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Maîtresse et servante, par l'auteur de "John Halifax" (miss D. M. Mulock, Mrs. Craik). Traduit de l'anglais, par Amédée Pichot

De
361 pages
Grassart (Paris). 1872. In-18, 344 p..
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MAITRESSE
ET
SERVANTE
PAr
L'AUTEUR DE JOHN HALIFAX
TRADDIT DE L'ANGLAIS
Par M. AMÉDÉE PICHOT
PARIS
GRASSART, LIBRAIRE-EDITEUR
2, RUE DE LA. PAIX, 2
1873
MAITRESSE
ET
SERVANTE
IMPRIMERIE TOINON ET Ce, A S AI N T -G E R M A I N.
MAITRESSE
ET
SERVANTE
PAR
L'AUTEUR DE JOHN HALIFAX
TRADUIT DE L'ANGLAIS
Par M. AMÉDE PICHOT
PA R I S
GRASSART, LIBRAIRE ÉDITEUR
2, RUE DE LA. PAIX, 2
1872
AVANT-PROPOS
Quoique les livres écrits « avec un but » soient' le
plus souvent désapprouvés, l'auteur osera avouer
franchement que ce livre-ci en a un, un but évident,
et qui n'est pas perdu de vue depuis la première
page jusqu'à la dernière.
La relation entre les domestiques et leurs maîtres
devient une question si sérieuse, que n'importe ce
qu'une femme vient dire sur la matière, d'après son
observation et son expérience personnelles, elle mé-
rite d'être écoutée, ne serait-ce que parce qu'elle
éveille l'attention de celles qui pourront en parler
mieux qu'elle et en dire quelque chose de plus.
J'espère donc que tous ceux qui partagent les opi-
nions exprimées dans cet ouvrage le feront lire, au-
tant que cela leur sera possible; que les maîtresses le
feront descendre à la cuisine ; que toutes les dames
charitables, celles qui président aux écoles du di-
manche et celles qui sont membres d'un comité de
2 AVANT-PROPOS,
bienfaisance, le prêteront aux familles indigentes;
que les maîtres enfin, s'ils le lisent (quoique ce ne
soit pas un livre fait précisément pour les,hommes),
chercheront à le faire circuler parmi les ouvriers, les
femmes et les filles d'ouvriers. C'est ainsi qu'il arri-
vera à la classe pour laquelle il a été plus spéciale-
ment écrit et publié.
Je désire qu'on sache encore que si les incidents
de Maîtresse et Servante sont imaginaires, il est un
personnage qui ne l'est pas. Si j'avais raconté l'his-
toire réelle d'Elisabeth Hand, c'eût été l'histoire
d'une vie plus belle dans sa simplicité, son abnéga-
tion et son dévouement, qu'aucun roman de mon
invention. C'est non-seulement pour rendre un hom-
mage à la mémoire de celle qui n'est plus, mais
encore pour proposer un exemple à suivre, que j'ai
« introduit dans un livre » le portrait littéralement
ressemblant de celle qui, jusqu'à son dernier jour,
fut une fidèle servante, pour Dieu et pour les
hommes.
L'auteur de John Halifax.
MAITRESSE
ET SERVANTE
CHAPITRE PREMIER.
La servante acceptée par les trois misses Leaf était
une jeune fille d'environ quinze ans, grande, robuste
et passablement gauche. Telle fut la première im-
pression qu'elle produisit sur ses maîtresses lors-
qu'elle entra, conduite et présentée par sa mère, la
veuve Mrs. Hand, blanchisseuse de son état. Les
trois soeurs se demandèrent si elles n'avaient pas agi
avec trop de précipitation en offrant de la prendre à
leur service et s'il n'eût pas mieux valu se passer de
servante, ce qu'elles faisaient depuis tant d'années
qu'elles avaient presque oublié qu'elles en avaient
eu autrefois une.
Les misses Leaf s'étaient longtemps consultées
avant de prendre un parti qui devait complètement
4. MAITRESSE ET SERVANTE.
changer leurs habitudes. Mais miss Leaf l'aînée com-
mençait à n'être plus jeune, et la seconde soeur,
miss Sélina, n'avait guère moins de quarante ans,
bien qu'elle n'eût pas voulu en convenir pour tout
l'or du monde. Quant à miss Hilary, quelque jeune
et active qu'elle fût, il ne lui était pas possible d'être
à la fois dans la classe, enseignant à lire aux petits
garçons et aux petites filles ; à la cuisine, préparant
le dîner, et dans les chambres à coucher, faisant
l'ouvrage d'une chambrière. D'ailleurs, une grande
partie de son temps était consacrée à la pauvre
Sélina, qui, soit qu'elle se le figurât, soit que ce fût
vrai, était d'une santé trop délicate pour prendre
part aux occupations du ménage ou à celles de
l'école.
Quoiqu'elle en parlât peu, la chose étant inévi-
table, miss Leaf l'aînée ne pouvait voir sans être tout
attristée les jolies petites mains d'Hilary noircies et
gercées à force de polir le garde-cendres et de laver
le plancher. Quant à elle, c'était une chose toute
naturelle, mais non pour sa chère Hilary.
Pendant son enfance, Hilary, en sa qualité de soeur
la plus jeune de la famille, avait été exemptée de
tout soin de ménage, et plus tard ses études ne lui
avaient pas laissé le temps de s'en occuper. Cette
troisième soeur était très-intelligente, très-désireuse
de s'instruire; le latin, le grec, les mathématiques
même n'étaient point au-dessus de sa portée ; elle y
prenait beaucoup plus d'intérêt qu'au balayage du
MAITRESSE ET SERVANTE. 5
plancher et au recurage de la vaisselle, sans toute-
fois se refuser jamais à remplir les devoirs qui lui
étaient assignés, quelque contraires qu'ils fussent à
ses goûts naturels; mais ce n'était que depuis peu
seulement qu'elle avait appris à épousseter, à re-
passer, à faire un pudding, etc. ; ce qui lui avait fait
sentir combien avait été pénible le sort de son aînée.
Quelle patience il avait fallu à celle-ci pour faire
seule pendant vingt ans ce qui jusqu'alors lui avait
paru si facile!
C'était donc Hilary qui, après de mûres réflexions
sur les moyens d'arranger les choses pour le mieux,
avait reconnu que, malgré toute la bonne volonté de
miss Jeanne, son temps serait plus utilement em-
ployé dans la classe; c'était Hilary qui s'était le plus
hautement prononcée sur la nécessité d'avoir une
servante. Mais, trois livres sterling par an étant le
maximum des gages que pouvaient donner les trois
soeurs, elles avaient dû se contenter d'une novice et
s'étaient par conséquent décidées à prendre Elisabeth
Hand.
C'est ainsi qu'à moitié cachée derrière sa mère,
Elisabeth fit sa première entrée dans la cuisine des
misses Leaf.
Jeanne préparait la table pour le thé ; Sélina, cou-
chée sur le sofa, coupait nonchalamment les tartines,
et Hilary, accroupie devant le feu, faisait griller les
rôties, seul luxe que se permît sa soeur aînée.
Tel fut le tableau que ces trois maîtresses offrirent
6 MAITRESSE ET SERVANTE.
pour la première fois aux yeux d'Elisabeth, à qui
rien n'échappa, comme les événements le prouvèrent
dans la suite, bien qu'elle parût alors ne rien ob-
server.
« Je vous amène ma fille, madame, puisque vous
m'avez fait dire que vous vouliez bien la prendre
pour servante, dit Mrs. Hand, la mère d'Elisabeth,
en s'adressant à Sélina, qui, étant la plus grande, la
mieux habillée et la plus imposante des trois soeurs,
était ordinairement prise par les étrangers pour la
maîtresse de la maison.
— Jeanne, dit Sélina, venez, ma soeur; c'est vous
que ceci regarde. »
Miss Leaf s'avança d'un air incertain, car elle était
d'un caractère timide, et elle avait été si longtemps
accoutumée à faire le ménage, qu'elle se sentait peu
propre à remplir le rôle de maîtresse de maison.
Son premier mouvement fut de cacher ses pauvres
mains, qui ne pouvaient que la trahir aux yeux
clairvoyants de la blanchisseuse; puis, honteuse de
cette fierté mal entendue, elle les retira bien vite de
dessous son tablier et s'assit.
« Prenez une chaise, mistress Hand, dit-elle; ma
soeur vous a dit ce que nous désirons. Il ne nous faut
qu'une jeune fille bonne et intelligente ; nous nous
chargerons de la former.
— Merci, madame, je serai heureuse qu'elle ait
l'occasion de s'instruire, » répondit la mère, dont le
ton sec et roide se radoucit en dépit d'elle-même
MAITRESSE ET SERVANTE. 7
sous la douce influence de la voix de miss Leaf.
Vivant dans la même ville que les trois maîtresses
d'école, elle connaissait leur position et savait que
jusqu'alors elles s'étaient passées de servante.
« C'est sa première place, ajouta-t-elle, et il est
probable qu'elle sera assez gauche en commençant.
Lève la tête, Elisabeth.
— Elle s'appelle Elisabeth? dit miss Leaf l'aînée.
— C'est un nom trop long, fit observer Sélina du
coin de son sofa. Appelons-la Betty.
— Comme il vous plaira, mademoiselle, mais son
nom est Elisabeth. C'était celui de ma jeune maîtresse
dans ma première place, où je suis restée jusqu'à
mon mariage.
— Nous l'appellerons Elisabeth, » dit miss Leaf
avec la douce fermeté dont elle savait faire preuve à
l'occasion.
Il y eut encore quelques pourparlers entre la mère
d'Elisabeth et ses trois futures maîtresses relative-
ment aux jours de sortie, aux dimanches, etc. Pen-
dant ce temps, la jeune servante resta debout, im-
passible, sur le seuil qui séparait la cuisine de
l'arrière-cuisine.
Comme nous l'avons déjà dit, Elisabeth était loin
de payer de mine, et son accoutrement ne la faisait
pas paraître à son avantage. Sa robe d'indienne
tombait en plis droits sur ses talons et laissait voir
ses pieds chaussés de lourds souliers et de gros bas
de laine ; par-dessus cette robe était un fourreau de
8 MAITRESSE ET SERVANTE,
cette grossière indienne bleue, semée de petits pois
blancs, que portaient alors presque toutes les femmes
de la campagne. Un mauvais petit châle, mis tout
de travers et épingle sous le menton, un vieux cha-
peau noir beaucoup trop petit pour sa tête ornée
d'une chevelure abondante et mal peignée complé-
taient sa toilette.
Tout cela ne produisit pas une impression très-
agréable sur une personne qui, étant, ou, pour
mieux dire, ayant été très-belle elle-même, tenait
autant aux apparences que miss Sélina Leaf.
Elle fit plusieurs observations assez défavorables
et insista beaucoup pour que la jeune servante ne
fût arrêtée qu'à l'essai. Elle finit par communiquer
ses appréhensions à sa soeur aînée, qui mit fin à la
conférence en disant à Mrs. Hand :
« Espérons que votre fille nous conviendra, et
nous ferons tout ce que nous pourrons pour que
cela ait lieu.
— C'est tout ce que je vous demande, madame.
Ma fille a besoin d'être dirigée ; mais elle est active,
a bonne volonté et elle ne m'a jamais dit un men-
songe. Salue ces dames, Elisabeth, et dis-leur que
tu feras de ton mieux pour les contenter, » ajouta
Mrs. Hand en poussant sa fille devant elle.
Elisabeth fit une révérence, mais elle n'ouvrit pas
la bouche, et miss Leaf, voyant la nécessité d'en
finir, se leva.
Mrs. Hand comprit l'insinuation; elle sortit en
MAITRESSE ET SERVANTE. 9
disant un grave « adieu Elisabeth, » accompagné
d'un mouvement de tête qui exprimait moitié un
encouragement, moitié une admonestation, et au-
quel Elisabeth répondit par un geste silencieux. C'est
ainsi que la mère et la fille se séparèrent, sans même
se donner la main, et ces adieux si peu démonstra-
tifs surprirent passablement miss Leaf.
Pendant tout ce colloque, miss Hilary, toujours
accroupie devant le feu, qui, heureusement pour ses
rôties, n'était pas très-ardent, avait fait ses observa-
tions sur la jeune servante. Il se peut qu'ayant plus
de tête que miss Leaf et plus de coeur que miss Sé-
lina, Hilary eût plus de pénétration que ses deux
soeurs; toujours est-il que sa physionomie, tandis
qu'elle observait les mouvements d'Elisabeth, expri-
mait plutôt la bonté et l'intérêt que le méconten-
tement.
« Et maintenant, ôtez votre chapeau, » dit Sélina,
à qui Jeanne avait fait un appel muet pour qu'elle
vînt à son aide.
Elisabeth obéit, puis elle resta irrésolue et em-
barrassée à l'autre extrémité de l'arrière-cuisine.
« Voulez-vous que je vous montre où mettre vos
effets? » lui dit Hilary en lui adressant la parole pour
la première fois, et au son de cette voix si douce et
si enjouée Elisabeth tressaillit.
Hilary se leva, et prenant des mains d'Elisabeth le
vieux châle et le chapeau noir, elle les accrocha à un
clou derrière la grande pendule. L'action était bien
1.
10 MAITRESSE ET SERVANTE,
simple en elle-même, et la jeune servante n'y ré-
pondit que par un regard furtif; mais bien des
années après elle se la rappela.
Et maintenant, débarrassée de son châle et de son
chapeau, n'ayant plus sa mère pour lui servir d'é-
cran, Elisabeth apparaissait dans tout son jour. Son
tablier montant couvrait à peine son cou et ses longs
bras ; ses cheveux ébouriffés étaient évidemment re-
tenus pour la première fois sous un peigne d'où
s'échappaient une profusion de boucles rebelles re-
jetées derrière ses oreilles ; elle avait le front large
et bien développé. Le reste du visage, à l'exception
de ses yeux gris, qui ne manquaient pas de douceur,
était décidément laid. La taille n'était rien moins que
svelte ; la poitrine contractée et les épaules arrondies
semblaient indiquer que la jeune fille avait porté des
enfants ou des fardeaux trop pesants à l'époque de
sa croissance. En un mot, la nature et les circon-
stances semblaient s'être entendues pour traiter peu
favorablement Elisabeth Hand.
Telle qu'elle était enfin, puisqu'elle était là, il s'a-
gissait de savoir qu'en faire.
Après l'avoir fait monter avec le petit paquet qui
composait apparemment tout son bagage dans la
chambrette qu'elle devait occuper, les trois soeurs
tinrent conseil entre elles tout en prenant le thé.
Le thé lui-même souleva la première difficulté.
Elles avaient coutume de prendre tous leurs repas
dans la cuisine. Cet arrangement leur épargnait du
MAITRESSE ET SERVANTE. Il
temps et de la peine, économisait le charbon de terre
et laissait le parloir toujours en ordre pour les visi-
tes, qui se composaient pour la plupart des parents
de leurs élèves. De cette manière, ceux-ci ne pou-
vaient se douter que les trois filles orphelines de
Henri Leaf esquire, ancien avoué, dont l'unique mis-
sion en ce bas monde semblait s'être bornée à dé-
penser tout ce qu'il possédait et à faire le malheur
de tous les siens, étaient parfois réduites à déjeuner
sans beurre ou à dîner sans viande. Désormais cet
arrangement ne pouvait plus continuer.
« D'ailleurs, je n'en vois pas la nécessité, dit gaie-
ment Hilary. Nous pouvons, il me semble, nous ac-
corder une servante et faire du feu tous les jours
dans le parloir. Pourquoi ne pas y prendre nos repas
et y passer régulièrement les soirées ?
— Il le faudra bien, dit Sélina d'un ton décidé,
Pour ma part, je ne pourrais ni manger ni travailler
avec cette grande fille assise devant moi, ou, pour
mieux dire, debout, car comment pourrions-nous
lui permettre de s'asseoir ? Que doit-elle déjà penser
de personnes qui prennent le thé à la cuisine ?.
— Cela ne doit pas nous préoccuper, dit douce-
ment la soeur ainée. Chacun sait qui nous sommes ;
on a la possibilité dé se renseigner à cet égard. Nous
ne pourrions cacher notre pauvreté, alors même que
nous le tenterions. D'ailleurs, je ne sache pas que
cette pauvreté nous attire le mépris de personne,
même depuis que nous avons commencé à tenir
12 MAITRESSE ET SERVANTE.
l'école, ce que vous considériez comme une si
affreuse calamité, Sélina.
— Et j'avais raison. Je n'ai jamais pu m'accoutu-
mer à donner des leçons aux deux petits garçons du
boucher et à la petite fille de l'épicier. Vous avez eu
tort, Jeanne ; vous auriez dû établir une ligne de
démarcation et exclure les gens du petit, com-
merce.
— Lorsqu'on est réduit à mendier, on ne peut pas
être si difficile, dit vivement Hilary.
— A mendier ! répéta Sélina.
— Non, ma chère Hilary, nous n'en avons jamais
été là, dit miss Leaf, désireuse de conjurer un des
soudains orages qui s'élevaient souvent entre ses
deux soeurs. Vous savez bien que nous n'avons jamais
ni mendié ni emprunté, et que nous n'avons con-
tracté d'obligations envers personne, si ce n'est en-
vers M. Lyon, pour les leçons qu'il a absolument
voulu donner à Ascott en dehors des heures de
classe. »
Jeanne s'arrêta court et une rougeur légère monta
au visage d'Hilary.
« Mes soeurs, dit-elle, nous oublions que la porte
est ouverte, et quoique Elisabeth n'ait pas la physio-
nomie d'un espion, elle pourrait cependant nous en-
tendre. Faut-il l'appeler et lui dire de faire du feu
dans le parloir ? »
Tandis qu'Elisabeth exécute cet ordre et qu'en
dépit de Sélina, elle s'en acquitte avec soin et dili-
MAITRESSE ET SERVANTE. 13
gence, j'en profiterai pour esquisser le portrait de
miss Hilary Leaf.
C'était décidément une petite femme; ses mains,
ses pieds, sa taille, tout chez elle était mignon et
bien proportionné. Ses mouvements, comme ceux de
la plupart des femmes petites, étaient vifs et légers
plutôt que gracieux ; cependant elle mettait dans tout
ce qu'elle faisait une délicatesse et une précision qui
inspiraient involontairement une idée de grâce et
d'harmonie. Dans le fait, c'était une de ces per-
sonnes qu'on ne saurait mieux dépeindre qu'en les
comparant à un instrument harmonique ; une de ces
personnes qui ne vous agacent jamais les dents, qui
ne vous caressent jamais à rebrousse-poil, comme
bien des personnes, d'ailleurs excellentes, le font
quelquefois. Cependant sa douceur n'avait rien
d'exagéré ; cette douceur était assaisonnée de vivacité
et d'un enjouement naturel qui semblait la destiner
à faire le bonheur d'une famille.
Et ce don, elle en usait largement au milieu des
siens. La réunion la plus brillante ne pouvait offrir
un groupe plus animé, plus attrayant que celui que
formait Hilary assise devant le feu de la cuisine, son
chat favori sur ses genoux, entourée de ses deux
soeurs et du jeune Ascott Leaf, leur neveu.
Hilary exerçait donc une espèce de suprématie
dans sa famille, dont elle avait toujours été l'âme et
la joie depuis l'heure où. sa mère mourante l'avait
placée dans les bras de Jeanne, de Jeanne qui n'était.
14 MAITRESSE ET SERVANTE.
pas sa fille, mais qu'à partir du jour de son mariage
elle avait adoptée et aimée comme ses propres enfants ;
aussi l'excellente belle-mère savait-elle bien à qui
elle confiait sa dernière née.
Depuis la nuit solennelle où Jeanne avait trans-
porté l'enfant du lit funèbre de sa mère dans le sien,
toute sa vie, toutes ses affections s'étaient concentrées
sur la frêle et innocente petite créature. Nulles autres
mains que les siennes ne l'avaient soignée, habillée
et nourrie durant la phase difficile d'une enfance plus
ou moins maladive. Elle ne s'en était séparée ni le
jour ni la nuit. Elle avait alors trente ans, et elle
n'était peut-être pas encore assez âgée pour renoncer
à la destinée naturelle de la femme, à un mari, à une
famille. Mais les années s'étaient écoulées et 'elle
était restée miss Leaf. Qu'importait? Hilary n'était-
elle pas sa fille?
L'orgueil maternel de Jeanne n'avait pas de bor-
nes ; non qu'elle le témoignât : au contraire, elle se
faisait un devoir de le dissimuler et de chercher à se
persuader que son enfant était comme tous les au-
tres. Mais il s'en fallait de beaucoup, et personne ne
songeait à contester la supériorité à Hilary, même
sous le rapport des qualités extérieures. La nature
lui avait accordé tous les dons qu'elle prodigue quel-
quefois à ceux auxquels elle refuse les biens de ce
monde. Ses yeux, d'une douceur veloutée, pouvaient,
quand elle le voulait, étinceler d'espièglerie ; ses
cheveux bruns et à riches reflets métalliques ondu-
MAITRESSE ET SERVANTE. 15
Iaient sur son front et retombaient en deux luxurian-
tes masses, que Jeanne, très-ignorante dans l'art de
la coiffure, s'efforçait en vain de contenir à l'aide de
peignes où de fixer en boucles régulières. Ses traits
aussi étaient bien plus beaux que ces pauvres femmes,
si peu artistes, ne se l'imaginaient ; plus beaux même
que ceux de Sélina, qui, dans sa jeunesse, avait été
la beauté de Stowbury. Mais, artistement correcte ou
non, et bien qu'à aucun pris elle n'eût voulu en con-
venir, Jeanne croyait fermement qu'il n'y avait pas
sur la surface du globe une figure comparable à celle
de sa petite Hilary.
Il est possible qu'une semblable idée se fût aussi
présentée à l'esprit, en apparence si borné, d'Elisa-
beth Hand, car elle ne perdait pas de vue sa jeune
maîtresse, la suivant des yeux de la cuisine au par-
loir et du parloir à la cuisine. II lui arriva même,
pendant que miss Hilary lui donnait quelques expli-
cations sur la place des balais et des autres articles
de ménage, de la regarder avec une telle admiration,
qu'elle fit vaciller le seau de charbon qu'elle tenait à
la main et en répandit le contenu sur le plancher.
Cette catastrophe arracha à miss Leaf un profond
soupir; mais ce fut pour Sélina l'occasion d'une
parole peu charitable, et Ascott, qui rentrait en ce
moment pour prendre le thé, en retard selon sa cou-
tume, laissa échapper un grand éclat de rire.
Hilary eut bien de la peine à s'empêcher d'en faire
autant; son âge se rapprochait trop de celui de son
16 MAITRESSE ET SERVANTE,
neveu pour qu'il lui fût possible de conserver vis-à-
vis de lui l'attitude digne d'une tante. Cependant,
lorsqu'elle eut installé ses soeurs dans le parloir et
réussi à entraîner Ascott dans la classe, la jeune
tante, tout en aidant son neveu dans son latin, lui
adressa une petite mercuriale et lui enjoignit de se
comporter convenablement envers la nouvelle ser-
vante.
« Mais elle est si comique ! On dirait une sauvage
des mers du Sud. Qu'elle était drôle debout, regar-
dant son charbon avec l'air stupide du désespoir !
Oh ! tante Hilary, c'était à n'y pas tenir ! »
Et le jeune écervelé de recommencer à rire de
plus belle.
« Qu'elle va nous amuser ! continua-t-il ; mais
restera-t-elle, vraiment?
— Je l'espère, dit Hilary en s'efforçant d'être
grave. J'espère ne plus voir votre tante Jeanne laver
elle-même l'escalier et se lever avec le jour en hiver
pour allumer le feu de la cuisine ; ce qu'elle conti-
nuerait de faire tant que nous n'aurions pas de ser-
vante. Ne comprenez-vous pas, Ascott ?
— Oui, oui, répondit le jeune écolier d'un air
insouciant. Mais restons-en là, je vous en prie, les
affaires du ménage ne regardent pas les hommes. »
Ascott avait dix-huit ans et se disposait à changer
la position d'élève auprès d'un docteur contre celle
d'étudiant en médecine à Londres.
« J'espère, dit-il en se ravisant tout à coup, que
MAITRESSE ET SERVANTE. 17
cette fille ne viendra, pas me déranger. Ne lui per-
mettez pas de toucher à mes livres et à mon ostéo-
logie.
— Rassurez-vous. C'est moi qui ai débarrassé le
cabinet de tout votre attirail et qui ai tout transporté
dans votre chambre.
— Le cabinet! Non vraiment; c'est trop fort... je
ne puis...
— Il faut qu'elle couche dans le cabinet; il n'y a
pas d'autre place pour elle, dit d'un ton résolu Hilary,
bien qu'elle tremblât un peu intérieurement, car,
d'une manière ou d'une autre, l'étourdi avait fini
par exercer un ascendant assez tyrannique sur ce
petit cercle domestique exclusivement composé de
femmes. Il faut vous résigner à la perte de ce réduit,
Ascott. Il serait bien mal à vous de vous y refuser.
Ne pouvez-vous pas faire ce sacrifice pour votre
tante Jeanne?
— Hum ! murmura le jeune homme facilement
contrarié, bien qu'il ne fût pas méchant dans le fond.
Après tout, ce ne sera pas pour longtemps, Je vais
bientôt partir. Quelle joyeuse vie je mènerai à Lon-
dres, tante Hilary! J'y verrai aussi M. Lyon.
— Oui, » dit laconiquement tante Hilary en re-
venant à « Didon et à Énée » — facile latin pour
un écolier de dix-huit ans ; mais, placé de bonne
heure auprès d'un docteur, Ascott était très-arriéré
dans ses classes, jusqu'au moment où' M. Lyon,
maître d'études au collège de Stowbury, s'était inté-
18 MAITRESSE ET SERVANTE,
ressé à ses progrès et lui avait donné, ainsi qu'à sa
jeune tante, des leçons de grec, de latin et de mathé-
matiques.
Je ne ferai pas de mystère ici. La nature humaine
est en tout et partout la même. Une histoire sans
amour serait invraisemblable, impossible, car il n'y
a pas de vie sans amour, ou s'il y en a, elle ne peut
qu'exciter notre compassion.
Si, le jour où Hilary vit pour la première fois à
l'église le visage grave du jeune Écossais dont le
front large et les traits énergiquement accusés
avaient peut-être quelque chose de dur à côté de
ceux de la blonde et fraîche jeunesse saxonne de
Stowbury ; si, ce dimanche, dis-je. on avait dit à
Hilary Leaf que le visage de cet étranger resterait
gravé dans sa mémoire, dans son coeur, dans son
âme en caractères qu'aucun événement, aucune vi-
cissitude de la vie n'auraient le pouvoir d'effacer,
elle eût continué à le regarder avec calme; elle
eût accepté son lot, tel quel, avec ses joies et ses
angoisses, son sombre et son brillant côté. Cet attache-
ment avait pris naissance en elle comme à son insu,
et comme naissent la plupart des plus saintes affec-
tions... par la volonté de Dieu.
M. Lyon avait lui-même fait connaître toute son
histoire et son caractère dès sa première visite à miss
Leaf. Il lui avait dit en toute simplicité ce qu'il était,
un pauvre instituteur, qui s'était formé de lui-même,
comme le font et l'ont fait tant de savants Écossais.
MAITRESSE ET SERVANTE. 19
Son père, qu'il se rappelait à peine, avait exploité
une ferme dans le comté d'Ayr ; sa mère était morte
et il n'avait ni frère ni soeur.
Frappé de l'intelligence remarquable d'Hilary,
mais comprenant qu'elle avait besoin de compléter
son éducation comme institutrice, il avait offert de
lui donner des leçons en même temps qu'à Ascott.
Miss Leaf et Hilary avaient accepté cette offre avec
reconnaissance, et c'était pendant ces leçons que la
jeune fille avait appris non-seulement à respecter son
précepteur, mais encore à l'aimer avec toute la puis-
sance de son âme.
Nous n'en dirons pas davantage pour le moment.
Hilary n'en fit confidence à personne. Elle ne com-
prit réellement la nature de ses sentiments pour
Robert Lyon qu'après son départ. Peut-être Jeanne
l'avait-elle devinée, mais elle aussi garda le silence.
M. Lyon écrivait régulièrement à Ascott, et de temps
à autre à Jeanne ; mais, bien que chacun sût que
Hilary était sa favorite, M. Lyon ne lui écrivit jamais.
Son départ assez soudain avait été motivé par une
affaire dont dépendait, disait-il, son avenir. Quant à
Hilary, personne ne sut ce qui se passa dans son
coeur. À la veille de cette séparation, on remarqua
cependant sa pâleur et son abattement pendant plu-
sieurs jours ; mais elle était restée enfant sous plu-
sieurs rapports. L'espérance eut bientôt embelli de
nouveau pour elle la perspective de la vie. Les fraîches
couleurs de ses joues revinrent peu à peu, et son
20 MAITRESSE ET SERVANTE.
rire franc égaya comme à l'ordinaire le petit cercle
de la famille.
Cette explication suffira pour que le lecteur ne
s'étonne pas si, après ce que venait de dire Ascott, la
pensée d'Hilary erra de Didon et d'Énée aux magni-
fiques projets d'avenir du jeune homme — l'avenir
d'un étudiant en médecine dont toutes les dépenses
devaient être défrayées par son parrain, M. Ascott le
riche négociant de Russell-square, autrefois simple
garçon de boutique à Stowbury — et le lecteur ne
s'étonnera pas non plus que, de toutes les espérances
d'Ascott, celle de revoir M. Lyon fût la principale
aux yeux de sa jeune tante.
Mais, en parlant si longuement de la maîtresse,
j'ai perdu de vue la servante.
Laissée à elle-même, Elisabeth Hand jeta un re-
gard vague autour d'elle ; puis elle se mit à laver le
service à thé, ainsi qu'elle en avait reçu l'ordre. Elle
s'y prit de façon que, si miss Jeanne eût été pré-
sente, elle se fût applaudie de ne pas lui avoir laissé
entre les mains la belle porcelaine d'une autre épo-
que. Toutefois Elisabeth s'acquitta de sa tâche,
sinon sans bruit, du moins avec l'activité du zèle,
puis elle alluma une chandelle et commença l'inspec-
tion de son nouveau domaine.
Il était assez limité, du moins tel il eût paru à
toute autre personne qu'à Elisabeth, car jusqu'à
l'époque où la classe et le cabinet situé au-dessus
avaient été obligeamment ajoutés par le propriétaire,
MAITRESSE ET SERVANTE. 21
il se composait d'un simple cottage de six pièces, le
parloir, la cuisine, l'arrière-cuisine et trois chambres
à l'étage supérieur ; toutes ces pièces constituaient
une charmante habitation, et aux yeux d'Elisabeth
elle parut un véritable palais.
Pendant quelques minutes la jeune servante resta
debout, contemplant sa cuisine, dont le feu jetait de
brillants reflets sur le grand bloc de chêne placé en
guise de table au centre de la pièce et sur l'horloge
d'Allemagne au bruyant balancier, avec sa grande
boîte dont le mécanisme intérieur avait été un
sujet perpétuel d'étonnement et de plaisir pour
Hilary et Ascott dans leur enfance. Elisabeth admira,
comme un meuble de luxe, le sofa, large et peu élé-
gant, il est vrai, mais si commode, recouvert de sa
vieille toile perse fanée par l'usage et de nombreuses
lessives. Enfin ses yeux s'arrêtèrent avec satisfaction
sur les carreaux bleus et rouges du parquet si facile
à balayer et à laver, offrant une surface si polie
pour faire tourner des toupies, idée qui ne se pré-
senta pas à l'esprit d'Elisabeth, dont l'enfance labo-
rieuse n'avait guère connu les distractions du
premier âge. Mais Hilary et Ascott, tout en se
lamentant sur la nécessité d'avoir une servante,
s'étaient félicités de ne plus avoir pour ce jeu le
même goût qu'autrefois, quoiqu'il n'y eût pas si
longtemps qu'une des élèves, en sortant inopiné-
ment de la classe, eût surpris sa maîtresse faisant
tourner une toupie sur ces mêmes carreaux.
22 MAITRESSE ET SERVANTE.
Elisabeth, poursuivant son inspection, avait péné-
tré dans l'arrière-cuisine, dont l'ordre et la propreté
semblaient l'intéresser.
Elle resta encore quelques instants debout devant
la cheminée, et si elle avait eu une glace pour s'y
regarder, elle aurait pu remarquer elle-même l'air
pensif de cette physionomie qui avait paru si peu in-
telligente à celles dont elle était devenue la servante
improvisée. Obéissant toujours littéralement aux
ordres qu'elle avait reçus, elle monta à l'étage
supérieur pour fermer les fenêtres et baisser les
stores. Les chambres à coucher étaient petites et
mesquinement, voire même insuffisamment meu-
blées, mais, ah! pauvre Jeanne! la propreté des
parquets n'était pas moins irréprochable que celle
des carreaux du rez-de-chaussée, et les draps, bien
que rapiécés et couverts de reprises, étaient blancs
comme neige. Rien de négligé. Nulle prétention à
une indigence pittoresque, car, quoi qu'en puissent
dire les romanciers, l'indigence ne peut être pitto-
resque. En un mot, malgré tout ce qui manquait
dans cette maison, on sentait qu'elle était habitée par
des femmes d'ordre qui ne considéraient aucun
travail comme indigne d'elles, et qui, quel que fût le
genre d'ouvrage qu'elles entreprissent, prenaient la
peine de le faire aussi bien que possible.
Elisabeth Hand, rudement élevée, n'avait encore
jamais été dans une maison semblable, dont chaque
coin, chaque réduit était pour elle une révélation. Sa
MAITRESSE ET SERVANTE. 23
chambre était aussi propre et aussi confortable que
les autres, fait qui ne pouvait lui échapper, lorsqu'en
examinant son lit, elle sentit les chaudes couver-
tures et les draps neufs, assez grossiers, il est vrai,
mais soigneusement cousus..
Étant retournée dans les chambres à coucher pour
s'assurer s'il n'y avait rien à faire, elle aperçut tout à
coup sur un lavabo un pot à l'eau vide ; elle le saisit
d'une main, prit sa chandelle de l'autre et descendit
précipitamment.
Fatale précipitation ! Le chat favori d'Hilary, ré-
veillé en sursaut, s'élançait en ce moment sur l'esca-
lier; il passa entre les jambes d'Elisabeth, qui fit un
faux pas, et tout dégringola, la chandelle, le pot à
l'eau et la jeune servante.
Le bruit fit accourir toute la famille.
« Qu'est-ce que cette fille a cassé? demanda
Sélina.
— S'est-elle blessée ? » ajouta avec inquiétude
Jeanne.
Hilary ne dit rien, mais elle courut chercher une
lumière à la clarté de laquelle elle releva d'abord la
servante, puis le chandelier, puis les fragments du
pot à l'eau.
« Mais c'est mon pot à l'eau ! s'écria Sélina, mon
pot à l'eau favori ! et je ne pourrai jamais le rassortir.
Stupide, maladroite créature !
— Je vous en prie, Sélina, lui dit tout bas sa soeur
aînée.
24 MAITRESSE ET SERVANTE.
— Très-bien, Jeanne, je ne dirai plus rien;
mais alors, pourquoi ne parlez-vous pas vous-
même? »
Miss Leaf, après s'être assurée qu'Elisabeth ne
s'était pas blessée, lui demanda d'un air triste la
cause de cette catastrophe, car c'en était une vérita-
ble pour l'humble ménage. Non-seulement la perte
du pot à l'eau était à regretter, mais une servante
dont la main était si malheureuse était un luxe trop
dispendieux pour qu'il fût possible de songer à la
garder.
« Allons, reprit Jeanne en voyant que la jeune ser-
vante hésitait, dites-moi franchement comment cela
est arrivé.
— C'est le chat!... dit en sanglotant Elisabeth.
— Quel mensonge effronté ! » interrompit Sélina,
interrompue elle-même et contenue par ses deux
soeurs, qui, plus indulgentes ou, pour tout dire, plus
jalouses qu'elle-même de sa dignité, voulaient pré-
venir une de ces scènes habituelles d'emportement
dont elles avaient en vain espéré que leur servante ne
serait pas témoin avant d'avoir été instruite des par-
ticularités du caractère de Sélina.
Ce n'eût pas été facile d'en préserver longtemps
Elisabeth, qui, en se retranchant dans un silence
boudeur, allait provoquer une autre apostrophe à son
adresse. Heureusement pour la servante, Sélina, qui
avait absolument besoin d'épancher son humeur, se
retourna tout à coup, et, sur le seuil de l'école, aper-
MAITRESSE ET SERVANTE. 28
çut le jeune Ascott qui, enchanté de ce qui désolait
ses tantes, faisait des grimaces ironiques.
C'en était trop : Sélina fondit sur l'espiègle rail-
leur et lui administra une paire de soufflets avant
qu'il eût le temps de battre en retraite.
Nous tirerons le rideau sur cette scène.
26 MAITRESSE ET SERVANTE.
CHAPITRE II.
Si fréquentes que fussent les querelles entre Ascott
et sa tante Sélina, il était rare qu'elles eussent un
dénoûment aussi tragique. Hilary fut obligée d'inter-
venir; elle eut beaucoup de peine à entraîner le jeune
furieux dans la classe, tandis que Jeanne, pâle et
tremblante, conseillait à Sélina de se retirer dans sa
chambre. Heureusement, dès qu'elle put se rendre
compte de ce qu'elle avait fait, Sélina en éprouva un
sincère regret. Son emportement se termina par une
crise de sanglots sous l'influence de laquelle elle se
laissa conduire et mettre au lit presque comme un
enfant, conclusion ordinaire de ces orages domes-
tiques.
Dans le premier moment, personne ne pensa plus
à Elisabeth, cause première de tout ce qui était
arrivé, et restée debout près de la porte. L'histoire
ne dit pas ce qui se passa dans son coeur, soit que,
MAITRESSE ET SERVANTE. 27
dans sa propre famille, elle ne fût que trop accou-
tumée à voir des frères et des soeurs se quereller ou
des mères souffleter leurs enfants, soit qu'elle fût
surprise de voir qu'il en était de même parmi ses
supérieurs. Mais, dès que miss Sélina eut quitté la
cuisine, l'air rechigné de la petite servante fit place à
une expression sérieuse.
Toutefois Hilary n'y prit pas garde. Après avoir
laissé Ascott dans la classe, elle vint à la rencontre
de sa soeur aînée, qui descendait péniblement l'es-
calier .
« Est-ce que Sélina est au lit? lui demandâ-
t-elle.
—Oui, ma chérie ; c'était ce qu'elle avait de mieux
à faire, car elle n'est pas du tout bien aujourd'hui. »
Les lèvres d'Hilary se contractèrent légèrement,
mais elle ne dit mot. Elle n'avait pas pour les défauts
de Sélina autant de patience que, Jeanne. Elle attira
sa soeur aînée dans le parloir, l'installa dans le fau-
teuil et s'assit auprès d'elle, en lui prenant affectueu-
sement les mains.
Jeanne lui répondit par une douce étreinte, essuya
quelques larmes qu'elle n'avait pu retenir, et toutes
les deux gardèrent un silence plein d'amertume.
Toutes les familles ont leur croix ; Sélina était celle
de cette maison. Qu'elles en convinssent ou non, ses
deux soeurs ne savaient que trop que tous les ennuis
qui venaient troubler la paix de leur ménage prove-
naient, d'une manière ou d'une autre, de la « pauvre »
28 MAITRESSE ET SERVANTE.
Sélina, ainsi qu'elles l'appelaient souvent entre elles,
avec une espèce de compassion dont Sélina avait en
effet grand besoin ; car, si les malheureux sont
dignes de pitié, ceux qui les rendent malheureux
sont bien plus à plaindre encore.
Il en avait toujours été ainsi de Sélina et elle le
reconnaissait elle-même. Souvent, après un de ses
Soudains accès d'emportement, ses regrets et ses
remords, presque aussi terribles que sa colère, obli-
geaient ses soeurs à l'excuser à ses propres yeux, en
rejetant le blâme sur sa santé, sur ses nerfs ou sur
sa déplorable manière de prendre les choses. Mais,
pour elles, leur pauvreté et toutes les peines qu'elle
entraînait à sa suite, les difficultés et les humiliations
de leur position, si différente de ce qu'elle avait été
autrefois, étaient bien moins pénibles à supporter
que cette fatale disposition d'humeur.
Ascott seul ne faisait rien pour adoucir les choses.
Tout petit garçon, il avait déclaré ouvertement qu'il
« haïssait » sa tante Sélina. Devenu grand, ce n'était
pas toujours derrière son dos qu'il lui adressait une
pantomime railleuse ; il ne laissait échapper aucune
occasion de la braver en face, et l'on avait toutes les
peines du monde à maintenir entre le neveu et la
tante lés apparences de la paix. Dans ses moments
de plus vive indignation, Hilary s'était bornée à
souhaiter que Sélina fût mariée, seul moyen, lui
semblait-il, de se voir convenablement débarrassée
d'elle ; mais depuis quelque temps elle avait cessé
MAITRESSE ET SERVANTE. 29
d'exprimer ce souhait. Il se peut qu'ayant appris à
réfléchir sur le mariage, elle eût compris qu'une
femme qui n'est pas une bénédiction pour sa propre
famille ne le sera probablement pas davantage pour
celle de son mari.
Cependant c'était pour Jeanne et Hilary un sujet
d'étonnement que Sélina ne fût pas mariée, car elle
avait été très-belle dans sa jeunesse et fort agréable
aux yeux du monde. Mais peut-être, malgré tous
ces avantages extérieurs, les yeux pénétrants du
sexe souverain avaient-ils découvert le revers de la
médaille, puisque, en dépit de toutes les attentions
plus ou moins significatives dont elle avait été l'objet,
Sélina n'avait jamais été demandée en mariage. Du
reste, et fort heureusement peut-être pour elle,
on ne lui avait jamais connu d'attachement sérieux.
C'était une de ces femmes qui concluent un mariage
comme on conclut une affaire et qui ne sont jamais
coupables de la faiblesse d'aimer. Il y avait donc peu
de probabilité de la voir jamais porter dans une autre
famille l'agitation chagrine et la triste disposition
d'humeur qui faisaient de la « pauvre » Sélina le
tourment de ses soeurs.
Celles-ci gardaient le silence. A quoi bon parler
de leur chagrin? C'eût été revenir sans cesse sur le
même sujet. A quoi bon essayer en vain d'alléger un
fardeau qu'elles étaient condamnées à porter ? Quelle
est la famille qui n'a pas le sien? Et combien de fois,
en regardant autour d'elles, les deux soeurs avaient-
30 MAITRESSE ET SERVANTE.
elles eu lieu de trouver le leur bien léger comparé à
celui de tant d'autres ! Car, enfin, Sélina, à part ses
accès d'emportement, était une personne parfaite-
ment recommandable, et elle aimait sa famille, du
moins autant qu'est susceptible d'aimer une personne
dont toutes les impressions se concentrent sur elle-
même.
Mais quand Hilary, comme ce soir-là, contem-
plait le visage pâle de Jeanne où chaque année
laissait une ride, lorsqu'elle voyait combien chaque
nouvelle émotion ébranlait les nerfs affaiblis de cette
soeur bien-aimée, qui, après tant d'années de travail,
aurait dû jouir au moins de quelque repos, l'impé-
tuosité de sa jeunesse l'emportait malgré elle; elle
ne pouvait tolérer pour Jeanne ce qu'elle aurait toléré
pour elle-même, et dans ces moments-là elle s'était
surprise plus d'une fois à trouver, comme son neveu,
tante Sélina vraiment haïssable.
« Où est Ascott? Il faut absolument lui parler,
dit enfin Jeanne, en se levant avec effort.
— Je lui ai déjà parlé, répondit Hilary. Il est très-
fâché de ce qui est arrivé et il m'a promis de ne plus
s'oublier à ce point.
— Oui, jusqu'à ce qu'il recommence, dit Jeanne
d'un air plus convaincu. Mais, ajouta-t-elle en se
rappelant tout à coup la nouvelle venue, que ferons-
nous d'Elisabeth ? »
Hilary y avait déjà pensé ; elle avait pesé le pour et
le contre et récapitulé les inévitables inconvénients
MAITRESSE ET SERVANTE. 31
qui résulteraient de la présence d'une servante à qui
il serait impossible de cacher les plaies de la famille,
puisque malheureusement elles s'étaient déjà révé-
lées à elle. Mais Hilary possédait le don si rare de
voir les choses telles qu'elles sont, sans se laisser
influencer par des considérations personnelles. Elle
croyait clairement que Jeanne ne devait, ne pouvait
plus faire le ménage, que Sélina ne voudrait pas s'en
charger, et qu'elle-même enfin ne le pouvait pas
davantage. Il fallait donc prendre une servante, et
peut-être valait-il mieux avoir une jeune fille sur
laquelle elle pouvait exercer quelque autorité qu'une
personne plus âgée et plus indépendante qui irrite-
rait Sélina à la maison et bavarderait au dehors.
D'ailleurs elles avaient promis à M. Hand de faciliter
à Elisabeth l'essai qu'elle devait faire, et elles s'é-
taient presque engagées à la garder un mois. Passé
cette époque, il serait temps de prendre un parti ; à
chaque jour suffit sa peine.
Hilary, ayant expliqué tout cela à sa soeur d'un air
enjoué, réussit à calmer ses craintes.
« Oui, lui dit Jeanne, vous avez raison, ma chérie.
Il faut lui accorder un mois entier, à moins qu'elle
ne commette quelque acte tout à fait répréhen-
sible. Pensez-vous qu'elle ait vraiment dit un men-
songe ?
— A propos du chat? Je ne sais trop qu'en penser.
Appelons-la et posons-lui encore une fois la ques-
tion. Chargez-vous-en, Jeanne ; je ne crois pas
32 MAITRESSE ET SERVANTE.
qu'elle puisse vous regarder en face et vous dire un
mensonge. »
Bien d'autres personnes, à la vue de ce doux et
grave visage dont toute fraîcheur avait disparu, mais
qu'embellissait une expression presque enfantine
dans sa simplicité, bien des personnes, dis-je,
eussent été de l'avis d'Hilary.
La présence d'Elisabeth ne fit qu'augmenter l'ap-
préhension de la pauvre Jeanne. Comment excuser
aux yeux d'une servante les faiblesses et les torts de
sa maîtresse? Comment blâmer une jeune fille à qui
un si mauvais exemple avait été donné dès le jour
même de son entrée ? Jeanne s'attendait presque à
la voir récriminer à son tour contre elle et sa soeur.
II n'en fut rien. Elisabeth restait là, d'un air em-
barrassé, humilié, qui n'avait rien de hardi ni rien
de boudeur.
Sa maîtresse reprit courage.
« Elisabeth, dit-elle, je désire savoir la vérité au
sujet de ce malheureux accident. N'ayez pas peur.
J'aimerais mieux vous voir briser tout ce qu'il y a
dans la maison que de vous entendre dire un men-
songe.
— Je vous ai dit la vérité. C'est la faute du chat.
— Comment cela est-il possible? Vous descendiez
avec le pot à l'eau à la main ?
— Oui, et le chat a passé entre mes jambes et m'a
fait trébucher. »
Les deux soeurs se regardèrent. Cette explication,
MAIT.RESSE ET SERVANTE. 33
qui leur paraissait assez vraisemblable, l'attitude
franche et honnête de la jeune fille semblait la con-
firmer.
« Je suis sûre qu'elle dit la vérité, reprit miss
Hilary. D'ailleurs, vous savez que sa mère vous a dit
qu'on pouvait toujours la croire sur parole. »
C'en était trop pour Elisabeth.
« Si vous ne me croyez pas, miss, dit-elle d'une
voix étouffée par l'émotion et les sanglots, je préfère
retourner chez ma mère.
— Je vous crois, » lui dit avec douceur miss
Leaf.
Puis, ayant attendu que le tablier dont Elisabeth
se servait pour essuyer ses larmes eût achevé son
office, elle ajouta :
« Je puis très-bien me rendre compte de l'acci-
dent, et je suis sûre que si vous vous étiez d'abord
mieux expliquée, ma soeur l'aurait aussi compris.
Elle a été très-contrariée, et cela n'est pas étonnant...
Elle sera charmée de voir qu'elle s'était trompée. »
Miss Leaf s'arrêta, ne sachant trop comment for-
muler ce qu'elle considérait comme son devoir de
dire et se faire en même temps comprendre de la
jeune servante sans compromettre la famille. Hilary
vint à son secours.
« Miss Sélina est quelquefois un peu vive, dit-elle;
mais ses intentions sont toujours bonnes. Il vous faut
éviter de la contrarier ; ne lui répliquez jamais,
même si elle vous parle aigrement. Ce n'est pas votre
34 MAITRESSE ET SERVANTE.
affaire : vous n'êtes qu'une enfant, et elle est votre
maîtresse.
— Vraiment?... Je croyais que c'était celle-là, »
dit Elisabeth en montrant miss Jeanne.
Le nuage qui assombrit soudain la physionomie
d'Elisabeth et sa manière peu cérémonieuse de dési-
gner miss Leaf en étaient trop pour la gravité d'Hilary.
Elle fut obligée de se lever et de faire semblant de
chercher un livre dans l'armoire.
« Oui, je suis l'aînée, dit Jeanne d'un air simple,
et vous pouvez, je suppose, me considérer plus spé-
cialement comme votre maîtresse. Adressez-vous
toujours à moi dans toutes les difficultés, et surtout
soyez franche. Il n'est presque pas de faute que je ne
sois disposée à vous pardonner, si vous êtes sincère
avec moi. Et maintenant suivez miss Hilary. Elle vous
montrera à faire le « porridge » (1 ) pour le souper. »
Elisabeth obéit sans dire mot. Le silence était
apparemment une de ses principales qualités. Et
certes elle était obéissante, animée du désir de bien
faire ; nullement bornée, nonobstant qu'une certaine
disposition nerveuse, que Hilary fut surprise de
trouver dans une fille aussi fortement charpentée, la
rendît au premier abord assez gauche et timide. Quoi
qu'il en fût, elle réussit à servir et à porter sans acci-
dent, dans le parloir, trois assiettes de l'excellente
bouillie qui composait le frugal souper de ses maî-
(1) Bouillie de farine d'avoine qu'on mange surtout en Ecosse.
MAITRESSE ET SERVANTE. 35
tresses, et qu'elles avaient toujours assaisonnée à la
manière anglaise, avec du sucre ou de la mélasse,
jusqu'au moment où M. Lyon, scandalisé d'un pareil
mélange, leur avait fait adopter la mode de son pays
et substituer le lait à la mélasse.
Le repas terminé et accompagné de quelques con-
seils à l'adresse d'Ascott que le jeune homme accepta
d'assez bonne grâce, il se trouva qu'il était déjà près
de dix heures.
« Beaucoup trop tard pour faire veiller une enfant
de l'âge d'Elisabeth, » dit miss Leaf en prenant la
grosse Bible dont la lecture terminait régulièrement
la journée. Cette lecture, toujours courte, se compo-
sait quelquefois de cinq ou six versets sans aucun
commentaire. Jeanne pensait que la parole de Dieu
s'explique suffisamment d'elle-même. Femme d'un
esprit humble, elle ne se sentait pas capable de diri-
ger de longs exercices de dévotion ; d'un autre côté,
elle ne pouvait souffrir les formules de prières écrites.
Elle se contentait donc de lire la Bible à haute voix
et de réciter ensuite l'Oraison dominicale. Mais,
timide comme elle l'était, il lui en coûtait encore
d'accomplir ce simple acte de piété devant une étran-
gère, et ce fut le sentiment du devoir seul qui lui fit
répondre affirmativement quand Hilary lui proposa
de faire entrer Elisabeth.
« Asseyez-vous, » dit-elle à la jeune servante, qui
obéit en regardant autour d'elle d'un air presque
inquiet. Un profond silence régnait dans le petit par-
36 MAITRESSE ET SERVANTE.
loir, que remplissaient presque entièrement un grand
piano carré, six chaises de canne et un fauteuil dans
lequel était assise miss Leaf, tenant la grosse Bible
sur ses genoux.
« Savez-vous lire, Elisabeth?
— Oui, madame.
— Hilary, donnez-lui une Bible. »
C'est ainsi qu'Elisabeth suivit du doigt les saintes
paroles prononcées d'une voix distincte, paroles à. la
portée d'un enfant ou d'un pauvre païen. Puis la
sauvage des mers du Sud, comme Ascott persista
pendant longtemps à l'appeler, se conformant à
l'acte du reste de la famille, se tourna pour s'age-
nouiller, mais dans sa confusion elle faillit renverser
sa chaise, ce qui obligea miss Leaf d'attendre que le
silence fût rétabli. Elisabeth se mit à genoux et resta
les yeux fixés sur le mur. Il est impossible de dire
jusqu'à quel point elle écouta ou comprit, mais son
attitude fut convenable.
« Pardonnez-nous nos offenses comme nous par-
donnons à ceux qui nous ont offensés. » A ces paroles
si utiles, si pratiques dans le cours de la vie, et sur-
tout dans le cercle intime de la famille, la voix' de
Jeanne se ralentit à son insu. Fut-elle la seule qui
pensa à la pauvre Sélina ?
La prière terminée, chacun se releva. Hilary remit
la Bible à sa place. La petite servante paraissait indé-
cise sur ce qu'elle avait à faire. Hilary toucha le bras
de sa soeur.
.MAITRESSE ET SERVANTE. 37
« Oui, dit miss Leaf, rappelée à elle-même et assu-
mant l'autorité de maîtresse de maison, il est plus
que temps que chacun se retire. Ne manquez pas
d'éteindre votre chandelle, Elisabeth, et n'oubliez
pas d'être prête demain matin à six heures.
— Oui, madame, dit d'un ton presque gracieux
Elisabeth, en accompagnant sa réponse d'une révé-
rence à la villageoise.
— Très-bien. Bonne nuit, Elisabeth. »
Et, suivant l'exemple de miss Leaf, Hilary et Ascott
lui-même dirent d'un ton amical :
« Bonne nuit, Elisabeth. »
38 MAITRESSE ET SERVANTE.
CHAPITRE III.
Après les vacances de Noël, Ascott partit pour
Londres. Ce fut de longtemps le plus grand événe-
ment qui intervint dans la vie paisible des demoi-
selles Leaf. Le départ de leur neveu leur laissa un
grand vide. Bien qu'Ascott ne fût pas positivement
un jeune homme très-aimable, ses tantes ne l'en
aimaient pas moins avec idolâtrie ; elles n'étaient
surtout pas peu fières d'avoir pour neveu un grand
et beau garçon qui les dépassait toutes de la tête et
qui, sans être un phénomène, leur permettait d'es-
pérer qu'il rendrait un jour à leur famille la position
qu'elle avait perdue.
Il y avait quelque chose de touchant dans l'affec-
tion que lui avaient vouée ces trois femmes. Sélina
elle-même, toujours prête à lui chercher querelle,
ne manquait jamais, lorsqu'il était absent, de faire
l'éloge du beau garçon qui pour des yeux plus clair-
MAITRESSE ET SERVANTE. 39
voyants que les leurs, était plus occupé de lui-même
que de ses trois tantes ensemble. La seule personne
qui lui inspirât quelque crainte était M. Lyon , pour
lequel Ascott témoignait un respect et une admira-
tion sans bornes.
Jusqu'à quel point Robert Lyon aimait-il Ascott
Leaf? C'est ce que Hilary elle-même ne put jamais
découvrir, mais il lui témoignait beaucoup de
bonté.
Il y eut cependant une personne qui ne se plia
jamais à la volonté tyrannique du jeune despote.
Il s'établit d'emblée entre Elisabeth et lui une espèce
de guerre sourde. Soit qu'elle eût entendu et com-
pris peu à peu ses plaisanteries à son sujet, soit que
son humeur revèche sût résister aux tentatives qu'il
fit pour la soumettre à ses caprices, comme ses
tantes, c'est ce qu'on ne sut jamais, mais il est cer-
tain qu'Ascott n'eut jamais qu'une médiocre part aux
bonnes grâces de la jeune servante. Elle ne lui répon-
dait jamais lorsqu'il l'appelait d'une voix de Stentor;
elle refusait de cirer ses bottes plus d'une fois par
jour, et elle s'obstinait à éloigner du feu de la cuisine
ses « horribles gâchis, » ainsi qu'elle se permettait de
qualifier certaines préparations qui faisaient partie
de ce qu'il appelait ses « études médicales. »
Bien que cette guerre fût passive plutôt qu'agres-
sive et qu'elle fournît plus d'un secret motif d'amuse-
ment aux demoiselles Leaf, ce n'en fut pas moins un
grand soulagement pour elles lorsque le principal
40 MAITRESSE ET SERVANTE,
promoteur de ces petites dissensions domestiques
partit pour Londres.
Elisabeth se chargea de descendre la' malle d'As-
cott ; elle y mit un si joyeux empressement, qu'au
milieu même de la douloureuse séparation, Hilary
ne put s'empêcher de sourire.
« Cette fille est un singulier type, dit-elle plus
tard à sa soeur aînée. Elle est aussi originale dans ses
affections que dans ses antipathies.
— Vous pouvez le dire, vous, ma chérie ; car son
visage s'illumine dès qu'elle vous aperçoit.
— Vraiment ? Cela vient sans doute de ce que je
m'occupe beaucoup d'elle. C'est quelque chose d'é-
trange que la sympathie qui naît de la conformité
des occupations, et que le respect qu'on inspire
aux domestiques quand on sait faire un pudding ou
un lit.
— Plût à Dieu que vous ne fussiez obligée de faire
ni l'un ni l'autre ! dit Jeanne en regardant tendre-
ment sa gracieuse petite soeur, qui allait et venait
dans la classe, mettant tout en ordre avant l'arrivée
des élèves.
— Quelle idée ! pour ma part, je ne le désire pas
du tout. Cela ne me rend ni moins charmante ni
moins aimable, » épithètes qu'elle se plaisait souvent
à se donner, fermement convaincue que personne
ne se méprenait à la plaisanterie qu'elle croyait
faire.
« Il faut aussi, continua-t-elle sur le même ton
MAITRESSE ET SERVANTE. 41
enjoué, que j'aie un petit air assez juvénile, car je
suis sûre que le compagnon de voyage d'Ascott m'a
prise pour la dame de ses pensées. Comme nous
nous disions adieu à là station , un vieux monsieur
assis auprès de lui a paru compatir singulièrement à
son chagrin. Si vous aviez vu l'air indigné d'Ascott
lorsqu'il lui a répondu : « Mais ce n'est que ma
tante !» .
Miss Leaf se mit à rire, ce qui dissipa, ainsi que le
voulait Hilary, le nuage de tristesse qui assombris-
sait son front.
« N'importe, chérie, dit-elle en caressant sa jeune
soeur, j'espère que votre tour viendra un jour.
— Oh ! je ne suis pas pressée, Jeanne. »
Bientôt se succédèrent les coups de marteau frap-
pés à la porte par les petits écoliers, puis recommença
la marche quotidienne et monotone des études les
plus élémentaires, hélas ! car Stowbury ne manquait
pas de bonnes écoles, et l'on s'y figurait que les
demoiselles Leaf, nées rentières et non destinées à
l'enseignement, ne pouvaient se charger que de l'é-
ducation de très-jeunes enfants ; ce qui avait été
vrai jusqu'à une certaine époque. Miss Leaf s'était
donc bornée à apprendre à lire aux petits épiciers et
aux petites épicières, ainsi que les appelait dédai-
gneusement miss Sélina, qui, chargée du département
des travaux à l'aiguille, ne faisait que- de courtes
apparitions dans la classe. Les branches plus hautes
de l'enseignement avaient été peu à peu abandon-
42 MAITRESSE ET SERVANTE,
nées à Hilary, qui depuis quelque temps, par sympa-
thie-peut-être pour un de ses élèves, avait commencé
à montrer un goût prononcé pour l'enseignement.
C'est un don assez rare que ce goût, tout le monde
en conviendra, surtout ceux qui, comme la pauvre.
Jeanne, ne le possèdent pas. Aussi fallait-il voir
l'air d'admiration et presque d'envie avec lequel elle
suivait tous les mouvements d'Hilary allant de classe
en classe, encourageant les uns, réprimandant les
autres, secouant l'indolent, tenant en respect le
mutin et exerçant sur tout ce petit monde une douce
et salutaire influence.
Ce temps est déjà bien loin de nous. Les petits
écoliers et les petites écolières des demoiselles Leaf
sont aujourd'hui des pères et des mères de famille ;
plusieurs sans doute de respectables marchands éta-
blis dans leur ville natale, bien que la manie du
changement et de la locomotion en ait peut-être
entraîné un grand nombre Dieu sait où. Mais tous
peuvent encore se rappeler la bonne miss Leaf, qui la
première leur apprit à lire, assise dans son coin
accoutumé, entre la cheminée et la fenêtre , dont le
store était toujours baissé afin d'adoucir la clarté de-
la lumière pour ses yeux affaiblis et d'éviter des dis-
tractions à ses élèves. Ils peuvent encore se rappeler
sa robe brune et unie, son tablier blanc sur lequel
les alphabets crasseux et déchirés semblaient presque
honteux de se poser, et sa voix affectueuse dont
l'accent parfois plaintif était pour eux le seul reproche
MAITRESSE ET SERVANTE. 43
de leur mauvaise conduite. Mais ce qu'ils se rappel-
lent surtout, c'est sa patience inaltérable avec les
plus rétifs et la part qu'elle prenait à leurs peines
comme à leurs plaisirs enfantins. Et je suis bien sûre
qu'ils reconnaissent tous que miss Leaf, qu'elle leur
ait peu ou beaucoup appris, leur a appris au moins
une chose, à l'aimer, ce qui est déjà en soi, comme
Ben Jonson disait de la comtesse de Pembroke, une
«éducation libérale. »
Souvent, quand l'esprit plus jeune et plus impé-
tueux d'Hilary s'insurgeait contre la monotonie de
son existence ; quand, au lieu de passer ses jours à
enseigner des petits enfants, elle eût désiré étudier
et se rapprocher de plus en plus de ce monde actif
et intelligent dont M. Lyon lui avait parlé, la vue de
sa soeur penchée sur des alphabets crasseux la rappe-
lait à elle-même, et elle se disait que, tout consi-
déré, il lui serait égal de travailler comme elle le fai-
sait tant que Jeanne serait auprès d'elle.
Cependant l'hiver lui parut bien long après le
départ d'Ascott, car Jeanne, autant par bonté que
pour gagner quelque argent, avait ajouté à sa tâche
quotidienne quatre soirées de la semaine qu'elle
consacrait à une jeune mère de famille dont l'éduca-
tion avait été négligée et qui venait apprendre auprès
d'elle à mieux écrire et à tenir les livres de sa bou-
tique. Sélina, indignée d'un pareil arrangement,
s'était mise sur le pied de passer ses soirées dans la
classe, où elle interrompait les études d'Hilary par
44 MAITRESSE ET SERVANTE.
ses plaintes continuelles, regrettant surtout les jours
paisibles qu'elles avaient passés ensemble dans la
cuisine, alors qu'elles n'avaient pas de servante.
Sélina était une de ces personmes qui ne voient le
bon côté d'une chose qu'après l'avoir perdue.
« Je ne sais vraiment pas comment nous ferons
avec Elisabeth : elle mange...
— Et elle grandit, interrompit Hilary.
— Elle mange à elle seule comme deux de nous,
Quant à ses vêtements, sa mère lui donne à peine de
quoi se vêtir d'une manière convenable..
— Ce serait difficile avec trois livres sterling
par an.
— Aurez-vous bientôt fini de contredire, Hilary ?
Je constate simplement un fait.
— Et moi un autre. Mais je ne suis pas disposée à
causer, Sélina.
— Vous ne l'êtes jamais que lorsque vous devriez
vous taire, et alors votre langue va comme un cheval
lancé à la course.
— Vraiment! Alors c'est comme celui do John
Gilpin :
Rien ne peut l'arrêter dans sa rapide course ;
Le prix est mille livres (1) !
Dieu ! que n'est-ce vrai ! que ne puis-je gagner mille,
livres ? »
(1) He carries weightt he rides a race;
Tis for a thousand poundl
MAITRESSE ET SERVANTE. 45
Sélina était trop contrariée pour répondre, ce qui
permit à Hilary de retourner à son Homère, que
M. Lyon avait pris tant de plaisir à lui expliquer,
parce qu'elle le comprenait, disait-il, beaucoup plus
vite qu'aucun de ses écoliers.
Elle avait oublié tous les petits tracas domestiques
dans une vision de Thétis et des Néréides, et récitait
tout bas, premièrement dans le grec sonore, puis
dans l'anglais plus humble, mais si doux de Pope, ce
catalogue des nymphes océaniques qui se 'termine
par ces mots :
La Monde Janassa, blanche comme l'ivoire,
Amalthée au teint d'ambre et Janita la noire.
« Noire, avez-vous dit? interrompit Sélina. Elle
a été aussi noire qu'un ramoneur toute la journée,
et son tablier...
— Qui? Ah! vous parlez d'Elisabeth?
— Son tablier a trois déchirures qu'elle n'a pas
seulement l'idée de raccommoder, quoique je lui aie
donné des aiguilles et du fil il y a plus d'une semaine.
Mais elle ne sait pas plus s'en servir que l'enfant qui
vient de naître.
— On ne le lui a peut-être jamais enseigné ?
— Pardonnez-moi. Elle dit qu'elle a été pendant
toute une année à l'école et qu'on lui a appris à
coudre et à marquer.
— Peut-être ne s'est-elle plus exercée à ce travail
depuis lors. Elle n'a guère dû en avoir le temps avec
3.
46 MAITRESSE ET SERVANTE.
tous ses petits frères et soeurs qu'elle avait à soigner.
Cela n'en vaut que mieux pour nous, car elle est re-
marquablement patiente avec tous nos marmots. Hier
encore, lorsque cet affreux petit Jack Smith s'est
fait mal, j'ai vu Elisabeth le mener dans la cuisine,
lui laver le visage et les mains, puis l'embrasser et le
consoler d'une manière toute maternelle. Elle aime
décidément les enfants.
— Vous avez toujours quelque chose à dire en sa
faveur.
— Je rougirais de n'avoir rien à dire en faveur
d'une pauvre fille qu'on gronde continuellement. »
Il y eut un autre moment de silence, puis Sélina
revint à la charge.
« Avez-vous jamais observé la singulière manière
qu'elle a d'agrafer ou plutôt de ne pas agrafer sa robe
par derrière? Elle l'agrafe au-dessus des hanches et
laisse entre la taille et le buste un...
— Un hiatus. 0 mon Dieu ! que ferais-je pour
avoir un peu de tranquillité ? Est-ce ma faute si une
fille de quinze ans n'est pas un composé de toutes
les perfections? »
Et Hilary, en désespoir de cause, se leva, prit sa
bougie et ses livres et alla s'établir dans la froide
mais paisible chambre à coucher, tout en se mordant
les lèvres pour ne pas dire quelque chose que Sélina
aurait pu appeler « impertinent, » et non sans quelque
raison, de la part d'une soeur beaucoup plus jeune
qu'elle. Je ne prétends pas donner Hilary pour un