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Les nouvelles olympiennes / Maxime Delafont

De
140 pages
E. Dentu (Paris). 1868. 1 vol. (157 p.) ; in-8.
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OUVRAGES DE L'AUTEUR
EN VENTE A LA MÊME LIBRAIRIE
LES OLYMPIENNES
Prix : 2 fr.
HISTOIRE DU PRINCE GRACTEDX
ET DE LA BERGÈRE MÏRTIL
Prix : 1 fr. 25
l'AllH. — IMI>. blMON IIAÇON ET COMP., RUE !>'ERFURTH, 1.
PRÉFACE
L'auteur ne croit pas devoir dire en, prose de quels
sentiments il était animé lorsqu'il a composé les poésies
qui forment le nouveau recueil qu'il a l'honneur de sou-
mettre à l'examen bienveillant, et pourtant impartial de
l'opinion publique. 11 ne pense pas avoir exprimé sa
pensée en vers avec assez peu de netteté, pour qu'on
puisse se méprendre au point de le croire animé de
sentiments hostiles contre la société et les institutions
qui la régissent. L'auteur aime la société parce qu'il
aime les hommes qui la composent, et il se soumet aux
institutions qui la régissent, parce qu'il est juste de s'y
soumettre jusqu'à ce que l'on en ait formulé el adopté
de meilleures. Mais il pense, en même temps, que tout
n'est pas fait tant qu'il reste quelque chose à faire, et
c'est pour cela que le mot Progrès reparaît si souvent el
i
a PIIÉKAGE.
avec lanl d'insistance parmi les premières pages de ce
recueil.
Si les mots qui servent à désigner les objets matériels
ne peuvent être détournés de leur signification usuelle,
il n'en est pas de même des mois destinés à représenter
des idées ou des rapports abstraits, et il est bon que celui
qui les emploie présente une définition précise de sa
pensée, afin de ne pas donner lieu à des interprétations
confuses ou opposées, ce qui ne remplirait pas le but de
l'écrivain, qui n'aurait allumé son flambeau que pour
répandre autour de lui des ondes ténébreuses.
Par le mot Progrès, l'auteur n'entend pas le renver-
sement brutal et violent des institutions qui régissent en
ce moment la société, et il croit avoir ses raisons pour
cela. Quel ingénieur voudrait, en effet, anéantir sans
retour une machine dont le jeu ou le rendement ne le
satisferait pas d'une manière complète, sans attendre
que le génie humain en ait édifié de toutes pièces une
meilleure, et avant de s'être rendu compte de l'incontes-
table supériorité de la seconde sur la première?
Un semblable projet ne pourrait être soutenu que par
un homme étranger à la mécanique et plus avide de
détruire que d'édifier. Un ingénieur habile, au con-
traire, tirera d'une machine incomplète le meilleur parti
possible; il en étudiera les défauts, il en discutera les
rouages, sans autre passion qu'un vif désir d'arriver à
PKE1-ACM S
une combinaison plus simple, et alors il aura peut-êlre
le bonheur de rencontrer dans le cours de ses recherches
un principe nouveau, un rouage plus iiigériieux, au
moyen duquel l'instrument qu'il s'est efforcé d'amé-
liorer acquerra plus de perfection et de puissance.
C'est ainsi que l'auteur de ce livre pense que l'on doit
chercher à améliorer la grande machine sociale. Il s'agit
de plier la société à l'esprit nouveau sans la rompre. Le
problème présente de nombreuses difficultés sans doute,
mais sans nous charger de le résoudre, nous demeurons
convaincu que, si ces difficultés sont insurmontables pour
un homme, elles ne sauraient l'être pour l'humanité.
Nous appelons esprit nouveau (malgré qu'il soit aussi
ancien que le monde) l'esprit du Progrès, c'est-à-dire le
désir de,tout perfectionner dans l'homme cl en dehors
de l'homme, au triple point de vue de la morale, de
l'intelligence et des rapports de l'individu avec les élé-
ments et les forces de la nature.
Nous pensons que le progrès matériel doit être sub-
ordonné au progrès intellectuel, et que le progrès intel-
lectuel lui-même doit être subordonné au progrès moral.
La plus haute de toutes les facultés de l'homme est la
conscience. C'est à elle qu'il appartient de diriger la
volonté, et c'est à la volonté de faire converger les forces
de l'individu vers le but déterminé par la conscience.
L'intelligence, sans la conscience, est un instrument
4 PRÉFACE.
aveugle qui,, pouvant produire indifféremment le bien
ou le. mal, produira presque toujours le mal, s'il n'est
dirigé suivant la ligne qu'il lui convient de suivre, ainsi
que le ferait une locomotive abandonnée par ses conduc-
teurs.
L'homme dont la volonté obéit à la conscience, éclairée
par la réflexion des lois divines, et qui fait converger
toutes ses facultés vers un but utile à ses semblables, et
par cela même profitable à lui-même; l'homme animé
de la foi religieuse, donnant l'exemple de toutes les
vertus et n'appliquant son intelligence qu'à la recherche
de la vérité dans l'ordre moral, intellectuel et physique,
est pour l'auteur l'homme de l'esprit nouveau, l'homme
du progrès, parce qu'étant l'homme de la foi, de l'espé-
rance et delà charité, il est en même temps l'homme
du vrai, du beau et du bien !
Si tel est, pour nous, l'homme du progrès, que sera le
progrès lui-même?
Rechercher, avec une ardeur exempte de toute passion
mauvaise, la vérité dans l'ordre moral, social,, intellec-
tuel et physique; répandre cette vérité dans les esprits
par une démonstration qui les amène à en reconnaître
l'évidence, en usant souvent de patience et jamais de
subterfuges ; introduire clans la pratique des actes hu-
mains l'application de la vérité démontrée, par voie de
substitution régulière et non par voie d'escalade ou d'ef-
PRÉFACE. 5
fraction ; agir toujours en vue du bien de tous, et ne
laisser occuper à son intérêt personnel que la petite place
que lui assigne le rôle qu'il est appelé à jouer dans la
grande collectivité humaine, voilà ce que nous appelons
faire oeuvre de progrès ; et nous embrassons le progrès
lui-même sous cette définition : le pèlerinage incessant
de l'humanité vers la région de bonté infinie, de lumière
éternelle et d'inaltérable bonheur, où la Divinité conçoit
et enfante les mondes, dans un amour qui embrasse tous
les espaces, tous les siècles et toutes les races.
DELAFONT.
LES
NOUVELLES OLYMPIENNES
Je déilie ce livre à tous les esprits p;énéiei:\
qui croient à la possibilité d'un avenir meilleur
pour l'humanité.
M, DELAFONT.

AUX NATIONS
Ile, celebrated, rode
Triumphant through mid Heaven, into tlie courts
And temple of his mighty Fatherthi'on'd
On higb ; who into glory him receiv'd,
Where now he sits at the right liand of bliss.
(MILTOK.)
Du pont d'Iéna
Peuples ! de vos succès notre lyre est jalouse.
Vous prenez aujourd'hui la gloire pour épouse,
La gloire pacifique aux rayons fécondants,
Aux lauriers toujours purs, aux desseins toujours grands !
Vous suivez d'un pas ferme une route nouvelle
Qui sera la plus courte en étant la plus belle.
La route du progrès, la route du meilleur :
L'épanouissement du bouton vers la fleur ;
■10 LES NOUVELLES OLYMPIENNES.
La route difficile, cl pourtant assurée,
Où Dieu guide tes pas, humanité sacrée !
0 peuples! le poëte assiste à vos efforts.
Tl vous dit : Soyez purs ! il vous dit : Soyez forts !
Tl travaille avec vous à l'aube universelle,
La sueur de vos fronts sur ses tempes ruisselle.
Il a foi dans vos bras ! il a foi dans vos coeurs ! (
Jl veut vous voir combattre ; il veut vous voir vainqueurs !
Il est le chantre altier de l'hymne grandissante,
Il égale son âme à la lyre géante
Qui contient tous les sons et remplit tous les coeurs !
Il vous aime! il imprime aux nations, ses soeurs,
Un baiser pour mêler leurs âmes fraternelles,
En leur disant : Au vrai ne soyez pas rebelles.
Aimez-vous! chérissez la paix et l'union :
Dieu bénit la concorde et non la passion.
Le poëte est soldat de l'armée éternelle.
Éclaireur, il franchit l'horizon d'un coup d'aile ;
Il dit ce qu'il a vu, ce qu'il sait, ce qu'il croit ;
Ce que la Providence indique avec le doigt.
Le front toujours tourné vers l'avenir auguste,
11 n'aime que. le beau, n'enseigne que le juste,
Son hymne est toujours prêt, son coeur est toujours là.
Quand le peuple l'appelle, il répond : Me voilà !
Aimez donc le poëte! il sort de vos entrailles !
11 assiste, en Tyrlée, à toutes les batailles.
Il n'esl jamais vaincu, jamais il n'est dompté,
AUX NATIONS. 11
Il monte un noir coursier qu'on nomme Liberté,
Et la main sur son cou laisse flotter les rênes !,..
Il sonne du clairon les notes souveraines,
Et parcourt tous les champs de gloire et de combat :
Mais ce n'est pas pour lui, c'est pour vous qu'il se bat !
Il ne demande rien que votre amour sincère ;
Il jouit de vos succès, car il est votre frère!
Heureux de voir placer la palme sur vos fronls,
Il voudrait du destin réparer les affronts;
De l'arbre du savoir toucher la cime auguste.
De la vérité nue il embrasse le buste,
Et la prie, écartant les fausses visions,
D'éclairer tous les pas des générations.
Suivez donc le poëtc à la parole amie,
Suivez-le! car il a la foi comme-Tobic ;
Parce qu'il croit au Dieu dont la parole a lui,
Parce qu'il vit en vous, que vous vivez en lui,
Et que cette union sainte est inaltérable.
Parce qu'il ne craint pas l'énigme redoutable,
Et qu'il ne peut faiblir, mettant sa force en vous !
Suivez-le, peuples forts! suivez-le, peuples doux !
Marchez vers l'avenir les mains entrelacées ;
Ne faites qu'un faisceau de toutes vos pensées;
N'ayez qu'un coeur, qu'un but et qu'une volonté,
La foi dans le progrès et dans la vérité!
Le Dieu qui règne au ciel est le Dieu du génie,. >
Le Dieu de. l'équité, le Dieu de l'harmonie,
12 LES NOUVELLES OLYMPIENNES.
Il ne peui se tromper, il ne peut vous tromper.
Il no condamne plus les esprits à ramper
Dans l'ombre impénétrable : il leur donne des ailes!
Allez ! volez ! planez ! mais restez-lui fidèles !
Trouvez les lois du monde et les sources du droit,
Voyez l'homme partout où l'humanité croît.
Commandez à l'amour de tracer vos frontières;
Renoncez à toucher les armes meurtrières :
Est-il quelqu'un de vous qui se nomme Caïn?...
Que le pauvre ait du sel, que le pauvre ait du pain.
Qu'il ait sa place au feu, qu'il ait sa place à table, •
Que Dieu ne puisse plus, de sa main redoutable,
Ecrire sur nos murs : Mané, Thécel, Phares.
Quand chacun aura place au festin du progrès,
Quand les vils appétits, les rancunes, les haines
Seront éteints parmi les races souveraines ;
Quand la science aura pour compagne la paix ;
Lorsque les préjugés, devenus moins épais,
Ne pourront plus river leur chaîne autour des villes ;
Lorsque les nations auront des lois civiles,
Quand les peuples seront les fils de Jésus-Christ,
Alors la voix de Dieu dira : C'était écrit!
Le voile tombera de nos faces obscures,
Et nous pourrons alors suivre des roules sûres.
Les hommes rachetés du bagne du travail
Auront rempli leur lâche, auront fini leur bail.
Ils seseronl instruits à l'éternelle école.
AUX NATIONS. 13
La tache de leurs fronts deviendra l'auréole,
La chaîne de leurs pieds glissera sans effort :
Le fils de Dieu naîtra du fils de l'homme, mort !
Le ciel est à ce prix. Qui veut garder la terre?
Qui veut ramper parmi les ombres du mystère?
Qui veut douter? qui veut souffrir? qui veut mourir?
Et s'asseoir immobile au seuil de l'avenir?
Le front déjà tourné vers la nouvelle aurore,
Qui voudrait au destin répondre : Pas encore!
Dire au progrès : Tu n'es qu'un cercle vicieux !
Et jeter le sarcasme à la face des cieux?
Peuples! ce n'est pas vous qui garderez la chaîne,
Vous, toujours en travail ; vous, toujours en haleine,
Les reins toujours ployés sur les marteaux grondants,
Vous, de l'oeuvre sans fin les ouvriers ardents !
Vous avez beaucoup fait. Faites bien plus encore !
Soyez du feu sacre la llamme qui dévore ;
Le noeud n'est pas tranché, l'enfer n'est pas vaincu,
Et malgré vos efforts le mal a survécu !
Travaillez! travaillons! Unissons nos courages.
Le nautonier se forme à l'assaut des orages ;
Il faut qu'il lutte et soit maître des éléments.
Que la mer obéisse à ses commandements.
Forgez les fers ! serrez les freins de la matière !
Nous ferons des esprits resplendir la lumière,
' Nous guiderons vos pas, nous charmerons vos coeurs ;
14 LES NOUVELLES OLYMPIENNES.
Nous serons les élus ; nous serons les vainqueurs :
Nous entrerons ensemble en la cilé modèle
Dont l'archange chassa jadis l'ange rebelle!
Ce but est le seul vrai. Ce but est le seul beau.
La coupole du ciel n'est pas un vain lombeau,
Un antre inaccessible au regard qu'il étonne;
Un abîme où l'esprit qui se penche frissonne !
C'esl le gouffre de vie insondable, éternel,
Dont notre univers n'est qu'un étroit archipel. ■
11 anime l'aimant et fait tourner le pôle.
C'est un temple sublime et non pas une geôle.
Nous le traverserons sur des chars inconnus ;
On verra grandir ceux qui, petits, sont venus !
Le sort nous apprendra la céleste aventure,
On verra du deslin resplendir la figure.
On saura ,1e Comment. On lira le Pourquoi.
On connaîtra le sens des lettres de la loi ;
Le Verbe parlera dans la splendeur divine,
Et l'ange sortira de l'homme, sa racine !
Peuples ! deux purs flambeaux que l'on suit sans effroi
Éclairent ce chemin : la science et la foi.
Pour qu'on puisse y marcher avec certitude,
Il'faul d'aimer le vrai faire sa seule élude,
Se confier au Dieu dont le souffle est l'esprit,
Et ne pas s'effrayer quand l'énigme sourit.
AUX NATIONS. 15
11 faut aller au but en pleine confiance,
Et répandre en loul lieu la divine semence.
Malgré les flols, les vents, les obstacles nombreux,
Les hommes n'ayant rien à laisser derrière eux,
Sont tout à l'avenir! Ils vivent dans un rêve.
Quand l'idéal éclôt, la réalité crève L
L'idéal a vaincu Loul ce qui fut jadis.
Les trônes les plus forts et les mieux affermis,
De leurs faisceaux rompus n'ont laissé que la cendre.
L'idéal sait monter, il ne sait pas descendre.
11 a pour base l'homme, et pour faite le ciel.
11 est seul invincible, étant seul éternel.
On ne peut le ployer sans rompre les empires!
11 vit dans les savants, il vit dans les martyres ;
Il vit dans les penseurs et dans les inventeurs ;
11 vil dans les esprits qui cherchent les hauteurs.
11 vit dans les croyants, il vit dans les poêles;
De tous les horizons il occupe les faites.
Il sait franchir les mers, il sait peupler les deux.
11 n'est pas de flambeau qu'il n'atteigne des yeux.
Il est inaccessible, il est impitoyable,
Le ciel s'abaisse au gré de son vol redoutable ;
Rien ne peut résister à ce fort cavalier
Qui, sur les nations, monte à franc étrier !
Donc, ne résistez pas à ce souffle suprême ;
Courbez-vous ! Sur vos l'ronls Dieu l'imprime lui-même.
16 LES.NOUVELLES OLYMPIENNES.
11 vous donne ce sceau pour sceller le présent,
Disant : « Souvenez-vous que je viens en passanl,
« Et qu'il vous faut marcher en avant pour me suivre !
« Songez que c'est ma main qui rompt et qui délivre,
« Et sème parmi vous les germes d'avenir.
« Que vous ayant créés, je veux vous soutenir,
« Et que malgré les chocs, les assauts, les orages,
« Qui font trembler les coeurs et pâlir les courages,
« Vous atteindrez au but, vous entrerez au-ciel,
« Car mon bras est la force et mon nom l'Eternel ! »
CARTE D'EUROPE
Grise comme son, ciel, perlide comme l'onde,
La pensive Albion est la IcLc du monde ;
En ouvrant ses comploirs à cenl peuples divers,
Elle ose se flatter d'acheter l'univers.
L'argent fait sa puissance, et l'orgueil'son génie.
L'invention, chez elle, au calcul est unie ;
Mais son peuple puissant, des océans vainqueur,
Ayant trop de cerveau, n'a pas assez de coeur.
La Russie atteignant trop tard a l'apogée,
Pliera sous le faixleau dont elle était chargée.
Si, dix siècles plus tôt, on l'eût vue s'agrandir,
L'horizon des Césars pour elle eût pu s'ouvrir :
Mais les jours sont comptés, l'humanité s'avance,
Et ce qu'un siècle a fait, nul ne le recommence.
18 LES NOUVELLES OLYMPIENNES.
Dieu seul peut imposer par un arrêt du sort
L'union de Calmar aux majestés du Nord ;
Stockholm à ses destins enchaîne un peuple frère,
Le noble sang d'Odin devient humanitaire,
Et renonce aux plaisirs du Walhalla chanté,
Préférant à la mort la sage liberté.
L'Allemagne grandit comme un chêne robuste,
Notre siècle sera pour elle un siècle auguste ;
Les aigles des faucons se feront obéir,
Et monteront d'un vol plus haut vers l'avenir.
Le Batave nous suit, et le Belge nous aime.
Des deux peuples unis sous un seul diadème,
L'un laboure la mer, l'autre sculpte l'airain,
L'un aimant l'art autant que l'autre aime le gain.
L'Italie a suivi le Christ comme Lazare,
Et comme Enée elle a vu de près le Tarlare ;
Mais elle est immortelle, elle est sainte et vivra.
La parole historique ainsi s'accomplira :
Depuis les Apennins jusqu'à l'Adriatique,
Aussi puissant qu'au temps de Rome république,
Après avoir reçu les leçons du destin,
Nous verrons reverdir le bel arbre latin.
Parmi des peuples faits pour goûter la concorde,
Le Croissant a jeté la pomme de discorde ;
Trop fiers, les Turcs ont dédaigné l'Occident;
Us ont croisé les bras sur l'abîme grondant,
Ils ont laissé rouiller le noble cimeterre
Et du sang des chrétiens n'ont plus rougi la terre.
CARTE D'EUROPE. 19
En oubliant leur force ils ont perdu leurs droits.
Et maintenant ce grand lion est aux abois ;
Le lion des Sélims se tapit dans son antre,
Les fils de Bajazel se couchent sur le ventre,
Et l'on entend monter un long rugissement
Qui trouble Mahomet lui-même, au firmament.
La paisible Heh7étie offre un touchant modèle
Du bonheur que la paix peut couvrir de son aile :
Elle aime mieux fleurir que grandir, et sourit
Douce, comme l'oiseau qui chante sur son nid.
L'Espagne a des destins que la nuit enveloppe;
Mais la France est la croix de l'honneur de l'Europe !
SADOWA
' The bayonet-pierces and the sabre cleavês, ■
And human .livcs are lavish'd every -where, '
As the yoar closing whirls the scarlet leaves
When the stripp'd forest bows lo the bleak air
And groans; .
BYRON.
Avec le sabre, avec le boulet qui mutile,
Deux grands peuples se sont égorgés vaillamment.
•Les heures ont passé sur eux d'un pied agile,
Lés martyrs dans la mort trouvent l'apaisement.
Nous avons vu cela, nous, le peuple de France,
D'un coeur ému, d'un oeil triste et mouillé de pleurs;
Attendant,qu'une, voix crie au-'ciel : Délivrance!
Et que Dieu mette un terme à toutes ces douleurs.
22 LES NOUVELLES OLYMPIENNES.
Nous avons vu cela du haul de nos collines ;
Nous avons vu cela du fond de nos vallons ;
Nous avons vu des fronts qu'on couronnait d'épines,
Des âmes qu'on liait aux bouches des canons !
Nous avons vu cela d'un oeil triste et sévère ;
Nous avons vu cela d'un regard courroucé ;
Disant : Quelle marâtre avons-nous donc pour mère?
Elle égorge son fils après l'avoir bercé.
Nous ne le verrons plus, s'il plaît au Dieu suprême !
Ce sera le dernier des carnages humains.
Nous garderons la foi d'un père qui nous aime ;
Nous laverons ce sang qui nous tache les mains !
Nous dirons : Les enfants du laboureur paisible
Ont des bras désormais sacrés pour le pays ;
Nous leur donnons la vie et non la mort pour cible ;
Qu'ils rendent l'abondance et la joie au logis.
Qu'ils aillent par les monts, qu'ils aillent par les plaines,
Conduisant leurs troupeaux ou paissant leurs brebis ;
Qu'ils reçoivent des vents les plus douces haleines,
Qu'ils fassent de la terre un fécond paradis !
Car les temps sont passés des luttes héroïques ;
Les ogres sonl déchus, ainsi que les géants ;
SADOWA. 23
La magnanimité plaît à des coeurs stoïques :
Nous n'avons plus de goût aux contes effrayants.
Nous voulons le travail qui féconde et qui prie ;
L'amour qui réunit lous les faisceaux épars ;
Nous voulons la grandeur sainte de la patrie ;
Nous appelons Minerve et nous repoussons Mars !
Vous entendrez nos voeux, Souverains de la lerre !
Si haut que vous soyez, nos cris vous atteindronl !
Nous dirons : Loin de nous la discorde et la guerre !
Dans l'âme, amour; justice au coeur et palmée au front :
Marchons vers l'avenir. Luttons par le génie !
Laissons le sang humain couler sous le ciel bleu
Dans les coeurs généreux des fils de la patrie :
Soyons justes et bons, ainsi qu'il plaît à Dieu !
Et vous exaucerez nos ferventes prières,
Et vous ferez du glaive avec honneur porté
Un coutre de charrue âpre à mordre les pierres
Des champs, où le blé vert croît pour l'humanité!
Et vous réserverez, dans le monde où nous sommes,
Ainsi qu'un noble exemple offert à tous les coeurs,
Le bronze des canons aux bustes des grands hommes
Qui des erreurs des temps seront sortis vainqueurs !
24 LES NOUVELLES OLYMPIENNES.
Toute guerre appauvrit. La paix est la richesse.
La paix est le lien ferme des nations ;
Laissez-lui déployer ses ailes de déesse
Au-dessus de l'orgueil et des ambitions.
Car vous ne savez pas tout ce qu'elle peut faire !
Car vous ne savez pas quel sort est réservé
Au monde devenant un jour humanitaire, -
El s'il n'atteindra pas plus haut qu'il n'a rêvé '.
Qui donc a pénétré tes plans, ô Providence?
Qui de vous au destin peut jeter un défi?
Qui peut verser le sang avec indifférence?
Quelle lulte au bonheur d'un grand peuple a suffi?
Oublions les Romains, les Mèdes et les Perses.
Souvenons-nous d'Abel et renions Caïn :
Un seul tronc peut, porter bien des branches diverses,
Mais tous les fils d'Adam vivent du même pain.
Dieu seul dans l'infini peut tracer des frontières
Qui dans l'éternité ne varieront jamais ;
Mais le temps a toujours renversé les barrières
Que la force opposait aux progrès de la paix.
L'homme bâtit l'instable, et Dieu fait l'équilibre;
11 sait déconcerter.les plans les plus profonds;
SADOWA. 25
Et quand d'un peuple esclave il fait un peuple libre,
Nul oeil ne voit au ciel la flamme des canons.
Vaincre par la sagesse esL-il si difficile,
Que l'homme des engins meurtriers ait besoin ?
La raison dans nos coeurs n'a-t-elle point asile ?.
Des jours que nous rêvons sommes-nous donc si loin?
Ne sortirons-nous donc jamais du moyen âge?
Et serons-nous toujours ou bourreaux ou martyrs?
Avons-nous des tyrans accepté l'héritage ;
Les guerriers ont-ils seuls droit à nos souvenirs?
N'avons-nous pas vaincu notre hôte féroce ?
Tous nos travaux passés sont-ils sans résultat?
L'homme doit-il toujours rugir comme un molosse,
Faisant de l'homicide une loi de l'État? .
Le fds de Dieu n'est-il qu'une hèle de proie?
N'avons-nous que ces jeux sanglants pour tout plaisir?
Nos enfants,'rougissant d'une semblable joie,
De lire nos exploits n'auront pas le loisir !
Il en est temps encor, suivons une autre route !
Nos destins sont en nous : tranchons-les d'un seul mol.
Il n'est en tout chemin qu'un premier pas qui coule,
La discorde ésl en bas, la sagesse est en haut !
26 LES NOUVELLES OLYMPIENNES.
Montons vers l'éternel et vers l'impérissable!
Montons vers la lumière et la fraternité !
Montons vers la concorde à jamais adorable !
Montons vers la justice et vers la liberté !
Entendons-nous enfin. Ne sommes-nous pas frères?
Tranchons nos différends par un aimable accord.
Laissons à la raison des droits si nécessaires,
Renonçons au vieil homme, implacable, qui mord.
Renonçons à la faux brutale qui moissonne
Nos générations ainsi que des épis ;
Réglons nos différends sans égorger personne,
Ne soyons pas toujours les frères ennemis.
La guerre était un fait divin et nécessaire
Quand l'homme, ayant deux bras, n'avait pas de cerveau,
Et vivait dans les bois, farouche et solitaire,
Affamé comme un loup, craintif comme un blaireau.
Ces temps sont loin de nous ; notre race s'élève,
Grandit par la science et par la liberté ;
Nous faisons du compas l'adversaire du glaive,
Nous disons à la force : Aide la vérité !
Nous cherchons la raison de tous les phénomènes;
Nous atteignons la cause en calculant l'effet;
SADOWA. 27
Nous n'avons plus d'orgueil, nous n'avons plus de haines,
Nos travaux ont le bien infini pour objet.
La force n'est plus rien pour nous qu'une servante ;
La sagesse divine est maîtresse au logis ;
Nous préparons une ère ailée et triomphante
Où les vieux préjugés ne seront pas admis.
Il faut vous reléguer aux pays des chimères,
Duels des nations ! séculaire attentat !
Chassons les vieilles moeurs ! chassons les vieilles guerres l
Et faisons de la paix .une loi de l'État.
Car la guerre, étonnant paradoxe des âges,
Est la convention attachée au débat ;
Changeons ce pacte fait pour des peuples sauvages,
Et sachons rédiger un plus noble contrat.
Quoi? des soldais tués! des canons qu'on encloue!
De rapides coursiers hennissant dans la mort !
Des cadavres gisant dans la neige ou la boue,
Des généraux glacés par les bises du Nord !
Sont-ce donc là les fruits de vos veilles sublimes?
Philanthropes, penseurs, artistes .et savants.
Bravez-vous ces mourants? acceptez-vous ces crimes?
Riez-vous de ces cris que vous portent les vents ?
28 LES NOUVELLES OLYMPIENNES.
Non'.'vous pleurez! Ce sorti vos fils! ce sont vos frères!
De sagaces esprits et d'intrépides coeurs,
Qu'on enferme aujourd'hui dans les draps mortuaires,
Sous les yeux attendris de leurs pâles vainqueurs.
EsL-ce donc nécessaire au bien de la patrie?
Nous ne le croyons plus, nous ne le voulons pas.
Pour que la vérité nous aime et nous sourie,
Il faut laver ce sang qui fume sous nos pas.
Ah ! si pour le grand but où la foule en silence,
Tend par un séculaire el redoutable effort ;
Si, pour franchir la mer où notre flotte avance ;
Si, pour chasser la nuit ; si, pour dompter le sort ;
Si, pour monter plus haut sur l'échelle qu'on nomme
Le progrès qui s'élève et qui nous mène à Dieu ;
Si, pour voir de plus près les astres du ciel bleu,
Il ne vous fallait rien que le trépas d'un homme :
Quelqu'un vous montrerait', quand la moisson s'apprête,
Quand Dieu, réalisant vos rèvcs«adorés,
Vous laisserait franchir le seuil des cieux sacrés,
Comment, pour son pays, sait mourir un poëtc!
Octobre 18GG.
AUX AMIS DES PAÏENS
LA LOI NOUVELLE
Su whal signiiies wishiug
And hoping l'or bellcr limes?
We may make thèse limes bélier;
If \vc beslir ourselvès.
BENJAMIN FRANKLIN'
I
Vos reproches longtemps ont paru nous confondre,
Du Présent accusé l'avenir doit répondre.
Nous sommes au rond-poinl d'un chemin inconnu,
Taillé dans le granit et dans le rocher nu
50 LES NOUVELLES OLYMPIENNES.
Far l'effort incessant des volontés humaines.
Ici, taché du sang que répandent les haines,
Là, brillant des fanaux qu'illumine l'amour.
Ce chemin sort de l'ombre et veut monter au jour.
L'ouragan l'a creusé de toutes les manières,
Les temps l'ont balafré de profondes ornières ;
Des générations qui portaient les fardeaux,
Hier, à l'horizon, on voit blanchir les os.
Qui voudrait remonter les jours et les distances,
Verrait devant ses yeux se dresser les potences
Que l'histoire raconte et que l'on ne croit plus.
11 entendrait monter les soupirs superflus
Des justes renfermés vivants dans l'oubliette.
Il verrait du bourreau grandir l'a silhouette,
Et la torture, spectre effrayant et lointain,
S'asseoir auprès du juge et lui tendre la main,
Tandis que la vertu, pâle et triste victime,
Saigne, cl, les bras tendus, pleure au bord de l'abîme !
11
Ce temps vous fait envie? Eh bien, retournez-y !
Vos voeux rétrospectifs n'ont plus de place ici.
Nous marchons en avant, vous marchez en arrière.
Vous voulez l'ombre, et nous, nous voulons la lumière.
Vous voulez le passé, nous voulons l'avenir.
En vain nous dites-vous que ce temps doit finir,
LA LOI NOUVELLE. 31
Et que nous rentrerons dans la poudre commune :
Nos travaux survivront! Notre pensée est une.
Nous voulons le progrès, nous voulons le meilleur ;
Nous sommes le bouton qui demande la fleur ;
Nous sommes le vaisseau qui demande la voile,
Et de notre soleil nous faisons une étoile !
Nos oeuvres parleront à la postérité
De notre hardiesse et de notre équité.
. Elle verra nos pas et baisera nos traces.
Elle s'applaudira de nos mâles audaces ;
Et suivant les sillons que nous aurons tracés,
Cueillera les épis des champs ensemencés.
El vous ne pouvez pas partager notre tâche :
Le passé vous retient, l'avenir nous attache.
Plus vous reculerez, plus nous avancerons.
Portant le crépuscule et l'aurore à nos fronts,
Montant et descendant le fleuve de l'histoire,
Vous, regagnant la source, et nous cherchant la gloire,
Estuaire que Dieu prépare au genre humain :
Frères, séparons-nous et serrons-nous la main.
Car nous ne voulons plus des Cyrus, des Cambyscs,
Des âmes de héros, des conquêtes éprises ;
Des triomphes, des chars, des jeux et des licteurs,
Des Forums encombrés des toges de rhéteurs ;
Des Tarquins oubliés dans les champs de Régille
D'un peuple pour la paix et pour les arts, stérile ;
Des affranchis prenant l'or de toutes les mains,
32 LES NOUVELLES OLYMPIENNES.
Do 1.1 ruse des Grecs el du droit des Romains ;
Des Syllas, des Césars, des Nérons, des libères,
Des vieux us abolis, des rapines, des guerres ;
De la proscription el de l'assassinai,
Du vélo des tribuns, des lerreurs du sériai :
Fantômes qu'au collège on doit mellre à la porte,
Et que nous déclarons aujourd'hui lettre morte !
111
Maîtres ! il fut un temps où vous aviez raison ;
Où ces antiquités étaient de leur saison.
Si j'ai bon souvenir, c'était le moyen âge.
Que, devant Cbilpéric, Sylla même surnage;
Que le docle Àlcuin épèle Cicéron :
Ennius, ïérence, Hirtius ou Yarron,
Aristote d'un siècle où la science élait vide ;
Que l'aimable Eginhard se souvienne d'Ovide ;
Qu'on admire César en l'ace de Capel ;
Que.dans le vasle champ où l'esprit humain pail,
On prenne les épis les plus beaux dans la gerbe
Qu'offre le passé sombre à l'avenir superbe :
C'est le droit, c'est la loi, le devoir du penseur,
Des oeuvres du passé sublime moissonneur.
C'est à lui de Iresser les blucls en couronnes,
Et de jeter des fleurs sur le velours des trônes ;
LA LOI NOUVELLE. 35
D'empêcher que le sang touche les fleurs de lis,
Et d'opposer Trajan magnanime à Glovis.
IV
Mais nous ne voulons plus de l'histoire des princes
Qui répandent le sang à flots sur les provinces.
Nous oublions l'époque où, jouant au César,
Le vainqueur attelait le captif à son char :
Triomphe bestial, bon pour le temps antique,
Lutte de portefaix sur la place publique!
Le passé nous l'ail peur, mais ne nous tente pas,
Et nous nous réservons pour de plus,beaux combats!
Le champ de l'univers s'ouvre à notre génie.
Nous voulons pénétrer la divine harmonie
Des saintes lois que Dieu donne à l'humanité;
Nous vivons pour le droit et pour la vérité !
Nous sommes les soldais des nouvelles phalanges,
Nous voulons que l'esprit humain sorte des langes,
Conquière la nature et soumette le sort.
Nous jetons notre gant de bataille à la morl.
Nous voulons être heureux, fiers, libres et justes.
Notre esprit a du goût aux problèmes augustes ;
Nous aimons la concorde et nous voulons la paix !
L'humanité jadis était un bois épais,
54 LES NOUVELLES OLYMPIENNES.
Plein de houx épineux cl de roches agrestes,
De fauves, de marais, de brouillards et de pestes,
Où le serpent sifflait, où le tigre rôdait,
Où dans la nuit profonde et triste on entendait
L'homme mêler sa voix aux hurlements des bêtes.
C'était le temps des dieux, des rois et des conquêtes !
Le temps du sang versé, le temps du droit vaincu.
Lès hommes de ce temps ont déjà trop vécu !
Leur tâche était la guerre, et leur vertu la force.
L'humanité d'alors, chêne à la rude écorce,
Voulait des bûcherons. Elle veut des penseurs.
Les peuples ennemis sont les nations soeurs.
Nos héros sont les grands vainqueurs de la nature,
Qui de vos demi-dieux dépassent la stature.
Notre Achille est Newton ! notre Ajax est Franklin !
Ils ont la palme au lieu du glaive dans la main.
Us ont volé plus haut que l'aigle vers son aire ;
Et des mains de Dieu même arraché le tonnerre !
Ils s'attaquent à tout ce qui n'est pas le bien,
Le beau, le vrai, le juste. Ils ne respectent rien
De ce qui n'a pas droit au respect de l'histoire.
Ils ne se courbent pas même devant la gloire
El les autels bâtis par la crédulité :
Leurs genoux ne sont faits que pour la vérité!
Ils disent : Non! au doute, et Non! à l'ignorance.
Us affirment la foi, mère de l'espérance,
La charité céleste et la fraternité,
El de la vertu seule ils n'ont jamais douté!
LA LOI NOUVELLE. 35
Ils marchent en avant, les yeux dans l'invisible,
Bandant l'arc et lançant leur flèche vers la cible.
Souvent touchant au but, et déviant parfois.
Un mot dans l'âme : Il faut! .un mot au coeur : Je crois !
Bien plus que vos héros, sans crainte et sans reproche.
N'ayant pas peur de Dieu lorsque d'eux il s'approche,
Ne baissant pas les yeux, ne courbant pas le front,
Dépassant la nature et dédaignant l'affront.
Un pour tous ! tous pour un ! Unité de la foule.
Un lien fraternel à leurs esprits s'enroule, •
Leurs coeurs à l'unisson battent du même amour.
Leurs yeux en même temps s'ouvrent au même jour.
Us sont les fils unis d'une seule famille ;
Le ciel n'a qu'un flambeau qui dans leurs regards brille :
C'est le flambeau que Dieu de son souffle anima '
V
Que devant ces héros s'agenouille Attila !
Que le fléau de Dieu cède à l'esprit de l'homme !
Que ces guerriers fameux que l'histoire renomme,
Alexandre, Pyrrhus, Thémistocle, Ànnibal,
Les sonneurs de clairon et les fils de Jubal,
Les mâles vétérans des antiques phalanges,
S'agenouillent devant la palme des archanges!
Que le glaive émoussé fasse place à l'esprit,
Et guerre M l'élément!
56 LES NOUVELLES OLYMPIENNES.
Pour que l'homme comprit
Sa mission parmi les races étonnées,
Frères ! il lui fallut plus de six mille années !
N'est-ce donc point assez? Quel cycle rêvez-vous?
Sur quel seuil ténébreux usez-vous vos genoux?
C'est vous qui n'avez pas la foi ni l'espérance !
C'est vous qui proclamez l'éternelle ignorance !
Vous qui doutez de Dieu ! vous qui répondez : Non !
C'est vous qui refusez la grâce et le pardon !
Vous qui nie» Jésus pour adorer Pilate,
Vous qui tendez le dos, demandant qu'on vous bâte !
Vous êtes les croyants du Dieu Terme : soldats,
Vous pensez qu'on peut vaincre en ne combattant pas !
C'est cette opinion, frères, qui nous divise,
Car nous n'admettons pas de borne en notre Église ;
Nous voulons l'infini pour lieu, loul simplement,
Et pour nous l'Eternel vit dans le mouvement.
VT
Donc nous nous séparons. C'est un fait nécessaire.
Vous faites du progrès votre bouc émissaire;
Nous en faisons la loi du pacte social.
Nous nous arrêterons quand finira le mal !
Nous irons jusqu'au bout du monstre, et l'anatlième,
Lâche devant la foi, s'enfuira de lui-même.
Nous ouvrirons l'énigjne ainsi que le fruit mùr,
LA LOf NOUVELLE. 57
Nous briserons le front du sphinx contre un mur.
Le talon de la Vierge ôtera la vipère.
Nous irons attaquer la bête en son repaire,
Nous couperons sa griffe et casserons sa denl.
Nous rirons des défis de l'abîme grondanl ;
Nous materons la vague en désarmant la nue;
Nous dénouerons les bras de la grande inconnue ;
Et sous les seins émus de l'immense beauté,
Nous verrons s'arrondir l'oeuf de la vérité.
C'est là notre destin. Guerre à l'X suprême !
Guerre aux équations de l'éternel problème !
Guerre à l'océan bleu ! guerre au ciel constellé !
Pour que l'élu paraisse un jour sous l'appelé,
Il faut qu'il dise à Dieu : J'existe! et qu'il le prouve.
L'esprit humain, vieil oeuf que la nature couve,
Eprouve le besoin d'éclore en paradis.
N'en déplaise aux discours des rhéteurs interdits,
On le trouve en avant, et non pas en arrière.
Le passé se nomme Ombre et l'avenir Lumière.
Le passé, temple étroit, par le temps effondré,
Tenait l'homme vivant, dans le monde, muré,
Sans force et sans audace, esclave de la chose,
Sans point d'appui solide où sa volonté pose :
Archimède manquant de levier dans le ciel,
Pour élever vers Dieu notre globe immortel !
Les temps s'ont accomplis. L'homme a trouvé sa voie.
58 LES NOUVELLES OLYMPIENNES. .
Ce long enfanlcmenl doit finir dans la joie.
F/esprit humain n'est plus ce risible foetus
Qu'on amusait par à, qu'on effrayait par us.
Il perd le souvenir des lointaines harangues,
Et des orateurs grecs il redoute les langues.
Il veut qu'on parle moins et qu'on agisse mieux.
Il dit que Cicéron lui-même se fait vieux,
Et que Molière avait plus d'esprit que Térence.
Il goûte l'ambroisie et la trouve un peu rance.
Ses yeux sonl, dirigés vers un autre horizon :
Il supprime la force et cherche la raison'
De l'aoriste au présent, telle est la différence.
L'esprit de l'homme est fait pour vaincre l'ignorance,
El son coeur pour trancher le noeud sombre du mal.
11 doit trouve]- la fin de son thème natal,
Discuter un par un les termes du problème.
Diminuer le poids de l'antique anathème.
Afin que devenant à son père pareil,
L'homme, ainsi que Dieu, monle au delà du soleil !
Vil
Devanl l'effort commun des nations toul cède.
Les lyrans sonl. finis. Chacun a besoin d'aide.
Plus de joie égoïste et plus de plaisir bas.
Plus d'aveugles suivant le voyant pas à pas.
LA LOI NOUVELLE. 39
Sur les fronts dépouillant leur primitive écorce,
Plus d'erreur renouant sa chemise de force.
Plus de système étroit enchaînant l'univers,
Les coeurs sont agrandis et les cieux sont ouverts.
On calcule, on essaye, on cherche, on trouve, on tente.
Vers tous les horizons l'homme porte sa tente.
Bras, il produit le bien ; tête, il produit le vrai.
Tantôt c'est réussite, et tantôt c'est, essai.
Qu'importe? Il lui suffit d'avancer sur sa route.
L'antique antagonisme est en pleine déroute.
L'esprit païen n'a plus d'asile en nos cités
El se cache aujourd'hui dans les lieux peu hantés.
Le dôme disparaît avec la basilique,
L'esprit humain n'est plus un arc aigu gothique;
11 tend vers le plein-cintre enfermant l'infini !
L'obstacle de l'espace est enfin aplani;
L'axe du monde Gloire a déplacé son pôle,
La jeune humanité porte sur son épaule
Un char nouveau créé par le génie humain
Kl secoue en marchant des palmes dans sa main !
Laissons-la s'avancer, radieuse et sereine,
Vers la vérité pure, unique souveraine !
Laissons-lui déployer ses ailes dans le temps,
Lutter avec les sorts et les vents.inconstants,
Enchaîner sous ses freins l'impuissante matière
Et des siècles échus renverser la barrière.
Laissons-la, devançant nos pas dans son essor,
40 LES NOUVELLES OLYMPIENNES
Préparer pour le monde un nouvel âge d'or. .
Que la tache de sang des pères soit lavée,.
Que la loi d'anathème à son tour soit levée,
Que d'une âme épurée et d'un coeur innocent
Caïn, aux pieds d'Abel, tombe reconnaissant!
A M. BOUR
Désormais, Edmond Bour a son rang fixi-
près dos maîtres. ]1 no s'agit plus d'un jeune,
homme donnant des espérances, mais d'un
grand géomètre <pii a lenn les promesses
brillantes de sa jeunesse.
(I.IOUVIIXE.)
Père! à ton fils ravi nous dressons un aulol.
Porc! la mort n'est rien quand l'homme est immortel.
La sainte loi de Dieu triomphe du mystère,
Et l'on gagne le ciel en éclairant la terre.
Lorsque ton fils vivait, il était descendu.
Il triomphe aujourd'hui, mais il n',estpas perdu ;
Il vit ailleurs. Parmi les faces de lumière,
Hors de la pesanteur sourde de la matière,
Hors des horizons bas qui pesaient sur son'front;
HOÏ-S du mal, hors des nuils, du temps et de l'affront
42 LES NOUVELLES OLYMPIENNES.
Que l'esprit, horné fait à notre âme infinie.
Hors de nos bruits confus, il perçoit l'harmonie
Que son puissant cerveau devinait ici-bas.
11 a troué le ciel du bout de son compas
Et fait sa place au sein des célestes phalanges,
Avec la vérité, le glaive des archanges !
Nous ne le pleurons plus, père, nous l'admirons ;
Et si Dieu le permet, père, nous le suivrons.
11 était notre frère, il sera notre guide.
Chacun dans notre sphère et notre tâche aride,
Nous aurons sa vertu présente à nos esprits.
Nous aimons l'idéal dont il était épris,
El nos travaux rendront hommage à sa mémoire.
Son coeur chaste a choisi pour épouse la gloire,
Et la tombe a scellé leur hymen éternel :
L'homme à qui plaît la terre est indigne du ciel.
L'amour du vrai devait briser ce coeur stoïquc,
El sa vie attendait une mort héroïque!
Ah ! la vie est un rêve; et la mort un réveil.
L'être crépusculaire, aspirant au soleil,
Se meut, inerte et sourd, aux vérités divines.
Pans de honteux besoins sa vie a des racines,
tët de vils appétits luttent dans son cerveau.
Il habite au dedans de lui-même un tombeau
Que la lumière à peine effleure à la surface.
C'est un enseveli qui peut changer de place,
Un forçat soulevant le boulet du destin,
A M. BOIJR. ■ 4:
Sails trêve ni repos, el du soir au malin.
Sa conscience obscure ou s'irrite ou lâlonne,
Et des arrêts du sort à chaque instant s'étonne ;
L'ignorance est son prêtre, et la crainte est, son Dieu.
L'intelligence humaine erre sans feu ni lieu,
Disant : Non ! à la foi ; disant : Je crois ! au doute ;
Cherchant sa voie à tous les angles de la route,
Et barrant le chemin à la Divinité,
Troupeau confus chassé par la nécessité!
Dieu connaît les chemins qu'il fait suivre à nos âmes.
Jamais sa main n'enlève une vie à nos trames,
Ainsi qu' un écolier dans sa tâche troublé,
Sans que soil fi! entier soit d'abord enroulé
Sur un inonde meilleur, sous une loi plus douce.
Le mieux attire alors que le bien nous repousse,
Car le bien d'aujourd'hui, c'est le mal de demain.
L'homme sent devant lui, quand il étend la main,
Des rayons frémissants glisser dans les ténèbres ;
Il voit diminuer l'horreur des nuits funèbres ;
Des douleurs qu'il subit il garde la clarté,
Et marche en trébuchant vers la Divinité. *
Tous les maux d'ici-bas sont les degrés célestes.
Les démons embusqués sur les routes funestes,
Sans qu'ils s'en doutent sont les archers du ciel bleu,
Car l'homme sans le mal est impossible à Dieu.
L'homme, terme moyen, qu'il s'élève ou qu'il sombre,
Porte comme un bandeau l'équation de l'ombre ;
Entre la bête et l'ange, il garde le milieu.
44 LES NOUVELLES OLYMPIENNES.
Il méprise la terre, il redoute le feu :
L'élément le domine, el le chasse, el le règle.
Il se débal en vain sous la serre de l'aigle ;
L'âpre fatalité le conduit par la main,
Le grain de l'inconnu germe sur son chemin.
Auvent, de l'infini, d'où sortent les vertiges,
Tous les épis du sorl se courbent sur leurs liges ;
Nul ne suit le chemin qu'il s'était, réservé :
La réalité fuit vers l'idéal rêvé ; *
L'ébauche sorl du moule en brisant l'enveloppe,
Et dans l'éther serein el pur se développe!
Ainsi ce fils, ainsi ce frère, ce penseur
A choisi dans le ciel la vérité pour soeur :
La preuve de l'amour est le don de la.vie.
Ils sont unis. Qui peut douter? qui donc, envie
La froide éternité muette du néant?
Qui donc voudrait plonger dans l'abîme béanl,
Morl, à tout souvenir, sourd à toute parole?
Même au désespoir sombre où l'âme se désole,
Même à l'flpre douleur, aux étreintes du feu ;
Qui donc ici voudrait s'évanouir à Dieu?...
Ah! le ciel est trop beau pour que la vertu doute,
Croyons-le. Ce penseur aura choisi sa roule
Hors de nos chemins creux", hors de nos longs sentiers,
Où les brillants esprits succombent les premiers.
Son destin est trouvé, sa planèle est conslruile.
A M. BUUIl. 45
L'ange plane aujourd'hui sur la forme détruite'.
Usé meut sans effort, il comprend sans travail :
Dieu, quand il rend la vie, éternise le bail.
L'expiation fait place à la récompense,
L'être vole, entend, voit, admire, adore et pense !
L'expiation?... car ton fils fut criminel
Comme le sont parfois les anges dans le ciel :
Criminel par amour, criminel par noblesse,
En voulant échapper aux lois de la faiblesse,
Prendre place parmi les esprits immortels,
Planer trop au-dessus des têtes des mortels ;
Et le péché commis par ce penseur austère
Fut d'avoir préfère la science à son père.
A LA CITÉ
lie aux lianes de granit, arche brumeuse el, sombre,
Toujours debout, malgré le choc bruyant des flols,
Des atteintes des hommes el des siècles sans nombre,
Immobile navire, où sont les matelots?
Où sont tes passagers, où sont les capitaines,
Tes aspirants joufflus, tes agiles gabiers,
El les mousses grimpant à tes vergues hautaines ;
Tes sabords menaçants, tes rudes canonniers ?
Où donc est ta boussole et le pôle immobile
Oui te retient, fidèle au rivage français ?
Où lu dors d'un sommeil si douxel si tranquille,
Q\\c lu ne pourras plus l'éveiller désormais?
48 LES NOUVELLES OLYMPIENNES.
Qui l'a dit de garder cette attitude fière,
Ce repos éternel que rien ne peut troubler;
De tourner vers l'Anglais ta proue aventurière,
De résister à tout vent qui pourra souffler?
Avais-tu donc déjà fait un si long voyage,
Que le temps fût venu de goûter le repos ;
Des rives de la Seine enviais-tu l'ombrage,
Les champs du paire, ou les clochettes des troupeaux?
Pris-tu nos peupliers pour des mats de navires?
Ton équipage eut-il soif du cidre normand ?
Des nymphes de la Seine as-tu vu les sourires
Qui t'ont fait oublier le monde en un moment ?
A quoi bon l'arrêter quand le lleuve propice
Allait le confier aux flots bleus de la mer?
Pourquoi la Providence eut-elle le caprice
De borner tes deslins à cet exil amer ?
Pourquoi, quand l'Océan allait l'ouvrir ses plaines,
Quanti l'univers allait dérouler devant loi
Ses merveilleux tableaux : pourquoi garder tes chaînes,
Pourquoi resler captif au lieu de.voguer roi?
Pourquoi, quand les oiseaux de passage, les cygnes, ■
Passaient à lirc-d'aile au-dessus des grands bois,
A LA CITE. 49
En t'invitanl à fuir ces champs, de l'homme indignes,
N'entendis-tu chanter que le vieux coq gaulois?
Pourquoi, lorsque César vinl avec ses cohortes
Etendre sur la Gaule un bras victorieux,
De Rome as-tu laissé fermer sur toi les portes ;
Pourquoi te rendre à l'homme, étant fille des dieux?
Pourquoi?... C'est que les cieux, les continents et l'onde,
Les montagnes, les noirs volcans de flamme épris,
Allas même portant sur chaque épaule un monde,
N'avait rien à t'offrir d'aussi grand que Paris !...
6 avril 1864.
A ELLE
Quoi! vous me demandez si je vous suis fidèle ;
Quel crime ai-je commis pour que vous en doutiez?
Ma musc, en vous voyanl, sent palpiter son aile,
Et mon coeur bondissant "vient se mettre à vos pieds !
Vous êtes mon espoir, vous êtes ma lumière,
Vous êtes mon bon ange, et je tremble en pensant
Que l'humide regard qui sort de ta paupière
Peut être recueilli par les yeux d'un passant !
Et que ce passanl-là peut quelque jour vous plaire,
"Qu'il me faudra pleurer, qu'il me faudra souffrir ;
Qu'il me faudra cacher ma douleur, et me taire,
Et que si vous l'aimez, il me faudra mourir.
52 A ELLE.
Car mon âme ne peut pas vivre sans votre àme ;
Car mon coeur ne peut pas battre sans volrc coeur ;
Parce qu'il est l'aulel dont vous êtes la flamme,
Parce qu'il est l'épi dont vous êtes la fleur!
Parce que je ne puis pas vous être infidèle ;
Parce que nos destins, unis comme au ciel bleu,
La planète au soleil qui gravite auprès d'elle,
Tournent, comme la roue autour de son essieu !
Vous avez la beauté qui m'enchaîne et me lie ;
La bonté qui vaut mieux, la grâce qui séduit ;
Voire oeil a la douceur humble qui s'humilie,
Et brille comme un astre au front bleu de la nuil !
Parce qu'étant aussi bonne, vous êtes pure,
Parce que tout en vous est candide et charmanl ;
Parce qu'en vous voyant toute flamme s'épure,
Parce que l'on devient meilleur en vous aimant !
Parce que vous savez qu'une femme doit dire
Une douce parole au courage abattu ;
Parce que vous savez pleurer mieux que sourire,
El faire de l'amour une douce verlu !
Dûceiiiln-u 18(i'2.
HOMO DUPLEX
i
L'homme, acteur du profond mystère,
Marche, oiseau tombé de son nid,
Appuyant ses pieds sur la terre
Et sa tête sur l'infini.
Il voit, pareille au crépuscule,
L'aurore poindre à l'horizon :
Un toit du corps est la cellule,
Un ciel de l'âme est la maison.
11 respire l'air où palpite
L'ùme éternelle du grand tout ;
54 LES NOUVELLES OLYMPIENNES.
Il sait que la terre est petite,
Et que le ciel s'étend partout.
11 tient à la voûte azurée
Par un fil invisible ici :
Son esprit veut, son âme crée,
Car son âme est soleil aussi !
Sa nature est insaisissable,
11 luit en son coeur un jour pur ;
Si par l'argile il touche au sable,
Par l'idée il touche à l'azur !
L'ombre, de ses pieds geôlière,
Dessine la forme ici-bas ;
Sa tête en haut prend la lumière
Dont Dieu daigne éclairer ses pas.
Son corps est la tige d'un' arbre
Qui fleurit en toute saison ;
Son front portant des fruits de marbre
A l'amour doit sa floraison.
Comme un esquif il nage et flotte
Au gré d'un invisible aimant,
Ayant la raison pour pilote
El l'infini pour élément.