Les trois faces du miroir

Les trois faces du miroir

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326 pages

Description

La politique est un art des plus violents qui soit. Pour exister, les individus souhaitant faire partie du cercle doivent exceller dans l’art de la manipulation et des coups bas. La politique spectacle, c’est leur quotidien et le nôtre. Il suffit pour s’en convaincre d'observer les médias mettre en scène ces artistes pas comme les autres, profitant au passage de l’aubaine. Lorsque j’écris aubaine, je veux parler de ces millions de personnes fébriles, exaltées, y croyant dur comme fer, s’agglutinant derrière leurs petits écrans, pour suivre la prestation de leur champion et invectiver les adversaires. Pour atteindre le pouvoir, les candidats et ceux qui gravitent autour, doivent être capables de tous les coups, plus tordus les uns que les autres. Comment peut-on faire confiance à des individus qui sont capables de toutes les bassesses possibles en représentation, et qui, dès le rideau tombé, se complimentent, se congratulent, comme si de rien n’était. Comme s’ils venaient de jouer dans une pièce de théâtre. Nous prennent-ils pour des simples d’esprits ? Sans hésitation : oui !
Attention, ceux qui veulent atteindre le pouvoir, et ses privilèges, sont capables d’aller très loin pour atteindre leur but. L’histoire qui suit pourrait très bien s'inspirer d’un fait réel, apparemment, il n’en est rien. Ou alors… l’auteur fait partie du sérail, de la meute…
Pour une personne qui n’aime que la ville, le coin n’est peut-être pas des plus intéressants, mais il est resté inscrit dans la mémoire de Raphaël comme une marque d’origine indélébile. Nous sommes en Ardèche, à Monségur, petit village authentique d’une cinquantaine d’âmes, accroché à une colline escarpée. Ici, c’est la vraie campagne, celle qui ne change pas et qui ne veut pas changer. L’homme a construit sa vie ailleurs, mais il est revenu à la Piérade, la maison de grand-père Rodrigo et de grand-mère Jeanne, sur les traces de son enfance. Sans doute pour y retrouver ses racines, les images d’Épinal qu’il a construites dans cette campagne ardéchoise, en espérant reprendre le fil. Mais ce retour aux origines a peut-être une autre signification. Lorsqu’on regarde derrière lui, il semble n’y avoir plus rien, que des souvenirs. Mais lui y voit deux points. Deux points qui prennent jour après jour, de plus en plus d’importance. Et puis ces deux points disparaissent, et la haine, sentiment qu’il ignorait jusqu’alors arrive, et l’oblige même à repartir sur un chemin qu’il sait tortueux, chaotique.

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Publié le 05 novembre 2016
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EAN13 9791092612202
Langue Français
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ans, j’y habite seul. Les vignes travaillées jadis par grand-père Rodrigo et grand-mère Jeanne, sont aujourd’hui exploitées par François Vergne un jeune du village. Pour les travaux de labour, et de gros entretien, il utilise des chevaux de trait, des Comtois, comme grand-père Rodrigo. Ça fait du bien de revoir ces vignes eurir, et porter de la vendange. îl me paye le fermage en bouteilles de vin. La maison, un brin isolée (cela m’arrange bien) est située à l’orée d’un bois. À environ deux cents mètres, un peu en contrebas, la petite chapelle des Vignes. Très croyante, ma grand-mère Jeanne en avait la clé, mais la porte n’était jamais fermée. Elle y venait assez régulièrement pour s’y recueillir et pour entretenir l’intérieur, la eurir. Lorsque j’étais en vacances, de temps en temps, je l’accompagnais. Jamais elle ne m’a obligé. Une seule statue ornait la chapelle, celle de la Vierge Marie tenant l’Enfant Jésus dans ses bras ; elle me fascinait. Peut-être à cause de l’éclairage particulier dont elle bénéIciait ; ou peut-être autre chose. Cette chapelle ne recevait véritablement de Idèles qu’un seul jour par an, pour L’Assomption de la Vierge Marie, le 15 août. Le curé de Monségur y disait une messe, et une petite collection était servie. Puis un jour, le curé quitta le village pour prendre sa retraite, ma grand-mère décéda et plus de messe dans la chapelle des Vignes.
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Abandonnée, son toit se Issura, puis elle fut pillée, les vitraux et la statue de la Vierge Marie disparurent ; sa In était proche. Miracle, peut-être pas, mais un jour de l’an 2000 un mystérieux donateur anonyme Inança sa restauration. La toiture est neuve, les murs sont sains, les vitraux sont restaurés, mais il manque toujours la statue de la Vierge Marie portant l’Enfant Jésus dans ces bras.
Depuis que je suis à la retraite, mon passe-temps favori, la pêche, la chasse et la braconne. Tout le monde le sait, mais les autorités n’ont pas encore réussi à me prendre sur le fait. C’est mon grand-père Rodrigo qui m’a transmis le virus, il n’avait pas son pareil pour capturer les perdrix à la matole dans les rangs de vigne, et les grives aux collets faits de brins d’herbe. Mais il était raisonnable et laissait toujours la semence. Je suis son exemple, et je n’exagère pas, je braconne juste pour manger. Je pourrai chasser avec un fusil, j’en possède un, comme beaucoup d’autochtones. Mais ma passion est ailleurs, prendre, capturer sans me faire prendre, comme le prédateur que je suis. Faire le pied de grue au coin d’un chemin pour attendre un ragot poussé par des chiens, ça ne m’intéresse absolument pas. Capturer une belle fario, de nuit, équipé d’une frontale, armé d’une fouëne à trois dents de ma fabrication, ou d’un
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trémail, pour moi, ça a du sens. Pour les sangliers et les lapins, j’ai adopté le collet ; pour les perdrix et les grives, la matole et pour la bécasse, je ne vous dirais pas. îl faut quand même que je vous dise, pour des raisons que vous connatrez plus tard, je ne tiens pas à être reconnu. Alors j’ai laissé pousser une barbe hirsute, que je ne taille que de temps en temps. Personne ne pourrait reconnatre en moi, ce fringant jeune homme qui arpentait jadis les coteaux à la poursuite des perdrix rouges. Même mon identité a changé, alors pas de risque. On m’a surnommé « le grizzli », ça me va bien, et je ne fais rien pour changer les choses, bien au contraire. Je n’ai de réel contact qu’avec François Vergne le jeune vigneron qui exploite mes vignes. De temps en temps, nous discutons de sujets sensés ou pas, et il sait très bien que je ne suis pas celui que je veux paratre.
Au bout du petit chemin qui donne à la Piérade, une voiture de gendarmerie. Elle n’est sûrement pas là par hasard. Cette nuit, j’étais sur la Sure, un auent de l’Ardèche. J’évite de trop braconner dans le secteur, je me déplace de quelques kilomètres, et je ne reviens jamais au même endroit avant des semaines. Nous sommes début juillet, les eaux sont déjà basses, et c’est plus facile de trouver la fario. J’en ai
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ramené une demi-douzaine, mais j’ai mon permis de pêche, et j’ai utilisé le trémail, alors ils ne pourront jamais prouver que c’est du braconnage. L’adjudant-chef Simon s’approche de la porte d’entrée et frappe. Je connais assez bien le gendarme, au début je l’avais régulièrement sur le râble, maintenant il s’est calmé et attend très certainement une opportunité. îl est accompagné d’un lieutenant assez grand, fermé comme une hutre et sec comme une baguette de pain rassie. Jamais vu le bonhomme.
– Bonjour, Monsieur Masère, nous souhaiterions que vous nous accompagniez à la gendarmerie. Nous avons quelques questions à vous poser.
– Si c’est au sujet des truites que j’ai au frigo, je peux vous assurer que je les ai prises ce matin.
C’est le lieutenant qui prend le relais.
– Nous savons que toutes les truites que vous capturez sont braconnées Masère. Mais cette fois, c’est beaucoup plus grave. Vous allez nous suivre et nous procéderons à votre interrogatoire.
îl m’arrive de pêcher, et même très régulièrement, comme les pêcheurs ordinaires,
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à la canne, mais il vaut mieux ne pas relever, l’animal risquerait de se froisser.
– Je peux quand même savoir ce qu’on me reproche ?
– Ce n’est ni le lieu, ni le moment, mais je suis persuadé que vous savez.et ne Suivez-nous compliquez pas la situation qui est déjà assez compliquée pour vous.
– Je peux quand même m’habiller décemment, je…
– Non, nous n’avons pas de temps à perdre, votre tenue de vagabond vous va à merveille…
Si ce lieutenant pète-sec est avec l’adjudant-chef, c’est que l’aaire est très sérieuse. À peine arrivé, je suis conduit dans un petit bureau. Assis sur une chaise, poignets menottés, je suis impatient d’entendre la première question.
– Julien Masère, connaissez-vous Estelle Maçon ?
C’est une question toute simple, pourtant s’agissant de cette gracieuse jeune Ille, elle me déconcentre et me met mal à l’aise. Je connais
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Estelle Masson, pour l’avoir rencontrée à plusieurs reprises, se baignant avec des copains et copines. Mais si l’adjudant-chef Simon me pose cette question, c’est que quelque chose de grave lui est sans doute arrivé, mais pas question de tomber dans le piège.
– Je ne sais pas, peut-être que oui. J’ai à plusieurs reprises trouvé des jeunes qui se baignaient sur l’Ardèche. Ils s’y rassemblent sur une petite plage naturelle, du côté du secteur des Châtaigniers. En pêchant, je les ai sans nul doute rencontrés. Il nous est arrivé de discuter, eux ne se préoccupent pas de mon apparence. Peut-être était-elle parmi eux, je ne leur ai pas demandé leur identité.
Cette fois c’est le lieutenant pète-sec qui prend les choses en main.
– Masère, tu ne pêches pas, tu braconnes. Et bien sûr, ça te plaît bien vieux saligaud d’espionner toutes ces jeunes ïlles. Si tu avais une canne à pêche, c’était juste un prétexte pour t’approcher des petites. D’après mes informations beaucoup se baignent sans le haut, et même entièrement nues. Alors tu restais planqué derrière un rocher à mâter. Pourtant dans le secteur des Châtaigniers, les ïlles nues ça ne manque pas, c’est même
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réputé pour. On t’a vu, alors tu ne peux pas nier… Une dégaine comme la tienne ça ne s’oublie pas. Nos témoins sont unanimes, à chaque fois qu’ils t’ont aperçu c’était à proximité du groupe d’Estelle Masson.
J’ai commis une erreur, une erreur grossière, mais apparemment ni l’adjudant-chef ni le lieutenant pète-sec, ne la relève pas. Si je ne connaissais pas Estelle Masson, pourquoi ai-je tout de suite parlé des jeunes qui se baignaient sur l’Ardèche ?
L’homme adopte le tutoiement, et il devient grossier c’est qu’il doit avoir des biscuits en réserve. Ce qui me préoccupe le plus c’est de savoir ce qui est arrivé à Estelle, Estelle Masson. Durant toute ma vie, j’ai adopté une méthode, lorsque j’étais attaqué, je me suis défendu en attaquant.
– Lieutenant, je ne me rappelle pas avoir gardé les cochons avec vous, alors je vous demande de poursuivre votre interrogatoire en utilisant le vouvoiement et sans m’insulter. Sinon, je resterais muet comme une carpe, et croyez-moi en matière de carpe, je m’y connais. Mais d’abord, qu’est-il arrivé à cette jeune ïlle ?
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Mes paroles ne lui plaisent pas, et il va très vraisemblablement sortir de ses gonds.
– Mais tu te prends pour qui, le grizzli ? Ici nous sommes dans une gendarmerie, pas dans une cabane au fond des bois. Ici, c’est moi qui décide de la façon de mener les interrogatoires. Ordure, tu sais très bien ce qui est arrivé à cette pauvre jeune ïlle, tu sais très bien qu’Estelle Masson est morte étranglée et tu as même tenté de la violer. Tu as sans doute été dérangé et tu t’es enfui. Son corps a été retrouvé hier presque à la nuit non loin de cette fameuse plage, et je suis certain que c’est toi qui as fait le coup.
À ses paroles, il joint le geste et jette sous mes yeux des photos d’Estelle morte assassinée. Je sais encaisser, j’en ai vu d’autres, mais cette fois, le choc est trop rude. Une colère sourde et indicible me prend aussitôt les tripes. Des salauds ont osé faire ça. Rapidement je me réfugie dans un mutisme complet. Les gendarmes doivent penser que je mets mes menaces à exécution, mais j’ai simplement fait disjoncter le dispositif d’alimentation. Sans ux, rien de mon corps ne fonctionne, je suis en sommeil, un peu comme un appareil en veille. Le lieutenant poursuit son interrogatoire, mais je n’entends même plus ses questions, et je m’en
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fous complètement. Durant les secondes qui suivent, des centaines d’images inondent ma mémoire. îl y a de tout, pêle-mêle, du vrai bonheur, de l’extrême bonheur même, et d’autres images beaucoup moins palpitantes. Après sûrement plus d’une heure de questions sans réponse, le lieutenant est à bout. îl m’agrippe par les épaules et commence à me secouer, me tirant en arrière, me faisant chuter. Je sors alors un peu de ma léthargie, mais bien vite l’adjudant-chef s’interpose et mon cerveau retombe dans l’inertie. Un peu à l’écart, une explication entre les deux hommes semble avoir lieu, mais je ne suis pas en état de comprendre ce qu’ils se racontent. J’ai quand même l’impression que l’adjudant-chef et le lieutenant jouent au gentil et au méchant ic. Toujours est-il qu’après une ou deux minutes l’adjudant-chef revient seul dans le bureau. îl ne s’excuse pas, mais son ton est plutôt neutre. À aucun moment les gendarmes ne m’ont demandé si je souhaitais appeler mon avocat. îls auraient même dû m’en proposer un d’oce.
– Monsieur Masère, les faits qui se sont produits sont d’une extrême gravité et il faut nous aider. Vous ne pouvez pas nier que vous espionniez régulièrement ces jeunes…
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– Il ne s’agit absolument pas d’espionnage, je ne suis jamais allé sur le bord de l’Ardèche dans cette intention. Il se trouve que ces jeunes sont souvent là-bas en été pour se baigner et moi aussi, pour y pêcher. En amont c’est un très bon secteur à fario. – Monsieur Masère, vous n’ignoriez pas que la mère et la grand-mère de cette pauvre Estelle ont trouvé la mort dans un tragique accident de voiture, il y a à peine trois mois… cet accident venait juste après celui de son père Jullian, mort dans un accident de travail. Une pelle mécanique s’est malencontreusement renversée sur lui. Le sort s’acharne sur cette famille, qui aujourd’hui est totalement décimée. Il ne reste plus qu’une tante qui s’occupait d’Estelle. Nous devons rapidement trouver le coupable. Le corps de cette pauvre ïlle est à l’institut médico-légal d’Avignon. L’autopsie est en train d’être pratiquée. Apparemment, le ou les agresseurs, nous ne pouvons pas exclure qu’ils étaient plusieurs, ont été dérangés. Il faut reconnaître que ce secteur des Châtaigniers est particulier, il attire comme vous le savez un très grand nombre de naturistes et… de détraqués sexuels. Ils ont de quoi se cacher, derrière les rochers, derrière les arbres, enïn chacun à sa technique.
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