Mémoires d

Mémoires d'une mère de famille (3e édition, revue et corrigée par l'auteur) / publiés par A. Devoille

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394 pages

Description

J. Vermot (Paris). 1865. 1 vol. (390 p.) ; in-18.
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Ajouté le 01 janvier 1865
Nombre de lectures 17
Langue Français
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F. ÉDOUARD 1989
COLLECTION J. VERMOT
SÉRIE A 2 FRANCS LE VOLUME
A. DEVOILLE
MÉMOIR' S
D'UNE
MÈRE DE FAMILLE
Nouvelle Edition
PARIS
J. VERMOT, LIBRAIRE-ÉDITEUR
Success. des Maisons HIVERT et DESESSERTS
33, QUAI DES AUGUSTIN, 33
MÉMOIRES
D'UNE
MÈRE DE FAMILLE
MÉMOIRES
D'UNE
MÈRE DE FAMILLE
PUBLIES
PAR A. DEVOILEE
TROISIÈME ÉDITION
REVUE ET CORRIGÉE PAR L'AUTEUR
PARIS
J. VERMOT ET CIE, LIBRAIRES-ÉDITEURS
55, QUAI DES AUGUSTINS, 33
PREMIERE PARTIE.
I
POURQUOI J'AI SONGÉ A ÉCRIRE.
C'est une idée qui m'a frappée dès mon jeune âge,
que l'on cherche, en général, l'instruction dans les évé-
nements de l'histoire, dans les récits du temps et des
lieux qui sont loin de nous, et qu'en cela on a tort. Je
demande quel profit un enfant retire de la connaissance
des anciens royaumes qui ont occupé la face de la terre,
ce qu'il gagne à savoir les guerres d'Alexandre ou de
César, les révolutions de la Grèce ou de Rome. Il n'y a
là dedans, ce me semble, aucune conclusion pratique
à tirer. L'homme ne devient pas meilleur pour être
instruit des événements généraux qui ont pu se passer
à des époques si éloignées. Jamais, je pense, un petit
garçon ou une petite fille ne deviendront plus sages
parce qu'ils sauront par coeur les dynasties assyriennes
1
— 2 -
ou égyptiennes. Ils ne gagneront même pas grand'chose
à savoir qu'il était permis aux jeunes Spartiates de
voler, pourvu qu'ils le fissent habilement et de manière
à ne pas être aperçus. Des leçons données de si loin
sont sans effet, parce qu'il est dans notre nature d'être
touchés de ce qui nous entoure immédiatement, et.
d'autant plus froids vis-à-vis d'un événement ou d'un
exemple, qu'ils sont plus loin des temps où nous vi-
vons et des lieux que nous habitons. Il en est au mo-
ral comme au physique : la distance amincit les objets
et affaiblit les effets qu'ils sont destinés à produire sur
nos sens.
Je crois que la Providence a mis à notre portée tous
les moyens d'instruction nécessaires. Pour l'immense
majorité des hommes, l'univers n'est pas autre chose
que l'humble horizon qui borne sa vue. Un petit nom-
bre peuvent aller chercher la science à ses sources
lointaines ; si toutefois on peut appeler science ce qui
ne rend pas l'âme meilleure. Pour nous autres, pauvre
vulgaire, le bon Dieu n'a pas mis le but si loin ; c'est
autour de nous, dans le spectacle de la nature, dans
le sein de la famille, au coin du foyer, qu'il a bien
voulu placer les leçons qui doivent nous apprendre
toute la science qu'il exige de nous. J'ai eu un de mes
neveux à qui l'on avait appris beaucoup d'histoire, de
littérature et de mathématiques : hélas ! c'est celui de
tous qui nous a fait le plus de peine. La bonne science
ne se puise pas dans l'histoire ; on peut beaucoup sa-
voir et être bien ignorant, J'ai vu des hommes qui pas-
saient pour fort instruits, qui l'étaient réellement, et
qui, cependant, ne savaient pas les choses les plus né-
cessaires à la vie de l'âme, à la vie de la foi ; les notions
les plus essentielles à la destinée de l'homme leur
étaient étrangères ; ils n'ont jamais su comment il fal-
lait s'y prendre pour bien vivre et pour bien mourir.
Voilà pourquoi l'envie m'a pris d'écrire ma propre
histoire. Certes ! rien n'a été plus pauvre ni plus
humble que mon existence ; qu'y a-t-il de moins ex-
traordinaire que la vie d'une villageoise ? Mais il m'a
semblé que ce ne sont pas les événements extraordi-
naires qui instruisent véritablement : ils frappent peut-
être l'imagination, ils ne touchent guère le coeur ; on
les lit avec curiosité, mais non avec fruit. Je me sou-
viens encore d'avoir vu ma grand'mère ; j'étais bien
jeune quand elle mourut; cependant je n'ai jamais
oublié les petites anecdotes qu'elle nous racontait.
C'étaient des traits de famille, rien de plus, et j'au-
rais voulu les avoir tous par écrit. Il me semble que
j'en aurais fait ma lecture habituelle, et que j'y aurais
puisé de bonnes et solides leçons. En y songeant,
quand me vint l'âge de la réflexion, je me pris à re-
gretter sérieusement que cette bonne vieille femme
n'eût pas laissé quelque mémorial de sa vie. Je m'ima-
ginais qu'un livre de cette sorte, sans cesse augmenté
à chaque génération, deviendrait bien précieux pour
une famille. — Car enfin, me disais-je, ce serait le
moyen de faire profiter les enfants des expériences de
leurs parents. De cette manière, les leçons ne seraient
pas perdues ; on ne verrait peut-être pas les filles re-
commencer les fautes de leurs grand'mamans.— Ce fut
ainsi que je conçus le projet de remplir ce qui me sem-
blait une lacune au sein de notre intérieur;
Je ne puis me dissimuler que ce serait bien de la
présomption de ma part d'aspirer au titre d'écrivain ;
aussi n'est-ce point là ma prétention. Assez d'autres
femmes sont tourmentées de la manie de faire des li-
vres; car, hélas ! cette déplorable maladie n'a guère plus
épargné mon sexe que l'autre. Cependant, il ne faut
pas que la crainte du ridicule m'empêche de réaliser
une pensée que je crois utile. J'écrirai d'abord pour
moi et pour les miens ; mon public se composera en-
suite de quelques bonnes mères de famille qui m'ho-
noreront de leur confiance : en peut-il être un meilleur?
Une mère en peut-elle désirer un autre?
Ainsi, c'est convenu, mon livre sera le livre du foyer.
Mes arrière-petites-filles le liront et y ajouteront d'au-
tres pages, si elles le jugent à propos. En tous cas,
elles se souviendront que je les ai écrites pour elles ;
et je serai trop heureuse de songer que ces simples
récits et ces observations, fruits de mon expérience,
serviront à former la leur. Que Jésus et Marie protè-
gent mon entreprise !
II.
MA NAISSANCE.
Je suis née à la campagne, d'un père et d'une mère
laboureurs. De temps immémorial, mes ancêtres
avaient cultivé la terre ; ce sont là tous mes quartiers
de noblesse, et j'avoue qu'à mes yeux ce sont les plus
beaux. Certes ! je n'ignore pas ce que les hommes ap-
— 5 —
pellent une naissance illustre : je sais surtout de quel
oeil le paysan est considéré aujourd'hui par bien des
gens ; mais cela ne me touche en aucune façon, et je
persiste à dire que non-seulement je n'ai jamais rougi
de mon origine, mais que volontiers j'en eusse été
fière. Aucun état, excepté celui du prêtre, ne m'a ja-
mais paru plus digne ni plus utile que celui du labou-
reur. Très-certainement si j'avais dû me choisir à moi-
même ma lignée, je ne l'eusse pas demandée autre qu'il
a plu à Dieu de me la faire. Et si l'on veut en savoir
les raisons, je les dirai sans détour.
C'est que, d'abord, l'agriculture est l'état naturel de
l'homme.— Songe bien, ma fille, me répétait souvent
mon père, que Dieu donna à Adam le paradis terrestre,
à condition qu'il le garderait et le cultiverait. Dieu a
donc fait Adam cultivateur : les autres arts ne sont ve-
nus que plus tard. — Paroles très-vraies, qui depuis
lors se sont gravées dans ma mémoire. — Remarque
ensuite, ajoutait mon père, qu'il n'y a que le sacerdoce
qui puisse revendiquer une aussi illustre origine ;
c'est Dieu qui l'a institué directement, ainsi que l'agri-
culture. D'où il suit que ces deux états sont les plus
nobles, et, par suite, les plus utiles : Dieu ne pouvant
rien faire que d'utile, que de très-utile à l'homme.
Examine, en effet, le rôle que jouent ici-bas le prêtre
et le laboureur, et tu verras qu'ils sont les soutiens
et comme les deux pôles du monde : l'un du monde
moral, l'autre du monde physique. Sans le prêtre, où
seraient la vérité, la religion, ce pain des intelligences?
Sans le laboureur, où seraient le pain matériel et tous
les objets nécessaires à la vie du corps? L'un ou l'autre
— 6 —
venant à manquer, c'en serait fait de l'ordre provi-
dentiel.
Ces idées si simples et si justes trouvèrent facile-
ment accès dans mon esprit, et m'inspirèrent dès lors
une haute estime pour notre condition. Je voudrais
que tous les laboureurs les gravassent profondément
dans leur mémoire; ils seraient moins disposés à se
plaindre du lot qui leur est fait en ce monde. Aussi
bien, la noblesse proprement dite, la véritable aristo-
cratie, si elle prit naissance par l'épée, se continua par
l'agriculture, et ne se perpétua et ne se consolida que
par elle. Le sol était son piédestal; partout où ce pié-
destal vint à lui manquer, comme en France, par
exemple, elle tomba aussitôt à la renverse ; partout,
au contraire, où le sol lui resta, comme en Angleterre,
elle a conservé son prestige et ses priviléges. Je dis
tout ceci en passant, et sans y attacher plus d'impor-
tance qu'il ne faut.
Mais la raison qui m'a surtout rendu cher l'état du
laboureur, c'est qu'il offre, plus que tout autre, une
classe saine, laborieuse, économe et vraiment ver-
tueuse. Tout le long de ma carrière, cette observation
s'est confirmée chez moi. Grâce à ce perpétuel contact
avec la nature, grâce surtout à l'action visible de la
Providence, la condition du laboureur est celle qui
souffre le moins du dépérissement général de la foi et
des moeurs, si justement reproché à notre siècle. C'est
celle qui a le mieux résisté au corrosif de l'impiété et
des révolutions. La femme, surtout, y est restée plus
pure, plus simple, plus laborieuse, et, surtout, plus
croyante que dans toute autre classe de la société.
C'est là encore qu'il faut chercher le type tracé par
l'Ecriture 1. Sans vouloir médire des autres conditions,
où l'on trouve sans doute de beaux modèles, je dirai
cependant que nulle part, en général, la vertu n'est plus
forte, la piété plus sincère, l'amour du devoir plus
puissant que chez la femme du laboureur. J'ai pu faire
des rapprochements, des comparaisons de plus d'un
genre ; et toujours la balance a été en faveur de nos
bonnes paysannes, au détriment des habitantes plus
huppées des bourgades et des villes. Oui, Dieu veille
spécialement sur l'état qu'il a institué lui-même ; et,
après le prêtre, il n'est personne qu'il favorise de ses
dons plus que le laboureur.
Aussi, dès que je pus réfléchir, mon goût fut-il tout
décidé. J'embrassai avec joie la condition où le ciel
m'avait placée. Et aujourd'hui, après une longue car-
rière qui ne fut certes pas sans épreuves, je dois dire
que cette affection pour l'agriculture n'a point dimi-
nué. En sorte que, si Dieu, me replaçant à l'entrée
de la vie, me laissait le choix d'une carrière, je lui di-
rais sans hésiter : Seigneur, faites-moi fille, femme et
mère de laboureurs.
Je sais ce que l'on peut m'objecter, et j'entends d'ici
plus d'une voix de la campagne réclamer contre mon
opinion. — Aucune carrière, me dit-on, n'est plus in-
grate et plus pénible que celle-là. La femme du la-
boureur est une vraie martyre sur la terre. Son exis-
tence est un cercle perpétuel de travaux toujours
renaissants ; elle a bien des peines et peu de profits ;
1 Voyez le portrait de la femme forte (Prov. XXXI, 10 et suiv.).
toujours à l'ouvrage; jamais de repos complet : com-
ment peut-on l'appeler heureuse? Comment peut-on
ne pas la plaindre?
Voilà ce que l'on dit à peu près partout. Sans me
dissimuler ce qu'il y a de fondé dans ces réclamations,
je dois cependant persister dans ma manière de voir.
Moi aussi j'ai passé par ces rudes et pénibles travaux ;
moi aussi j'ai bravé les intempéries des saisons, le soleil
et la pluie ; moi aussi j'ai cultivé la terre, et l'ai trouvée
plus d'une fois rebelle. Plus d'une fois je lui ai donné de
bonne semence, et elle ne m'a rendu que des ronces et
de mauvaises herbes. J'ai vu une nuit de gelée, un jour
d'inondation, une heure d'orage détruire mes travaux,
ceux de mon mari et de mes enfants. J'ai connu, enfin,
toutes les misères par lesquelles la vie agricole peut
passer, et pourtant je continue à dire : La femme du
laboureur est la plus heureuse, ou, si l'on veut, la
moins malheureuse de toutes les femmes. Je demande
la permission de le prouver en peu de mots.
Premièrement, elle est à la merci du bon Dieu, de
qui viennent les succès et les pertes du laboureur. Or,
il m'a toujours paru meilleur de dépendre du bon Dieu
que des hommes. Quand nous allions, mon mari et
moi, semer nos champs, tailler nos vignes, nous nous
disions toujours : Voilà un bon ouvrage de fait ; mais
ce n'est rien, si le Seigneur ne s'en mêle. Nos voisines,
les femmes d'artisans, répétaient souvent : Nos maris
ont gagné tant, et nous tant. Nous, nous disions : Le
bon Dieu nous a donné tant de gerbes de blé et tant
de muids de vin. Eh bien ! je l'affirme, c'était une con-
solation de parler ainsi, parce que le bon Dieu entend
toujours mieux nos affaires que nous ne les entendons
nous-mêmes. Sans doute, de temps en temps il nous
affligeait; mais moi, pauvre femme de laboureur, j'é-
tais cent fois plus contente de penser que ces épreuves
nous venaient directement de sa main, que si j'avais
dû dire, comme mes voisines : Un tel nous a fait tort,
un tel nous a perdus. Bah ! le Père des pères, c'est le
bon Dieu, et il fait bon être sous ses ailes. La correction
même est douce de sa part. On a toujours plus de fa-
cilité de se soumettre à ses coups qu'à ceux des hom-
mes, parce qu'on sait qu'il frappe par bonté et l'homme
par malice.
En second lieu, la femme du laboureur a au moins
un chez soi, un vrai foyer domestique, un véritable
intérieur. Elle n'est pas, comme celle de l'ouvrier, ou
du soldat, ou du marin, ou de bien d'autres, réduite à
ne savoir où est son mari, où sont ses enfants. Elle
connaît toujours le point précis où ils sont, le coin de
terre où ils travaillent. Elle les découvre de son logis.
Elle est souvent avec eux; plusieurs fois le jour, elle
leur porte la nourriture, comme l'oiseau vigilant à ses
petits. Tous les soirs, au moins, elle est sûre de les
voir rentrer, de les réunir autour du foyer, comme la
poule recueille ses poussins sous ses ailes. C'est près
d'elle qu'ils viennent se reposer, et non dans des lieux
suspects. Le dimanche, ils sont là tous en famille ; en
hiver, on cause, on joue, on s'amuse innocemment ;
en été, le mari et la femme se prennent sous le bras,
et l'on va voir où en sont les travaux de la semaine,
comment le blé croît, comment la vigne pousse. C'était
du moins ainsi que cela se passait de mon temps. Sans
— 10 —
doute, ces moeurs-là s'en vont : hélas ! je le dis avec
tristesse : mes filles ne sont pas aussi heureuses que je
l'ai été, et mes petites-filles le seront encore moins. Au
fond, qu'est-ce que cela prouve? Que les vieilles tradi-
tions font place à l'esprit du siècle ; mais c'est la faute
de l'homme, et non de l'état; c'est le vice du laboureur,
et non de l'agriculture. Il n'en est pas moins vrai que
le foyer est le véritable pivot autour duquel tournent
tous les travaux des champs, et que si le bonheur ne
s'y trouve plus, c'est qu'on ne sait plus l'y chercher.
En troisième lieu, et pour cette raison même que je
viens de dire, la femme du laboureur est la plus heu-
reuse, parce qu'elle peut, plus que toute autre, compter
sur l'affection de son mari. Je n'entrerai pas là-dessus
dans de grands détails ; l'intelligence de mes lectrices
suppléera à ce que je ne puis dire. C'est un bien dé-
solant spectacle que celui que lé monde nous offre au-
jourd'hui. Bien peu de mariages sont véritablement
assortis, bien peu possèdent la paix , parce que bien
peu sont conformes aux lois de l'Evangile. Ah ! là où
la chasteté ne règne pas, comment espérer les béné-
dictions du ciel ? Dieu détourne nécessairement sa face
de ces maisons maudites, qui se font un jeu de ses
préceptes les plus sacrés. On s'étonnerait qu'une so-
ciété pût prospérer dans une voie pareille. Et si le Sei-
gneur veut bien encore honorer de ses bienfaits le
foyer du laboureur, c'est que là, du moins, l'homme
appartient à sa femme, et tous les deux au Seigneur.
En quatrième lieu, j'aime la condition du laboureur,
parce que là une nombreuse famille est considérée
comme une bénédiction. Preuve de plus, ce me sem-
— 11 —
Me, que ce état est vraiment le plus conforme aux
vues de la Providence, puisqu'il est le plus favorable
à la multiplication de l'espèce humaine. Aussi est-ce
au laboureur particulièrement que le Seigneur a dit :
Croissez, et multipliez-vous. En effet, tandis que l'ou-
vrier, que le marchand, que l'oisif même et le rentier
semblent regarder comme un malheur la naissance
d'un nouvel enfant, en qui ils ne voient qu'un surcroît
de peine et dépenses : le laboureur, au contraire, se
réjouit lorsqu'un nouveau-né vient grossir sa couvée ;
non-seulement parce que c'est un objet de plus pour sa
tendresse, mais encore parce que c'est un ouvrier,
une nouvelle paire de bras qui lui arrive. Et si je me
trompe en disant cela, qu'on m'explique donc pour-
quoi le laboureur ne prospère que quand il a une nom-
breuse famille. Car c'est alors seulement que les bras
ne lui manquent pas ; et chacun sait que le manque
de bras est la grande plaie de l'agriculture.
Bénies soient donc les grosses familles de labou-
reurs ! bénies soient ces riches couvées, qu'une bonne
mère a tant de joie à recueillir sous ses ailes ! Il n'y a
pas de plaisir comparable à celui d'une femme de la-
boureur, quand elle voit une troupe de bonnes figures,
pleines de vie et de santé, réunies autour de sa table
ou de son foyer ; quand elle les voit se livrer à l'envi
au travail ; quand elle les suit de l'oeil se rendant à la
messe. Son coeur maternel s'épanouit alors ; un noble
et doux orgueil remplit son âme ; volontiers dirait-elle :
Voilà mes plus beaux ornements. Cette joie, je l'ai
éprouvée : Dieu m'a rendue mère de dix enfants ; j'en
ai vu huit partager avec leur père les aliments que ma
— 12 —
main leur avait préparés. Et, plus d'une fois, de plaisir
mon coeur se serra et mes yeux se remplirent de lar-
mes; je ne mangeais pas , du bonheur de les voir
manger.
Enfin, j'aime la condition du laboureur, parce que,
de toutes, c'est celle qui pourvoit le mieux à nos be-
soins. Que l'on dise ce que l'on voudra, que l'on se
plaigne tant qu'il plaira, il reste acquis à ma longue
expérience que le ménage du laboureur économe et
laborieux n'est jamais sans ressources. Cent produc-
tions diverses lui amènent toujours, sinon l'abondance,
au moins le nécessaire. Quand l'une manque, l'autre
y supplée. Dieu, qui veille particulièrement sur lui, ne
l'afflige jamais jusqu'à extinction. Si l'ouvrier n'a pas
son salaire, il est réduit au plus complet dénûment,
surtout parce qu'il songe fort peu à l'avenir, et qu'il a
rarement des épargnes. Le laboureur, au contraire,
ménage toujours la veille pour le lendemain, et ne
fait pas dépendre sa vie d'une seule espèce de res-
sources. Le blé lui manque, il a le seigle ou l'orge.
Ceux-ci lui font défaut, il a la pomme de terre ou la
châtaigne. Et puis ses fruits, et puis ses herbes pota-
gères, et puis ses légumes, et puis le lait, le beurre de
ses vaches, et puis la laine de ses moutons, et puis la
chair de ses porcs, et puis son bétail de boucherie, et
puis le vin de ses vignes. Très-rarement, ou plutôt ja-
mais, tout cela ne lui manque à la fois. Tandis que,
encore une fois, si l'atelier chôme, si le commerce est
entravé, si la pratique s'éloigne, l'artisan, le manoeu-
vre, le petit négociant sont littéralement à bout. En
somme, j'ai souvent vu à ma porte de vieux maçons
— 13 —
ou de vieux tisserands ; je n'y ai jamais vu de vieux
laboureurs ; et pourtant nous sommes vingt-six mil-
lions en France !
Que dirai-je de la santé du corps ? C'est là surtout
qu'elle fleurit, je dirais même qu'elle ne fleurit que là.
Voyez donc la mine renfrognée, bronzée, étiolée de ces
gens d'atelier, à côté des figures colorées de nos pay-
sans. Regardez donc les formes étriquées, maladives,
des enfants de ville, à côté des membres robustes des
fils de nos campagnes. Qui croirait que ces deux races
descendent de la même souche? Eh! qui donne des sol-
dats à la patrie, sinon nos vigoureuses paysannes ?
Bourgeoises des villes, comparez donc vos blêmes et
frêles progénitures aux enfants qui circulent dans no-
tre air libre ! Venez voir si nous redoutons autant que
vous les courants d'air et l'humidité des pieds pour
nos chers petits. Allez! vous pouvez faire des élégants
pour les bals, des freluquets pour les salons, et des
piliers pour les cafés ; nous, nous faisons des ouvriers
pour tout le monde, et des soldats pour la patrie.
Voilà, en abrégé, les raisons qui m'inspirent autant
d'estime que d'affection pour l'agriculture. Et je plains
la femme du laboureur qui ne pense pas comme cela.
III.
MON BERCEAU.
Je suis née le 17 juillet 1778. Mes parents n'é-
taient pas riches, tant s'en fallait ; mais bien qu'ils eus-
— 14 —
sent déjà une nombreuse famille, ils avaient cependant
de la facilité à vivre, parce qu'ils étaient fort laborieux.
C'est un mystère que je n'ai jamais pu bien compren-
dre dans l'âge de la réflexion : comment, avec si peu
de terre, on pouvait nourrir, vêtir et élever tant d'en-
fants. Mais ce mystère s'est si bien reproduit chez mes
parents, chez moi et chez beaucoup d'autres, que j'ai
fini par y voir le cours ordinaire de la Providence.
Sans doute, Dieu dit aussi aux plantes et aux ani-
maux : Croissez, et multipliez-vous pour mes fidèles
serviteurs. La chose ne pourrait s'expliquer autrement.
Il y avait cependant chez nous quelque chose d'ex-
traordinaire sous ce rapport; car bien des fois, des
voisins ont demandé à mes parents comment ils pou-
vaient suffire à tant de besoins avec si peu de res-
sources, au moins en apparence : — Ah ! ah ! répon-
dait mon père, en secouant sa vieille tête grise , c'est
que j'emprunte. — Vous empruntez, père, et près
de qui donc?— Près d'un vieux couple qui depuis
longtemps fait bon ménage. Le mari s'appelle Travail,
et la femme, Economie. Demandez-leur aussi assis-
tance ; ils ne vous la refuseront pas.
Malheureusement, tous ne recourent pas à ce couple
béni, et ne savent pas en tirer aide dans leurs néces-
sités. Je vois que beaucoup de laboureurs aimeraient
aujourd'hui jouir sans rien faire. Il s'en faut que le
principe d'économie soit en honneur chez eux, comme
il y était de mon temps. Le luxe, qui s'est introduit
dans nos campagnes, est une source de dépenses in-
connues autrefois. On a beau faire : le goût de la
mode chez les femmes, chez les jeunes filles, sera tou-
— 15 —
jours quelque chose de ruineux. Toutes les fois que je
jette les yeux autour de moi, les jours de dimanches
et de fêtes, je suis frappée de l'élégance des toilettes,
et je me demande où l'on s'arrêtera dans cette voie.
Comment est-il possible que le ménage d'un pau-
vre laboureur, d'un fermier surtout, tienne contre
cette cause perpétuelle de frais de toute nature? Il faut
bien des gouttes de sueur pour payer tant de dentelles,
tant de belles étoffes, tant de bijoux et de rubans. Et
pendant qu'on se pare ainsi, qu'un père trop faible et
une mère idolâtre se mirent de la sorte dans leurs en-
fants, l'argent s'en va, les dettes viennent, et le chan-
cre de l'usure s'attache aux flancs de la maison. O mes
filles ! souvenez-vous des conseils et des leçons de votre
mère ; bannissez à jamais le luxe de chez vous ; ne
laissez pas cette vipère pénétrer jusqu'à votre foyer.
Le goût du travail a aussi passablement baissé dans
la nouvelle génération. Et cela tient à ce que l'on
n'aime plus son état comme on l'aimait autrefois. De-
puis quelque temps, je ne sais quelles idées sont en-
trées dans la tête des campagnards ; ils ont pris leur
condition en dégoût. Des raisonneurs pervers leur ont
fait croire qu'ils sont les plus mal partagés de l'espèce
humaine, que les peines sont pour eux et les profits
pour les autres. Je ne saurais dire combien ont gobé
ces billevesées, et se sont mis à rêver la chimère d'un
meilleur avenir. Et puis l'émigration vers les grandes
villes est devenue une espèce de mode, je dirais pres-
que de besoin, pour une certaine partie de la jeunesse.
Beaucoup s'en vont en maudissant la charrue et les
champs de leurs pères, et ceux qui ne s'en vont pas
— 16 —
soupirent pour s'en aller. De là vient un relâchement
dans le travail agricole, une grande rareté dans la
main-d'oeuvre, qui décourage parfois ceux qui restent.
D'où il suit qu'on n'a plus, toute proportion gardée,
les ressources que l'on pourrait et que l'on devrait avoir,
parce qu'on ne sait plus demander au travail et à
l'économie ce qu'ils sont toujours en mesure de
donner.
Mon enfance fut entourée de soins affectueux, mais
non exagérés ; les mères de ce temps-là savaient aimer
leurs enfants sans les gâter. Les caresses de mes pa-
rents furent à peu près toutes mes douceurs. Quand
les travaux pressaient, ma mère emportait mon ber-
ceau sur sa tête , me logeait sous un arbrisseau ou
sous une touffe de joncs, puis allait prendre sa pioche
ou son râteau, et moi je m'endormais sous les ailes de
la Providence. Cinq frères et soeurs m'avaient précé-
dée dans la vie ; mais tous étaient déjà à l'oeuvre, en
attendant que je m'y misse moi-même : les plus grands
aidaient leurs parents, et les plus jeunes gardaient
les troupeaux.— Enfants, disait souvent mon père,
j'ai idée que la maison du laboureur est une grosse
araignée qui cherche sa nourriture : il faut que toutes
les pattes travaillent.
J'ai dit qu'on ne nous gâtait pas. De toute mon
enfance, je ne me souviens pas d'avoir eu d'autre
joujou qu'une poupée sans nez , que me donna ma
marraine, et qui avait déjà servi à ses premiers plai-
sirs. Depuis, j'ai observé bien des fois qu'on com-
mence dès le bas âge à éveiller dans les enfants mille
petits caprices, en leur procurant de nombreux ho-
— 17 —
chefs, presque aussitôt rebutés que reçus. J'ai connu
des paysans, des paysannes, qui n'allaient jamais à la
ville ou à la foire, sans rapporter quelque amusette
ou quelque friandise à leurs poupons. C'est mauvais,
non pas seulement parce que ce sont là des dépenses
inutiles, mais parce que cela commence à créer dans
de jeunes âmes un besoin de superfluités, qui se tra-
duira plus tard de bien d'autres manières. J'avais à
peine trois ans, lorsque ma mère, revenant un jour
de la foire, rapporta un pain d'épice qu'elle nous par-
tagea entre tous. J'atteste que nous en eûmes à peine
chacun deux bouchées , et pourtant mon père la
gronda. — Commençons par le nécessaire , femme,
dit-il, et après cela nous songerons au superflu. Sou-
viens-toi que ce sont les gouttes d'eau qui font les ri-
vières.
Au fond, je le répète, ce n'était pas tant l'économie
qui guidait mon père, que la crainte de voir naître en
nous cette avidité et ce besoin du nouveau, si commun
aujourd'hui et si aisé à contracter dans le jeune âge.
Pères et mères, qui flattez les caprices de vos enfants,
ne vous plaignez pas si, plus tard, ils deviennent vos
tyrans. La passion de la toilette a pris naissance chez
vos filles du jour où vous renouveliez si souvent leurs
poupées ; et vos fils ont peut-être pris en germe le
goût du cabaret, alors que vous favorisiez si souvent
leur gourmandise.
— 18 —
IV
PREMIERS SOUVENIRS.
O premières impressions de l'enfance, que vous êtes
profondément gravées dans l'âme ! Les années ont
beau accumuler les ruines ; vous vivez toujours sous
leurs débris.
A quatre-vingts ans je m'en souviens encore, bien
mieux que du jour d'hier, de ce funèbre événement,
première date de mes souvenirs. La chambre était
noire, tous ceux qui venaient étaient noirs, et une
caisse couverte d'un drap noir à raie blanche posait
au milieu de ce groupe silencieux et recueilli. Je vois
encore tout cela comme si la scène se passait sous mes
yeux. Je n'ai point oublié les larmes qui baignaient la
figure de ma mère, elle que, jusque-là, je n'avais pas
encore vue pleurer. Ses gestes, ses cris, quand on vint
enlever la caisse et que toute la foule sortit à la suite,
sont encore présents à ma mémoire. Je crois voir
cette pauvre mère s'en allant, soutenue par une femme,
du côté où tout le monde allait. La longue file de cier
ges allumés faisait un effet trop pittoresque, à la chute
du jour, pour ne pas frapper ma jeune imagination. Je
suivis aussi, conduite par une voisine, ce convoi fu-
néraire jusqu'à ce que l'on fût parvenu à un enclos
planté d'arbres, où je n'avais jamais porté mes pas.
Tout était nouveau pour moi. Ce trou profond où
l'on glissa la caisse , les gémissements que ma mère
— 19 —
poussa alors, les larmes plus abondantes qu'elle
versa, l'air de tristesse que mes yeux naïfs décou-
vraient sur toutes les figures : tout cela s'imprima vi-
vement dans mon souvenir et n'en est point effacé.
Ainsi, un deuil de famille prenait la première date
dans ma mémoire ; et que d'autres sont venus s'y
ranger à la suite ! Je venais de perdre un frère aîné, et
ma mère son enfant le plus chéri, celui qui avait le
premier possédé son amour maternel, et sur lequel elle
avait fondé les plus grandes espérances. Pauvre femme !
elle ne fut jamais entièrement guérie de cette plaie
faite à son coeur. Toute sa vie, elle garda un tendre
souvenir pour son cher Henri ; et jamais , dans la
suite, il ne lui arriva de nous en parler sans que des
larmes vinssent mouiller ses paupières. Je ne compre-
nais pas alors la ténacité de ces regrets ; je l'ai com-
prise plus tard, par ma propre expérience. Il existe
toujours au coeur des parents une fibre particulière
pour tel ou tel de leurs enfants, et cette disposition
vient de Dieu même, en qui tous les êtres n'occupent
point non plus la même place. Alors, quand ce favori
vient à manquer, la plaie est plus large et plus sai-
gnante. Ainsi, dans les rejetons qui entourent le tronc
de l'arbre, il en est que vous pouvez arracher sans in-
convénient pour la souche; mais il en est un aussi qui
ne se détache pas sans efforts, et sans laisser au tronc
une déchirure profonde, et peut-être mortelle.
Il est important, toutefois, que les parents ne laissent
point trop paraître leur préférence pour tel ou tel de
leurs enfants : les effets pourraient en être très-funestes.
La jalousie naîtrait, et c'est un ver rongeur pour la
— 20 —
paix des familles. Mes parents surent assez se tenir en
garde contre ce défaut. Pour cela, ils avaient pris le
bon moyen : c'était de ne nous gâter en rien ; car c'est
par les attentions que les préférences se manifestent,
par les caresses particulières, par les bonbons, par les
joujoux, par les petites licences privilégiées. Or, rien
de cela n'existait chez nous ; un niveau uniforme ré-
gnait dans la famille ; la même sévérité nous astrei-
gnait aux mêmes lois : comment se plaindre alors ?
comment être jaloux?
Un fruit de cette sage conduite fut une grande union
entre nous. Nous nous aimions sincèrement, et nous
étions toujours prêts à nous obliger. Nos parents
avaient soin d'entretenir en nous cette disposition. Si
l'un de nous portait une charge trop lourde pour ses
forces : — Comment ! nous dirait mon père ou ma
mère, vous laissez votre frère ou votre soeur écrasé
sous son fardeau ! — A ce seul mot, tous s'élançaient
au secours, et c'était à qui prendrait le plus vite une
partie de la charge. Je me souviens qu'une des pre-
mières fois où ce beau zèle me saisit, je tombai dans
une mare, en voulant courir à l'un de mes frères. Pour
comble de malheur, j'avais ma belle robe ; mais on
ne me gronda pas; tout au contraire, on me félicita
de ma bonne volonté.
Bénies soient les nombreuses familles ! Ce n'est guère
que là que règne cet esprit d'union, ce support mu-
tuel, cette fraternelle disposition à obliger. Là, on a
senti de bonne heure le besoin de s'entr'aider. Dès le
bas âge, il a fallu tendre une main charitable à un frère,
à une soeur; là, tout s'est partagé dès le commence-
— 21 —
ment, peines et plaisirs, travaux et récompenses. En
tout et partout, on n'a jamais pu ne voir que soi ; on
n'est donc pas possédé de ce misérable égoïsme, si
naturel à l'enfant qui a vécu seul, qui a absorbé seul
l'affection de ses parents, et n'a jamais connu le besoin
de partager avec un autre ses joies et ses douleurs. Oui,
bénis soient les foyers bien fournis, les longues tables
bien garnies, les travaux domestiques où les ouvriers
pullulent ! Le bon Dieu verse là des bénédictions par-
ticulières, et, entre toutes, ce baume sacré d'union et
d'amour fraternel.
La mort, qui nous avait visités une fois, revint en-
core avant la fin de l'année. Vers le mois de novem-
bre, nous perdîmes notre grand-père, le père de notre
mère. — Il s'en ira avec les feuilles, répétait le curé
en parlant de lui à notre foyer. — Ce mot fit sur moi
une singulière impression. L'idée de la mort et celle
des feuilles sèches se lièrent alors dans mon esprit,
en sorte que jamais, depuis, elles ne s'y sont séparées.
J'avais alors six mois de plus, et je compris un peu
mieux le sens de la cérémonie funèbre qui nous atti-
rait encore au cimetière. La caisse, le trou, les cierges,
la longue file d'habits noirs m'étaient déjà familiers.
Je compris aussi un peu mieux les larmes de ma mère ;
et, comme je l'aimais beaucoup, je me mis à pleurer
avec elle. Je fus aussi très-frappée d'entendre mon père
lui dire au retour : — Pauvre femme ! te voilà main-
tenant comme l'arbre du Saulnot. — Or, cet arbre
du Saulnot était un vieux chêne isolé dont la cime
avait séché, et qui ne tenait plus que par une racine.
Voilà que ma pensée resta longtemps tournée du côté
— 22 —
du vieux chêne, et je me figurais que c'était, mon
grand-père. Singuliers jeux d'une imagination enfan-
tine !
Je dirai aussi une autre impression, mais d'un genre
bien différent. O pères ! ô mères ! pouvez-vous assez
veiller sur vos enfants ? Pouvez-vous prendre trop de
précautions pour éloigner d'eux les funestes exemples?
Une action coupable se fit sous mes yeux ; je ne la dé-
signerai pas : sans doute celui qui la commit dédai-
gnait mon jeune âge ; il ne crut pas qu'un enfant si pe-
tit fût capable du moindre discernement. Et néanmoins
j'avais vu, j'avais remarqué; l'âme humaine apporte
en naissant de si misérables dispositions ! Par ce seul
fait, mon imagination avait été impressionnée ; elle en
garda un souvenir que je dus combattre dans la suite,
et qui fut longtemps pour moi un sujet de tentation et
d'inquiétude. O vous tous, qu'un malheureux instinct
entraîne au péché, ah! de grâce, épargnez l'innocence!
Ne blessez pas les regards et l'âme d'un enfant ! La
sagesse païenne elle-même vous l'a dit : On doit un
extrême respect au jeune âge : si vous voulez com-
mettre une action coupable, gardez-vous de la com-
mettre sous les yeux d'un enfant 1.
Et vous, chers fils et chères filles, à qui sont d'abord
destinées ces lignes, apportez toujours le plus grand
soin à veiller sur vos familles, à les soustraire à la ter-
rible impression du mauvais exemple. Je n'hésite pas
à dire que ce devoir est le plus grave de ceux qui vous
sont imposés; Ne vous fiez pas trop aisément à la grande
1 Juvénal.
— 23 —
jeunesse de ces innocents ; il est des âmes éveillées bien
à bonne heure, des intelligences bien vite maîtresses
de leurs organes.. Pour n'être pas encore raisonna-
bles , les enfants ne laissent pas d'être sensibles, et
la mémoire peut agir chez eux longtemps avant le ju-
gement.
Tout ce que je sais, c'est que certainement personne
ne se fût douté qu'une aussi petite fille que je l'étais
alors eût remarqué ce qui se passait autour d'elle. Et
pourtant j'avais vu, et, sinon compris, du moins re-
tenu cette funeste image. Sans aucun doute, mes parents
auraient écarté de moi le péril, s'ils eussent été là. Mais
cet exemple me profita. Je n'hésite pas à affirmer que
c'est à ce souvenir que j'ai dû ce zèle craintif, cette vi-
gilance presque excessive, que j'ai apportés dans l'édu-
cation de mes enfants. Aussi ai-je remercié plus d'une
fois la Providence de m'avoir donné de si loin un pa-
reil avertissement. Bien des fois je me suis entendu
reprocher ma sévérité exagérée, la circonspection ex-
traordinaire que j'ai toujours déployée en cet endroit.
Mais, la main sur la conscience et en présence de mon
Dieu, j'ose attester que je n'ai rien fait de trop, et que,
en ce genre, un peu de négligence est cent fois plus à
craindre qu'un excès de précaution.
Mais vous, âmes perverses, corrupteurs de l'inno-
cence ! vous, scandaleux, qui ne rougissez point de
commettre le mal devant des enfants, sans respect pour
leur inexpérience, sans égard pour leur robe baptis-
male , ah ! quelle responsabilité vous assumez aux yeux
du souverain Juge ! Quelle circonstance aggravante
vous ajoutez à vos délit» ! C'est à vous que ces infor-
— 24 —
tunés devront la première connaissance du vice ; vous
leur aurez infligé la première blessure, la plus cruelle
peut-être, celle qui pourra décider leur malheureux
sort dans le temps et dans l'éternité. Lâches criminels,
qui vous attaquez à des âmes sans défense ! ignobles
suppôts de Satan, qui choisissez pour victimes de fai-
bles et innocentes créatures : que les anathèmes de
Dieu et les malédictions des mères retombent sur vos
têtes !
V.
MA PENSION.
Mon père était un homme droit et simple, mais il ne
savait pas lire. Ma mère, au contraire, lisait couram-
ment, même dans l'écriture, et signait correctement
son nom. C'est singulier combien l'instruction, dite
primaire, était peu répandue alors, et quelle petite
estime on en faisait. Mais à la place de cette science,
si vulgaire aujourd'hui, régnait un bon sens admi-
rable, une probité à toute épreuve, et une bonne foi
dans les contrats dont notre siècle est bien désappris.
Ce même homme qui ne savait pas lire avait pour-
tant fait une foule de marchés, sans avoir trompé ni
été trompé une seule fois ; et mon mari et moi, qui
savions lire et écrire, et n'avons pas fait la moitié
des opérations de mon père, nous avons été victimes
de beaucoup d'injustices et forcés d'entamer plusieurs
procès. Merveilleux progrès des lumières !
Mais ce même homme qui ne savait pas lire possé-
— 25 —
dait une science rare, une véritable instruction en ma-
tière religieuse. Rien de net, rien de pur et d'exact
comme ses notions sur tout ce qui tient à l'ordre sur-
naturel. L'instruction, dans ces temps-là, regagnait
en profondeur ce qu'elle perdait en superficie ; on voyait
bien que ces âmes robustes s'étaient nourries de ré-
flexion, et non de vaines lectures; qu'elles n'avaient
pas fourragé dans le champ de la science mondaine,
mais mâché et digéré les saines leçons. Je défierais un
théologien de parler avec plus de précision sur les
dogmes, la morale ou la discipline du christianisme;
de fixer avec plus d'exactitude les objets des fêtes, ou
le sens des cérémonies catholiques ; de mieux démêler
le certain de l'incertain, le précepte du conseil, le per-
mis de l'illicite, que ne l'eût fait mon père. Sa mémoire
était d'autant plus sûre qu'elle avait moins couru : le
meilleur moyen de peu et de mal savoir étant de vou-
loir tout apprendre. La nécessité où il était de deman-
der à ses souvenirs ce qu'il ne pouvait exiger de ses
yeux l'avait exercé de bonne heure à retenir ce qu'il
entendait ; en sorte qu'il suffisait qu'on lût devant lui
un contrat pour qu'il en gravât les clauses dans sa mé-
moire, avec une sûreté et une ténacité remarquables.
Cependant il reconnut plus d'une fois l'inconvé-
nient de ne pas savoir lire ; il aurait aimé à pouvoir
occuper lui-même ses loisirs en lisant, par exemple,
les Vies des Saints, ou les Epîtres et les Evangiles de
l'année : deux livres qui faisaient ses principales dé-
lices, mais pour lesquels il était obligé de recourir à un
secours étranger ; ce qui lui fit prendre la résolution
de procurer à ses enfants un avantage dont il n'avait.
2
— 26 —
pas joui. Toutefois, comme dans les commencements
de son mariage il avait assez de peine à suffire aux
besoins de la vie, il ne put réaliser son projet sur ses
aînés, qui durent s'adonner dès le jeune âge aux tra-
vaux de la campagne. Ils fréquentèrent bien, un hiver
ou deux, l'école du village ; mais retirés au moment où
ils faisaient leurs premiers progrès, il leur fut facile
d'oublier le peu qu'on leur avait appris. En sorte que
je fus bien réellement la première de la maison qui
ait pu suivre assez assidûment l'école pour acquérir
l'art de lire et d'écrire. Je ne sais si j'en ai valu de
mieux. Ces connaissances, que l'on tient tant aujour-
d'hui à procurer aux enfants, ont leurs bons et leurs
mauvais côtés. A la fin de sa carrière, on juge les
choses autrement qu'au début. Je ne voudrais pas jeter
la pierre au temps où nous sommes, ni vanter aveuglé-
ment le passé au préjudice du présent ; mais je ne puis
m'empêcher de dire que la diffusion des lumières n'est
pas, à tout prendre, un aussi grand avantage qu'on le
dit. Car, enfin, pour juger une mesure au point de
vue général, il faut voir l'effet qu'elle produit sur les
masses ; la théorie est bien peu de chose, quand l'ap-
plication la dément. Or, la main sur la conscience,
peut-on dire que le peuple soit meilleur aujourd'hui
qu'il y a cent ans? Peut-on dire qu'il est plus religieux,
plus probe, plus éclairé sur ses devoirs, plus fidèle à
les pratiquer? Peut-on même dire qu'il soit plus heu-
reux, qu'il ait plus de facilité de pourvoir à ses be-
soins? Certes! il faudrait du courage pour soutenir cette
opinion. Les greffes des tribunaux, les registres des
prisons et des bagnes, les statistiques du paupérisme,
- 27 —
s'ont des réponses assez significatives aux questions
que je pose-. Alors, si à mesure que le peuple s'instruit,
les crimes et la misère publique augmentent, à quoi
sert l'instruction ?
J'appris donc à lire chez une vieille maîtresse d'é-
cole ; mais comme elle ne savait pas écrire (cas assez
fréquent alors), je dus être envoyée au bourg voisin
pour acquérir ce grand talent. Le fait surprit beaucoup
de la part de mon père ; et aujourd'hui, vu ses idées,
je suis encore à me demander comment il se décida
à un tel sacrifice. Non que la dépense fût bien con-
sidérable; car, suivant l'usage d'alors, je fournissais
ma nourriture : ce qui veut dire que mon père, ou ma
mère, ou l'un de mes frères, m'apportait tous les same-
dis ma miche de pain, puis un morceau de lard pour
les jours gras, et quelques oeufs et du fromage poul-
ies jours maigres. Mais le salaire de la maîtresse consis-
tait en trois livres par mois, et c'était alors une somme
considérable pour un pauvre paysan, chez qui l'argent
arrivait si difficilement. Ensuite on se privait de mon
aide, qui n'était pas de trop dans un ménage nombreux
et mal pourvu du nécessaire. Mais, enfin, cette idée
était venue à mon père que, le monde devenant de
plus en plus malin, il était bon qu'un de nous sût lire
et écrire, afin de n'être pas trompés.
Or, dans sa sagacité, le brave homme avait jugé que
j'étais de tous les cadets la plus capable d'apprendre.
Il avait cru remarquer en moi une certaine vivacité
d'esprit et une mémoire peu ordinaire : ce fut ce qui
détermina son choix. Dieu! quel événement dans la
famille, quand ma mère me fit cinq chemises neuves,
— 28 —
se dépouilla de sa meilleure jupe de droguet pour
m'en fabriquer une robe des dimanches ; quand, dotée
d'une coiffe neuve, d'une paire de souliers (la pre-
mière que j'aie eue); puis, munie d'une sacoche de
pommes et de pruneaux, de six liards de monnaie pour
mes menus plaisirs, d'une énorme miche de pain frais
avec les autres provisions, je fus installée sur un sac
d'avoine et conduite par ma mère en personne, sur
une voiture de boeufs, à la bourgade voisine! La moi-
tié du village était sur pied pour me voir partir. Ja-
mais reine n'éprouva un tel sentiment d'orgueil que
celui qui me remplissait alors. Les vieilles femmes
me disaient adieu, les hommes me regardaient, les pe-
tites filles me jalousaient, et moi je m'avançais en
triomphe, promenant partout mes regards satisfaits.
Jusque-là, c'était bien; enivrée par la joie, j'avais
quitté la maison paternelle sans regret, même embrassé
mon père, mes frères et mes soeurs sans verser une
larme. Mais quand il fallut me séparer de ma mère,
oh! alors, mon coeur se serra; je sentis seulement le
déchirement ; un grand vide me sembla se faire en moi,
et je fus plusieurs jours avant de pouvoir m'habituer à
ce nouveau régime et à ces nouveaux visages.
Mon exil dura quinze mois, durant lesquels je ne
revis nos gens que quand ils venaient m'apporter mes
provisions. Une douzaine de pensionnaires partageaient
avec moi les soins de la maîtresse d'école. J'éprouvai,
là, tous les avantages et tous les inconvénients de ce
genre d'éducation; mes défauts et mes qualités s'y
développèrent simultanément, mais ceux-là plus vite
que celles-ci. Ma vanité surtout (hélas ! le premier vice
— 29 —
de la femme), si elle n'y prit pas son germe, y fit au
moins de grands progrès. J'avais de la facilité naturelle,
j'apprenais vite et bien, et l'on se servait de cela comme
d'un point d'appui pour gronder les paresseuses ou
stimuler les moins capables ; ce qui me donnait une
certaine idée de mon importance, et me faisait parfois
regarder mes compagnes en pitié.
C'est une grande maladresse, de la part des institu-
teurs et des institutrices, de flatter ainsi l'amour-propre
des enfants. Le coeur humain ne tend déjà que trop,
par instinct, à se préférer aux autres ; à quoi bon favo-
riser ce mauvais penchant par des louanges déplacées?
On ne sait pas assez quel tort on fait à une jeune âme
en lui donnant si à bonne heure une haute idée de sa
capacité. Je crois bien que ce misérable vice m'aurait
perdue, si Dieu n'y avait mis la main. Heureusement
il suscita un contre-poids aux sottes gâteries de la maî-
tresse dans la personne du curé de la paroisse, qui,
soit naturel, soit dessein de me préserver de l'amour-
propre, prenait singulièrement à tâche de rabaisser ma
petite vanité, et se montrait sévère et presque dur à
mon égard. Ainsi, au catéchisme, il ne manquait ja-
mais de s'adresser à moi pour les questions difficiles,
et semblait jouir de mes réponses gauches ou de mon
silence embarrassé. Ainsi, à l'école, il se plaisait à
m'interroger sur ce que je savais le moins, tandis qu'il
questionnait volontiers les autres sur ce qu'elles sa-
vaient le mieux. En sorte que partout j'avais l'air
d'être la plus ignorante ou la plus sotte. J'avoue que
cela me mortifiait beaucoup, que tous les éloges qu'il
faisait de mes compagnes me retombaient bien lourds
— 30 —
sur le coeur. Plus d'une fois, j'en versai des larmes de
tristesse. Certes ! on eût eu bien de la peine à me faire
croire que ce prêtre était un homme aimable, bien
que j'eusse un grand respect pour lui; mais mon res-
pect était plutôt l'effet de la terreur que de tout autre
sentiment. Ce n'est que plus tard que j'ai compris le
motif qui le faisait agir ainsi. Oui, il avait deviné ma
vanité naissante ; oui, craignant les suites de ce vice
dans une enfant momentanément confiée à ses soins
spirituels, il avait voulu l'étouffer dans son germe.
Ai-je besoin de dire que je lui en ai gardé, et lui en
garde encore, une vive reconnaissance?
En confession, surtout, il me donnait des leçons sé-
vères, et cherchait à me tenir en garde contre les sug-
gestions de l'amour-propre. Quoique je fusse très-
jeune, je ne laissais pas que de comprendre ses avis.
Il me disait que se préférer à la moindre des créatures,
c'était se mettre au-dessus de Jésus-Christ même, puis-
que Jésus-Christ a voulu être le dernier de tous. Il
me disait que l'amour-propre est un ver rongeur qui
dévore les meilleurs fruits. Il comparait l'âme vani-
teuse à un âne qui mange le grain, au heu de le rap-
porter à son maître. Ces comparaisons, et bien d'au-
tres, se gravaient dans ma mémoire et me faisaient
voir le danger de ce défaut. Sans doute il ne fut pas
entièrement extirpé en moi, mais au moins ses plus
funestes effets fuient évités. Grâce à Dieu! je n'en ai
guère eu que la dose ordinaire.
Entre les petites filles, il est un autre défaut non
moins commun : la jalousie. Il est remarquable que,
dans les pensions de jeunes garçons, les distinctions
— 31 —
de rang et de fortune s'effacent aisément ; le rappro-
chement est général, le tutoiement universel. Souvent
même l'amitié s'établit de préférence entre ceux que
leur condition semblerait séparer davantage. Il n' en
est pas de même chez les jeunes filles. La vanité du
rang et de la fortune est, chez elles, beaucoup plus
susceptible. Elles se caressent, mais elles se jalousent ;
tandis que les petits garçons se battent et s'aiment.
Cette différence se manifestait sensiblement parmi
nous, comme elle se manifestera toujours dans les pen-
sions de petites filles. Et comme, en général, la diffé-
rence de conditions se révèle surtout par la différence
de costume, il s'ensuit que c'est de ce côté que se
tournent les jalousies; Il se trouvait donc qu'une de
nos compagnes était la fille d'un chevalier, d'un noble
du voisinage, qui, n'ayant pas assez de fortune pour
placer plus convenablement sa fille, s'était vu obligé
de la confier à une modeste institutrice de bourgade.
Mais la petite fille avait, comme l'on dit, du sang dans
les veines. Elle tirait grande vanité de son nom, en-
tendait le faire respecter, et manifestait dans sa tenue,
dans son ton, dans sa démarche, une hauteur tout
aristocratique. Par exemple, elle ne souffrait point
qu'on la tutoyât, ni qu'on l'appelât simplement par son
nom de Louise ; elle voulait qu'on lui dît Mademoi-
selle de, gros comme le bras.
Je confesse que ces exigences ne m'eussent ni éton-
née ni blessée : j'avais été élevée dans une condition
si obscure, et nos parents savaient si bien s'y main-
tenir ! Et puis, alors, les idées d'égalité, bien qu'elles
commençassent à germer, n'avaient pas encore péné-
— 32 —
tré les habitants des campagnes ; tout au moins elles
n'avaient aucun empire chez nous. Mon père était bien
persuadé que la différence des conditions et des fortunes
entre dans l'ordre de la Providence, et il rendait volon-
tiers à tout ce qui était au-dessus de lui les hommages
dus au rang. Cela ne lui coûtait rien, et nous y étions
habitués. D'ailleurs, en entrant dans la pension, j'avais
été frappée de l'air de distinction qui éclatait dans
cette jeune fille, et qu'il était impossible de méconnaî-
tre ; car la première éducation imprime un cachet qui
ne saurait s'effacer : mes dispositions eussent donc été
de lui montrer une humble déférence, de lui céder
en tout. Je crois vraiment qu'elle aurait bien fait de
moi sa servante, tant son air et son ton impérieux
m'imposaient. Mais parmi nous se trouvait la fille
d'un parvenu, d'un marchand de chevaux, qui avait
fait une grande fortune. Or, celle-là avait le coeur plus
haut que moi. Elle était pleine des préjugés propres à
sa condition, surtout de cette jalousie qui perçait déjà
dans la classe moyenne contre la classe privilégiée.
Enfant gâtée de ses parents, elle était richement nip-
pée, montée, pour ainsi dire, comme une princesse.
Elle avait des robes de soie, elle avait des dentelles de
prix, elle avait des bijoux. On devine quel oeil nous
ouvrîmes le dimanche où, pour la première fois, elle
étala cette brillante toilette. C'était à éclipser le soleil.
Je laisse aussi à penser quelle figure faisaient à côté de
cela ma robe de droguet grossier, ma coiffe de taffetas
noir piqué, mes gros souliers solidement ferrés, mes
bas de laine à côtes, et mon collier de verre avec sa pe-
tite croix de cuivre ! Je rougis un peu, je dois l'avouer:
— 33 —
la vanité est si naturelle au coeur d'une jeune fille .
Pourtant, j'en aurais pris mon parti, sachant bien que
mes parents étaient pauvres et ne pouvaient faire
davantage pour leur fille.
Par instinct, cependant, moi et celles de ma condi-
tion nous faisions une différence entre Mademoiselle
de et la fille du parvenu. Celle-là avait une vraie, di-
gnité dans sa tenue, quelque chose de distingué dans
la tournure et dans la façon : choses qu'on peut singer,
mais non posséder, quand on n'y a pas été dressé dès
le bas âge. L'autre, au contraire, malgré la richesse de
ses accoutrements, et même la prétention de ses ma-
nières, n'était toujours qu'une roturière, la fille d'un
marchand de chevaux. Elle sentait cela, sans doute, et
c'était ce qui enflammait sa jalousie. Dès lors, une
vive antipathie s'établit entre ces deux créatures, et il
s'ensuivit une guerre à outrance, une guerre à coups
d'épingle. L'aristocrate appelait la fille du maquignon
la Belle Étrille, et celle-ci renvoyait à sa rivale l'épi-
thète de Mademoiselle de Sans-Sous. La première
faisait remarquer fort habilement les couleurs passées
des étoffes que portait la fille du chevalier; et la fille
du chevalier relevait très-finement l'air gauche et la
marche d'oie grasse de la fille du maquignon. Je ne
saurais dire combien de mots piquants, de sobri-
quets cruels, de remarques malicieuses, elles échan-
geaient entre elles dans leurs curieux dialogues. Nous
écoutions, nous autres, avec une secrète satisfaction ;
car tout cela nous vengeait un peu de notre infériorité.
Néanmoins, le démon de la jalousie me mordait aussi
au coeur ; tous ces débats, toutes ces observations ma-
— 31 —
lignes n'avaient pas manqué, par contraste, de me
faire voir ma pauvreté. Quand je me considérais à
côté de ces élégantes, j'étais honteuse, vraiment hon-
teuse; sentiment que jusqu'alors je n'avais pas connu.
Cela allait même jusqu'au malaise ; je ne voyais plus
qu'avec tristesse et une sorte de dépit mes misérables
vêtements, et j'aurais bien voulu être riche pour riva-
liser avec ces belles demoiselles.
Il m'arriva en ce temps-là une terrible mortifica-
tion qui mit encore mieux ma plaie à nu. La maî-
tresse nous avait conduites un jour en promenade
dans la forêt voisine. Une partie de course s'étant en-
gagée, on se lança à travers les ronces et les épines.
Maints et maints vêtements furent déchirés, personne
n'en doute; mais au retour, chacune en trouva au
moins un de rechange. J'avais eu, moi aussi, ma part
d'accidents ; ma coiffe des dimanches ( on la mettait
toujours pour sortir) étant de vieille soie, vu qu'elle
avait déjà servi à ma grand'mère, n'offrait qu'une mé-
diocre résistance. Une malencontreuse épine y fit donc
une accroc... Dieu ! quel accroc ! je le vois encore ; la
doublure même y avait passé. Comme c'était un sa-
medi soir, le temps manqua pour refaire la brèche ; je
dus me contenter de fixer le morceau pendant avec des
épingles. Quel supplice! Pendant la messe, il me sem-
blait que tous les yeux de la paroisse étaient fixés sur
moi, je veux dire sur mon accroc; et les malins sou-
rires de mes compagnes, qui ne m'échappaient pas,
me perçaient le coeur comme des dards aigus. Oui,
encore une fois, quel supplice ! Pendant tout le reste
de mon pensionnat, je dus porter cette malheureuse
— 35 —
coiffe; hélas! mes parents n'avaient pas le moyen de
m'en acheter une autre ; et d'ailleurs, j'aurais eu honte
de leur avouer mon accident; j'avais pris, au con-
traire, toutes mes précautions pour le leur laisser
ignorer.
Je le répète : la pauvreté commençait à me devenir
désagréable. Jusque-là, je n'y avais jamais songé; à
la rigueur, rien ne nous manquait au foyer paternel,
et quel oisillon ne trouve beau son nid ! Mais le contact
du monde, d'un monde plus riche et plus élégant ; mais
le voisinage de ces jeunes filles si bien parées, et chez
qui, au moindre caprice, tout était si vite et si bien
remplacé, me créaient dans le coeur une blessure que
tout tendait à aigrir. Chose étrange ! je ne pensais plus
à mes succès ; ma supériorité sur ces belles rivales ne
me touchait même plus ; mes progrès dans la lecture,
dans l'écriture, dans le calcul, ne suffisaient pas à me
consoler : je ne voyais que ces beaux habits ; je n'avais
de désir que d'en avoir de pareils ; je souffrais enfin
de ces vêtements grossiers, et surtout de cet accroc, de
ce misérable accroc, qui me pesait sur la tête comme
une couronne d'épines.
Malheureuse vanité, que de tourments tu peux cau-
ser au coeur d'une femme ! Si tu procures, çà et là,
quelques jouissances, par combien d'amertumes tu sais
les compenser! Et qu'ils sont aveugles, les parents,
les mères surtout, qui éveillent si imprudemment cette
passion dans l'âme de leurs filles ! Néanmoins, bien
peu sont exemptes de ce faible. On n'en trouve, pour
ainsi dire, aucune qui ne mette ses soins à greffer
dès le berceau ce goût de parure, ce désir d'être belle,
— 36 —
qui doit plus tard faire de si grands ravages dans le
coeur de ses enfants. Hélas ! moi-même, qui écris ces
lignes, n'ai-je rien eu à me reprocher là-dessus? Je
n'oserais le dire, bien que j'aie cherché à me tenir en
garde contre ce défaut. Mais l'amour maternel est si
aveugle et si faible ! Et puis, la limite est-elle aisée à
saisir entre la nécessité d'inspirer à une jeune fille le
goût de la décence, d'un sage maintien et de la pro-
preté, et cette pente naturelle qu'a toute mère à embel-
lir, à parer sa fille, à sourire quand elle la voit jolie, à
le lui dire, à le lui laisser deviner du moins, à flatter,
enfin, ce besoin de paraître et d'être remarquées dont
toutes ces faibles créatures sont sitôt dominées ? En
somme, j'ai fait ce que j'ai pu, beaucoup plus, assuré-
ment, que ne font la plupart des mères, et je ne saurais
me flatter d'avoir réussi, c'est-à-dire d'avoir préservé
mes filles du poison de la vanité. C'est à elles à devenir
un peu plus sages que moi, sauf à leurs filles à l'être da-
vantage encore : en sorte que, en quelques générations,
cette racine maudite soit totalement extirpée du sein de
la famille. Ah ! certes, ce serait un beau miracle que
celui-là ; on viendrait de loin pour le voir, et quand
on l'aurait vu, on n'y pourrait croire encore... Mais...
mais... j'ai peine à me persuader que ce prodige s'o-
père jamais... ni chez nous ni ailleurs.
VI
UN VIEUX REMORDS.
Pitoyable vanité, c'est encore toi que j'accuse. Ce fut
toi qui me portas à cet acte de lâche faiblesse ; souffre
que j'en décharge sur toi toute la faute et tout le re-
mords. Ecoutez-moi, lectrices, et comprenez jusqu'où
une fille vaniteuse peut aller.
Le contact de mes compagnes m'avait donc gâté
l'esprit et brouillé les idées. Je ne voyais plus qu'une
chose vraiment digne d'envie : c'était d'être belle. La
pauvreté me devenait de plus en plus à charge. Chaque
fois que je formais un désir ou rêvais à quelque chose,
c'était toujours de ce côté-là que se dirigeaient mes
pensées. Aucune femme ne me démentira quand je
dirai quelle grande place des idées pareilles tiennent
dans la tête d'une jeune fille, et comme elles y de-
viennent facilement des besoins. Et encore, à cette
époque, on peut le dire avec simplicité, il s'en fallait
beaucoup que le goût de la toilette fût aussi répandu
et aussi impérieux qu'il l'est aujourd'hui. En ce temps-
là, les costumes restaient à peu près invariablement
les mêmes : les filles s'habillaient comme les mères ; la
mode n'était pas encore devenue un tyran, au moins
pour nos campagnes.
Mais le commerce de ces jeunes filles m'avait tourné
la tète ; je ne voyais plus rien que les beaux habits, et
3
— 38 —
ne souffrais de rien plus que de ma pauvreté. On m'a-
vait si bien révélé tout le ridicule qui s'attache à une
mise simple et commune, qu'il ne m'était plus pos-
sible de m'en accommoder. J'avais fini par voir que
j'étais la plus pauvre de toutes : observation que je
n'aurais jamais songé à faire, si on m'eût laissée à ma
simplicité première. Mais on m'avait troublé l'âme ;
on m'avait mis la vipère dans le sein ; dès ce moment,
je ne pouvais plus goûter de repos.
Ce fut alors que je commis cette faute, dont le sou-
venir me pèse encore sur le coeur. C'était le jour de la
fête du bourg, et chacune des pensionnaires avait reçu
de ses parents quelques petites sommes pour la so-
lenniser. Moi seule je n'avais vu personne ; mes pa-
rents, occupés aux moissons, n'avaient pas eu le
loisir de songer à autre chose. C'était du moins l'ex-
plication que je me donnais à moi-même, car je con-
naissais le coeur de ma mère ; j'étais bien sûre qu'elle
n'aurait pas manqué de m'apporter au moins un petit
gâteau. La plupart des mères vinrent, ce jour-là, voir
leurs filles ; toutes étaient, autant que possible, en toi-
lette; mais surtout la femme du maquignon, une
grosse femme, de la tournure la plus commune, mais
écrasée, littéralement écrasée, sous ses bijoux et sa
riche parure. Sa présence fit sensation ; à la grand'-
messe, où elle voulut assister, tout le monde avait les
yeux fixés sur elle ; il ne fut bruit toute la journée que
de la toilette de cette dame. On avait aussi apporté à
sa fille une robe neuve de soie bleu clair, un bonnet de
dentelle et plusieurs bijoux ; on voulait qu'elle fût digne
de paraître à côté de sa mère. Il n'est pas besoin de
— 39 —
dire avec quelle fierté ces deux créatures promenèrent
leurs grâces toute la journée, et comme la maîtresse
elle-même était heureuse de voir du si beau monde
chez elle. Nous étions aussi tout éblouies de cet éclat ;
et, vraiment! la jalousie était universelle ce jour-là.
Sur le soir, comme on sortait pour la promenade, je
découvris à quelque distance une paysanne condui-
sant un âne. Son costume était des plus pauvres ; je
n'eus pas de peine à reconnaître ma mère, ma bonne
mère, qui venait certainement pour me voir. Ci-devant,
je me fusse empressée de courir et de lui sauter au
cou ; mais, maintenant, sa pauvreté me faisait honte. Je
détournai les yeux pour ne pas la voir. Le chemin que
nous tenions nous éloignant du point où elle arrivait,
j'espérais m'épargner la confusion de l'embrasser de-
vant tout ce petit monde, qui n'aurait pas manqué de
rire de son cotillon de coton bleu, et de sa bavette, et
de sa coiffe, et de ses gros souliers. Ingrate! quel
chemin j'avais fait depuis quelques mois ! et à quoi la
vanité ne peut-elle pas pousser une petite fille ! Une
des pensionnaires s'écria; — Ta mère, Marie-Anne!
voilà ta mère ! — Je le niai résolument. Tous les yeux
s'étant portés de ce côté-là, la plupart dirent que c'était
vraiment ma mère. — Je la reconnais bien, disait
l'une, à sa robe de coton bleu. — Et à moi à son âne
boiteux ! — Et moi à sa coiffe sans garniture. —
Hélas ! tout cela était trop vrai, et c'était justement
pourquoi je ne la reconnaissais pas. Je soutins mor-
dicus que tout le monde se trompait, et je poussai ma
pointe en avant, pour mieux détournermes compagnes.
Enfant dénaturée! j'avais renié ma mère!...
— 40 —
Toute la promenade se passa en courses et en jeux
étourdissants; je cherchai à oublier mon aventure.
Mais, à la chute du jour, comme nous étions rentrées,
quelqu'un demanda à me voir, et c'était elle, ma
pauvre mère... Oh! cette fois, mon coeur se serra, et je
lui sautai au cou, et je l'embrassai avec une inexpri-
mable tendresse. Je n'étais plus tentée de la mécon-
naître; je ne songeais plus à sa mise, à sa pauvreté:'
la nature et la reconnaissance avaient repris leurs
droits. Elle aussi me serra avec une bonté toute ma-
ternelle. Ah! si elle avait connu ma faute! Ah! si elle
avait pu deviner que sa fille avait rougi d'elle ! Mais
non : un motif de bonté l'avait amenée ce jour-là.
— Pardonne-moi, ma fille, si je ne suis pas venue plus
tôt. Nous avons tant d'ouvrage ! Mais, vois : je ne
t'ai pas oubliée. Pour être arrivé un peu tard, tout
ceci ne laissera pas que de te faire plaisir. Ton père
t'embrasse bien, et te recommande toujours d'être
sage. Songe, ma chère petite, que j'ai voulu hier,
malgré ma fatigue, te faire encore ces petits gâteaux ;
je ne me suis couchée qu'à minuit.— Et, en disant cela,
elle déployait son paquet rempli de provisions de toutes
sortes. La reconnaissance et, je crois, aussi le remords,
m'étreignaient tellement le coeur, que je ne pus arti-
culer un mot.
Mais cette faute, mais cette lâcheté me pesait sur
la conscience. La bonté de cette excellente mère con-
trastait trop fort avec mon ingratitude, pour que je ne
me repentisse pas de ma conduite. Oui, elle était pau-
vre ; mais elle était honnête, mais elle était tendre pour
ses enfants, mais elle me portait, en particulier, une
— 41 —
intarissable affection. Et moi, en retour, je la mécon-
naissais, je rougissais d'elle ; ou, sinon d'elle, du moins
de son honorable pauvreté ! Oh! encore une fois, ma
confusion était extrême ; je n'osais presque plus le-
ver les yeux : il me semblait qu'elle lisait sûr ma
figure la faute que je venais de commettre. Elle ne
cessa cependant de me caresser avec cette gravité et
cette réserve qui la caractérisaient, et de me donner
toutes les nouvelles qui pouvaient m'intéresser. Mais
moi j'étais gênée, et même triste; ma conscience me
grondait tout bas; je ne goûtai pas, comme je l'aurais
fait, la présence de cette bonne mère ; mes gâteaux
n'eurent pas toute la saveur qu'ils auraient eue en
d'autres circonstances.
Tout le long de ma vie, ce souvenir m'a été pénible.
Aujourd'hui, à la veille de descendre dans la tombe,
je voudrais encore pouvoir effacer cette tache de mon
passé... Oh ! maudit l'enfant qui rougit de la pauvreté
de ses parents!;
VII
MON RETOUR AU FOYER. 1
Après quinze mois de pension, je rentrai dans le
sein de ma famille. Ce fut pour moi un grand chan-
gement, comme on le devine; d'autres goûts, d'au-
tres occupations m'avaient entièrement déshabituée de
de la vie qu'on y menait.
— 42 —
Voilà un des grands inconvénients de cette préten-
due éducation que l'on cherche à donner aux enfants,
surtout quand on les place au dehors : c'est de leur
inspirer du dégoût pour le régime domestique ; c'est
de les exposer à prendre d'autres idées que celles de
leurs parents, et, par suite, à quitter volontiers la
maison et la condition paternelles. N'est-ce pas une
chose évidente, et triste à la fois, que ce besoin de
changement qui se manifeste aujourd'hui dans la jeu-
nesse ? Les laboureurs, en particulier, ne voient-ils pas
trop souvent leurs fils et leurs filles déserter le foyer,
et chercher ailleurs un état moins pénible, une po-
sition moins ingrate ? Eh bien ! ce mal a pris nais-
sance en grande partie dans l'habitude qu'ont beau-
coup d'entre eux de placer quelque temps leurs enfants
dans les pensions. Là, ces jeunes têtes prennent une
autre direction, de nouvelles idées : un horizon diffé-
rent s'ouvre pour eux; ils voient les choses autrement
qu'ils n'étaient habitués à les considérer au sein de la
famille. Le monde leur apparaît plus grand, plus sé-
duisant ; tout les émeut et tout les frappe ; on pour-
rait leur appliquer ce que le fabuliste dit du rat voya-
geur :
Sitôt qu'il fut hors de sa case:
Que le monde, dit-il, est grand et spacieux !
Voici les Apennins, et voilà le Caucase...
La moindre taupinée était mont à ses yeux.
Evidemment, il y a bien du faux dans le jugement
de ces pauvres étourdis; mais c'est précisément là
— 43 —
qu'est le danger. Leur imagination se lance dans le
pays des chimères ; ils voient briller une grande quan-
tité d'objets, dont le lointain leur dissimule les vérita-
bles proportions. Ils voient des riches, des heureux,
des gens considérés, et ils se persuadent que la voie
pour arriver à la fortune et aux honneurs n'est pas
difficile. Tout au moins, ils perdront là l'habitude
des travaux champêtres, ils en perdront surtout le
goût; en sorte que, quand il faudra rentrer chez
eux, ils y trouveront la vie bien dure, en comparai-
son de l'existence, en quelque sorte, oisive, qu'ils
menaient ailleurs. Ils se reportent alors vers les autres
conditions qu'ils ont aperçues de loin, et qui ne leur
montrent que leurs beaux côtés ; sans cesse ils aspirent
vers elles ; peu à peu l'aigreur se forme au fond de
leur âme, jusqu'à ce que, un beau jour, ils prennent
leur vol imprudent vers ces régions lointaines où la dé-
ception, la misère et le vice les attendent ordinaire-
ment.
J'étais trop jeune encore pour que de semblables
idées prissent naissance chez moi. Le temps, d'ailleurs,
n'était pas venu de cette déplorable tendance à l'émi-
gration. C'est la révolution, ce sont les bouleverse-
ments politiques, ce sont les nouvelles moeurs, c'est ce
monde remué en tout sens, qui a ainsi jeté les hommes
hors des voies, et a mis partout l'inquiétude et le dés-
ordre. Ce nouveau monde allait commencer (car la
révolution approchait) ; mais il n'existait pas encore ;
nul n'aurait osé songer à quitter son foyer. Néan-
moins, j'avais entrevu d'autres choses, contracté d'au-
tres habitudes ; et ce ne fut pas sans peine que je me
-44 —
remis à aider mes parents, et à aller paître les trou-
peaux.
Ce dernier mot me rappelle un autre danger ,
beaucoup trop fréquent clans nos campagnes, et con-
tre lequel je voudrais pouvoir élever une voix de
tonnerre. Je parle de l'habitude de laisser les en-
fants conduire les animaux au pâturage. Je sais que
maintenant, en beaucoup de pays, cette détestable
coutume est tombée ou sur le point de tomber. On a
reconnu qu'elle était vicieuse, même au point de vue
économique, et cela pour plus d'une raison qui m'ont
toujours paru très-bonnes. D'abord, les animaux ex-
posés à la chaleur et aux mouches, quand c'est en été,
sont tourmentés, souvent forcés de s'agiter et de courir,
de façon à subir une grande déperdition, qui com-
pense, et au delà, la maigre nourriture qu'ils peuvent
recueillir. Ensuite, leur fumier est perdu pour le pro-
priétaire, et cette perte n'est pas insignifiante, quand
le défaut d'engrais est signalé, et avec raison, comme
une des plaies de notre agriculture.
Mais laissant de côté toutes ces considérations et
portant mes vues plus haut, je dis que si les animaux
perdent à cet usage, leurs gardiens y perdent encore
bien davantage. J'en appelle ici aux prêtres de nos
campagnes ; qu'ils nous disent quels ravages peuvent
causer dans une jeune âme cette vie oisive, et surtout
ce rapprochement des deux sexes, qui se fait, là, si fa-
cilement et sans autre témoin souvent que Dieu, au-
quel, certes, on ne songe guère. Combien d'adoles-
cents y ont pris les premières notions et les premiers
exemples du vice ! Quelle affreuse propagande un jeune
— 45 —
homme gâté, une jeune fille corrompue, peuvent
exercer parmi les enfants de leur âge ! Quels entre-
tiens et quelles actions peuvent se passer là, sans que
personne y mette ordre ! Je dois l'avouer, pour l'en-
seignement de ceux et de celles qui liront ces lignes :
je ne crois pas qu'il soit une voie de perdition plus ra-
pide et plus sûre. J'ai été témoin de choses si hon-
teuses, qu'il m'a fallu une grâce toute spéciale pour
ne pas succomber ; chaque fois que j'y songe, j'en re-
mercie encore le Seigneur. Mais, en revanche, j'ai
connu des jeunes filles de mon âge qui ont certaine-
ment commencé là leur carrière de vice et de déshon-
neur.
Comme je n'avais encore aucune idée du mal, ces
paroles et ces actions impures excitaient ma honte, au
point de me couvrir de rougeur. Ma conscience me di-
sait par instinct que c'était coupable. Pourtant, comme
je n'y prenais aucune part, je n'aurais pas songé à en
parler en confession, si le prêtre ne m'eût, avec une
grande prudence, sondée sur ce chapitre dangereux.
Il jugea, à mes réponses, que, si je n'avais point en-
core commis le mal, j'en avais du moins été témoin;
et dès lors il me parla avec tant de sévérité, qu'il
m'inspira pour ce vice une salutaire horreur. Il m'im-
posa l'obligation d'éviter absolument la rencontre des
petits garçons et celle des jeunes filles qui me paraî-
traient suspectes ; il m'engagea à porter un livre de
prières ou de cantiques, et un ouvrage de main, afin
de n'être jamais entièrement oisive. Mais comme tous
ces moyens ne suffisaient pas encore à éloigner le
péril, il m'obligea à m'en ouvrir à mes parents, et à
3.
— 46 —
demander comme une grâce d'être dispensée de ce
dangereux office. Ma mère comprit parfaitement l'avis,
et, dès ce moment, l'on cessa chez nous de mener les
animaux aux champs.
Habitants des campagnes, prenez la même résolu-
tion ; vous y êtes obligés, je ne dirai pas pour le bien
de vos troupeaux, mais pour le salut de vos enfants.
Vous vous plaignez souvent des désordres de vos fils
et de vos filles ; vous gémissez de l'inconduite qui
trouble la paix de vos ménages. Eh bien! soyez per-
suadés que le libertinage a souvent pris là son ori-
gine. Ah! qu'une première blessure faite à une jeune
âme peut avoir de terribles conséquences !
Plus tard, en me promenant dans nos campagnes,
j'ai vu souvent des bergers isolés (jeunes garçons ou
jeunes filles, peu importe) occupés à lire derrière un
buisson. J'en ai vu quelquefois de tellement absorbés
dans cette occupation, qu'ils ne s'apercevaient même
pas que leurs troupeaux couraient les champs, où s'é-
garaient. Il m'a pris plus d'une fois envie de voir quel
était le sujet de leur lecture, et j'ai trouvé en leurs
mains des livres affreux. C'est encore un point sur le-
quel les parents doivent bien veiller. Aujourd'hui que
presque tous les enfants savent lire, qu'un infernal
esprit a multiplié les ouvrages impies et obscènes, et
les a mis, par la modicité du prix, à la portée de
toutes les conditions, c'est un devoir très-grave de
préserver les jeunes gens de cette contagion funeste,
si bien accommodée à la situation que leur fait la
garde des troupeaux*. Oh ! maudits, mille fois mau-
dits, les écrivains pervers qui offrent ainsi le poison