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Les réunions publiques à Paris, 1868-1869. Edition 3 / [par M. Aug. Vitu]

De
149 pages
Dentu (Paris). 1869. France -- 1852-1870 (Second Empire). 1 vol. (96 p.) ; in-8.
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
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LES
RÉUNIONS PUBLIQUES A PARIS
1868 — 1869
PARIS — IMPRIMERIE DE DUBUISSON ET Ce, RUE COQ-HÉRON, 5.
LES
RÉUNIONS PUBLIQUES
A PARIS
1868 - 1869
PAR
AUGUSTE VI TU
TROISIÈME ÉDITION
Augmentée d'un Appendice contenant les Jugements et Arrêts
rendus à Paris en matière de réunions publiques.
PARIS
E. DENTU, LIBRAIRE-ÉDITEUR
Palais-Royal, 17-19 , Galerie d'Orléans
MAI 1869
AVERTISSEMENT
SUR CETTE TROISIÈME EDITION
La brochure que je réimprime pour la troi-
sième fois en deux mois est le recueil, sinon com-
plet, du moins exact et fidèle, des opinions et des
doctrines professées dans les réunions publiques
de Paris.
En attirant sur ces opinions et sur ces doctrines
l'attention de la majorité conservatrice, j'entends
par là les honnêtes gens qui sont en même temps
des hommes de bon sens, j'avais la conscience
de faire un usage utile de mon droit de publiciste
et de citoyen.
Je ne m'étais pas trompé. Le succès considérable
et, je puis le dire en quelque mesure inattendu,
du travail ingrat que j'avais entrepris, l'impression
profonde qu'il a produite sur tous les points de
la France, et dont je reçois chaque jour d'irré-
cusables témoignages, attestent que j'ai touché
juste. Le pays entier a tressailli devant cette
révélation des misères morales et des ambitions
malsaines qui fermentent dans certaines couches
de la société. Et, comme contre-épreuve de cette
- 6 —
émotion générale, les journaux et les hommes de
l'opposition de toute nuance se sont trouvés d'ac-
cord pour diriger contre une publication, qui bles-
sait leurs sympathies tant avouées que secrètes ou
déjouait leurs calculs, des attaques d'une violence
égale à leur injustice et à leur déraison.
Les premières ardeurs de la polémique se sont
jouées sur une question de forme. On reprochait à
la brochure de n'être pas signée. Je ne discuterai
pas longuement ce grief, Je me borne à reproduire
ici la lettre que j'ai adressée au Pays, journal de
l'Empire, et que ce journal a publiée dans son nu-
méro du 9 avril 1869 :
Paris, le 7 avril 1869.
Monsieur le rédacteur en chef,
Je viens d'avoir, aujourd'hui seulement, connaissance du
compte rendu d'une séance de la Jeune Gaule, publiée dans
votre numéro du 27 mars dernier.
Dans cette séance, je me trouve personnellement mis en
cause à propos d'une brochure sur les séances publiques.
Je ne m'arrrête pas aux jugements que les orateurs de la
Jeune Gaule se hasardent à porter sur ma personne et sur
mes convictions (1). Elles se défendent d'elles-mêmes.
(1) Voici les passages qui me concernent dans le discours
prononcé à la réunion de la Jeune Gaule du 21 mars, chez
M. Budaille, par M. Amouroux, président élu :
« Il existe un préjugé dans les campagnes, entretenu par une
brochure, sur les communistes et les socialistes, brochure
dont on a lancé 100,000 exemplaires; mais par nos doctrines,
nous prouverons, en combattant l'ennemi, que nous ne vou-
lons pas démolir le capital ni partager ce qui a été volé. (Bra-
vos.)
» Le but est impie, continue l'orateur, canaille, car la bro-
chure n'est pas signée; quand on a la conscience d'un ouvrage
on le signe. On nomme Vitu, mais c'est un atome parmi nos
ennemis. Tout ceci ne part que d'une seule main, et c'est de
celle-là que je veux parler, vous comprenez.
» Vitu le fait parce qu'il gagne de l'argent, et non par convic-
— 7 —
Mais à l'accusation d'avoir caché mon nom, d'avoir fui la
responsabilité de mon travail, je n'ai qu'un mot à répondre:
c'est que ni l'imprimeur, ni l'éditeur, ni mes amis, ni
personne dans le monde politique n'a ignoré que j'étais
l'auteur de la brochure intitulée : les Réunions publiques à
Paris.
L'absence de ma signature sur la brochure elle-même
s'explique par cette considération très simple que j'avais
voulu laisser toute sa force à ma démonstration, sans dé-
tourner l'attention du public et du journalisme sur la per-
sonnalité d'un publiciste trop engagé dans les luttes quoti-
dienne de la politique.
Quant à la portée même de mon travail, dont j'accepte la
responsabilité sous toutes les formes, elle résume ma pen-
sée très nettement arrêtée ; que le droit de réunion, néces-
saire à mon avis, utile malgré l'abus qu'on en a fait, n'a pas
de plus dangereux adversaire que les clubs.
Veuillez, monsieur le rédacteur en chef, placer ma lettre
sous les yeux de nos lecteurs, et croire à l'assurance de
mes sentiments de très haute considération.
AUGUSTE VlTU,
Ce point accessoire du débat se trouvant vidé,
j'aborde une accusacion plus sérieuse, et qui ne me
trouve pas insensible. Ceux que la brochure at-
teignait dans leurs oeuvres vives n'ont pas imaginé
de meilleur moyen d'en affaiblir l'autorité que de
contester l'exactitude et la portée des citations dont
elle est remplie et qui lui donnent sa seule valeur.
Mais toutes ces citations sont textuellement em-
pruntées aux comptes rendus sténographiques des
réunions publiques, tels que je les ai trouvés dans
tion ; il est l'instrument de ceux qui veulent détruire les socia-
listes et les communistes. »
M. Amouroux paraît ignorer que ceux qui veulent non
pas détruire les socialistes et les communistss, mais les ra-
mener au bon sens ou les mettre dans l'impuissance de
nuire, c'est à peu près tout le monde. Je me suis fait, de
mon plein gré, l'instrument de la volonté générale. Non-
seulement je ne m'en cache pas, mais je m'en honore, et
c'est ce qui me permet de transcrire avec une parfaite in-
différence les injures de M. Amouroux.
— 8 —
un certain nombre de journaux et plus particuliè-
lement dans le Pays qui leur ouvrait presque quoti-
diennement ses colonnes.
Ces procès-verbaux m'offraient toute garantie, ! et
loin de faire subir la plus légère altération aux
extraits que j'en ai cru devoir prendre, je tiens à
constater que je n'ai pas employé pour me les pro-
curer d'autre instrument qu'une paire de ciseaux.
J'ai poussé le scrupule jusqu'à indiquer la date
et le lieu de la réunion où les discours ont été pro-
noncés, et c'est seulement dans ces indications
accessoires que certaines méprises, purement
typographiques, pouvaient s'être glissées, malgré
tous mes soins, J'espère les avoir entièrement
rectifiées dans cette troisième édition.
Cependant, je tenais à donner au lecteur la preuve
de l'authenticité complète des documents qui for-
ment le corps de doctrine, le corpus juris du socia-
lisme contemporain, et je n'en ai pas trouvé de plus
solide ni de plus convaincante que de réunir, sous
forme d'appendice à la présente brochure, le texte
des jugements et arrêts rendus par les tribunaux
de police correctionnelle et la Cour impériale de
Paris en matière de réunions publiques.
Il suffira, en effet, de comparer les citations de la
brochure avec les passages judiciairement visés
dans l'appendice, pour en constater la parfaite
identité.
Il y a plus : ce travail de comparaison démontrera
que, loin d'accumuler à dessein les exagérations
faites pour étonner ou alarmer l'esprit public, j'en
ai omis un grand nombre des plus coupables et des
plus monstrueuses. En résumé, plusieurs des dis-
— 9 —
cours cités dans la brochure ont été condamnés par
la justice, mais on verra qu'elle en a frappé beau-
coup qui ne s'y trouvent pas.
J'étais bien obligé de choisir, car la publication
intégrale des comptes rendus dépasserait un gros
volume; mais la lecture des jugements montre
que les développements donnés à leur pensée par
les orateurs des clubs aggravent, bien loin de l'af-
faiblir, la portée menaçante des passages que j'ai
détachés, et devant laquelle, si j'en crois leurs
protestations vagues, ils reculent aujourd'hui (1).
J'aurai rempli tout le cadre de cet avant-propos
lorsque j'aurai détruit une objection formulée par
des amis ingénus en même temps que par des
adversaires hypocrites. « Nous savons, a-t-on dit,
qu'il existe toujours dans les bas-fonds de la société
et parmi ces déclassés qui pullulent au sein des
grandes villes, des cerveaux malades, des intelli-
gences déviées, où naissent les conceptions uto-
piques et les illusions folles, mises au service des
plus criminels appétits. Mais à quoi bon sonder
cette fange? Que sert d'étaler en public ces révol-
tantes confidences? Vous proposez-vous d'exciter
les passions rétrogrades contre les libertés nou-
(1) Un mot, en passant, sur un incident des plus étranges.
M. de Pressensé s'est donné la peine de faire une brochure
contre moi. Il se plaint qu'on l'a calomnié. Or, on verra
que j'ai cité quatre opinions de M. de Pressensé prouvant
qu'il est un homme religieux, un homme moral et un homme
libéral, réprouvant loyalement les excès du fanatisme révo-
lutionnaire. Je croyais l'honorer et je le vois furieux. Il est
vrai que j'ai constaté que les discours religieux, moraux et
libéraux étaient sifflés dans les clubs. A qui la faute? Je
n'affirme pas que ce soit celle de M. de Pressensé, mais à
coup sûr ce n'est pas la mienne.
- 10 —
velles? Ah! craignez plutôt de coopérer malgré
vous à la propagande d'idées subversives qu'il eût
été prudent de laisser dans l'ombre et le silence. »
A cela, je.réponds clairement et nettement : Non,
je ne suis pas de ceux qui veulent préparer ni con-
seiller une politique de réaction; non, je ne crains
pas non plus que la divulgation des aberrations com-
munistes puisse exercer une séduction. J'ai trop de
confiance dans le bon sens des masses, dans l'hon-
nêteté publique. Les mauvaises doctrines seules re-
doutent la lumière, c'est pourquoi j'ai voulu la
déverser à flots sur elles. Qui s'en plaint donc?
Elles seules et leurs complices avoués où secrets.
J'appelle leurs complices : ceux qui, sans les par-
tager, n'osent ni les désavouer ni les combattre, et
qui les accepteraient même comme auxiliaires dans
leur guerre contre l'Empire, avec l'arrière-pensée
décevante et chimérique de les dominer ensuite et
de les écraser.
Les hommes du Journal des Débats, qui attaquent
mon travail avec un dépit visible et calomnient
mes intentions avec leur étourderie habituelle, ont-
ils prêché d'exemple en gardant le silence sur les
doctrines communistes pendant les dix-huit années
du régime de Juillet ?
Je ne sais, et le temps me manque pour faire
cette recherche. Soit! je les en crois sur parole : ils
ont dû se taire, et ils ont ainsi préparé la surprise
du 24 février 1848, qui eut pour première consé-
quence l'installation officielle du communisme éga-
litaire dans le palais du Luxembourg, pour résultat
la guerre civile et les journées de juin.
C'est avec cette sagesse et cette prévoyance que
— 11 —
les grands politiques, qui le prennent de si haut
avec ma brochure, ont conduit les destinées de la
France ! Si leurs actes sont bons à étudier, c'est
pour apprendre comment il ne faut pas faire. Mais
la route qu'ils ont suivie et qui les a menés aux abî-
mes, l'Empire ne la parcourra pas. Le pays averti
n'a plus à craindre de surprises. Les écueils lui
sont signalés; il médite attentivement les confi-
dences de la démagogie socialiste ; il sait comment
y répondre.
Et voilà pourquoi, devant le corps électoral, ferme,
vigilant, résolu, également confiant dans sa force
de résistance et dans la vigilance du gouvernement
impérial, les partis s'abandonnent à tant d'invec-
tives et de fureurs contre la brochure que je signe
aujourd'hui de mon nom.
AUGUSTE VITU.
LES
RÉUNIONS PUBLIQUES
A PARIS
1868 — 1869
Depuis six mois, la ville de Paris jouit d'un specta-
cle nouveau pour elle. Des réunions publiques se sont
ouvertes dans les quartiers les plus populeux. Les réu-
nions dé Belleville, de la Redoute, du Waux-Hall, du
Vieux-Chêne, du Pré-aux-Clercs, ont rapidement con-
quis la célébrité qui ne manque jamais aux nouveautés
tapageuses et excentriques, tranchons le mot, aux
scandales.
Nous ne prétendons pas que les scandales aient été
le seul fruit des réunions publiques. S'il en était ainsi,
la cause serait entendue et le procès jugé. Il faudrait
reconnaître qu'on s'est trompé et rapporter la loi, qui
n'aurait été qu'une oeuvre d'imprévoyance et d'illusion.
_ 14 _
Telle n'est pas notre pensée, telles ne seront pas nos
conclusions.
Le droit de réunion a traversé en France bien des
fortunes diverses. Sans nous perdre en digressions
historiques, nous rappellerons seulement que, sous le
gouvernement de Juillet, le droit de réunion jouissait
d'assez grandes immunités en tout ce qui touchait à la
politique, particulièrement aux réunions électorales,
mais qu'on le maintenait, au contraire, dans les bor-
nes les plus resserrées en ce qui touchait aux ques-
tions économiques, aux intérêts individuels des ci-
toyens.
Les frayeurs du pouvoir à cet égard étaient si gran-
des, que, peu de temps avant 1848, un honorable in-
dustriel, M. Leclaire, ne put obtenir de la police de
Louis-Philippe l'autorisation de réunir les quinze ou
vingt ouvriers qu'il avait associés à ses bénéfices, pour
leur rendre compte de sa gestion.
Il est, d'ailleurs, assez facile de comprendre l'appa-
rente contradiction de l'extension des libertés politi-
ques avec la restriction des libertés civiles. Le pouvoir
politique était aux mains, du petit nombre; c'est au
grand nombre que les libertés civiles auraient pro-
fité.
Représentant suprême d'un système de gouverne-
ment qui repose, au contraire, sur la masse compacte,
sur l'intégralité du corps de la nation, l'Empereur
Napoléon III devait marcher dans la voie des libertés
générales et donner au peuple les droits qui lui impor-
tent le plus, ceux dont il profite directement, par lui-
même. La lettre impériale du 19 janvier 1867 consacra
le principe des réunions publiques , qui permet à
tous les citoyens de se réunir librement, sans autorisa-
tion préalable, pour débattre leurs intérêts profession-
nels, intellectuels ou moraux.
Cette faculté si précieuse, qu'aucun gouvernement
régulier n'avait osé accorder aux masses, a été mise à
profit par elles avec autant d'empressement que de
sagesse» Des réunions très nombreuses des divers corps
— 15 —
d'état, parmi lesquels nous citerons les typographes,
les peintres en bâtiments, les touchers, les employés
de commerce, etc., etc., ont eu lieu à Paris sans que
l'ordre ait subi la plus légère atteinte, sans que le tra-
vail en ait souffert, sans que les intérêts contraires ou
différents aient eu à formuler de plaintes.
Dans ces réunions, les ouvriers ont pu se concerter,
soit pour le règlement de leurs salaires, soit pour la
fixation des heures de.travail, soit pour l'amélioration
de leur instruction professionnelle, soit pour la fonda-
tion de sociétés de secours mutuels ou de sociétés
coopératives. Les idées justes, les aspirations légitimes,
les besoins anciens ou nouveaux, ont enfin obtenu, de
par la généreuse initiative de l'Empereur, ce penseur
couronné, l'expansion qui assure leur réalisation pro-
chaine, qui ouvre aux classes laborieuses les larges
voies de l'avenir, et qui préserve la société contre les
explosions soudaines causées par les résistances aveu-
gles.
Voilà le côté pratique de la loi des réunions publi-
ques, et ce résultat est excellent.
Mais, pendant que la partie saine de la population
parisienne s'appropriait, avec une intelligence à la-
quelle nous rendons hommage, les bienfaits de la loi
nouvelle, les passions veillaient et forgeaient une arme
de combat avec les libertés pacifiques concédées par le
Pouvoir dans l'intérêt de tous.
La démagogie socialiste, vaincue en juin 1848 et en
décembre 1851, sortant des bas-fonds où elle sommeil-
lait depuis dix-sept ans, courbée mais non résignée,
est venue affronter de nouveau le grand jour; et les
honnêtes gens ont reculé d'effroi à l'aspect de ces mi-
sères intellectuelles et morales, plus hideuses cent fois
que les haillons et les ulcères de l'ancienne cour des
Miracles.
Ce ne sont pas seulement les épaves de la révolution
de 1848 ; héros de barricades, professeurs de science
sociale, docteurs du communisme et du partage des
_ 16 —
biens, bas-bleus échappés du club des femmes, qu'on
a revus sur l'estrade des nouveaux clubs ; c'est toute
une évocation des pages sanglantes de notre vieille
histoire révolutionnaire. Jacobins, hébertistes, trico-
teuses de guillotine, tout le personnel de la Terreur
joue en ce moment devant le peuple de Paris une
odieuse et bouffonne parodie datée de 1793.
Dans ces assemblées, il se débite tous les soirs, à la
face d'un public immense, sous la surveillance à peu
près dérisoire d'un commissaire de police, les discours
les plus extravagants et les plus criminels, mélange à
doses égales de bêtise et de perversité. L'autorité,
qu'elle vienne du ciel ou de la terre, y est niée et cons-
puée ; la morale publique, comme la morale religieuse,
est outragée sous toutes les formes. La famille, la pa-
ternité, le mariage sont couverts de crachats et d'af-
fronts. On y proclame l'abolition de la propriété, le
communisme des biens, la suppression des proprié-
taires, des gouvernements et des religions. Enfin, et
c'est un trait particulier des démagogues d'aujourd'hui,
après avoir proclamé l'abolition de toutes les tyran-
nies, dogmes, constitutions, code civil et code pénal,
religion et gouvernement, on abolit aussi la liberté,
comme antirévolutionnaire et antipopulaire.
La conclusion de toutes ces monstruosités, c'est la
spoliation universelle, consacrée par le despotisme des
spoliateurs contre les spoliés.
— Vous étiez dessous, mettez-vous dessus ! Voilà
toute la révolution ! — disait Danton, en 1792, à ceux
qui allaient être les vainqueurs du 10 août et les mas-
sacreurs de septembre.
Cet axiome de Danton est aujourd'hui la devise des
nouveaux clubistes de Paris. C'est la conquête de la
majorité de la nation par la minorité, de la majorité
laborieuse, honnête, sensée, par la minorité fainéante,
avide et ignorante.
Un tel programme ne s'accomplira pas, nous le sa-
vons. Les creuses utopies et les projets pervers qui ha-
bitent quelques cerveaux malades, tels qu'il s'en trouve
fatalement dans les grandes capitales, ne s'imposeront
pas à une nation intelligente et fière comme la France.
Mais s'il n'y a pas lieu de concevoir des appréhen-
— 17 —
sions exagérées, il ne faut pas non plus s'endormir
dans une sécurité trompeuse. Il importe que la nation se
montre attentive et vigilante, qu'elle oppose, par les
moyens moraux, par un sage emploi de ses forces dé-
fensives, une digue puissante à la propagande du mal.
Et le mal, il faut qu'elle le connaisse dans toute
son étendue. Jusqu'à présent, un assez petit nombre
de journaux conservateurs ont publié les comptes
rendus des principales réunions socialistes de Paris.
Les journaux libéraux, qui sont en très grande majo-
rité dans la presse parisienne, dix-neuf sur vingt-cinq,
ont fait systématiquement le silence autour de ces
réunions, ne se sentant le courage ni d'accepter la so-
lidarité de doctrines sauvages, ni de les combattre ou-
vertement.
Ce devoir négligé par presque toute la presse, nous
allons le remplir, en plaçant sous les yeux du public
des citations empruntées aux comptes rendus sténo-
graphiques des réunions publiques de Paris. Elles
prouveront, avec la clarté d'une irrésistible évidence,
que les principes et les institutions, les choses et les
hommes y sont également insultés avec une audace
inouïe, et que les orateurs non-seulement les plus ap-
plaudis, mais pour ainsi dire les seuls écoutés, sont ceux
qui prêchent :
L'athéisme ;
Le régicide;
La guerre civile;
L'assassinat ;
La spoliation;
La communauté des biens;
L'abolition de la famille ;
Enfin le despotisme, par la suppression de toute
liberté individuelle et de toute supériorité sociale.
Un mot d'abord pour faire connaître les diverses
2
— 18 —
réunions et les principaux orateurs, et permettre de
se reconnaître dans les citations qu'on va lire.
Les premières réunions libres ont été organisées au
mois d'octobre 1868 dans les salles du Waux-Hall et de
la Redoute, sur le travail des femmes, par M. Horn.
M. Horn est un Hongrois qui s'est fait connaître en
France par quelques publications économiques; il a
écrit dans le Journal des Débats, puis dans le Pays,
journal de l'Empire. A la suite de cette dernière colla-
boration, il a obtenu des lettres de naturalisation. Mis
à l'abri par cette haute faveur des lois qui régissent la
condition de l'étranger et permettent de l'expulser s'il
trouble la paix publique, M. Horn a passé sans transi-
tion de la rédaction du Pays à celle de l'Avenir national;
d'impérialiste il est devenu républicain, et il a renoncé
à la qualification d'économiste pour prendre celle de
socialiste progressiste.
Son influence dans les réunions du Waux-Hall et de
la Redoute a, dès l'abord, été minée par celle d'un
M. Briosne, ouvrier feuillagiste, précédemment con-
damné comme chef ou fondateur de société secrète.
En ce moment, M. Horn est devenu suspect aux clubs,
et son passé dévoilé l'a ruiné dans l'es; rit des démago-
gues, de même que son présent lui a fait perdre la
confiance des conservateurs.
Peu de temps après les premières réunions du Waux-
Hall, un groupe d'économistes, appartenant pour la
plupart au bureau de la Société libre d'économie poli-
tique, dont font partie presque toutes les illustrations
françaises, organisa des réunions dans la salle de la
Redoute , pour discuter et vulgariser les doctrines
fondamentales de la science sur le capital, l'intérêt, la
propriété.
M. Joseph Garnier, secrétaire général de la Société
libre d'économie politique; M. de Molinari, M. Frédéric
Passy prirent la parole dans ces réunions, qui ne tar-
dèrent pas à devenir tumultueuses ; au lieu d'écouter
ces hommes distingués, le public les interrompit, des
orateurs socialistes vinrent nier leurs doctrines, et fina-
lement la pensée de ces réunions avorta.
La troisième série des réunions publiques a été ou-
verte dans la salle du Pré-aux-Clercs, rue du Bac,
sous l'impulsion de MM. F. Lenormant, Récamier et
— 19 —
autres représentants de la nuance catholique qui se dit
libérale, bien qu'elle tienne de près au parti légitimiste
et qu'elle confonde systématiquement l'intérêt des con-
grégations religieuses avec celui de la religion. La
tentative du Pré-aux-Clercs a eu le même sort que
celle de la Redoute. Les économistes voulaient exposer
les principes de la science : c'est le socialisme qui est
venu, non pas les écouter, mais les chasser de leur
tribune. Les catholiques voulaient discuter au point de
vue religieux les problèmes sociaux : c'est l'athéisme
qui s'est présenté au rendez-vous et qui, prenant la di-
rection des débats, a réduit M. Lenormant et ses amis
au rang de comparses dans l'action qu'ils avaient pré-
parée.
Vinrent ensuite les réunions populaires proprement
dites : à savoir, celles du Vieux-Chêne, dans la rue
Mouffetard, de Belleville, de Ménilmontant, de Mont-
parnasse, et la plus récente de toutes, qui se tient chez
l'instituteur Budaille, place de la Bastille.
Il est une autre réunion dont nous ne connaissons
l'existence que par la mention qu'on en a faite à Bel-
leville. Cette réunion, qui se tient dans le passage'
Raoul, est fort suspecte aux autres. Voici ce qu'en a dit
M. Budaille (Belleville, 21 janvier) :
M. Budaille, instituteur, regrette qu'on ait enlevé l'a
parole à l'orateur. Pour ce soir, il ne s'occupera pas des
patentes ; il va chercher où planter le drapeau de l'avenir.
Dans toutes les réunions, dit-il, on est toujours arrivé a
cette conclusion : détruire et démolir. Je me suis posé moi-
même en démolisseur acharné; c'est la même chose par-
tout. Il y a cependant des réunions que vous ne connais-
sez pas tous. IL en est une surtout que je tiens à faire con-
naître. Cette réunion m'a tout l'air d'être une pépinière de
girondins. Elle se tient passage Raoul.
Dans cette- réunion, continue l'orateur, il n'y a pas de
commissaire de police. J'ai voulu y parler, on m'a fait ôter
ma casquette et on m'a reproché d'avoir interrompu un
orateur. Je me méfie de cette réunion. Je n'en suis pas con-
tent du tout; ce n'est pas une réunion comme les autres;,
j'y reviendrai.
L'orateur cherche où planter son drapeau. Il ne veut pas
— 20 —
de l'individualisme, ce serpent qui enveloppe la société ; il
ne veut pas davantage du socialisme; le communisme seul
peut faire le honneur de tous. Il est vrai, dit l'orateur, que
le communisme manque actuellement de certains argu-
ments rayés. On en a parlé au passage Raoul, de ces
arguments ; on en a parlé comme d'une menace ; moi,
comme d'un besoin! (Bravos.)
Il en a encore été question à Belleville deux jours
après :
L'orateur parle d'une assemblée qui se tient passage
Raoul, où il se dit des choses très fortes, et où il n'y a pas
de commissaire de police, du moins avec son écharpe.
Le président. Si les orateurs du passage Raoul vou-
laient venir ici, ils sauraient comment l'assemblée les re-
cevrait. Je crois donc qu'il serait beaucoup plus prudent
pour eux de garder le silence.
L'orateur. Le président de cette assemblée porte sur
sa poitrine un ruban que je ne veux pas qualifier, mais
que je ne porterai jamais !
Dans cette réunion, continue l'orateur, on parle d'une li-
gne stratégique qui part de Vincennes et qui aboutit à une
place où il y a une espèce de domicile où habitent des ar-
guments rayés.
Parmi les orateurs habituels de ces réunions on re-
trouvera souvent les noms de MM. Ducasse et Rigault,
qui sont, croyons-nous, des étudiants ; de MM. Pey-
routon et Rousselle, avocats; de M. Budaille, institu-
teur libre ; de M. Gaillard père, cordonnier ; de ma-
dame Paule Minck, femme de lettres; de madame
Désirée, qui se dit fille d'un ancien magistrat et nièce
de M. Quicherat, membre de l'Institut; de M. Canta-
grel, partisan des idées fourriéristes, ancien représen-
tant, condamné par la haute cour de Versailles pour
sa participation à l'attentat du 13 juin 1849, etc.
Tous ces orateurs se sont classés eux-mêmes en
trois groupes : 1° communistes ; 2° socialistes révolu-
tionnaires ; 3° socialistes progressistes. Cette classi-
fication nous paraît purement théorique; en réalité,
les trois groupes professent les mêmes doctrines, à
— 21 —
savoir : au point de vue religieux, l'athéisme ; au point
de vue politique, la révolution ; au point de vue social,
le communisme plus ou moins avoué.
La tenue des diverses réunions publiques est en rap-
port avec les doctrines qu'on y professe. L'agitation,
le tumulte, les rixes personnelles y rendent les discus-
sions très orageuses, quelquefois impossibles. On en
jugera par quelques extraits des comptes rendus sté-
nographiés.
Dans la réunion de Belleville (30 janvier), on voulut
empêcher le commissaire de police d'être assisté de
ses secrétaires. Voici quelques passages de la dis-
cussion :
M. Sébille. La proposition qui vous est soumise est ex-
cessivement grave. On voudrait nous acculer dans une
impasse, il faut accepter la situation. Ce n'est pas d'au-
jourd'hui que nous sommes obligés de subir l'arbitraire.
Nous devons protester, et tôt ou tard le droit sortira triom-
phant. (Bravos.)
En attendant, il faut maintenir ces séances, parce qu'elles
sont l'école du peuple. Le peuple a besoin de s'instruire.
L'on serait trop content de pouvoir fermer ces réunions.
Ne cédons donc que devant la force et devant la force bien
accentuée. (Bravos.)
Nous sommes attaqués de tous côtés par ceux-là mêmes
qui devraient nous prêter aide et protection ; mais malgré
toutes les accusations et les calomnies, tenons ferme jus-
qu'à la fin.
Une voix. Il faut étrangler le commissaire !
Plusieurs des commissaires de la réunion montent à la
tribune. Ils semblent fort animés contre M. le commissaire
de police et ses secrétaires, et leur attitude et leurs gestes
sont menaçants.
M. Briosne. Dans des situations comme celle où nous
nous trouvons, la première des conditions pour le peuple
est de ne prendre de décision qu'avec calme, et, lorsqu'une
décision est prise, de la suivra coûte que coûte. (Bravos.)
Puisque nous sommes, dit-on, dans une impasse, il faut
en sortir à noire honneur. Permettez-moi de vous dire
comment nous pourrons en sortir et comment je crois que
nous ne poumons pas en sortir.
La loi est textuelle ; par conséquent nous sommes dans
— 22 —
notre droit; mais qu'allons-nous faire? Quand le peuple
proteste, ou ceux qui le conduisent à protester ne connais-
sent pas sa dignité, ou quand il proteste, il laisse des cada-
vres derrière sa protestation. (Acclamations. — Salves de
bravos.) -
Aux séances suivantes, on imagina de déplacer le
bureau et de laisser le commissaire de police seul sur
l'estrade, ce qui donna lieu à la scène suivante
(3 février) :
Les portes sont ouvertes à sept heures un quart. M. le
commissaire de police et ses deux secrétaires sont seuls
sur l'estrade. Le bureau s'est placé à une petite table au
pied de la tribune.
M. Raoul Rigault semble s'entretenir très vivement avec
les assistants au fur et à mesure de leur arrivée.
À la vue de la nouvelle installation du bureau, des ap-
plaudissements et des rires éclatent dans la salle. Un indi-
vidu monte sur l'estrade et a l'air de chercher les membres
du bureau.
Voix. On ne se met plus là. (Rires.)
l'individu. On a bien fait. On viole la loi d'une manière
indigne. Quel malheur! A-t-on jamais vu violer la loi
comme ça? (Rires, bravos.)
Le bruit et les rires recommencent dès qu'un individu
s'approche de la tribune : Sortez donc de là ! lui crie-t-on,
laissez ces gens-là tout seuls !
Des cris et des injures s'élèvent à l'adresse de M. le com-
missaire ; certains individus ont des attitudes et des gestes
menaçants ; ils semblent disposés à expulser le commis-
saire par la force. Les épithètes les plus grossières partent
des groupes sans que l'on puisse distinguer ceux qui les
font entendre.
Une voix de femme s'élève :
— Ce sont des mouchards, ils sont capables de tout, il
faut protester par la force !
Le bruit, les menaces continuent ainsi jusqu'à 8 heures
du soir. A 8 heures 1/4, la salle est comble;bon nombre de
femmes se font remarquer parmi les assistants.
M. Rigault est élu président à l'unanimité.
Il remercie l'assemblée, d'autant plus, dit-il, que j'ai tout
lieu de croire que cet honneur me vient de l'attitude que
j'ai prise au commencement de nos réunions, attitude qui
— 23 —
m'a valu l'honneur de faire visite à M. de Gonet juge d'ins-
truction). Mais je m'en fiche pas mai.
La physionomie des débats n'est pas toujours aussi
dramatique, et rappelle plutôt le poulailler des théâtres
populaires. Une des plaisanteries les plus goûtées con-
siste à interrompre les orateurs qui déplaisent en imi-
tant le cri de divers animaux, et particulièreinent le
chant du coq ; témoin cette interruption du président
du Vieux-Chêne :
Voix. Cocorico ! (Rires.)
Le président. Citoyens, je prie les personnes qui en-
tourent l'interrupteur de vouloir le désigner, car voilà trois
fois qu'il contrefait des orateurs différents. On n'imite pas
le coq dans une assemblée délibérante. Je rappelle l'interrup-
teur à l'ordre.
On s'expliquera tout à fait le sans-gêne et l'audace
des orateurs, comme du public, si l'on médite la décla-
ration suivante faite dans la réunion de Belleville (4
février) par un ouvrier nommé M. Olivier ;
Une voix. Demandez-lui qui il est. (Tumulte.)
Le président fait remarquer combien cette interruption
est inconvenante.
SB. Olivier ajoute qu'il n'y répondra pas. Il ne veut pas
provoquer un incident. Les incidents n'abondent que trop
dans les réunions publiques. Ce sont ces incidents et le
vacarme auquel ils ont donné lieu qui, au sentiment de
l'orateur, ont jeté du ridicule sur les réunions. Si elles
avaient su rester calmes, elles auraient obtenu l'admiration
publique.
On a demandé ce qu'est M. Olivier; il ne craint pas de
le dire ; il travaille dans le bâtiment et, vivant au jour le
jour, il est de ceux qui ne craignent guère la 6e chambre.
En effet, explique-t-il, que lui importe d'être condamné?
Ne sera-t-il pas logé, chauffé et nourri en prison ?
Ces préliminaires établis, nous allons passer en revue
les opinions professées dans les divers clubs parisiens.
24
QUESTIONS RELIGIEUSES
Réunissons d'abord quelques appréciations sur Dieu
et les religions en général :
M. de Pressensé cite cette phrase de Mirabeau : « Dieu
est aussi nécessaire au peuple français que la liberté. » Le
groupe catholique l'applaudit, mais la majorité de l'assem-
blée le couvre de huées et de sifflets.
M. Ducasse commence ainsi : Dieu et la liberté, ces mots
sont antipathiques, et je proteste contre leur alliance.
Mme Parole Minck préfère le divorce à la séparation.
Nous ne voulons plus, dit-elle, d'arguments tirés de
livres plus ou moins saints. L'Eglise n'a rien fait pour la
femme, qui doit tout à 93 ; l'Empire et le Concordat ont ré-
tabli la servitude.
La lumière de l'Eglise se teinte des sinistres lueurs des
auto-da-fé.
Nous n'admettons pas la puissance de Dieu, parce que
nous ne voulons ni Dieu, ni puissance d'aucune sorte.
(Pré-aux-Clercs, 9 novembre 1868.)
Un citoyen fait appel à la conciliation : Un même ter-
rain, dit-il, peut réunir les libéraux catholiques et les dé-
mocrates ! (Réclamations au fond de la galerie. — Jamais !
jamais! — Une voix : Ce n'est pas aux catholiques à faire
les premiers pas! Que les démocrates viennent à nous! —
Nouveaux cris de : Jamais ! jamais !)
(Pré-aux-Clercs, 12 novembre 1868.)
M. Rigault repousse l'enseignement clérical. «Il n'avait
pas, dit-il, trop mal réussi pendant dix-huit cents ans; seu-
lement, dame ! est arrivé 1789, qui n'est pas grand'chose ;
mais est arrivé 1793, et alors, à la place de l'éducation
de l'homme par Dieu, il faut bien nommer ça (Très-bien !) à
la place de l'éducation de l'homme par Dieu et ses repré-
sentants sur cette terre, en attendant l'autre, On rit.) nous
avons vu substituer des plans d'éducation très préférables,
présentés par la Commune de Paris. L'un des plus sérieux
_ 23 —
est d'Hébert, du Père Duchesne, cet homme abominable, et
il aurait puissamment contribué à l'éducation nationale.
Je ne discuterai pas l'enseignement clérical; il ne peut
être défendu que par des gens ayant à gagner au maintien
de l'erreur et de l'abrutissement général des populations.
(Applaudissements.)
(Ménilmontant, 13 novembre.)
M. Moreau, Il faut réformer l'instruction, car ce qui a
produit le despotisme pour quelques-uns et l'esclavage
pour les autres, c'est qu'on a introduit un être surnaturel
qui fait tout à sa guise; c'est qu'on a en vue la jouissance
d'une prétendue vie future à laquelle l'humanité a été sa-
crifiée... (Très-bien!)
Mais on se lasse d'une pareille doctrine, on se révolte,
on fait 1793 ! (Très-bien!)
L'humanité allait revivre, mais il y avait encore des
partis intéressés aux préjugés. Arrive alors cette époque
d'erreur où, pendant quinze ans, le sabre a remplacé la
plume.
On a beau enchaîner, arracher les libertés, elles subsis-
tent. C'est pourquoi, dans le dix-huitième siècle, il a été
prouvé que la religion n'était qu'un moyen d'abrutir les
masses.
La religion n'est qu'un moyen d'abrutir les hommes et
de les dominer complétement.
Il dépeint les progrès de l'oeuvre ainsi commencée .
l'homme ne croit plus ; il s'est débarrassé de ce despotisme
moral. Mais la femme et l'enfant lui sont encore soumis. Or,
lorsque l'homme est développé, il n'est plus temps de l'ins-
truire.
Voilà où nous en sommes. Voilà les résultats de l'éduca-
tion : misère et corruption.
Le président rappelle que l'assemblée a décidé qu'on ne
parlerait pas des hypothèses (Très bien! Bravo!), et il prie
l'orateur de s'en tenir à la question de l'enseignement.
(Ménilmontant, 13 novembre.)
M. Ducasse, président, rappelle à la question un orateur
qui parle de l'ignorance et de la superstition des campa-
gnes. Dans les villes, dit-il, c'est pis, parce que l'oppres-
sion est mieux organisée. Il y a partout des écoles, mais
qu'y enseigne-t-on? L'histoire sainte et le catéchisme
(Rires.) Des écoles où on apprend au peuple à adorer un
— 26 —
Dieu en trois personnes, des écoles qui ne servent qu'à
éteindre l'intelligence des enfants, des écoles d'ignorance
où on apprend au peuple à être malheureux, des écoles
tenues par des professeurs qui ne connaissent rien que
l'idée du bon Dieu.
(Ibidem.)
M. Gaillard. Nous qui repoussons l'aumône, qui nions
les merveilles de Mentana, nous demandons, nous voulons
que le livre de lecture, le catéchisme, soit remplacé par
l'histoire philosophique des peuples, et le Nouveau et l'An-
cien Testaments par le code civil. Nous voulons, en un
mot, que l'on crée des hommes, des citoyens, et non des
esclaves. (Applaudissements prolongés.)
D'après M. Ulysse Parent, l'éducation, l'instruction, doi-
vent être les avant-gardes de l'avenir. « C'est à elles qu'il
est réservé de terrasser un jour la misère et la supersti-
tion. »
Quand l'homme aura acquis la science... il pourra se re-
lever, ouvrir le code d'une prétendue morale, qui, depuis
dix-huit cents ans, fait la loi parmi nous, et ayant cherché
la page où il est dit: « Il y aura toujours des pauvres parmi
vous, » effacer cette page et écrire à la place : « Ici était
écrit un mensonge. » (Bravos.)
(Ménilmontant, 11 décembre.)
M. Théodore Brisson dit que, pour cette question de
l'instruction, on a vu passer à la tribune des libéraux et des
radicaux. Je ne parle pas, dit-il, des cléricaux : vous
les avez repoussés avec tout le dégoût qu'ils inspirent.
(Bravos.)
Mais à propos des radicaux, on croit, dit M. Brisson, que
parce que nous sommes des radicaux, des communistes,
nous voulons nous débarrasser de la liberté. Nous voulons
seulement détruire ce vieux virus qui date depuis qu'on a
inventé le bon Dieu. (Salve d'applaudissements.)
(Belleville, 27 novembre.)
M. Leballeur. Ce que je veux seulement, citoyens, c'est
vous apporter une joie; c'est vous dire qu'à l'heure où nous
sommes, le réveil s'étend dans toute notre France comme
un vaste incendie, et qu'en même temps que vous discutez
l'enseignement dans cette assemblée, l'enseignement se
discute dans tous les départements, et qu'a l'heure qu'il
est, nous fondons une école dont le premier article est :
— 27 —
point de clergé, point de catéchisme. (Applaudissements.)
Citoyens, nous autres, nous disons : La religion, c'est la
chaîne la plus forte qui entrave nos libertés. (Salves de
bravos.)
(Pré-aux-Clercs, 17 novembre.)
M. Marchand, La question du jésuitisme est, d'après
lui, bien plus importante que celles proposées. « Le dé-
bat, ajoute-t-il aurait pu être élevé un peu plus haut, si
la loi l'eût permis. Car, si la loi le permettait, je crierais
non : Guerre aux jésuites! mais: Guerre aux dieux! partout
où nous les rencontrerons, au ciel et sur la terre. » —
(Bravos prolongés.)
Du reste, ajoute-t-il, Voltaire appartient toujours un peu
aux jésuites, puisque c'est lui qui disait : Il faut une reli-
gion pour le peuple.
Pourquoi ? Pour lui apprendre à obéir et à être le servi-
teur de celui qui tient le pouvoir de Dieu ou de son élec-
tion. Voilà ce qu'est la religion pour le peuple. (Bravos fré-
nétiques.)
(Vieux-Chêne, 26 janvier).
M. Ranvier attaque violemment le patronat et la pro-
priété. Il ne veut plus d'enseignement religieux. Nous vou-
lons, dit-il, être heureux sur la terre et non pas dans le
ciel. Plus de maîtres en haut ni en bas. (Bravos.)
(Belleville, 30 janvier.)
M™ P. Minck.. Puis, sous les émanations délétères du
Consulat et de l'Empire, reparaissent les priviléges plus
nombreux encore. Avec 1815 et notre roi bien-aimé (Rires.)
ce fut une vraie débauche de priviléges ; tout cela parce
que 93 n'avait pas détruit et jeté au vent toutes les mau-
vaises semences. Privilége et religion sont synonymes. Les
gouvernements ont calqué la hiérarchie divine des anges,
archanges, etc., etc., et ils ont les princes, les ducs et les
comtes... Tant que nous serons affligés de la domination cé-
leste, nous le serons également de l'autre. (Bravos.)
M. Amouroux. Pour moi, ma religion est celle du droit,
mais que chacun suive celle qu'il voudra, que m'importe à
moi?
Une voix. Je demandé qu'il ne soit pas question de re-
ligion dans aucune réunion.
Une voix. Vous salissez la tribune !
_ 28 —
L'orateur. Je crois n'avoir rien avancé ni pour ni contre
religion. (Si, si! Non, non!)
Bue voix. A la porte le gueulard!
Trône, 4 février.)
Après ces grossiers blasphèmes ou ces plates inep-
ties, il ne faut pas s'attendre à beaucoup de respect
pour N.-S. Jésus-Christ ni pour la Sainte Vierge :
M. Budaille. Moïse a donc cassé ses Tables. Il remonte
sur sa montagne. Mais quand il en redescend, il apporte
cette fois toutes les lois dont il a besoin. Un grand prêtre,
des prêtres dans toute sa famille, dans toute sa tribu, celle
d'Aaron. Voilà le premier pas du jésuitisme. L'orateur,
après avoir présenté Moïse comme un farceur, arrive à
Jésus, qu'il déclare le premier républicain sincère qui se
soit effacé pour mettre en avant ses principes.
Quelques jours avant la fête de Noël, M. Ducasse,
président de la réunion de Belleville, lui faisait la
communication suivante :
Vendredi prochain, nous n'aurons pas la salle, parce que,
pour fêter la naissance du Christ, il y a bal ici. Ce jour-là,
les choses sérieuses n'ont pas chance de succès.
SI. Ordioni réclame la parole pour un fait personnel.
Rumeurs, protestations.) J'ai été traité de clérical, dit-il,
le jour où, dans une discussion sur le travail des femmes,
j'ai répondu à madame Minck, qui, dans le but de se ren
dre populaire, a parlé d'anéantir celle que l'immense ma-
jorité des Français vénère comme la mère de Dieu. (Explo-
sion de rires ironiques, exclamations injurieuses, clameurs,
tapage.)
(Belleville, 17 janvier.)
M. Labeaume. Athée et matérialiste, j'écarte de l'édu-
cation toute idée religieuse. Mon ami Casse a établi autour
de cette tribune un cordon sanitaire que le catholicisme ne
peut pas franchir. On m'interdit de parler de religion, je
ne toucherai donc pas au Dieu des chrétiens, à son filspas
davantage, à leur religion pas du tout. (Très bien !)
(Ibid.)
M. Avray demande que la femme soit élevée au niveau
de L'homme.! Il ne faut pas, dit-il, la laisser entre les maisons
— 29 —
du prêtre; sans cela, au lieu d'encourager l'homme dans la
voie des réformes, elle le retiendra, et tout sera toujours à
recommencer. Il y a près de deux mille ans, une espèce de
sauveur est venu, mais il n'a rien sauvé du tout. (Applaudis-
sements prolongés.)
(Ibid.)
Le clergé et les catholiques sont traités en consé-
quence :
M. Moreau. L'histoire nous apprend aussi, par de si-
nistres expériences, que tant que nous aurons des robes
noires parmi nous, la terre sera toujours sacrifiée au des-
potisme céleste. (Applaudissements.)
M. Prichon. Ce que nous voulons, c'est un enseignement
autre que celui qu'on nous apprend. Le peuple hébreu était
un peuple corrompu, son Dieu était ignoble. On ne met
entre les mains des élèves que l'histoire des grands car-
nassiers qu'on nomme Césars. Il n'y a de livres que ceux
qui sont approuvés par les évéques, et vous savez que ces
individus n'approuvent que le mensonge. (Applaudisse-
ments.)
Dans une séance du Pré-aux-Clercs (17 novembre
1868), la parole est à M. Ordioni. A ce nom, on entend
les cris : « Oh ! oh ! gare la soutane ! »
Une voix. Allez prêcher à Saint-Laurent !
M. Pestel, parlant pour un fait personnel. — Je suis
catholique. (A la porte! assez! — Tumulte général.)
Huit jours auparavant, dans la même salle, un ora-
teur, M. Casenave, terminait son discours par ces pa-
roles adressées aux catholiques :
Vous êtes la source de tous les malheurs et de tous les
désespoirs humains.
Les passions religieuses sont à tel point excitées dans
ces assemblées, qu'un pauvre maniaque, M. Gagne, au-
teur de l'Unitéide, enchérissant sur le déliré général,
n'imagine rien de mieux, pour se faire écouter de ces
fanatiques du néant, que de s'écrier :
« Eh bien ! messieurs les athées, je suis peut-être dans
le doute et plus athée que vous tous ! » (Bravos,)
— 30 —
A MORALE PUBLIQUE. — LA FAMILLE. — LE MARIAGE.
Nous nous bornons à une série de citations tex-
tuelles, sans commentaires, en les choisissant parmi
celles qui offensent le moins la pudeur publique.
M. Rigault. Quant à l'éducation par la famille, je n'y
crois pas : c'est le maintien de tous les préjugés possibles.
On est conduit ainsi à conserver ce que l'on est convenu
d'appeler la foi de son père, et le temps que l'on passe à
se dépêtrer de ces idées est un temps perdu pour le pro-
grès.
M. Le français (1). La liberté d'enseignement en France
a toujours signifié et signifie encore la liberté d'exploiter
la liberté de l'enfant.
L'action de la famille et l'action de la société doivent
avoir une autorité égale pour développer l'enfant.
Je ne permettrais pas plus à 'a société qu'à la famille
d'affirmer une foi quelconque à l'enfant.
Le rôle de la société doit se borner à « fournir à l'enfant
la part qui lui revient de droit dans tout l'acquit intellec-
tuel que les générations précédentes ont accumulé. »
La famille a des faits, des expériences dont elle a le droit
de faire profiter les enfants ; mais je lui refuse le droit de
leur inculquer une foi quelconque.
(Ménilmontant, 13 novembre.)
M. Rigault. On a dit : Que ferez-vous des enfants? Je
réponds : Selon moi, les enfants seront élevés par la
nation...
M. Gaillard. Un homme et une femme veulent s'unir
pour la vie, et ils se marient pour prouver qu'ils ne veu-
lent pas se quitter. Mais tout devrait s'arrêter là, et la loi
ne devrait pas protéger davantage les enfants légitimes
que les enfants illégitimes, soi-disant.
Qu'on me dise quelle différence il y a entre les enfants
d'une veuve et ceux d'une femme divorcée. Une femme
divorcée prend un autre mari tout comme une veuve; les
enfants d'une veuve remariée peuvent être de pères diffé-
(1) Entrepreneur des vidanges.
— 31 —
rents, quoique frères. C'est-il un escandale pour cela ? (Ri-
res ironiques ; observation du président, qui annonce qu'un
jour viendra où tout le monde saura parler français.)
(Pré-aux-Clercs, 17 et 18 novembre.)
M. de Pressensé parle en faveur de l'indissolubilité du
mariage. Il est hué, malgré toutes les précautions oratoires
qu'il a pu prendre pour sa thèse.
(Pré-aux-Clercs, 9 novembre.)
M. Ducasse cite des textes des épîtres de saint Paul et
des exemples qu'il emprunte aux Pères de l'Eglise.
Il termine en réclamant l'union libre. «Le divorce, dit-il,
est un expédient orléaniste. »
(Ibid.)
M. Guimbert réclame l'indissolubilité du mariage;
mais on ne le laisse pas parler.
M. Cazenave déclare impudique et immoral le mariage
religieux; le mari dit à sa femme : Pense à la vie; la femme
catholique lui répond : Pense à la mort.
(Ibid.)
M. Le français soutient que le mari, acquérant plus tard
la preuve que l'enfant qu'il aime depuis longtemps n'est pas
de lui, ne changera pas cependant son amour en haine,
parce qu'il y a, en dehors du lien matériel, des attaches in-
tellectuelles.
De vives contradictions accueillent cette affirmation.
D'ailleurs, ajoute l'orateur, il n'est loisible à personne de
déterminer à qui serait l'enfant en cas de divorce ou de sé-
paration libre.
Il n'appartient à personne de préjuger cela. L'enfant sera
à celui qui l'aimera le plus. (Bravos.)
Votre union libre, a-t-on dit, mène au communisme et à
l'abandon des enfants Citoyens, j'ai déjà eu l'occasion
de faire ma profession de foi dans cette enceinte : je suis
communiste. (Bravos.)
(Pré-aux-Clercs, 17 novembre.)
M. Rignault. L'union libre, c'est l'accomplissement des
lois de la nature. C'est cet accomplissement des lois de la
nature que j'appelle la morale.
— 32 —
L'immoralité, c'est la violation de ces lois... Eh bien !
tout obstacle apporté à l'union de l'homme et- de la femme
est une violation des lois de la nature, et, à l'aide de cet
obstacle, on en arrive à ceci : on commence par la fosse
aux lions, et, en passant par César et Nicomède, on aboutit
à l'avenue Marbeuf. (Bravos, tumulte.)
Avertissement du commissaire de police.
M. Rigault ... J'en appelle à la Gazette des Tribunaux,
qui relate tous les jours les actes des disciples de celui qui
a dit : « Laissez venir à moi les petits enfants. »
(Explosion d'indignation. Bravos! Assez!)
Nouvel avertissement du commissaire.
Le président. Lorsqu'un orateur cite des faits authen-
tiques, l'assemblée peut ne pas vouloir les entendre ; mais
elle ne peut pas dire qu'ils sont inexacts.
M. Rigault. Peut-on ignorer que la force reproductrice
demande d'être satisfaite comme les autres ? Dira-t-on :
Vous ne la satisferez pas? (Tumulte.) Autant vaudrait dire
que l'on pourrait se passer de manger ou de boire et de
respirer.
Dans l'union libre, le mariage n'est plus ni un joug ni
une chaîne. C'est l'accomplissement des grands besoins de
la nature, l'acquit d'une dette due par tous les citoyens à la
patrie. (Rires. — Applaudissements.)
Nous ne sommes pas ici des amis de la société actuelle ;
nous voulons renverser, non, mais transformer le mariage.
(Salve d'applaudissements).
(Ibid.)
M. Napoléon Gaillard parle du célibat institué par le
catholicisme :
Je pense du mariage ceci : je suis pour le divorce tant
que la loi nous imposera le mariage...
Des enfants mis hors du mariage étant illégitimes, donc
l'homme n'est pas libre de ne pas se marier, et voilà pourquoi
je trouve le mariage injuste. Ah! si l'homme était libre de se
marier ou de ne pas se marier, j'approuverais le mariage...
Le mariage étant forcé par les raisons que je viens de
donner, qui donc aujourd'hui se dispenserait du mariage,
sinon peut-être quelques coeurs généreux qui ont l'audace
de vivre dans ce qu'on appelle le concubinage... le concu-
binage, qui, selon moi, est le seul mariage de l'homme
d'honneur? (Applaudissements.— Rires ironiques.)
(Ibid.)
M. Postel. Il y a huit jours, il a paru un ouvrage très
curieux d'un professeur agrégé de la Faculté de médecine,
— 33 —
M. Naquet. — Cet ouvrage traite de la religion, de la fa-
mille et de la propriété.
Urne voix. M. Naquet n'est plus professeur, (Tumulte.)
M. Postel. M. Naquet est partisan des unions libres.
(Interruptions.)
Plusieurs voix. Vive Naquet ! il a été destitué !
M. Postel. Je ne connais pas M. Naquet. (Tumulte.) Je
crois, messieurs, que la personnalité de M. Naquet n'est
pas en jeu.
Une voix. Vous l'avez blâmé. (Bruit. — Protestations de
M. Postel. On entend les cris : A la porte !)
M. Postel lit un passage du livre de M. Naquet, relatif
à la simultanéité en amour.
Ce passage contient de telles obscénités de pensée et
d'expression, que nous ne le reproduisons pas.
Le commissaire de police signale au bureau l'inconve-
nance d'une telle lecture.
Le président. Je cède à la force majeure.
M. Briosme. Nous supporterons les conséquences et nous
les acceptons ; mais nous disons : C'est à l'orateur de savoir
jusqu'à quel point, dans une réunion publique, il peut trai-
ter de sciences exactes...
Une voix. Consultez l'assemblée.
Taras. Lisez ! lisez !
M. Postel résume la pensée de M. Naquet et finit sa
citation sur la simultanéité de l'amour.'
(Pré-aux-Clercs, 24 novembre.)
M. Briosne, qui parle ensuite, est salué par de bruyants
applaudissements.
« Le travail de M. Naquet, dit-il, a conduit l'auteur à
constater dans l'homme certaines nécessités physiques.
Ces nécessités existent aussi dans la théorie qui depuis
dix-huit cents ans a gouverné l'humanité.»
PROPRIÉTÉ. — COMMUNISME
Dans la réunion de la Redoute du 21 novembre, un
jeune ouvrier, M. Laimé, a développé les théories de
Proudhon. Voici son petit discours :
3
- 34 —
Citoyens, la propriété c'est le vol... Pour moi, c'est dans
la propriété que je veux chercher l'intérêt du capital...
Pour avoir une maison, il faut acheter du terrain. Le ter-
rain appartient à tout le monde. Donc, ce terrain, acheté
par le riche, appartient par le fait autant au travailleur
qu'au riche lui-même...
Ecoutons ensuite M. Tolain :
Que si, oublieuse- de ses vrais principes et de ce qu'ont
fait ses pères en 89, la bourgeoisie ne veut pas réformer
les abus de la propriété, il ne faut pas croire que la réforme
n'aura pas lieu. Seulement, elle pourra devenir terrible alors,
et fatale, car elle sera amenée par la force des choses. Et
déjà les symptômes s'en produisent assez pour que tout le
monde puisse la prédire, cette réforme, sinon à jour fixe,
du moins pour un temps prochain. La bourgeoisie porte
donc aujourd'hui la responsabilité de la plus terrible liqui-
dation sociale qui se sera jamais vue. Qu'elle n'oublie pas
que nous seuls, les socialistes, nous pourrons alors, à l'aide
de nos principes de mutualité, reconstruire la société et la
conduire de nouveau dans la voie de la prospérité.
Puis M. Clément :
Il y a dans la société, sachez-le bien, un tiers de travail-
leurs qui travaillent sans cesse pour nourrir les deux au-
tres tiers, qui ne font rien... (Bruit. — Rumeurs.) Eh bien !
alors, devenons des citoyens et faisons changer les lois
pour que tout le monde travaille et prenne sa part de
travail (Bravos. ) Voilà la logique !
Une voix. Défendue, la logique !
Ce n'est pas la loi' qui est l'obstacle de l'association,
C'est la propriété individuelle, qui appartient à M. tel ou
tel. (Voix : Oh ! oh !)
Par exemple, je vous citerai dans mon département un
homme très riche, très noble, qui...
Le commissaire de police. Je prie le bureau de rap-
peler l'orateur à la question. (Bruit.)
Voix. Oui ! on ne doit pas citer de noms ici ! — Assez !
— A la question !
La bureau prie l'orateur de ne pas citer de noms propres.
Voix. Oui ! oui!
M. Clément entame une évaluation des biens de certains
— 35 —
propriétaires qui ont des fermiers; les fermiers s'enrichis-
sent, deviennent capitalistes.
« Etonnez-vous, après cela, que le pain soit si cher! »
M. Ducasse n'est pas moins explicite ; il déclare,
dans la réunion du Pré-aux-Clercs (9 novembre), qu'il
veut la liberté la plus complète, et pour cela « le com-
munisme et la suppression de la propriété. »
Voici maintenant madame Minck :
Quand les biens communs à tous seront répartis entre
tous, nous n'aurons pas besoin de la gratuité, parce que
nous serons assez à notre aise pour payer l'instruction de
nos enfants, parce qu'il n'y aura plus des « fourmis vivant
de misère et des scorpions vivant du sang de ces four-
mis... »
M. Peyrouton. Ce que je désire, c'est l'anéantissement
radical de la propriété.
(Pré-aux-Clercs, 15 décembre.)
M. Bouillé déclare être d'accord avec M. Langlois sur
une masse de points. Avec M. Horn; il ne s'entend pas du
tout.
On réduit la question, dit-il, lorsqu'on prétend que le
travail ne peut exister sans le capital. Gomme l'a dit Prou-
dhon pour la propriété, la légitimité de l'intérêt n'est qu'un
vol continuel.... (Bravos prolongés).
(Redoute, 18 décembre.)
Une voix. L'hérédité, c'est la prostitution et le paupé-
risme ! (Tumulte.)
(Pré-aux-Clercs, 20 décembre.)
M. de Taillade. L'état social est mauvais, et c'est à l'hé-
rédité qu'il faut en demander compte. (Bravos et rumeurs.)
(Ibid.)
M. Briosne. Etudiant l'origine de la possession, il nie
que le partage du sol ait eu lieu comme l'a avancé M. Pos-
tel. C'est la force qui a divisé le «terrain national » entre
quelques heureux vainqueurs, en en dépossédant les vain-
cus, qui sont devenus des esclaves. (Salves de bravos.)
— 36 — "
Au point de vue de la nature, le sol appartient d'une ma-
nière indivise à tous ceux qui vivent dessus. (Bravos.)
M. Peyrouton. Je vous demande, citoyens, de dire dans
votre vote que non-seulement l'hérédité, mais encore l'hé-
ritage, sont contraires à la loi de progrès, de justice et
d'égalité, et qu'en conséquence vous en demandez la sup-
pression. — (L'orateur descend de la tribune au milieu de
douze ou quinze salves de bravos. Il quitte la salle immé-
diatement et reçoit sur son passage des poignées de main.)
M. Laviolette est partisan de l'opinion qui a été émise à
une précédente réunion : c'est que la propriété a pour ori-
gine la spoliation.
MB. Gaillard père. Je suis contre l'hérédité, parce que
je suis contre la propriété individuelle.
Si l'on nous défend l'association en nous permettant les
réunions, l'ouvrier sera toujours malheureux. Donc il faut,
ou bien que l'on nous donne le droit de nous associer, nous
travailleurs, ou que l'on force les riches à liquider la
société. (Bravos prolongés.)
M. Héligon prétend que l'intérêt augmente le prix de
revient de tous les produits, ce qui oblige le travailleur à
avoir recours à l'assistance publique.
Je pourrais citer le règlement appliqué aux travailleurs
des mines; vous verriez comment les capitalistes respec-
tent la liberté individuelle de ces travailleurs. On nous dit
que, s'ils ont des risques, ils ont des bénéfices. On ne leur
laisse que les miettes et, pendant qu'ils sont exposés dans
les puits, les propriétaires sont à la Bourse, spéculant sur
les malheurs publics, comme en 1850. (Applaudissements.)
M. Desmarest essaye de démontrer l'illégitimité de
l'intérêt. Il admet l'épargne, mais non l'intérêt. L'argent
doit être prêté au travailleur sans intérêt, parce que le tra-
vailleur rend un service équivalent au prêt qu'on lui fait
on faisant vivre le capitaliste, qui, ne voulant pas produire,
mourrait de faim.
M. Chemallé. Les économistes nous disent qu'on a aboli
tous les monopoles ; mais ils oublient les monopoles des
chemins de fer, le monopole du gaz et tant d'autres. On
nous dit qu'il n'y a aucune loi qui nous empêche de devenir
propriétaires; mais il y a une loi qui nous dit : Vous ne de-
viendrez propriétaires que quand ces messieurs ne le se-
ront plus. (Applaudissements.)
M. Sébile. Pour arriver à l'accomplissement de toutes
les réformes sociales, il est un moyen que je crois bon :
l'expropriation générale.
L'orateur veut donc la suppression du capital et de la
— 37 —
propriété, qu'il appelle deux termes collectifs et les deux
causes du mal.
Le président, tout en protestant de son désir de faire
respecter la loi, déclare que, « dans la lèpre sociale qui
nous étouffe », il accepte la responsabilité des paroles de
M. Sébile. (Tonnerre d'applaudissements.)
(Redoute, 1er janvier.)
M. Moreau. Pourquoi avez-vous plus que nous? Vous
ne pourriez pas le prouver. Et tout ce qui ne peut pas se
démontrer, nous ne l'acceptons pas, nous le supprimons.
(Salves d'applaudissements.)
Le commissaire de police fait une observation au prési-
dent.
Le président à l'assemblée. Le représentant de l'auto-
rité m'a demandé si j'acceptais la responsabilité de ce qui
vient d'être dit. Je réponds : Oui.
Voix nombreuses. Tous ! tous ! (Salves de bravos.)
Le président. J'ajoute que le bureau se joint à vous
pour protester. (Applaudissements.)
Belleville, 5 janvier.)
M. Ducasse prétend que l'origine du salariat se confond
avec celle de la propriété elle-même; que le premier au-
teur du salariat fut ce misérable qui, selon l'expression de
Jean-Jacques Rousseau, a le premier entouré de jalons un
morceau de terre et dit : Ceci est à moi. Celui-là a fait
travailler des hommes sur son terrain et a profité de leur
travail.
Quant au morcellement de la propriété, il s'agit bien de
cela! Ce que nous devons faire, c'est une expropriation
générale du sol pour cause d'utilité publique. (Bruyants ap-
plaudissements.)
Mme P. Minck. Il faut donc faire une liquidation sociale,
non pas à coups d'échafauds, mais à coups de décrets.
(Belleville, 9 janvier )
M. Bachellery. Donc le contrat a été violé. Par qui?
Par les détenteurs du sol, par les propriétaires. La pro-
priété n'existe donc plus en droit. Pourquoi existerait-elle
plus longtemps en fait? (Bravos ) Voilà pourquoi nous vou-
lons la supprimer complétement. (Bravos prolongés.)
— 38 —
Quant aux articles du Siècle, peut-on les considérer
comme une réfutation? Allons donc! poursuit M. Briosne,
est-ce une réfutation quand on dit à ses adversaires :
«Vous êtes des voleurs en perspective ?» Si nous sommes
des voleurs en perspective, pourrait-on leur répondre,
nous vous prouverons, à vous, que vous êtes des voleurs en
réalité ! (Deux salves de bravos.)
(Pré-aux-Clercs, 2 janvier.)
M. de Beaumont. Nous voulons supprimer la. haute pègre,
qui nous dévore le flanc comme un cancer.
(Belleville, 22 janvier.)
M. Ducasse. Quand la Convention nationale s'est empa-
rée du bien des émigrés, elle a bien fait : elle reprenait ce
que l'on avait volé au peuple... (Bravos.) Mais où elle a com-
mis une faute, c'a été de reconnaître la dette.
Nous ne devons pas laisser à nos enfants le fardeau de la
dette. On craint de parler de la liquidation ; mais, quand
on ne pourra plus payer, il faudra bien liquider. (Bravos.)
Citoyens, je conclus. Dans la précédente réunion où j'ai
pris la parole, le citoyen Gaillard a fait une comparaison
qu'il a tirée de Lamennais. Vous savez qu'il s'agissait d'un
rocher qui barrait la route à des hommes isolés, exposés à
être dévorés par des bêtes féroces; aujourd'hui nous som-
mes dévorés en gros par la propriété, mais nous n'avons
qu'à nous réunir et à la déplacer du chemin. (Applaudisse-
ments.)
(Belleville, 22 janvier.)
M. Cerbère demande l'abolition de l'hérédité. Citoyens,
dit-il, voulez-vous l'extinction du paupérisme, le bannisse-
ment de la prostitution, cette soeur de la misère? (Rires.)
Voulez-vous le respect de la famille? (Mais oui!) le maintien
de tous les sentiments tendres et affectueux? (Mais oui !
mais oui!)
En avez-vous assez? continue l'orateur. (Oui! oui!) Il n'y
a qu'un remède à cet état de choses : c'est l'abolition de
l'héredité !
(Pré-aux-Clercs, 18 janvier.)
M. Gaillard relève le gant jeté par les économistes, car,
selon lui, dire : L'intérêt est légitime, c'est porter un défi
aux socialistes ; mais ceux-ci combattront jusqu'à ce qu'ils
— 39 —
aient vaincu, et ils vaincront! (Oui, oui !) Ce n'est pas que
M. Gaillard soit socialiste. Non, c'est à la classe des com-
munistes qu'il a, dit-il, l'honneur d'appartenir.
Et d'abord il prend acte de ce que messieurs les écono-
mistes ont déclaré ne parler que des propriétés bien ac-
quises. Ils déclarent par là qu'il y a des propriétés mal
acquises... celles qui viennent du vol et de l'assassinat.
(Oh ! oh !)
Le commissaire de police signale ces paroles au bureau.
M. Gaillard explique que, non pas toutes, mais certaines
propriétés sont mai acquises à ses yeux... et aux yeux des
tribunaux. «Mais, dit-il, la loi défend toutes les propriétés,
même les mal acquises. (Non ! non!) Toute la question est
là. » (Non! non!)
(Redoute, 20 janvier.)
M. Fribourg. On a proposé comme remède au paupé-
risme l'épargne. Mais qu'est-ce que l'épargne? Si tout le
monde épargnait, personne ne consommerait ; les produits
resteraient donc dans les mains du producteur. L'épargne
n'est donc pas une fonction sociale, mais un vice social.
(Montparnasse, 25 janvier.)
M. Audelin recherche l'origine de la propriété. (Voix
C'est le vol!) Quel est, dit-il, le grand principe d'où dé-
coule la propriété ?
Voix. L'arbitraire ! (Protestations au fond de la salle,
bravos sur le devant.)
M. Gaillard père propose que, de même qu'il a été
fait une loi sur l'usure, on fasse une loi quoi défende au pro-
priétaire de louer un local plus cher qu'il ne vaut. De cette
façon, la patente étant imposée au propriétaire, ce sera
bien lui seul qui la payera.
(Belleville, 1er février.)
M. Bacot. Le travail, dans l'ordre social, c'est le capital.
Quand le capital est entre les mains de quelques milliers
d'êtres fainéants qui nouent les cordons de leur bourse...
travailleur, tu ne manges pas, toi qui travailles ! (Salves de
bravos.)
Citoyens, on dit : Où est le capital? Il est en prison, dans
les caves de la Banque !
L'orateur rapporte ensuite une conversation dans laquelle
un ancien négociant devenu millionnaire lui a dit qu'il avait
— 40 —
pour ne plus faire fabriquer deux raisons, savoir : que
d'abord il préferait jouer à la Bourse ; en second lieu, qu'il
ne voulait pas entasser dans ses magasins des marchan-
dises que, ne croyant pas à la durée de la paix, il n'était
pas sûr d'écouler.
Voilà les raisons qu'on nous donne, s'écrie l'orateur.
Ah! tant que nous serons à la merci du capital, nous serons
toujours esclaves ! Jamais pour nous il n'y aura du pain et
du travail assurés. Et cependant, quand le propriétaire
vient nous dire : Il faut payer, il faut payer quand même !
le propriétaire nous dit-il : As-tu travaillé ces trois mois ?
Non, il dit : Fais de l'or, ou ton dernier morceau, ton dernier
vêtement me restera entre les mains ! (Applaudissements
frénétiques.)
Je me résume. La société se trouve composée aujourd'hui
de trois castes : la bourgeoisie, son valet et les suppliciés.
(Bravos.)
Les suppliciés, c'est nous, c'est le peuple, qu'on appelle
la vile multitude.
Le valet est celui qui, la force dans les mains, nous op-
prime.
La bourgeoisie, un poignard d'une main et un crucifix de
l'autre... (La fin de la phrase se perd au milieu des salves
de bravos.)
(Belleville, 4 février.)
M. Bouillé. Donc, ajoute l'orateur, je déclare ceci : fai-
sons que nous ne laissions plus rien à ce qu'on appelle
l'intérêt du capital, que nous reprenions les instruments
du travail qui nous appartiennent, que la terre appartienne
au paysan, que celui-là seul qui produit consomme son
produit, et que celui qui ne produit pas ne mange pas.
(Bravos prolongés.)
(Redoute, 7 février.)
Après ces déclarations de guerre à la propriété et de
haine aux propriétaires, nous arrivons aux formules
nouvelles qui doivent décapiter le capital et réaliser
«la liquidation sociale ». Ces formules, plus ou moins
habillées de phrases prétentieuses, se réduisent en une
seule : la propriété collective, c'est-à-dire le commu-
nisme.
M. Horn en rougissait un peu d'abord ; mais, voyant
sa popularité diminuer, il se débarrasse de ses scru-
— 41 —
pilles, comme un navire en danger jette ses provisions
à la mer. Dans une séance de la Redoute (12 novem-
bre), il se déclarait « plus rapproché qu'on ne le croit
du communisme » et louait « ce qu'un pareil système
a de bon». Mais, un mois après (Redoute, 18 décem-
bre), atteint d'un retour de bon sens, M. Horn s'atti-
rait l'algarade dont on va lire le récit :
M. Langlois (ancien collaborateur de Proudhon) veut
la suppression de l'intérêt par le crédit gratuit. Il expose sa
théorie de la banque nationale, de la banque gratuite, à l'en
contre de toute autre banque. Selon lui, si la banque gra-
tuite, prêtant à un seizième pour cent seulement, ne doit
pas exister, il vaut mieux avoir le monopole de la Banque
de France que la liberté des banques.
« La banque modèle, c'est la banque de Proudhon , la
banque nationale sans actionnaires et sans escompte, pre-
nant les effets de commerce sans intérêts. »
L'orateur développe sa théorie de la banque nationale.
« Cette banque n'est qu'un des mille moyens par lesquels
nous pourrons arriver à la révolution sociale... à la grande
révolution de l'égalité (Bravos.) Ces moyens sont très-nom-
breux; j'espère un jour vous en montrer l'ensemble. Alors,
mes amis les communistes, à qui j'ai donné deux ou trois
coups de boutoir clans une autre salle, et qui me les ont
rendus, et avec usure (Rires.), mes amis les communistes
comprendront que je suis aussi égalitaire qu'eux. Ils com-
prendront que ce qu'ils poursuivent sentimentalement sous
le nom de communisme n'est pas autre chose que ce que je
poursuis sous les noms de mutualisme, de liberté, d'éga-
lité et de fraternité ! » (Bravos prolongés.)
M. Horn ne veut pas suivre M. Langlois sur le terrain
des banques. C'est sur la question de l'intérêt qu'il veut
porter la discussion.
Il rappelle les systèmes qui se sont produits.
Le capital, dit-il, est nécessaire. Pas plus que le capital
sans le travail, le travail à lui seul sans le capital ne peut
produire quoi que ce soit. (Explosion de rumeurs, interrup-
tions.) Donc le capital a droit comme le travail à une part
dans le produit. (Non! assez! assez !)
L'orateur continue.
Seulement, ajoute-t-il, le capital ne doit pas avoir une
part plus considérable que le travail. Il cite un exemple.
Qu'on mette un lot de bois de palissandre dans une cham-
— 42 —
bre, et qu'on l'y laisse enfermé. Ce palissandre (le capital)
produira-t-il tout seul? Non. Eh bien, enlevez le palissan-
dre, et enfermez huit ouvriers dans la chambre (ceci repré-
sente le travail); le palissandre, c'est-à-dire le capital, étant
enlevé, que produiront les travailleurs ? Rien ! (Tapage,
bruits contradictoires.)
Une voix. C'est absurde!
Autre voix. Faut-il l'étrangler ? (Rires. Bruit.)
M. Paulet. Pas de capital !
M. Horn continue le développement de sa pensée. In-
terruptions de M. Paulet.
Une voix. A la porte Paulet ! (Bruit. — Tumulte.)
M. Horn. Tout cela revient à dire que je reconnais par-
faitement la légitimité de l'intérêt.
Une voix. Il a été payé pour dire cela. (Bruit. —A la
porte !)
Epouvanté par ces clameurs, M. Horn se convertit
décidément au communisme, et dans la réunion de
Belleville du 4 février, il se fait applaudir en déclarant
qu'il désire « modifier si profondément la société ac-
» tuelle, que chaque travailleur ait sa part dans la
» propriété générale de la société. »
Les autres orateurs n'y mettent pas tant de façons.
Exemples :
M. Rigault. Je réclame l'enseignement de la nation par
la nation : cela touche au communisme, mais cela m'est par-
faitement égal. (Bravos répétés.)
Je reviens à la question de l'éducation nationale. Croyez-
vous qu'elle ne sera pas résolue quand la propriété, au
lien d'être l'apanage de quelques citoyens ou d'un grand
nombre d'entre eux, sera devenue la chose collective de
tous ?
Alors la liberté de l'Etat sera réalisée.
HE. Moreau. Quand un citoyen a, par ses capitaux, des
moyens que n'ont pas les autres, nous déclarons que ce
qu'il a en plus ne lui appartient pas et lèse la société.
(Bravo ! bravo !)
M. Briosne. L'instruction qu'il faut, c'est quelque chose
qui permette aux citoyens de gagner leur vie ; cette ins-
truction en fera les égaux de ces hommes du parti ancien
qui possèdent.
Nous préférons, ajoute-t-il, vous faire un thème d'ins-
truction, et nous vous disons : L'instruction ne sera réelle,
— 43 —
possible, égale, que le jour où la richesse sera nivelée.
(Bravos.)
Comment voulez-vous que la richesse, qui résulte des
efforts communs, s'accumule quelque part sans faire la
disette dans les endroits qui l'ont fournie?
Comment se fait-il que, dans une société où les trois
quarts de la population ne suffisent pas à gagner l'exis-
tence, une partie de cette population ait de si monstrueux
superflus ?
(Ménilmontant, 13 novembre.)
M. de Beaumont. La terre a été donnée gratuitement à
l'homme ; celui qui s'en est emparé l'a dérobée à la collec-
tivité, et pour ainsi dire volée. (Très-bien !) Il faut par tous
les moyens la reprendre, car nul n'a le droit d'avoir du
superflu quand il y en a qui manquent du nécessaire.
(Belleville, 22 janvier.)
M. Bachellery. En somme, ajoute-t-il, la condition de
l'ouvrier est mauvaise. Il faut des réformes, non des réfor-
mes anodines, non des vésicatoires posés sur un membre
qu'il faut amputer ! Il faut un remède. Ce remède, c'est le
communisme, la propriété collective! (Bravos prolongés.)
(Vieux-Chêne, 23 janvier.)
M. Le français, considérant que l'hérédité est contraire
à la justice, conclut non point à la modification de la loi ac-
tuelle sur l'hérédité, mais à sa suppression; il demande
que l'on substitue la propriété collective à la propriété in-
dividuelle.
(Pré-aux-Clercs, 29 janvier.)
Madame Désirée est communiste, mais avec des res-
trictions. Elle veut le partage des terres, mais elle ne veut
pas que celui qui ne fait rien partage le produit des sueurs
de celui qui travaille.
(Belleville, 1er février.)
M. Clément se dit communiste; il ne veut plus de parasi-
tes; il demande que l'on fasse tomber toutes les entraves,et il
ne voit dans la société que trois classes : le travailleur, qui
est exploité par le patron; le patron, qui est exploiteur, et
l'aristocrate,, qui vit oisivement aux dépens de l'ouvrier et
— 44 —
du patron. Il rappelle avec chaleur les journées de juin
1848, faites au nom du communisme, dont il est l'apôtre.
(Redoute, 12 novembre.)
M. Le français termine en repoussant l'épithète de Lil-
liputiens appliquée aux communistes.
Puissions-nous, s'écrie-t-il, avoir avant peu des centaines
de Lilliputiens comme Babeuf (Oh ! oh ! bravos !) et ses gé-
néreux compagnons, qui ont payé de leur tête leur dévoue-
ment à la cause de l'égalité ! Pour moi, je ne demanderais
pas mieux que de vivre dans un pareil Lilliput. (Bravos
prolongés.)
(Pré-aux-Cleres, 2 janvier.)
Est-ce à dire que jamais un éclair de ion sens n'ait
lui dans ces orageuses ténèbres? Si vraiment; M. Bes-
nard a dit que la spoliation c'était le vol ; il a été hué ;
M. Léon Plée a défendu l'hérédité au nom de la fa-
mille ; il a été hué. Enfin, un ouvrier de province a
osé prendre la parole dans la réunion de la Redoute
(29 décembre); il a fait plus encore : il a osé dire ce
qu'il pensait. On devine l'accueil qu'il a reçu.
Voici l'extrait du procès-verbal de cette séance :
M. Chaniot. J'habite la province (Rires) ; je suis ici seu-
lement depuis trois jours. J'ai été très-impatient d'assister
à cette réunion.
Je rapporterai dans mon pays... (Rires, plaisanteries,) mes
appréciations. Eh bien! je vous dirai que mon appréciation
ne vous est pas favorable. (Bravos.) Vous n'êtes pas du tout
les hommes de la capitale que je croyais, et vous tuez la
liberté. (Quelques VOIX : C'est vrai! Rumeurs.) Je ne suis
pas un orateur...
Une voix. Ça se voit bien.
M. Chaniot. C'est très-facile à voir, en effet, mais ce que
vous me dites là n'est pas de la plus grande convenance
(Bravos.); j'ai passé ma vie derrière un comptoir et je n'ai
amais eu l'occasion de faire de l'éloquence (Tapage. Rires.
Le président réclame le silence). Je ne sais si je suis éco-
nomiste ou socialiste. (Rires, une dame rit très fort.) Riez
donc, madame, cela vous est permis... (Recrudescence de
tapage.)
— 45 —
L'orateur est rappelé à la question et invité à ne pas
faire de personnalité. Il s'excuse et demande la permission
de raconter une histoire. (Rires, bruit. — Le président et
M. Paulet réclament le silence. A Elbeuf, dit M. Chaniot,
deux hommes ont commencé avec le mémo capital à fabri-
quer des draps. L'un, intelligent, fabriquait bien et vendait
à raison de 11 fr. le mètre ; l'autre fabriquait mal et ne ven-
dait que 10 fr. Ce n'en est pas moins lui qui s'est ruiné pen-
dant que le premier faisait fortune, tout en rendant ser-
vice aux habitants, qu'il faisait travailler.
Urne voix. Il a volé les ouvriers ! (Bruit. — Tumulte.)
Une autre voix. C'était un exploiteur. Voilà comment
il s'est enrichi ! (Cris. —Tapage. —Exclamations.—L'ora-
teur descend de la tribune.)
IDÉES POLITIQUES. — LA RÉVOLUTION. — LA TERREUR. —
LES MASSACRES.
Tous les clubistes sont d'accord pour donner à la
Révolution le millésime de 1793, date de la Terreur :
M. de Pressensé. Ayant parlé de 1789, qu'il a appelé
« le printemps de la liberté, » on lui crie de toutes parts :
Non, non, pas 89 ! 93 !
(Pré-aux-Clercs, 9 novembre).
Mme Minck. Combien est sombre la carte de la France
(sous le rapport de l'instruction), de notre belle et chère
France, de la France de 93! (Applaudissements.) Et dans nos
écoles on nous apprend à maudire les noms des grands
hommes d'alors, de ceux qui nous ont donné la liberté et
le sentiment de nos droits et de notre dignité. (Salves d'ap-
plaudissements.)
M. Casse. L'enseignement secondaire, dans les institu-
tions religieuses, est à peu près le même ; seulement, il faut
rendre cet hommage à l'Université, que, si elle n'enseigne
pas à nos enfants à être des hommes, elle ne leur apprend
pas à être des lâches, à renier leur passé ! Elle ne leur dit
pas que la société moderne est un enfer, que la révolution
de 1793 fut un assassinat (Triple salve d'applaudissements.)
Ménilmontant, 27 novembre.)
— 46 —
M. de Beaumont. Dans ce que je vais dire, je n'ai pas
l'intention d'attaquer la Convention de 93, encore moins
Robespierre, dont je suis un des admirateurs ; mais je ne
crois pas à l'infaillibilité des hommes, pas même à celle de
S. S. le pape, qui, dans sa sainte sagesse, a eu la sainte
bonté de laisser exécuter deux citoyens après les avoir fait
languir dans ses saints cachots. (Cris d'enthousiasme. —
Trépignements. — Applaudissements).
Deux hommes sont tombés ; honneur aux martyrs ! (Nou-
velles exclamations.)
(Belleville, 22 janvier.)
M. Ferret. Sous Louis XVI, la misère devient si consi-
dérable, qu'une créature immonde, entendant parler des
plaintes du peuple et du manque de pain, que cette miséra-
ble, que l'échafaud a justement balayée, disait : « S'ils
n'ont pas de pain, qu'ils mangent de la brioche. » C'était
Marie-Antoinette! !
La Révolution de 89, amenée autant par les chômages
que par le besoin de liberté, essaya de donner du travail
aux ouvriers; elle fit exécuter les terrassements du Champ-
de-Mars, ce Champ-de-Mars où le roi et Lafayette se don-
nèrent ce fameux baiser Lamourette qui trompe encore les
peuples ; ce même Champ-de-Mars qui, un an plus tard, fut
ensanglanté par les fusillades bourgeoises de M. de Bailly
et de M. de Lafayette. (Bravos.)
La révolution de 93, qui fut la seconde révolution, et la
vraie, donna du travail aux ouvriers. Elle édicta contre les
accapareurs des peines terribles, que nous serions loin de
trouver trop faibles, dit l'orateur, mais que nous ne trouve-
rions pas trop fortes. Elle établit le maximum, que devait
plus tard abolir la Convention avilie, décapitée dans la per-
sonne de Saint-Just et de Robespierre.
La République, continue l'orateur, fut obligée de tomber
sous la botte d'un soldat. (Cinq salves de bravos.)
Il sut, lui, empêcher le chômage, mais en faisant au cou
de deux millions de citoyens une saignée mortelle. (Bravos
prolongés.)
(Vieux-Chêne, 23 décembre.)
M. Gagne adjure tous les partis d'en croire sa parole; il
n'est que temps. Qu'on prenne garde, s'écrie-t-il, que les
pauvres reconnus comme ceux qui ne le sont pas trouvent
un soir quelque chef, quelque Mirabeau en haillons (Bravos
prolongés.) qui viendra vous dire un soir à cette tribune :
— 47 —
Que parlez-vous du paupérisme, vous gui avez le néces-
saire?... Place aux esclaves de la misère ! (Bravos.) Et ces
hommes voudront peut-être faire leur 89 et leur 93, plus
terribles que tous les autres !
(Redoute, 28 janvier.)
Madame Paule Minck. trouve la question des privi-
léges assez vaste pour tout contenir. Elle parle de la com-
munauté tant vantée de la société Spartiate ; elle n'en veut
pas, parce qu'il y avait seulement quelques priviléges, et
au-dessous de ceux-là un trop grand nombre d'Ilotes.
Elle entend bien ne pas s'en tenir aux principes de 89 :
y revenir serait retourner en arrière. Elle rappelle que les
priviléges étaient abolis pendant ce qu'on appelle les tristes
années de 92 et 93, et qu'elle trouve si glorieuses (Vifs ap-
plaudissements.), parce qu'alors on avait réclamé pour le
peuple ses droits entiers imprescriptibles. (Bravos.)
(La Chapelle, 31 janvier.)
M. Guilhar. Suivant l'orateur, on a eu tort d'accuser le
communisme de porter à l'égoïsme. « Étaient-ce des égoïs-
tes, s'écrie-t-il, ces grands hommes de la Révolution qui
sont morts pour avoir soutenu leurs principes, les Robes-
pierre , les Danton , les Saint-Just? » L'orateur regrette
les divisions qui s® sont glissées dans les assemblées au
sujet de ces grands hommes. « De quel droit, se dit-il, les
jugeons-nous? La génération actuelle ferait-elle ce qu'ils
ont fait ? Il faut se contenter de les admirer. Tâchons de
les imiter et de suivre leurs principes. Continuons leur
oeuvre; et nous ne terminerons pas tout ce qu'il y a à faire;
il en restera une part pour nos enfants! » (Bravos.)
(Belleville, 3 février.)
SI. Ducasse. Nous venons affirmer l'enseignement dé-
mocratique et progressif, affirmer les principes de notre
grande et glorieuse Révolution. Nous sommes tous d'accord
au point de vue général. Ce qui manque à notre jeunesse,
c'est le catéchisme civique de 1793. (Bravos prolongés.)
(Ménilmontant, 13 novembre.)
Voici maintenant en toutes lettres la glorification
des massacres :
— 48 -
Un orateur. Quand on est héritier d'une époque qui a
inauguré le règne de la liberté, on doit accepter tous les
résultats, bons ou mauvais, de ce temps libérateur.
Un autre. Les erreurs de la Révolution sont dues aux
excès qui l'ont précédée ; il y avait soixante générations de
victimes à venger !
(Pré-aux-Clercs, 13 novembre.)
M. de Pressensé, ayant parlé des massacres de septem-
bre en les déplorant, est invité par le président, M. BRIOSNE,
à ne pas parler en ces termes « d'un des plus glorieux évé-
nements de notre histoire ».
M. Ducasse.— Les massacres de septembre ont affirmé
la liberté ; ceux de la Saint-Barthélemy l'ont étouffée.
On dépose une motion d'ordre demandant que M. Héligon
rétracte les paroles qu'il a prononcées à propos de la Con-
vention : « Ses forces se sont avachies sur elles-mêmes, »
et qui sont une insulte.
M. Héligon. Il est évident qu'après le 9 thermidor, les
grands hommes de la Convention ayant été assassinés, la
Convention s'avachit.
Une voix. Lorsque la Convention s'appelait Marat, Dan-
ton, Robespierre, c'était la vraie Convention;... mais après
le 9 thermidor, lorsqu'elle fut devenue le jouet de Tallien,
elle s'avachit.
(Ménilmontant, 28 novembre.)
Chose curieuse ! Robespierre est loué en même temps
que Danton, bien que le second ait été guillotiné par le
premier; mais Hébert, le rédacteur du Père Duchesne,
également mis à mort par Robespierre, a des partisans
dans les clubs de 1869. Lisez cette scène étrange, qui
nous reporte à soixante-seize ans en arrière :
M. Lemay. De tout temps, l'éducation a été considérée
comme l'instrument par excellence de la civilisation ; mais
à aucune époque il ne s'est trouvé plus d'hommes éclairés
qu'à l'époque de la Révolution française. Tels les Robes-
pierre et les Saint-Just, que je viens défendre des attaques
dont ils ont été l'objet. Croiriez-vous, citoyens, qu'en plein
dix-neuvième siècle, il s'est trouvé des gens assez peu par-
tisans de la liberté pour se jeter à la face l'épithète de jaco-
bins et d'hébertistes, comme si ces deux sectes n'étaient
pas passées à l'état fossile?
— 49 —
(Ces mots soulèvent des protestations violentes.)
Le président. Je rappelle l'orateur à l'ordre. Il n'est pas
permis d'insulter les hébertistes.
(Le bruit augmente.)
Une voix. C'est de l'intolérance ; je proteste contre le
président pour avoir arrêté l'orateur. (Vifs applaudisse-
ments.)
M. Lemay. Le bon sens pratique est représenté par Maxi-
milien Robespierre. Dans ces derniers temps, quelques fa-
natiques ont prétendu que la France ne peut être sauvée
que par l'hébertisme. Savez-vous ce que c'est que l'héber-
tisme ? Vous ne le savez pas ? Ni moi non plus. (Interrup-
tions bruyantes.)
M, Ducasse. Bravo, Lemay !
M. Lemay. Nous ne sommes pas avec ces énergumènes.
De tontes parts. Assez ! assez !
M. Lemay.L'orateur revient à Robespierre; il veut puri-
fier sa mémoire des souillures que lui avaient déversées les
hébertistes. — Si nous voulons, ajoute-t-il, trouver quel-
ques idées suivies, un plan nettement tracé, il ne faut pas
aller les chercher chez le marchand de contre-marques
Hébert.
(Le tumulte recommence.)
Voix. C'est une profanation !
Le président. Je retire la parole à l'orateur ; si l'assem-
blée n'y consent pas, je quitterai le bureau.
M. Lemay. Citoyens...
Voix. Assez ! assez ! Débarrassez la place ! Assez d'in-
sultes comme cela !
L'émotion de l'assemblée est au comble. Les robespier-
ristes se réunissent derrière le bureau et décident de quit-
ter l'assemblée. Mais un conflit s'engage avec un parti
d'hébertistes. On se menace. Un robespierriste et un héber-
tiste se prennent au collet; on les sépare. Une partie de
l'assemblée se lève.
(Belleville, 17 janvier.)
Il faut leur rendre justice : robespierristes, hé-
bertistes, dantonistes s'entendent bien vite lorsqu'il
s'agit de prêcher la guerre civile. Ils invoquent les
souvenirs de 1848 ; mais, comme ils préfèrent la date
de 1793 à celle de 1789, de même ce qu'ils célèbrent
dans l'année 1848, ce sont les journées de juin.
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— 50 —
Dans cette atmosphère démagogique, la tête se perd,
tout courage civique disparaît. M. François Lenormand,
catholique et légitimiste, fait des avances aux démoc-
soc dans une réunion au Vieux-Chêne :
Le président Longuet. Le citoyen Lenormand est
votre adversaire; pourquoi voulez-vous qu'il nous appelle
citoyens ? (Rumeurs, bravos.)
Voix. Il ne veut pas que nous le devenions.
M. Lenormand. Je proteste contre le mot qui vient d'être
prononcé. Je ne me sers pas du mot de citoyen parce que
malheureusement depuis dix-sept ans nous en avons perdu
l'habitude. (Rumeurs. — Allons! allons! assez! à la ques-
tion !)
Au nom de la liberté, l'orateur réclame pour les jésuites
la liberté de leur croyance, de leur foi et de leur enseigne-
ment; il ne veut point de proscriptions : ce n'est point par
la proscription qu'on peut vaincre une idée. Vous en êtes
vous-même la preuve, ajoute-t-il ; il y a dix-sept ans, il y
a eu des gens assez fous pour croire qu'avec des proscrip-
tions on vous étoufferait ; vous êtes encore vivants !
Mais le citoyen Lenormand a beau faire ; ses pro-
testations sont bien froides à côté de ce qui va suivre.
Ecoutons d'abord M. Marsais, rédacteur des Côtes-
du-Nord, journal de M. Glais-Bizoin, « de notre ami
Glais-Bizoin », dit M. Ducasse :
M. Marsais, qui ne s'attendait pas à l'honneur de parler
devant l'assemblée, va essayer de développer quelques
idées : « Malgré la nuit du 4 août, dit-il, les priviléges ont
continué, la Révolution a été dévoyée. » Arrivant de pro-
vince, et n'ayant pas l'habitude des réunions, il s'arrête, ne
sachant pas jusqu'où il est permis d'aller en fait d'his-
toire.
M. Ducasse, jusqu'en 1814, c'est de l'histoire; après,
c'est de la politique. (Bravos.) Il se rappelle que pour le
baccalauréat on va jusqu'à la prise de Puebla, et invite l'o-
rateur à ne pas dépasser cet événement. (Rires.)
M. Marsais expose que les priviléges, abolis au 4 août,
ont été ressuscités par un grand homme. On sait ce qu'ils
coûtent, les grands hommes! (Oui ! oui !) Celui-là refit la no-
blesse, le clergé, oubliant qu'il était fils d'une révolution
populaire.
Puis vint la Restauration, avec ses émigrés, qui pendant
-51 —
quinze ans eurent leur part de curée. (Rires.) Permettez,
ajoute l'orateur, les curés aussi.
Une voix. Je demande la parole.
M. Ducasse. Toujours le même interrupteur ! (À la
porte !) Il est impossible qu'un homme s'impose à quinze
cents autres. (A la porte !)
L'interrupteur se retire. (Applaudissements.)
M. Marsais. En 48, on avait promis, dit-il, aux travail-
leurs une réforme sociale. Le peuple a été sacrifié à la
bourgeoisie. J'arrive à 1850, 51 et 52. Dans cette assemblée,
il y en a qui ont pleuré en 1852.
Une voix. Qui pleurent encore!
M. Marsais. Et qui pleureront longtemps ! — Il ne veut
pas qualifier ce qui s'est fait en 1852. Un Tacite viendra.
M. Rigault. Nous ne pouvons aujourd'hui accepter
comme spectre rouge ce qui le fut en 1848, et nous sommes
prêts à soutenir les théories qui, en 1848, ont valu la dépor-
tation à la plupart de nos prédécesseurs.
(Ménilmontant, 13 novembre.)
M. Bachellery dit que, si on ne vend plus, comme au-
trefois, les grades dans les régiments, on possède l'école de
Saint-Cyr, où n'entre pas le peuple, mais seulement les fils
des bourgeois, qui ont tout envahi depuis 1789, — qui ont
fait la révolution de 1830, — et qui ont confisqué et noyé
dans le sang celle de 1848. (Salves d'applaudissements.)
M. Ducasse. La force sans le droit est infâme ; le droit
sans la force est stérile ! Je courbe la tête devant la force
en la méprisant ; je m'incline devant un pouvoir qui s'ap-
puie sur 500,000 baïonnettes ! (Tonnerre de bravos.)
Le peuple n'est rien en ce moment-ci, malgré une série
de révolutions ineptes (Rumeurs.) et avortées. (Murmures.)
Je parle de toutes les révolutions, sauf de celles qui n'ont
pas réussi, comme celles du 2 prairial et de juin 1848.
(Bravos.)
Nous serons les vers qui rongent les cadavres ; car vous
êtes des cadavres... Nous nous réunirons tous, nous les en-
nemis d'hier et d'avant-hier, dont les grands-pères ont été
assassinés... les ennemis d'hier... dont les amis de 48 ont
eu la gloire de périr sous les balles des Cavaignac et des
Bonaparte. (Salves prolongées de bravos.)
Car nous sommes les ennemis implacables des principes
despotiques. Nous sommes ceux qui marchons à l'ennemi
vivement, la flamme à la bouche, ayant mieux que des épée
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tranchantes et des fusils, puisque nous tiendrons, d'une
main, les Droits de l'homme, de l'autre, la glorieuse devise :
Liberté, Egalité, Fraternité ! (Tonnerre d'applaudissements.)
M. Budaille. On ne chante bien que quand on est libre.
Je me souviens du temps où j'entendais chanter et crier
partout dans les plaines et les vallées : Vive la République !
(Salves de bravos.)
On entendait chanter les vieilles chansons à pleine voix;
maintenant on ne fait plus que murmurer des chansons.
On a peur de chanter. (Bravos.)
On ne chante plus, mais on commence à parler. Ce n'est
pas trop tard. (Bravos.)
M. Barbet-Rivet. Messieurs... (Voix : Dites citoyens !)
Si vous comptez réellement acquérir ce nom, je vous appel-
lerai citoyens. (Bravos prolongés.)
Voix. Il est conquis.
L'orateur n'attache pas grande importance à la question
discutée. (Bravos.—Rumeurs.—Bruit.) Permettez, messieurs ;
dit-il, écoutez-moi... (Dites citoyens! — Bruit.) Eh bien,
citoyens, si vous êtes citoyens, c'est une raison de plus pour
m'écouter. (Bravos.) Je dis donc... (Bruit.) Ah ! écoutez :
depuis 1851, je n'ai plus l'habitude de prononcer ce mot de
citoyen ; ce n'est pas ma faute ! La question, suivant l'ora-
teur, n'est pas digne du dix-neuvième siècle, de l'an 1869,
ère vulgaire, que nous appelons l'an LXXVII de la Répu-
blique française. (Bravos prolongés.)
(Vieux-Chêne, 26 janvier.)
M. Budaille, poursuivant la suite de son discours,
laisse échapper le mot Empire ; immédiatement il s'écrie :
— Je retire ce mot ! Ce n'est pas moi qui ai fait l'Empire.
(Bravos, rires).
Voix. Ni moi non plus.
M. Budaille. Eh bien ! nous n'en referons jamais d'au-
tre ! (Non, non ! Tonnerre de bravos.)
Voix. Supprimons-le !
Voix. Assez d'Empire !
A bas l'Empire ! vive la république de juin 1848 ! Tel
est donc le dernier mot des clubistes ; telle est donc la
dernière conséquence où aboutirait le mouvement
révolutionnaire si l'intelligence venait à manquer
dans le corps électoral et l'énergie dans les conseils du
gouvernement.