Madame Gosselin / par Louis Ulbach
368 pages

Madame Gosselin / par Louis Ulbach

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Description

C. Lévy (Paris). 1877. 1 vol. (366 p.) ; in-18.
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Publié le 01 janvier 1877
Nombre de lectures 27
Poids de l'ouvrage 14 Mo

MADAME GOSSELIN
CALMANN LÉ.VY, ÉDITEUR
OUVRAGES
DE
LOUIS ULBACH
Format in-8°
LE JARDIN DU CHANOINE 1 vol.
LE LIVRE u'i'NE MÈRE 1 —
Format grand in-18
LE BARON AMÉRICAIN 1 vol.
CAUSERIES DU DIMANCHE 1 —
LA CHAUVE-SOURIS 1 —
LES CINQ DOIGTS DE JSIROUK 1 —
LA COCAKDE BLANCHE 1 —
LA COMTESSE DE TTIYRNAU 1 —
CYRILLE 1 —
ÉCRIVAINS ET HOMMES DE LETTRES 1 —
FRANÇOISE 1 —
HISTOIRE D'UNE MÈRE ET DE SES ENFANTS 1 —
L'HOMME AUX CINQ LOUIS D'OR 1 —
LE JARDIN DU CHANOINE 1 —
LETTRES DE FERRAGUS 1 —
LETTRES D'UNE HONNÊTE FEMME 1 —
LOUISE TARDY 1 —
MAGDA 1 —
LA MAISON DE LA RUE DE L'ÉCHAUDÉ 1 —
LE MARI D'ANTOINETTE 1 —
MAXIME 1 —
MÉMOIPES D'UN INCONNU 1 —
MONSIEUR ET MADAME FERNEI 1 —
LES PARENTS COUPABLES, Mémoires d'un lycéen 1 —
LE PARRAIN DE CENDRILLON 1 —
PAULINE FOUCAULT 1 —
LE PRINCE BONIFACIO 1 —
LA PRINCESSE MORANI 1 —
LA RONDE DE NUIT 1 —
LES ROUÉS SANS LE SAVOIR 1 —
LE SACRIFICE D'AURÉLIE 1 —
LE SECRET DE MADEMOISELLE CHAGNIER 1 —
LES SECRETS DU DIABLE 1 —
SUZANNE DUCHEMIN 1 —
LA VOIX DU SANG 1 —
VOYAGE AUTOUR DE MON CLOCHER 1 —
I IfrRIMBRIE GENERAL»! DE C H A TI L I. O N - 8 U F. - * E I N R, JEiNM ROBKBT
PAR
LOUIS ULBAGIT
PARIS
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
RLE Al'BER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
1877
Droits de reproduction et de traduction réservés
MADAME GOSSELIN
I
MONSIEUR r L E U M L U R
Entre la ville de Lorient et le village, ou plutôt le fau-
bourg de Kerantrech, isolée des belles maisons de cam-
pagne qui depuis longtemps déjà se sont multipliées de ce
côté, abritée et comme cachée derrière un petit monticule,
visible seulement pour ceux qui suivaient le chemin, le
long de la rivière le Scorff, se trouvait une masure que
l'on eût prise pour une ruine, si la longévité de son déla-
brement n'eût attesté un parti pris, une fierté de misère
entretenue.
Là, vivait un homme étrange, étranger au pays, que l'on
croyait doux, parce qu'il était silencieux, et bon, parce
qu'il avait le sourire facile. Mais sa douceur n'était pas
engageante, et son sourire rendait triste.
A Lorient, où l'étude et le travail sont des vertus locales,
on prenait pour un savant ce grand liseur de livres, qu'à
i
' 2 MADAME G0SSEL1N
cause de sa physionomie, on eût pris pour un sorcier,
dans d'autres parties de la Bretagne.
Tous les matins le solitaire partait pour Lorient, allait
expliquer l'algèbre et la géométrie aux élèves de la pen-
sion Tinguy, donnait quelques leçons particulières à-'dje
jeunes aspirants au baccalauréat ès-scienees et reportait à'
des constructeurs de navires les devis qu'on lui avait
donnés à vérifier.
Depuis quinze ans environ, M. Pleumeur était installé
dans cette maisonnette. Depuis quinze ans, il faisait, avec
la régularité et la précision d'une mécanique, les mômes
courses, les mêmes promenades, les mêmes leçons, sans
qu'on le surprit jamais dans une foule, dans une fête; ou
sans qu'on obtînt de sa sauvagerie décente puisqu'une
visite de politesse, après des invitations qu'il déclinait
toujours.
Était-ce un grand chagrin, une effroyable déception
qui avait donné à M. Pleumeur ce visage pâle, ces joues
creuses, ces yeux froids, cette bouche sévère? ou bien ce
parfait solitaire avait-il simplement la vocation de la so-
litude, et sa physionomie n'élait-elle qu'un rellet qui conti-
nuait l'harmonie sombre de sa maison? D'où était-il venu?
quel passé avait-il brusquement quitté, quand il avait
immobilisé sa vie dans une routine inflexible?
M. Denis Pleumeur ne se dérobait à aucune'question ;
il répondait volontiers, quand on l'interrogeait ; seulement
on n'osait pas beaucoup l'interroger; et la curiosité la plus
bouillonnante se figeait quand, aux premiers mots, il re-
gardait son interlocuteur et lui plongeait dans le coeur la
glace de son sourire.
Ce philosophe hautain et silencieux avait pourtant un
imi, un ami jeune, un élève, qu'il avait plus particulière-
MADAME GOSSELIN » 3
ment suivi dans ses étirdes, et avec lequel il prenait plaisir à
cause* sciences et mathématiques, si l'on peut appliquer le
mot de plaisir à cette condescendance du maître,continuant
à instruire son élève, pour continuer sans doute à s'in-
struire lui-même. .
C'était un ingénieur de vingt-quatre ans, M. Georges
Gosselin, faisant son stage de chef d'atelier chez M. Mauroy,
un des grands constructeurs de Lorient.
Georges, nature ardente, expansive, en vertu de la loi
des contrastes, ou par cette vocation du paradoxe qui
tient à la jeunesse el (pie développe souvent la culture des
mathématiques, Georges s'était attaché à "e professeur im-
passible et caressait depuis dix ans l'utopie de l'attendrir,
de l'échauller, de s'en faire aimer explicitemenl, comme
il l'aimait. 11 s'imaginait parfois qu'il y avait un homme
passionné, sensible au moins, emprisonné plutôt que
refroidi, dans ce relief humain tout en marbre. Il croyait
avoir surpris des étincelles dans ces yeux éteints.
Un attrait singulier, celui qui tente les âmes héroïques,
le conduisait tous les jours vers la maisonnette de son
maître; il l'appelait son vieux maître, bien queM. Pleumeur
n'eût guère que cinquante ans et il se promettait cette
oeuvre difficile d'amener à la gaîté et de ramener à la
jeunesse ce], esprit sans âge, tout perclus de mathématiques.
Faut-il répéter qu'il n'y avait aucune curiosité sacrilège,
aucun égoïsme dans ce voeu sincère? Georges, s'il voulait-
voir rire et surtout pleurer son maître, espérait bien
pleurer aussi avec lui.
Nous apprendrons bientôt que Georges Gosselin était
dans une phase de sa vie morale qui donne le goût de la
mélancolie et qui rend les larmes aussi nécessaires que les
rosées du printemps.
4 MADAME GOSSELIN
11 était rare qu'une journée s'écoulât sans la rencontre
de M. Pleumeur et de Georges Gosselin.
Le professeur de mathématiques travaillait souvent
pour le compte de M.Mauroy; et, en allant chez sa mère
qui demeurait à Kerantrech, Georges passait devant la
maison de M. Pleumeur.
Georges Gosselin était grand, bien fait, avec un de ces
fronts ouverts qui semblent se gonfler et s'élargir au
souffle d'une pensée intérieure. Ses yeux bleus avaient
encore l'inquiétude de la jeunesse. Sa bouche qu'il voulait
pendre sérieuse ne se maintenait dans la correction de ses
lignes que pendant le travail; mais dès qu'il levait la tête,
dès qu'il aspirait l'air, Georges entr'ouvrait ses lèvres qu'un
sourire faisait déborder et qui alors éclairaient son visage
de leur rougeur.
Un statuaire eût critiqué cette tête incorrecte et facile à
s'effarer. Un peintre l'eût aimée pour la vivacité des tons
qui fleurissaient la joue, pour la libre circulation du sang
sous la peau ; un observateur se fût attendri de cette voca-
tion visible pour les luttes généreuses, de cette intelli-
gence au grand vol, qui palpitait dans ses yeux, sur sa
bouche, jusque dans les boucles de ses cheveux bruns,
dans tout ce visage rayonnant.
Le jour où commence notre histoire, Georges Gosselin
paraissait soucieux et poussa un gros soupir avant
d'ouvrir vers six heures du soir, au mois d'août, la petite
porte de la maisonnette de M. Pleumeur.
Le savant se tenait d'habitude dans la pièce du rez-de-
chaussée qui lui servait de salle à manger, de salle d'étude,
de bibliothèque et de salon. Ce que j'ai dit de la masure
commentait le mobilier. Tout était pauvre, mais d'une
pauvreté fière; et les livres qui sur tous les murs faisaient
MADAME GOSSELIN ri
ployer les planches défendaient de plaindre ce solitaire
vivant d'une vie spéciale et semblant s'être librement
débarrassé du confort et des douceurs de la vie
banale.
Il fallait que le problème dont le mathématicien était
occupé fût difficile à résoudre, quand Georges entra, car
le regard de son maître était fixé et comme rivé à un point
dans la muraille en face de lui. Ses sourcils abaissés for-
maient une ligne farouche; sa lèvre était si amincie,
qu'elle disparaissait sous une double pression, pour ne
laisser voir qu'un trait sombre dans un visage blême.
M. Pleumeur n'avait pas entendu ouvrir la porte.
— Bonjour, maître, lui dit Georges, en s'approchant
doucement.
Tout se détendit subitement dans le visage et dans l'être
entier de M. Pleumeur. 11 voila ses yeux, pour en changer
la lumière, avant de regarder Georges. Sa bouche reparut,
ses sourcils se relevèrent ; un reflet rose qui n'était peut-
être qu'un jeu de la lumière entrée avec le vi.siteur par la
porte ouverte, passa sur les joues du savant.
— Ah! c'est vous, Georges! dit-il d'une voix presque
douce, il me semble que vous rentrez plutôt que d'habi-
lude? Est-ce que... votre mère?
— Non, ma mère se porte bien ; mais j'ai pu quitter les
ateliers de bonne heure et je suis venu vite, car j'ai à vous
consulter, monsieur Pleumeur.
Le professeur ferma lentement le livre sur lequel il avait
posé le coude, se tourna tout à fait vers Georges et lui dit,
en reprenant sa gravité :
— Je vous écoute.
Georges parut tout à coup embarrassé.
Il prit une chaise, s'assit près de la lable, pa*sa à plu-
6 MADAME GOSSELIN
sieurs reprises ses mains dans les cheveux, et d'une voix
qui tremblait :
— Je suis bien malheureux! murmura-t-il.
M. Pleumeur reçut un choc électrique de cette plainte
soupirée avec candeur. Un éclair traversa ses yeux.
— Vous, mon enfant? dit-il en éteignant sous le batte-
ment de ses cils là lueur indiscrète qui avait éclairé la
prunelle.
— Oui : je n'osais pas vous parler de cela. Mais j'ai
réfléchi; je vous dois déjà tant! vous m'avez été si utile
par vos leçons, par vos conseils...
Tout en parlant, le jeune homme faisait un geste
timide, hésitant, de la main qu'il tendait, espérant que
M. Pleumeur allait tendre la sienne : mais le professeur
impassible ne bougea pas.
— Oui, reprit Georges, je vous dois mes succès aux
examens, à l'école, et mon entrée chez M. Mauroy.
— Vous avez été un bon élève, mon ami, et M. Mauroy
trouve que vous êtes un bon chef d'atelier.
— Sans vous, continua Georges, jamais je n'aurais pu
diriger et surveiller la construction de cette goélette, qui
doit faire la gloire et doubler sans doute la fortune de
M. Mauroy. C'est vous qui avez rectifié, rendu possible le
projet confus du patron.
— Vous vous trompez, Georges, l'idée de l'hélice vient
de vous.
— La belle découverte ! une idée qui est dans l'air de tous
les chantiers; mais c'est vous, monsieur Pleumeur, qui
par vos calculs avez épargné des essais coûteux, de longs
tâtonnements, et qui avez établi les proportions exactes
dans lesquelles devait être construite la double quille avec
l'hélice au milieu.
•■.* • MADAME GOSSELIN 7
— Encore une fois, je n'ai rien inventé.
— Je sais bien que vous ne conviendrez jamais des ser-
vices que vous m'avez rendus.
— C'est parce que vous en parlez trop .
M. Pleumeur eut un accent de reproche presque dur.
— Eh bien, je n'en parle plus. Voilà la goélette achevée.
Elle sera lancée dans huit jours. Qu'elle se comporte ad-
mirablement en mer, je n'en doute pas; et grâce à la
Belle Clcopâtre!..
— Ah! décidément, M. Mauroy lui donne ce nom ?
demanda M. Pleumeur du même ton glacé.
— Oui, et il ne se doute guère que ce nom encore vient
de vous; il croit l'avoir inventé, comme la double quille,
comme l'hélice.
— Il faut le laisser dans cette illusion.
— Je ne demanderais pas mieux, si cette illusion ne
devait pas l'amener à commettre une grande injustice et à
faire mon malheur.
Le professeur de mathématiques arrêta pendant une se-
conde son regard aigu sur les yeux de Georges Gosselin.
— Ce matin, continua le jeune homme, avec un redou-
blement d'émotion, M. Mauroy m'a répété ce qu'il m'a dit
cent fois, qu'il attendait le lancement de la liclh Ch'o-
pâtre pour prendre un associé.
— Eh bien! cet associé, ce sera vous?
— Oui, si j'apporte les deux cent mille francs qu'il
demande.
— Vous avez pour plus de deux cent mille francs de
projets et de talent dans la cervelle! dit M. Pleumeur,
d'un ton sec, dominateur, comme s'il eûl voulu imposer
celte opinion.
— Avec vos conseils, monsieur, c'est possible. Mais
s MADAME GOSSELIN
M. Mauroy n'a pas cette opinion, et il m'a fait entendre
que j'eusse à le fixer, d'ici huit jours, sur la possibilité
d'une association. Sinon, il est prêt à s'adjoindre le fils
d'un armateur de Bordeaux.
— Eh bien! dit M. Pleumeur, avec le même sang-froid
imperturbable, laissez-le faire cette maladresse, vous por-
terez à d'autres vos inventions et votre talent.
— C'est que vous ne savez pas tout, reprit Georges avec
impétuosité. M. Mauroy fera de son associé... son
gendre.
— Ah ! dit seulement M. Pleumeur en observant Georges.
— Et moi, j'aime Berthe Mauroy plus que la renommée,
la fortune et la vie. L'idée qu'elle peut devenir la femme
d'un autre me rend fou. Je ne verrai pas cela... je vous
le jure.
Pour la seconde fois, un feu rapide s'alluma dans les
yeux du mathématicien, puis une nuée de cendres s'abaissa
vite sur cette flamme, et les lèvres minces s'entr'ouvrirent,
pour laisser se glisser un sourire sarcastique.
— Ainsi, Georges, vous êtes amoureux ?
— Ne me comprenez-vous pas ?
— Si, je vous comprends; mais je vous plains.
— Je ne suis à plaindre que si je n'épouse pas Berthe
Mauroy.
— Vous êtes à plaindre d'aimer .
— Ah ! cher maître!..
— Je ne suis pas votre maître sur ce chapitre-là; en-
tendez-vous?
Le professeur s'était redressé et essayait de glacer
Georges avec son visage de marbre.
Georges fut surpris et intimidé de celte colère haineuse
de son vieux maître contre l'amour.
MADAME GOSSELIN il
— N'est-il pas tout naturel? balbutia le jeune homme.
— Oui, c'est naturel en. effet, c'est le piège banal ; mais
j'espérais avoir fait de vous un caractère sérieux, intré-
pide... Je vous avais donné 5. la science, et vous la tra-
hissez !
— Non, monsieur, je lui donne un but
— Un but! interrompit M. Pleumeur avec un rire
cruel, à quoi bon un but? Est-ce qu'il y a des buts dans
ce monde? Il y a des bornes, pour s'y heurter, pour tré-
bucher, des sables pour vous enliser; des joies d'une
minute, pour engendrer des douleurs de toute la vie.
— Je ne tiens pas au bonheur ; mais je tiens à aimer,
à être aimé.
— Enfant! — reprit le professeur entraîné à parler plus
abondamment que d'habitudo, — en dehors des sciences
positives, il n'y a pas d'abri solide pour la réflexion, pas
de point d'appui pour la volonté. Quand je résous un pro-
blème, j'atteins un résultat certain qui satisfait et pénètre
ma raison tout entière. Il n'y a ni caprices, ni mensonges,
ni accidents, ni crimes... dans la science. Pourquoi la
renier?
— Je ne la renie pas; repartit fermement Georges
Gosselin. Je veux la couronner.
— «Poète! murmura M. Pleumeur.
— Soit, je suis poêle. Vous ne croyez donc pas à la
poésie?
— J'y crois puisque j'en ai peur. J'y crois comme au
mensonge.
— Ainsi, vous me refusez un conseil?
— Ne me demandez pas un conseil, car je vous le don-
nerais brutal, et je ne veux pas vous désespérer.
— Je croyais, poursuivit le jeune ingénieur découragé,
\.
10 MADAME GOSSELIN
que vous auriez consenti à parler à M. Mauroy, à M. Ker-
nuz et à ma mère.
— Non, non, M. Mauroy ne m'écouterait guère;
M. Kernuz, votre hôte, ne m'écouterait pas. M. Mauroy a
trop d'orgueil, M. Kernuz a trop d'argent.
— Ma mère vous aiderait peut-être.
— Votre mère semble partager les préventions de maître
Kernuz. Je la salue sans qu'elle me regarde... je ne veux
pas parler à votre mère.
M. Pleumeur avait dit cela d'un ton si net et si glacial
que Georges tressaillit et comprit l'inutilité d'insister.
— Alors, je m'adresserai seul à M. Kernuz, — reprit-il
en soupirant, — c'est un vieil ami de mon père. Depuis
cinq ans M. Kern u nous a obligés à venir habiter chez
lui; il pourvoit à tout le bien-être de ma mère... ce qu'il
fait en souvenir de mon père, il peut l'augmenter pour
l'honneur de notre nom... Qu'il facilite mon association
avec M. Mauroy, et je le rembourserai de sa commandite,
à force de travail.
— Dites-lui cela !
— Je vais le lui dire ce soir même. Après tout M. Ker-
nuz est un honnête homme, très-juste malgré ses bruta-
lités, très-bon sous des apparences bourrues. Je lui par-
lerai... mais s'il me refuse...
— Que ferez-vous ?
— Je n'en sais rien. Je serai bien désespéré.
— Enfant! comme vous parlez du désespoir! il n'est pas
si facile à atteindre.
La conversation se continua quelque temps ainsi, froide,
ironique par échappées, de la part de M. Pleumeur, in-
quiète dans son enthousiasme naïf, de la part de Georges
Gosselin.
MADAME GOSSELIN il
Quand celui-ci se disposa à partir, M. Pleumeur se leva
lentement de son vieux fauteuil de paille et dit avec au-
torité :
— Je vous verrai demain.
— Oui, monsieur, répondit le jeune homme avec
respect.
Malgré sa vénération pour son maître, Georges avait
besoin de respirer au dehors, dans la fraîcheur du soir, un
air plus doux que celui de cette salle d'étude maussade et
presque sinistre.
Le professeur qui l'avait accompagné jusqu'à la porte
de la maison le regarda s'éloigner d'un regard pensif. On
eût dit qu'il mesurait et qu'il comptait les pas que
faisait sur la route, le long de la rivière, ce beau jeune
homme dont il avait si peu encouragé les rêves et l'am-
bition.
Quand Georges disparut à un tournant du chemin,
M. Pleumeur se recula dans l'ombre noire de la salle,
joignit les mains avec force, en faisant craquer les join-
t'i es, et jeta de loin dans la poussière de la route que le
soleil empourprait, un sourire qui s'échappa de sa bouche
comme une lumière :
— Va! sois tranquille ! murmura-t-il, tu seras heureux,
toi! Pauvre enfant! il croyait m'apprendre son secret... je
l'avais deviné. Elle est jolie, cette petite Berthe Mauroy.
Elle est jolie comme il est beau! Ce sera un couple glo-
rieux, et qu'on regardera passer avec envie. Viendront-ils
me voir quand ils auront tant de raisons d'égoïsme et
d'ingratitude?
M. Pleumeur se reculait toujours et s'enfonçait dans la
salle, comme s'il eût craint que le jour extérieur ne le
surprît sous son masque de marbre. Il heurta la table, y
12 MADAME GOSSELIN
posa la main, rencontra le livre qu'il lisait quand il avait
été interrompu par la visite de Georges, et le fermant
brusquement :
— Il a raison, dit-il avec colère... à quoi bon étudier si
l'on n'a pas un rêve, une espérance à faire fleurir sur une
réalité maussade? La science sans but, c'est bon pour moi,
forçat du travail, galérien de l'ennui. Eh bien! je veux
faire une débauche ce soir... je ne travaillerai plus. Je
veux aller respirer l'air... qu'il a traversé.
Sortant de sa petite maison avec un pas de bête fauve
qui quitte sa tanière, M. Pleumeur s'avança dans le
chemin qu'avait pris Georges Gosselin pour retourner
chez sa mère.
II
LE CAPITAINE KERNUZ
Georges Gosselin était le fils d'un capitaine au long cours,
absent depuis sept ans, dont on n'avait pas de nouvelles
depuis plus de deux ans. Était-il mort? naufragé? ou bien
fournissait-il par cette longue absence et par ce trop long
silence une nouvelle preuve du peu de place que tenaient
sa femme et son fils dans son coeur de marin?
Pourtant, il ne semblait pas que ce loup de mer fût in-
sensible. Le capitaine Kernuz, un de ses amis, l'avait ren-
contré cinq ans auparavant, dans le port de Saigon. Kernuz
se disposait alors à repartir pour l'Europe avec une riche
cargaison. Il achevait son dernier voyage. Las de faire le
tour du monde, ayant réussi dans toutes sortes d'expédi-
tions qu'il ne racontait que sommairement, excellent né-
gociant, au besoin corsaire intrépide, mais ayant gardé,
sinon l'amour du port natal, au moins la nostalgie de la
gloire lorientaise, le capitaine Kernuz était impatient d'aller
s'installer dans une belle maison qu'il avait choisie à Keran-
trech ; et il rêvait de restaurer pour lui seul le vieux blason
des marins de la Compagnie des Indes de Lorient, le globe
H MADAME GOSSELIN
d'azur chargé d'une fleur de lis d'or, avec cette devise : Flo-
rebo quocumque ferar!
Kernuz, gros homme, fort en couleur,humain, généreux,
vantard, avait vivement pressé le capitaine Gosselin d'appa-
reiller pour le retour en même temps que lui.
— J'ai trop gagné pour moi tout seul, lui disait-il ; viens
vivre avec moi ; je suis trop vieux pour me marier, trop
peu naïf pour avoir l'ambition d'être père ; viens et appor-
te-moi ta famille. Je serai l'oncle de ton fils, le beau-frère
de ta femme, et ton vieux camarade !
Le capitaine Gosselin avait refusé, doucement d'abord,
puis énergiquement ensuite. Il n'était pas fatigué ; il vou-
lait faire encore quelques voyages; il avait souri à la vision
du globe d'or et d'azur ; s'était avoué sans ambition et
avait nettement affirmé ses intentions de prolonger son
exil.
Quand Kernuz lui demanda ses commissions pour la
France :
— Je n'en ai point à te donner, avait répondu Gosse-
lin.
— Comment? pas même pour ton fils?
— Tu diras à mon fils de continuer à être un homme
utile.
— Que dirai-je à ta femme?
— Ce que tu voudras.
Le capitaine Gosselin n'ajouta pas un mot ; et le capitaine
Kernuz, soupçonnant une mélancolie incurable, n'avait
pas insisté ; mais il avait quitté le port de Saigon avec un
serment qu'il tint sans broncher.
Le lendemain de son débarquement à Lorient, il était
entré chez madame Gosselin et lui avait dit:
— J'ai vu votre mari; il se porte bien, et il vous si-
MADAME GOSSELIN \l>
gnifie d'avoir à vous installer chez moi,jusqu'à son retour.
Madame Gosselin n'avait pas fait d'objection. Elle avait
quitté la petite maison qu'elle occupait depuis dix ans en-
viron, depuis son arrivée à Lorient, car elle avait habité
Nantes dans les premières années de son mariage ; et elle
était allée à Kerantrech.
Georges Gosselin avait demandé plus d'explications.
Le capitaine Kernuz lui avait répondu, en invoquant la
volonté paternelle ; puis, il avait prétendu acquitter de plus
une vieille dette envers son camarade Gosselin, dont il était
l'obligé et dont il avait été plus d'une fois l'associé.
Georges, tout excellent mathématicien qu'il était, cédait
aux raisons sentimentales, aussi facilement qu'aux démons-
trations algébriques. I) crut le capitaine Kernuz ; il accepta
l'hospitalité confortable du vieil ami de son père ; et les
choses duraient ainsi, depuis plusieurs années, quand com-
mence notre histoire.
Kernuz avait obéi à un mouvement de générosité su-
perstitieuse.
Le regard terne,découragé du capitaine Gosselin, quand
il avait été question des beaux projets d'installation à Ke-
rantrech, lui avait laissé dans le coeur une sorte de remords.
Il pensait peut-être attirer plus vite son vieux camarade
en installant d'abord sa f?mille.
Ajoutons, pour faire sa part à l'égoïsme, que la vanité
du capitaine enrichi se satisfaisait de ce bienfait peu gê-
nant.
Madame Gosselin ne tenait pas de place et ne faisait pas
de bruit. Son fils était un garçon charmant, instruit, qui
ménageait l'ignorance du capitaine Kernuz, et chatouillait
toujours fort agréablement sa science. On pouvait causer
avec lui, sans être humilié par une contradiction trop pé-
Hi MADAME GOSSELIN
dante ou par une soumission trop servile. On discutait
matin et soir sur les vieilles coquilles de noix qui servaient
aux grands marins de la Compagnie des Indes bretonnes,
et sur les navires blindés des petits marins de nos jours.
Georges ne se fâchait jamais, et Kernuz avait la facilité de
se fâcher, tout juste autant que cela lui était nécessaire
pour le travail de la digestion.
Tout était donc pour le mieux, et le capitaine ne regret-
tait rien.
Ce n'était pas faute, pourtant, de recevoir, de temps
en temps, sous forme de soupirs, de clignements d'yeux,
des reproches, des remontrances, des conseils de son ma-
telot, Pornic, espèce de domestique amphibie, bon sur terre
et sur mer, que le capitaine Kernuz gardait depuis trente
ans, et qui avait gagné dans ses voyages incessants une hu-
meur âpre comme l'eau de la mer, et houleuse comme
elle.
Pornic haïssait d'instinct tout ce qui, par hasard, ou par
volonté, s'interposait entre son maître et lui. On eût pu
dire qu'il haïssait jusqu'aux habits corrects que M. Kernuz
portait maintenant ; parce qu'ils lui cachaient la poitrine
velue qu'il s'était habitué à considérer comme le coeur
visible du capitaine.
Pornic avait mâché autant de jurons, chiqué autant
d'imprécations, fumé autant de colère que peut en suppor-
ter un tempérament de matelot, quand il avait vu s'installer
à la villa Kernuz madame Gosselin et son fils.
Georges le désarma, au bout de quelques jours, par son
air ouvert, qui ouvrait les coeurs ; et puis l'enfant travaillait
à la construction des navires; il en avait des modèles dans
sa chambre; il avait promis à Pornic un dessin de ra Belle
Cléopntre; il était presque du métier. Mais la grande, Ion-
MADAME GOSSELIN 17
gucctpâle madame Gosselin lui étaittoujoursantipathique ;
et à cause de la mère, il avait presque des remords de ne
pas détester le fils, tant il avait peur de cette dévote silen-
cieuse et impassible.
— Le capitaine a embarqué un fantôme, disait-il sou-
vent à demi-voix, en regardant madame Gosselin dans
une glace, cela nous portera malheur!
Kernuz entendait ces « parte qui étaient pour lui ; sou-
riait et haussait les épaules. Quand Pornic s'y prenait d'au-
tre façon, essayant d'exploiter le peu de sympathie qu'il
sentait entre son maître et madame Gosselin, il était brus-
quement interrompu par le capitaine qui lui disait :
— C'est la femme de Gosselin ! c'est le fils de Gosselin !..
ce n'est pas ma femme! ce n'est pas mon fils! Je ne suis
pas forcé de les aimer : mais je suis forcé de ma tenir pa-
role.
Le capitaine Kernuz, toutes ses breloques au soleil, le
front abrité d'un large chapeau de paille, étendu dans un
fauteuil rustique de son jardin, fum it béatement sa pipe,
«avec la volupté discrète que les Hollandais nous ont en-
seignée, quand Georges ouvrit la grille et vint droit à lui.
En remarquant l'animation du jeune ingénieur, la vague
anxiété qui dilatait et resserrait tour à tour sa physionomie,
le capitaine lui dit d'un air moqueur :
— Est-ce que la Belle Clvopàtre se trouverait mal, par
hasard, et rendrait l'âme avant d'avoir lâté de la mer?
Depuis plusieurs mois, la construction de la fameuse
goélette et l'application du système à double quille étaient
le sujet de discussions incessantes et d'implacables mo-
queries. Georges s'amusait de ces attaques ; il voulut en
profiter, comme d'une précaution oratoire pour se rendre
favorable son auditeur.
18 MADAME GOSSELIN
— Non, capitaine, dit-il alertement, la Cléopâtre se
porte à merveille et elle attend vos aspics.
— C'est égal! reprit le capitaine, de mon temps, il n'y
avait que les tout petits enfants pour croire qu'il fût néces-
saire de donner deux jambes aux bateaux afin de les faire
marcher sur l'eau !
11 rit de sa plaisanterie, comme il en avait ri souvent
déjà; et Georges, dont le coeur battait bien fort, se mit à
rire aussi, par complaisance diplomatique.
— Alors, si la Belle Cléopâtre n'est pas comme la belle
Bourbonnaise ; si elle ne bâille pas, depuis le temps qu'elle
est à sa toilette, pourquoi, vous, avez-vous l'air d'un
homme qui vient crier au secours?
Georges pâlit un peu et repartit avec la même gaîté
courageuse :
— C estque, moi, je suis menacé personnellement, capi-
taine, d'une avarie qui peut me faire sombrer.
- Vous! que vous arrive-t-il? que venez-vous me de-
mander?
Georges intimidé, par la vivacité de l'accent et la pré-
cision de la remarque n'osait continuer.
M. Kernuz voulut le mettre à son aise; il se mit à
chercher du tabac, pour préparer un nouveau chargement
de sa pipe.
— Je parie, dit-il d'un ton bonhomme, qu'il s'agit de
dettes de café.
— Je ne vais pas au café, capitaine.
— C'est juste; alors de quelles dettes?..
— Je n'ai pas de dettes, capitaine, dit George» un peu
fièrement, en interrompant presque M. Kernuz.
— Alors, je ne vois pas à quoi je puis vous être bon, car
je n'ai d'étoupes que pour des avaries de cette nature.
MADAME GOSSELIN 19
Georges pâlit tout à fait. Il ressentit un embarras dif-
férent de celui qu'il avait éprouvé en présence de M. Pleu-
meur, mais un embarras aussi grand.
Il voulut cependant agir en homme brave, à l'égard de
celui qu'il estimait comme un brave homme. S'appuyant
au dossier du fauteuil de M. Kernuz, croyant parler avec
plus d'autorité parce qu'il parlait de haut au fumeur à
demi couché, il exposa l'affaire de l'association, comme il
l'avait exposée déjà à son maître, en s'arrêtant juste au
point précis où l'intérêt de son coeur se mêlait à l'intérêt
de son ambition.
M. Kernuz avait froncé le sourcil et fait la grimace aux
premiers mots; il avait, par des succions précipitées, ac-
tivé le feu de sa pipe, pour attiser sa mauvaise humeur ;
puis, par réflexion sans doute, il avait écouté bientôt en
souriant ; elles bouffées étaient redevenues lentes, majes-
tueuses, s envolant bleues dans l'air bleu, comme le globe
d'azur des vieux marins de Lorient.
Quand Georges eut fini, M. Kernuz retira la pipe de sa
bouche, en secoua la cendre, se redressa, et amena devant
lui par un geste le jeune ingénieur qui lui avait parlé der-
rière la tête.
— Voilà une ouverture, mon jeune ami, qui a commencé
par me déplaire diantrement, dit-il..., mais j'aurais eu
tort de vous empêcher de parler. Quand on fait ce que
j'ai fait, il faut en accepter les conséquences. Vous avez
besoin d'une commandite. Il est tout simple que vous vous
adressiez au capitaine Kernuz qui est riche, qui laisse voir
ses écus, et qui vous prouve que le nom de votre père est
un talisman infaillible avec lui.
Georges fit un mouvement pour protester, mais se con-
tint et se mordit la lèvre.
20 MADAME GOSSELIN
— J'aurais été bien sot, continua le capitaine, de m'of-
fusquer d'une prétention que j'ai encouragée. Mais...
— Vous me refusez, n'est-ce pas? demanda impétueuse-
ment Georges Gosselin. Excusez-moi, monsieur Kernuz,
j'ai cru nous faire honneur à tous les deux, en vous
parlant, non pas'au nom de mon père, mais comme j'aurais
parlé à mon père.
— Je ne refuse pas, sacrebleu! s'écria le capitaine, pas
plus que je n'accepte ! J'ajourne.
— C'est que le temps presse!..
— Le temps ne presse que les vieux; il vous attendra,
mon ami. L'armateur de Bordeaux n'est pas plus fou que
moi. Soyez certain d'abord qu'il veut voir le lancement
de votre joujou. Entre nous, j'ai peur que vous ne soyez
la dupe de votre patron; que M. Mauroy ne se soit ruiné
ou entamé fortement, au service de là Belle Clcopùlre; et
si la belle va sous l'eau, le constructeur veut surnager.
— Oh ! capitaine î
— Quand on a fait le commerce avec les Cafres, on en
sait assez pour se défier des blancs. Nous verrons; nous
verrons. Vous inventez maintenant des machines pour la
mer, sans demander son avis à la mer. Vous arrangez sur
le papier des raisons déterminantes dont la mer doit se
contenter ; et quand vous avez prouvé par A plus B qu'une
mécanique, un tire-bouchons placé entre deux quilles,
doit empocher vos bâtiments de chavirer, tous les marins
du monde, tous ceux qui ont vu, par un gros temps, les
plus gros navires rouler, se tordre comme un copeau
devant un souffle de vieille femme, vous jureraient que la
Belle Clèopàtre valsera comme une bobine, à la moindre
invitation à la valse de la part de l'Océan, que vous ne vous
rendriez pasl Nous autres, nous étions des entêtés devant
MADAME G0SSEL1N 21
l'inconnu, devant la mort; vous, vous êtes des obstinés
devant votre science, qui vous dément à toute minute. Au
fond, la mer garde son dernier mot. Quand elle aura dit
le sien sur la Belle Cléopâtre, je dirai le mien sur le projet
de M. Mauroy.
— Je crois, monsieur Kernuz que toutes nos précau-
tions sont prises contre les dangers ordinaires, et que la
Belle Cléopâtre doit faire honneur au chantier. Mais en
augmentant nos forces contre la mer, nous ne pouvons
pas empocher la mer de garder des imprévus redou-
tables. L'homme ne mériterait pas sa gloire, si elle le
garantissait trop. N'ayez pas peur, monsieur Kernuz î dans
tous les projets, dans tous les chefs-d'oeuvre humains, il
reste toujours des chances contre le génie.
— Vous êtes fièrement modeste, mon ami Georges.
— Je n'ai ni fierté à cacher ni modestie à laisser voir,
répliqua Georges. J'ai travaillé de mon mieux, et comme
c'était mon devoir, à une idée qui est à la disposition de
tout le monde. M. Pleumeur m'a aidé. S'il y a du génie
dans l'affaire, c'est lui qui l'y a mis.
Au nom de M. Pleumeur, M. Kernuz avait de nouveau
froncé les sourcils.
— Est-ce ce monsieur qui vous a conseillé la démarche
que vous faites maintenant ?
— M. Pleumeur n'a pas besoin de me recommander
l'estime et la reconnaissance que je ressens pour
vous.
— Je ne l'aime pas, moi, ce teneur de livres, continua
le marin. Vous vantez toujours son talent. Pourquoi n'en
a-t-il jamais tiré parti pour son propre compte? Il vit
comme un misérable.
— Dites comme un philosophe ! monsieur Kernuz.
22 MADAME G0SSEL1N
— Le beau mérite d'être philosophe, quand on n'a pas le
sou!
— C'est toujours un beau mérite, monsieur, reprit
Georges avec soumission, mais avec fermeté, de garder
dans la pauvreté l'esprit de justice envers les riches, et de
ne pas s'irriter d'être vaincu, quand on se sent supérieur
à ses vainqueurs !
—Avec quel enthousiasme vous parlez de M. Pleumeur!
— C'est que j'en parle avec conviction.
— Je ne vous blâme pas, morbleu! aimez vos amis, c'est
encore la meilleure façon de vous en faire aimer... Je ne
connais que celle-là, moi. Savez-vous, pour en revenir à
votre idée, que je vous trouve l'ambition bien sédentaire?
— A moi.
— Oui, vous êtes impatient de vivre, comme un bour-
geois tranquille, établi, çui ne craint pas d'être curieux
plus tard... A votre âge, moi, j'avais déjà failli être mangé
trois fois et mourir de faim deux fois... Je croyais que vous
alliez me demander de quoi voyager, de quoi aller étudier
les chantiers de constructions en Angleterre, en Amérique...
Mais non ! le goût du tour du monde se passe... Ah ! les
jeunes gens sont devenus bien raisonnables !
Georges rougit.
— Je suis moins raisonnable que vous ne le supposez,
monsieur Kernuz, dit-il avec émotion en relevant la tète,
et avec un beau sourire d'enfant qui eût attendri une âme
paternelle.
— En vérité ! contez-moi vos folies, mon garçon.
L'air engageant de M. Kernuz n'engageait guère. Le
marin qui ne voulait conclure ni par un refus brutal, ni
par une promesse positive, s'amusait de l'embarras de
Georges. Mais Georges était naïf comme un héros.
MADAME GOSSELIN ï.\
11 osa donc avouer simplement son grand amour, ju-
rant bien àM. Kernuz que si M. Mauroy n'avait pas parlé
du fils de l'armateur de Bordeaux, jamais, lui, n'aurait
songé à se faire un titre du sentiment profond auquel il
avait voué sa vie.
— Ainsi, ce n'est pas tout à fait une commandite? de-
manda avec raillerie M. Kernuz ; c'est une dot que vous
voulez ?
— Vous donnerez le nom qui vous conviendra à cette
part d'association. Mais je vous jure, monsieur, par mon
père qui est votre ami, que vous n'aurez jamais servi des
intentions meilleures, ni obligé un coeur plus reconnais-
sant.
L'accent de ces paroles toucha le capitaine. Sous les
broussailles grises de ses gros sourcils, il arrêta un instant
son regard et le pointa sur Georges Gosselin. La chaude
brise qui passait entre eux lui rappela tout à coup les
adieux de Saigon, le capitaine Gosselin, la mélancolie avec
laquelle le père de Georges avait répondu, quand Kernuz
lui avait demandé des commissions pour sa femme et pour
son fils.
Si peu sentimental qu'il fût par éducation et par tem-
pérament, Kernuz, comme tous les gens qui ont connu
les longues solitudes, et passé de longs jours, de longues
nuits, entre l'infini du ciel et l'inconnu de la mer, Kernuz
avait des visions faciles et tendres.
— Mon enfant, dit-il en changeant de ton, en devenant
tout à fait sérieux, si votre père était là, il vous répondrait
peut-être que vous êtes bien jeune pour songer au mé-
nage ; que vous n'avez pas encore assez fatigué votre jeu-
nesse pour vous reposer, et que les rêves de repos conçus
trop vite nous condamnent plus tard à aimer les courses
24 MADAME GOSSELIN
sans fin... à moins qu'on ne se lasse, un beau jour, de
fuir et qu'on ne s'arrête... n'importe où !
— Je ne crois pas, reprit Georges, que mon père, s'il
pouvait m'entendre, me désapprouvât. Pauvre père ! il y a
bien longtemps qu'il est parti ; mais je me souviens de son
adieu : — Enfant, tâche de devenir un homme! m'a-t-il
dit, les larmes aux yeux. Je lui obéis, monsieur, en récla-
mant tous les devoirs d'un honnête homme.
— C'est possible, repartit M. Kernuzfrappé de cet adieu
du capitaine Gosselin à son fils, qui ressemblait si fort à la
commission donnée à lui-même, mais fort gêné des im-
pressions multiples que ces souvenirs lui suggéraient.
C'est possible. Il y a bien des choses que j'ignore ; et comme
je ne suis pas votre père, je n'ai pas les prévisions aussi
nettes que les donne l'instinct paternel. Parlez à votre
mère. Elle vous dira son avis sur cette question-là. Nous
reparlerons du reste, quand j'aurai vu la Belle Cléopâtre
faire, sans trébucher, la révérence à l'île Saint-Michel.
Jusque-là, mon enfant, ne nous mettons pas réciproque-
ment de mauvaise humeur.
Georges eût bien voulu insister ; mais le capitaine s'é-
tait levé et se disposait à faire le grand tour de son
jardin, en rallumant de nouveau sa pipe qu'il portait d'un
air triomphal ; comme pour défendre qu'on osât désor-
mais interrompre l'oeuvre délicate et profonde de consu-
mer sans hâte, sans interruption, sans renforcer ou amincir
la fumée, cette provision du tabac spécial rapporté par
lui, et qu'il avait tant de plaisir à fumer seul, avec lui,
chez lui, pour lui.
Georges ne se considérait pas comme battu. A tout
prendre, M. Kernuz ne l'avait pas découragé. Le capi-
taine attendait surtout le lancement de la Belle Cléopâtre.
MADAME GOSSELIN 2;i
Le jeune ingénieur, si certain qu'il fût du succès de la
goëlette, si fier qu'il se sentît d'avoir contribué à l'appli-
cation décisive d'un système qui ferait plus tard une révo-
lution dans les constructions navales, Georges, par une
contradiction touchante infligée par la jeunesse, par la
naïveté de son sentiment à son amour-propre de savant,
était offusqué et froissé qu'on tînt moins de compte de ses
projets d'amour que de ses projets d'association, et du de-
voir, c'est-à-dire du bonheur, qui lui paraissait sublime,
que de l'affaire qui ne serait qu'avantageuse.
Il quitta le capitaine pour aller embrasser madame
Gosselin ; et dans l'escalier qui conduisait à la chambre
de sa mère, il se disait :
— M. Pleumeur et M. Kernuz sont deux hommes pra-
tiques. L'un comprend la vie usuelle, l'autre la vie intel-
lectuelle et supérieure. Pourquoi se fait-il que ces deux
hommes, divisés sur tant de choses, ne tombent d'accord
que pour blâmer et refréner en moi le sentiment le plus
pur, le plus grand que le coeur humain puisse contenir?
La fortune de M. Kernuz, la science de M. Pleumeur ne
sont que deux leviers séparés ; s'ils me les prêtent, je
puis remuer un peu de la terre, de la pierre sur laquelle
je marche. Mais je sens bien, quoi qu'ils disent, que, si on
m'écoutait, avec mon amour, je mettrais des ailes à la
matière et je soulèverais un monde !
C'est ainsi que la poésie, qui ne perd jamais ses droits
sous le ciel, peut fleurir, par un soir d'été, dans une âme
de jeune savant, qui croit avoir appris assez de mathéma-
tiques pour n'être pas poète, mais qui n'a pas désappris
de sentir battre son coeur.
111
MADAME GOSSELIN
Madame Gosselin restait confinée dans sa chambre pen-
dant une grande partie de la journée, quand elle n'était
pas à l'église. Elle tricotait beaucoup, lisait un peu dans
les formulaires de prières, entrecoupait ses lectures et ses
tricots par des dizaines de chapelet qui étaient ses récréa-
tions et ses assomptions.
En marmottant machinalement les oraisons nécessaires,
en faisant glisser le chapelet entre ses doigts, en donnant
de temps en temps des baisers discrets, mais réguliers, à
certains grains spéciaux, madame Gosselin plongeait les
yeux dans un monde céleste ou intérieur, qui s'ouvrait
pour elle seule et dans lequel le monde réel disparais-
sait.
Jamais on ne la surprenait pendant, ces moments de vé-
ritable ferveur. Elle avait bien soin de tirer le verrou de
sa chambre, avant de dire son chapelet. Elle avait la pu-
deur de ses extases.
Le mot pudeur n'est pas trop fort, car il y avait comme
un écartement de voile, comme une dénudation partielle
MADAME GOSSELIN 2?
de l'âme ; et dans ces moments-là elle devenait ou elle
redevenait belle.
Ses yeux prenaient une lueur étrange. Sa bouche mince,
correcte, mais froide d'ordinaire, palpitait sous un souffle,
qui échauflait en passant la faïence de ses joues.
L'intensité d'un désir surhumain s'épanouissait sur
toute cette physionomie mystérieuse et trahissait la pas-
sion persistante sous la discipline d'une vie quasi cénobi-
tique.
Madame Gosselin était grande, paraissait maigre, parce
que ses formes délicates flottaient dans un vêlemeut main-
tenu large, par imitation sans doute des vêtements de re-
ligieuse ; elle semblait avoir dépassé la cinquantaine,
quand on était la dupe des bandeaux aplatis sur les tem-
pes, du bonnet à longue barbe, ressemblant au bonnet
des veuves anglaises, et quand on ne se rendait pas compte
de l'absence de rides sur ce visage blanc émaillé par une in-
différence souriante.
En réalité madame Gosselin n'avait que quarante-cinq
ans.
Mariée de bonne heure à un capitaine au long cours,
abandonnée de bonne heure par lui, réduite à la solitude
avec un enfant, elle avait, par dévotion, par raison ou par
devoir, enfermé son existence dans un rhythme lent, dans
des habitudes monotones, sans qu'elle fût jamais parvenue,
ou sans qu'elle eût voulu parvenir à Nantes, à Lorient, à
Kerantrech, à se faire suffisamment vénérer pour sa par-
faite dévotion, à se faire aimer pour sa parfaite douceur.
Elle était insignifiante aux yeux vulgaires. Un observa-
teur s'était-il jamais arrêté devant elle, quand elle passait
les mains unies sous la poitrine, marchant droit et droite,
les yeux à dix pas, ne regardant personne, saluant par un
28 MADAME GOSSELIN
balancement inconscient, plutôt que par volonté, sou-
riant faiblement, comme on sourit par effort, par politesse
ou par douleur.
S'était-on jamais donné la peine d'étudier cette conte-
nance irréprochable ? d'égratigner de la pointe d'un re-
gard plus perçant ce vernis fait avec l'ennui, et exhalant
l'ennui.
Ce qu'il était facile de reconnaître au premier abord,
c'était l'absence de bonté active dans cette douceur pas-
sive ; ce que l'on pouvait soupçonner facilement, c'était le
ressort au repos d'une volonté forte dans cette existence
systématisée.
M. Pleumeur, qui ne parlait jamais à madame Gosselin,
avait-il été cet observateur discret? S'il avait surpris la
lueur cachée, il ne l'avait révélée à personne , et l'on eût
dit que cet homme de marbre avait peur de heurter
cette femme de faïence, tant il était cérémonieux et froid
avec elle.
Nous connaissons l'opinion de Pornic. M. Kernuz ré-
servait la sienne. Plusieurs fois il avait été tenté de se
mettre en colère et d'ébrécher un peu, par la brutalité de
ses secousses, cette femme sans fêlure ; mais dès qu'il
essayait de la rudoyer, elle avait une façon si candide et
ai sûre d'elle-même, si surprise et si ingénument hau-
taine, de le regarder, de lui demander compte de son
abus de l'hospitalité, qu'il reculait tout confus, et devenait
aimable réellement, dans la peur de paraître bourru.
On ne savait pas si madame Gosselin avait de l'esprit
et si elle observait quand elle regardait. Elle ne disait
jamais un mot qu'on pût relever, apprécier, goûter ; on
pouvait la croire sotte de naissance ou abêtie par la béa-
titude. Elle comprenait tout cependant. Quand Georges
MADAME GOSSELIN :'!>
lui racontait ses travaux, ses projets, elle écoutait avec
une attention qui n'était point feinte et lui répondait
quelquefois avec un discernement qui n'était pas un pur
effet du hasard.
Les rapports entre la mère et le fils étaient doux, sans
effusion. Quand il arrivait à Georges, heureux d'un succès,
ou inquiet d'une difficulté, de vouloir embrasser sa mère
avec plus de tendresse que d'habitude, pour lui demander
des forces, elle le repoussait, comme si sa pudeur de bé-
guine eût dû souffrir de l'ardeur même du sentiment
filial.
Telle était la femme que Pornic le matelot appelait un
fantôme, que le capitaine Kernuz ne savait comment nom-
mer, et qui, sans dédain, sans égards, sans attention ou
sans prévention, indifférente, sollicitant l'indifférence,
mêlait à la vie des autres le somnambulisme de sa vie par-
ticulière.
Georges surprit sa mère à la fin d'un long tricot et au
moment, sans doute, où elle allait s'enfermer, pour se
verser l'opium de ses petites extases du chapelet.
— Comme tu rentres de bonne heure? lui dit-elle.
Georges déposa un baiser sur le front de madame Gos-
selin et s'asseyant familièrement devant elle :
— Ma mère, lui demanda-t-il brusquement, est-ce que
j'ai tort d'aimer mademoiselle Berthe Mauroy et de vou-
loir l'épouser ?
Madame Gosselin, très-surprise de la demande et du ton
de la demande, tressaillit et commença le mouvement de
se lever. La main de son fils, en se posant sur la sienne,
la retint et la contint. Elle regarda Georges avec un com-
mencement d'inquiétude :
— Comment? tu aimes la fille de ton patron?
2-
30 MADAME GOSSELIN
— Oui ma mère, répondit simplement le jeune homme.
— Tu es bien sûr de l'aimer?
— Certes, reprit Georges en s'exaltant, je mourrais, si
je devais craindre de n'en être point aimé, et jeme tuerais
si elle devait en aimer un autre.
Quelque chose de lumineux effleura les joues de ma-
dame Gosselin et s'évapora sur ses lèvres, un sourire, un
acquiescement, une alarme. Elle gardait le silence.
— Vous ne me répondez pas? reprit Georges.
— Pourquoi me^parler décela? m'as-tu consultée avant
d'aimer?
— Je ne savais pas moi-même que cette habitude de
voir mademoiselle Berthe deviendrait un charme, un en-
traînement, une possession de tout mon être. Sur quoi
vous aurais-je consultée? Je ne me suis pas consulté moi-
même... j'ai aimé, sans me douter que j'aimais. Je crois,
ma mère, que c'est la bonne façon.
Une pâleur, troublée par des oscillations de lumière,
comme un jour blafard qu'agitent des flambeaux qu'on a
oublié d'éteindre, se répandit, pendant une seconde, sur le
visage de madame Gosselin.
— Il n'y a pas de bonne façon d'aimer, dit-elle d'une
voix basse et sévère.
— Vous parlez comme M. Pleumeur! repartit Georges
avec un mouvement d'épaules. Je ne trouverai donc per-
sonne qui me comprenne.
— Ton maître t'a blâmé?
— Oui, et M. Kernuz a failli se moquer de moi.
— Ils ont eu raison l'un et l'autre.
— Non, ma mère, parce qu'ils n'ont rien changé à mes
idées et qu'ils m'ont fait douter des leurs.
MADAME GOSSELIN 31
— Faut-il que je t'approuve pour que tu me gardes ta
confiance ?
— Je vous défie bien de me donner tort.
— Cependant...
— Et M. Kernuz a bien fait de rn'adresser à vous.
— Ah! il t'envoie!..
Madame Gosselin avait ouvert lentement ses yeux qui
parurent s'agrandir dans l'élonnement et dans un vague
effroi, puis elle ajouta :
— Pourquoi as-tu fait ta confidence à M. Kernuz.
Georges expliqua à sa mère comment la question d'ar-
gent, d'apport social avait été mêlée à la question du coeur.
Madame Gosselin comprit, et hochant doucement la tête :
— M. Kernuz te donnera l'argent.
— Vous le croyez?
— J'en suis sûre, si ton navire réussit.
— Il réussira, ma mère !
— M. Kernuz n'a besoin que de prétextes pour épanouir
sa vanité.
— Ah ! l'excellent homme! quel bonheur!
L'impétueux jeune homme, pressant les mains de sa
mère, essayant d'amener celle-ci, de l'entraîner dans le
tourbillon de sa joie, s'abandonnait avec emportement à
toutes ses espérances.
— Ah ! si vous saviez comme mademoiselle Berthe
Mauroy est bonne, vaillante, jolie !
— Je l'ai aperçue à l'église de Kerantrech, le jour de la
fête; mais, à cause de la solennité, je n'ai pas osé la re-
garder.
— Vous pouviez la regarder, sans manquer à un devoir
de dévotion, surtout à l'église; car on doit y voir mieux
rayonner toutes ses vertus.
32 MADAME GOSSELIN
— Cela est fort bien; mais, sais-tu si elle t'aime?
— Je ne le lui ai pas demandé directement encore ; mais
il me semble que si elle ne devait pas m'aimer, elle pren-
drait plus de précautions pour me parler; car elle doit
bien savoir que chacune de ses paroles me pénètre et
m'entre dans le coeur comme une lumière.
— C'est «ne coquette!
— Oh! non, je jure que non, ma mère!
— Qu'en sais-tu ?
— Mais, je crois que la coquetterie, cela se voit, cela
se sent?..
Une nouvelle lueur effleura les joues et les lèvres de
madame Gosselin.
— Tu es bien jeune, pour te marier!
— Est-ce que je n'ai pas l'âge q«'avait mon père quand
il vous a épousée?
— Précisément, tu es bien jeune !
Un soupir souligna ces paroles. Georges crut que sa
mère faisait simplement allusion aux longues absences du
capitaine Gosselin.
11 reprit :
— Je ne serai pas forcé de quitter ma femme, pendant
des années entières. Mon pauvre père a dû bien souffrir?
— Qui t'a dit qu'il avait souffert? demanda ma-
dame Gosselin d'une voix presque dure, et avec un rape-
tissement des prunelles qui les réduisait à un point et à
une pointe.
—11 est tout simple qu'il ail souffert, puisqu'il vous
aimait, et puisque vous l'aimiez, à travers ces séparations.
— Qui t'a dit cela? M. Kernuz, n'est-ce pas?
— Non.
— En tous cas, tu le vois, reprit madame Gosselin,
MADAME GOSSELIN 33
avec plus d'entêtement que de logique véritable, l'amour
le plus honnête est un supplice.
— Non, ma mère, c'est une épreuve, et je ne la re-
doute pas !
— On dit cela à ton âge!
— Et au vôtre, ma mère, on sert d'exemple pour prou-
ver ce que je dis.
— Moi!
Madame Gosselin recula sa chaise et repoussa avec une
sorte d'ho 'reur la main de son fils.
— N'avez-vous pas été dévouée à mon père comme vous
l'avez été plus tard à ma jeunesse? N'avez-vous pas subi
sans murmurer jamais les déchirements des longues
absences ?
— J'ai bien souffert, en effet, ne put s'empêcher de
dire madame Gosselin, avec un soupir qui fit tressaillir
son fils.
— Mais vous avez dompté toutes les douleurs; la reli-
gion vous a soutenue. Ne cherchez pas, ma mère, à me
décourager d'un bonheur qui me sera plus facile, puisque
je ne me séparerai jamais de ma femme...
— Il se creuse des abîmes qui séparent, même dans le
tête-à-tête! murmura sourdement madame Gosselin,
— Ces abîmes-là, vous voulez parler sans doute de ceux
que les déceptions du monde ou de la science, les cha-
grins, les revers de fortune, ouvrent tout à coup : — ces
jibîmes-là, si on ne peut les empêcher, on les couvre avec
des petits berceaux ; ou bien on y descend fièrement, tous
les deux, la main dans la main, les yeux dans les yeux!
Non, ma mère, ce n'est pas souffrir que de souffrir à deux ;
ce n'est pas être malheureux que d'être frappés ensemble
de la même blessure, au même endroit. Non, si Berthe
34 „ MADAME GOSSELIN
Mauroy devient ma femme, quelle que soit ma destinée,
je la défie de me vaincre! c'est alors que j'agirai avec
toute la plénitude de la raison que m'a donnée mon
maître, avec toute l'effusion de coeur que je tiens de vous,
ma mère !
Pendant que son fils parlait et exhalait avec des secoue-
mentsdetête, pleins d'orgueil naïf et de vaillance ingénue,
tout le feu de son amour, madame Gosselin, qui avait
baissé la tête, était devenue peu à peu si pâle qu'on eût pu
croire qu'elle allait tomber en faiblesse.
— C'est là ton rêve, murmura-t-elle, c'est un rêve.
— Un rêve, dites-vous, le devoir, l'honneur, la confiance,
la foi! Ah! ma mère, vous ne le pensez pas. Vous êtes trop
honnête femme et trop bonne chrétienne pour celai
— Oui, reprit-elle avec une émotion qu'elle cherchait à
maîtriser et qui faisait onduler ses paroles, oui, cela de-
vrait être ainsi. Je le sais bien : mais je sais aussi que ces
belles et pures intentions peuvent être méconnues. Alors,
elles s'aigrissent; elles fermentent; elles donnent des fièvres
terribles dont on ne meurt pas toujours, mais dont on vou-
drait mourir.
Tout en parlant, pour prouver que ces conseils avaient
un sens absolu, général, elle se hasardait à regarder son
fils en face et s'efforçait de lui sourire.
— J'ai besoin que vous m'approuviez, ma mère, dit
Georges avec insistance.
— A quoi bon? dit madame Gosselin. Je n'ai pas de dot
à te donner. Je suis inutile à ton bonheur.
— Vous en aurez votre part!
— Ma part, la voilà ; je me la suis faite : — je ne puis
en changer.
Elle montrait le tricot interrompu et son chapelet.
MADAME GOSSELIN 35
— En attendant le retour de celui qui est absent depuis
trop longtemps, continua Georges avec tristesse, nous vous
referons un foyer, bien à vous ; vous vivrez avec vos enfants,
ma mère.
— M. Kernuz, s'il te donne de l'argent, voudra se réser-
ver le plaisir de vous entendre à toute heure le remercier.
L'aigreur se faisait sentir dans ces lentes paroles.
— Vous êtes injuste pour M. Kernuz, dit Georges en
baissant la voix.
— Injuste! quand je prévois le bien qu'il peut te faire et
qu'il te fera !
— J'ai toujours peur, ma mère, que nous n'ayons pas
assez de reconnaissance pour les bontés de notre hôte.
— Je ne lui ai rien demandé.
— C'est vrai; mais nous avons accepté.
— 11 m'a signifié, de la part de M. Gosselin, d'avoir à
venir ici. J'y suis venue. Je tiens tout juste la place qu'on
m'a assignée je n'en cherche pas d'autre.
Ce n'était plus la femme au passé mystérieux, la mère
troublée par une sollicitude indécise, qui parlait mainte-
nant. Cette double vision était rentrée dans la petite chapelle
de la dévote pour n'en plus sortir ; et la dévote seule, mes-
quine, rancunière, doucereuse mais implacable, serrant
les coudes, tricotant la médisance, reprenait le sang-froid
que la mère et la femme avaient perdu.
Georges ne se méprenait pas à ces symptômes qui lu
étaient familiers. Sans vouloir juger sa mère, attribuant à
la lassitude d'un héroïsme conjugal et maternel qui ne
s'était jamais démenti, ces subites retraites de la bonté de
madame Gosselin, il savait qu'on ne pouvait plus rien obte-
nir d'elle quand elle avait à un trop haut degré l'inquié-
tude de son chapelet.
36 MADAME GOSSELIN
Il la voyait jeter des regards d'envie vers l'instrument de
sa dévotion. Il se leva, se disposa à sortir, mais pour sortir
cette fois en vainqueur :
— Quand vous aurez une fille, ma mère, dit-il d'une voix
sonore qui forçait légèrement sa gaîté, il faudra bien que
vous donniez plus longtemps congé au tricot et au
chapelet.
— Une fille! Je n'en aurai jamais de fille! Mais, si j'ai
une bru, mon fils, j'espère bien qu'elle aimera le travail et
qu'elle aura de la piété.
— Sans doute, ma mère.
— C'est qu'il ne faut pas plaisanter avec certaines choses.
Ce tricot et ce chapelet, tu ne sais pas ce que je leur ai dû
de force et de patience.
Cela était dit d'un ton à la fois timide, suppliant et de
commandement. Madame Gosselin ne voulut plus lutter ni
discuter. Sa volonté était lasse.
Quand Georges eut quitté la chambre, sa mère qui l'avait
suivi jusqu'à la porte, tira le verrou sur lui, revint à sa
chaise; et cette fois, comme le besoin de l'oraison habi-
tuelle était plus grand, elle s'agenouilla, tira son chapelet,
et le récita avec avidité, buvant les mots. Quand elle eut
fini, elle se leva lentement et resta quelques instants im-
mobile, pour s'étudier, pour sentir et observer en elle l'ef-
fet du charme qui ne manquait jamais son but.
Cette fois, il fut lent à opérer. Madame Gosselin avait
des inquiétudes nerveuses qui se trahissaient par le frémis-
sement de ses doigts. Elle fit quelques pas dans la chambre,
et, avec une peur naïve :
— Que deviendrai-je, dit-elle, presque à demi-voix, si
la prière est inutile!
Elle s'arrêta devant sa petite table à ouvrage, sur laquelle
MADAME GOSSELIN 37
le chapelet était posé à côté des aiguilles à tricoter, et le
soulevant :
— Je le ferai bénir de nouveau, murmura-t-elle. S'il
faut aller en pèlerinage, j'irai... M. le curé me dira encore
que je n'ai pas la foi... la foi !
Elle répéta ce mot à plusieurs reprises, en le modelant,
pour ainsi dire , à chaque fois , sous la pression de ses
lèvres.
— La foi! non, je ne l'ai plus. Est-ce qu'on peut la gar-
der, quand on a passé par mes épreuves. L'ai-je jamais
eue?., pourtant il y a vingt-cinq ans, je croyais, ah! oui,
je croyais bien ; je croyais trop, j'avais la foi! l'amour!
Elle rit d'un rire de folle. Madame Gosselin était-elle
exposée à des petits accès de délire dont elle avait con-
science, et qu'elle cachait avec soin?
Elle se posa, en ricanant toujours de ce rire grelottant,
devant la glace, inclinée sur la commode de sa chambre,
et se contemplant :
— Ils me traitent de vieille femme, murmura-t-elle;
moi-même je me suis faite vieille. Mais... je suis jeune, et
si j'étais comme les femmes qui veulent se faire aimer!
Tout en parlant, elle avait ôté son bonnet à longues
barbes ; ses cheveux noirs abondants apparurent dans le
lustre qu'ils avaient gardé. Elle souleva,de ses doigts blancs,
les bandeaux aplatis sur les tempes, les gonfla, dégagea
son front, sourit, et trouva que son sourire était joli ; puis,
encouragée, elle entr'ouvrit le fichu de mousseline, retenu
par une épingle, qui couvrait sa poitrine, se rejetant en
arrière pour se mieux voir, pliant sur elle-même, dans tous
les sens, pour se faire valoir ; elle s'admira et se proclama
belle.
Madame Gosselin ne se trompait pas.
3N MADAME GOSSELIN
Elle était belle, en effet, quand elle se donnait ainsi le
spectacle secret de son vrai visage. Ses yeux avaient
repris de l'éclat. Sa bouche élargie, rougie, était entr'ou-
verte. Madame Gosselin pouvait séduire encore et gardait
le droit de dominer, avec ce rayonnement féminin.
— Si je voulais, continua-t-elle, ce capitaine Kernuz
qui n'ose ni m'aimer ni me haïr ! si je voulais ! si je me
montrais à lui ainsi ! je serais la maîtresse dans cette
maison ; il n'y aurait que ma volonté... et Georges !
La pensée de son fils la troubla. Elle eut un petit fris-
sonnement. Elle rattacha vivement son fichu ; passa à
deux reprises les longs doigts de chacune de ses mains,
refroidis dans l'eau, sur ses bandeaux, pour les aplatir, et
leur rendre leur glacis. Elle remit son bonnet et dit :
— Suis-je folle? Pauvre vieille ! Comme on se moque-
rait de moi ! Je mourrais de honte ! Ah ! oui, je suis
vieille ; pas assez cependant, puisque je n'ai pas atteint le
repos, la paix, l'oubli... l'oubli !
Elle s'arrêta à ce mot, soupira, et, s'approchant de la
fenêtre ouverte, elle s'y accouda pour regarder au loin,
sans voir, pour noyer ses yeux dans les dunes qui bor-
dent le chemin de la rivière le Scorff, du côté de la petite
maison de M. Pleumeur.
IV
BERT11E M A TROT
Le lendemain matin, Georges Gosselin, qui n'avait
guère dormi, partait de bonne heure pour se rendre aux
chantiers de M. Mauroy.
Il avait beaucoup réfléchi, et ne voulait plus penser
qu'au lancement de la Belle Cléopâtre, après avoir reçu de
Berthe Mauroy l'assurance qu'elle ferait des voeux pour
lui.
Si pourtant il s'était trompé ! Cette incessante rail-
lerie de Kernuz ne le touchait pas d'ordinaire. Ce matin-
là, elle lui paraissait formidable.
Il n'est pas rare que les esprits les plus libres, à la veille
d'une grande entreprise, sans devenir superstitieux, re-
doutent une sorte d'influence, un envoûtement mystérieux
de la routine et du préjugé.
Georges, ce matin-là, se prenait à souhaiter que, par
une cause quelconque, M. Kernuz fût absent de Lorient,
quand on mettrait à flot la goélette. 11 redoutait d'en-
tendre le rire moqueur du capitaine, paralysant les efforts,
faisant osciller le navire, ou le maintenant immobile sur
40 MADAME GOSSELIN
ses deux jambes, quand on espérait le voir s'élancer rapi-
dement du fond de la rade.
Ah ! quel beau jour ce serait que celui du triomphe !
Mais quel désastre que celui d'un échec ! Dans le tumulte
de son rêve, Georges ne demandait pas une mer calme,
unie, un ciel radieux. Il se disait que l'expérience serait
plus décisive, si elle avait lieu par une mer houleuse, ta-
quine. On jugerait mieux l'aplomb obtenu par la double
quille ; et si les calculs de la science étaient trompés, si
la goélette n'était qu'alourdie, sans être plus solide, on en
aurait plus tôt fini avec la déception. Georges serait sur le
navire ; et peut-être bien qu'alors le navire s'enfoncerait
en le noyant dans sa honte.
A vingt-quatre ans, quand on a le coeur gonflé d'amour,
un sang riche dans les veines, toutes sortes de projets dans
la tête, qui l'allègent et l'enveloppent comme d'un tour-
billon d'ailes, on envisage, avec un héroïsme gai,son futur
désespoir.
Georges marchait donc, son chapeau à la main, les
cheveux au vent, le long du chemin de la rivière, qui
n'est pas le chemin le plus court pour aller à la ville ;
mais c'était par là que le jeune ingénieur arrivait tou-
jours plus vite, parce qu'il allait d'un pas rapide, et que,
quand il ne s'arrêtait pas chez M. Pleumeur, il ne faisait
aucune rencontre.
M. Pleumeur attendait Georges au passage. Il ne l'ar-
rêta pas ; mais, après lui avoir serré la main, il se mit à
marchera côté de lui, de son pas. Le solitaire avait la
même froideur que la veille, et ce fut sans émotion ap-
parente qu'il demanda :
— ftles*vous content de M. Kernuz ?
MADAME GOSSELIN 41
— Il ne m'a rien refusé ; mais il ne m'a rien accordé.
Il attend.
— Il n'attendra pas longtemps.
— Ètes-vous bien certain de la réussite, monsieur Pleu-
meur?
— J'en suis certain.
— Vous savez combien nous avons cherché, avant d'ar-
river à la dimension choisie... peut-être avions-nous rai-
son de vouloir d'abord les quilles plus légères, prenant
moins d'eau.
— Nous avions tort. Je vous l'ai prouvé !
— Depuis hier, il me vient toutes sortes de doutes.
Croiriez-vous que, cette nuit, en pensant à la Belle Cléo-
pâtre, je me suis imaginé tout à coup que le poids de
l'hélice compromettait à ce point la solidité du navire
qu'au premier choc d'une lame un peu dure le navire
craquerait? C'était de la folie.
M. Pleumeur se contenta de répondre :
— Une autre fois, nous construirons un navire à hélice
\\\e. Nous pourrons comparer.
— Ah! cher maître, je ne sais pas, quand MM. Nor-
mand et Bas lançaient au Havre le premier navire fran-
çais à hélice, s'ils avaient autant de palpitations de coeur
que j'en aurai. Mais je sais bien qu'il me faudra, ce jour-
là, sentir ma main dans la vôtre, et votre courage à côté
de ma présomption !
— Je n'aurai pas de prétexte pour être là.
— Pas de prétexte ! vous, mon maître ? si M. Mauroy
était juste, il inscrirait votre nom à côté du sien...
— Et du vôtre? dit M. Pleumeur, sans mettre d'ironie
dans la réflexion.
42 MADAME GOSSELIN
— A côté du mien. Oui, reprit Georges, M. Mauroy sait
bien ce que nous vous devons.
— Il ne me doit rien, M. Mauroy. Il m'a toujours régu-
lièrement payé. Je n'ai rien à dire.
— Oh ! quand je serai son associé !
— Ah ? vous avez plus de confiance ce matin qu'hier au
soir.
— M. Kernuz ne m'a pas refusé ; ma mère m'a donné
confiance, et, puisque vous m'assurez que nous n'avons
rien à craindre de la goélette...
— Je ne vous blâme pas de vouloir, ni de croire ferme-
ment ce que vous voulez résolument. La volonté absolue
est une force dont on n'a pas encore calculé la portée...
Ayez de la volonté, mon ami ; avec cela, vous ne manque-
rez aucun but.
— Aucun?
— Non, d'autant plus, d'ailleurs, que les buts sont
presque tous posés par nous, souvent à la distance que nous
voulons.
Georges acceptait en souriant cet augure, sans s'arrêter
à l'ironie qui en diminuait la portée.
Il se sentait tant d'amour et tant de volonté d'aimer !
Son égoïsme, toutefois, s'interrompit dans son extase.
— Excusez-moi, mon cher maître, dit tout à coup le
jeune ingénieur, en s'arrêtant au milieu du chemin, et en
faisant à M. Pleumeur un geste de la main, pour solliciter
toute sa confiance et toute sa confidence ; je vais être indis-
cret sans doute, mais je le serai par amitié pure. Comment
se fait-il que vous, qui avez une volonté inébranlable, et
qui mettez à son service une érudition que nul ne dé-
passe, vous...
Georges hésita.
MADAME GOSSELIN 43
— Vous vous demandez pourquoi je ne suis rien, et je
ne suis arrivé à rien, continua M. Pleumeur de sa voix
glaciale et paisible ; c'est sans doute parce que je n'ai pas
voulu être ou devenir quelque chose. J'ai pris plaisir à
étudier, à enseigner... Je vous le disais hier, avec un peu
trop de mauvaise humeur, il n'y a pas dans la vie de but
qui vaille qu'on en fasse l'objet de ses rêves... Vous verrez
cela!
— Ainsi, vous n'avez jamais eu de déceptions?
— Dans le sens que vous donnez à ce mot? Non,
Georges. J'ai toujours demandé à la vie ce qu'elle peut me
donner. J'ai, en payant, pris ce que les imbéciles m'eussent
refusé ; et quand j'ai senti de la cendre dans le fruit que
j'ai cueilli, je n'ai point été surpris; parce que jen'espérais
pas être rassasié, ni être rafraîchi.
— Ah ! si vous aviez de l'ambition !
— J'ai celle de les mépriser toutes. Tenez! ajouta
M. Pleumeur, en s'arrêtant brusquement, et en désignant
de loin un vol d'oiseaux, au-dessus de la rivière. Vous
voyez ces mouettes?
— Oui!
— Je suis sûr que, t>i j'avais mon fusil, je les tuerais
toutes, sans en manquer une seule, malgré leur distance
et leur vol.
— Vous avez chassé, monsieur Pleumeur?
— Quelquefois, pour exercer mon oeil. Je ne manque
pas le point que je vise.
— Je ne vous vois jamais un fusil.
— Pour quoi faire? Quel gibier aurais-je du plaisir à
tuer? Je garde mon fusil comme un instrument de mathé-
matique. Je puis avoir besoin de calculer un jour la
portée d'une balle; mais je n'ai pas plus le désir de frapper
44 MADAME GOSSELIN
les oiseaux qui passent que de viser les honneurs, la for-
tune, qui volent au«si haut, au-dessus de moi, et que
j'atteindrais peut-être.
— Je le disais bien à M. Kernuz. Vous êtes un philo-
sophe.
— Vous avez parlé de moi à M. Kernuz?
— Est-ce que je ne parle pas de vous à tout le monde ?
— Vous devez ennuyer tout le monde.
— Non, monsieur, je me fais auprès de tout le monde
un honneur d'avoir été votre élève, un mérite de vous
aimer.
M. Pleumeur s'arrêta, comme pour protester contre le
compliment, ou pour le savourer. Il resta une seconde
immobile, ferma les yeux, laissa filtrer en lui les douces
paroles et reprit son chemin en disant :
— M. Kernuz me hait.
— Qui vous l'a dit?
— Je le sens; je le devine. lia raison, d'ailleurs. 11 satis-
fait *son instinct; comme je satisfais ma logique, en le
payant de retour.
Un silence plus long succéda à cette profession de foi
de M. Pleumeur. 11 marcha à côté de son élève jusqu'aux
premières maisons de Lorient. Là, ils se séparèrent.
Georges alla tout droit aux ateliers de M. Mauroy, tandis
que M. Pleumeur se rendait à l'institution Tinguy pour y
donner sa leçon.
M. Mauroy était très-fier de la Belle Cléopâtre et se pro-
mettait d'en être plus fier encore, quand la Reine des
Goélettes aurait fait son apparition dans le monde.
Il ignorait absolument que ce nom fût celui d'une prin-
cesse funeste qui avait soumis les plus grands domina-
teurs, provoqué la plus grosse guerre civile de l'histoire
MADAME GOSSELIN iii
et présidé au plus grand désastre maritime de l'antiquité.
Il n'avait pas lu le roman de la Calprenède, ni la pièce
de Jodelle, ni vu jouer, en 1847, à Paris, la .agédie de
madame Emile deGirardin.
Il savait seulement que c'était une reine très-belle de
l'Orient, et le calembour qui a fait le nom de la ville bre-
tonne séduit toujours ses habitants. La plus belle reine de
l'Orient devait porter bonheur au plus ambitieux cons-
tructeur de Lorient.
Il avait donc reçu de confiance ce titre qu'il croyait
avoir inventé, tant il en avait été séduit. Il était bien loin
de se douter que le bonhomme aux habits râpés qui tra-
vaillait souvent avec Georges Gosselin et qui révisait les
comptes, avait suggéré cette dénomination ironique, pour
sa satisfaction intime et personnelle, pour se moquer des
présages, ou pour conserver le souvenir de quelque sirène,
puissante sur les volontés énergiques, comme la reine
d'Egypte, et perfide comme tonde,
M. Mauroy se souvenait d'avoir vu ce nom sur un"e en-
seigne de parfumeur, à Paris, avec un tableau représentant
une femme superbe, qu'on habillait, bien qu'elle restât
nue; qu'on parait au moins de diamants, de bijoux; qui
avait devant elle tous les trésors, notamment une cor-
beille de fruits de premier choix, et que des esclaves des
quatre parties du monde servaient avec empressement. Le
peintre, un homme qui se résignait mal au respect du
passé, n'avait pas craint l'anachronisme des esclaves mexi-
caines dans une enseigne représentant Cléopâtre.
Si Antoine n'avait pas découvert l'Amérique pour l'offrir
à l'enchanteresse, c'était une lacune dans sa galanterie
qu'il était de bon goût de réparer.
Le constructeur ne pouvait que rôver des destinées
.1.
ft> MADAME GOSSELIN
éblouissantes, des voyages fructueux, des cargaisons splen-
dides pour la Belle Cléopdtre. Il avait, bien que ce ne fût
plus la mode, confié au plus habile sculpteur sur bois de
Lorient le soin de sculpter à l'avant du navire une femme
grasse, joufflue, souriante, que les vieux ouvriers du
chantier déclaraient ressembler parfaitement à la défunte
madame Mauroy : assertion hasardée qui ne déplaisait pas
au constructeur, veuf seulement depuis trois ans.
Georges Gosselin s'exagérait l'égoïsme de M. Mauroy,
quand il croyait que l'industriel, après son triomphe, ad-
jugerait une part de son industrie et sa fille au plus offrant ;
et il prêtait plus de réalité qu'il n'en avait, au fils de l'ar-
mateur de Bordeaux.
La vérité vraie, c'était l'intention positive qu'avait
M. Mauroy de s'associer Je jeune ingénieur, dont il avait
apprécié le mérite. Avait-il surpris les regards échangés
souvent entre sa fille Berthe et Georges Gosselin ? S'était-
il dit que l'ambition ne suffirait peut-être pas sans
l'amour, pour pousser Georges à obtenir de M. Kernuz
une commandite nécessaire?
De son côté, le capitaine Kernuz se trompait ou feignait
de se tromper quand il accusait M. Mauroy d'une convoi-
tise perfide et trop instante. La fortune du constructeur
était solide; son crédit était hors d'atteinte. Mais il voulait
augmenter son importance, et il faisait, très-honnêtement
et très-logiquement, le rêve de doubler au moins ses
affaires, quand il aurait embarqué avec lui Georges Gos-
selin, son gendre, doté de deux cent mille francs par
M. Kernuz.
Puisque je mets le lecteur au courant des secrètes pen-
sées de M. Mauroy, il ne m'est pas plus difficile de men-
tionner les bruits qui couraient à Lorient, ainsi qu'à
MADAME GOSSELIN 17
Kerantrech, et qui attribuaient à une sollicitude ou à un
remords paternel le soin que M. Kernuz prenait de Geor-
ges Gosselin.
On devine par là la confiance que pouvait inspirer la
dévotion de madame Gosselin.
M. Mauroy avait-il prêté l'oreille à ces rumeurs? Ne
leur accordait-il que tout juste assez de crédit pour atten-
dre les deux cent mille francs de M. Kernuz? Bravait-il
par avance les préjugés et les scrupules, trouvant que l'ar-
gent destiné au travail et à la multiplication des capitaux
sent toujours bon?
C'est là un petit labyrinthe de mystères dans lequel il
est inutile de s'engager. Il suffit d'établir que M. Mauroy
désirait ce que désirait Georges Gosselin, ce que voulait
M. Pleumeur, ce que souhaitait au fond madame Gosselin,
ce qui ne répugnait pas à M. Kernuz, et ce qui ne semblait
pas de nature à déplaire à mademoiselle Berthe Mauroy.
Berthe avait dix-neuf ans. Elle était plutôt jolie que
belle, et plutôt harmonieusement faite de taille, de visage
et de caractère, que jolie.
En la regardant, pour la première fois, on ouvrait bien
les yeux, comme à l'invitation irrésistible d'une lumière
paisible qui éclairait absolument, sans éblouir et sans
blesser.
On lui souriait de confiance, persuadé qu'elle allait sou-
rire et débuter par un mot aimable. On était disposé tout
d'abord à un compliment qui se formulait toujours ainsi :
Elle est charmante !
Ses traits étaient réguliers, mais sans cette perfection
qui décourage 1 amour, en exaltant trop l'admiration. Ses
cheveux étaient noirs, ses yeux d'une couleur fauve qui
répandait une chaleur eommunicative. Le teint était suf-