas digne de laisser se perpétuer un semblable
état de choses ; cela ne serait surtout pas digne des com-
munautés portugaises en Europe. Puisque le3 temples du
rite askenasi sont tous convenablement dotés à Jérusalem,
il ne faut pas que celui du rite sephardi reste dépourvu de
tout. Il y a là une question d'amour-propre sur laquelle je
ne crains pas de m'appuyer pour échauffer autour de moi
le zèle religieux.
Une excellente occasion se présente. L'honorable M. Del-
puget, qui a visité Jérusalem l'an dernier, a réuni dans
quelques pages écrites avec âme ses impressions de voyage.
Il les offre aujourd'hui au public Israélite, et veut en
consacrer le prix de vente à l'oeuvre dont nous venons
de parler. Ce serait donc faire acte de piété, et en même
temps de courtoisie, que d'accepter sa brochure. Il a su
présenter une relation qui intéresse d'un bout à l'autre.
Nous la recommandons avec plaisir, et nous avons l'espoir
que le produit en sera assez grand pour nous permettre de
répondre dignement à l'appel qui nous a inspiré ces quel-
ques lignes.
S. LEY%
Grand RaMiin.
Bordeaux, 2) mar»18G6 (4 nissan 5626).
Le travail que je livre à la publicité n'est
qu'une simple relation d'un voyage entrepris
par mon fils et moi pour connaître notre sainte
ville de Jérusalem.
Nos coreligionnaires tentés de fouler à leur
tour cette terre sacrée puiseront dans ce récit
des renseignements utiles qui leur aplaniront
quelques difficultés. Je raconte ce que j'ai vu
et observé, rien de plus, rien de moins. Loin
de moi la prétention de publier un livre sur
ces lieux célèbres. L'illustre Chateaubriand les
a dépeints avec son admirable talent, et son
ouvrage restera comme un modèle de style et
de vérité.
Mais ce grand génie voyageait en Palestine
en 1800 et écrivait à cette époque. Depuis, le
temps a marché, et le progrès a suivi la marche
du temps. Nous essaierons (l'esquisser fidèle-
ment la Jérusalem de nos jours. Nous nous
adressons particulièrement à nos frères les
israélites. Puisse celte modeste narration les
intéresser assez pour les engager à visiter ce
berceau du mosaïsme!
ALEXANDRIE, IAFPA ET JÉRUSALEM
E*T 1865
I
Depuis longtemps j'éprouvais un ardent désir de
parcourir la Judée. Je remettais d'année en année
à faire ce voyage, que je me figurais hérissé de
fatigues, de difficultés, et surtout très-dispendieux.
Ces raisons (et l'on verra par la suite combien elles
étaient peu fondées) me faisaient ajourner la
réalisation de ce projet. La ville de Jérusalem
était mon but. La voir, l'explorer dans tous les
sens, étudier ses monuments, m'incliner et prier
devant les saints débris de la royale cité, c'était
mon rêve, toute mon ambition!
Si peu de nos frères ont fait ce voyage! De
notre temps, cinq ou six élus de la fortune, hommes
au coeur généreux, ont pu se procurer cet ineffable
bonheur : la noble et bienfaisante famille des
i
2
Rothschild, le digne savant Albert Cohn, sir Moses
Montefiorc, l'honorable Guthman, d'Alexandrie;
MM. Blumcnthal, Alvarez de Léon, de Bordeaux, et
deux autres israélites dont les noms, à mon grand
regret, m'échappent, sont seuls cités. Je brûlais de
marcher sur leurs traces et d'être appelé à con-
templer à mon tour cette patrie de Juda. Une
heureuse circonstance vint me décider à ne plus
différer mon départ.
II
J'appris l'arrivée à Marseille de M. J. J. Altaras :
il revenait de Jérusalem. Ce vénérable coreligion-
naire est connu dans nos principales communautés
d'Europe, d'Afrique et d'Asie, pour sa grande
piété et son vif amour pour nos croyances reli-
gieuses. Sa bienfaisance est inépuisable. Inutile de
faire ici l'éloge de cet homme de bien. Son souvenir,
particulièrement en Orient, est dans tous les coeurs,
et son nom sur toutes les lèvres pour le bénir.
M. Altaras avait entrepris cette lointaine excursion
étant âgé de plus de quatre-vingts ans; il l'avait
heureusement accomplie. Je m'empressai de quitter
Bordeaux et de me rendre à Marseille. Ma première
visite fut pour le pieux pèlerin ; je le trouvai dans
sa villa des Chartreux en bonne santé. Un excellent
accueil m'attendait. Nous causâmes longtemps. Il
eut la bonté de me fournir des détails précieux qui
devaient nécessairement servir à mon futur voyage;
il satisfit avec une rare bonté à toutes mes questions,
et m'offrit une lettre de recommandation pour un
de ses parents qui habite Jérusalem, le respectable
M. Raphaël Altaras. Je l'acceptai avec une vive
reconnaissance. Je résolus de quitter Marseille le
lendemain et de m'embarquer, accompagne de mon
fils Gaston, sur le Saïd, un des meilleurs bâtiments
des Messageries impériales.
III
Nous étions à bord en effet le 29 mars, sur les
deux heures du soir. Au moment de partir, le
mistral, ce vent du nord si fréquent dans nos
contrées méridionales, et qui depuis quelques jours
soufflait avec une extrême violence, redoubla d'in-
tensité. Plusieurs importants sinistres étaient si-
gnalés. Un navire venait de se briser ancré dans le
4
port de la Joliette. Feu Mathieu (de la Drômc)
avait prédit des temps affreux; ses prédictions en
grande partie se réalisaient.
Les capitaines las plus expérimentés hésitaient à
partir; mais nous avions pour commandant un de
ces hommes habitués à braver les dangers. Qu'il
me soit permis de consacrer ici deux lignes de
reconnaissance à M. le lieutenant de vaisseau
Macaire, vrai type de bonté et d'aménité. Ce brave
et digne officier n'a cessé pendant toute la traversée
de combler d'égards et d'attentions les nombreux
passagers du Saïd. Honneur à une administration
qui est ainsi représentée !
IV
Malgré les vives sollicitations de quelques amis
qui m'engageaient à différer mon départ, je résolus
de suivre la fortune du vaisseau. Bien m'on prit.
Confiants dans la Providence, nous appareillâmes
vers les quatre heures et sortîmes très-heureusement
du port. J'étais aguerri contre le mal de mer. Bien
des fois j'avais parcouru cette belle Méditerranée
dans mes courses d'Italie, d'Espagne et d'Afrique,
et mon fils, à peine âgé de vingt ans, venait de
passer trois années dans les mers de la Chine.
Nous nous trouvions tous deux dans des conditions
excellentes de santé; nous allions voir Jérusalem,
cela ne nous suffisait-il pas pour nous faire
augurer une heureuse traversée? Le 30 mars, vers
le soir, nous passions les bouches de Bonifacio ; le
vent ne mollissait pas, aussi filions-nous rapidement,
et le lendemain 31, sur les onze heures du soir,
nous jetions l'ancre devant Messine, où nous devions
prendre les dépêches et rester quelques heures.
Notre sortie du port fut signalée par un grain des
plus formidables. L'eau à bord tombait à torrents,
mais il ne ventait plus, c'était toujows cela de
gagné; la grosse mer disparut avec le vent. Le
1er avril inaugura un temps magnifique; le reste de
noire navigation ne fut plus qu'une série de beaux
jours.
V
Dans la nuit du 3 au 4, la chaleur, qui com-
mençait à être très-forte (nous étions en Afrique),
surtout dans les cabines, engageait les passagers à
se promener sur le pont. On doit penser que je
G
n'étais pas un des derniers à examiner attentivement
la marche du navire. Le pilote nous avait assuré
qu'au jour nous devions apercevoir les côtes égyp-
tiennes, la terre des Pharaons et des Ptolémées.
En effet, à l'aube, en cinglant directement sur
Alexandrie, nous découvrîmes sur notre droite une
immense langue de sable de couleur blanchâtre qui
nous parut tout à fait stérile; nous ne vîmes nulle
trace de végétation. Ces côtes sont extrêmement
basses; elles forment un quart de cercle pour gagner
l'entrée du port.
Nous voguions dans les eaux de l'Egypte; nous
longeâmes les côtes pendant environ trois heures,
non sans grandes précautions, car il existe des
récifs très-dangereux; puis nous vîmes défiler
devant nous le nouveau palais de Saïd-Pacha :
construction de mauvais goût, sans ordre, amas
confus de dômes écrasés et de maigres minarets
d'une architecture impossible; palais qui a coûté
des sommes fabuleuses et qui n'a jamais été habité;
monument ridicule, d'une prodigalité insensée
prélevée sur les sueurs d'un peuple abruti sous le
joug le plus écrasant de tous, le despotisme (!( A sept
heures précises nous entrions dans le port de la cité
d'Alexandrie, dans cette ville fameuse qui compta
7
jusqu'à trois millions d'habitants, et qui balança
un instant les destinées de Rome; elle essaye
aujourd'hui, sous l'impulsion du progrès, de
relever ses ruines.
VI
Parmi les désagréments de la navigation, celui
qui m'a toujours paru le plus redoutable, c'est un
débarquement dans un port d'Orient. On est littéra-
lement assailli par une foule de yavled à peine
vêtus, qui, malgré vous, s'emparent de vos effets.
Des offres de service pleuvent de tous côtés, tous
vous parlent à la fois. On est ahuri, on ne sait à
qui répondre. Ajoutez à ce tohu-bohu la foule de
passagers toujours pressés de débarquer. On se
pousse, on se heurte; vous êtes assourdi, vous
entendez cinq ou six langues différentes : c'est
l'espagnol du juif marocain, l'arabe de l'indigène,
l'italien guttural du Livournais, le français criard
du Provençal, l'idiome franc. Tout cela constitue
une vraie Babel. Joignez-y le plus souvent une mer
houleuse, et vous aurez une faible idée d'un supplice
oublié par le Dante.
8
Je laissai passer les plus empressés, et m'en
trouvai fort bien : c'est le conseil que je donne à
tout voyageur ennemi du bruit et des cohues.
Vil
On est tenu, en débarquant, de toucher à la
Douane. La visite des bagages n'a rien de rigoureux;
on peut même au besoin l'éviter en glissant sans
trop de mystère un bacchis dans la main du
vérificateur, plus pressé d'empocher le pourboire
que de vous fouiller. S. A. le vice-roi laisse à cet
égard aux étrangers qui arrivent dans ses États
une latitude très-généreuse. Il tolère la contrebande,
qui se fait chez lui à peu près ouvertement; et s'il
est convenu que le pavillon couvre la marchandise,
le bacchis, dont j'aurai plus d'une fois à parler
dans le cours de ce récit, couvre toutes les
infractions douanières, accompagnées d'une foule
d'autres.
Avant de parler de la Douane, j'aurais dû men-
tionner un instant d'arrêt forcé que le passager est
obligé de subir à l'inscription des passeports. Il est
urgent d'être muni de cette feuille protectrice, qui,
je crois, n'est plus guère exigée aujourd'hui que
dans les bureaux de Son Altesse. Cette formalité
prend fort peu de temps; on retient le passeport,
qui est porté chez le consul de la nation à laquelle
on appartient, et on remet en échange une carte
qui doit servir à le réclamer. Ces deux opérations
terminées, nous primes une voiture qui nous
transporta, en traversant les vieux quartiers arabes,
à l'hôtel d'Angleterre.
VIII
Alexandrie possède quatre hôtels de premier
ordre parfaitement tenus. La difficulté est de ren-
contrer dans ces riches caravansérails des chambres
disponibles; elles sont constamment occupées. Nous
fûmes très-heureux de trouver un tout petit appar-
tement pour mon fils et moi à l'hôtel d'Angleterre,
dont la bonne tenue ne laisse rien à désirer.
M. Bclon a su donner à cet utile établissement un
confortable exceptionnel.
La vie est fort chère à Alexandrie. Cette ville tend
à prendre, par son heureuse position, un immense
mouvement commercial. Les navires affluent dans
10
son port; toutes les nations y sont représentées.
C'est aussi le point de mire d'une foule d'aventuriers
qui viennent y chercher la fortune et la rencontrent
souvent. Sa population, qui en 1806 était de six
mille âmes, époque à laquelle M. de Chateaubriand
la visita, se monte aujourd'hui à plus de cent
cinquante mille. On peut assurer à bon droit que
ce pays est à moitié européen; l'élément civilisateur
y domine. Le quartier franc est très-beau et
surtout bien habité; les consulats sont richement
installés dans de beaux et somptueux hôtels; de
magnifiques équipages le parcourent dans tous les
sens. Les femmes étalent un luxe de toilette qui
rappelle nos capitales, à part le mauvais goût qui
préside le plus souvent à leur ajustement et à la
profusion de pierres précieuses dont elles se sur-
chargent. A défaut d'être belles, elles sont riches.
La ville est des plus pauvres en agréments : deux
cafés-concerts, mauvaises imitations de nos casinos
chantants; deux théâtres fermes au public la moitié
de l'année; les éternelles courses en voiture au
Jardin Pastré et sur les bords du canal, en font
tous les frais.
Elle est aussi pauvre en curiosités. Les seuls
monuments qu'elle possède, débris parlants de sa
splendeur passée, sont les Aiguilles de Cléopâlre
et la Colonne de Pompée, si souvent décrite.
IX
Alexandrie était destinée à être la première ville
du monde, Rome en fit la seconde, et de toutes
les merveilles qu'elle renfermait il ne reste que le
souvenir et les vestiges enfouis que la pioche du
fellah barbare rejette avec dédain.
Cet antique foyer des sciences et des lettres s'est
éteint sous la domination musulmane, et les
fameuses bibliothèques brûlées par les ordres d'un
calife ignorant ne renaîtront pas de leurs cendres.
J'ai parle du quartier franc : la place des
Consuls en est le centre. C'est le seul endroit
d'Alexandrie où l'oeil ne soit point attristé par la
vue d'une hideuse misère et d'une foule d'infirmités
qu'étalent sans vergogne les Arabes. La population
indigène est borgne quand elle n'est pas aveugle;
elle est d'une saleté repoussante; les faubourgs
offrent une série de petites rues étroites avec
absence complète de pavés, et, quand il pleut, elles
sont transformées en cloaques.
n
x
La congrégation juive est peu nombreuse. Deux
mille cinq cents personnes la composent; on y voit
peu de pauvres. L'israélite y est actif et laborieux.
Je n?ai point remarqué, comme dans certaines villes
de notre Europe, des coreligionnaires se livrer au
colportage; ils préfèrent adopter un art ou un
métier, qui leur procure presque toujours une
position honorable en les mêlant à la population,
qui les aime et les respecte.
Cette communauté a plusieurs synagogues ; il y a
très-peu de juifs allemands, et comme leurs frères
ils suivent le rituel espagnol-portugais. Le temple,
situé près les Aiguilles de Cléopâtre, est très-beau;
c'est un monument isolé au milieu d'un délicieux
jardin; son architecture mauresque produit un
admirable effet, encadrée qu'elle est dans cette
luxuriante végétation. Le tabernacle est d'un ex-
cellent goût; les sepharim sont parcs avec un
luxe oriental et couverts de brocarts d'or et
d'argent; des couronnes finement ciselées enchâs-
sent les rimonim. Les honneurs (ou mitzwoth)
se vendent encore et sont adjugés à des prix très-
* 13
élevés, surtout dans les grandes fêtes solennelles.
Espérons que l'honorable M. Albert Cohn, qui
s'est toujours intéressé à cette communauté, par-
viendra à faire disparaître entièrement un visage si
peu en harmonie avec la majesté de notre culte.
XI
J'ai eu la satisfaction de passer les saintes fêtes
de Pâque à Alexandrie; le temps nous manquait
pour aller les célébrer à Jérusalem. J'ai officié
pendant leur durée à la synagogue italienne, l'une
des plus fréquentées. Nos prières, chantées comme
à Bordeaux, et la direction que j'ai donnée aux
cérémonies, ont paru faire le plus grand plaisir à
nos frères de cette hehila, qui ont eu la bonté de
me combler d'éloges; je dois en déverser la plus
grande partie sur notre 'hazan Castro, le premier
ministre officiant de la circonscription des Israélites
de la Gironde, mon maître et mon ami.
XII
Les femmes fréquentent peu les temples, si ce
n'est dans les grandes solennités ; elles y viennent
u
alors en grande pompe, couvertes d'or et de
diamants et dans un luxe vraiment exagéré ; elles
ont une vénération toute particulière pour lo livre
sacré de Moïse, vénération qui prend sa source
dans le plus profond respect et l'ardent amour
qu'elles professent pour lo judaïsme. Leurs moeurs
sont d'une pureté traditionnelle ; on peut en bonne
justice leur appliquer ce vieux dicton : « Sage
comme une juive. »
Mais si nous avons à donner sous bien des
rapports des louanges méritées à. la congrégation
israélitc d'Alexandrie, nous devons nous montrer
plus sobres en ce qui concerne l'observance du
sabbat. Dans co saint jour consacré au repos, à la
prière, aux joies de la famille, les magasins en
général se ferment, Tourner lo sanctifie avec ferveur;
mais le grand négociant, le riche industriel,
l'opulent banquier, sauf de très-rares exceptions,
sont loin de se conformer à la divine prescription :
on se croirait en France. Je ne critique point, je
constate.
XIII
Les mariages et les circoncisions n'ont jamais
lieu dans les synagogues, mais toujours dans les
t 15
maisons particulières ; la première de ces cérémonies
est dos plus simples et manque de dignité. Le
rachat d'un premier-né a lieu avec de grandes
démonstrations de joie, et les Cohanim, ces héri-
tiers directs de la grande sacrificature, y sont fort
estimés et honorés : la première place leur appar-
tient.
La langue espagnole, parlée et écrite comme on
la parlait et écrivait au temps d'Isabelle la Catho-
lique, est seule en usage chez ces vieux descendants
d'émigrés ibériques. Les mischebcrach sont fort
longs et des plus ennuyeux.
XIV
Je passai vingt et un jours en Egypte; il me tardait
de reprendre le cours de mon voyage et d'arriver à
Jérusalem. J'attendais qu'un bâtiment français fût
en partance; et si jamais un de mes lecteurs, soit
comme pèlerin, soit comme touriste, entreprend ce
voyage, je lui recommande de ne pis donner la
préférence à d'autres, à moins qu'il n'y soit forcé,
comme je le fus, car les Messageries impériales réu-
nissent seules le comfort et le bien-être. Si je parle
10
ainsi, c'est avec l'autorité que donne l'expérience-
Malheureusement le courrier de France n'arrivait
que dix jours plus tard ; j'étais dévoré d'impatience :
je fus obligé d'arrêter nos places, à mon grand
regret, sur un des bateaux du Lloyd autrichien,
qui partait le 26 avril. Nous embarquâmes ce jour-
là sur les cinq heures du soir; la mer était très-
belle; trente-six heures après, nous touchions terre
à Jaffa, l'antique Joppé. Quelques bacchis nous
évitèrent les formalités du passeport et do la
Douane; et après avoir chargé deux yavled de nos
valises, nous nous acheminâmes vers l'Hôtel Britein-
nique, tenu par notre coreligionnaire Blatncr : c'est
la seule et unique auberge de Jaffa. On peut éviter
d'y descendre; le couvent des Latins offre une
hospitalité généreuse; mais l'israélitc voyageant en
Palestine doit nécessairement observer les pres-
criptions mosaïques touchant la nourriture, et la
famille Blatner les observe scrupuleusement; elle
va même jusqu'à imposer aux touristes russes ou
anglais, pendant la célébration de la Pâque,
l'obligation de manger du pain azyme. On m'a
assuré que plus d'un noble lord s'est trouvé
enchanté de se conformer à la règle établie par
l'orthodoxie de ces estimables gens.
17
XV
Nous étions au 28 avril; nous ne pouvions nous
diriger de suite sur Jérusalem ; nous devions célébrer
le sabbat à Jaffa. J'en profitai pour visiter en détail
cette première étape de la Judée. L'origine de Jaffa
ou Joppé (belle, agréable) remonte à une très-haute
antiquité. S'il faut en croire certains auteurs, elle
aurait été édifiée même avant lo délugo. Le second
père du genre humain, le patriarche Noé, y aurait
été enseveli. Elle fut donnéo en partage â la tribu
d'Éphraïm. Les Grecs, qui ont semé à profusion
leurs fables sur tous les bords méditerranéens, y
placent l'aventure de Perséo et d'Andromède.
Le port de Joppé a reçu les flottes de lliram,
chargées de bois de cèdre destinés à la construction
du premier temple de Jérusalem, cette merveille des
merveilles. Lo prophète Jonas, suivant la BiWe, s'y
embarqua pour fuir la face de Dieu.
Cette ville tomba bien des fois au pouvoir des
Égyptiens, et fut pendant des siècles un foyer d'ido-
lâtrie. Deux cents juifs y furent massacrés; ils trou-
vère/it^Tvyè^tecur dans Judas Macchabée, qui la
bral^ehÙèrem^tV Elle relève ses ruines fumantes
18
pour être de nouveau saccagée par Vespasien, qui
la soumet à la domination romaine.
On la voit, au temps des croisades, obéir à un
simple gentilhomme français, Gauthier de Brienne,
qui avait pris le titre de comto de Japhe.
Citons ici lo bon et naïf sire de Joinville, l'ami,
le compagnon et l'historien de Louis IX :
t Et quand le comte de Japhe vit que le roi
» venoit, il assorta et mist son chastel de Japhe en
» tel point qu'il ressembloit bien une bonne ville
» deffensable, car à chascun créneau do son chastel
» il y a voit bien cinq cents hommes, à tout chascun
» une large et ung penoncel à ces armes, laquelle
» chose estoit fort belle à voir, car ces armes estoient
» de fin or à une croix de gueules pâtées faicte moult
» richement. Nous nous logeâmes aux champs,
» tout à l'en tour d'icelui chastel de Japhe, qui es-
» toit séant rez de la mer et en une isle, et fist
» commancer le roi à faire fermer et édifier une
» bourge tout à l'entour du chastel, dès l'une des
» mers jusques à l'aultre, en ce qu'il y avoit de
* terre. »
Benjamin de Tudelle visita Jaffa à peu près à la
même époque > et parle de son importance. Ce pays
fut longtemps le théâtre des exploits de Saladin et
i 10
de Richard Coeur*de-Lion. Tour à tour cette terre
fut juive, musulmane ou chrétienne; elle finit par
retourner sous» lo joug du croissant, où nous la
trouvons encore de nos jours. Ses vicissitudes n'é-
taient point finies.
Vers la lin du dernier sièclo, prise d'assaut par
notre glorieuse armée républicaine, en même temps
envahie par la peste, elle supporta des maux sans
nombre. Le général Bonaparte préluda à son immor-
talité en visitant et touchant les pestiférés; il releva
le moral de cette vaillante phalange qui dans ces
lointaines contrées a porté si haut le nom français.
Le pinceau de notre célèbre Gros a rendu populaire
cette héroïque action.
XVI
La ville telle qu'elle est de nos jours est peu im-
portante; elle a une population de onzo à douze
mille âmes; elle est située dans une délicieuse po-
sition; la mer baigne une partie de ses murs. Bâtie
en amphithéâtre sur la pente d'une côte très-élevée,
on jouit, des hauteurs, d'un ravissant coup d'oeil.
Son port, entouré de bancs de rochers dangereux
20
dans le gros temps, est d'un accès Ires-difficile; les
navires d'un fort tonnage sont obligés de mouiller
au large; tes bateaux seuls de faible dimension peu-
vent entrer dans la darco; ils y pénètrent par une
ouverture pratiquée entre deux rochers.
Elle a pour toutes fortifications des remparts en
ruines; quelques canons rouilles, montés sur des
affûts tombant de vétusté, forment toute sa défense.
Point n'est besoin d'ajouter que quelques boulets
feraient crouler le tout.
XVII
Les jardins présentent une ceinture des plus pit-
toresques; ils sont charmants, ils produisent des
fruits savoureux et d'une étonnante grosseur. Les
orangers, les grenadiers, les lauriers-roses et les
palmiers, qui y croissent en abondance, en font un
admirable séjour. L'air y est sain; la nature s'est
montrée d'une prodigalité inouïe pour cette terre
bénie; mais le gouvernement despotique des Turcs,
la misère sale et dégoûtante de la majeure partie
de ses habitants, souillent et ternissent ce beau
pays.
21
XVIII
La communauté juive se compose do quatre-vingt*
dix à cent familles au plus; elle possède deux sy*
nagogues, toutes deux fort pauvrement ornées. Nos
coreligionnaires de cette kehila se livrent généra*
lement au commerce. Leur probité dans les tran-
sactions du négoce est grandement appréciée, sur-
tout par les Turcs, qui prêtèrent journellement
traiter avec eux. L'estime qui les entoure, et dont ils
sont justement fiers à bon droit, est bien méritée.
Le dimanche 30 avril, sur les deux heures du
soir, nous montâmes à cheval. Au harnachement de
nos montures, je ne me fis aucune illusion sur les
souffrances physiques qui nous attendaient. Nos
chevaux étaient couverts de selles à la turque, garnies
de larges étriers. Je connaissais déjà l'intolérable
fatigue que ces sièges procurent aux Européens qui
n'en ont point l'habitude : l'homme le plus fort y ré-
siste difficilement; mais impossible d'en trouver
d'autres. Il fallait partir, nous nous résignâmes.
Nos hôtes nous portèrent le coup do rétrier; nous
vidâmes à leur santé une coupe d'excellent vin
cascher; ils nous souhaitèrent une foule de aw bxo,
8i
nous donnèrent d'utiles conseils sur le trajet à
parcourir. Après un dernier serrement de main,
nous piquâmes des deux, puis, nous retournant pour
les saluer encore, nous les vîmes les mains tendues
vers le ciel : ils l'imploraient pour nous, en appelant
sur nos têtes la bénédiction divine.
XIX
Eu sortant des portes, nous primes un grand tracé
bordé de cactus qui nous conduisit en une demi-heure
dans une gracieuse oasis où l'on trouve un tombeau
de santon et une petite mosquée; une source d'eau
vive jaillit près de là. Cet endroit, appelé la Fon-
taine des platanes, est des plus frais et des plus
agréables; nous nous y arrêtâmes quelques instants :
la chaleur était accablante. Nous avions trois heures
de marche environ pour nous rendre à Rama, où
nous devions coucher : rien ne nous pressait. Nous
n'avions pas la moindre appréhension sur les dan-
gers que pouvait offrir notre route, et malgré cette
sécurité nous étions bien armés, précaution parfai-
tement inutile. L'habit franc que nous portions im-
posait suffisamment, et nous sommes bien loin du
temps où l'auteur du Génie du Christianisme fut
obligé, pour suivre ce môme chemin, d'endosser un
savon do poil de chèvre et d'affubler ses gens de la
même manière.
XX
Nous entrions dans la riche plaine de Saron; un
soleil ardent tombait d'aplomb sur nos tètes; mais
coiffés d'un large chapeau do toile entièrement re-
couvert d'une bande de gaze blanche retombant
flottante sur nos épaules, nous n'avions pas a re-
douter les coups de soleil, presque toujours mortels
dans ces brûlantes contrées.
Nous remontâmes à cheval et cheminâmes dans
cette immense plaine. Nous ne vîmes point, comme
le père Néret, qui y passa au printemps de l'année
1713, des quantités de tulipes, de roses, de nar-
cisses, de lis blancs, etc. Au lieu d'un parterre de
fleurs, nous a rions devant nous une terre parfaite-
ment cultivée, parsemée de bouquets d'oliviers et
de sycomores, bornée par les montagnes do Samario
et de Judée. De nombreux troupeaux de moutons
y paissaient; des fellahs labouraiont, d'autres s'oc-
24
cupaient de la moisson; des femmes entassaient des
gerbes, des enfants'glanaient; des bandes de cha-
meaux erraient çà et là. Do riches plantations do
coton, de doura, d'orge; quelques ruines d'un pit-
toresque effet, groupées sur lo versant des collinesj
présentaient un tableau plein de charmes et de
poésie, et nous ramenaient à la vie biblique.
XXI
Le sol de cette plaine est un composé de sable
rouge et blanc d'une extrême fertilité. Arrivés à un
bois d'oliviers planté avec symétrie, nous décou-
vrîmes Rama. I.a tour des quarante martyrs était à
très-peu de distance sur notre droite. Ce fut autre-
fois le clocher d'un couvent chrétien, puis elle servit
de minaret à l'église transformée en mosquée; au-
jourd'hui c'est une ruine entièrement délaissée, qui
ne mérite pas la peine que l'on prendrait pour aller
l'examiner de près.
Le chemin que l'on suit pour arriver à Rama est
des plus pittoresques. Nous traversâmes un cime-
tière turc : nos chevaux foulaient la poussière de
plusieurs générations. Des groupes de petits Arabes
v 25
que nous rencontrions de temps en temps nous sui-
vaient en nous souhaitant la bienvenue et en criant :
Hadji! hadjil (Saint! saint!) Nous leur jetâmes
avec plaiser quelques bacchis pour les remercier.
Nous avions à choisir, pour passer la nuit â Rama,
entre le couvent des Latins, toujours ouvert aux
voyageurs de toute nation et de toute croyance, et
une maison habitée par un pauvre juif qui offre à
ses coreligionnaires de passage â Rama, moyennant
une très-modique rétribution, des chambres assez
propres et un hangar pour les chevaux ; nous pré-
férâmes y descendre. La maison nous parut très-
sûre et à l'abri de toute attaque nocturne, ce qui
n'est pas â dédaigner à Rama.
Au moment où nous arrivions, nous trouvâmes
quelques personnes réunies; elles attendaient, pour
dire le Mhïha, d'être au nombre de dix; mon fils
et moi complétions le minian. C'était d'un heureux
augure pour nous : nous terminions l'étape par une
action de grâces.
Nous fîmes connaissance avec nos coreligion-
naires; un serrement de main et des Hanivia sin-
cères tinrent lieu de tous compliments.
Notre société se composait de deux rabbins de
Jérusalem, savants talmudistes : ils allaient en Eu-
20
rope ; de deux colporteurs de Hébron qui parcouraient
le pays en vendant des verroteries et de grossière
mercerie aux femmes turques; d'un saraph, ou
changeur de monnaies de Jérusalem, que ses affaires
appelaient à Jaffa; d'un riche propriétaire du Caire,
M. Manassé, avec ses trois domestiques Israélites :
il accompagnait sa respectable mère, qui, âgée de
quatre-vingt-cinq ans, désirait aller mourir à Jéru-
salem.
J'ai rarement vu de femme aussi vénérable; elle
parlait avec joie de la ville sainte et du bonheur de
parvenu* à toucher ce dernier asile de la prière. Un
livre hébreu dans les mains, elle récitait constam-
ment les psaumes de David. Son fils la comblait de
soins et ne lui adressait la parole qu'avec le plus
profond respect; il était pénétré de ce divin com-
mandement du Décalogue si cher aux Hébreux :
« Honore ton père et ta mère. » C'était un touchant
tableau que je n'oublierai jamais.
Nous avions encore parmi nous un négociant de
Jérusalem appartenant à la secte des Caraïtes. Il se
tenait à l'écart, et, quoique sous le même toit, il
priait et mangeait à part; on n'y faisait nulle atten-
tion, et pour la première fois je m'aperçus de l'a-
version que ces sectaires inspirent aux Rabbanites.
La synagogue leur est interdite; en un mot, ce sont
les parias du judaïsme. Ils sont peu nombreux en
Palestine : douze ou quinze familles au plus y sont
disséminées.
XXII
Nous fiant sur les maigres ressources du pays,
nous n'avions apporté aucune provision; mais de
plus prévoyants nous offrirent de partager avec
eux. Nous nous assîmes par terre sur des nattes
en croisant nos jambes à l'orientale. On plaça de-
vant nous du poisson salé, des oeufs, du fromage
et des dattes sèches, et, quoique tràs-fatigués, nous
mangeâmes avec le meilleur appétit du monde, le
tout arrosé par d'excellente eau puisée à une source
voisine. La sobriété des Orientaux est proverbiale.
Obligés de faire comme eux, nous nous exécutâmes
franchement.
Une conversation générale, alimentée par la pro-
fonde érudition des deux rabbins de Jérusalem,
s'engagea sur des points religieux; elle eut lieu
d'abord en arabe ; je témoignai le désir d'entendre
une langue européenne. Pour le français, c'était
demander l'impossible : on la continua en espagnol
28
et en italien. J'appris d'excellentes choses, et plus
d'une fois je me surpris à rougir de mon ignorance
touchant les doctrines du judaïsme.
Notre frugal repas terminé, un des colporteurs,
qui au Min'ha avait rempli l'office de 'hazan, récita
à haute voix la bénédiction de table. Nous nous
levâmes ensuite pour monter sur les terrasses, afin
de respirer un air plus frais et prendre le café;
nous en bûmes d'excellent, et on nous procura de
très-bon tabac â fumer. La respectable Mmc Ma-
nassé, assise à nos côtés, fumait gravement son
narguillc. Il était environ huit heures; la soirée
était magnifique : la nuit arrive vite en Orient; le
ciel était. splcndide de beauté, des étoiles d'une
clarté inconnue en Occident y scintillaient; une
brise douce et embaumée nous arrivait des jardins
de Rama. Nous passâmes de délicieux instants.
XXIII
Il fallut descendre pour la prière du soir. Le
flgharbit fut dit par moi : on voulut bien me faire
cet honneur. Je remplis cet office avec onction. Là,
comme à Alexandrie, on me complimenta sur la
* 29
pureté de ma prononciation. Les juifs de la Pales-
tine parlent en général l'hébreu avec une très-
grande facilité; mais cette prononciation dont ils
félicitent leurs coreligionnaires espagnols-portugais
est chez eux défectueuse et par trop gutturale.
Après avoir échangé bon nombre de oaS OïS»,
chacun fut se livrer au repos. Il fut convenu que
la famille Manassé, les deux colporteurs qui retour-
naient à Jérusalem, mon fils et moi partirions à
trois heures du matin. Des ordres avaient été
donnés à cet effet : il était urgent de profiter de
cette marche matinale pour gagner deux heures de
fraîcheur.
La chambre que nous occupions était vaste et
entièrement dégarnie. Deux nattes par terre, nos
valises pour oreillers, une cruche d'eau dans un
coin, un lampion fumeux dans un verre, quelques
livres de prières sur une étagère suspendue par
des cordes, en formaient l'ameublement. Nous nous
jetâmes tout habillés sur ces couches d'un genre
nouveau pour nous. Nous nous endormîmes d'un
profond sommeil qui ne fut interrompu que lors-
qu'on vint nous avertir que nos chevaux étaient
prêts.
Il y eut un moment de confusion pour charger
ao
les bagages, opération qui eut lieu dans la cour de
notre caravansérail, à la lueur des torches. Nous
montâmes à cheval, M. Manassé, mon fils et moi;
la vieille dame et les deux colporteurs avaient des
ânes pour montures. Deux domestiques soute-
naient j en marchant à pied, la mère de M. Ma-
nassé; le troisième, également à pied, devait relever
le plus fatigué des deux serviteurs. Nous les pla-
çâmes à la tête de notre petite colonne, les deux
colporteurs au milieu, et nous formâmes l'arrièrc-
garde.
XXIV
Je ne quitterai pas Rama sans en dire un "mot.
J'ai parlé de ses jardins, qui par leur beauté et la
richesse de la végétation ne le cèdent en rien à
ceux de Jaffa. La ville est très-petite; elle compte
deux mille habitants ; elle possède deux misérables
bazars et deux cafés (si on peut donner ce nom à
de sales bouges) plus misérables encore; mais la
campagne est des plus riantes. Nous foulions la
terre des Philistins, de ces éternels ennemis d'Is-
raël. La Bible place là les exploits de Samson, ce
nouvel Hercule qui ne sut pas garder un secret.
31
Nous sortîmes le 1er mai de Rama, à trois heures
et demie du matin ; nous marchions en bon ordre.
Deux heures après nous étions au pied des mon-
tagnes de la Judée. Nous mîmes nos tephillin et
commençâmes la prière du matin ; nous la termi-
nâmes toujours en cheminant. Sur notre gauche
était le village de La trou m. M. de Chateaubriand
veut que ce hameau soit lô Heu de naissance du
bon larron; je respecte, sans y croire toujours,
toutes les traditions.
Avant d'entrer dans les défilés de la montagne,
nous fîmes une halte d'environ une heure dans une
espèce de hutte qui, sur notre droite, se trouvait
au bord du chemin. Nous laissâmes souffler nos
chevaux, et on nous servit le café. Que l'on n'oublie
pas que nous avions pour compagnon de voyage
une femme plus qu'octogénaire : nous ne pouvions
aller très-vite, et la chaleur commençait à se faire
rudement sentir.
XXV
Nous reprîmes notre route en suivant le lit d'un
torrent entièrement desséché. Nous commencions
32
à pénétrer sur les hauts lieux dont nous entretien-
nent si souvent nos saintes Écritures; mais, n'en
déplaise à ceux qui les ont décrits et qui les mon-
trent effrayants, ils sont loin de m'avoir produit cet
effet. Les montagnes sont boisées, couvertes de
buis et de lauriers-roses, et souvent des oliviers
forment des bois entiers sur le versant des collines.
Sur une des plus élevées nous aperçûmes le châ-
teau des Macchabées, si on peut donner le nom de
château à des fortifications en ruines.
Le chemin, ou plutôt l'étroit sentier que nous
suivions, était des plus mauvais; le pas du cheval
y est toujours incertain : on le voit souvent hési-
tant, le pied levé, ne sachant où le poser. D'énormes
quartiers de roches barrent parfois le passage et
obligent à contourner avec précaution. Le moyen
le plus sûr d'éviter un accident est de se fier à
l'instinct de l'animal qui vous porte.
XXVI
Nous traversâmes le vallon de Jérémie. On croit
généralement que le grand chantre des douleurs
vit le jour dans un petit viltage qui porte son nom.
t 33 "
En le traversant, je ne vis point, comme l'auteur de
l'Itinéraire de garis à Jérusalem, des enfants
faisant l'exercice à la française et criant : En avant!
marche ! Mes oreilles ne furent pas agréablement
frappées par ces paroles qui nous auraient rappelé
la patrie; mais nous fûmes au contraire assaillis
par une myriade d'affreux petits Bédouins qui nous
poursuivirent longtemps de leurs clameurs, où nous
ne comprenions qu'un seul mot : bacchis ! bac-
chis t J'aimais mieux la bienvenue qu nous avait
accueillis à notre entrée à Rama. Aussi mon fils et
moi, grandement impatientés, fîmes volte-face, et
la menace de quelques coups de cravache nous
débarrassa de cette hideuse marmaille : la peur
leur donnait des ailes.
Nous entrâmes dans le vallon de Térébinthe, au-
jourd'hui bien cultivé : partout des oliviers, des
lauriers-roses, l'arbre de Judée. On se croirait
transporté dans un de nos riants sites des environs
de Fréjus ou d'Antibes. Ce riche département de
notre France a plus d'un point de ressemblance
avec le pays que nous traversions.
Nous passâmes le torrent,- parfaitement à sec
pour le moment, où David choisit les cinq pierres
dont l'une devait abattre le géant Goliath : le futur
34
roi n'avait que l'embarras du choix, car le torrent
en est amplement pourvu. Le torrent passé, nous
arrivâmes à Kaloni, pauvre bourg composé de
quelques huttes. Nous mîmes pied à terre sur le
bord du chemin, sous un misérable hangar décoré
fastueusen. ;itt du nom de Café; nous nous en fîmes
• servir, que nous trouvâmes comme toujours exquis :
les Orientaux seuls ont le secret de préparer cette
précieuse liqueur que l'on prend avec tant de plaisir
dans ces climats. Nous eûmes recours encore aux
provisions de nos compagnons de voyage et fîmes
un très-maigre dîner. Après une halte d'une heure
environ, nous nous remîmes en marche. A notre
grande joie, c'était la dernière : deux heures seu-
lement (qui nous parurent bien longues) nous sépa-
raient encore de Jérusalem.
XXVII
Malgré une chaleur étouffante et la lassitude que
nous occasionnaient nos maudites selles turques,
nous faisions tous bonne contenance. Mmc Manassé
était admirable, toujours soutenue par les deux
domestiques, qui ne l'avaient pas un instant aban-
* 35
donnée. Elle riait des difficultés de la route. Son
fils, en véritable Égyptien, bravait Un soleil tro-
pical. Pour moi, j'étais fort bien, à la fatigue près.
Mon fils était impatient de saluer Jérusalem ; il nous
devançait toujours, et j'avais beaucoup de peine à
modérer sa course et à contenir son impatience.
En laissant Kaloni, nous vîmes sur notre droite,
en descendant dans un ravin, les bases d'une tour
carrée. Ces bases sont élevées de deux mètres en-
viron. C'est un reste de fortification hébraïque; le
volume et la taille des pierres suffisent pour le
prouver. Ce vestige d'édifice est en bon état de
conservation ; mais on serait fort embarrassé d'as-
signer une époque à sa construction.
Nous gagnâmes bientôt le village de Kerict-Lcfta.
Ici, citons M. de Chateaubriand, qui a décrit avec
tant d'exactitude le peu qui nous reste à parcourir
pour atteindre ta cité de David ; nos lecteurs y
gagneront :
« Après avoir passé le torrent, on découvre le
» village de Kcriet-Lcfla, au bord d'un autre tor-
» rent desséché qui ressemble à un grand chemin
» poudreux. El-Biré se montre au loin, au sommet
» d'une haute montagne, sur la route de Nablous,
» Nabolos ou Nabol^sa, la Sichem fin royaume
m
» d'Israël et la Néopolis des Hérodcs. Nous conti-
» nuâmes à nous enfoncer dans un désert où des
» figuiers sauvages clair-semés étalaient au vent du
» midi leurs feuilles noircies. La terre, qui jusqu'a-
» lors avait conservé quelque verdure, se dépouilla;
» les flancs des montagnes s'élargirent, et prirent
» à la fois un air plus grand et plus stérile. Bientôt
» toute végétation cessa, les mousses même dispa-
» turent ; l'amphithéâtre des montagnes se teignit
» d'une couleur rouge et ardente. Nous gravîmes
» pendant une heure ces régions attristées pour
» atteindre un col élevé que nous voyions devant
» nous; parvenus à ce passage, nous cheminâmes
» pendant une autre heure sur un plateau nu,
» semé de pierres roulantes. Tout à coup, à l'cx-
» trémité de ce plateau, j'aperçus une ligne de
» murs gothiques flanqués de tours carrées, et
» derrière lesquelles s'élevaient quelques pointes
» d'édifices. Le guide s'écria : El Cods, la Sainte!
» J[ Jérusalem). Il s'enfuit au grand galop. »
On ne saurait dépeindre avec plus de vérité ces
tristes lieux; et, si on veut en avoir une idée à
peu près fidèle, que nos lecteurs qui ont fait le
voyage de Marseille à Toulon avant l'établissement
jes chemins de fer veuillent bien se rappeler les
37
affreuses gorges d'OHioules : c'est une image frap-
pante des sites suivis de Kaloni à Jérusalem.
Avant de faire la dernière ascension qui devait
nous conduire sur le plateau où l'on découvre la
ville sainte, nous groupâmes notre petite troupe.
Après une courte prière, nous nous remîmes en
marche. Nous cheminions à la file ; le sentier est
extrêmement étroit et bordé d'un côté par un pré-
cipice profond ; on doit nécessairement s'appuyer
sur le flanc de la montagne. En une demi-heure,
nous atteignîmes le sommet. Mon fils, qui nous
devançait toujours, arriva le premier, en criant à
son tour et en agitant son chapeau : Jérusalem !
Jérusalem !!...
Nous nous arrêtâmes; un grand silence régna
parmi nous : Jérusalem était là, Jérusalem, la ville
bien-aimée ! l'objet de nos désirs, le but d'un long
et pénible voyage, pour moi la réalisation d'un
rêve! Tout parlait au coeur; je ne pouvais en croire
mes yeux !
On comprendra l'émotion que j'éprouvais ; je ne
prononçais aucune parole, de grosses larmes ve-
naient humecter mes paupières, je ne pouvais
détacher ma vue de ces murs vénérés. J'étais affamé
de voir. Je cherchai la montagne de Sion ; elle était
38
sur notre droite, moitié enclavée dans la royale
cité. Je la saluai de coeur ; enfin, je la saluai de la
voix en m'écriant : yw» 0*0» n»y » 003 vw
L'instant solennel où, pour la première fois, on
aperçoit la ville de Juda, est pour l'Israélite un
souvenir impérissable, et j'ai la certitude que je
n'éprouverai jamais un moment aussi heureux.
Cette douce impression calmée, nous entonnâmes
dans un élan de joie et de bonheur le TYIS Ttow
C'était avec des larmes d'allégresse que nous
chantions ce psaume sacré du roi-prophète sur les
lieux mêmes où il l'offrit à Dieu ; puis nous des-
cendîmes à Jérusalem, où nous entrâmes par la
porte de Jaffa, plus connue sous le nom de porte
des Pèlerins.
XXVIII
Nous étions dans Jérusalem. J'éprouvais une
sensation délicieuse et pénible à la fois.
J'étais dans la patrie de mes aïeux, je marchais
sur la terre de Juda, je foulais la poussière de la
montagne de Sion ; nos magnifiques prières, où il
eu est si souvent parlé, erraient constamment sur
* 39
mes lèvres. .Tout, autour de moi, avait une phy-
sionomie nouvelle ; je cherchais avec avidité à
reconnaître, dans ce groupe d'hommes qui m'envi-
ronnaient, ce beau type juif. J'étais sur ces lieux
témoins des malheurs qui accablèrent Israël.
« A voir ces fossés comblés, dit Volncy, son en-
» ceinte embarrassée de décombres, l'on a peine à
» reconnaître cette métropole célèbre qui jadis lutta
» contre les empires les plus puissants, qui balança
» un instant les efforts de Rome même, et qui, par
» un retour bizarre du sort, en reçoit aujourd'hui,
» dans sa chute, l'hommage et le respect.
» En un mot, l'on a peine à reconnaître Jéru-
» salcm ; l'on s'étonne encore plus de sa fortune en
» voyant sa situation : car, placée dans un terrain
» scabreux et privée d'eau, entourée de ravines et
» de hauteurs difficiles, écartée de tout grand pas-
» sage, elle ne semblait propre à devenir ni un
» entrepôt de commerce, ni un siège de consom-
» mation. Mais elle a vaincu tous les obstacles,
» pour prouver saris doute ce que peut l'opinion
» maniée par un législateur habile, ou favorisée
» par des circonstances heureuses ; c'est cette même
* opinion qui lui conserve encore un reste d'exis-
» fonce. La renommée de ses merveilles, perpétuée
40
» chez les Orientaux, en appelle et en fixe toujours
» un certain nombre dans ses murailles. Musul-
» mans, chrétiens, juifs, tous, sans distinction de
» secte, se font un honneur de voir ou d'avoir vu
» la ville noble et sainte, comme ils l'appellent. »
Et moi aussi, venu d'une contrée lointaine, je me
faisais un devoir d'incliner mon front devant cette
reine des cités, et j'en rendais grâce au ciel en le
bénissant.
XXIX
Jérusalem, comme toutes les villes fortifiées, pré-
sente un air d'ordre parfait. Les murailles créne-
lées qui lui forment une ceinture sont en très-bon
état de conservation; plusieurs des portes (on en
compte sept) sont d'un beau style et d'architecture
mauresque. Je citerai particulièrement celles de
Bab~et~Nabi~Dahoud ou porte du prophète David,
et Bab-el-Hamond ou porte de Damas.
En pénétrant dans la ville par la porte de Jaffa,
on trouve de suite, sur la droite, un château fort.
Cette forteresse, entourée de fossés aujourd'hui à
sec, est bâtie sur les ruines de l'ancien palais du
roi David; l'architecture en est gothique, mais les
■' 41
premières assises appartiennent au monument pri-
mitif, et il ne faut pas un long examen pour s'en
convaincre, surtout lorsqu'on a vu avec attention
une partie du mur encore debout qui soutient du
côté de l'occident une fraction de l'emplacement où
se trouvait situé le temple. Les pierres des deux
constructions sont entièrement semblables.
Ce château aujourd'hui n'a rien de remarquable;
il sert de caserne à la faible garnison que Sa Hau-
tesse entretient dans la ville sainte. N'oublions pas
de mentionner, d'après la Bible, que ce fut du haut
d'une des tours de ce palais que le roi David aperçut
Bethsabé se baignant dans les jardins d'Urie.
Benjamin de Tudelle, qui visita Jérusalem vers
le milieu du xn° siècle, trouva ce château entière-
ment habité par des juifs qui avaient, en payant une
redevance au roi chrétien qui régnait alors sur la
Judée, le monopole de la teinture des laines.
Ce monument, que j'ai examiné depuis avec at-
tention, est loin, je le répète, d'offrir un grand in-
térêt : ces fossés, comme je l'ai déjà fait remarquer,
sont à sec; ces cours intérieures présentent la dé-
solation, et ces chemins couverts sont entièrement
à découvert; une misérable sentinelle en haillons,
image frappante de la pénurie du trésor du Grand