Lettres sur la Terre sainte... par l

Lettres sur la Terre sainte... par l'abbé J.-B. Soehnlin,...

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116 pages

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M. Ardant frères (Limoges). 1864. In-8° , 119 p., planche.
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Ajouté le 01 janvier 1864
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Langue Français
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BIBLIOTHEQUE
RELIGIEUSE, MORALE, LITTÉRAIRE,
FOUR L'ENFANCE ET LA JEUNESSE,
PUBLIÉE AVEC APPROBATION
DE S. E. LE CARDINAL-ARCHEVÊQUE DE BORDEAUX.
BIBLIOTHÈQUE CATHOLIQUE
DES COMMUNES.
LETTRES
SUR
LA TERRE-SAINTE
PAU
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DlT~»iOCES.E DE STRASBOURG.
LIMOGES
MARTIAL ÀRDANT FRÈRES, ÉDITEURS,
RUE DE LA TERRASSE.
.1864 (Cj
AVIS DES ÉDITEURS.
PLUSIEURS des lettres suivantes ont été écrites en Orient
et publiées comme feuilletons dans le journal l'Alsacien,
pendant le voyage de M. l'abbé Soehnlin.
L'auteur a bien Voulu compléter son intéressante relation,
en nous communiquant les autres lettres, écrites depuis
son retour.
A MONSIEUR CHARLES LAIR
' AU CHATEAU DE BLOU (MAINE-ET-LOIRE).
Mon cher monsieur Lair,
C'est pour moi un vrai plaisir que de vous dédier ces
lettres, écrites, la plupart, à vos côtés.
Votre société a été une bonne fortune pour toute notre
caravane. Personne mieux que vous ne savait nous dis-
traire des ennuis d'une pénible traversée, et ramener la
sérénité et la gaîté dans nos âmes, parfois assombries par
les fatigues et les périls de la route.
Je n'oublierai pas l'aménité de votre caractère, les res-
sources de votre esprit, la distinction de vos pensées et de
vos sentiments : encore moins votre sollicitude, vos atten-
tions, vos soins pour moi, dans les diverses épreuves dé
notre pèlerinage.
Agréez, mon cher monsieur Lair, l'hommage de mon
souvenir affectueux et reconnaissant.
J.-B. SOEHNLIN.
Didenheim (Haut-Rhin)_, fête de saint Charles, ce 4 novembre 1863,
LETTRES
SUR
LA TERRE-SAINTE.
AVANT-PROPOS.
Marseille, samedi 30 août 1862.
Mon cher frère,
Je viens de compléter mon costume de voyage; j'ai terminé mes
courses a Marseille ; il mé reste quelques instants pour causer avec
toi.
Nous nous embarquons demain, le 51, sur le Sindi, capitaine de
Girard, au nombre de seize pèlerins, a peu près arrivés de tous les
points de la France. Je suis le seurreprésentant de l'Alsace. L'Hôtel
de Rome est le lieu du rendez-vous. Ce chiffre 16 est un chiffre heu-
reux, car il est fort désagréable d'être en trop grand nombre, comme
d'être trop peu.
Que je t'entretienne tout de suite de mes futurs compagnons de
route. D'abord monseigneur Maupoint, évêque de la Réunion, notre
président, est un prélat d'une belle prestance, aux manières dignes
et affectueuses, charmant type d'évêque français ; M. Cortet, vicaire-
général de Nevers, jeune encore et décoré, est notre vice-président ;
M. Lair, riche propriétaire de l'Anjou, affligé d'une centaine de mille
livres de rentes, est le trésorier; le Père Dutaud, jésuite, pétillant
d'esprit et jeune, l'aumônier ; et l'abbé Poirier, aumônier du lycée
du Mans, le secrétaire de la caravane.
- 6 -
Nous avons la bonne fortune d'avoir avec nous un médecin, le
docteur Maupoint, frère de l'évêque, et le Père Gagarin, qui connaît
parfaitement les langues et les usages de l'Orient ; il fait son deuxième
voyage en Asie.
J'ai eu la consolation d'offrir ce matin le saint sacrifice sur la sainte
colline de Notre-Dame de la Garde, où j'ai vivement recommandé
au Coeur immaculé de Marie nos parents, tous les membres de la fa-
mille ainsi que toutes les personnes qui me sont chères et qui m'ont
promis le secours de leurs prières pour mon voyage.
J'ai trouvé Marseille a peu près tel que je l'avais vu , il y a deux
ans, véritable vestibule de l'Orient. On voit sur le port et sur les pro-
menades publiques se coudoyer tous les costumes du Levant; on y
entend également parler toutes les langues. L'église monumentale
qui doit s'élever sur la colline de Notre-Dame de la Garde avance len-
tement ; elle n'a guère fait de progrès depuis deux ans, pas plus que
la cathédrale ; l'évêché est démoli pour être reconstruit. Monseigneur
Cruice habite la campagne.
J'ai fait hier, a notre hôtel, la rencontre de 18 prêtres des missions
étrangères, sainte et vaillante phalange se rendant en Chine et dans
le Tonkin. Je n'eus pas de peine à reconnaître parmi eux, à son
accent, un de nos compatriotes, l'abbé François-Xavier Kieffer, de
Molsheim. Je l'embrassai cordialement en lui enviant la palme du
martyre qui l'attend peut-être là-bas.
Demain matin, tous nos 16 pèlerins se réuniront pour une tou-
chante cérémonie; après la messe offerte pour notre heureuse tra-
versée, Monseigneur distribuera h chacun de nous une croix bénite à
cette intention, que nous porterons extérieurement sur la poitrine
jusqu'à notre retour. C'est la croix des Croisés du xixe siècle. Nous
nous faisons accompagner d'un autel portatif qui nous permettra d'of-
frir l'auguste sacrifice a bord et dans le désert.
Le navire qui nous emportera demain prendra peut-être également
quelques centaines de Musulmans de l'Algérie qui vont vénérer le
tombeau du Prophète à la Mecque ; et il y a vraiment de quoi rougir
pour nous catholiques quand on compare le zèle des sectateurs du
Coran a visiter leurs lieux saints, à celui qui nous anime pour les
nôtres.
La France, la protectrice née de la Terre-Sainte, elle qui, plus
que toutes les autres nations de l'Occident, a le droit de parler en
Orient, la France est faiblement représentée en Palestine. Le gou-
vernement de Juillet a été désastreux pour l'influence des Latins eu
- ? -
Orient; aussi les Russes ont-ils habilement exploité le mauvais vou-
loir, la coupable indifférence de la France d'alors, pour mettre la
main sur tous les sanctuaires de la Terre-Sainte. Espérons que le
gouvernement actuel relèvera le drapeau de la France dans les lieux
habitués précédemment a le respecter plus que tous les autres pavil-
lons de la chrétienté.
En attendant, nos alliés les Turcs sont très peu reconnaissants
pour le service que nous leur avons rendu dans la guerre de Crimée,
car il faut qu'il soit armé, le chrétien français, qui veut aller en
humble pèlerin se prosterner sur les lieux sanctifiés par la présence
du Sauveur.
Pour affronter le soleil de l'Orient, il faut se munir d'un épais tar-
bouch, ou d'un turban pour couvrir la tête et les tempes, ombrager
le front, le cou et les épaules sous les plis d'une épaisse kouffie ou
manteau arabe, porter des conserves bleues ou un voile de soie vert
ou bleu pour se prémunir contre l'éclat de la lumière, et être vêtu de
flanelle sur la peau. La ceinture de flanelle est de rigueur. Un coup
de soleil peut devenir mortel. Nous emportons chacun une petite
pharmacie.
Adieu, mon cher frère; prie Dieu pour le pèlerin; je compte être
mercredi, le 3 septembre, à Malte, le lundi suivant à Alexandrie et
célébrer, le 14, l'Exaltation de la Sainte-Croix sur les lieux où fut
érigé pour les péchés du monde l'arbre du salut et de la vie.
Ah ! que je vais prier pour vous tous sur le tombeau et à l'endroit
de la crèche de Jésus-Christ. Salut, lieux saints entre tous, salut!
Ma prochaine de Malte.
TKAVERSEE. — MALTE. — ALEXANDRIE. — JOSEPH KABAJI.
Le dimanche 7 septembre 1862, à bord du Sinaï.
Mon bien ch"er ami,
La mer étant de nouveau en paix, je puis vous e'erire mainte-
nant, a bord, sans difficulté. Les cinq premiers jours nous ont été
bien "rudes. Les vagues nous secouèrent horriblement ; les insolentes
montèrent même sur le pont et nous enlevèrent souvent notre der-
nière jouissance, celle de respirer en plein air.
Pour comble d'infortune, nous eûmes, le quatrième jour, le spec-
tacle d'une tempête en mer. Celte dernière scène est certes bien inté-
ressante, lorsque dans sa chambre, sur terre ferme, un livre a la
main, on lit les péripéties d'un pauvre navire, faible jouet des va-
gues en fureur. Mais je vous assure, ce spectacle perd toute poésie,
lorsqu'au milieu de la nuit, le timide passager entend gronder sur sa
tête la foudre qui inonde le navire d'une clarté effrayante et que les
flots, devenus des collines et des montagnes, unissent leur sombre
mugissement a la grande voix de l'orage. Ce sont la des soubresauts,
c'est la une musique qui sont loin d'être agréables.
Mais pourquoi revenir sur notre passé, quand aujourd'hui la
mer et le vent nous sont favorables? De l'affreux mal de mer, je ne
vous en parlerai pas, ni du malheureux tribut qu'il faut lui payer.
— 9 —
Laissez-moi vous entretenir de la belle cérémonie de ce matin.
Par ces jours de mer sans cesse en révolte, il n'y avait pas moyen de
dire la messe a bord.
Aujourd'hui dimanche de grand matin, presque tout l'équipage
fut occupé à improviser une charmante chapelle a l'arrière du vais-
seau. L'autel au-dessus duquel s'élèvent les armes colossales du
Saint-Père est dressé : tout autour flottent les couleurs de la Francs,
de l'Autriche et de l'Espagne. Les officiers du bord, en grande tenue,
et les matelots ont pris leurs places, au milieu des nombreux passa-
gers. Sur le premier plan se trouvent les pèlerins de la caravane de
Jérusalem, quelques autres passagers se joignent a nous et, d'une
voix vigoureuse, nous chantons : Ave maris Stella.
Monseigneur Maupoint, nôtre président, a revêtu ses ornements
pontificaux. Le sacrifice commence et se poursuit au milieu du plus
profond recueillement. Je renonce, mon cher ami, a vous décrire la
beauté de cette scène grandiose. Jamais, a nos jours solennels, les
pompes de nos cathédrales ne m'ont impressionné comme cette messe,
célébrée a huit cents lieues de la patrie, sur un Océan où l'oeil ne
découvre aucune borne, sous le magnifique pavillon d'azur du ciel
d'Orient.
Un religieux , revêtu de la robe blanche de saint Dominique,
servait la messe et un autre Dominicain guidait l'orchestre de nos
voix. Après la communion de l'évêque, les pèlerins s'approchèrent
de l'autel pour recevoir le pain des anges. C'était encore la un mo-
ment de profonde émotion. Nous avions presque tous les larmes aux
yeux.
L'auguste sacrifice achevé, Monseigneur adresse a l'assistance
une courte allocution. 11 va sans dire que pendant toute cette céré-
monie notre vaisseau ne cessa pas de poursuivre sa course rapide.
Jusqu'ici notre traversée ne nous a offert rien de particulière-
ment intéressant. Nous longeons d'abord les côtes de la Corse et une
partie de celles de la Sardaigne. Nous sommes tellement rapprochés
de terre, que nous pouvons distinguer facilement la végétation, les
rochers, les ravins, lés troupeaux de chèvres et les villages les plus
rapprochés de la mer. Nous saluons la petite ville de Bonifacio ,
située à l'extrémité de la Corse. Le détroit, qui porte le nom de
cette ville, est semé de petites îles couvertes de rochers. En le tra-
versant nous ne pouvons nous empêcher de nous rappeler
la Sémillante, qui y fit naufrage du temps de la guerre de Crimée.
Nos regards s'attachent longtemps sur le rocher de l'Ours, parce
1..
- 10 - '
qu'il présente tellement la forme de cet animal, qu'on jurerait voir
un ours si lés marins ne vous avertissaient du contraire.
Voici Caprera , île célèbre par la résidence de Garibaldi. Nous
voyons, au milieu des rochers, sa maison, qui présente un aspect
très ordinaire. En quittant Marseille, nous apprîmes par une dépê-
che télégraphique, que Garibaldi venait d'être blessé et fait pri-
sonnier.
J'espère bien qu'à mon refour, pour l'honneur de l'Europe et
surtout pour l'honneur de la'France, le rôle politique du révolution-
naire Garibaldi sera terminé.
Nous voyons des goélands nous suivre de leur vol imposant,
comme pour nous faire escorte ; de nombreux poissons volants sor-
tent des flots, voltigent dans les airs et retournent dans les vagues.
De longues traînées d'oiseaux de nos climats nous suivent également.
Leurs ailes sont fatiguées, ils semblent nous demander l'hospitalité :
plusieurs viennent se reposer un moment sur nos mâts et sur nos
voiles. Peut-êlre viennent-ils de France; peut-être y en a-t-il parmi
eux qui viennent de ma chère Alsace.
. Petits oiseaux.
De mou pays ne me parlez-vous pas?
Nous rencontrons ça et la quelques navires aux voiles gonflées ;
les côtes disparaissent dans l'éloignement. La houle du large se fait
sentir; on ne voit plus que le ciel et l'eau. Sur la plaine liquide flo-
connent une multitude de légers moutons. Un poète ancien y aurait
vu les troupeaux de Protée. De temps en temps nous apercevons des
bandes de marsouins qui bondissent au milieu des flots.
Voici enfin la Sicile, voici Marsala, l'antique Litybée, si re-
nommée par ses vins, célèbre surtout, aujourd'hui, par le débarque-
ment de Garibaldi.
Nous sommes arrivés à Malte dans la matinée du 4. Tous sont
impatients de descendre a terre. J'ai eu la consolation d'y offrir le
saint saciifice dans la magnifique église de Saint-Jean-Baptiste,
patron des anciens chevaliers de Malte.
Ce monument est d'une richesse surprenante. Il rappelle, quant
au style, l'église d'Einsiedeln, en Suisse. La mosaïque qui sert de
dalle à l'église principale de La Vallette est surtout remarquable.
Tout y est en marbre blanc et tellement beau que l'on craint d'y
poser les pieds. Le palais, qui était autrefois la résidence des grands-
maîtres des chevaliers, est occupé aujouid'hui par le gouverneur de
— 11 —
l'île. Ce palais est une espèce de Louvre pour la richesse de ses salles
et de ses antiquités, où tout parle des anciens chevaliers. De belles
fresques représentent, le long des galeries, les hauts faits de l'ordre.
La salle de France conserve encore les fleurs de lis avec les por-
traits de plusieurs de nos rois. Nous avons examiné avec vénération,
à la salle d'armes, les fortes armures de l'Ile-Adam. La ville de La
Vallette est très propre et très belle ; la plupart de ses maisons sont
de vrais palais : vous n'en voyez pas sans balcon ; ces balcons forment
souvent plusieurs étages de tourelles ou de galeries. Au coin des rues,
les maisons vous présentent des madones ou des saints debout sur
un énorme socle et couverts d'un baldaquin richement travaillé. Lors-
qu'on suit les rues qui tournent autour de la ville, à chaque pas qu'on
fait on se trouve face à face avec un canon. A l'extérieur, des bas-
tions, des remparts, des contrescarpes et des forts. La cité de La
Vallette est un vrai Gibraltar.
Les Maltaises portent toutes une vaste mantille, espèce de grand
domino noir qui enveloppe tout leur corps et leur cache jusqu'à la
figure. Il faut rendre cette justice à l'administration anglaise, qu'elle
est très paternelle pour les Maltais et qu'elle a surtout grand soin de
ne froisser en aucune manière leurs sentiments religieux. Je reçois à ce
sujet d'un personnage bien posé des renseignements précieux.
Avant de descendre à terre, j'eus soin de mettre mon rabat qui
distingue le prêtre français du prêtre italien. Le clergé français est en
ce moment vénéré de tous les peuples de la terre. Les Maltais s'arrê-
tèrent devant nous avec respect et se dirent entre eux : Frangi(C&
sont des Français).
Monseigneur Maupoint, qui portait le costume d'évêque français,
fut surtout l'objet d'une profonde déférence. Il se fit partout des at-
troupements autour de sa personne. Les uns vinrent baiser son an-
ueau, les autres s'agenouillèrent devant lui pour lui demander sa
bénédiction. De tous les côtés, les pères et les mères lui amenèrent
leurs petits enfants, en le priant de les bénir.
Nous vîmes dans le port de Malte la frégate du vice-rot d'Egypte,
qui avait quitté les eaux de la France en même temps que nous, et
qui avait jeté l'ancre tout près de notre navire. Les matelols de la
frégate égyptienne sont presque tous noirs et manoeuvrent maladroi-
tement. Leur capitaine est autrichien. Nous savons que saint Paul ha-
bita l'île de Malte et qu'il y fut mordu par une vipère. Homère nous
dit dans l'Odyssée qu'elle fut la résidence de Calypso.
Avant de lever l'ancre, nous sommes entourés de petites barques
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chargées de gamins tout nus. On jetait du haut du bord des pièces
d'argent à la mer. Les gamins qui guettaient la chute de la monnaie
plongeaient aussitôt et rapportaient au bout de quelques secondes la
pièce d'argent entre leurs dents. C'est assez vous dire qu'ils nagent
comme des poissons.
Nous avons sur notre navire des voyageurs de toutes les nations
et de toutes les conditions; des savants, des diplomates, des com-
merçants, des religieux. La plupart des passagers appartiennent à
l'administration de l'isthme de Suez. La civilisation française envahit,
pénètre l'Egypte du nord au sud, de l'orient à l'occident ; cela va sans
dire, au grand déplaisir de nos bons alliés les Anglais.
La vie monotone qu'on mène à bord me fatigue bien. Nous voilà
embarqués huit grands jours et nous ne devons arriver a Alexandrie
que demain soir. Cette vie me serait insupportable sans les entretiens
pleins d'intérêt avec quelques hommes d'une haute intelligence qui
sont à bord et qui connaissent parfaitement bien l'Orient. La pensée
surtout que je suis sur la route qui mène au tombeau de Jésus-Christ
me soutient et me fortifie.
Ajoutons que nous avons 40 degrés de chaleur et que l'on couche
dans des cabines qui sont les vraies antichambres du purgatoire. Les
nuits sont belles et nous prolongeons nos entretiens sur le pont jus-
que vers minait. La lune et les étoiles ont, en Orient, un éclat tout
particulier; la lune brille comme un petit soleil.
Alexandrie, mardi 9 septembre.
Nous avons débarqué hier, 8, à cinq heures du soir, à Alexan-
drie. Impossible de vous dire le bruit, le tohu-bohu, la bigarrure des
costumes et des races humaines que vous trouvez dans les rues
d'Alexandrie. Non, les boulevards de Paris ne sont pas aussi animés,
aussi vivants que l'est cette ville. On dirait que tous les Turcs ont
juré haine à l'intérieur de leurs maisons, tellement vous les voyez ac-
croupis devant leurs portes ou nonchalamment assis dans les rues.
Au milieu de cette foule vous voyez glisser des spectres blancs, bleus
et noirs. Ce sont les femmes musulmanes, soigneusement voilées jus-
— 13 —
qu'à la hauteur des yeux. Vous apercevez de longues files de cha-
meaux d'une grandeur prodigieuse. Ils sont affreux à voir ; ils traver-
sent ces rues populeuses ; ils sont tous chargés et vous font l'effet de
collines ambulantes.
Alexandrie me rappelait Alexandre, qui l'a fondée, Antoine,
Pompée, Cléopâtre, mais surtout Athanase, Cyrille, Clément, Origène,
sainte Catherine discutant avec les quarante philosophes qu'elle con- •
vertit. Cette ville offre un curieux contraste de luxe et de misère,
d'activité et d'indolence. Vous y voyez l'opulence habiter des palais
et, dans les environs de la ville, des maisons de campagne d'une
somptuosité, d'une richesse vraiment asiatique; ensuite des cabanes,
ou plutôt des cavernes, où sont parqués des hommes au teint cada-
véreux, en lambeaux et presque nus. Les bords du canal qui amène
dans la cité les eaux du Nil sont remarquablement beaux.
Je me réjouissais bien de passer de nouveau une nuit à terre.
Mais les cris des Turcs, les hurlements des chiens qui encombrent les
rues, et surtout mes nouveaux compagnons de lit, les moustiques, ne
m'ont pas permis de dormir. La chaleur est excessive et les jours sont
plus courts qu'en Europe. La nuit- arrive sans crépuscule. Je vous
annonce en terminant que nous partons à l'instant pour aller, faire
une visite à l'illustre exilé Joseph Karam, le vaillant Français, le
Machabée du Liban. Les citadines sont devant la porte, je n'attends
plus que mon chapeau de paille auquel les bonnes soeurs de saint
Vincent-de-Paul sont occupées à attacher un large morceau de per-
cale blanche. Encore une particularité d'Alexandrie. Les fiacres, qui
y sont fort nombreux et très bien tenus, sont tous conduits par des
nègres à robe blanche et flottante. Dans toutes les rues et sur toutes
les places on trouve des ânes de louage que leurs conducteurs vous
offrent à l'envi. L'âne égyptien est remarquable par son ardeur : son
trot serré rend son allure infinimeut douce.
Midi. — Nous rentrons de notre visite. Nous avons trouvé le
jeune émir campé sur les bords de la mer, à trois lieues d'Alexandrie.
Il s'exprime assez bien en français. Il n'a que 52 ans. 11 est très mo-
deste et a des manières distinguées. C'est un homme d'une grande
intelligence. Son attachement à la religion catholique et son amour
pour la France percent sans cesse dans ses discours. Suivant la cou-
tume orientale, il baisa respectueusement la main de ceux d'entre
nous dans lesquels il reconnut des prêtres. Il nous offrit un rafraî-
chissement et des cigarettes. Pas une plainte dans sa bouche contre la
politique qui l'a si odieusement sacrifié. Une autre fois je m'étendrai
- u -
davantage sur cette intéressante visite qui a duré plus d'une heure.
Je veux profiter du temps qui me reste pour parcourir la ville et
voir ses curiosités. Nous espérons toujours arriver samedi, le 13, à
Jérusalem, pour y célébrer l'Exaltation de la Sainte-Croix, le 14. Les
Egyptiens paraissent remplis de déférence pour notre costume ecclé-
siastique. Adieu.
Priez pour moi.
H
JAFFA. — ARRIVEE A JERUSALEM.
Jérusalem, le 16 septembre 1862.
À vous, bien cheFS parents, mes premières lignes écrites» à
Jérusalem.
Voilà trois jours passés dans la ville sainte , et je n'ai pas encore
eu un moment pour vous écrire. Et quand même je l'aurais eu, ma
lettre ne vous serait pas arrivée plus tôt. Le prochain courrier pour
la France ne partira d'ici que le 25.
Comment, mes très chers parents, vous retracer mes impressions,
lorsque pour la première fois mon regard impatient embrassa la ville
de Jérusalem, lorsque je foulai la terre qu'avait touchée le Sauveur
du monde et que je pus enfin baiser avec larmes les lieux sacrés qu'il
a arrosés de son sang! Ces émotions continuent d'inonder mon coeur,
chaque fois que je vais me prosterner sur le Calvaire, dans le Saint-
Sépulcre, ou qu'errant silencieux et recueilli dans la Voie doulou-
reuse, je cherche depuis le jardin de Gethsemani jusqu'au Golgotha
les traces qu'y a laissées la sainte Victime.
Que je vous entretienne d'abord de quelques particularités de
mon voyage.
Je suis arrivé à Alexandrie après neuf jours d'une traversée assez
ponible. J'ai eu le temps de consacrer presque deux jours à visiter
cette ville curieuse et ses enviions. Alexandrie paraît une ville bien
— 16 —
riche. Rien de plus gracieux et de plus distingué que ces charmantes
villas orientales aux environs de la nouvelle capitale de l'Egypte.
Alexandrie était autrefois une des villes les plus florissantes de
l'Eglise chrétienne. Si nous n'y avions aujourd'hui nos Lazaristes, les
Franciscains, et nos admirables soeurs de saint Vincent de Paul, on
pourrait se demander si jamais le christianisme y a passé.
Nous quittons Alexandrie le mercredi 10, à l'aube du jour. Jus-
qu'à Jaffa nous avons une mer douce et transparente. On dirait navi-
guer sur un des riants lacs de la Suisse. Nous longeons la côte pen-
dant quelques heures. Nous apercevons sur la plage les trois tentes
de Pillustre exilé du Liban, le vaillant Joseph Karara , que nous
avions visité la veille, et nous leur envoyons un dernier adieu.
Voici la pointe d'Aboukir, célèbre par la destruction de notre
marine. Le nom réveille en nous les souvenirs de la campagne
d'Egypte. Nous apercevons avec nos longues-vues les villes de Ro-
sette et de Damiette, situées chacune sur un bras du Nil, dont les
eaux bourbeuses viennent, un moment, salir le beau miroir de la mer.
Nous saluons aussi Mansoura, célèbre par l'héroïque captivité de
saint Louis. ^
La nuit vient enfin nous surprendre et chacun se retire dans sa
cabine en se disant : Demain , nous verrons la vieille terre d'Asie,
demain nos pieds heureux fouleront le sol de la Terre-Sainte.
D'Alexandrie à Jaffa il y a .cent lieues. Ce n'est que le lendemain,
après midi, que nos regards avides découvrent la Palestine. Cette vue
fait éprouver à nos coeurs des battements inconnus. Bientôt nous
apercevons comme la silhouette d'une ville bâtie en amphithéâtre :
c'est Jaffa, l'ancienne Joppe, le lieu de notre débarquement.
A peine notreinavire a-t-il jeté l'ancre, que nous voyons four-
miller à ses pieds une multitude de barques montées par des Arabes
qui se disputent nos personnes et nos bagages. Il m'est impossible de
vous donner une idée des cris, des vociférations, des imprécations de
ces hommes, espèces de sauvages qui se poussent, se heurtent et nous
font craindre à chaque instant de les voir disparaître sous les vagues,
qui enveloppent leurs canots. Lorsque nous sommes débarqués, c'est
une nouvelle émeute et nous sommes environnés d'une nouvelle foule :
c'est à qui transportera nos effets au couvent des pères Franciscains.
En touchant la terre d'Asie, nous sommes agréablement surpris
d'être salués par une voix française : c'est M. de Vogué qui vient
nous souhaiter la bienvenue. Il est occupé à explorer, depuis quel-
ques mois, la Palestine et la Syrie. Il nous dit qu'il a fait d'impor-
— W —
tantes découvertes, dont le monde savant profitera sous peu, je l'es-
père.
C'est à Jaffa qu'il me fallut quitter le bon et spirituel Père Ga-
garin , ancien prince russe, se rendant dans le Liban par Beyrouth,
pour aller occuper une chaire de théologie au séminaire de Ghazir.
L'aménité de son caractère, sa bonté simple et modeste, son érudi-
tion solide, surtout «pour ce qui concerne l'Orient, ses aperçus nou-
veaux sur les grandes questions du jour, me le firent regretter bien
des fois.
La tradition nous dit que c'est à Jaffa que Noé construisit l'arche.
C'était de Jaffa que partaient autrefois les flottes de Salomon pour
aller chercher les cèdres du Liban et l'or et l'argent sur le mont Ophir.
Jonas s'y embarqua pour Tarse. C'est sur un rocher voisin de Joppé
que la fable place la délivrance d'Andromède par Persée. Cette ville
est surtout célèbre par le séjour qu'y fit saint Pierre et par les mira-
cles qu'il y opéra. C'est là qu'il ressuscita la pieuse Tabithe, qu'il re-
çut les envoyés du centurion Corneille et qu'il eut cette vision au su-
jet de la vocation des gentils. Nous visitons, tout près de la mer,
la maison de Simon, lecorroyeur, où logeait le prince des apôtres.
C'est à Joppé que s'embarquèrent Marie, l'aimable Mère du Sauveur
et saint Jean pour se retirer quelque temps à Ephèse. La population
de Jaffa est de 3,000 âmes et les chrétiens en forment le cinquième.
Il fut décidé que nous nous mettrions en route le lendemain a
trois heures de l'après-midi. Nous employons une partie de la matinée
du vendredi à visiter les écoles de Jaffa. Nous parcourons aussi le
bazar ainsi que les rues tortueuses de la ville, qui sont d'une malpro-
preté dégoûtante. Comme à Alexandrie, nous voyons passer à chaq'ue
instant de longues files de chameaux pliant sous le poids de leurs far-
deaux , qui nous empêchent d'avancer dans les rues trop étroites.
Au bazar se pressent des hommes de toutes les couleurs, des blancs,
des noirs à la peau reluisante, d'autres au teint basané, ou d'un noir
moins prononcé que les nègres. Un grand nombre d'entre eux
sont presque nus. C'est à Jaffa que j'ai vu , je le dis en rougissant
pour l'humanité, j'ai vu circuler au milieu des rues un homme com-
plètement nu. De tous les passants nous fûmes les seuls à nous
étonner.
L'heure du départ approche. Nos armes sont chargées, précau-
tion complètement inutile jusqu'ici. Nos chevaux piaffent et s'impa-
tientent devant la porte du couvent. Chacun choisit son coursier et
chacun est content de sa bête. Dans la plaine ils courent avec la lé-
— 18 —
gèreté d'une gazelle, et sur les montagnes et les rochers ils grimpent
comme des chamois.
De Jaffa à Ramleh, s'étend une plaine merveilleusement féconde.
Nous voyons des régiments de pastèques, de verts sycomores, des
myrtes épais et de gracieux jasmins. Nous traversons des campagnes
remplies de citronniers, d'orangers, de bananiers, de palmiers, de
figuiers, de gigantesques cactus et de lauriers roses grands comme
nos arbres. *
Pour arriver à Ramleh , nous faisons un détour pour voir Lydda,
la patrie de saint Georges. C'est à Lydda que saint Pierre guérit un
homme appelé Enée, qui était paralysé depuis dix-huit ans. Nous
nous arrêtons "un instant devant les ruines d'une église bâtie par les
Croisés en l'honneur de saint Georges et renversée par Saladin. Une
partie des murailles et de l'abside orientale subsiste encore avec de
beaux pilastres et des chapiteaux de marbre. Les chrétiens d'Orient,
et surtout les Grecs, ont une grande vénération pour saint Georges.
Les Croisés l'avaient choisi pour leur patron. On le retrouve repré-
senté sur un coursier blanc et revêtu d'armes, dans presque toutes les
églises de la Palestine. On rencontre ici à chaque pas des souvenirs
des Croisés. Lydda me rappelle désagréablement le trop célèbre Gobel,
de Thann, qui fut évêque de Lydda, in partibus infidelium. C'est
sous ce titre que le clergé d'Alsace l'envoya comme député de Bel-
fort à la Constituante. C'est comme évêque de Paris qu'il vint renier
à la barre de la Convention sa foi et son Dieu.
Il était nuit lorsque nous arrivâmes à Ramleh, l'ancienne Arima-
thie, la patrie de Joseph d'Arimathie et de Nicodème. Les pères
Franciscains y montrent encore la chambre occupée par le général
Bonaparte, lorsque le couvent servait de bivouac à son état-major.
Ramleh est une petite ville habitée par 2,000 musulmans et 1,000
chrétiens grecs.
Le lendemain nous fûmes à cheval à trois heures du matin. Nous
sommes enfin arrivés au jour où nous devons voir Jérusalem. Les
membres de la caravane, silencieux et recueillis, sont tous pénétrés
de cette grande pensée.
Nous traversons plusieurs villages. Voici Latroun, où la tradition
place le lieu de naissance du bon larron. Nous sommes dans la plaine
de Saron, ancien pays des Philistins et célèbre par les 300 renards de
Samson. Nous voilà bientôt engagés dans les défilés étroits des mon-
tagnes que nous avons vues à l'horizon, à notre départ de Ra-mleh.
Devant nous, à droite et à gauche, on n'aperçoit que rochers et pierres.
- 19 ,-
Les chevaux ont de la peine à passer l'un après l'autre et ils n'avan- 1.
cent qu'avec précaution et lenteur. Les échos des montagnes retentis-
sent de leur vigoureux piétinement et du bruit des pierres qui vont
rouler au fond des abîmes. Un seul faux pas peut entraîner un mal-
heur. Les défilés et les montagnes se succèdent pendant une heure et
demie. Sur ces montagnes pas le moindre gazon, pas un brin de ver-
dure pour reposer le regard. Tout, aux alentours de Jérusalem, est
aride et brûlé par le soleil. Souvent la rencontre d'un muletier ou d'un
ânier arrête notre marche. Celle d'un chameau fut toujours un vrai
supplice pour moi. Comme mon cheval ne peut supporter le voisinage
de cet animal, il l'évite comme il peut, tantôt en s'élançant sur la
pointe d'un rocher, tantôt en se jetant sur une pente glissante et dan-
gereuse. Ces mouvements brusques, outre les dangers qui les accom-
pagnaient, me causaient chaque fois des secousses fort désagréables.
Nous faisons enfin une halte, à l'entrée d'un village, pour dîner et
nous reposer à l'ombre d'un sycomore dont le branchage touffu couvre
toute une place. Nos membres sont tellement engourdis et rompus par
le long exercice du cheval auquel nous venons de nous livrer, pen-
dant sept heures, que nous pouvons à peine mettre un pied devant
l'autre. La gaîté préside à notre dîner, et un grand nombre de musul-
mans, vieux et jeunes, accroupis sur leurs jambes, viennent constater
notre appétit. Nous nous entretenons du fameux Abou-Gosch, dont
l'imposante habitation, espèce de château-fort, domine toutes celles
du village. Cet Abou-Gosch est un cheik ou chef arabe très redouté
des tribus environnantes qui marchent sous ses ordres. Autrefois, il
rançonnait, maltraitait et assassinait même les pèlerins. Depuis quel-
ques années, il ne se commet plus aucun méfait sur son territoire, et
fous les étrangers qui le traversent n'ont qu'à se louer de la sécurité
qu'ils y trouvent. Quelques-uns d'entre nous résolurent de faire une
visite à Abou-Gosch et de le remercier de ses dispositions bienveil-
lantes envers les pèlerins. Dès que nous fûmes annoncés, il vint au-
devant de nous et nous reçut au haut de son escalier. C'est un beau
vieillard à barbe blanche, portant dignement le beau et pittoresque
costume oriental. Nous le saluons à la manière du pays, en portant la
main sur notre coeur et de là sur notre front, mais en gardant la
tête couverte.
Le cheik nous introduit dans un charmant appartement tapissé
d'une étoffe de couleur rose, orné de plusieurs glaces et d'objets d'art
précieux et bordé, comme tous les salons de l'Orient, d'un large
divan. Au milieu du plafond, était suspendu un lustre tel qu'on en
— 20 —
voit dans nos églises. Avant d'entrer, le chef arabe ôta sa chaussure
et il s'assit le dernier près de la porte.
Il parut enchanté de notre visite. Il nous fit immédiatement ser-
vir un délicieux rafraîchissement à l'essence de rose, l'inévitable
chibouque avec la tasse de café qui l'accompagne toujours. L'un
d'entre nous l'ayant félicité sur la position inexpugnable que lui pro-
cure cette série de montagnes presqu'infranchissables qui l'environ-
nent, il répondit : Dieu seul est fort. Ce mot vaut le Dieu seul est
grand! de Massillon. Je vous ferai remarquer en passant que le mu-
sulman est éminemment pieux. Vous le voyez prier dans les rues,
sur les bateaux, devant sa maison. Il ne connaît pas la lâcheté de nos
chrétiens qui rougissent trop souvent de leur Dieu et de leur foi. Le
musulman ne sait pas ce que c'est que le respect humain. Le cheik
DOUS présenta un gros paquet de cartes de visite, sur lesquelles nous
pûmes lire les noms de plusieurs personnages célèbres, et il nous de-
manda nos cartes.
Après une visite d'environ trois quarts d'heure, nous prîmes
congé d'Abou-Gosch. II voulut nous accompagner jusque dans sa
cour, où nous vîmes plusieurs hommes s'approcher de lui el lui bai-
ser la main avec respect.
Il nous restait trois lieues à faire, mais notez bien que les lieues
de la Palestine sont pour le moins des lieues suisses. Nous descen-
dons bientôt une montagne d'une pente si rapide que nous jugeons
prudent de quitter nos chevaux et de les mener par la bride. Nous
cheminons dans une vallée célèbre, appelée la vallée de Térébinthe.
C'est là que ;David gardait les troupeaux. C'est dans le torrent qui
coule au fond qu'il ramassa les cinq cailloux dont il se servit pour
renverser le géant Goliath. Sur le sommet d'une montagne qui do-
mine le pays, a notre droite, l'on aperçoit encore les ruines à&Modin,
la patrie des vaillants Machabées. La vallée de Térébinthe aux pieds
de Modin , quel heureux rapprochement !
L'Evangile répète souvent l'expression « Montana Judoea, pays
montueux de la Judée, monter à Jérusalem. » Ce sont des monta-
gnes et toujours des montagnes ; après en avoir franchi deux sépa-
rées par un col abrupte et glissant, il faut en escalader une autre que
l'on croit la dernière et qui est suivie de plusieurs autres. Et sur ces
montagnes rien que rochers et roch'ers; c'est comme si on les y avait
semés.
C'est maintenant que j'admire plus que jamais la patience et le
courage des Croisés, qui ont dû se frayer un passage au milieu de ces
— 21 -
défilés inconnus, au milieu des surprises toujours renaissantes d'un
ennemi acharné à leur perte.
Au village de Kolonieh, a une lieue et demie de Jérusalem, nous
trouvons M. Dequevauviller, prêtre français et premier grand-vicaire
du patriarche, avec le drogman du consul de France, qui sont venus
à notre rencontre avec les cavas du consul et du patriarchat. Nous
sommes heureux de nous étendre quelque temps sous une tente dressée
pour nous et de prendre quelques rafraîchissements ; c'était sur les
bords d'une vigne dont on nous chercha des raisins. Le raisin de ce
pays-ci est d'une grandeur prodigieuse, mais il n'a pas l'agréable
saveur du raisin de France, quoiqu'il soit plus doux et plus sucré.
Nous voilà de nouveau en route précédés des cavas de notre consul
et du patriarche, qui tiennent fièrement sur leurs chevaux leur canne
surmontée d'un pommeau d'argent. Nous avons encore deux monta-
gnes a escalader. Nous sommes enfin arrivés sur le plateau de la
dernière. A chaque instant on se demande : Où est donc Jérusalem?
Et Jérusalem ne paraît pas encore. Pourtant l'on sait que l'on ap-
proche. Chacun devient de plus en plus recueilli ; on stimule son che-.
val et le regard ne quitte plus la direction de la ville sainte. Enfin,
moment plein d'une indicible émotion, l'avant-garde agite ses cha-
peaux et crie : Jérusalem ! Jérusalem !
Les autres lancent leurs coursiers et tous crient : Jérusalem !
Jérusalem ! La ville est a deux kilomètres devant nous. Nous descen-
dons aussitôt de cheval, nous nous jetons a terre et nous baisons
avec larmes le sol sacré qui a porté le Sauveur du monde. Nous BOUS
levons pour chanter le psaume : Loetatus sum in his quoe dicta sunt
mihi. Non, jamais je n'oublierai ce jour et ce moment. C'était le sa-
medi^ septembre a 6 heures et demie du soir. Lorsque nous arri-r
vâmes à Jérusalem, la nuit était close. Il nous fallut donc attendre le
lendemain pour visiter les saints lieux.
Je fus au Calvaire le lendemain a 6 heures du matin. Je descen^
dis ensuite dans la grotte du Saint-Sépulcre et j'eus le bonheur d'offrir
le saint sacrifice à quelques pas de l'endroit où le Sauveur s'est offert
pour nous. Je reaonce a vous décrire tout ce qui se passa en moi.
Le jour suivant, je visitai le jardin de Gethsemani, la Voie dou-
loureuse, et je m'agenouillai, avec la plus vive émotion, dans les rues
de Jérusalem aux diverses stations de la passion de Jésus-Christ. Je
passai la nuit entière du lundi au Saint-Sépulcre, où je me fis enfer-
mer, et le mardi, a 4 heures du matin, je célébrai la sainte messe sur
le tombeau même du Sauveur des hommes. Dites à Eugène que j'ai
fait sa commission au tombeau de Jésus-Christ.
— 22 —
Vous étiez avec moi, mes chers parents, dans cette nuit fortunée.
Plus de dix fois je baisai la pierre sacrée pour vous, pour chaque
membre de ma famille et pour tous ceux qui me sont chers, dont le
souvenir m'accompagne dans tous les sanctuaires que j'ai le bonheur
de visiter.
Dans une autre lettre je vous entretiendrai des saints lieux avec
plus de détails. Celle-ci n'a d'autre but que de vous annoncer que je
suis bien arrivé a Jérusalem.
Adieu, mes chers et bien-aimés parents, je vous embrasse avec la
plus tendre effusion ainsi que tous mes frères et soeurs.
Priez pour moi.
P.-S. Faites savoir à mes.chers paroissiens mon heureuse arrivée
à Jérusalem. Je .ne les oublie pas.
III
JÉRUSALEM. — VISITE AUX SAINTS LIEUX ET A LA MOSQUEE D OMAR.
— LES JUIFS A JÉRUSALEM.
Jérusalem, 19 septembre:
Mon cher frère,
Je suis arrivé à Jérusalem le samedi 13 septembre au soir,
après un voyage pénible ; comme il faisait nuit, il me fallut remettre
au lendemain pour visiter les saints lieux. A cinq heures j'étais déjà
sur pied, attendant avec impatience le moment où il me serait donné
de franchir l'enceinte sacrée.
L'église du Saint-Sépulcre,, sur montée de la fameuse coupole,
qui, en ce moment, préoccupe le monde politique, se compose de trois
églises réunies dans une seule et même enceinte : l'église souterraine
ou de l'Invention de la Sainte-Groix (c'est le lieu où l'impératrice Hé-
lène découvrit la croix du Sauveur), placée a quelque distance au-
dessous du Golgotha; l'église du Saint-Sépulcre, qui renferme le
tombeau de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et enfin l'église supérieure
ou le Calvaire.
En entrant pour la première fois dans la basilique du Sau-
veur, je fus bien péniblement impressionné; j'entendis les voix
nasillardes des prêtres grecs schismatiques dont les sons remplis-
saient tout l'édifice et qui célébraient leur office dans la plus belle et
la plus vaste partie du temple. A quelque distance d'eux, c'étaient
les Arméniens qui faisaient entendre leurs cris sauvages et discbr-
— ai-
dants. Les Latins ne devaient commencer leur grand office qu'à huit
heures.
Si C'est un spectacle douloureux pour un coeur catholique que de voir
le schisme et l'hérésie se rencontrer sur les lieux où l'Homme-Dieu
fonda l'unité de la foi chrétienne, ce spectacle a aussi son côté conso-
lant. De même que la conservation du Pentateuque entre les mains
des Juifs est un de nos principaux arguments en faveur de l'authen-
ticité de ce livre, ainsi le respect avec lequel toutes les communions
chrétiennes entourent les lieux sanctifiés par le Sauveur prouve la
vérité de la tradition qui place dans chacun de ces endroits telle ou
telle circonstance ayant marqué l'origine du christianisme. Je ne
parle pas seulement des lieux célèbres entre tous les autres, tels que
le Calvaire, le Saint-Sépulcre, le jardin de Gelhsemani, le mont des
Oliviers, Bethléem et Nazareth; leur réalité topographique n'a pas
besoin d'être prouvée ; mais il est une foule d'autres sanctuaires
chers aussi aux chrétiens sur lesquels il ne s'est jamais élevé le
moindre doute entre les diverses branches qui portent le nom de
chrétiens.
D'ailleurs, depuis l'ascension de Jésus-Christ, il y a toujours eu
des chrétiens à Jérusalem, la tradition n'a donc pas pu se perdre. Nos
adversaires, les Juifs, ont également toujours habitéla ville sainte, et
ils n'ont jamais reproché aux chrétiens de s'être trompés sur la posi-
tion des endroits qu'ils vénèrent ; on ne peut, du reste, faire un pas
dans Jérusalem et dans les environs sans rencontrer d'impérissables
souvenirs, sans découvrir une page de l'histoire de l'Ancien ou du
Nouveau-Testament.
Après avoir vénéré le Saint-Sépulcre et le Calvaire, notre pre-
mière excursion fut pour le jardin des Oliviers ou Gethsemani, situé à
l'orient de la Ville-Sainte. Chemin faisant, nous visitons la prison où
saint Pierre fut détenu et délivré par un ange , les ruines du vaste
palais de Pilate, l'emplacement du temple de Salomon sur lequel
s'élève aujourd'hui la célèbre mosquée d'Omar; nous traversons la
vallée de Josaphat toute pavée des pierres tumulaires des Juifs qui s'y
font enterrer, le torrent de Cédron, et nous arrivons enfin au
jardin de Gethsemani. On y montre encore aujourd'hui huit oliviers
d'une grosseur prodigieuse. Les documents les plus authentiques
attestent qu'ils sont contemporains de Jésus-Christ. Saint Jérôme les
vit. Il est question de ces arbres à la prise de Jérusalem par Omar,
qui ordonna qu'on les laissât subsister, et depuis le xuie siècle, ils
ont toujours été en la possession des Franciscains. La vallée de Josa-
— 25 —
phàt est placée entre la ville et le mont dos Oliviers, qui n'est qu'à un
quart de lieue de Jérusalem. Cette montagne, qui domine la ville à
l'est, est fort gracieuse avec ses bouquets d'oliviers et ses bosquets
verdoyants. Je la vois devant moi, de la terrasse placée devant ma
chambre du couvent où je t'écris. 11 me semble, en la regardant, aper-
cevoir le divin Ressuscité monter au ciel et nous appeler a sa suite.
Du côté de la vallée de Josaphat, se trouve la porte Dorée, par la-
quelle Jésus-Christ fit son entrée dans Jérusalem le jour des Rameaux.
Cette porte est murée avec soin : une tradition musulmane dit que
c'est par elle que doivent rentrer les chrétiens quand ils s'empareront
de nouveau de la ville sainte.
Mais revenons au jardin de Gethsemani ; nous nous y promenons
silencieux et recueillis ; chacun se demande s'il ne met pas le pied sur
l'endroit même où se sont posés les pieds du divin Sauveur. Je ne
puis traverser la Voie douloureuse sans me faire cette question, et j'y
marche chaque fois aussi lentement que possible. Nous voici en face
du rocher sur lequel dormaient les apôtres affligés pendant que Jésus
priait et qu'il était plongé dans d'ineffables douleurs. Nous entrons
un instant dans un étroit sentier ; c'est là que Judas trahit son Maître
par un baiser. Je m'empresse d'y faire une amende honorable tant
pour le péché de Judas que pour les miens. Nous pénétrons dans la
grotte de l'Agonie. Qui pourrait en ce lieu ne pas se rappeler les
paroles du divin Sauveur à ses apôtres, la nuit qui précéda son sacri-
fice sur le Calvaire? « Mon âme est triste jusqu'à la mort, veillez
et priez. »
Gethsemani ! lieu doux et sacré à tout coeur chrétien ! pourrais-
je redire les élans de mon coeur, quand, agenouillé sur ce sol qui vit
commencer l'oeuvre de notre rédemption, je laissai un libre cours à
"mes larmes? Ah ! cher frère, te rendrais-je l'émotion qui me gagnait
chaque fois que, triste et solitaire, mes pas me ramenaient les jours
suivants vers ce jardin plein de mystère qui exerce sur moi un irré-
sistible attrait !
Nous retournons ensuite en ville en suivant la Voie douloureuse,
en nous agenouillant à chaque station du chemin de la Croix ; le
souvenir des différentes stations est conservé avec soin. Les Turcs qui
passent à côté de nous, nous regardent de l'air le plus pacifique, et
plusieurs, pour ne pas nous déranger dans nos prières, arrêtent leurs
chevaux ou leurs chameaux jusqu'à ce que nous nous soyons relevés.
■ Nous montons ainsi jusqu'au Calvaire et nous descendons au sépul-
cre, où finit la dernière station. Qu'il fut long et pénible ce chemin
lettres sur la Terre-Sainte. 2
— 26 —
qui monte toujours, que la céleste Victime voulut parcourir en traî-
nant elle-même l'instrument de son suppliée !
Nous commençâmes par le palais de Pilate, où Jésus-Christ com-
parut devant ce gouverneur romain. Il a été transformé en caserne tur-
que. .On reconnaît encore les larges assises romaines qui .forment les
substructions de l'édifice moderne. Ce sont évidemment les restes de
l'ancien palais.
Un mot de l'arcade de YEcce Homo, du haut de laquelle Pilate
présenta le Sauveur au peuple en disant : t Voilà l'homme ! > Tu sais
que M. l'abbé Ratisbonne, notre compatriote, est devenu propriétaire
de cette arcade et qu'il a bâti tout à côté un beau couvent pour les
religieuses de Sion. Cette arcade est contemporaine de Jésus-Christ;
ancun archéologue sérieux n'en a jamais douté. M. Ratisbonne a dé-
couvert également, au-dessous de l'arcade, la place pavée en mosaï-
que appelée en grec lithostrotos. Cette arcade servait aussi de tribune>
d'où le gouverneur haranguait la foule réunie sur la place ; c'est
pourquoi saint Jean donne le nom de bêma au lieu d'où le Sauveur
fut présenté aux Juifs.
Nous avons visité aussi la salle où fut instituée la' sainte Eucha-
ristie et où le Saint-Esprit descendit sur les apôtres. Je suis honteux
pour les princes chrétiens de dire que le cénacle est aujourd'hui
une mosquée. Le souvenir de l'adorable mystère qui y fut' institué nous
subjugua tellement que, nous jetant à genoux, nous baisâmes avec
amour les pierres de cette mosquée, et récitâmes le Pange lingua et le
Veni creator.
M. de Barrère, notre consul, qui est parfaitement au courant
dès souvenirs sacrés et profanes qui se rattachent à la Ville-Sainte,
voulut bien nous servir de guide dans une de nos plus longues courses
dans l'intérieur et hors de la ville. 11 nous fit d'abord ouvrir la mos-
quée d'Omar, placée sur l'emplacement du Saint des Saints de l'an-
cien temple des Juifs. Pour la visiter, ainsi que la mosquée adjacente
(l'ancienne église de la Présentation de la sainte Vierge), il nous fallut
laisser nos chaussures à l'entrée de la cour qui sert de-vestibule à ces
deux temples. Ils sont tous les deux d'une architecture fort remar-
quable, et la mosquée d'Omar, un des lieux les plus saints du
mahométisme, se distingue surtout parla richesse de son architecture.
Peu de pèlerius ont eu la faveur de la visiter. Aux yeux des musul-
mans fervents, l'entrée d'un giaour dans la mosquée d'Omar est la
plus odieuse profanation. Le malin de notre visite, les noirs gardiens
du .temple furent tenus à l'écart et soigneusement mis sons .clefs, dans
- 27 -
la crainte que, dans leur fanatisme, ils ne se portassent à quelque
acte violent sur nos personnes.
Le duc de Brabant et les chrétiens de sa suite qui la visitèrent, il
y a six ans, durent être protégés par une forte escorte de soldats. A
leur entrée, ils entendirent les gémissements plaintifs des imans ou
prêtres turcs. D'autres Musulmans se tenaient à l'écart, les larmes
aux yeux ; tellement ils étaient révoltés de voir des chrétiens souiller
par leur présence leur sanctuaire de prédilection, La mosquée d'Omar
est la plus sacrée après celle de la Mecque.
Elle forme un octogone régulier. Peu d'édifices allient à un si
haut degré la légèreté, l'élégance, la richesse et la grandeur. Au cen-
tre s'élève, au-dessus du sol, une calotte de rochers dont la surface
nue, inégale, tourmentée, fait un contraste singulier avec la riche
décoration du temple. Cette roche sauvage est recouverte d'un dais de
soie et entourée d'une balustrade richement travaillée. C'est de là que
Mahomet se serait élevé dans le ciel.
Mais cette roche n'est autre chose que le sommet du mont Moriah,
où eut lieu le sacrifice d'Abraham. Elle est l'aire d'Aravna le Jébu-
séen, sur laquelle David avait fait un sacrifice expiatoire. Elle fut
comprise dans l'enceinte du temple de Salomon et devint l'autel des
holocaustes. Au-dessous se trouve une caverne ou chambre souter*
raine. Cette caverne était destinée à recevoir le sang des victimes, qui
s'écoulait dans le torrent de Cédron au moyen d'un canal dont nous
avons encore vu les traces.
Notre consul eut .un plaisir tout particulier à nous faire les hon-
neurs de l'église Sainte-Anne que le gouvernement français est occupé
à restaurer. Elle est bâtie sur l'emplacement de la maison qu'ha?
bitaient autrefois saint Joachim et sainte Anne avant la naissance de
la Mère de Dieu.'Je n'oublierai jamais l'émotion qui s'empara de
moi, lorsque M. de Barrère, nous montrant dans le souterrain de
l'église les vestiges d'une habitation antique, nous, dit : < Voilà,
Messieurs, où s'accomplit le mystère de l'Immaculée Conception de
Marie. » Nous nous agenouillâmes aussitôt et récitâmes ensemble
un Pater et un Ave.
Les chrétiens sont parfaitement libres à Jérusalem dans l'exercice
de leur culte. J'ai rencontré un de ces jours, dans les rues, un convoi
funèbre précédé du suisse de la paroisse catholique, de la croix, et
suivi de nombreux enfants de choeur et du prêtre revêtu de sa chape
noire. Derrière le corps marchaient des hommes et des femmes priant
en arabe à voix très haute. Monseigneur Maupoint, le président des
- 28 —
notre caravane, est salué par les soldats turcs, qui lui présentent les
armes.
On rencontre à chaque instant des restes précieux de l'architec-
ture salomonienne : ce sont d'immenses fragments de murs d'en-
ceinte, des blocs de pierre énormes dont quelques-uns ont jusqu'à
neuf mètres de longueur. Avec les pierres immenses qui servent de
base au temple de Balbeck, ce sont les plus grandes que la main de
l'homme ait remuées. Les ruines, qui datent de Salomon ou de ses
plus proches successeurs, sont remarquables par la grande dimension
des matériaux ; ainsi l'on remarque dans le mur d'enceinte du temple
d'Hébron et dans celui du temple de Jérusalem des pierres qui ont
neuf mètres de long. Ces blocs énormes sont taillés en bossage et
joints sans ciment.
Lorsque dans la visite des monuments de Jérusalem votre guide
vous dit : c'est ici une construction moderne, ne prenez pas ce mot
dans le sens où on le prendrait en France ; construction moderne, ici,
veut dire construction des croisés, ou construction saladine. L'archi-
tecture ancienne remonte aux Romains ou aux Juifs.
A propos des Juifs, j'ai visité leur quartier ; il est affreusement
sale ; la plupart de leurs maisons ressemblent plutôt à des antres
infects (1). Les Juifs de Jérusalem, qui vivent toujours des souvenirs
et des espérances de leur foi, inspirent la plus vive pitié. Ils forment
à peu près le tiers de la population. Dépossédés de leur ville et de
leur temple, ils viennent, de toutes les parties de la terre, pleurer et
prier chaque vendredi entre 3 et 4 heures du soir, sur les ruines de
leur sanctuaire. Ce n'est pas sans attendrissement que j'ai vu ces lon-
gues files d'hommes et de femmes priant, sanglotant et arrosant de
leurs larmes (ceci est à prendre dans le sens littéral) ces vieilles pier-
res qui avaient servi de base à la construction gigantesque de Sa-
lomon.
Je suis parvenu à me procurer le texte des lamentations qu'ils réci-
tent d'une voix larmoyante sur ces ruines sacrées. Je vais essayer de
le traduire.
PREMIER CHOEUR.
QCELQOBS Voix : Nos palais sont détruits.
Le PEUPLE : C'est pourquoi nous pleurons et gémissons.
Le temple est ruiné.
Nos remparts sont renverses.
(1) Il sera encore question des Juifs dans la YIII» lettre. {Noie des Editeurs.)
— 29 -
Nos grands hommes sont étendus dans la tombe.
Nos prêtres ont été infidèles à la Loi.
Nos rois ont méprisé leur Dieu.
(Après chaque plainte, le peuple répèle en choeur le refrain : C'est pourquoi
nous pleurons et gémissons.)
AUTRE CHOEUR.
Nous vous prions, Seigneur, ayez pitié de Sion.
Rassemblez, réunissez les enfants dispersés de Sion.
Venez, hàtez-vous, Sauveur de Sion.
Parlez au coeur de Jérusalem.
Que Sion recouvre son antique splendeur et son antique majesté.
Ah ! Seigneur, tournez vos regards vers Jérusalem.
Puisse Jérusalem être bientôt gouvernée par des rois d'Israël !
Que la paix et le bonheur habitent de nouveau les murs de Sion !
Ces plaintes ne rappellent-elles pas les gémissements de Jérémie,
que l'Eglise catholique, en deuil, fait retentir dans son office de la
Semaine sainte?
Quomodo sedet sola civitas plena populo : facta est quasi
vidua, domina gentium ?... Vioe Sion lugent eô quod non sint qui
veniant ad solemnitatem ; omnes portoe ejus destructoe : sacerdotes
ejus gementes... etc.
Du quartier des Juifs nous avons traversé celui des lépreux, qui
sont nombreux à Jérusalem ; ils sont parqués seuls, dans une
construction antique, sur le mont Sion.
Les chrétiens, catholiques sont ceux qui visitent le moins la Ville-
Sainte ; les Russes y arrivent en plus grand nombre. Il est constaté
qu'avant les croisades, alors que le voyage en Terre-Sainte était vingt
fois plus périlleux qu'aujourd'hui, il arrivait plus de pèlerins français
à Jérusalem que de nos jours.
La nuit que j'ai eu le bonheur de passer enfermé au Saint-
Sépulcre, deux femmes russes, dont la piété m'impressionna vivement,
se trouvaient tout près de moi ; tantôt elles lisaient à haute voix
avec beaucoup d'onction, dans un livre de prières; tantôt elles san-
glotaient et se frappaient la poitrine ; tantôt elles se jetaient sur la
pierre sacrée, y collant longtemps leurs lèvres ; elles faisaient au
moins cent signes de croix par heure, et chaque fois avec accompa-
gnement d'inclinaison de la moitié de leur corps ; elles passèrent la
nuit dans ces pieux exercices. Le lendemain, à 5 heures du matin, je
les vis communier sous les deux espèces à la messe grecque célébrée
— 30 -
au Saint-Sépulcre. Les Grecs restent debout en recevant la sainte
communion.
La liturgie orientale est très intéressante à étudier; celle des
Arméniens a plus de rapports avec la nôtre que celle des Grecs ; le
chant des Arméniens est horrible ; celui des Grecs, lorsqu'ils psal-
modient, ne l'est guère moins ; mais, vers la consécration et après,
il acquiert une suavité, une douceur qui va au coeur ; on dirait en-
tendre vibrer les cordes d'une lyre harmonieuse. Tous ces pauvres
gens ne sont séparés de nous que par l'ignorance et le préjugé. Ils
tiennent de tout leur coeur à leur liturgie, certes très antique et très
respectable et croient que Rome voudrait la leur enlever.
Les popes sont d'une ignorance crasse ; j'en ai vu qui savent à
peine prier leur Pater et leur Credo, et qui se promenaient en gue-
nilles suivis de leurs femmes sales marchant nu pieds ; leurs enfants
nous demandaient l'aumône. Oui, les Grecs subissent malheureuse-
ment les conséquence de leur scission avec Rome. Depuis qu'ils ont
quitté le centre de la catholicité, ils sont restés en dehors du mouve-
ment de la civilisation et de la science, qui porte toujours en avant
les autres peuples de l'Europe. Toute activité intellectuelle a cessé.
Le clergé, en perdant le sens élevé du christianisme, l'a transformé
en un culte de pratiques pharisaïques. Les simples prêtres n'ont plus
eu la vertu du célibat, et tous les évêchés, depuis le patriarchat de
Constantinople, sont devenus le but et.le prix de basses intrigues. Les
dignités sacrées sont mises à l'enchère et la simonie s'étend comme
une lèpre sur la hiérarchie.
Le plus beau couvent de Jérusalem appartient aux Arméniens ;
les schismatiques nous font partout le meilleur accueil. Le patriarche
grec jouit de revenus énormes et l'évêque russe est très'richement
rétribué, tandis que le patriarche catholique se trouve sous ce rapport
dans une situation inférieure et très regrettable.
La coupole de l'église du Saint-Sépulcre a besoin d'une prompte
réparation ; elle est percée à jour et les pèlerins qui se trouvent pla-
cés au-dessous sont exposés à de graves accidents à cause des débris
qui s'en détachent. La combinaison des trois puissances pour la res-
taurer est pour l'Eglise russe le plus beau triomphe qu'elle ait jamais
remporté à Jérusalem, les droits des Latins étant formels à cet égard.
Avant de clore la présente lettre, cher frère, je vais glaner encore
dans mes souvenirs quelques détails qui t'intéresseront, j'en suis sûr.
Quand nous avons eu le bonheur de visiter la montagne des Oliviers,
nous y avons baisé avec respect l'empreinte du pied droit du Sauveur
IV
BETHLEEM. — HEBR0N. — SAI1ST-JEA1S DU DESERT ET LES VASQUES
DE SALOMON.
Bethléem, le 21 septembre 1862, au soir.
Ma bonne soeur,
Tu seras sans doute heureuse de recevoir quelques lignes de moi
écrites à Bethléem, tout près de la grotte où est né le divin enfant
qui sauva le monde.
Cette journée passée à Bethléem est encore une de celles qui
compteront dans ma vie.
La vue du Calvaire vous effraye en quelque sorte et vous remplit
d'une certaine crainte ; ce sont nos péchés qui ont cloué Jésus sur la
croix ; à la crèche du Sauveur, le coeur se dilate et s'épanouit : Jéru-
salem, c'est le deuil du Vendredi-Saint; Bethléem vous communique
les douces joies de Noël. Et puis quel contraste dans la position des
deux villes ! Jérusalem est assise sur des rochers arides, au milieu des
ruines et de la dévastation. Bethléem est agréablement placée sur une
petite colline à pente douce et presqu'entièrement couverte d'oliviers
qui croissent au milieu de fertiles champs de blé.
Sortis de Jérusalem par la porte de Jaffa, nous passons à côté du
mont Sion, où était autrefois le château royal de David et où se trouve
encore la salle du cénacle, que nous avons visitée il y a quelques
jours. Nous traversons la vallée de Raphaïm , où l'étoile reparut aux
— 33 -
Mages pour les conduire à la crèche du Sauveur. Bientôt nous décou-
vrons avec une joie indicible là petite ville de Bethléem. Tous les
coeurs palpitent. Les uns méditent sur le mystère de la Nativité,
d'autres prient le chapelet, d'autres enfin font retentir l'air de joyeux
cantiques de Noël. Cette route que nous suivons, Marie et Joseph
l'ont suivie il y a dix-huit cents ans. La vue de Bethléem vous rap-
pelle ces parolesdu Prophète : « Et loi, Bethléem, terre de Juda, tu
n'es pas la moindre des villes de Juda ; car c'est de toi que doit sor-
tir celui qui sera le chef du peuple d'Israël. » Nous voici à l'entrée
de la ville. Les catholiques, sans doute prévenus de notre arrivée, s'y
trouvent en grand nombre. Ils arrêtent les chevaux des pèlerins qui
portent le costume ecclésiastique, et saisissant avec empressement
leur main, ils la portent avec respect sur leurs lèvres et sur leur
front. C'est la manière de saluer les prêtres en Orient.
Après avoir traversé quelques rues, nous nous trouvons en face
d'une espèce de forteresse composée de plusieurs bâtiments très élevés
et surmontés d'immenses terrasses. C'est le couvent des bons pères
franciscains où nous descendons. En Orient, tous les couvents sont
fortifiés, précaution nécessaire pour les moments où le fanatisme mu-
sulman se rue sur les populations chrétiennes.
Le couvent de Bethléem est bâti sur la grotte même de l'Enfant-
Jésus. Nous attendons avec impatience le moment où nous pourrons y
descendre. Après nous être reposés un instant, le vénérable religieux
qui nous sert de guide nous prie de le suivre. Nous partons tous avec
empressement ; chacun veut arriver le premier. Nous descendons un
escalier souterrain qui mène aune vaste caverne où il n'y a à droite,.
à gauche, au-dessous et au-dessus de vous rien que la roche vive.
On nous montre dans les contours de cette grotte quelques enfonce-
ments où l'on a élevé des chapelles : ici, c'est l'endroit où furent en-
terrés les saints Innocents, là celui où l'ange apparaissant à saint
Joseph lui dit de prendre la mère et l'enfant et de les mener en
Egypte ; plus loin se trouve la grotte où saint Jérôme fit une rude
pénitence et écrivit la Vulgale ; voici la grotte de sainte Paule et de
sainte Eustochie sa fille, nobles dames romaines qui vinrent finir
leurs jours dans le voisinage de la crèche de Bethléem. Enfin nous,
sommes au bout de la caverne ; nous apercevons trois groupes de
lampes d'or et d'argent suspendues aux voûtes d'un sanctuaire. Nous
sommes dans la grotte, dans l'étable de Bethléem. Nous nous jetons
tous à terre et le pavé retentit de nos brûlants baisers.
Combien je préfère cette nudité, cette pauvreté de la crèche de
* - 34 —
Bethléem aux riches décorations qui couvrent le rocher du Calvaire
et la grotte du Saint-Sépulcre!
Ce matin j'ai eu le bonheur de faire descendre dans mes mains
indignes, à la même place où il naquit il y a,dix-huit siècles, le cé-
leste Enfant. Depuis le jour de ma première messe, je n'ai pas célébré
le saint sacrifice avec autant d'émotion.
J'ai passé dans cette grotte des heures de prière et dé médita-
tions que je n'oublierai jamais. A une demi-lieue de Bethléem s'étend
la paisible et silencieuse vallée où les anges firent entendre aux ber-
gers leurs concerts de louanges et les appelèrent les premiers k la
crèche de Jésus enfcnt. Nous y sommes descendus ce soir et nous
nous sommes agenouillés k l'endroit où l'ange leur apparut en leur
annonçant la naissance du Sauveur. Pour s'y rendre, l'on traverse le
champ de Booz, où Ruth et Noémi vinrent glaner des épis. Près de là
est un village appelé le village des Pasteurs. Nous y avons visité le
curé catholique, logé dans une espèce d'antre qui lui sert d'église
et de presbytère. Elle fut bientôt remplie de ses paroissiens, qui vin-
rent pour voir les Francis, comme ils nous appellent. De jeunes
filles nous chantèrent les litanies de la sainte Vierge en arabe.
En Palestine , les chrétiens sont absolument habillés comme les
musulmans, à l'exception du turban, qui ne peut jamais être en cou-
leur verte pour les chrétiens. Le turban est quasi nécessaire dans ces
pays-ci pour garantir la tète contre les ardeurs d'un soleil brûlant.
Un coup de soleil amène souvent, pour les Européens surtout, une
mort immédiate. Les costumes orientaux que l'on trouve sur quelques
vieux tableaux de nos églises, sont la fidèle reproduction des costumes
de ce pays-ci. Ce sont partout des couleurs vives et tranchantes, des
vêtements amples et larges. Les femmes bethléemites ont cela de par-
ticulier qu'elles ne sont pas voilées comme les femmes des autres
localités. Le voile d'ici n'est pas le voile de chez nous, mais un chif-
fon de couleur qui couvre la figure de la femme. Elles sont toutes
drapées dans de longues étoffes qui leur descendent de la tête, aux
talons et leur cachent encore la figure jusqu'aux yeux, nonobstant le
chiffon qui leur.sert de voile.
La plupart des maisons des villages ressemblent à des cavernes
où les hommes et les bêles couchent pêle-mêle. Celles des villes sont
grandes et spacieuses. Les rues sont toutes très étroites, pour être à
l'abri du soleil ; et avant d'entrer dans le corps du logis proprement
dit, l'on traverse une petite cour. Chaque maison est surmontée d'une
terrasse; on ne voit aucun loit. C'est sur cette terrasse que le mu-
sulman monte pour prier, plusieurs fois par jour.
— 35 -
C'est ici un usage invariable, dès que vous faites une visite, on
vous offre la limonade, le café avec la cigarette ou le chibouque, qui
est une énorme pipe. Refuser, c'est faire un sanglant affront.
Jérusalem, ce 24 septembre.
Nous voici revenus à Jérusalem, après une charmante, mais
pénible excursion dans les montagnes. Nous avons d'abord visité les
vasques de Salomon, immenses réservoirs construits par ce roi pour
conduire., au moyen d'aqueducs, l'eau à Jérusalem. Ces vasques, pla-
cés sur la crête des hautes montagnes, à deux lieues de Jérusalem,
ont résisté k l'action destructive des siècles. On est heureux et stupé-
fait de rencontrer de pareils monuments portant le caractère de la
plus haute antiquité. A cent pas du réservoir supérieur est la fon-
taine scellée, célébrée par Salomon dans le Cantique des Cantiques.
Plus tard nous avons longé le jardin fermé, dont il est parlé dans
l'Ecriture et qui faisait les délices du plus sage des rois. Des bouquets
d'orangers, de grenadiers et de figuiers, forment une charmante oasis
de verdure au sein de ces âpres montagnes. Des sources limpides,
chose si rare en Palestine, sillonnent ces jardins et y entretiennent
une douce fraîcheur. L'Eglise, dans un poétique langage, appelle la
très sainte Vierge un jardin fermé, une fontaine scellée, parce que
le coeur de Marie, source limpide et pure, ne s'ouvrit qu'aux rayons
de l'amour divin, et demeura toujours fermé aux affections de la terre.
A trois lieues de là, se trouve Hébron, dans une position délicieuse.
Elle est la plus ancienne des villes bibliques. Quelques auteurs pré-
tendent qu'elle fut fondée par Adam et que le Paradis terrestre fut
pi acé dans la vallée de Mambré. Moïse parle d'Hébron dans la Ge-
nèse. C'est k Hébron que vécurent et marchèrent devant le Seigneur,
Abraham, Isaac et Jacob. Ce fut de la vallée d'Hébron que Joseph
fut envoyé à Sichem par Jacob pour s'informer de ce que faisaient
ses frères. Ce dernier habitait Hébron, lorsqu'il partit pour aller se
fixer en Egypte.
- 36 —
La vallée de Mambré, a un quart de lieue de h ville-, n'est, au
printemps, qu'une immense nappe de verdure couronnée de bosquets
de pistachiers , d'orangers, de caroubiers, autour desquels s'étendent
des vignes incomparables. On montre, auprès d'un vaste chêne, l'en-
droit où Abraham reçut la visite des trois anges, venus pour lui an-
noncer la naissance d'un fils.
La ville d'Hébron s'étage eu amphithéâtre sur la pente d'une mon-
tagne. Les maisons s'entassent les unes sur les autres autour d'une
imposante mosquée qui occupe le point culminant de la ville. Malgré
ses dehors gracieux, elle ressemble à la plupart des villes orientales :
ruelles sales et tortueuses, maisons lourdes et carrées aux toits
plats, etc.
La mosquée d'Abraham, qui se trouve, au milieu de la ville et qui
renferme les tombeaux de ce patriarche, de Sarah, d'Isaac, de Jacob,
est la grande curiosité d'Hébron. L'entrée en est sévèrement interdite
aux chrétiens et aux juifs : on leur permet cependant de baiser, à tra-
vers une ouverture, une des pierres de l'enceinte sacrée.
La tradition, qui regarde cette mosquée comme bâtie au-dessus de
la grotte de Macpéla, où furent enterrés les patriarches, paraît être
parfaitement acceptable. En effet, l'enceinte antérieure de la mosquée
remonte a une haute antiquité et elle doit être regardée comme un
des plus précieux échantillons de l'architecture hébraïque. Josèphe,
Eusèbe et saint Jérôme parlent des tombeaux d'Abraham comme de
monuments parfaitement connus de leur temps.
11 n'y a pas de chrétiens a Hébron. La population est d'environ
10,000 âmes, dont 400 juifs. Les musulmans y sont renommés pour
leur fanatisme.
Lès traditions abondent aux alentours de la ville. On y montre le
tombeau de Jessé, père de David, et celui d'Abner; l'endroit où Caïn
tua Abel ; la terre rouge avec laquelle Adam fut créé. Quant au fa-
meux chêne de Mambré, qui serait contemporain de la création, il a.
plus de sept mètres de circonférence ; quelques-unes de ses branches
<>nt quinze mètres de long.
Il nous restait a visiter un sanctuaire que, tu le penses bien, je
devais voir avec beaucoup de bonheur aussi; c'est Saint-Jean du Dé-
sert, lieu de la naissance et de l'enfance de saint Jean-Baptiste, mon
patron. Pour y arriver, nous traversons des montagnes hautes et
bordées de précipices, et où l'on ne voit pas, le plus souvent, la
moindre trace d'un sentier. Les pentes étaient souvent aussi brusques
que des escaliers. Les chevaux de l'Orient ont une habileté incroya-
— 37 —
ble pour ces sortes de marches, on dirait qu'ils ont des griffes aux
pieds, tellement ils escaladent, souvent en courant, des hauteurs cou-
vertes de larges pierres. A Saint-Jean nous recevons également l'hos-
pitalité chez les Pères franciscains. Leur église est élevée sur l'em-
placement de la maison de Zacharie, où saint Jean vint au monde.
Un escalier d'une dizaine de marches en marbre blanc, mène à un
sanctuaire souterrain. Sous la table de l'autel on lit cette inscription :
Hic proecursor Domini natus est. Ici est né le précurseur du Sei-
gneur. J'eus la consolation d'y dire plusieurs fois la sainte messe.
Tu le penses, j'ai baisé cet endroit avec un profond recueillement.
C'est dans ce lieu, déjà tabernacle vivant du Verbe incarné, que
Marie vint à travers les montagnes" de la Galilée et de la Judée visiter
sa cousine Elisabeth. On a élevé une chapelle à l'endroit où ces deux
saintes femmes se rencontrèrent. Elisabeth , s'avançant vers sa cou-
sine, lui adressa ces paroles : i Vous êtes bénie entre toutes les fem-
mes, et le fruit de vos entrailles est béni. D'où me vient ce bonheur
que la mère de mon Sauveur vienne à moi ? Voilà qu'aussitôt que la
voix de votre salutation a frappé mes oreilles, l'enfant que je porte a
tressailli de joie dans mon sein. » Marie, remplie du Saint-Esprit,
répondit par le magnifique cantique du Magnificat. Nous le chan-
tâmes sur l'emplacement où les lèvres de Marie le firent entendre
pour la première fois. Ce sont là, ma chère, des moments qui vous
payent bien de la fatigue d'un long et pénible voyage.
Nous devions nous enfoncer encore davantage dans le désert, pour
y visiter la grotte où le précurseur du Messie vécut dans les austérités
de la plus absolue pénitence, en se nourrissant de sauterelles et de
miel sauvage. Cette grotte se trouve sous les flancs escarpés d'un
rocher. Nous y récitons une fervente prière et nous nous désaltérons
ensuite à une petite source qui coule au pied de la caverne. Saint Jean
y a souvent étanché sa soif lorsqu'il habitait cette solitude.
Avant de quitter Saint-Jean du Désert, nous allons faire une
visite aux soeurs de Sion, que M. l'abbé Ratisbonne vient d'y établir.
Elles s'occupent de l'éducation de jeunes filles arabes qui nous sur-
prirent beaucoup en nous chantant en parfait français un cantique à
la sainte Vierge. Avant de monter à cheval, je fus me prosterner de
nouveau dans la chapelle de Saint-Jean pour lui demander encore son
secours et sa protection.
Si cette lettre n'était pas déjà si longue, je te parlerais aussi du
séminaire de Betschala ,' où monseigneur le patriarche de Jérusalem
initie de jeunes Arabes à la vie du sanctuaire. Nous y avons trouvé
— 38 -
une aimable hospitalité. Je me suis entretenu avec les séminaristes,
dont plusieurs parlent assez couramment le français. Ils parlent le
latin avec la même facilité que leur langue maternelle'. J'ai été
charmé de trouver, parmi leurs auteurs théologiques, Liebermann,
notre compatriote.
Nous partons lundi pour le Jourdain et la mer Morte. Le pacha
nous fera escorter par un peloton de soldats turcs.
P. S. Embrasse bien pour moi tes bons petits enfants, et dis-leur
que leur oncle a prié pour eux dans l'étable de Bethléem , où est né
l'Enfant Jésus.
PISCINE PROBATIQUE OU DE BETHESDA, — BETHAME. — TOMBEAUX.
Jérusalem, ce 88 septembre.
Mon bien cher ami,
Aujourd'hui nous traversâmes Jérusalem de grand matin pour
nous rendre à Béthanie, la patrie de Lazare, de Marthe et de Marie,
ce lieu cher à Jésus. Vous savez que notre bon Sauveur aimait k y
demeurer, chez son ami Lazare. Béthanie rappelle donc les souvenirs
de la plus belle, de la plus sainte amitié qui ait existé sur la terre. 11
semble que le coeur humain de Jésus ne s'est jamais manifesté davan-
tage qu'k la mort de son ami Lazare.
Nous visitons, en passant, la piscine probatique, appelée aussi
piscine de Bethsaïde. Elle est desséchée et encore profonde , quoique a
demi comblée par des immondices et des décombres de l'église de
Sainte-Anne, qui se trouve vis-k-vis. Saint Jean nous apprend que
cette piscine avait autrefois cinq portiques. C'est lk que Jésus guérit
un paralytique, malade depuis trente-huit ans, et que les Juifs cher-
chèrent k faire mourir le Sauveur pour avoir opéré un miracle le jour
du sabbat. 11 me semblait voir étendue, tout autour, la foule des mala-
des, des aveugles, des boîteux, des paralytiques dont parle l'Evan-
gile, qui attendaient avec impatience qu'un ange du Seigneur vînt
remuer l'eau : celui qui descendait le premier, était guéri.
Nous sortons par la porte de Saint-Etienne, nous saluons k notre
gauche le tombeau de la très sainte Vierge, où vont s'agenouiller les
— 40 —
musulmans avec les chrétiens. Nous traversons le Cédron et la vallée
de Josaphat. Nous gravissons le mont des Olives, peut-être par le
même chemin que Jésus suivit si souvent pour se rendre chez son ami
Lazare. Vous savez que notre Seigneur, lorsqu'il était à Jérusalem,
avait l'habitude d'aller le soir k Béthanie, et qu'il passait rarement
la nuit k Jérusalem.
Avant de descendre l'autre versant de la montagne, nous nous
arrêtons un instant pour contempler encore la ville, qui s'étend a nos
pieds. Ce coup d'oeil a quelque chose de saisissant. Nulle part le
regard n'embrasse la cité sainte comme sur le mont des Olives. Le
soleil dorait le haut des coupoles et des minarets, et la ville entière
semblait se baigner dans des flots de lumière. Jérusalem me parut
alors comme une reine délaissée, pleurant son triste veuvage. L'oeil
s'étendait tout k la fois sur le mont Moriah, sur le Calvaire et sur la
montagne de Sion ; les grands souvenirs de l'Ancien et du Nouveau-
Testament se réveillaient les uns après les autres et donnaient a la
ville le cachet d'une grandeur particulière. Voilk la cité de David
qui a pour fondement des montagnes. Fundamenta ejus inmontibus
sanctis.
' C'est surtout le magnifique emplacement de la belle mosquée
d'Omar qui attire noire attention. C'est dans ce lieu, où s'élevait
autrefois le plus beau temple de l'univers, que les enfants d'Israël
étaient tenus de venir rendre gloire au Très-Haut. Illuc ascenderunt
tribus, tribus Domini. Là où retentissait jadis le son des trompettes
sacrées, où se pressaient les flots du peuple, l'on ne voit que quelques
imans fanatiques, l'on n'entend que la voix du farouche muezzin pro-
clamant le règne du faux prophète.
Combien l'on aime, en face de ces lugubres souvenirs, k se rappeler
les vers de notre grand poète chantant les malheurs de Sion :
0 palais de David, et sa chère cilé,
Mont fameux, que Dieu même a longtemps bapité,
Comment as-tu du ciel attiré la colère?
Le Seigneur a détruit la reine des cités
Ses prêtres sont captifs, ses rois sont rejetés.
Dieu ne veut plus qu'on vienne à ses solennités.
Temple, renverse-toi; cèdres, jetez des flammes.
Jérusalem, objet de mes douleurs,
Quelle main en un jour t'a ravi tous tes charmes?
Qui changera mes yeux en deux sources de larmes
Pour pleurer tes malheurs ?
(ATHALIE.)
— 41 —
La montagne des Oliviers se partage en trois sommets : au sud,
le mont du Scandale, ainsi nommé parce que Salomon y bâtit un
temple de faux dieux pour ses femmes païennes, il domine le jardin de
Salomon ; au nord, la hauteur appelée Viri Galiloei, où l'ange ap-
parut aux apôtres lorsque leurs regards attristés s'attachèrent sur le
Sauveur montant au ciel; au milieu s'élève la montagne de
l'Ascension.
En descendant vers l'orient nous arrivons sur un coteau où se
trouvait autrefois le village de Bethphagé. Quelques jours avant sa
passion, le Sauveur t étant arrivé près de Bethphagé et de Béthanie,
> k la montagne qu'on appelle des Oliviers, envoya deux de ses dis-
> ciples et leur dit : Allez-vous-en k ce village qui. est devant vous :
» vous y trouverez en entrant un ânon lié, sur lequel nul homme n'a
> jamais monté; déliez-le et amenez-le-moi Ils l'amenèrent donc
» à Jésus, et, mettant leurs vêtements sur l'ânon, ils le firent monter
t dessus. Et partout où il passait, ils étendaient leurs habits le long
» du chemin. Mais lorsqu'il approcha de la descente de la montagne
» des Oliviers, tous les disciples en foule étant transportés de joie,
» commencèrent k louer Dieu k haute voix pour toutes les merveilles
» qu'ils avaient vues, en disant : Béni soit le Roi qui vient au nom du
» Seigneur!.... Comme Jésus fut arrivé près de Jérusalem , regar-
» dant la ville, il pleura sur elle. »
On aime k se rappeler cette page de saint Luc, lorsqu'on tra-
verse le mont des Oliviers pour se rendre sur l'emplacement de Beth-
phagé.
Nous voici bientôt k Béthanie, petit village à une lieue de Jéru-
salem. Il porte encore de nos jours, en l'honneur de Lazare, le nom
de El-Azarieh. Notre arrivée attire presque tous les habitants, qui
paraissent pauvres et qui nous demandent l'aumône. Le cheik, ou le
chef de la localité, qui tient les clefs du tombeau de Lazare, ne rou-
git pas de tendre la main pour solliciter un backsis. Ces hommes sont
tous beaux et bien faits. En général les Arabes ont de la distinction
dans leur personne. Ils ont les traits expressifs , une figure bien ca-
ractérisée. Ils mettent dans leur démarche et dans tous leurs mouve-
ments une gravité, une dignité que vous ne trouvez pas toujours dans
les hautes régions de notre monde civilisé. Tout le temps que nous
sommes a Béthanie nous ne cessons d'être escortés par ces gens, qui
ne semblent pas être animés de sentiments hostiles envers nous.
Une remarque digne d'attention, que j'ai faite en Orient et que
d'autres voyageurs ont faite également, c'est qu'k part les lépreux,
— 42 -
on n'y voit pas de ces hommes estropiés et contrefaits dont les pays
de l'Occident sont abondamment pourvus.
A Béthanie on nous montre les ruines imposantes d'une habita-
tion que l'on prétend avoir été le château de Lazare. Qui n'envierait
pas les anciens habitants de cette espèce de castel renversé, qui eu-
rent le bonheur de donner l'hospitalité au meilleur des amis? Je le
vois au milieu de Lazare, de Marie et de Marthe. Marthe est empressée,
elle ne songe qu'aux apprêts pour recevoir dignement leur hôte divin.
Marie s'assied à ses pieds, calme et recueillie, elle ne.se lasse pas de
l'écouter. J'entends Jésus adresser ce reproche a Marthe : t Marthe,
vous vous empressez trop et vous vous troublez dans le soin de beau-
coup de choses. Une seule chose est nécessaire. Marie a choisi la
meilleure part. »
On nous indique également l'emplacement présumé de la maison
de Simon le Lépreux. Jésus l'honora aussi de sa visite. C'est chez
lui que Marie-Madeleine vint pleurer ses péchés et qu'elle répandit
un vase de parfums précieux sur les pieds du Sauveur. Judas qui était
présent murmura contre la dépense de ces parfums, c II eût mieux
valu, dit-il, en donner le prix aux pauvres.» L'Evangéliste remarque
que le traître sortit de 1k pour aller dire aux ennemis de Jésus :
t Que voulez-vous me donner et je vous le livrerai? »
Un jour Lazare tombe malade. Ses soeurs envoient aussitôt vers
Jésus qui se trouvait alors en Galilée ; elles se contentent de lui faire
adresser ces paroles : t Seigneur, celui que vous aimez est malade. >
On l'attend en vain. Lazare meurt et il est enterré. Ce n'est que le
quatrième jour après sa mort que Jésus arrive ; Marthe vole au-
devant de lui. On nous indique k l'entrée du village la pierre sur
laquelle le Sauveur était assis lorsqu'il eut avec elle ce mémorable
entretien, t Seigneur, dit Marthe, si vous aviez été ici, mon frère ne
> serait pas mOrt. Mais je sais maintenant que tout ce que vous de-.
» manderez k Dieu , Dieu vous l'accordera. » Qu'elle était grande,
la foi de Marthe ! Lazare est mort ; il repose depuis quatre jours
dans le tombeau, et elle espère encore.
Qu'on me permette de transcrire ici cet admirable dialogue avec
la résurrection de Lazare.
c Jésus répondit : Votre frère ressuscitera. Marthe lui dit : Je sais
» qu'il ressuscitera k la résurrection, au dernier jour. Jésus lui re-
» partit : Je suis la résurrection et la vie : celui qui croit en moi,
» quand il serait mort, vivra. Et quiconque vit et croit en moi ne
> mourra point k jamais. Croyez-vous cela? Elle lui répondit : Oui,
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. Seigneur, je crois que vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant,
» qui êtes venu dans ce monde.
» Lorsqu'elle eut ainsi parlé, continue saint Jean, elle s'en alla et
> appela tout bas Marie sa soeur en lui disant : Le Maître est venu
» et il vous demande... Lorsque Marie fut venue au lieu où était Jé-
» sus, l'ayant vu, elle se jeta k ses pieds et lui dit : Seigneur, si vous
» eussiez été-ici, mon frère ne serait pas mort. Jésus voyant qu'elle
> pleurait, et que tous les Juifs qui étaient venus avec elle pleuraient
> aussi, frémit et se troubla lui-même et leur dit : Où l'avez-vous
» mis ? Ils lui répondirent : Seigneur, venez et voyez. Alors Jésus
» pleura. Et les Juifs dirent entre eux : Voyez comme il l'aimait. >
Précieuses larmes du Sauveur qui nous révèlent la bonté de son
coeur !
Jésus vint au sépulcre : c'était une grotte, et on avait mis une
pierre par-dessus Ils ôtèrent la pierre et Jésus cria à haute voix :
Lazare, sortez du tombeau! Lazare, veni foras!
C'est devant la grotte de Lazare que je lus le passage de l'évan-
géliste que je viens de citer. Lorsque je descendis par un mauvais
escalier dans la caverne humide oil l'on transporta notre autel por-
tatif, il me semblait entendre retentir k mes oreilles ces paroles de
Jésus : Lazare, veni foras! Je croyais voir le mort remuer, se dé-
barrasser de son suaire et se dfesser devant moi. J'assistais au bon-
heur du ressuscité, de ses soeurs' et de ses amis. Quelques instants
après, il me fut donné de faire descendre dans cette caverne sépulcrale
celui qui est la résurrection et la vie,et qui a passé en faisant le bien.
J'ai aussi k vous entretenir de visites faites, il y a deux jours,
aux cavernes ou carrières royales, à la grotte de Jérémie et aux tom-
beaux des rois, des juges et des prophètes.
M. de Barrère , notre consul, qui continue d'avoir pour nous la
plus parfaite obligeance, a bien voulu nous faire les honneurs des ca-
vernes royales. Leur découverte ne remonte pas au-delà de
dix ans. Elles s'étendent au loin sous la ville, du côté de la porte
de Damas. On croit généralement que ce sont de véritables car-
rières, d'où les anciens rois de Juda tiraient la pierre pour leurs con-
structions colossales. 11 est probable que les énormes monolithes qui
servirent k l'édification du temple de Salomon, furent extraits de ces
carrières. Ce sont des salles immenses, vrai labyrinthe souterrain k
perte de vue, soutenues par des colonnes naturelles laissant entrevoir
dans leurs parois des percées qui pénètrent dans d'autres chambres
non moins vastes, lesquelles servent d'entrée k de nouvelles salles.
— 44 -
Vous rencontrez souvent des roches entassées, d'autres blocs pendent
perpendiculairement ; ces souterrains grandioses, des plus beaux
qu'on puisse voir, produisent à la clarté des flambeaux des effets de
lumière magnifiques. Nous y avons circulé, chacun muni d'un flam-
beau, au moins deux heures. Les cavas du consul et des soldats turcs
se tenaient en outre sur des hauteurs avec des torches énormes. Je le
répète, rien de plus fantastique que ces jets de clarté au milieu de
ces cavités noires et profondes dont on ne voyait pas la fin..
Non loin de l'entrée de ces carrières se trouve la grotte de Jéré-
mie, qui est une vaste chambre taillée dans un rocher abrupte. Elle a
quelque chose d'imposant et c'est la plus grande grotte que j'aie vue
aux environs de Jérusalem. Le prophète Jérémie y composa ses la-
mentations, dont il donna ensuite lecture aux habitants de Jérusalem
en parcourant la ville. C'est assis sur un rocher de cette caverne, au
milieu de ce site de deuil, de désolation et de ruines qu'on serait le
mieux placé pour chanter : Quomodo sedet sola civitas , plena po-
pulo ? facta est quasi vidua domina gentium, princeps provincia-
rum facta est sub tributo.
De la grotte de Jérémie nous nous rendons aux tombeaux des
rois, situés environ k un kilomètre au nord-ouest de la ville. On y en-
tre par une large cour carrée, k parois verticales et taillées dans le roc.
En face est un vestibule large travaillé avec un art remarquable et
soutenu autrefois par deux colonnes dont il ne reste plus qu'un seul
chapiteau appendu k droite au plafond. Au-dessus du vestibule court
une longue frise sculptée avec une délicatesse et un goût exquis. Au
centre de la frise s'épanouit la grappe de raisin, emblème de la Terre
promise et type habituel des monnaies des Machabées. A droite et k
gauche on voit des palmes, autre symbole de la Judée, alternant avec
des couronnes de laurier et des boucliers ronds. Au-dessous circule
une guirlande de feuillage et de fruits retombant k angle droit de
chaque côté. Le tout est d'un dessin et d'un goût distingués.
Une fois descendu au fond du vestibule, vous avez devant vous
une petite porte basse par laquelle on ne peut passer qu'en rampant.
Vous entrez ensuite dans une antichambre carrée. De la vous péné-
trez seulement dans les chambres sépulcrales. Elles sont toutes tail-
lées dans le roc, ce qui leur donne un aspect plus imposant que les
catacombes romaines. Dans chacune de ces chambres, qui sont vastes
et assez nombreuses, sont pratiqués des trous pour recevoir des cer-
cueils. Dans deux de ces appartements funéraires l'on m'a fait remar-
quer au-dessus des couchettes, des niches destinées à contenir des
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lampes sépulcrales. L'entrée de ces chambres était masquée par une
grosse pierre que l'on voit encore.a la porte.
Le savant M. de Saulcy, membre de l'Institut, qui a étudié toutes
ces tombes avec le plus grand soin, a conclu après de longues recher-
ches qu'elles étaient celles des rois de la dynastie de David. C'est
dans ces caveaux que le même M. de Saulcy a trouvé les deux mor-
ceaux de sarcophage qu'on peut admirer au Louvre.
Les tombeaux des juges offrent beaucoup d'analogie avec ceux
des rois. A peu près la même guirlande de feuillage sur le fronton, à
l'entrée, mêmes chambres sépulcrales, mêmes niches funéraires. 11 va
sans dire que cette nécropole n'est pas celle des jugés ou chefs d'Israël
qui ont précédé les rois, mais celle des membres du sanhédrin.
Les tombeaux des prophètes sont placés à l'extrémité de la vallée
de Josaphat, au sud-est de la ville. Mêmes chambres sépulcrales,
mêmes niches a cercueil qu'aux tombeaux des rois et des juges.
Mais l'on n'y remarque pas de sculptures flûes comme aux nécropoles
précédentes. La pierre y est plus grossièrement travaillée. Aussi les
tombeaux des prophètes remontent a une haute antiquité sur laquelle
les archéologues ne sont pas d'accord. Une tradition juive les attribue
au roi Osias le lépreux et aux impies Ammon et Manassès, qui ne
reposaient pas dans le sépulcre des rois de Juda.
Dans la vallée de Josaphat l'on voit encore les tombeaux d'Absa-
lon, de Josaphat, de saint Jacques et de Zacharie. Ils sont tous taillés
dans le roc : à leur entrée se trouvent des colonnes doriques reliées
par une architrave au-dessus de laquelle s'élève une corniche égyp-
tienne.
Le souvenir d'Absalon, le mauvais fils, inspire encore de nos
jours une juste horreur, et les juifs, comme les chrétiens et les musul-
mans, qui passent a côté de son tombeau, ont l'habitude de lui jeter
une pierre.
Voila une bien longue lettre dans laquelle je ne vous parle que
de sépulcres. Mais Jérusalem n'ést-elle pas avant tout la ville des
tombeaux ?
VI
LA MER MORTE ET LE JOURDAIN,
Jérusalem, le 3 octobre 1863.
Mon cher et bon ami,
Nous rentrons à Jérusalem , après une longue et fatigante excur-
sionsur les bords de la mer et du Jourdain. Comme les dispositions
des tribus d'au-delà du Jourdain ne parurent pas rassurantes, notre
consul et le pacha de Jérusalem ne voulurent pas nous laisser partir,
sans une escorte extraordinaire.. Des hommes de ces tribus avaient
assassiné, il y a trois semaines , un-Franciscain et en avaient laissé
deux autres pour morts sur la place.
Nous partions donc accompagnés d'un' détachement de bachi-
bouzouks, armés de pied en cap, comme des brigands. • Plusieurs
agitent des lances d'une longueur démesurée. En quittant Jérusalem,
nous longeons presque toujours le lit du Cédron, qui s'étend entre des
rochers de plus en plus escarpés et qui finit par devenir un abîme
prolongé.
Après trois heures de marche, nous arrivons au couvent de
Saint-Sabbas, célèbre monastère occupé par des moines grecs schis-
matiques qui jouissent d'une grande réputation d'austérité. Ce cou-
vent est bâti sur les escarpements des rochers "qui servent de lit au
Cédron. Rien de plus pittoresque que cet asile : on dirait un nid
d'aigle suspendu sur l'abîme. Les anachorètes des premiers temps du
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christianisme étaient venus se fixer dans cette solitude sauvage, et l'on
voit encore dans les flancs des rochers de la rive opposée les grottes
nombreuses, je dirai innombrables, qui leur servaient de demeure.
Nous sommes reçus avec bienveillance dans le monastère, où
nous passons la nuit. L'un des moines nous fait visiter l'église,
qui est d'une richesse extraordinaire, les tombeaux de saint
Sabbas et de saint Jean Damascène, ainsi qu'une chapelle dans la-
quelle sont amassés des crânes nombreux et des ossements blanchis,
restes de quatre mille religieux, massacrés au septième siècle par les
Mahométans. Les moines du couvent nous regardent passer avec une
sorte d'indifférence, et, comme les religieux de la Trappe, ils obser-
vent le plus profond silence.
Le lendemain nous sommes à cheval avant le jour. Nous nous
engageons bientôt dans des gorges de plus en plus resserrées et qui
ont 1500 pieds de profondeur. En arrivant sur la cime de la pre-
mière montagne, nous voyons s'étendre devant nous comme un ra-
dieux miroir le bassin de la mer Morte, éblouissante des premiers
feux du jour. Curieuse illusion d'optique ! Chacun jurerait n'en
être séparé que de vingt minutes. Il nous fallait encore cinq heures
d'une marche continue pour y arriver. C'est un vrai mirage.
On descend toujours au milieu d'affreux défilés bordés de monta-
gnes âpres et dépouillées ; elles semblent jetées la a la suite d'un bou-
leversement du globe et ne ressemblent pas aux autres montagnes.
Vous savez que la mer Morte est le lieu le plus bas de la terre.
Lorsque nous sommes dans la plaine, nos bachi-bouzouks exécu-
tent- de brillantes fantasias. Ils s'élancent dans l'espace sur leurs
légers coursiers avec la vitesse du vent, ils chargent'et déchargent
leurs armes, font voler leurs lances dans des courses admirables qui
font oublier les fatigues de la route. Nos applaudissements les encou-
ragent, et leurs jeux équestres égalent les tours des plus brillants
écuyers de Franepni.
Nous voici enfin sur les bords du lac Asphaltite. Ses eaux sont
transparentes comme celles de la rivière la plus limpide. C'est a qui
s'y jettera le premier. Nous constatons ce que nous avpns de la peine
a croire dans les relations des voyages ; c'est qu'il n'y a pas moyen
de se noyer dans la mer Morte. C'est en vain que vous cherchez à en-
foncer votre corps, il surnage toujours. J'ai marché dans l'eau sans
loucher terre. Celui qui se couche sur le dos peut tenir un livre dans
ses deux mains et faire la, lecture. Il pourrait même se livrer au som-
meil pendant que les vagues, qui sont toutes chaudes, le berceraient