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Lettres d'un barbare à un docteur ou philosophe moderne, relatives à l'influence de la tyrannie de Bonaparte sur le caractère, l'esprit, le génie, les moeurs de la nation française, où se trouve le tableau de la politique intérieure et extérieure de l'usurpateur, écrites à l'époque de l'envahissement de la France par les armées alliées, en 1814 ; suivies de l'examen de la conduite de Bonaparte, depuis 1814 jusqu'à sa dernière dépossession

126 pages
Pélicier (Paris). 1815. France (1814-1824, Louis XVIII). In-8 °.
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LETTRES
D'UN BARBARE
A UN DOCTEUR
OU PHILOSOPHE MODERNE,
LETTRES
D'UN BARBARE
A UN DOCTEUR
OU PHILOSOPHE MODERNE,
Relatives à Vinfluence de la tyrannie deBonaparte
sur la caractère , l' esprit, le génie, les moeurs
de la nation française ; où se trouve le tableau
de la politique intérieure et extérieure de l'usur-
pateur ;
Ecrites à l'époque de l'envahissement de la France par les
armées alliées, en 1814
Suivies de l'examen de la conduite de Bonaparte
depuis 1814 jusqu'à *sa dernière dépossession.
Se trouve à PARIS , chez PELISSTEM , Libraire , galerie de la
première cour du Palais royal.
A MELUN,
DE L'IMPRIMERIEIE DE LEFÈVRE-COMPIGNY.
1815.
AU LECTEUR.
L'ÉDITEUR vous doit compte, Lecteur, du
retard dans la publication de ces lettres, des
l'instant qu'il annonce qu'elles furent écrites
en 1814.
Ayant retiré cet ouvrage de la censure il y a
près de huit mois , il se trouvait sous presse
lors de l'arrivée de Bonaparte : niais l'ef-
froi qui s'empara de l'imprimeur le porta
à détruire les feuilles composées et tirées.
L'éditeur ne pouvant alors agir légalement
contre ce dernier, n'eut plus la faculté de la
publication , sur-tout dès que l'imprimeur
eut enterré son manuscrit en refusant de le
lui rendre. Il ne le possède que depuis le
retour du Roi. Il n'a pu, d'après cela, produire
plutôt cet ouvrage , que la vérité et le dé-
vouement avaient dicté à son auteur.
LETTRES
D'UN BARBARE
A UN DOCTEUR
OU PHILOSOPHE MODERNE,
Relatives à l'influence de la tyrannie de Bonaparte
sur le caractère, l'esprit, le génie, les moeurs de la
nation française, où se trouve le tableau de la-
politique intérieure et extérieure de l'usurpateur.
Ecrites à l'époque de l'envahissement de la France par les ar-
mées alliées, en 1814
LETTRE I.re
AFFRANCHI comme barbare de tous les préjugés
et du joug de toutes les sectes, habitué dans nos
déserts, où la nature fournit à nos besoins circons-
crits dédaigner la fortune, ignorant le prix que
les européens mettent à ce qu'ils nomment gran-
deurs , et, par conséquent, ne pouvant être séduit,
comme le sont en général les écrivains de ce con-
tinent, par les faveurs des grands , par l'appât des
récompenses et par les idées d'une gloire person-
nelle , ne voyant enfin que la vérité, fille de la
(2 )
nature, qui est notre guide, et dont nous procla-
merons éternellement l'empire et la gloire, je veux,
Docteur, esquisser, sous la direction de cette vérité,
le tableau par lequel la France vient d'étonner et
d'affliger l'univers. Comme le barbare Anacharsis,
lorsque poussé, ainsi que moi ,à parcourir la terre
pour y chercher des lumières, des vertus et des
exemples de grandeur que nous croyons principa-
lement trouver chez les peuples policés, je me suis
attaché à la nation qu'on regardait comme la plus
rapprochée de la civilisation, ou qui montrait du
moins une splendeur différente des autres ; et comme
il employa tout pour apprécier le génie, les moeurs
et l'esprit des Grecs, j'ai mis en oeuvre tous les
moyens pour bien connaître les Français. Je vais,
en me conformant aux principes fondamentaux de
la civilisation européenne, montrer les causes du
grand désastre que présente en ce moment l'empire
français , et en faire entrevoir les conséquences
présentes et futures.
J'ai gémi, en voyant un peuple immense par sa
population, dégradé, et exposé dans sa destinée par
un homme qui , par quelques droits factices mais
éblouissans, avait acquis sa confiance, et dans les
mains duquel il a déposé son pouvoir et sa fortune;
et ce sentiment pénible s'est accru, lorsque j'ai vu
ce peuple, devenu l'effroi de l'univers, sur le point
d'être anéanti par les nations européennes soule-
vées contre lui, le regardant comme l'ennemi de
l'humanité , comme indigne de l'existence et de
prendre part à l'association commune.
J'ai cherché à découvrir si ce peuple était fonda-
mentalement vicieux et méchant, si son caractère
et ses sentimens étaient ceux de son chef, et s'ils;
l'entraînaient indispensablement vers la tyrannie
universelle. J'ai porté mes regards dans le passé ,
pour juger de sa conduite et connaître ses véritables!
mobiles ; et j'ai vu que ce peuple avait possédé une
antique gloire, qu'il avait en lui le germe de toutes
les vertus, que ses maux et ses écarts avaient eu,
leur source dans l'aveuglement et dans un enthou-
siasme irréfléchi pour des innovations, que, dans
sa fausse opinion, il croyait utiles à l'intérêt géné-
ral de l'humanité, et enfin dans une confiance illi-
mitée pour l'homme qui le gouverne.
Dès lors , j'ai conçu le dessein de présenter à ce
peuple le tableau de ses erreurs et de ses anciens
droits: j'ai espéré réveiller ainsi dans le Français
sa propre estime, ranimer son espérance ; et j'ai cru
le justifier à ses yeux, faire tomber entièrement le
voile qui les couvre,et exciter en lui une indigna-
tion salutaire contre l'auteur de sa dégradation et
de tous ses maux, en dévoilant les pièges affreux
que son tyran et ses complices semaient sans cesse
sous ses pas , à l'appui de l'imposture et de l'hypo-
crisie , et en mettant à découvert ce système d'avi-
lissement et d'injustice par lequel Bonaparte vou-
lait affermir sa domination, système qui devait
amener la ruine de la nation française, comme il
fut la cause de celle de l'antique Rome, de la floris-
sante Grèce, après qu'il leur eut fait perdre le fruit
(4)
de leur sagesse première, et comme il détermina
après leur chute le déshonneur et la perte de plu-
sieurs autres nations.
Ce système destructeur ayant attaqué la constitu-
tion, morale de ce peuple en entier, j'ai dû montrer
son influence sur chacune de ces parties isolément
(1) ; et, pour qu'il ne reste aucun doute sur la non-
paiticipntiou du peuple français aux desseins de
Bonaparte, et pour indiquer la route qui est natu-
relle à ce peuple , je retracerai, comme je l'ai dit,
ce qu'il fût dans le passé sous le rapport moral et
politique. Sa conduite antérieure servira à faire dé-
couvrir ses véritables pencha us , et l'on verra les
causes de sa dégradation actuelle comme étrangères
à ses sentimens et à ses volontés.
Nation infortunée et victime de la scélératesse,
rassure-toi , tu es déjà justifiée aux yeux de l'uni-
vers , et tu le seras par la sage et équitable postérité ;
tout a concouru à la perte de ta gloire. L'exemple
de tous les vices offerts pendant quinze ans par
(1) La vertu étant la base des trois objets qui forment essen-
tiellement la moralité d'un peuple , et n'y ayant ni esprit rai-
sonnable , ni bonnes moeurs, ni même véritable génie chez une
nation dont le caractère est dégradé, il paraissait inutile que
je traitasse séparément de ces objets ; le premier servait de
prenve aux autres : cependant, j'ai cru devoir le faire pour ne
pas mettre de la confusion dans les idées et les faits multipliés
qui servent de preuves, pour présenter avec plus de latitude
les développemens, et rendre ainsi plus distincte l'influence du
système de Bonaparte sur ces objets.
(5)
l'homme qui t'a gouvernée, dut te faire oublier tes
devoirs , et l'aveuglement de l'Europe, qui applau-
dit long-temps à sa conduite, en donnant un appui
à tes erreurs dut les perpétuer. Tu n'es point dé-
gradée par sentiment ; la grandeur ne t'est point
interdite. Nation intéressante , reçois ici mon
hommage expiatoire d'oser dévoiler ces erreurs ;
mais le soin de maintenir tes anciennes vertus
autorise cette hardiesse et la rend même nécessaire.
Tu applaudiras à l'écrivain qui met sous ta vue ces
erreurs que lu veux réparer, lorsque tu envisageras
qu'il n'a que ton intérêt et ta gloire pour objets.
Je dirai plus ; les raisons qui me dirigent seront
louables aux yeux de tous ceux qui n'ont pas adopté
entièrement l'âme de la tyrannie; elles doivent
même forcer l'estime des coupables les plus obs-
tinés, la niture les ayant condamnés à rendre dans
leurs coeurs justice aux vengeurs de la raison et de
l'humanité.
Docteur, je t'adresse ces lettres parce que tu peux
être utile à ta patrie et à l'univers par tes travaux.
Tu le dois , ainsi que lotir tes confrères, car, sans
cela, pourquoi prendriez-vous le titre pompeux et
honorable de philosophes, qui indique des hommes
consacrés à diriger l'esprit des peuples vers la raison
et la vérité, et leurs coeurs vers la justice et la
vertu, à faire triompher enfin toutes les lois de la
nature et de la civilisation.
Etonné, comme le fut tout l'univers, de votre si-
lence , dans le temps où vous aviez la facilité de
(6)
combattre le système de la tyrannie , j'ai voulu ,
au nom de votre gloire, vous retirer de cette situa-
tion funeste au peuple français et à vous-mêmes,
et, par les raisons que je mettrai sous vos yeux,
faire naître en vous cet esprit de véracité qui est
celui du philosophe, ainsi que l'énergie et la no-
ble hardiesse qui deviennent son principal devoir,
lorsqu'il s'agit de maintenir l'harmonie dans la so-
ciété et la paix et l'union parmi les hommes.
Vous applaudirez à mon dessein et à mon inten-
tion si vous êtes dignes de la mission à laquelle vous
êtes appelés par votre titre. Heureux si je puis vous
faire prendre la plume pour remplir la tâche pé-
nible mais glorieuse de combattre le crime et la
dépravation ! Je déposerai la mienne, qui est im-
puissante pour exécuter cette entreprise avec suc-
cès , n'ayant point, comme vous, la puissance
d'opinion que votre réputation vous a acquis sur
l'esprit de vos compatriotes, lorsque je vous verrai
entrer tous dans la lice couverts des armes de la
raison et de la vérité. Songez que le monde entier
attend de vous cette action , et que vous seriez cou-
pables aux yeux de la postérité , qui ne connaît
point l'indulgence lorsqu'il est question des devoirs,
et dont les jugemens sont sévères et ineffaçables,
si dans ces momens de subversion générale des
principes, vous restiez spectateurs des maux que
l'ignorance de ces principes et la corruption qui
en est la suite préparent encore à la trop malheu-
reuse humanité. Aux tempêtes politiques va suc-
(7 )
céder une tempête plus redoutable, qui menace
d'engloutir le monde moral , et de rétablir la fé-
rocité et la barbarie parmi les hommes. Docteurs
philosophes , soyez les matelots qui doivent sauver
du naufrage le vaisseau qui porte la raison, les lu-
mières et le bonheur de l'univers ; mais craignez
d'imiter ceux qui, avant vous , prenant le titre et le
masque de philosophes, voulurent le gouverner;
qui , par ignorance ou maladresse, guidèrent ce
vaisseau sur les côtes périlleuses où on le vit échoué
trop long-temps, d'où il ne se releva que pour s'y
rejetter encore par la faute de ses nouveaux guides,
et où il périra infailliblement, s'il n'est dégagé par
l'un de ces prodiges qu'enfante un noble courage
appuyé par la sagesse.
Docteurs,une fausse honte vous retiendrait-elle
parce que vous vous êtes abusés, ou parce que vous
avez applaudi à la conduite de ces guides infidèles?
N'oubliez pas qu'une des maximes les plus utiles de
la morale vous dit qu'il est beau de reconnaître ses
erreurs , et que l'un des plus sages préceptes de la
philosophie vous ordonne de les réparer. Le mal-
heur de s'abuser et d'être séduits est celui de tous
les hommes, sur-tout de ceux qui sont policés. Enfin
ne parlez plus de philosophie, si vous ne voulez pas
reconnaître et remplir ses premiers principes , qui
sont, à l'égard de celui qui les embrasse, de tout
immoler à la vérité, d'oublier son propre orgueil,
et de ne voir jamais que l'intérêt général. Il n'est
plus temps de tervigerser ni de rester dans l'apa-
(8)
thie; déclarez à l'univers que la France n'a pas un
seul défenseur de la morale et des principes, aucun
zélateur de l'harmonie , aucun écrivain ami de sa
gloire , ou hâtez-vous d'attaquer le système mons-
trueux qui est près de la détruire à jamais.
Voilà , docteur, ce que j'ai à te dire sur tes de-
voirs et sur ceux des écrivains qui se nomment phi-
losophes. Mais vous vous écriez, qu'étant chargés
de toutes les chaînes de la tyrannie il vous est im-
possible de les remplir! Vous allez me dépeindre
cette censure terrible, qui a arrêté tous les élans,
qui écarte toute idée de principe , et qui s'oppose à
ce que le peuple soit éclairé même sur sa morale.
Son existence a justifié, en effet, votre silence pen-
dant quelques années (1), mais l'instant est arrivé
(1 ) Note de l'éditeur. Puisque le Barbare a parlé de la censure
des écrits sous Bonaparte il me paraît qu'il n'est pas inutile que
je la fasse un peu mieux connaître.
Jamais l'inquisition d'Espagne , sous l'aspect qu'elle exista
avant les changemens opérés dans ce pays, ne fût aussi sévère ,
aussi inflexible que la police de censure établie par l'usurpa-
teur ; et elle ne montra pas sans doute l'arrogance , la préven-
tion et l'audace de celle-ci. Rien de ce qui tenait même aux
principes conservateurs de la société , et qui n'avait que des
rapports indirects avec la politique n'était toléré : une phrase,
une expression occupait quelques fois plusieurs censeurs et le
directeur même de la librairie. Tout ce qui pouvait contrarier le
système de Bonaparte ( tous les vrais principes étaient dans ce
cas) était rejette avec dédain, comme si c'était une attaque
contre le gouvernement ou un crime contre l'état. Outre ces
humiliations , les auteurs avaient la douleur , en retirant leur
où vous pourrez remplir hardiment votre tâche:
les peuples européens ont rompu déjà le joug qui
vous accablait; une grande partie du territoire est
ouvrages , de s'être mis souvent à découvert devant des hommes
à qui Bonaparte voulait faire jouer le rôle d'espions. Il est cer-
tain que le but du tyran était de faire étudier secrètement par
eux les sentimens des auteurs , qu'il avait ordonné de lui ren-
dre compte de ce qui, dans les débats relatifs aux ouvrages ,
portait, de leur part, le caractère du mécontentement ou de la
passion. Si les censeurs ont refusé de se prêter à cette vue
elle n'a pas moins existé , et tel ou tel de ces personnages
contre lesquels Bonaparte éclatait journellement, n'ont dû
sans doute ses reproches amers et humilians, ainsi que la perte
de ses faveurs, qu'au refus qu'ils firent de prendre part à ce
grand acte d'immoralité. On interdisait aux auteurs toute ré-
plique contre les attaques livrées à leurs personnes , à leurs
principes , ou aux principes généraux par les écrivains de Bo-
naparte. C'est lorsqu'il s'agissait des écrits qui traitaient di-
rectement de la politique que les auteurs étaient en butte à
toute l'oppression inquisitoriale. On osait, dans les rapports ,
déclarer audacieux celui qui voulait écrire sur la politique in-
térieure des états et sur-tout sur celle des cabinets ; c'était l'ar-
che sacrée à laquelle les écrivains ne devaient pas toucher, d'après
l'opinion de ces Messieurs, qui feignaient d'ignorer que tous
les citoyens d'un état ont le droit d'écrire sur sa politique , et
qu'il n'est pas nécessaire d'être ministre ou ambassadeur pour
parler de celle des cabinets. Ces écrivains savaient qu'aucun
des grands publicistes anciens et modernes n'occupa de sem-
blables emplois : enfin, ils oubliaient que c'est un droit acquis
et imprescriptible qu'ont les auteurs de tous les rangs et de
toutes les classes, d'embrasser toutes les parties de la littéra-
ture indistinctement.
D'après ce que je viens de dire , l'on voit que les écrivains
( 10 )
envahie ; Topresseur va succomber ; que le premier
instant de sa chute soit celui de votre réveil. C'est
aux écrivains raisonnables qu'il est réservé de ter-
miner l'ouvrage que les rois et les peuples ont com-
mencé, et de remporter une victoire plus impor-
tante, celle de démasquer à jamais la tyrannie, et
de briser totalement son sceptre , en montrant aux
mations l'exemple épouvantable qui signale sa dé-
sastreuse influence. Considérez combien il est
urgent d'opposer une digue au torrent de l'impos-
ture; le peuple est trompé avec plus d'audace qu'il
ne le fût jamais: les nations de l'Europe, selon
les écrivains salariés de Bonaparte, ne portent à la
France que des fers, que l'humiliation , et elles at-
taquent sa gloire à jamais. La partie même de la
nation aliénée de l'oppresseur commence à le
croire ; elle se rallie à lui, dirigée par ce motif, et
cherche à le seconder. La perte entière des droits
du peuple français peut être l'effet de l'aveugle-
ment nouveau qui fait naître ce système mensonger
et calomniateur.
Je te laisse , Docteur , à tes réflexions. Dans la
lettre suivante je te parlerai du caractère de ta na-
tion , et j'indiquerai les causes des transformations
qu'il a éprouvé depuis vingt-cinq ans.
étaient forcés d' engloutir les ouvrages qui ne donnaient point
pleine carrière à l'imposture , à l'adulation, qui ne recon-
naissaient point que la politique du gouvernement reposait sur
une entière sagesse, et que Bonaparte devait servir, par ses lois
et par sa conduite , de modèle aux plus glorieux, monarques.
(11 )
LETTRE II.e
Caractère,
LE caractère des Français, notamment depuis
l'établissement de la dernière dynastie, tendit tou-
jours vers la noblesse et la grandeur : il avait la
loyauté et l'honneur pour mobiles , et la douceur,
la magnanimité et la franchise faisaient son prin-
cipal ornement. Il fut léger et inconstant dans les
objets secondaires de la société ; il favorisa les vices
particuliers; mais dans les objets principaux , dans
la politique, dans les lois, cette légèreté n'eût aucune
influence ( 1 ) ; nul peuple ne fut plus fidèle à ses
monarques que le Français, et ne mit plus de per-
manence dans le maintien de ses lois.
Le monde entier rendit une constante justice à
la douceur des Français dans leur domination au
(1) Ce peuple donna le plus frappant exemple de sa cons-
tance pour le maintien de ses lois et de son gouvernement, sous
Henri III et Henri IV. Malgré qu'il fut livré à tout l'aveugle-
ment et à toutes les fureurs du fanatisme, malgré l'influence de
Rome sur les esprits , malgré les tentatives astucieuses et sédui-
santes de Philippe II, et sur-tout malgré les protestans, qui vou-
laient changer les lois et la forme du gouvernement, il,se mon"
tra inébranlable et résista à toutes les insinuations. Ceci offre
la preuve la plus forte sur la consistance du caractère de ce
peuple à l'égard de la politique. Si le fanatisme , qui rompt
( 12 )
dehors (1). Les étrangers , tout en suivant un sys-
tème différent, c'est-à-dire plus rigoureux à l'égard
de leurs propres colonisations, leur accordèrent
leur estime ; et ils furent contrains d'admirer la no-
blesse et la générosité du caractère des Français,
qui prenait l'aspect de la bienfaisance naturelle.
Cette notion protégea toujours les peuples ou les
souverains infortunés, lorsqu'ils réclamaient son
tous les ressorts , qui anéantit les préjugés les mieux affermis ,
et qui a la plus grande puissance sur les esprits et sur les coeurs ,
ne put le faire changer , c'est que la légèreté de caractère
n'existait pas sous ce rapport. Cette conduite paraît tout à fait
étonnante à l'époque où nous nous trouvons , après qu'on l'a
vu changer , dans un laps de cinq lustres, plusieurs fois de gou-
vernement ; cependant la durée de celui de Bonaparte pourrait
confirmer encore l'existence de cette qualité politique en lui.
Au reste, son attachement pour ses anciennes lois paraît natu-
rel , et il dut craindre de les voir détruire , lorsqu'il envisagea
qu'elles avaient assuré long-temps son sort et sa gloire (a).
(1) Note de l'éditeur. Dans tous les établissement formés par
les Français en Amérique , en Asie et sur les côtes africaines,
ils méritèrent et obtinrent l'amour des peuples. Des faits certains
ont prouvé la puissance d'opinion qu'ils eurent sur-tout dans
l'Inde. Il est à remarquer que si les autres peuples européens
établis sur cette grande péninsule n'obtinrent pas les mêmes
avantages moraux que les Français , ce fut sans doute parce que
leur conduite fut moins modérée et moins généreuse envers le*
indigènes.
(a) Note de l'éditeur. Le peuple français, d'après la permanence
de ces lois pendant de longs siècles, eut un avantage sur nombre de
ceux de l'Europe dont on a célébré la sagesse, qui changèrent sou-
rent de constitution et de gouvernement.
( 13 )
appui, ou lorsqu'elle les croyait opprimés , et ja-
mais elle ne refusa un asile aux derniers. La Po-
logne, la Suède , la Turquie même , les Etats-unis,
et presque toutes les petites républiques européen-
nes éprouvèrent sa générosité. Parmi les souverains,
Casimir, Jacques II, Don Antoine, Stanislas Les-
zinski, etc., trouvèrent une hospitalité amicale dans
le sein de la France. Cette générosité se montra à
son tour envers l'infortuné sultan de Maissour. Il
est aisé de démontrer que la France voulut protéger
et défendre ce prince, guidée par ce seul senti-
ment, et non dans la vue particulière de s'assurer
de son alliance, comme on l'a cru, et de partager
avec lui l'empire de l'Inde.
C'est en envisageant ces traits , qu'on est enclin
à offrir un tribut d'éloges à l'ancien gouvernement
de la France. Il se dirigea en ce cas d'après les
sentimens de la nation ; il se rendit ainsi respec-
table , et ses souverains remplirent le premier des
devoirs de leurs pareils , qui est de prendre pour
règle de leurs actions l'opinion du peuple et sa vo-
lonté lorsqu'elles ont la grandeur pour objet (1).
Le développement de ce caractère montre l'indé-
pendance morale de ce peuple sous ses rois. Cette in-
dépendance fait encore l'éloge de l'ancien gouver-
nement, qui ménageait les droits les plus précieux et
(1) Note du Barbare. Dans la lettre suivante, j'aurai occasion,
Docteur, de te montrer les mêmes sentimenss'unissant à d'au-
tres pour assurer , par la main des Français , la concorde et la
paix parmi les peuples,
( 14 )
les plus salutaires de la nation ; et ceci prouve de
nouveau que le Français fut, dans les divers pé-
riodes de son existence politique, étranger à la
tyrannie à l'égard des autres peuples , et qu'il n'y
fut point asservi lui-même (1).
Enfin , cette permanence de fidélité envers ses
maîtres, ce respect immuable pour ses lois et cette
invariabilité dans ses actions généreuses, offrent une
espèce de prodige , car la légèreté naturelle de son
caractère semblait devoir s'étendre à tout. Mais
une cause puissante empêcha l'influence de cette
légèreté : elle se trouvait dans l'amour extrême que
le peuple français portait à ses rois. Tant que cet
amour subsista , le penchant aux innovations, et
cet enthousiasme irréfléchi qui tient à la légèreté
du caractère, et qui a été l'un des principaux mo-
teurs des écarts de ce peuple,ne l'entraînèrent point:
(1) Il est fondamentalement prouvé que le caractère d'un
peuple, quelqu'il soit, et de quel que force qu'il ait paru doué ,
se détruit toujours sous la tyrannie. Son règne commande l'hy-
pocrisie , la bassesse, et elle anéantit tous les bons sentimens.
Je dois remarquer qu'elle nuit davantage à une nation par la
nécessité fatale où elle se trouve de faire une abnégation abso-
lue de ses vertus , que par les exils , les supplices, les spolia-
tions des fortunes et tous les autres moyens qui lui sont familiers;
parce qu'en détruisant la moralité d'un peuple elle ferme pour
lui l'unique source de la prospérité. En faisant aux Français
l'application de la maxime exposée au commencement de ma
note , on verra que le maintien de la noblesse de son caractère
indique positivement que sous sa troisième dynastie cette ty-
rannie n'exista point pour lui.
(15)
mais lorsque cet amour, qui semblait ,lui avoir été
donné par le ciel pour être le conservateur de sa
morale et de son bonheur, fut affaibli par la faute
des écrivains imprudens qui n'avaient pas envisagé
ses favorables effets, la légèreté et l'irréflexion ré-
prirent toute leur influence, et le mirent dès ce
moment à la merci de l'intrigant hypocrite et de
l'ambitieux.
La révolution avait détruit le principe de dou-
ceur qui caractérisait spécialement le Français.
Elle avait accoutumé les coeurs à la dureté et à l'in-
flexibilité, en excitant les passions des individus,
et en les habituant à se mettre à la place des lois
et de la justice. La franchise du caractère dut aussi
recevoir atteinte à cette époque. Cette franchise ne
peut se trouver que dans le peuple ou l'individu
circonscrit dans ses désirs, dont les vues sont légi-
times et peuvent toujours être avouées; et cela ne
pouvait exister, lorsque les hommes , que cette si-
tuation rendait naturellement ambitieux, étaient
forcés de cacher sans cesse leurs vues personnelles
sous le voile de l'intérêt général, et de dissimuler
ainsi leurs voeux et leurs motifs.
Je dois remarquer que cette application ne peut
être faite , relativement au temps dont j'ai parlé, à
la majorité du peuple français. Cette majorité n'é-
tant point ambitieuse, ne fut point assujettie aux
lois de la fausseté et de l'hypocrisie;et si elle dissi-
mula ses sentimens ce fut lorsque la terreur l'y
contraignit. Mais, dans ce dernier cas, cette dis-
( 16 )
simulation , qui était opposée à la franchise et à la
noblesse de l'ancien caractère, qui ne calculait ja-
mais les dangers, et ne transigeait avec aucun sen-
timent contraire à la loyauté et aux principes con-
servateurs , nuisit au caractère national sans le dé-
truire cependant dans son ensemble et sous tous
les rapports. Ce furent les aspirans aux emplois,
qui furent nommés avec raison les intrigans poli-
tiques , qui virent seulement anéantir en eux ce ca-
ractère , et qu'on vit entachés par la fourberie et
la fausseté: il est même certain que, dans ces temps,
où les gouvernans et les grands employés de l'état
donnèrent l'exemple d'une ambition particulière,
d'un égoïsme et d'une avarice désordonnés, cet
exemple n'eut qu'une très-faible influence sur la
multitude,et qu'elle conserva intactes,en général,
les belles nuances de l'ancien caractère relatives à
ses moeurs. La cause en fut dans le peu de con-
fiance qu'inspirèrent à la nation ceux qui la gou-
vernaient , et une admiration enthousiaste ne l'a-
veugla point comme sous Bonaparte. Cette confiance
qui est naturelle à ce peuple, qui naît toujours pour
lui de l'admiration, qui tenait à l'ancienne loyauté
des Français et à la bonté de leur caractère, et qui
est devenue à leur égard un vice politique en rai-
son de ses déplorables effets, agit puissamment sur
eux sitôt que Bonaparte eut obtenu cette admira-
tion. Un enthousiasme inoui lui succéda (1) ; l'exem-
(1) L'ignorance où la multitude était des desseins pernicieux
de son chef j et que Bonaparte faisait entretenir avec le plus
(17)
ple de ce chef devint dès-lors dangereux auprès
d'un peuple habitué à imiter les souverains qu'il
admire, et delà devaient naître les résultats les
plus funestes, car quelle horrible imitation lui était
présentée (1) ! Enfin, quel opprobre était réservé à
grand soin par ses principaux employés et par ses écrivains sa-
lariés ,fut la principale cause de la confiance des Français et de
l'admiration que presque tous montrèrent un instant pour lui.
Il est incontestable que la nation lui supposa les vertus que
ses perfides et lâches flatteurs lui attribuaient. Ceci offre une
preuve bien avantageuse en faveur de la partie raisonnable
et éclairée , qui est véritablement la nation ; c'est qu'elle aime
la vertu , qu'elle se plaît à la récompenser , et que ce n'est que
par une erreur de l'esprit qu'elle a pu servir ou protéger l'être
vicieux et méchant (a).
(1) Note de l'éditeur. Il est douloureux de dire que ceux qui
imitèrent Bonaparte montrèrent un caractère altier et bas à-
la-fois, et confondirent le noble orgueil avec la jactance : ils
foulèrent enfin aux pieds, ainsi que lui, l'honneur et la foi,
lorsque l'intérêt de leur fortune ou le triomphe de leur orgueil
le leur commandèrent. S'étayant de l'exemple du chef, les vo-
leurs disaient qu'ils étaient justifiés parce que le gouvernement
volait à son tour. Ils étalaient, d'après cela , les fruits de leurs
brigandages avec impudence, et ils ont offert l'exemple le plus
dangereux à la partie non éclairée de la nation , qui est perdua
ci ce système d'immoralité absolue n'est promptement détruit,
(a) Note de l'éditeur. Je dois ajouter un développement à ce que
dit le Barbare: c'est qu'outre la grande portion du peuple qui avait d'a-
bord été séduite, et qui cachait ses sentimens maîtrisée par la terreur,
une autre partie ne fut point éblouie par Bonaparte, et resta inébran-
lable dans son opinion et dans les véritables principes. Quant à la frac-
tion qui fut pleinement égarée, l'on peut dire qu'elle voulut tiret
parti de cette situation, et fut charmée de voir favoriser son immo-
( 18 )
ce peuple , s'il eût adopté entièrement le caractère
fourbe, astucieux, féroce et. rampant de son tyran,
et cet égoïsme que nourrissaient en lui l'orgueil,
l'ambition et l'avarice !
Il y a une observation essentielle à faire, et qui
doit servir de règle pour connaître si la majorité
des Français partageait volontairement les desseins
de son chef. C'est que cette majorité, qui avait mon-
tré son aveuglement pour Bonaparte lors de son
entrée au consulat, ne manifesta pas le même sen-
timent et le même enthousiasme lorsqu'il usurpa
l'empire. C'est une preuve de fait et qui ne peut être
révoquée, qui indique que la plus grande partie de
la nation revint sur elle-même, et qu'elle a dissimule
sa véritable opinion jusqu'à ces derniers momens.
Cette dissimulation, qui eût le même effet sur le
caractère national que dans les époques révolu-
tionnaires , eut la même cause que dans ces temps
malheureux. Dès que Bonaparte fut affermi sur le
trône, il établit un système de terreur qui, sans
avoir totalement le caractère de celle de 1793, n'en
était pas moins un signe réel des dangers auxquels
étaient exposés ses ennemis et les opposans à ses
ralité. Il est enfin important de remarquer qu'elle ne s'attacha au sort
de Bonaparte que par ce motif, comme on voit des brigands s'attacher
à un chef dont l'adresse ou le courage leur font espérer de nombreuses
dépouilles.... On voit , d'après ces rapprochemens, fondés sur nne
observation exacte, que la majorité de la nation se trouve justifiée de
la participation aux attentats de son chef; qu'elle n'est point tombée
dans l'avilissement comme on l'a cru, et qu'il existe ainsi pour elle
une espérance de régénération glorieuse.
( 19 )
desseins. On redouta sa vengeance avec raison.
Tous les coeurs se fermèrent; le. père caoba à son
fils même ses véritables sentimens concernant l'op-
presseur ; dès-lors il ne rut y avoir d'opinion na-
lionale, puisqu'il n'existait aucune communication
de sentimens et de principes entre les membres du
peuple. Ce silence des coeurs, cette apathie de l'es-
prit favorisa l'opinion de dévouement général que
Bonaparte faisait proclamer pour en imposer à la
partie de la nation dont il se méfiait, et à l'étranger
qu'il voulait effrayer en lui montrant qu'il avait
une puissance absolue sur l'esprit des Français. Je
dois remarquer encore au sujet de cette dissimu-
lation populaire , que Bonaparte lui-même en fut
la dupe. J'ajouterai que la fausse opinion qu'elle
lui fit concevoir devint funeste, puisqu'elle l'en-
hardit dans son audace, et parce qu'elle contribua
à multiplier le nombre des idolâtres de sa domina-
tion dans la classe non éclairée, qui crut devoir
suivre aveuglement ce qu'elle regardait comme un
exemple général : elle accrut ainsi la dépravation
et prépara l'anéantissement total des moeurs,
comme on le verra plus clairement dans les lettres
suivantes. Cette dissimulation ou ce dévouement
apparent, je dois le dire, a trompé à son tour l'u-
nivers , et a été cause de la fausse opinion qui existe
aujourd'hui au dehors sur les sentimens et les in-
tentions de la nation entière (1) , opinion qu'il est
(1) Note de l'éditeur. Je dois dire à mon tour, en ajoutant
à ces nouveaux développemens du Barbare, que l'ignorance qui
( 20 )
de la dernière importance de détruire sitôt qu'on
pourra braver impunement le tyran, puisqu'elle
ravirait au peuple français la confiance et l'estime
de l'étranger, et qu'elle ferait aux yeux de ce der-
nier une tache éternelle à la gloire de vos com-
patriotes.
Cette dissimulation désastreuse pour la nation fût
l'un de ses principaux torts relativement à elle-
même. Enfin, dès qu'elle se fut mise à la merci du
tyran, dès qu'elle l'eût couronné et qu'elle se fût
dessaisie du pouvoir d'arrêter ses attentats ,elle dut
être entraînée dans une route qui ne lui était point
naturelle, où elle devait trouver tous les maux et
toutes les humiliations, et elle devait prendre, à
l'égard de tous les peuples, une responsabilité mo-
rale, dont elle ne pourrait se dégager qu'après avoir
parcouru la ligne de tous les périls.
C'est ici le cas, Docteur, de le parler du militaire
français, qui montra avec tant d'éclat le beau ca-
ractère de la nation sous les règnes antérieurs à
l'administration de Bonaparte, et qui fut l'agent
principal dont l'usurpateur voulut se servir pour
naquit de cette dissimulation ou de cette réserve fut cause que
lés Français ne se connurent point eux-mêmes ; ce qui fut dé-
savantageux pour les ennemis de la tyrannie. Il ne pouvait alors
y avoir aucun point de ralliement : se méfiant les uns des au-
tres, les vrais Français se sont isolés; ils ont été par-là même
sans force ; et ils n'ont pu rompre le joug que ceux dignes de ce
nom auraient pu briser en se réunissant et en employant le
courage que donnent la justice et le désespoir.
( 21 )
changer le caractère, l'esprit et les moeurs de la
nation, et pour affermir sa tyrannie. Cette classe
d'hommes séduite et entraînée, le reste des Fran-
çais l'était nécessairement, dès que l'armée était
immense et que toutes les classes donnaient an-
nuellement des soldats à l'état.
L'ancien militaire français, que ses rois laissè-
rent indépendant en ce qui concernait les droits
particuliers du souverain, et qui n'avait jamais
séparé le prince de l'état, servit constamment les
deux avec zèle ; et l'idolâtrie qu'il montra pour ses
rois, était celle que l'on doit au chef de la nation
lorsqu'on suppose qu'il veut assurer sa prospérité
et faire sou bonheur. Son dévouement à l'honneur,
sa fidélité à sa foi lui imposaient une exclusive
obéissance; mais son équité naturelle et son hu-
manité lui auraient fait refuser de prendre part à
aucun acte d'injustice ou de barbarie qui aurait eu
rapport à la nation et même à l'étranger. On vit,
lorsque Turenne brûla le Palatinat par ordre de
Louvois combien le militaire fut révolté. Une in-
surection d'opinion eut lieu dans l'armée ; et il est
probable que si des scènes semblables eussent été
renouvelées , cette armée , malgré l'influence éton-
nante et méritée de son chef, eût abandonné ses
drapeaux. Les fastes militaires de la nation ne con-
tiennent à son égard que des traits honorables. Ou
y voit que le guerrier fiançais fut le premier qui
donna Pexemple, véritablement glorieux, puisque
la première de vertus, l'humanité, en est le mobile
( 22)
de ménager son ennemi vaincu et de devenir même
sou appui : lorsque l'honneur qui lui ordonnait
de combattre et de vaincre se taisait, l'humanité
et la bienfaisance reprenaient sa place en son coeur,
et aucun soin, aucun sacrifice ne lui coûtait pour
soulager celui dont il attaquait naguère la vie. L'his-
toire de tous les peuples européens atteste cette vé-
rité. Cette magnanimité d'âme, cette noblesse de
caractère le voilait, d'un autre côté, à ménager la
fortune des peuples, à épargner l'habitant des cam-
pagnes, et à ne point présenter aux lrabilans des
villes , même dans l'instant affreux des assauts, ces
spectacles odieux de férocité et de destruction
qu'ont offert si long-temps les autres nations. Ces
derniers traits sont généralement avoués, et ils suf-
fisent sans doute pour signaler les vertus politiques
de l'ancien militaire, parmi lesquelles le désinté-
ressement était l'une des plus saillantes.
Dans la révolution , le militaire dut voir altérer
les beaux traits de son caractère comme le reste de
la nation ; mais ce caractère ne fut pas entièrement
détruit sous les rapports des vertus principales qui
le constituaient. Je vais dévoiler une vérité qui pa-
rait inconcevable; c'est que, dans les momens où les
passions les plus fortes gouvernaient les coeurs, où
l'exaltation des esprits semblait devoir entraîner
le militaire à tous les excès, où les lois impuis-
santes ou mauvaises favorisaient la haîne et la ven-
geance et assuraient l'impunité, le militaire n'abusa
pas, comme on aurait dû s'y attendre, du droit
( 23 )
qu'il semblait avoir d'être injuste et cruel (1).
Ce fut à la fin de la révolution, sous le directoire ,
et dans l'armée que Bonaparte commandait, que le
caractère du militaire français parut se transformer
entièrement et se diriger par d'autres mobiles. Il
était dans la destinée de cet homme de nuire à la
nation qui l'avait adopté dès son premier pas dans
la carrière.
La contagion commença par les chefs et gagna
les soldats,qui se montrèrent tout-à-coup différens
de ceux qui formaient l'armée de Moreau en Alle-
magne. Dans cette dernière, on retrouvait l'ancien
militaire français sous le plus grand nombre des
rapports , et celle de Bonaparte paraissait presque
étrangère à la nation. Séduite, caressée par son chef
(2), qui dès ce moment avait formé le dessein de
(1) Note de l'éditeur. Sans doute des excès coupables eurent
lieu de la part des militaires à cette époque, sur-tout à l'égard
de leurs anciens frères les émigrés : des corps armés, sous cer-
tains chefs , ou commandés directement par les agens d'un gou-
vernement cruel, ou se réglant d'après leurs ordres, se mon-
trèrent injustes et barbares ; mais il est certain que la majorité)
des guerriers composant les armées répugna à imiter son gou-
vernement et ne prit point part à ses attentats. Enfin-, tous le*
peuples chez qui le Français révolutionné porta ses armes, at-
testent que dans cette époque désastreuse , l'esprit de pillage et
d'oppression par la force n'existèrent point dans les armées fran-
çaises comme sous le gouvernement de Bonaparte.
(2) Note de t'éditeur. On a dit que Bonaparte n'avait pas de
génie ; on a raison : il n'avait pas celui qui fait le grand hommar
(24)
s'en servir pour renverser le gouvernement et s'é-
lever sur ses ruines, cette armée se montra obéis-
sante aux volontés de cet homme, qui lui présen-
tait tous les appâts et lui promettait la plus grande
gloire.
Ce qui entraîna principalement ces guerriers à
cette première époque, ce fut l'irréflexion qui leur
fit voir la gloire militaire, c'est-à-dire celle acquise
dans les combats , comme l'objet unique auquel ils
devaient tendre, ainsi que l'aveuglement qu'ils
partagèrent alors avec la nation sur les sentimens
et les prétentions de son chef.
A son entrée au consulat, Bonaparte chercha à
détacher le militaire de l'état, et à oter à la nation
tout droit à la reconnaissance de ce dernier, en
montrant à ses soldats les récompenses dans ses
mains seules , et en leur faisant entrevoir que tous
les honneurs ainsi que la fortune publique étaient
leur apanage (1).
et le grand monarque ; mais il possédait celui de l'intrigue qui
est propre à un chef de révoltés. Il porta l'art de la séduction
au plus haut point, et c'est l'horrible illustration à laquelle il
doit prétendre. Il est vrai qu'il avait peu de peine à tromper des
hommes comme sont les Français, dont la confiance est, comme
il a été déjà dit, l'une des bases principales de leur caractère , et
dont un autre vice politique fondamental est de se laisser éblouir
par des actions apparentes de magnanimitéde la part de leurs chefs
et de croire aux protestations et aux promesses qu'ils leur font.
(1) Note de l'éditeur. Qu'on lise les bulletins, qui sont sa
pensée écrite, qu'on lise ses ordonnances, ainsi que les article»
(25)
Voilà l'appât dangereux et trompeur que Bona-
parte présenta au militaire, qui séduisit un grand
nombre d'officiers nés pour l'honneur et les vertus.
Ils regardèrent comme un excès de magnanimité
de sa part ce qui n'était que l'effet de sa politique
personnelle. Enfin, voilà ce qui a perpétué son
règne; car, sans celte puissance d'opinion relative
au militaire, et sans la force réelle que lui don-
nèrent ses armées , il est plus que douteux que les
autres moyens qu'il employa pour assurer sa do-
mination eussent réussi.
des journaux officiels, et l'on y trouvera ce plan et cette ex-
pectative présentés à découvert. L'exécution de ce plan a réalisé
cette expectative et a offert la preuve évidente de ce dessein.
A-t-on vu Bonaparte dans la guerre, lorsqu'il s'agissait d'un
ennemi qu'il s'empressait toujours de dépouiller , conserver ces
dépouilles et ces trésors pour l'état, et ne les a-t-il pas livrés à
ses lieutenans et à ses autres officiers, après avoir fait sa por-
tion particulière ? Je vais dire ce qui parait échapper au Barbare ,
c'est qu'en général Bonaparte travaillait pour lui seul ; son
système secret étant de dépouiller à son tour, et sous les pré-
textes les plus vagues ceux à qui il avait livré ces trésors ; ma-
chiavélisme infernal, qui tendait à cacher ses spoliations et son
avarice et à en rejetter l'opprobre sur ses officiers ! Et ceux-ci
n'ont pas vu ce but abominable après tant d'exemples qui le
signalaient ! et ils n'ont pas craint de recevoir ces apparens
bienfaits qui nuisaient à leur gloire ! O fortune, telle est donc
ta puissance , que tu ravis totalement aux hommes la sagesse et
l'entendement, et leur fais regarder comme un bienfaiteur
celui qui fait d'eux ses victimes, et les voue à la honte et au
déshonneur !
( 26 )
Bonaparte excitait encore l'avarice de ses soldats,
et faisait naître en eux l'orgueil et l'ambition, en
leur insinuant qu'ils étaient affranchis du joug des
lois, et qu'ils devaient principalement en être les
arbitres.
Il accrut cet ambition et cet orgueil, ainsi que
leur avarice , en leur disant ouvertement qu'ils
étaient les maîtres absolus de la fortune des peuples
vaincus, en autorisant le pillage de cette fortune et
les exactions qu'il nécessite. Ainsi, il transformait
naturellement le caractère du soldat français ; il le
rendait à la fois altier, injuste et cruel (1). Dès-lors
la loyauté et le désintéressement envers l'état, qui
avaient fait auparavant la gloire de ce militaire aux
yeux des peuples parurent anéantis. L'on peut re-
marquer que si cette classe nombreuse de l'état, et
dont la vertu est si importante puisqu'elle possède
la force qui la rend l'arbitre du sort des citoyens ,
n'est pas entièrement dégradée ; si l'on n'a pas vu
un massacre général de ses ennemis, et le dépouille-
ment totalement complet des états dans les mo-
mens de ses succès, si elle n'a pas violé à leur égard
(i) Note de l'éditeur. Bonaparte, pour couvrir d'un voile la
séduction qui faisait la base de son système militaire , simula
l'établissement d'une discipline sévère relative aux intérêts de
l'état et favorable à l'étranger : mais il est certain que cette
discipline le concernait seul , et n'avait rapport qu'à la soumis-
sion du soldat envers lui-même ; elle fût terrible, et l'on peut
la regarder comme l'une des premières causes de l'obéissance;
passive du soldat à ses volontés.
( 27 )
toutes les lois civiles et celles de la nature, ainsi
qu'envers sa nation, si, enfin, on trouve encore eu
elle de vrais Français, ce ne fut point la faute de
Bonaparte: prenant pour modèle les Tibère, les Né-
ron, les Domitien , il voulait assimiler l'armée en-
tière de la France à ces bandes nommées à Rome
Prétoriennes , qui avaient les vices, l'audace, le des-
potisme et la cruauté réfléchie de ses tyrans, en qui
l'on ne trouvait rien de l'ancien Romain , et auprès
desquelles les hordes d'Attila étaient douées de mo-
dération de justice et d'héroïsme.
Le tableau que je viens de vous offrir, Docteurs,
est effrayant, et l'abîme sur lequel s'est trouvé le
militaire Français paraissait sans fond; ses vertus
et sa gloire devaient y être entièrement englouties ,
après qu'il aurait anéanti l'état lui-même: mais ce
qui prouve que cette classe de la nation est encore
digne de son salut et de sa gloire, et qu'il existe de
vastes ressources pour sa régénération , c'est la
conduite actuelle de ces mêmes guerriers, qui sem-
blaient ne pouvoir jamais se délivrer du piège où
leur chef les avait attirés. Déjà le voile tombe de
leurs yeux ; ils contemplent avec horreur la route
affreuse et déshonorante où il les guidait. La
honte de quitter leurs drapeaux retient plusieurs de
ces derniers; d'autres commencent à voir l'état, et,
le croyant menacé, ils veulent le défendre. Enfin,
une transformation totale s'annonce , du moins
parmi ceux qui ont de la raison et de l'expérience.
Qu'il paraisse un gouvernement légitime et sage,'
( 28)
et ces militaires en général se rattacheront à lui et à
l'état, auquel ils tiennent indissolublement comme
régnicoles et citoyens, et à qui ils doivent tout
leur dévouement
Docteur, je finis cette lettre en m'interdissant
toute autre réflexion : mon ame est épuisée par la
douleur que fait naître en moi J'aspect de ce tableau.
Je te parlerai dans la lettre suivante du changement
qui a eu lieu dans l'esprit des Français, et tu ver-
ras le même mobile agissant pour la destruction
morale de cette nation.
LETTRE III.e
Esprit,
L'ANCIEN esprit de la nation française devait être
porté à l'ordre, à l'harmonie et aux grandes ver-
tus politiques, ces vertus étant les effets naturels
du caractère heureux qu'elle possédait. D'après
l'examen approfondi de ses actions politiques dans
les temps antérieurs à sa révolution, ou découvre
en effet que l'amour de la paix qui est le signe le
plus réel du bon esprit d'un peuple lui sert de
base (1).
' (1) Note de l'éditeur. Ce que vient de dire le Barbare prouve
encore que la nation ne fut point ambitieuse dans les périodes
( 29 )
On vit le Français belliqueux, et, par consé-
quent , ne pouvant redouter la guerre, et devant
même la chérir d'après cette faculté, applaudissant
aux sacrifices que faisait son gouvernement pour
avoir la paix, et l'exciter même à les faire. Dans le
temps où plusieurs peuples européens se montrè-
rent enclins aux révolutions, et cherchèrent à bor-
ner la puissance de leurs monarques ou à s'af-
franchir de leur joug, il suivit une route différente,
et montra, comme je l'ai dit ailleurs, une fidélité
inébranlable envers ses rois, et un attachement ex-
clusif pour l'ancien gouvernement.
On s'aperçut combien l'esprit d'ordre et d'union
avec les peuples était cher aux Français, et com-
bien ils repoussaient toute ambition particulière
sous le règne de Louis XIII, lorsque Richelieu, gou-
vernant à la place de ce prince , adopta le système
d'envahissement et de suprématie, qui est destruc-
teur pour l'elat qui l'emploie, puisqu'il aliène d'une
nation toutes les autres, et puis qu'en la montrant
antérieurs à sa révolution : on verra plus bas que la propen-
sion du gouvernement français pour l'agrandissement sous
Louis XIV et sous Bonaparte fut étrangère à cette première.
Si elle eût été ambitieuse, les avantages qu'elle eut toujours
dans les armes lui auraient assuré les plus vastes conquêtes.
Il est nécessaire de la montrer sous cette face avantageuse à
l'Europe. En reportant celle-ci sur les faits , on la mettra dans
le cas de se convaincre de cette vérité ; son estime pour cette
nation reprendra son influence, et le nouvel espoir qu'elle fonde
à son sujet aura à ses yeux plus de fondement.
( 30 )
redoutable, il fait naître des alliances, des confédéra-
tions contre celle-ci, qui lui préparent toujours des
désastres si elles ne déterminent point sa perte. La
nation française ne prit aucune part à la conduites
de ce ministre , et il fut hautement improuvé par
elle. Le bouleversement de l'Europe que Richelieu
méditait déplut tellement aux Français, que ce mi-
nistre déshonorait à leurs yeux lorsqu'il les invi-
tait à s'enrichir des dépouilles des peuples, que,
sans l'amour et le respect qu'ils portaient à leurs
rois, la conservation de l'audacieux cardinal à la
la tète du gouvernement aurait amené une révolu-
tion dans l'état. En d'autres temps , la nation mon-
tra la même conduite, lorsque ses rois signalèrent
des vues imprudentes ou trop ambitieuses. L'impro-
bation donnéeà François I.er lorsque l'humeur che-
valeresque de ce dernier lui fit adopter le système
de la guerre, car on ne l'accusa point d'avoir des
projets d'envahissement général, comme Charles
Quint, son adversaire, en fut la preuve. Si, sous
Henri IV, la nation ne regarda pas du même oeil l'ar-
mement formidable que faisait ce prince contre
l'Autriche peu de temps avant sa mort, ce fut parce
qu'elle connaissait le coeur de Henri,parce qu'elle
savait que le maintien de l'ordre général et la né-
cessité de sauver l'Europe de l'ambition de cette cou-
ronne était le motif de la décision du. monarque
français, et que l'effet de cette mesure de sa part
était de conquérir une constante paix à l'Europe.
Plus tard , on vit cette nation applaudir à la
. ( 31)
chute de tous les ministres turbulens qui cherchè-
rent à faire changer le système pacifique que le
gouvernement avait adopté après le règne de Louis
XIV; et, sous ce règne brillant, mais malheureux,
parce que ce prince , se livrant trop à l'ambition
des conquêtes, épuisa ses états d'hommes et d'argent
(1), la haîne de la nation pour Louvois , qu'elle ac-
cusait avec raison d'entretenir l'humeur guerrière
et conquérante de Lonis, fut extrême (2).
(1) Ce prince, né pour la grandeur, doué de généreux sen-
timens, et qui aimait son peuple, n'envisagea pas assez que la
véritable gloire des rois se trouve dans la paix et dans la jus-
tice. On lui a attribué le dessein de conquérir et gouverner
l'Europe; mais il paraît qu'il eut principalement en vue de ven-
ger l'humiliation que la maison d'Autriche avait fait éprouver
à la France , et de montrer son peuple formidable aux yeux de
l'Europe. Il pouvait rendre son état respectable à tous et humi-
lier à son tour l'Autriche ; mais il aurait dû, rejettant le système
de Richelieu, qu'il adopta en partie, mettre un terme à la guerre
et remplir ainsi les voeux des Français. L'époque de la batailla
de Dénain, qui devait décider du sort de la France , montra le
danger affreux dans lequel il avait précipité sa nation. Ce prince
s'aperçut alors qu'il avait perdu les droits qu'il avait acquis par
d'autres titres à la reconnaissance des Français ; et il emporta
au tombeau la douleur de n'avoir pas assuré leur repos et leur
prospérité , et de laisser aux règnes suivans des embarras que
tout annonçait qu'ils ne pourraient vaincre.
(2) Ce ministre , d'un caractère dur et audacieux, égoïste par
sentiment, qui ne pouvait ainsi aimer le peuple, qui associait
son ambition à celle de son maître , et qui sachant la guerre
voulait obtenir une illustration dans ce métier , fit tout pour,
(32)
Ce fut sur-tout dans les relations au dehors que
se montra l'amour de l'ordre et l'esprit de justice
qui animaient les Français. En examinant attenti-
vement la marche diplomatique de leur gouverne-
ment, on voit celui-ci qui, dans le plus grand
nombre des époques , se régla relativement à l'im-
portant objet de l'union avec les peuples sur les
sentimens et le voeu des Français, étranger à ces in-
trigues odieuses de cabinet, qui ont pour but d'ex-
citer les discordes dans les états, d'y faire naître les
dissenssions et les guerres civiles, et de les entraî-
ner à de fausses mesures pour les affaiblir ou pour
les perdre (1).
entraîner Louis dans cette fatale carrière; et il prouva qu'un
ministre vicieux et qui s'est emparé de l'esprit du prince ,
peut accumuler tous les maux sur celui-ci ainsi que sur l'état. I
(1) Note de l'éditeur. Les petites intrigues des ambassadeurs
dans les cabinets , soit pour découvrir leur secret, soit pour dé-
tacher tel ou tel état d'une alliance contraire au leur , soit pour '
en imposer aux souverains sur la force de leur pays , soit enfin
pour les entraîner vers leurs propres monarques , en leur pré- ,
sentant les appâts de l'amitié ou d'autres séductions souvent 1
trompeuses, ces intrigues, dis - je , n'ont aucun rapport avec j
Celles dont parle-le Barbare. Ces dernières sont de véritables
intrigues nationales : le peuple ne les ignore point comme les
autres , puisque leurs effets, presque toujours terribles , sont
sous tous les yeux. Il est pénible de dire qu'on en a vu plu-
sieurs de ce genre en Europe depuis un demi-siècle. Enfin,
telles ont été celles que Bonaparte a constamment employées
pour anéantir l'Angleterre, la Russie, l'Espagne, l'Italie,
etc., etc.
( 33 )
Je t'ai fait remarquer, Docteur, dans ma deuxième
lettre, que le peuple français s'intéressa toujours
au sort des nations et princes infortunés. J'ajoute-
rai ici que l'intérêt généreux qu'elle porta à ses
alliés fut sincère et invariable; ou ne peut lui re-
procher d'en avoir sacrifié aucun à ses propres in-
térêts.
Enfin, l'on peut dire que les guerres qui eurent
lieu sous les derniers règnes,eurent, de la part de
la France, un but qui tenait à l'ordre général, puis-
qu'elles tendirent à réprimer, d'abord, l'Autriche,
lorsque, se montrant ambitieuse et turbulente, elle
voulut accroître ses droits en Allemagne en y dé-
rangeant le pacte fédératif de ce pays, et ensuite la
Prusse, lorsque celte dernière , devenue tout à
coup formidable, menaça l'existence de l'Autriche
à son tour, et allait compromettre celle de la con-
fédération germanique. La guerre d'Amérique eut
pour objets la protection à l'égard d'un peuple qu'on
croyait opprimé , le maintien de l'équilibre de
forces relativement à l'Angleterre , et la nécessité
d'empêcher le grand établissement de l'Angleterre
en Amérique, qui lui aurait donné une transcen-
dance de fortune absolue, que le gouvernement de
la France considérait comme nuisible à l'harmonie
européenne.
On ne peut nier que ce gouvernement n'ait em-
ployé constamment sa médiation pour sauver la
Turquie, la Suède et la Pologne de l'oppression de
leurs redoutables voisins ; je l'ai fait entrevoir dans
3
( 34 )
une autre lettre, et qu'il fit, à l'égard de la dernière,
des sacrifices d'argent et île troupes pour la préser-
ver de l'asservissement (1).
Vous venez de voir combien cet. esprit de justice
et d'harmonie fut puissant à l'égard des nations;
l'existence de l'esprit d'ordre intérieur, qui datait
depuis de longs règnes , se conserva jusqu'à celui
de l'infortuné Louis XVI chez les Français, sans
doute parce que leurs rois n'avaient pas établi le
despotisme moral qui détruit toujours cet esprit (2).
Sous le règne de Louis XVI, qui aurait dû être
l'un des plus fortunés de la dynastie, à cause de la
bonté naturelle du prince et de ses vertus , cet es-
prit se détruisit, malgré tout ce que fit particuliè-
rement le monarque pour maintenir l'harmonie
dans l'état et pour assurer le repos des Français.
Cela tint à une cause extraordinaire, et qui n'a
point d'exemple dans l'histoire.
(1) Cela eut lieu notamment lors de la confédération de Bar,
dans le moment où la Russie, de concert avec la Prusse, vou-
lait déterminer le premier partage de ce pays. L'on peut dire à cet
égard que si cette protection fut inéficace, ce fut parce que
l'exécution des mesures qui y avaient rapport fut mal combinée.
(a) Note de l'éditeur. Cet esprit d'ordre intérieur qui avait
dirigé les Français depuis que leurs rois eurent anéanti le des-
potisme féodal, et que les débats religieux avaient trans-
formé, sous Henri III, Charles IX, et au commencement du
règne de Henri IV , se remontra sous ce bon roi, et même sous
son fils, comme il a été observé ailleurs. Le nation se main-
tint dans ces sentimens généreux, et resta invariable jusqu'à la
fin du siècle.
(35)_
Ce fut un délire d'enthousiasme qui entraîna la
nation , et que des écrivains irréfléchis avaient fait
naître, en lui montrant la prospérité la plus grande
dans des théories inexécutables , tant à l'égard des
principes fondamentaux de toute société, que de
ceux qui servent de base aux constitutions des
états (1). Cependant il est certain que l'esprit d'or-
dre ne fut pas totalement anéanti dans les premiers
momens de la révolution français, et le désir d'un
changement dans la constitution de l'état, qui fut
celui de la majorité dès Français, n'aurait pas nui
à leur obéissance pour leur roi , sans les intrigues
des cabinets , qui furent alors abusés sur leurs vrais
intérêts, et suivirent une fausse politique; sans les
séductions qu'ils employèrent envers les membres
de la nation dont ils redoutaient les lumières, et
sans l'imprudence, l'orgueilleuse présomption ou
l'ambition cachée des agens à qui le peuple avoit
donné sa confiance, et qui, oubliant tout-à-coup
qu'ils étaient ses mandataires, s'affranchirent de
son joug pour le dominer à leur gré, et l'entraîner
dans la route où de faux principes et leur ambi-
tion personnelle les dirigeaient.
Cet acte despotique, qui établissait une véritable
tyrannie , puisque la souveraineté du peuple était
envahie de fait par ses mandataires, qui possédaient
à la fois le pouvoir législatif et.exécutif, et à qui
(1) J'entrerai dans des détails sur le système de ces écrivains
dans la lettre suivante.
( 36 )
rien n'empêchait dès - lors de donner pour règle
unique à leurs lois , leurs opinions et leur volonté,
cet acte dut produire l'effet qui lui est naturel,
celui de tout désorganiser (1). La digue qui arrê-
tait les passions du peuple fut rompue, sitôt que
les magistrats se furent mis dans un état d'indé-
pendance politique absolue , et eurent donné une
libre carrière aux leurs. Les projets favorisaient
les passions de la multitude , les discours des tri-
hunes excitaient sans cesse son enthousiasme ; et les
écrits dictés par l'ineptie ou la perfidie, lui mon-
traient la nécessité du désordre, et avançaient
qu'il était inévitable pour établir une harmonie
constante. On voilait ainsi à la nation les dangers
qu'il d evait occasionner, et l'atteinte redoutable
qu'il devait porter à l'état, en lui ravissant sa prin-
cipale force et en détruisant tous les principes qui
(1)Le décret par lequel l'assemblée nationale s'affranchit du
mandat envers ses commettans, fut la cause la plus réelle de
tous les maux et de tous les crimes de la révolution. Si cette
assemblée n'eût point rompu audacieusement ce pacte ; si elle ne
se fut point dégagée de la responsabilité en se déclarant invio-
lable , et si elle était restée soumise , comme cela devait être ,
à l'instruction de ses commettans, ceux-ci auraient pu réprimer
la conduite de leurs mandataires, et les révoquer si elle eût
été coupable. La France était sauvée si les départemens eus-
sent conservé ce droit. Rien ne donna plus manifestement la
preuve de l'ambition générale des membres de cette assemblée,
que cette mesure d'affranchissement; et dès-lors l'on put en-
trevoir que les passions allaient prédominer, et que l'état se-
rait sacrifié aux intérêts particuliers.
( 37 )
devaient garantir son existence dans l'avenir.
Cette conduite des orateurs et des écrivains eut
une influence marquée sur la portion du peuple la
moins éclairée et la moins raisonnable. Elle se laissa .
de plus en plus entraîner, tandis que l'enthousiasme
de l'autre partie s'affaiblissait chaque jour,comme je
l'ai fait remarquer ailleurs, à mesure que la fatale
expérience des excès et l'impuissance du système
séduisant qu'on lui avait présenté lui prouvait
que la France suivait la fausse route.
La généralité de la nation prouva que le désir
de l'ordre renaissait en elle, lorsque la guerre avec
les couronnes ayant cessé, elle se montra encline
à vivre en paix avec les divers peuples ,et lorsqu'elle
manifesta hautement son voeu pour le rétablisse-
ment du calme intérieur et de la police de l'état.
Si ce dernier voeu eût pu être rempli par le nou-
veau gouvernement qui s'était formé, la France
serait devenue aussitôt l'asile de la paix et de la
justice ; mais les passions particulières des chefs du
gouvernement, sa fausse organisation, et les riva-
lités des corps qui le constituaient empêchèrent
que cet heureux résultat n'eût lieu.
Tel était l'état moral et politique de la France,
lorsque Bonaparte, que le ciel vengeur sembla ra-
mener d'Egypte pour perdre ce premier état, vint
à l'appui de l'hypocrisie qui lui faisait simuler mi
dévouement absolu pour la nation , se faire nom-
mer au consulat. J'ai déjà dit que la prévention
qu'eurent les Français des talens et des vertus de ce
( 38 )
personnage, qui les avait éblouis par les exploits
dés armées qu'il avait commandé, fut l'une des
principales causes de son élévation à cette dignité
(1). J'ajouterai ici qu'il s'y joignoit le désir que la
(1) Note de l'éditeur. L'irréflexion de la partie de la nation
qni adhéra pleinement et de coeur à la nomination de Bonaparte
au consulat, ainsi que son imprudence, furent inouis dans cette
circonstance. Quelle preuve avait-on des lumières de cet homme
en politique? Comment ne pensa-t-on point que Bonaparte pou-
vait avoir tous les talens guerriers, et être le plus ignorant et
le plus absurde des politiques ? On aurait dû considérer que les
vastes lumières qui servent de fondement au talent de ces derniers,
ne s'acquièrent qu'à la longue ,qu'il faut avoir étudié à fond*
les moeurs , les préjugés des peuples, même chez eux ; qu'il
faut bien connaître le coeur humain, ainsi que les intérêts des
états, et que Bonaparte n'avait pas eu l'occasion de faire cette
étude ; il n'avait pu même étudier la partie morale de l'art mi-
litaire n'étant point sorti de son pays d'adoption. Cette der-
nière connaissance, qu'il me soit permis d'en parler ici, ne
peut être acquise que dans l'étranger, et elle est de la plus
grande importance. C'est elle qui apprend à un chef d'armée ce
qu'il a à redouter des préjugés qui dirigent les soldats enne-
mis ; c'est elle qui lui indique le degré d'influence qu'ont les
généraux étrangers sur leurs armées, et à quel point ils peu-
vent compter sur leur énergie et leur dévouement. Bonaparte
a prouvé combien son ignorance sous ce rapport était grande ,
et l'on a vu combien elle a dérangé ses projets, lorsque les ar-
mées russe, prussienne et autrichienne, qu'il avait cru désor-
ganiser et détacher de leurs chefs , ont montré un dévouement
absolu à leurs souverains. Revenons à notre réflexion
première. Les divers actes de despotisme que Bonaparte avait
exercés en Italie contre les agens du gouvernement, et son re-
fus constant de l'obéissance à celui-ci, lorsque la loi la com-
( 39)
nation avait montré sous le directoire, et qui de-
venait toujour plus ardent de rétablir l'harmonie
dans l'état et de repiendre sa première gloire. Elle
sentait qu'il fallait pour cela mettre fin aux chocs
continuels qui avaient lieu entre les différens pou-
voirs , qui annonçaient une administration impu-
puissante et perpétuaient les maux intérieurs.
Les avantages que faisaient présager cette situa-
tion nouvelle ne pouvaient être réalisés dès que
Bonaparte en devint le chef. La France allait res-
pirer un moment sous le consulat et conserver
l'espoir de voir rétablir sa gloire , parce que le
chef qu'elle s'était choisi devait dissimuler encore
ses intentions et faire une certaine abnégation de
son orgueil ; mais le but de ce dernier était per-
mandait à tous , n'indiquaient-ils point un caractère enclin à
la révolte? et ce même homme ne donna-t-il pas l'indice de
ses projets futurs, lorsqu'on le vit traiter secrètement avec les
puissances alors ennemies de la France sans autorisation , et
dicter en quelque sorte les premiers traités avec elles? En-
fin , ce même homme n'avait-il pas donné la plus grande
preuve de l'inhumanité de son coeur, et signalé ses principes
contraires à l'harmonie générale, lorsqu'on l'avait vu comman-
der le massacre des Parisiens ? Je dois ajouter , pour mieux dé-
peindre l'aveuglement de la nation dans le moment dont il s'a-
git , et l'espèce d'indifférence qu'elle mettait alors dans sa des-
tinée et dans les mesures qu'on employait, qu'elle ne s'aper-
çut point que cette nomination fût d'abord l'oeuvre de l'intriguer
de quelques hommes, et qu'elle fut abusée sur l'adhésion d'un»
partie de ses membres les votes n'étant point tels qu'on le
présenta»
(40)
fide,et sa conduite en ce cas préparait sa tyrannie.
Il voulait affermir sa puissance morale sur l'esprit
de la nation , en l'éblouissant d'avantage sur ses
sentimens et sur ses talens politiques ; il voulait
fanatiser entièrement certains hommes pour s'en
faire un parti, afin de l'opposer à ceux des Fran-
çais qu'il redoutait, sans croire cependant qu'ils
pussent se détacher totalement de lui, et que j'ai
dit être revenus presqu'aussitôt de l'aveuglement
qu'il avait excité en eux.
A la fin du consulat, le despote jetta le masque;
l'esprit de désordre reparut, et il eut toute son in-
fluence sur la partie de la nation qui était aveu-
glée ou séduite , lorsque cet homme, audacieux et
cruel, usurpant l'empire, eut fondé le système de
l'état sur la guerre et la destruction, après avoir
insinué aux Français que la sûreté, la gloire et la
prospérité de leur empire nécessitaient l'abaisse-
ment des grandes puissances, et après avoir même
osé leur dire ouvertement que la France devait pla-
cer les membres de sa famille sur les divers trônes
de l'Europe, pour assurer ses propres destinées.
L'esprit turbulent et farouche de ce chef parut
devenir alors celui d'une partie des Français. Alors
exista enfin, dans toute sa latitude, ce système de
confusion , d'injustice et d'opprobre par lequel Bo-
naparte a dirigé la France, et qui semble devoir
la précipiter dans l'abîme en ces derniers momens.
Voilà encore l'un des bienfaits de ce héros du
siècle, ô écrivains insensés et imposteurs ! voilà
encore l'un des traits qui peint cet individu, qui ,
par ses sentimens , son esprit et son caractère, ne
semblait point fait pour vivre dans la société des
hommes mais dans celle des bêtes les plus féroces.
Dans la lettre suivante , je te parlerai, Docteur,
du changement inconcevable opéré par Bonaparte
dans le génie des Français, et j'aurai l'occasion de
t'y entretenir encore des écrivains, à qui ce tyran
des coeurs et de l'esprit avait imposé la loi d'exal-
ter sa fausse gloire, et de ceux de cet état qui par-
tageant , on pourrait dire , son ame , volaient au-
devant de ce voeu , osaient lui ouvrir le temple de
l'immortalité, et l'élever au-dessus des monarques
qui firent l'ornement et la gloire de l'univers.
LETTRE I V.e
Génie.
Tu sais , Docteur, que le génie d'une nation ne
peut être dépeint que par celui de ses écrivains,
et que ce sont leurs ouvrages , envisagés générale-
ment, qui le font connaître. C'est d'après une idée
analitique générale de ces ouvrages dans le passé et
le présent, que je vais te retracer ce qu'il fut sous
ses rois, dans les temps révolutionnaires et sous
Bonaparte. Le génie des Français, dans les époques
mêmes reculées de leurs dynasties, était tourné vers
la gaieté : suivant la pente du caractère national,
( 42
il se dirigea par la franchise, et il se montra tou
jours enclin à l'indépendance. Ses écrivains osaient
satyriser les ministres de leur gouvernement et jus-
qu'à leurs rois même; mais, dans son indépendance
et la hardiesse qui lui est inhérente, recevant l'im-
pulsion de l'esprit d'ordre qui animait la nation ,ce
génie ne s'isola point des grands principes sociaux.
Ce qui sert de base principale aux gouvernemeus,
la morale, et la religion, ne furent, attaquées par
presque aucun écrivain, sous le règne même de
Louis XIV, et. dans Jes siècles précède», lors des
guerres de religion, la morale fondamentale fut
respectée des écrivains de tous les partis (1).
Sous le règne de Louis XV, ce génie prit une
pente nouvelle. L'apparition de Rousseau, Vol-
taire, de ce qu'on nomma la classe encyclopédique
et ses imitateurs, détermina une transformation
dans ce génie. Ces écrivains , en général, lui con-
servèrent son premier caractère ; mais ils accru-
rent son indépendance et sa hardiesse, et l'élancèreut
dans un élément inconnu, où ce génie ne devait trou-
ver ni guides ni limites. Cela eut lieu lorsqu'ils lui
donnèrent une nouvelle direction relativement aux
objets principalement fondamentaux, c'est-à-dire,
à la morale et la religion. Ils voulurent ramener la
religion et la morale aux principes primitifs , c'est-
(1) Note de l'éditeur. Dans ces époques , on disputa sur les
dogmes, sur les droits des cultes', enfin sur la partie secon-
daire de la religion ; mais on n'attaqua point son principe fon-
damental.
( 43 )
à-dire à la loi naturelle. Ils sappèrent ainsi les fon-
demens de tout culte, de toute croyance, de toute
société , et ils ne présentèrent dès-lors dans cette
philosophie, qu'un être idéal et un moteur de tous
les désastres (1).
(1) Note de l'éditeur. Il est inconcevable que ces écrivains
n'aient point vu que la philosophie , tout en consacrant les lois .
primitives de la nature , ne peut exiger l'entier établissement
de ces lois , sans ramener les hommes dans l'état de barbarie
absolue où ils étaient dans les premiers temps du monde , et
que cette philosophie , envisagée sous ce dernier aspect, serait,
comme le dit fort bien le Barbare, un être idéal qui ne pour-
rait qu'être funeste, et à qui l'on ne devrait donner aucune
influence sur l'esprit des peuples. Ces écrivains auraient dû
se rappeler que celle de Socrate, Platon , Cicéron, et de
tous ceux qui marquèrent par leur sagesse dans l'antiquité, et
qu'on nomma philosophes, n'eut point pour objet la désunion
parmi les hommes et la destruction des grandes lois sociales;
mais, au contraire, leur maintien ; et que , par conséquent, ils
se trouvaient en opposition avec les véritables philosophes , en
présentant un système dont le but et les effets étaient différens.
Ils auraient dû voir, en outre, que la doctrine du législateur des
chrétiens était en rapport direct avec celle des anciens sectateurs
de la philosophie : le chef du christianisme et ses lois auraient
dû être respectables à leurs yeux, et ce dernier devait être le guide
par lequel ils devaient se diriger sans cesse: enfin , s'ils n'eussent
pas été aussi irréfléchis , ils auraient découvert que la véritable
philosophie et la religion fondamentale, que les préceptes géné-
raux de l'évangile établissent, s'unissent indissolublement, et
que leur but est le même. Ils pouvaient et devaient combattre
le fanatisme que la religion réprouve puisqu'il fait triompher
les passions et l'inhumanité ; mais il ne fallait pas confondre ,
comme ils le firent, ce fanatisme destructeur avec la religion
(44)
Ces écrivains, comme je l'ai dit dans une autre
lettre, cherchèrent aussi à faire de la philosophie
l'instrument de la politique des états, et leur erreur
elle-même ; erreur ou perfidie funeste , qui ébranla non-seule-
ment la croyance des Français mais de tous les Européens
répandus dans l'univers, qui fut la première cause de l'affran-
chissement des Français de leur ancien gouvernement et de
la perte de leur morale, qui ne pouvait exister sans le frein de
la religion. Cette philosophie prépara enfin toutes les erreurs et
tous les crimes dont l'Europe a été témoin à la fin du dernier
siècle. Ces écrivains devaient dévoiler encore les abus et les
excès auxquels se livraient les ministres du culte ; mais il ne
fallait pas montrer la religion participante à ces abus et à ces
excès, et il fallait toujours la détacher de ses ministres. Ces der-
nières attaques demandaient en outre beaucoup de prudence ,
et elles devaient être faites avec modération et sagesse. La véri-
table police de l'état, et je dirai même l'intérêt et la gloire de
la religion voulaient que ces abus fussent réprimés ; mais il
ne fallait point pour cela intervertir l'ordre dans l'empire, et
l'on devait se régler sur la maxime que , pour que la religion
soit respectable au peuple , et pour qu'elle ait l'influence qui
lui est propre , il est indispensable que ses ministres le soient
aux yeux de ce dernier. Cette maxime indique aux prêtres leur
principal devoir ; mais elle impose aussi aux écrivains la réserve
à leur égard, et elle désigne à ces derniers le ton qu'ils doiven t
prendre en signalant les abus. Exposez aux prêtres leurs devoirs
d'une manière générale, rappelez au gouvernement que la police
de l'état et le maintien des avantages qu'offre la religion exi-
gent une répression secrète des vices de ses ministres ; mais
n'employez point le ridicule et la satire dans cette circonstance;
sans cela vous préparez l'avilissement de la religion elle-même ,
et vous sappez ainsi la base la plus utile de l'édifice social.
(45)
dut être la même d'après les attributions qu'ils
donnaient à cette philosophie. Dès qu'elle n'avait
pour règle que les droits naturels et les lois mo-
rales primitives, cette philosophie excluait ce qu'il
est indispensable d'adopter pour bien gouverner
les hommes réunis en société , les ménagemens
pour les préjugés des peuples , leur consécration
même , et tous ces moyens secrets qui sont con-
traires à la raison, à la vérité, mais qui ont pour
but l'utilité publique, et qu'on a nommé le système
nécessaire des gouvernemens (1).
(i) Note de l'éditeur. L'interprétation que les écrivains de ce
siècle firent encore de la philosophie, en l'appliquant au système
des gouvernemens, est, comme le fait remarquer encore le Bar-
bare, aussi fausse que celle à l'égard de la morale et de la religiom.
Elle amena une confusion nouvelle et devint à son tour la cause
du bouleversement de l'Europe et des maux révolutionnaires.
Ces écrivains ne virent pas que dès que les hommes s'étaient
réunis en société , les droits primitifs n'existèrent plus ;
que leurs vices, leurs passions , leurs préjugés exigeaient de»
freins puissans pour les réprimer , et que ces freins étaient des
lois indépendantes , sous nombre de rapports, de leur volonté ,
et dont la vigueur fut combinée avec leur faiblesse. Ces écri-
vains auraient du pressentir qu'en laissant la souveraineté
absolue au peuple , ce frein et cet équilibre nécessaires ne pour-
raient exister ; que les vices et les passions de la multitude
seraient les organes de ces lois, et qu'elles seraient ainsi funestes
et destructives. Ils trouvaient leur leçon dans le passé ; l'his-
toire leur prouvait que les principes qu'ils proclamaient, qui
étaient ceux de la démocratie, car la majorité des écrivains
réprouvait le système monarchique , n'avaient pu être établis
(46)
Ces écrivains n'observèrent point quel était l'état
moral des peuples européens; que leurs vices et
leurs habitudes s'opposaient à l'établissement d'une
constitution où le peuple put jouir d'une manière
exclusive de ses droits naturels , et par conséquent
ils auraient dû renoncer à gouverner philosophi-
chez aucun peuple de l'antiquité , même , comme le dit Rous-
seau , qui doit être séparé, relativement à l'opinion dont il
s'agit, ainsi que Montesquieu , des autres auteurs politiques ,
puisque leurs écrits furent mal interprétés ; car, en exaltant le
principe démocratique ils reconnurent formellement l'impossibi-
lité de son établissement. Ceux des écrivains qui criaient sans
cesse contre le système de la royauté, auraient dû voir , en en-
visageant les temps antiques et modernes, que la monarchie
tempérée , c'est-à-dire, le système où les lois ont été indépen-
dantes du pouvoir et de l'influence du monarque, où les magis-
trats sont à leur tour dans une indépendance entière, et où le
peuple nomme ses magistrats, a été le gouvernement le plus pai-
sible et le plus stable, et qu'il a mieux assuré la prospérité et le
bonheur des peuples que le système républicain. Il faut faire ,
sous certains rapports, une exception à cette dernière idée, à
l'égard des états dont le territoire et la population sont circons-
crits : ceux-ci peuvent avoir une constitution républicaine, en-
core ne sont-ils pas à l'abri des convulsions et des désordres
comme le gouvernement monarchique modéré. Rousseau, Mon-
tesquieu , et avanteux les publicistes anciens en ont dit la raison ;
c'est parce que ces républiques n'ont jamais toutes les vertus
qu'exigent ce système. La monarchie absolue , comme l'était
de fait celle de Bonaparte, devait être réprouvée par les écri-
vains de la révolution ; mais il ne fallait pas confondre avec
elle toutes ses sortes de royauté comme ils le firent généra-
lement.
(47)
quement le monde, dès l'instant que leur philo-
sophie n'était point faite pour régir des hommes
généralement dépravés , mais des êtres doués d'une
sagesse surnaturelle.
Le génie national montra pendant le période de
la révolution un plus grand caractère de hardiesse,
ou plutôt l'audace littéraire fut portée au plus haut
degré. Cela devait être dans l'instant où une exal-
tation inouie bouleversait les tètes et les coeurs, et
lorsque la voix de la raison ne pouvait être entendue.
Ce génie prit le tou dogmatique, sérieux et impro-
bateur; l'amère satire remplaça la satire légère des
temps antérieurs; les passions redoutables furent
les inspirateurs d'un grand nombre des écrivains.
Ce fut un moment terrible pour la littérature: il
semblait que tous ceux qui suivaient sa carrière
avaient renoncé à être vrais, impartiaux et justes (1).
Après la tourmente révolutionnaire , les écri-
vains rentrèrent dans les bornes où ils se trouvaient
avant celte crise fatale. Le génie conserva son indé-
(1) Note de l'éditeur. En effet, les personnalités, les attaques
à la moralité des individus existèrent et furent alors couvertes
du voile de l'intérêt public. L'envie répandit tous ses poisons;
et l'ambition personnelle l'excitant, le champ de la littérature
fut celui de la diffamation Mais, le Barbare aurait dû observer
que tous les écrivains ne suivirent point cette pente fatale : plu-
sieurs d'entre eux soutinrent avec vigueur les droits de la
morale, et défendirent les autres principes conservateurs au
péril de leur vie et de leur liberté.