Cœur sommeil

Cœur sommeil

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98 pages

Description

À la fin du XIXème siècle, Judith Mill, une jeune femme muette et souffrant de fatigue chronique, emménage avec ses parents à Mill's manor, sur la lande irlandaise, loin du tumulte de Londres. Mill's manor et ses falaises, son paysage apaisant... et ses curieux phénomènes.
Des pleurs retentissent régulièrement dans le manoir et une silhouette vaporeuse en arpente certains couloirs. Judith a peur. Peur de ne trouver aucune aide, peur des cauchemars qui l'assaillent et dans lesquels on l'attaque.
Et que dire du mystérieux Griffin Bennett, son voisin aux airs de parfait gentleman, dont elle se méfie pourtant ? Que note-t-il dans ses innombrables carnets ? Quelle est la forme lumineuse qui apparaît quelquefois derrière lui ? Surtout, pourquoi Judith a-t-elle le sentiment de déjà le connaître ?

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Ajouté le 16 août 2017
Nombre de lectures 76
EAN13 978-2-9556542
Langue Français
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Aude Réco








Cœur
sommeil

























© Aude Réco, 2017, tous droits réservés
Couverture © Fleurine Rétoré, tous droits réservés
ISBN : 978-2-9556542-8-6Chapitre 1
Le trottinement des chevaux, couplé aux secousses légères du fiacre, berçait Judith
Mill. Jolie demoiselle aux élégantes boucles châtain, elle gardait les mains posées sur sa
longue robe, à côté de son manchon. Son état presque cataleptique laissait supposer un
manque certain d’enthousiasme, sinon une profonde lassitude. Le dos droit, la nuque un
peu raide et le visage bas, Judith attendait simplement, harassée par le voyage de sa
famille depuis Londres. D’ailleurs, sa toilette contrastait avec son teint pâle, presque
cadavérique. Avec insistance, elle fixait ses longs doigts fins, immobiles. Comme elle.
Rien de ce corps ne suggérait la vie. Son corset empêchait une respiration optimale, sa
traîne l’encombrait, son chapeau écrasait ses cheveux et le trajet n’en finissait pas.
De l’index, elle avait tiré le petit rideau suspendu à la vitre de la portière pour regarder
défiler les paysages enneigés. L’hiver s’installait bel et bien, et avec lui arrivait la
promesse de soirées au coin du feu. Judith adorait cette saison. Elle espérait juste que la
côte irlandaise ne lui ferait pas regretter son Londres natal. À l’horizon, là où mer et ciel se
mêlaient d’un bleu délavé, de rares bateaux de pêche prenaient le large, comparables à
des points microscopiques. La falaise qui bordait la plage offrait une vue magnifique. Les
mouettes rieuses volaient à tire d’ailes, les nuages s’effilochaient et laissaient place à une
voûte céleste chargée de neige. Judith imaginait, au rythme régulier de la voiture, des
vagues s’écrasant sur les rochers, leur écume, la caresse du soleil hivernal sur son
visage. Le panorama l’enchantait déjà. Elle ne connaissait que de nom le manoir
qu’occuperait désormais sa famille. La vie dans la capitale britannique devenait agitée, et
le docteur avait conclu que l’état de santé de Judith nécessitait du repos. Elle avait suivi
des cures, consulté bon nombre de professionnels. Sans succès. Une fatigue presque
continuelle la submergeait dès le lever. Le seul moment où elle profitait d’un peu de répit
était en fin d’après-midi, après la sieste. Autrement, elle luttait contre le sommeil et il lui
était difficile d’entretenir une vie sociale. De nombreux jeunes hommes cherchaient à la
courtiser, mais par souci de discrétion, son père, lord Mill, leur refusait toute entrevue. Il
taisait le mystère que représentait sa chère enfant, car nul ne savait quel mal la rongeait.
Le retrait en Irlande du Nord avait été envisagé en ce sens, plus que pour les besoins
de Judith. Moins de soirées mondaines, de sorties au théâtre ou de discours pour les
bonnes œuvres, mais lord Mill ne rêvait que de la secouer un peu. Les diagnostics – tous
plus différents les uns que les autres – confortaient selon lui sa fille dans l’oisiveté. Il ne
l’admettait guère. Judith était une lady, que diable ! Elle se devait d’assister aux
réceptions, de boire le thé avec d’autres demoiselles et dames de son rang. Il avait plus
d’une fois tapé du poing sur la table, plus d’une fois quitté le repas en marmonnant dans
ses moustaches poivre et sel qu’il jurait de trouver une solution. Au fond, Judith savait qu’il
pensait agir pour son bien. Chaque éclat de voix épuisait la jeune femme et les disputes
se multipliaient ces derniers temps. L’Irlande offrirait peut-être le havre de paix dont elle
rêvait tant. Elle sourit à cette perspective.
— Qu’est-ce qui vous égaie ? demanda sa mère d’un ton abrupt.
Son chapeau noir à fleurs et ses lèvres rouges pincées lui conféraient un air plus
terrible que d’ordinaire. Le menton relevé, elle plissa ses yeux sombres, dans lesquels
brillait un éclat qui trahissait sa froideur. Froideur quasiment indétectable sans ce regard
perçant, scrutateur, car lady Abigaël, dès qu’elle ne s’attardait pas sur quelqu’un, était une
femme comme une autre. Son visage ovale, sans la moindre jovialité, passait presque
pour sympathique au cœur des mondanités. Rien d’hostile non plus dans sa posture
imposante ni dans sa démarche ferme. Ainsi assise dans le fiacre, au repos, le cou
dégagé et la tête haute, elle forçait le respect sans inspirer la crainte.
Pour toute réponse, Judith haussa les épaules.— Comme c’est pratique de ne pas savoir parler, répliqua lady Abigaël.
Judith baissa le visage en signe de respect, mais estima qu’une fois de plus, sa mère
se complaisait dans la désobligeance. Il devenait presque impossible d’essuyer ses
remontrances sans un froncement de sourcils ou un rictus. Quand ses traits la
trahissaient, lady Abigaël s’empressait de souligner combien la colère enlaidissait Judith.
Son tempérament d’un calme déconcertant, cette aisance à embarrasser autrui d’une
seule remarque la rendaient plus amère encore.
Leur relation avait toujours été tendue au possible, lady Abigaël n’ayant jamais admis
le handicap de sa fille unique. Judith, elle, se persuadait qu’elle ne l’aimait guère. Elles
évitaient de se croiser, et Dieu merci, les innombrables couloirs qu’offrait un manoir leur
permettaient de s’en tenir à des salutations d’usage. Judith jugeait que sa survie
dépendait de ce principe élémentaire. Si elle écoutait sa mère, elle creuserait peu à peu sa
propre tombe dans la dépression. Cependant, lord Mill adhérait maintenant aux opinions
de son épouse, aussi poussait-il la jeune femme à se surpasser en dépit des
recommandations du médecin. Elle s’en montrait incapable. Les efforts lui coûtaient,
admettre qu’il fallait l’assister aussi. Davantage que tout le reste. Une ombre balaya son
regard. Ses démons revenaient peu à peu malgré l’épuisement et la beauté de l’Irlande
qui soufflait comme un vent nouveau sur sa vie. Déménager permettrait-il de faire table
rase du passé ? Peu probable, mais pas impossible non plus. Seul le temps le dirait.
L’un des chevaux hennit et dut se cabrer, car une secousse ébranla le fiacre. Avec
dignité, lady Abigaël se retint à la poignée de la portière pour ne pas glisser. Judith l’imita.
La voix du cocher clama de ne pas s’inquiéter, le cœur de la jeune femme battait toutefois
la chamade. Elle contenait sa peur avec peine, et le regard acéré de sa mère aiguisa son
appréhension.
La voiture finit par se stabiliser et Judith put à nouveau entendre les foulées
rassurantes des sabots. Elle n’avait jamais vécu d’accident, mais l’un de ses rares
soupirants lui avait déjà rapporté le récit d’un cheval devenu fou à en percuter les arbres.
Histoire peu intéressante du point de vue de la demoiselle, qui avait écouté bon gré mal
gré. La politesse appartenait à ces codes régissant la vie d’une femme de son rang. Et de
toute manière, elle aimait trop les chevaux pour concevoir quelque violence de leur part.
Le souvenir d’un poney qu’elle adorait et que son père lui avait offert petite remonta à la
surface, ainsi que les circonstances de sa mort. Un sourire nostalgique étira alors ses
lèvres. Le soupir dédaigneux de lady Abigaël la tira de ses pensées. Elle réalisa combien
elle pouvait se montrer embarrassante pour ses proches. En fin de compte, il était heureux
qu’elle ne puisse converser avec quiconque, elle qui rêvassait plus que de raison.
Elle s’adossait complètement au dossier en cuir quand un cahot ballota l’attelage sur le
côté. Judith fut projetée contre le fond, son crâne heurta le bois épais de plein fouet.
Étourdie, elle tomba à demi sur le sol. Deux mains l’agrippèrent, elle reconnut la prise
ferme de sa mère qui la forçait à se relever. Un troisième choc la déstabilisa. Elle tenta de
se retenir, la portière s’ouvrit dans un grand fracas et la violence de l’impact entraîna
Judith dans le vide. Elle entra en contact avec la boue froide, puis roula sur le côté,
presque assommée. Un muret de pierre stoppa net sa chute. De longues secondes
s’avérèrent nécessaires pour qu’elle reprît ses esprits. Son dos meurtri la noyait sous la
douleur ou peut-être s’agissait-il du froid immiscé dans sa robe ? Elle ne savait pas trop.
Au loin, les hennissements insensés lui indiquèrent que les bêtes continuaient sans elle.
Elle posa une main sur la pierre puis l’autre, se hissa sur ses jambes frêles. Deux paumes
placées sur sa taille la surprirent avant qu’elle comprît qu’on cherchait à l’aider. Elle fit un
premier pas, toujours soutenue.

— Vous tenez debout, c’est déjà ça, déclara une voix masculine derrière elle.
Elle fit volte-face avec une gaucherie qui aurait effaré sa mère. Un jeune homme grand
et brun la regardait d’un air mi-soucieux, mi-amusé. Curieusement, ceci ne l’agaça pas.
Elle le considéra un instant sans guère s’attacher aux détails. Elle retiendrait de lui qu’ilportait un élégant costume auquel pendait la chaînette d’une montre à gousset et un
chapeau haut de forme. Pour les yeux, elle s’attarda sur leur couleur gris clair comme le
ciel avant une tempête. D’ailleurs, ses prunelles prenaient la même teinte que les cieux
d’Irlande actuellement.
Une première goutte confirma les craintes de Judith. Mieux valait essayer de rattraper
le fiacre. Le cocher maîtrisait peut-être les chevaux à ce moment précis ou attendait sur le
bord de la route que la jeune femme les rejoignît. Dernière possibilité : lady Abigaël n’avait
pas jugé bon de rebrousser chemin pour « une petite idiote incapable de prononcer un
seul mot ». Peinée à cette idée plus que probable, Judith baissa le visage. Elle ne suscitait
pas de grande considération au sein de sa famille. Cette attitude l’atteignait plus qu’elle ne
voulait bien le montrer. La main de l’inconnu – qu’elle avait presque oubliée – se posa sur
son épaule. Elle leva vers lui un regard plein de brumes, mélange de fatigue et
d’amertume.
— Je ne souhaitais pas vous effrayer, désolé, s’excusa-t-il en tentant un sourire.
Elle secoua la tête pour lui notifier qu’il se trompait, mais il ne comprit pas.
— Encore navré, mademoiselle. Vous grelottez. Voulez-vous une bonne tasse de thé
en attendant que quelqu’un vous récupère ?
Elle refusa et d’un geste de la main indiqua qu’elle devait prendre congé. Personne ne
viendrait de toute façon. Elle gagnait le chemin quand le jeune homme l’aborda à
nouveau.
— Une demoiselle muette ne peut se risquer à rentrer seule, comprit-il plein de bon
sens. Comment appelleriez-vous à l’aide en cas de besoin ? De plus, la nuit tombe vite
par ici.
Une vague de colère envahit Judith. Pour qui se prenait-il, ce goujat ? Être femme ne
signifiait pas se comporter comme une bécasse ou une mal dégourdie. De plus, la route
ne pouvait pas durer toujours et aux dernières indications du cocher peu avant l’accident,
le manoir ne se situait qu’à quelques kilomètres. En marchant toujours tout droit, Judith
finirait forcément par tomber dessus. Elle entama son trajet d’un pas décidé. Ainsi, elle
prouverait à tous qu’elle se débrouillait sans leur aide. L’inconnu tendit le bras pour la
retenir, elle esquiva son geste, ses doigts se fermèrent dans le vide.
— Puis-je au moins vous raccompagner ? tenta-t-il une dernière fois. Que dis-je ? Je
me dois de le faire !
— Non, s’entendit répliquer la jeune femme.
Elle plaqua une main sur sa bouche entrouverte. Son cœur loupa un battement. Elle
se crispa. Sa propre voix lui parut si enrouée, si faible, en tout cas mélodieuse. Sa gorge
chaude venait de ronronner comme un chat et ses lèvres avaient formé un non parfait.
Quelle chose merveilleuse ! Mais aussi fascinante et troublante.
— Allons donc ! lança son interlocuteur avec surprise. Vous n’êtes pas muette ?
Seriez-vous à ce point timide ?
Une ombre traversa ses yeux, puis disparut aussitôt. Judith hocha hâtivement la tête.
Les dernières boucles de ses cheveux s’échappèrent du chapeau qu’elle leur imposait. De
mieux en mieux ! Maintenant, elle avait encore plus l’air d’une sotte, dans sa robe déchirée
à la hanche et dans le dos. Sa mère serait ravie de la voir dans cet état, à claudiquer
légèrement.
L’homme lui offrit un bras afin de l’escorter jusqu’à sa nouvelle demeure. Hésitante,
puis songeuse, elle finit par accepter. Elle ressentait comme une douce sécurité à son
contact, celle dont la privait un foyer qui ne prenait pas son mal très au sérieux. Sa
gentillesse se lisait sur les traits harmonieux de son visage. Sans doute souhaitait-elle
qu’on la remarque en compagnie d’un jeune homme ? Elle retint une moue. Elle se
connaissait assez pour savoir que cet inconnu ne la laissait pas indifférente. Des frissons
remontèrent le long de son dos à cette perspective nouvelle et terriblement excitante. Il
flottait comme un parfum d’aventure. Cet individu présentait un charme certain et l’amusait
sans rien demander en retour qu’une promenade d’hiver. Elle pouvait bien lui accordercette faveur, après tout.
— Oh, je manque à tous mes devoirs ! se récria-t-il. Je suis Griffin Bennett, membre de
l’Ordre du Bain.
Il la salua. Judith retint une exclamation. Un chevalier, donc. Il présentait sans aucun
doute des états de service exemplaires pour posséder ce titre. Flattée de le connaître, elle
sentit le rouge lui monter aux joues. Elle releva la tête et porta les yeux droit devant.
C’était le seul moyen pour elle de ne pas croiser les prunelles hypnotiques de sir Griffin.
Elle n’avait pas l’habitude de côtoyer autrui, ses rares échanges se limitaient à des
acquiescements et aux reproches qu’elle accusait sans broncher. Sa nervosité gagna peu
à peu du terrain. Ses jambes flageolèrent et elle marchait si mal que ses bottines lui
meurtrissaient les pieds.
— Si vous occupez le manoir qui termine la route menant à la baie, nous serons
voisins, annonça sir Griffin avec engouement.
Il perdit un instant le regard vers la mer avant de le tourner en direction de Judith. Elle
l’ignora, se raidit.
— Allons, allons, dit-il. Pour un peu, je vous trouverais bien insolente de ne pas me
répondre.
— C’est que…, balbutia la jeune femme, encore étonnée de discuter autrement que
par les gestes. Vous ne m’avez pas posé de question.
Sir Griffin partit d’un grand éclat de rire, avant de retrouver son sérieux presque
aussitôt.
— Vous avez raison, concéda-t-il en s’inclinant légèrement. Alors, qu’est-ce qui vous
amène au fin fond de la belle Irlande, Milady ? Si je puis me permettre cette indiscrétion.
— J’accompagne juste mes parents.
Émerveillée par la facilité avec laquelle elle parlait à présent, Judith articula chaque
mot avec un soin tout particulier. Il émanait de sa bouche une mélodie inédite à laquelle
elle avait renoncé depuis longtemps.
— La vie à Londres n’est plus ce qu’elle était, termina-t-elle.
— Londres, voyez-vous ça ! La ville ne vous manquera pas si vous aimez l’espace et
les roulis de l’océan.
— En effet, j’aime l’espace, mais je ne peux rien affirmer quant à l’océan. Je le
découvre à peine ; je n’ai pas quitté ma cabine de la traversée.
En son for intérieur, elle pensa que la découverte aurait pu se dérouler en plus
mauvaise compagnie. Un léger sourire étira un coin de ses lèvres et une fossette se
creusa dans la joue. L’accident ne fut pas malheureux, en fin de compte. Pas pour tout le
monde. Judith profita de la promenade pour admirer le paysage. Les vagues s’écrasaient
sur les rochers plus bas en bavant d’écume. De falaises abruptes en nuages effilés, la
jeune femme détailla les merveilles qui l’entouraient. Oui, elle apprécierait cet endroit, sa
quiétude apparente, car elle devinait des orages qui obscurcissaient et illuminaient le ciel
tout à la fois. Une volée de mouettes tourna un instant au-dessus des deux jeunes gens
puis rebroussa chemin. À l’horizon, le soleil, sphère de feu dans les ténèbres naissantes,
achevait presque sa lente chute dans la mer avec une agréable teinte orangée. Le vent se
leva et amena une chape de noirceur qui n’augurait rien de bon à Judith.
Elle pressa le pas, sir Griffin l’imita. Elle se demanda pourquoi il n’avait pas fait
préparer la calèche pour la raccompagner. Souhaitait-il profiter de sa présence ? Elle se
réprimanda en silence de songer à cela. Elle ne le côtoyait que depuis une quarantaine de
minutes, trop peu de temps pour se forger une réelle opinion à son sujet. Elle avait malgré
tout l’impression d’en connaître beaucoup sur lui. De cette manière, elle pouvait presque
assurer qu’une femme l’avait accablé de mille maux par le passé. C’était étrange, comme
s’il portait les séquelles de cette triste période sur son visage. Judith ne s’expliquait pas
cette sensation de l’avoir déjà rencontré. Peut-être qu’elle se trompait, mais rien ne saurait
perturber cet instant absolument délicieux. Elle plongea alors les yeux dans ceux de sir
Griffin. Les pupilles du jeune homme se mirent à briller d’un nouvel éclat. Jusqu’à présent,leur gris clair pourtant si beau paraissait plutôt terne. Judith frémit.
— Vous grelottez de plus belle, constata-t-il en ôtant sa redingote.
Il la déposa sur ses épaules, elle le gratifia d’un sourire reconnaissant. Elle n’aurait su
dire si ses frissons provenaient de l’air frisquet ou de l’effet que produisait sir Griffin sur
elle. Sans doute un peu des deux.
— Il faudra vous habituer, mademoiselle. Les soirées sont fraîches sur la côte.
Judith ouvrit la bouche pour acquiescer humblement, mais une gêne naquit alors dans
sa gorge. Elle essaya de l’éclaircir avec discrétion tandis qu’au bord d’une falaise apparut
Mill’s Manor. Elle en oublia presque son embarras et l’admira.
De style Tudor, il présentait de hautes et étroites fenêtres fermées derrière leurs
balcons en pierre. Un mur d’enceinte percé d’une immense grille abîmée l’empêcha de
distinguer le bas. De toute manière, elle n’en attendait pas moins à cette distance.
— Magnifique, n’est-ce pas ? lança son accompagnateur.
Elle ouvrit la bouche pour répondre et réalisa que sa voix avait disparu. Elle porta une
main angoissée à son cou, essaya de forcer. Rien ne vint. Plus qu’une extinction de voix,
ses cordes vocales ne produisaient plus la moindre sonorité. Qu’en penserait son
nouveau voisin ? Pourquoi s’interrogeait-elle depuis leur rencontre sur l’impression qu’il
garderait d’elle ? Sûrement parce qu’elle espérait qu’elle fût bonne car ils étaient appelés
à se recroiser. Déroutée, elle s’empressa de lui rendre sa veste, le salua et accéléra le
pas en direction du manoir.
— Mademoiselle ! s’exclama sir Griffin.
Il n’essaya pas de la rattraper pour autant et elle lui en fut reconnaissante. Elle franchit
les pilasses et leur grille ouverte, s’engagea sur l’allée de graviers qui traversait un parc
boisé et menait à l’imposante double porte en chêne, munie de heurtoirs en forme de têtes
de lions. Elle gravit les marches un peu abîmées et entra. Une odeur de renfermé lui piqua
le nez. Un nuage de poussière l’accueillit. Elle plissa les narines. Des tapis jonchaient le
sol. La flamme des bougies dans le chandelier dansait sur les cloisons couvertes de
tentures.
Judith passa sous la voûte au-delà de laquelle s’étendait le reste du hall. Sur la
gauche, l’escalier courait le long du mur, se cassant en angle droit à mi-hauteur. Sa
rampe sculptée était un pur chef-d’œuvre d’artisanat, de même que les tableaux qui
décoraient le mur. À son pied, un siège en cerisier surmonté d’un coussin pâle
accompagnait une tablette protégée par un napperon. Une lampe à huile y trônait. Un
magnifique lustre en cristal et aux dizaines de bougies auréolait la vaste pièce. Judith ne
savait plus où donner de la tête tant cette bâtisse l’émerveillait, mais les ombres projetées
sur le mobilier ne manquèrent pas de l’effrayer. La demeure s’avérait plus morne que celle
de Londres, avec un détail qui échappait à la jeune femme. Un détail qui rendait l’endroit
plus familier. Des bruits de pas étouffés par la moquette la tirèrent de ses rêveries.
— Enfin, vous voilà ! s’écria lady Abigaël.
Elle posa les poings sur les hanches et fusilla sa fille du regard.
— Vous auriez pu vous hâter. Et regardez votre tenue !
Vous auriez pu me renvoyer la calèche, répliqua Judith dans son esprit.
Une lueur de colère enflammait ses prunelles.
— Oh, oh, que vois-je ? ricana sa mère. Sans doute auriez-vous préféré que je vous
fasse récupérer ? La vie n’est pas si aisée. Vous devrez vous adapter, ma chère,
ajouta-telle d’un ton hautain. Muette ou non.
Elle releva un peu plus le menton, considéra Judith avec dédain et prit congé sans
attendre. La jeune femme serra un poing rageur sur un pan de sa robe, la souleva et gravit
l’escalier sans même avertir son père de son retour. Le dragon qui lui servait de mère s’en
chargerait bien assez tôt.
Encore penaude de n’avoir pu remercier sir Griffin et d’avoir pu sembler bien ingrate
envers tant de gentillesse, elle ne prêta pas immédiatement attention à la conversation qui
émanait de l’étage. Elle s’immobilisa quand elle réalisa que la voix masculine n’était pas