Les ouvriers et M. de Châteaubriand, ou lettre d

Les ouvriers et M. de Châteaubriand, ou lettre d'un compagnon charpentier à ce dernier. Au profit des victimes des 27, 28 et 29 juillet . (Signé : J.-B. M., compagnon charpentier.)

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38 pages

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librairie centrale, au Palais-Royal (Paris). 1830. France (1830, Révolution de Juillet). In-8 °. Pièce.
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Ajouté le 01 janvier 1830
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Langue Français
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LES OUVRIERS
ET
M. DE CHATEAUBRIAND.
IMPRIMERIE DE PIHAN DELAFOREST (MORINVAL),
RUE DES BONS-ENFANS, N°. 34.
LES OUVRIERS
ET
M. DE CHATEAUBRIAND,
ou
LETTRE D'UN COMPAGNON CHARPENTIER
A CE DERNIER.
AU PROFIT DES VICTIMES
DES 27, 28 ET 29 JUILLET.
« Quelque éclatante que suit une action ,
» elle ne doit pas passer pour grande lors-
» qu'elle n'est pas l'effet d'un grand des-
» sein, »
LA ROCHEFOUCAULD.
PARIS.
A LA LIBRAIRIE CENTRALE, AU PALAIS- ROYAL ;
ET CHEZ TOUS LES MARCHANDS DE NOUVEAUTÉS.
J. B. M. - AOUT 1830.
LES OUVRIERS
ET
M. DE CHATEAUBRIAND,
LETTRE D'UN COMPAGNON CHARPENTIER
A CE DEBINER.
MONSIEUR ,
C'est sans doute une témérité grande à moi de
me mêler d'écrire et surtout à un homme tel que
vous , qui êtes, m'a-t-on dit, auteur de si beaux
ouvrages. Vous avez vu beaucoup de pays, et je
n'ai jamais fait que mon tour de France ; vous avez
été ministre, vous avez rédigé des ordonnances
et des discours superbes, je n'ai jamais fait que
les comptes des ouvriers que je dirigeais chez
mon maître, rue des Marais, au faubourg Saint-
Antoine , et écrit quelques lettres à mes père et
mère ; tout cela c'est bien peu de chose en com-
paraison de vous, savant estimable et estimé !
Mais j'ai aussi depuis long-temps réfléchi sur la
règle et le compas qui me servent tous les jours.
et naturellement ces outils ont jeté, par compa-
raison et par analogie, quelque mesure et quel-
que rectitude dans mes idées.
Bien que je ne paie pas un sou de contribu-
tions , que je ne prétende jamais à être même
un mince électeur, je ne m'en crois pas moins
un citoyen et un véritable citoyen.
Et puis, voyez-vous, ça ne paraît rien à des
gens comme vous , qu'un tour de France ; ce-
pendant ça ne vous dégourdit pas mal un homme.
Il est vrai que quand je sortis de mon village ,
j'étais passablement lourd et hébété. Je savais
tout juste un peu lire, écrire et manier ma bi-
saiguë ; mon père n'était qu'un journalier à vingt-
cinq sous par jour ; mais en voyant le monde ,
je me suis un peu formé, et quand j'ai été reçu
compagnon, je me suis trouvé quelque chose.
Quand j'ai gagné quatre francs par jour, j'ai pris
un maître de français, et j'aurai la satisfaction de
vous écrire sans faire de fautes d'orthographe.
Depuis cette petite addition à mon éducation,
j'ai lu, beaucoup lu. Avec les livres , je me suis
fait un peu littérateur, un peu moraliste, un peu
philosophe, et en combinant tout cela avec la
lecture des journaux, je me suis trouvé au ni-
veau de la politique du jour.
J'ai admiré la loyauté et la sévérité de bonne
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foi du COURRIER FRANÇAIS , la haute et profonde
littérature des DÉBATS, l'allure hardie et spi-
rituelle du FIGARO, la marche grave et riche
d'espérances du JOURNAL DE PARIS, l'adresse du
CONSTITUTIONNEL, et souvent je me suis diverti
avec les petits journaux.
Avec de l'attention et de la bonne volonté,
on se fait un petit bagage, et c'est avec ce même
bagage que j'entreprends de vous écrire sur votre
discours prononcé le 8 du présent à la Chambre
des pairs»
L'étonnante et rapide révolution qui vient
d'avoir lieu a encore relevé le sentiment de ma
dignité. La qualité d'homme libre enfin m'a sin-
gulièrement grandi à mes yeux. Non que je
m'abuse : je sens et juge ma position. Peut-être
n'aurai- je jamais réellement que la nue-propriété
de cette liberté que mon âme aspire de toutes
ses forces ; mais, vous le savez :
« Espérer, c'est savoir jouir. »
D'ailleurs elle ne sera peut-être point pour mes
enfans comme l'arche sainte au temps jadis qui,
selon moi, ne valait pas le temps qui se prépare.
A cette époque-là, les hommes n'étaient pas trop
unis, si je suis bien informé ; les rois ne trai-
taient guère mieux leurs peuples que Charles X
ne traitait les siens: Moïse était passablement
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fanatique et despote , David passablement liber-
tin, et la sagesse de Salomon n'allait guère jus-
qu'à prêcher d'exemple bientôt il y aura plus
de parenté entre les Français, si toutefois ils
continuent comme ils ont commencé.
Je me flatte vraiment que la liberté sera un
devoir qui aura incessamment tous les Français
pour compagnons.
J'entre en matière, M. le Vicomte.
Vous regrettez Charles X ! cela me surprend
dans un homme de votre portée d'esprit. La fi-
délité , pour être une vertu, m'avait semblé
devoir s'appuyer sur des vertus, et je crois que
vous seriez bien embarrassé de m'en signaler une
dans ce trop coupable roi.
Ce pauvre prince, s'embarquant aujourd'hui
pour je ne sais où, fait bien voir qu'il ne sympa-
thisait nullement avec nous : il semble qu'il ait
toujours pris ses mesures pour ne se rencontrer
jamais avec ses sujets.
Quand on s'est battu pour lui en 1792, il a
fui... il n'a reparu qu'après le combat que les
puissances étrangères coalisées avaient livré au
vainqueur d'Austerlitz pour le replacer sur son
trône. Couronné, il ne voyait, ne prenait conseil
que des tartufes, des jésuites, des esclaves ga-
lonnés, enrubanés, que la nation n'aimait guère
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et qu'elle se souvenait d'avoir proscrits pour son
salut. Averti par son peuple, il a fait le sourd
ou n'a répondu que par des fusillades et de la
mitraille. Quand ce peuple s'est insurgé, il a fui
encore, il a trahi ses défenseurs comme il avait
dédaigné toutes vos remontrances; il n'a su que
passer à l'ennemi et rivaliser avec Bourmont.
Vous direz, vous, qu'il y a du fatalisme dans
la destinée de ce prince et dans celle de sa fa-
mille; un peuple simple et sensible dirait qu'il y
a du guignon , moi, je dis qu'il y a ignorance ,
entêtement et méchanceté, pour ne pas caracté-
riser tout-à-fait un malheur qu'il faut toujours
encore un peu respecter, du moins dans les
termes.
Fouillez dans votre conscience, M. le Vicomte,
fouillez surtout dans le cerveau de ce. nouveau
Paria de ses propres faits, et, de bonne foi, je
doute que vous puissiez l'excuser.
Si l'on vous demande de l'esprit, de la prévi-
sion, de la sensibilité, vous répondrez : zéro. Si
l'on vous prie d'indiquer la bosse de la recon-
naissance, de l'amour paternel, zéro répondrez-
vous encore. Si l'on vous priait de dire s'il sut
observer ce qui l'entourait, entendre les bons qui
parlaient, zéro et toujours zéro sera votre refrain.
Il fut averti par vous, je le répète ; M. de Mar-
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tignac, tant tympanisé, et auquel nous devons
pourtant des améliorations dans la presse, la loi
d'élections, le promena, le fit bénir, et cette ova-
tion de voyage n'a fait que l'endurcir dans son opi-
niâtreté, dans ses entêtemens, ses ressentimens
même contre la nation; pauvre Charles X !
Je conçois votre âme, M. le Vicomte ; elle se
montre grande et noble, puisqu'elle cherche des
excuses et ne voudrait pas trouver de coupables;
mais que pourrez-vous jamais dire ou trouver en
faveur de gens qui n'ont jamais pu se corriger?
Je ne suis qu'un maître compagnon charpen-
tier ; mais j'ai toujours su juger le mérite et le
talent de mes maîtres ou de mes camarades; mais
j'ai toujours su deviner leurs motifs de plainte et
de cabale. Jamais un embaucheur ou débaucheur,
comme il vous plaîra de le nommer , ne m'a pris
sans vert, et pourtant je n'avais ni des ministres
ni des conseillers d'état.
Cet état de choses, résultat d'un aveuglement
si grand, a rappelé que l'insurrection était le pre-
mier et le plus saint des devoirs, et le peuple s'est
armé; il a combattu et vaincu en chemise, parce
qu'il peut se passer de veste et de redingote, mais
non de pain et surtout de liberté. Vous avez eu
la bonté de jeter quelques fleurs sur la tombe des
martyrs; mais ni moi ni mes camarades ne nous
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permettrons de les plaindre ; ils sont morts d'une
trop belle mort et en trop bonne compagnie—
Les lâches qui criaient bien haut ont survécu :.
« Je ne sais , de tous temps, quelle injuste puissance
» Laisse le crime en paix et poursuit l'innocence. »
Je ne pensé pas que lorsque les rois sont sur
le trône on s'amuse à les calomnier; il n'y fait
pas bon; ils sont trop bordés de flatteurs, de
trompeurs, de menteurs, d'adulateurs et de ca-
joleurs. Eh ! bien , ce roi qui n'avait des mains
que pour manier un fusil de chasse, de voix que
pour crier taio, taio ; d'oreilles que pour entendre
houlvari, le cerf est mort, il était dix cors ; ce
roi, dis-je, assistait pourtant au conseil, ses mi-
nistres lui ont quelquefois dit qu'il se passait de
certaines choses qui ne sentaient pas trop bon....
Tout juste alors, c'était la scène de M. Dimanche,
et à toutes les questions politiques il ne répondait
que par des mépris. Tu dieu, mépriser la voix
du peuple!...
Je sais bien qu'on lui parlait par-dessus tout
de révolutionnaires, de terroristes, de jacobins,
de républicains, de bonapartistes ; mais, de
bonne foi, il avait des yeux aussi, il pouvait
bien regarder, et ce n'était pas pour bayer aux
corneilles qu'on lui donnait d'une part vingt-
cinq millions, et que d'une autre on le laissait
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s'en procurer une trentaine et pins, et même faire
des dettes encore. J'ai fait pour mon maître plus
de mille courses de bonne volonté et sans intérêt
pour connaître les cours des bois, et ma con-
science y a gagné quelque chose qui la chatouille
agréablement aujourd'hui, plus agréablement
encore que sa reconnaissance : c'est son estime
et son amitié.
Qu'est-il résulté pour Charles X de toutes ses
écoules ? Ses greffes de chouans et de vendéens
l'ont jeté dans le lacs, et quand on en est venu
aux gros mots, c'est-à-dire aux coups de fusil,
ils l'ont abandonné, il n'a eu rien de mieux à
faire que de s'enfuir ; mon maître m'offre son éta-
blissement.
Des mépris, des coups de fusil, de la mitraille,
ne sont pas une compensation convenante pour
un peuple qui nourrit et entretient les plaisirs
comme le luxe des cours. Nous avons plus d'une
fois sifflé MM. les ministres, il est vrai ; mais ils
ont pris une cruelle revanche et la correction
était par trop forte. Nous, peuple, nous sommes
d'avis que du plomb poussé par un peu de poudre
fait une plaie plus dangereuse que quelques lazzis
ou que quelques épigrammes ; et puis, d'ailleurs,
ce n'était pas notre faute si MM. du portefeuille
étaient designorans ou de mauvais grammairiens.
J'ai entendu dire qu'il paraissait inconvenant
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à MM. nos gentilshommes de se trouver contre-
dits par des vilains qui avaient plus d'esprit
qu'eux ; mais est-ce encore la faute des vilains
si le ciel les a un peu moins maltraités que ces
messieurs et s'il leur permettait de penser plus
noblement qu'eux? Voyez, au reste, le grand
crime d'avoir osé dire à un ministre qu'il était
un sot, à un procureur du roi, un vil et passif
instrument ? Il fallait être bien irrévérencieux
pour dire au garde des sceaux Peyronnet qu'il
vivait pêle-mêle !
En bonne logique, M. le Vicomte, nos maîtres
ont mal raisonné : que leurs agens administratifs
et de justice nous pressurassent, nous vexassent,
ajoutassent noise à noise, cela pouvait passer
pendant quelque temps ; mais pour empêcher de
bonnes gens de se fâcher, il ne faut les battre
que modérément. Je ne sache pas que jamais un
prince ait pu acquérir la moindre gloire à faire
la guerre à son peuple ; Charette et Stofflet n'ont
été que d'exécrables héros, admirés seulement
par des factieux et des princes assez lâches pour
ne pas se battre pour leur propre cause, et Condé
et Gaston de Foix feraient horreur s'ils eussent
combattu contre leurs concitoyens. J'ignore si
sur ce point vous serez de mon avis, attaché
que vous êtes à la légitimité et aux moyens de la
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soutenir; mais; quoique charpentier, je suis tout
juste assez modeste pour penser que j'aurai pour
moi la grande majorité. Vous sentez qu'il m'est
bien permis d'avoir une opinion aussi bien qu'un
autre, et même qu'un ministre ou un roi. Ce
n'est pas chose si difficile que de penser quand
on a du bon sens, et je me sens de l'orgueil
presque, depuis que j'ai vu mes camarades les
ouvriers raisonner même mieux. Depuis l'exemple
du bon député breton, paysan si raisonnable,
la contagion s'est étendue ; je vais même plus
loin, en fait de politique : je crois voir qu'il y
a une très grande différence entre vous et un.
charpentier: vous ne pourriez point faire bien,
même une mortaise fort ordinaire, et je me
sentirais capable de donner un bon avis en fait
de lois. Je comprends parfaitement l'égalité de-
vant la loi, et j'ai horreur autant qu'un autre de
la prévarication des magistrats. Gagnant mon
pain à la sueur de mon front, je ne suis nulle-
ment le partisan des sinécures. Consommer sans
produire, avoir des bras et ne rien faire, me
paraît injuste, et une injure aux peuples autant
qu'un odieux fardeau pour eux. Supprimer le di-
vorce, me semble plus immoral que d'admettre
les séparations de corps, qui, indépendamment
d'un premier résultat scandaleux, en ont encore
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un qui outrage davantage, par la suite, la mo-
rale publique : les femmes en font toujours un
tout autre usage que les hommes. Je ne vois
point d'usurpation plus exorbitante sur la na-
ture et la création que la peine de mort. Un tri-
bunal composé de trois hommes, qui, à mes
yeux , ne font ordinairement qu'un seul et même
juge, ne m'inspire aucune confiance. L'inamo-
vibilité qui offre à des magistrats de l'avance-
ment dans des cours supérieures, n'est point à
mes yeux de l'inamovibilité. Une nation compo-
sée de trente-deux millions d'individus, ne me
paraît pas représentée par quatre cent trente dé-
putés. Je me permets de penser qu'après quarante
ans le ferment des passions généreuses peut com-
mencer à s'amortir, surtout devant une famille
nombreuse, l'aspect des places, des honneurs,
des distinctions, et la possibilité d'avoir part au
pouvoir et à un budget aussi considérable. On a
bien fait de réduire l'âge pour la députation à
trente ans; mais il aurait fallu compléter l'amé-
lioration en fixant l'éligibilité à 500 fr. La pairie,
par exemple, je ne la comprends point ; car je
ne devine pas de qui l'on peut être pair, quand
le premier principe du pacte fondamental est
que tous les citoyens sont égaux devant la loi, et
que pourtant il y a exception pour les pairs, en