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Mélodies païennes...

De
175 pages
A. Le Chevalier (Paris). 1873. In-18, 191 p..
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MÉLODIES PAÏENNES
DU MEME AUTEUR :
CHANTS D'UN MONTAGNARD
Un vol. avec deux lettres de GEORGE SAND.
PROCHAINEMENT
Nouvelle Édition, -. •. '
augmentée de lettres de VICTOR HUGO, MICHELET, TH. DE BANVILLE,
de l'appréciation d'ÉjiiLE DESCIIAMPS et d'un article critique *
de GUSTAVE FI.OUR.ENS.
A LA JEUNESSE
R. L.
i
T\ÉJQACE
Le mot Mélodies avertit le lecteur qu'au lieu de pro-
céder par ensembles et panoramas, je lui présente dans
ce livre une série d'unités. Le sens du substantif est
asse^ clair pour que je n'y insiste pas ; mais celui de
l'épithete qui l'accompagne a besoin d'être précisé.
Nous considérons les Superstitions comme des lèpres
sociales, dont la science finira par guérir la pauvre huma-
nité souffrante. Chacune veut prévaloir. Il est urgent de
les extirper toutes, à peine d'expirer sous la croûte ulcé-
reufe qui nous consume et nous défigure.
Nous n'hésitons pas à affirmer que le christianisme a
été funeste au monde. Jésus a-t-il personnellement existé?
Quelques savants en doutent. Mais si oui. il est évident
4 Préface.
que la légende a considérablement exagéré sa stature,
tout en faussant-les bons côtés de sa doctrine.
Jésus a été grandi, puisqu'il a été confondu avec la
chimère entrevue -par les hallucinés et exploitée par les
habiles. Et il a été faussé, ou, mieux, escamoté par le
pharisaisme, qui, s'en tenant à la littéralité, a étouffe ce
que portait en soi de vivant et de fécond la parabole
orientale.
Uantiquité était rongée par un virus : l'esclavage.
Ne cherchons pas ailleurs la cause de la chute du paga-
nisme. Jésus parut à l'heure où le colosse tremblait sur
sa base. Il parla de liberté : — tous les ilotes se tour-
nèrent vers lui. La persécution aidant, lapothéose ne
pouvait manquer. Jonglerie savante, d'ailleurs, car dans
le Dieu, le révolutionnaire palpable, humain et pratique
s'évanouissait. Le mysticisme de son verbe se prêtant aux
fourberies des charlatans sacrés, il advint qu'il riva pour
des siècles les chaînes qu'il voulait rompre. La terre, la
nature, la matière, éliminées, conspuées par le'Maître,
une inepte distinction s'établit entre le corps et l'âme ;
et les opprimés perdirent la conscience des maux réels,
à force de fixer leurs regards sur les splendeurs d:i
Préface. 5
royaume fantastique particulièrement -promis aux idiots
et aux martyrs.
De là vient la nuit vingt fois séculaire du moyen âge.
Car nous nous débattons encore en pleines ténèbres,
piteux valétudinaires. A quand enfin la lumière, la jus-
tice, l'harmonie? La Révolution est comme une étincelle
dans le noir. Frères en démocratie! peu nombreux nous
sommes. Mais n'allons pas désespérer et nous croiser les
bras. Qu'aristocrates et bourgeois, hongres cacochymes,
arborent élégamment leur scepticisme, filent des soupirs
de femmelette, ou barbotent dans la mare en éclectiques ;
nous qui avons poitrine et souffle, attisons le feu sacré
et hâtons l'explosion, tardive mais certaine, de l'incen-
die qui mettra en fuite tous les spectres et réduira en
cendres le vieux monde.
Le lecteur doit commencer à saisir le sens exact du
titre de ce livre. Qu'il se garde bien de croire que nous
avons, comme les Agaréniens du VIIe siècle, renié Jésus
pour Mahomet, l'Evangile pour le Coran. Trouvant la
prière lâche et niaise à la fois, nous répudions également
tous les cultes. Entre l'hiérophante d'Eleusis et un Père
de l'Eglise, notre coeur ne balance pas : nous leur tour-
6 Préface.
nons le dos à tous deux, non plus épris de Vépoptisme
que de la théologie.
Nous prenons le mythe dans F intégrité de sa fraîcheur
native, avant que l'exégèse ne Fait subtilisé pour battre
monnaie avec. Nous ne voyons dans la Mythologie qu'une
ingénieuse personnification des forces de la Nature.
Quelle grâce! quelle vie! et combien nous regrettons
cette aube disparue, nous, fils de l'Inde et de la Grèce,
si peu fait pour l'ombre du lugubre génie sémitique!
Les dieux d'Homère et d''Anacréon ne nous irritent
point, parce qu'ils n'ont que la consistance d'une aimable
fiction et qu'ils sont plusieurs. Rationalisme et Mytholo-
gie peuvent s'accorder ensemble.
Mais ce Jéhovah de la Bible, Dieu unique, créateur
et maître, qui, ouvrant sa droite dans les nuées, en laisse
parfois tomber la grâce arbitraire, et presque toujours
l'implacable châtiment,... qu'imaginer de plus grotesque,
ou de plus sinistre ?
Très-désireux de sortir des langueurs obscures et de
la vertu négative, pour retourner à la placidité proli-
fique, je me déclare franchement païen. Et j'entends par
ce mot : l'équilibre des forces jeunes et actives, l'épa-
Préface. 7
nouissement plastique dans le clair a\ur. la puissante
joie sereine. 'Jieur de santé que le christianisme a jlétriè.
' L'Amour est donc l'inspirateur de ce.r Mélodies païennes.
Je souhaite que mon lecteur éprouve la sensation de
quelqu'un qui pénètre dans "un frais bosquet de myrtes.
Essentiellement antichrétien; c'est-à-dire païen, dans
le sens élevé et poétiquement rationnel du mot. je fia-
gelle l'ascétisme au nom de la vie. et je demande à
l'amour le secret de la vertu.
Les hypocrites crieront à l'immoralité^ mais leurs
glapissements ne couvriront pas ma voix.
Peut-être me reprochera-t-on d'avoir pris ma thèse de
trop haut, l'oeuvre poétique à laquelle elle sert de péristyle
ne répondant pas à ce qu'on était en droit d'attendre.
Les vrais artistes penseront autrement.
D'ailleurs, nous n:avons pas en vue que ces petites
pièces fugitives : les Mélodies païennes, sorte de prélude
à un livre que nous publierons en temps possible : la
Voix du Gouffre.
Le but étant l'Idéal, nous ne confondons pas F Art avec
lui. L'Art est le moyen. Faile souveraine. Mais la pensée
est la force qui la meut. Plein de respect. d:admiration et
8 Préface.
d'amour pour la forme, nous ne voyons en elle qu'un
vêtement^ une apparence. Sous ce dehors il faut l'idée,
il faut la.vie. Un arbre sans sève, un corps exsangue/
Fart sans souffle.... quelle misère!
La fameuse formule : « L'Arc pour l'Arc » est pour
nous absolument vide de sens. Et si nous n'appréhen-
dions de soulever des discussions oiseuses et de glisser
dans le doctrinarisme. nous écririons volontiers sur notre
drapeau cette devise :
« L'Art pour l'Idée! »
Il va sans dire qu'elle ne s'applique qu'à l'ensemble
d'une oeuvre, et n'exclut aucunement l'arabesque et les
fleurs de la fantaisie.
Tout grand art} ou, plus modestement : tout art sin-
cère} est fils d'une foi. La foi du moyen âge a produit les
merveilles barbares de l'architecture romane et gothique.
Et elle a eu pour chantre cet énorme poète : Dante !
Cette foi est morte et ne peut être remplacée que par
la foi en la science. Au dogme doit succéder l'examen,
à l'amour de la légende l'amour de la vérité, aux
chimères la Nature!
Préface. p
Qui dit scepticisme, dit impuissance.
Beaucoup de jeunes hommes de mon àge} pleins de
savoir et de talent} n'ont pu créer d'oeuvre viable_, parce
que le scepticisme en avait mordu les germes.
Voilà mon esthétique } et on la retrouvera, je l'espère,
jusque dans ces Mélodies sans prétention où F Amour}
réhabilitant cette matière vivante qui nous constitue,
chante avec ferveur l'hymne des chairs.
— Et sur quel mode ? — sur celui de l'oiseau des bois.
Je déclare avec franchise que le savant maniérisme à la
mode m'attache moins que la robuste naïveté de la muse
antique.
C'est toujours avec un charme nouveau que je rouvre la
Pastorale de Longus> autre profane à qui j'ai emprunté
l'épigraphe de ce modeste volume de versicules.
RAOUL LAFAGETTE.
Paris, ventôse, au 80.
1.
MÉLODIES PAÏENNES
I.
LE "COQ.
A Ch. Frémine.
Un bon coq suffit à douze ou quinze poules.
D'ORHIGNY. (Dictionnaire d'histoire naturelle.')
Koh! koh! koh!
Keuhroh! koh! koh!
— Qu'as-tu, poulette gentille?
Raconte-moi ton chagrin.
— J'étais une jeune fille,
Et ce coq, vigoureux drille,
Ce coq dont la crête brille...
12 Mélodies païenne s.
— Ce coq, poulette gentille,
Ce coq... n'est pas un serin.
Koh! koh! kohi
Keuhroh! koh! koh!
Champs, prés et bois sans fin ni terme,
Sous les vastes deux enchantés; "
Un seul bâtiment : c'est la ferme ;
Bien loin fourmillent les cités.
Semailles. Déjà les socs fendent
Les coteaux par l'aube rougis,
Les grands boeufs montent et descendent;
Personne au rustique logis.
Mais au coin de l'aire coquette
Qui se dore au réveil du jour,
Sur un fumier fouille et caquette
Tout un peuple de basse-cour.
Le Coq.
Blanches, rousses, noires ou grises,
Vingt poules ont pour chevalier,
Maîtresses humbles et soumises,
Un coq à flamboyant collier.
Sultan, robuste au sang de lave,
Toujours prêt à recommencer,
Devant un vain péril qu'il brave
Lorsqu'il les voit se disperser,
Il dresse sa vermeille tête,
Fait à peine deux pas ou trois,
Puis, vrai matamore, il s'arrête
Et, déployant toute sa voix,
Par quelques notes enflammées
Il rappelle l'arrière-ban
Des odalisques emplumées;
Aussi roide et fier qu'Artaban :
Z4 Mélodies païennes.
« Ce n'était rien, mes chères belles,
Obliquons par là, suivez-moi. »
A ses vierges les plus rebelles
Bientôt il cause un autre émoi.
Jusqu'à ce que le soir ramène
L'ombre où s'éteint le gai rayon,
Gaillardement il se démène,
Sans souci du prix Montyon.
« Assez tôt vient l'heure où l'on râle,
La nature a fait la santé
Pour le plaisir. » Cette morale
N'est pas trop bête, en vérité.
Koh! koh! koh!
Keuhroh! koh! koh!
Le Coq.
— Qu'as-tu, poulette gentille?
Raconte-moi ton chagrin.
— J'étais une jeune fille,
Et ce coq, vigoureux drille,
Ce coq dont la crête brille...
— Ce coq, poulette gentille,
Ce coq... n'est pas un serin.
Koh! koh! koh!
Keuhroh ! koh ! koh !
Forêt de Brose (Tarn).Brumaire, an 78.
II.
SOIR.
A Maurice Rollinat.
C'est le moment crépusculaire.
VICTOR HUGO. (Chansons ctes Rues et des Bois.*)
Une étoile à peine
Pointe au firmament,
Le fleuve dormant
Prend des tons d'ébène.
Le feuillage aimé,
Que nul vent ne trouble,
Vaguement se double
Dans le flot calmé.
Mélodies païennes.
D'or et d'émeraude
Hymen triste et doux ;
De la ronce au ho'ux
Un oiselet rôde.
Sous le buisson noir
Plainte monotone ;
Aux labours d'automne
Rouge adieu du soir.
Puis l'ombre qui flotte
De l'astre à la fleur,
Eteint la lueur,
Assoupit la note.
Brenns (Tarn). Brumaire, an 78,
III.
QUESTIONS ET DEMANDES.
Ah ! je m'en souviens comme d'hier.
EDGARD POE. (Le Corbeau.')
Pourquoi ta main passe-t-elle
Toujours sur ton front pâli?
— Vis-tu fuir à tire d'aile
Le baiser, prompt bengali?
Pourquoi dans ton regard sombre
Pas le moindre éclair joyeux?
— Vois-tu ces deux yeux pleins d'ombre?
Les vois-tu ces deux grands yeux?
20 Mélodies p atennes.
Pourquoi de ton deuil farouche
Le sourire est-il banni?
— Vois-tu cette fraîche bouche
Qui de perles cache un nid ?
Pourquoi vaguer par la plaine
En flairant l'air embaumé ?
— Sens-tu cette pure haleine,
Semblable aux brises de mai?
Pourquoi, l'oreille attentive,
Veiller quand tout dort la nuit?
— L'entends-tu, douce et plaintive,
Cette voix qui me poursuit?
Brumaire, an 78.
IV.
DISTIQUES ALTERNES.
A Alexandre Saint-Yves.
Ouvre ton coeur, jeune homme, et te choisis
une jeune fille.
GOETHE. (Lieds.')
LA NATURE.
Ma loi commande que l'on s'aime,
Obéis à ma loi suprême.
LE JEUNE HOMME.
Aimer encor?... j'ai trop aimé;
Mon coeur à l'amour s'est fermé.
Mélodies païennes.
LA JEUNESSE.
La mer est bleue et point méchante,
Livre ta nef au flot qui chante.
L EXPERIENCE.
Crains le gouffre battant Pécueil,
Ton vaisseau serait ton cercueil.
L ESPOIR.
Sous la vaste mante des nues
Combien de vierges inconnues !
LE SOUVENIR.
Après le diamant le stras ?
Un potier, après Phidias }
L EFFUSION.
Ton âme est un coffre bien rare ;
De ses trésors sois moins avare.
Distiques alternés. 23
LA FIERTÉ.
Hélas! qui les apprécierait?
Jette la clef de ce coffret.
LA PASSION.
Etanche cette soif ardente
Qui tourmenta Pétrarque et Dante.
LE JEUNE HOMME.
Verse, ô calme ciel étoile!
Ta paix dans mon esprit troublé.
LA NATURE.
Ma loi commande que l'on s'aime,
Obéis à ma loi suprême.
Frimaire, an 78.
V.
A UNE TOURTERELLE BLESSEE.
Un mort ne désire plus rien.
ANACRÉON. (Ode xxxvi.)
De taches de sang ton aile est souillée,
Le chasseur te cherche au fond du ravin ;
Ah ! le ciel est clair, verte la feuillée,
Mais dans l'air joyeux tu t'enfuis en vain.
Adieu le doux nid sur la haute branche,
Les ruisseaux furtifs sous les bois épais...,
Le plomb est mortel, tourterelle blanche ;
Va, résigne-toi : la mort c'est la paix.
20 Mélodies païennes.
Pour fendre l'éther quand on était née,
Perdre en même temps la vie et l'essor
Est un dur destin ; mais ma destinée
Est triste, à porter envie à ton sort.
Je voulus, un jour, des bords de Cythère
M'élancer bien loin vers la liberté,
Et j'erre depuis, morne et solitaire :
Aux mains de Vénus mon coeur est resté.
J'erre, l'oeil éteint et le front livide,
Et dans mon sein filtre, et ne tarit pas,
Une larme rouge, à la place vide ;...
Crois-moi, pauvre oiseau, mieux vaut le trépas!
Frimaire, an 78.
VI.
LE ROSIER ET LE POËTE.
A ma soeur Berthe.
Si vous vous êtes tenu en repos dans la mau-
vaise heure,-l'heure favorable vous sera deux
fois bonne.
GOETHE. (Poésies diverses.')
LE POËTE.
O rosier ! antique est ta gloire,
Ta fleur pourprée a des parfums
A faire dans leur fosse noire
Rêver d'amour tous les défunts.
Arbre de Vénus et d'Armide,
Pour toi, du sombre firmament,
Filtre et descend la perle humide
Que l'aube change en diamant.
28 Mélodies païennes.
Illustre de l'Euphrate à l'Hèbre,
Téos et Chyrâz t'ont chanté,
Et c'est toi que Bulbul célèbre
Dans les suaves nuits d'été.
Mais, ô voluptueux arbuste!
Tu t'effeuilles au vent d'hiver ;
Pourquoi, comme le houx robuste,
Ne pas rester vermeil et vert?
LE ROSIER.
Je suis, pendant les froids moroses,
Semblable à l'hôte du tombeau :
Mais le houx produit-il des roses ?
— Médite cette loi du Beau.
Frimaire, -an 78.
VIL
L'ENFER.
Il n'est pas de douleur plus grande que de se
souvenir des temps heureux dans l'infortune.
DANTE. (L'Enfer, ch. v.)
J'ai parcouru les neuf cercles de Dante :
Rouges brasiers, sombres cachots de fer,
Etangs glacés, gouffres de poix ardente
— Il ne ment pas dans son terrible Enfer.
Mais l'amour met des ailes à l'argile ;
Dante, du fond des abîmes maudits,
Vers Béatrix, avec le doux Virgile,
Put s'envoler au divin paradis.
30 Mélodies païennes.
Hélas ! souffrir n'est rien lorsque l'on monte,
Déchoir est peu lorsque l'amour survit;
O vieil Adam! que t'importait la honte?
Avec Éva tout l'Éden te suivit.
L'affreux malheur que l'on ne saurait taire,
C'est, quand on a sincèrement aimé,
De se flétrir muet et solitaire,
Mort à l'espoir, de regrets consumé !
Oui, j'ai vogué sur le fleuve de moire,
J'ai respiré les célestes parfums,
Et dans mon deuil j'arrête ma mémoire
Sur les splendeurs de ces beaux jours défunts.
Ivre d'amour, aux brises bocagères
J'abandonnais mon jeune front béni :
Oiseaux, salut!... ô cohortes légères!
« J'ai comme vous ma femelle et mon nid. »
L'Enfer, 31
Flairant les airs comme un coursier numide,
J'allais rêvant d'Ophir et de Mambré,
Et mon oeil clair, noyé de flamme humide,
Du crépuscule aimait l'azur ambré.
O Roméo ! le chant de l'alouette
Plus d'une fois troubla notre baiser;
Heureux amant! aux bras de Juliette
Tu peux, du moins, à jamais reposer!
Tu dors! tu dors!... hélas! et moi je veille!
Oh ! de mon mal qui donc me guérira?
Qui fermera ma blessure vermeille?
Du noir enfer qui me retirera?
Frimaire, an 78.
VIII.
LA GROTTE.
A César Laine.
.... Rochers muets!...
LAMARTINE. (Méditations, le Lac.)
Vois-tu, perçant la nue
De son front décharné,
Cette montagne nue?
Lieux fauves ; j'y suis né.
La géante farouche,
Au rude escarpement,
Par une morne bouche
Bâille éternellement.
34 Mélodies païennes.
Une noire famille
De corbeaux, là seuls rois,
Croassante fourmille,
Niche aux trous des parois.
De l'une à l'autre crête,
Le soleil hasardeux,
Comme effrayé, s'arrête
A peine une heure ou deux.
Dans des roches sans nombre,
Vieux débris du chaos,
Un gave à rumeur sombre
Précipite ses flots.
Pour tous les gais feuillages
Que l'on cherche en rêvant,
Quelques touffes sauvages,
Orgue où gémit le vent.
La Grotte. 35
Nous voici sous le porche,
Domine ton émoi,
Allume cette torche.
Et pénécrons... suis-moi.
Des couloirs puis des salles,
Mystérieux séjour,
Temple aux nefs colossales
Où ne filtre aucun jour.
Doucement : l'ombre est dense ;
Soulève le flambeau ;
Marchons avec prudence ;...
Que c'est grand! que c'est beau!
Puissante architecture
Sans règles; rien d'humain :-.
De la forte Nature
On reconnaît la main.
36 Mélodies païennes.
Pédantes et petites
Sont les oeuvres de l'art.
— Combien de stalactites,
' Merveilles du hasard !
Point de dévote fresque
Pleine d'insanités ;
Blanc fouillis titanesque
De cristaux non sculptés.
Cela pend et s'élance,
Lustre ou colonne,... vois!
Mais dans le noir silence
Entends-tu cette voix?
Faible et touchante plainte.
Ecoute : du plafond
L'eau par gouttes suinte,
Tombe en un lac profond.
La Grotte. 37
L'âpre et fier granit souffre;
O mensonge du froc !
Obscurs secrets du gouffre!
Pleur intime du roc !
Ce grand mont symbolise
Le génie indompté.
Durs cailloux, masse grise,...
Mais cette pauvreté
Cache aux yeux de la foule
Tout un trésor vainqueur,
Et mainte larme coule
Aux abîmes du coeur !
Frimaire an 78.
3
IX
LE BAISER
A Albert Mercailer
Quand nous lûmes comment cet amant si tendre
avait baisé le sourire adoré, celui-ci, qui ne sera
jamais séparé de moi, baisa ma bouclie tout trem-
blant.
DANTE. (L'Enfer, cb. v.)
O baiser !
Dans le jardin de mon âme
Tout se meurt et te réclame ;
Sur mon front viens te poser,
O moite et magique flamme !
O baiser !
40 Mélodies païennes.
Lorque la puberté s'allume dans ses veines,
D'un mal vague et secret le jeune homme agité
Se trouble en respirant la rose et les verveines,
Croise ses bras la nuit pour des étreintes vaines,
Et des baisers brûlants rêve la volupté.
O baiser !
Dans le jardin de mon âme
Tout se meurt et te réclame;
Sur mon front viens te poser,
O moite et magique flamme !
O baiser !
La douce vierge aussi devient pâle et chagrine,
Sans motif, tour à tour, passe du rire aux pleurs ;
On voit, quand elle dort, haleter sa poitrine,
S'ouvrir et se fermer sa bouche purpurine ;
Un parfum tout nouveau pour elle sort des fleurs.
Le Baiser. 4.1
O baiser !
Dans le jardin de mon âme
Tout se meurt et te réclame ;
Sur mon front viens te poser,
O moite et magique flamme !
O baiser !
Prêtres noirs qui mentez, caducicés jalouses,
La Nature a pitié de vos âpres discours :
Blondes enfants du Nord et brunes Andalouses
Avec leurs amoureux fouleront les pelouses ;
La sainte passion suivra toujours son cours!
O baiser !
Dans le jardin de mon âme
Tout se meurt et te réclame !
Sur mon front viens te poser,
O moite et magique flamme !
O baiser!
42 Mélodies païennes.
Est-il un préjugé que l'amour ne terrasse?
Un regard, un contact inéluctable écueil :
O vertu ! le désir t'expulse et prend ta place ;
Libres un jour, une heure : on se cherche, on s'embrasse,
Et d'un gai paradis ce baiser est le seuil.
O baiser !
Dans le jardin de mon âme
Tout se meurt et te réclame ;
. Sur mon front viens te poser,
O moite et magique flamme!
O baiser !
Sèche métaphysique, et vous, dogmes farouches,
Arrière ! — De l'étoile et des ombrages verts
Apprenez l'origine, ô rhéteurs froids et louches :
Dans le vide infini se joignirent deux bouches,
Et leurs souffles mêlés créèrent l'univers!
Le Baiser. 43
O baiser !
Dans le jardin de mon âme
Tout se meurt et te réclame ;
Sur mon front viens te poser,
O moite et magique flamme!
O baiser!
Frimaire an 78.
X
JEUNES ET VIEUX
A l'appel du plaisir lorsque ton sein palpite...
A. DE MUSSET. [Vcrgiss mein w'c/j/.)
Ta fine oreille coquillée,
Mignon soutien de pendants lourds,
Ta bouche aux amoureux contours,
Fraîche cerise en coeur taillée,
Et tes grands yeux de noir velours,...
Oui, je m'en souviendrai toujours!
3-
46 Mélodies païennes.
Cercle de fronts caducs, nous deux seuls étions jeunes;
Mais l'âge, en les glaçant, rend les coeurs envieux.
O désirs comprimés! feux secrets! âpres jeûnes!...
Que de fois j'ai maudit les vieilles et les vieux !
Tour à tour vive et gaie, ou muette et pensive,
Beau lis où s'éveillaient des lueurs de rosier,
Tu rêvais de musique et de valse lascive,
Et qu'en mes bras ton corps pliait comme un osier.
Tu rêvais de parfums et de baisers de flamme,
De transporcs délirants, de souffles confondus ;
« Un crime aurait-il donc un tel attrait pour l'âme?
Mon coeur bat, mon sein brûle... oh! que d'instants perdus ! »
Ainsi tu te parlais, suave jeune fille,
Quand ton regard vainqueur, qui sur moi s'échappa,
Langueur sombre où l'envie éloquente pétille,
Dans d'ineffables rets soudain m'enveloppa.
Jeunes et Vieux. 47
Mais, hélas! pas de danse aux furcives étreintes :
Double avril enchaîné qu'observe un froid hiver,
Il nous fallut, martyrs de mortelles contraintes,
Nous asseoir bêtement autour d'un tapis vert.
« O joueuse étourdie! ô joueur détestable!... »
Les vieux grognaient, et non sans motif, car pour nous
Rougeetnoir s'embrouillaient, enfant, quand sous la table
Un aimant souverain rapprochait nos genoux.
Eh ! que nous importaient et couleurs et figures,
Carreau, coeur, pique ou trèfle!;., as, roi, dame ou valet?
Étrangers aux calculs, dédaigneux des augures,
Rarement nous mettions la carte qu'il fallait.
•« Mais où donc avez-vous l'esprit, mademoiselle?
Monsieur! vous oubliez constamment votre tour! »
Les vieux grognaient. O vieux ! à chaque âge son zèle
Contentez-vous du whist, et laissez-nous l'amour.
Mélodies païennes.
Vous n'avez pas le droit d'étouffer la nature ;
Vos préceptes sont faux, elle seule a raison :
Sa voix nous dit extase, et la vôtre torture,
Vous voyez un péché dans toute floraison.
Est-ce regrets jaloux, sottise, acre folie?...
Je ne sais, mais vraiment, les jeunes devraient bien,
Secouant le respect timide qui les lie,
Par couples s'envoler au clair azur païen.
Spectres ratatinés! notre sang, lave ardente,
Ne peut pas se complaire à vos séniles jeux.
— La révolte agitait ma fibre indépendante,
Mais je me contenais devant ces fronts neigeux.
— De reproches criblés nous quittions la partie,
Et pour dissimuler ton charmant embarras,
A quelque grand'maman (rose auprès d'une ortie)
Tu courais faire, ô vierge ! un collier de tes bras.
Jeunes et Vieux.
49
Tu,couvrais de baisers sa joue aride et sèche,
Mais ton oeil clandestin, prestement détourné,
Me disait, décochant une rapide flèche :
« La vieille le reçoit, mais il t'est destiné ! »
Oh ! pensais-je, changer de masque avec la vieille,
Et conserver mon coeur!... L'enfant pourrait poser
Sur mon visage affreux ses lèvres, fleur vermeille,
Et je savourerais le miel de son baiser !
Mais non : si quelque fée opérait ce prodige,
Un autre adolescent causerait son émoi ;
Mieux vaut encor la voir embrasser cette stryge,
Sachant que les baisers qu'on lui fait sont pour moi !
Maintenant, seule avec les vieux et leurs mensonges,
Regrettes-tu celui qu'enflammaient tes appas?
Le presses-tu la nuit sur ta gorge, en tes songes?
— Lui, garde ton image et ne t'oublîra pas.
Alélodies païennes.
Ta fine oreille coquillée,
Mignon soutien de pendants lourds,
Ta bouche aux amoureux contours,
Fraîche cerise en coeur taillée,
Et tes grands yeux de noir velours ;.
Oui, je m'en souviendrai toujours !
Nivôse an 78.
XI
A LA LUNE
Quel témoin curieux
Regarde
Avec ses deux grands yeux?
A. DE MUSSET. (Ballade à la Luue.)
J'ai maudit maintes fois, ô douce et triste lune!
Tes mille trahisons,
Quand mes jambes sans bruit couraient l'une après l'une
Dans l'ombre des maisons.
Pour gagner la croisée entr'ouverte, où ma belle
Accoudait son ennui,
Il fallait me couler de ruelle en ruelle
Comme un voleur de nuit.
Mélodies païennes.
J'allais rasant les murs, et lâchant en colère
De gros jurons patois,
Lorsque jusqu'aux pavés ton jour, presque solaire,
Tombait entre deux toits.
Au moindre bruit d'un chien flairant un tas d'ordures,
Je rebroussais chemin;
Prenant de long détours, par les âpres froidures
Comme au mois du jasmin.
Alors j'aimais l'averse et les minuits d'ébène,
Le vent qui siffle et mord ;
Je me souviens d'avoir bronché sur la bedaine
D'un truand ivre-mort.
Alors mon libre amour savait, guetteur de l'ombre
Furtif et diligent,
L'heure exacte où devait sur la montagne sombre
Surgir ton front d'argent.
}
A la Lune. 53
Gai dans l'obscurité dense où l'on se dérobe
De l'auvent au pilier,
Pareil au rossignol qui s'endort quand naît l'aube,
J'étais le familier
De la profonde nuit pensive, aux sombres voiles ;
Tout, sauf toi, m'enchantait;
Vers l'innombrable choeur clignotant des étoiles
Mon hymne alors montait.
Temps heureux !.. temps défunts ! —Ah ! l'amour seul fait vivre,
Rend grand, lucide et bon;
Jusqu'à l'inaccessible une âme d'amour ivre
S'élancerait d'un bond!
L'amour c'est l'infini ; veuf d'amour, le poëte
Dégénère en rimeur ;
Plus même un animal, à peine un pied de blette,
L'homme en qui ce feu meurt.
54 Mélodies païennes.
Hélas ! à ce degré me faudra-t-il descendre?
Je me consume seul ;
Qui viendra ranimer des tisons que la cendre
Couvre de son linceul?
O toi ! qu'apostropha souvent ma rude prose,
Doux astre sans rancoeur,
Portes-tu comme moi, lune pâle et morose,
Une blessure au coeur?
La table, c'est bien peu ; les livres, ce n'est guère;
Aimer est l'essentiel.
J'ignore maintenant, calme, froid et vulgaire,
Si tu parais'au ciel
Comme un fin croissant d'or (svelte et bizarre grâce
Qui plaît aux fils d'Allah),
Comme une poire, ou bien ronde, bourgeoise et grasse,
Ainsi que te voilà.
A la Lune.
55
Point de vers sans amour. Je préfère me taire,
En mes mornes ennuis,
Que t'affubler ainsi : « Le globe du mystère! »
Ou : « La lampe des nuits! »
Pluviôse an 78.