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Mémoires d'une poule noire / par Maurice Barr,...

De
305 pages
P. Ducrocq (Paris). 1868. 1 vol. (313 p.) : ill. ; in-18.
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BIBLIOTHÈQUE ILLUSTRÉE DES FAMILLES
CHAQUE VOL., 2 FR.
MÉMOIRES
D'usé
POULE NOIRE
*
1* A" K
MAURICE BARR
PARIS
PAUL DUCROCQ, LIBRAIRE-ENTEUR
SUCCESSEUR DE SON PÈRE
55, !tUE DE SEINE, 55
MÉMOIRES
Il l' r
POULE NOIRE
PARI-, — IMP. M MON IIAÇON ET COIIP., MT Il'FfîFt |!T II. 1
MÉMOIRES
D'UKE
PWUkE NOIRE
II'AR
Nff&IJRlCE BA INl.
PARIS
1'. DUCROCQ, LIBRAIRE-ÉDITEUR
55, RUE DE SEINE, 55
1868
Tous droits réserrés
MÉMOIRES
D U:'; E
POULE NOIRE
1
POURQUOI J'ÉCRIS MES MÉMOIRES
Je ne suis qu'une pauvre poule noire, bien vieillie et
bien cassée, vivante encore, grâce à la bonté de mes
maîtres, qui m'ont laissée finir mes jours en paix plu-
tôt que de me mettre. bouillir au pot.
Car hélas! c'est désormais le seul service que je
puisse leur rendre.
Mais au moins, tout ce que ma chétive personne a
reçu d'eux leur a été largement pavé :
-2 MÉMOIRES D'UNE POULE NOIRE.
Le grain et le son en beaux œufs frais dont j'ai tou-
jours été prodigue;
Les miettes de pain et les menues attentions en fidélité
et en dévouement.
Les mots fidélité et dévouement paraissent peut-être
déplacés dans le bec d'une poule. Ces deux nobles qua-
lités, en effet, ont toujours été le plus bel apanage du
chien — un de mes semblables, puisque le chien est
une bête comme moi.
Mais, sans vouloir dire ici le moindre mal de cet inté-
ressant quadrupède, sans désir aucun de commencer
par mon panégyrique, je prétends qu'une poule, toute
noire, toute chétive qu'elle soit, est bien capable, elle
aussi, de fidélité et de dévouement.
Le cas est plus rare chez nous que chez les chiens, qui
cependant ne valent pas tous le chien de Montargis.
Mais ce n'est pas uniquement pour glorifier ma race
que je me suis décidée à ramasser une de mes vieilles
plumes tombées pour écrire ces mémoires.
Depuis bien longtemps — depuis que je ne suis plus
utile — je m'ennuie.
Désœuvrée et lente, je me traîne toute la journée
dans la cour, tantôt me chauffant au soleil, tantôt
suivant les enfants qui grandissent, hélas ! tantôt enfin,
vaincue par l'ennui, me glissant par la petite grille
pour aller rendre visite à mes compagnes de la basse-
cour.
Elles n'ont pas, comme moi, le privilège de se prome-
ner dans la Gour des maîtres.
Elles ne franchiront jamais, comme moi, les marches
du perron pour aller picorer quelques miettes oubliées
MÉMOIRES D'UNE POULE NOIRE. 3
dans la salle à manger, et n'assisteront jamais au goûter
des enfants.
Et pourtant je les envie, car elles sont jeunes ; j'envie
leurs jeux, leurs ébats, leurs courses folles au soleil; j'en-
vie leurs œufs et surtout leurs petits poussins qui font :
pïé! pïé! autour d'elles.
Mais, comme je ne suis plus de l'âge de ces jeunes
poulettes et qu'elles ne m'invitent jamais à goûter de
leur grain — bien au contraire — ma visite n'est pas
longue.
Je repasse la grille et je vais rêver dans quelque
coin bien chauffé du soleil et bien garanti du vent.
A quoi peut bien rêver une poule? demanderez-
vous.
Ah ! mes enfants, si vous connaissiez ma vie agitée et
mes aventures !
Mais vous les saurez, car depuis quelque temps j'é-
coute encore plus qu'autrefois ce qui se dit autour de
moi.
C'est ainsi que j'apprends tous les jours de nouvelles
choses ; malheureusement je ne puis pas me mêler à la
conversation.
J'ai donc appris, ces jours-ci, qu'il était tout à fait de
mode d'écrire ses mémoires.
Il y a, parait-il, des gens célèbres par leur esprit,
leurs aventures, leur position ou leur naissance, qui ont
écrit leur vie, leurs pensées et celles de leurs contem-
porains.
C'est ainsi que j'ai entendu nommer une madame
Campan, dame de compagnie d'une reine de France,
puis une madame Lebrun , qui peignit un grand nombre
4 MÉMOIRES D'UNE POULE NOIRE.
de beaux portraits, puis un duc de Saint-Simon, grand
seigneur de la cour, Chateaubriand, enfin le grand
Alexandre Dumas et un bourgeois de Paris.
Tout cela faisait travailler ma cervelle.
Je trouvais ces gens bien heureux de n'être pas des
bêtes !
Quel plaisir ce doit être de pouvoir raconter tout ce
qu'on a vu, tout ce qu'on a éprouvé, tout ce qu'on a fait
dans sa vie !
Mais voilà que, l'autre jour, j'entendis la petite Marie
qui lisait tout haut à son ami Pierre, mon jeune maître,
les Mémoires d'une poupée.
Moi j'écoutais bien attentivement.
J'avoue que cela m'intéressait beaucoup, mais Paul
n'était pas de mon avis, car il se leva au bout de quel-
ques minutes en s'écriant :
— Ah ! j'aime bien mieux les Mémoires d'un âne que
ceux de ta poupée ! Je vais les chercher.
Ces paroles me jetèrent dans un monde de pensées.
Une poupée, un âne, pouvaient donc écrire leurs mé-
moires?
La poupée, passe encore !
Elle est faite à l'image des créatures humaines.
Mais un âne ?
L'âne, la plus sotte et la plus ignorante de toutes les
bêtes, en exceptant peut-être ma commère l'oie ! 1
Moi aussi j'étais de cette catégorie-là ? alors ne pouvais-
je pas, aussi bien que lui, écrire mes mémoires?
Certes, ma tête, pour être plus petite que la sienne,
n'en était pas moins remplie de tous les événements de
ma vie, bien classés, bien ordonnés.
MÉMOIRES D'UNE POULE NOIRE. 5
Car j'ai toujours eu beaucoup d'ordre, et je suis
douée d'une excellente mémoire.
Mais Paul apporta le livre qu'il se mit à lire, et je fus
bien vite désillusionnée.
Cet âne était bien la bête la plus spirituelle et la plus
intelligente qui ait jamais existé.
Et savant! et aimable ! parfait, en un mot, ce qui est
rare pour une bête.
J'étais découragée. Ma pauvre petite cervelle bien pe-
sante me paraissait maintenant toute vide en comparai-
son de la mauvaise tête de cet âne qui paraissait si bon
enfant.
Une vieille radoteuse de poule écrivant ses mémoires,
ce serait certainement ridicule, me disais-je.
Mais je m'ennuyais tellement, je songeais si souvent à ma
vie passée, cette idée de mémoires me poursuivait si opi-
niâtrement, que je résolus d'essayer.
Cachée et paisible dans le silence du poulailler, j'ai
travaillé pendant plusieurs mois et rédigé ces souvenirs
que j'offre aux bons amis de mes petits maîtres, en les
priant d'excuser les fautes d'un nouvel auteur inexpéri-
menté.
II
LA LISA ET LA MARIONE — CE QU'ON FAIT DE MES PREMIERS
ŒUFS
Quand j'étais petite poussine, je ne faisais pas autre
chose que picorer, jouer et dormir sous l'aile chaude de
ma mère, avec mes sœurs et mes frères.
Je me rappelle encore la ferme où je suis née. Je vois
surtout les quatre tas carrés de bon fumier élevant leurs
sommets aux quatre extrémités de la cour immense.
Au fond, du côté du grand puits, on apercevait le ver-
ger à travers une barrière qu'il nous était absolument
défendu de franchir.
Je voyais, derrière les barreaux, une bonne et fraîche
verdure qui me poussait sans cesse à la tentation.
Souvent j'essayai d'y passer mon petit corps em-
plumé.
Mais la Lisa accourait et me chassait 'd'importance,
MÉMOIRES D'UNE POULE NOIRE. 7
tandis que ma mère gloussait en m'appelant près
d'elle.
La Lisa était la plus jeune des filles de la ferme, une
petite paysanne de quinze ans, mais si proprette et si
avenante qu'on n'eût pas dit qu'elle s'occupait conti-
nuellement de toute la volaille de la basse-cour.
Dindons, canards, oies, pigeons, coqs et poules con-
naissaient bien son tablier rouge, surtout quand il était
relevé et rempli de bons grains ; ils accouraient tous au-
tour d'elle.
Mais la Lisa avait une grande sœur toujours mal pei-
gnée et sale, attifée sans goût ni grâce, grognonne, bour-
rue, jamais contente de rien.
Quand une poule se trouvait sur son passage, la pauvre
bête ne manquait pas de recevoir un bon coup de
pied.
Les moutons, les brebis et surtout messieurs les porcs
étaient l'objet de ses principales attentions. Elle les bat-
tait tant qu'ellepouvait avec une trique grosse comme
son bras.
Sans cesse elle criait contre sa sœur.
— Hé Lisa ! par ci, Lisa ! par là.
Lisa, cependant, lavait les terrines et les pots au lait,
récurait, nettoyait le poulailler, soignait les œufs, les
couvées, le pigeonnier, enfin s'agitait perpétuellement
sans que la Marione parût jamais satisfaite.
Pour dire toute ma pensée, la Marione faisait beau-
coup de bruit et peu de besogne, mais en revanche se
montrait désagréable pour tout le monde.
Quand par hasard, enhardie par l'exemple des grandes
poules, je m'aventurais vers la salle de la ferme où se
8 MÉMOIRES D'UNE POULE NOIRE.
trouvait toujours quelque graine, quelque mie de pain
ou quelque restant de lait caillé, je regardais bien d'a-
bord de mes deux yeux de poulette si je n'entrevoyais
pas les gros sabots de la Marione.
Tout, dans la Marione, me faisait peur : sa coiffe de
travers, son jupon noir, aussi bien que ses gros sabots et
sa trique.
Les bêtes, comme les enfants — sans les comparer-
aiment ceux qui les aiment. Et je n'aimais point la Ma-
rione ; mais j'aurais suivi partout la Lisa.
Cependant, en grandissant, je devins moins craintive,
et je finis par m'aventurer le plus souvent possible
dans la salle basse dont le sol recélait tant de bonnes
choses.
Une fois — je m'en souviendrai toujours de cette fois-
là — je me régalais, tant que je pouvais, de lait caillé
resté au fond d'une terrine, quand soudain une voix ir-
ritée me fit relever le bec.
— Veux tu bien t'en aller, poule ! ô la vilaine noi-
raude ! Hé ! la Lisa, viens-t'en un peu ici ! C'est comme
ça que tu veilles aux poules ! Les voilà maintenant qui
viennent faire leurs ordures jusque dans la salle.
Sans mentir, je n'avais rien fait, rien de rien que de
goûter un peu de lait caillé.
J'avais une grande peur. Effarouchée et voletante, je
ne savais où me réfugier, vu que la claire-voie de la
porte s'était refermée.
Je courais comme une folle, pourchassée par la Ma-
rione qui, au lieu de m'ouvrir, criait contre la Lisa.
Fort heureusement celle-ci accourut.
— Eh la ! n'y a point de mal, fit-elle doucement.
MÉMOIRES D'UNE POULE NOIRE. 0
1.
Cot! cot ! cot! petite, petite!. Elle n'est point fa-
rouche, va.
.— Eh da ! je le vois bien, s'écria la Marione d'un ton
bourru. Ça viendrait manger jusque dans les armoires,
si on les laissait faire. Vilaine bête! est-elle assez
laide, celle-là. et grosse comme mon poing ! C'est de
la dernière couvée? Eh bien, voilà un bel échantillon !
T'as pas la main heureuse, la Lisa.
— Qu'est-ce que ça fait qu'elle soit petite, noire et
laide? répondit celle-ci. Ça sera une bonne pondeuse,
va, je t'en réponds.
A ce moment, la porte étant ouverte, je m'enfuis au
plus vite vers mes compagnes, le corps préservé du
10 MÉMOIRES D'UNE POULE NOIRE.
coup de sabot de la Marione, les plumes intactes, mais
caquetant du bec, la tête en feu et le cœur blessé.
Ainsi, j'étais une vilaine bête! j'étais laide! la Ma-
rione l'avait dit. Et ce n'était pas par méchanceté ; c'était
la vérité, puisque la bonne petite Lisa l'avait dit aussi.
Je frémissais; toutes mes plumes se hérissaient; il
me semblait que j'étais en colère.
Je courus de droite et de gauche, et je me mis à re-
garder mes compagnes avec une curiosité avide et in-
quiète.
Étaient-elles noires elles aussi? étaient-elles petites
et laides?
Mais non! celle-ci avait les plumes blanches comme
la neige, piquées de points noirs comme du velours, ce
qui produisait l'effet le plus original et le plus sédui-
sant.
Celle là était jaune clair, chamois mélangé de blanc,
et c'était doux et agréable à l'œil.
Cette autre était noire, comme moi, mais quelques
plumes blanches égarées faisaient ressortir son plumage
lisse et brillant. Et puis elle portait haut sa crête rouge,
éclatante comme du corail.
Les mamans elles-mêmes avaient des plumes soit d'un
beau gris ardoise, soit d'un marron franc mélangé de
noir.
Et moi toute noire, toute petite et laide !. Je me sen-
tis prête à pleurer.
Mon chagrin devint encore plus vif quand je m'avisai
de regarder les canards et les pigeons.
Quel beau plumage varié et changeant! et combien je
les admirai en enviant leur sort !
MÉMOIRES D'UNE POULE NOIRE. 11
Les oies me parurent moins belles, mais au moins
elles étaient blanches ou grises.
Les dindons étaient noirs, c'est vrai ; mais ils avaient
fort bonne apparence, et quand ils se mirent à faire la
roue, je trouvai qu'ils produisaient beaucoup d'effet.
Moi seule, donc, j'étais laide à voir, et personne ne
m'admirait.
C'était une cruelle vérité, mais je n'en voulus point à
la Lisa qui l'avait dite si franchement.
N'avait-elle pas annoncé, d'ailleurs, que je serais bonne
pondeuse? c'est une grande qualité pour une poule.
En effet, je me mis bientôt à pondre un, deux, trois
œufs.
J'étais ravie, et chaque jour, avant de sortir du nid, je
les regardais longtemps.
Je les trouvais plus blancs, plus gros que ceux des nids
voisins.
Je me figurais déjà voir sortir les pelits poussins.
De quelle couleur seraient-ils ? Je calculais le nombre
que je pourrais réchauffer sous mes ailes.
Enfin j'oubliais que j'étais laide.
Mais hélas ! un jour que je remontais vivement sur
mon nid pour pondre un cinquième œuf, je le trouvai
vide.
Inquiète et désolée, je m'élançai sur les nids voisins,
croyant que des poules jalouses avaient ravi mes œufs.
Ils étaient vides et abandonnés comme le mien.
Plus de petits poussins! Mais je ne me décourageai
pas, et, comme toute bonne poule doit le faire, je me
remis à accomplir mon devoir, c'est-à-dire à pondre un
œuf tous les jours.
12 MÉMOIRES D'UNE POULE NOIRE.
Jusqu'à trois fois de suite, j'eus quatre œufs blancs et
frais qui disparurent comme par enchantement. -
J'étais découragée, et pourtant je pensais toujours
aux petits poussins.
Mes compagnes semblaient bien peu inquiètes et cha-
grines de la perte de leurs œufs ; mais moi, blessée de
leur indifférence, et ne la ressentant nullement, je m'i-
maginai de guetter le ravisseur des œufs.
Dans ce but, je ne quittai guère les abords de notre
poulailler ; je vis bientôt la Lisa y entrer avec un grand
panier vide, et en ressortir quelques minutes après.
Je m'élançai alors, et je constatai que tous les œufs
qui garnissaient les nids étaient enlevés.
Je courus sur les pas de la Lisa qui, après être entrée
dans la salle, déposa à terre le panier rempli jusqu'aux
bords, et je pus voir mes œufs, mes chers œufs, ma plus
tendre espérance.
Pourquoi les avait-elle pris? et qu'allait-elle en
faire ?
Je regardai, immobile et inquiète, à travers les minces
barreaux de la claire-voie.
Elle se mit à trier les œufs, mettant à part les plus
gros, et plaçant les tout petits œufs de poulette, comme
les miens, dans une corbeille particulière.
Après quoi elle les serra dans l'armoire, en laissant
sur le buffet quelques-uns des plus petits.
J'attendais toujours, le cœur serré, ayant le pressenti-
ment qu'il allait arriver malheur à mes œufs. -
En effet, je la vis bientôt prendre un grand saladier et
casser tous les œufs les uns après les autres. Elle ajouta
je ne sais quelle poudre noire et blanche (du sel et du
MÉMOIRES D'UNE POULE NOIRE. 13
poivre sans doute), courut à la cheminée où elle ranima
le feu qui se mit à flamber, prit une large poêle, un
morceau de beurre. et fit cuire les œufs sur la flamme,
C'était affreux !. affreux à voir et à penser!
Et cependant je restai pour constater mon malheur
jusqu'au bout.
Ils arrivèrent tous : le fermier, la grosse fermière, la
Marione, etc.
La Lisa servit le plat fumant, se mit à table et ils man-
gèrent.
Oui, ils mangèrent mes œufs !.
J'ai su depuis — avec les années et l'expérience que
n'apprend-on pas hélas ! - que c'était chose toute natu-
relle.
M MÉMOIRES D'UNE POULE NOIRE
On appelle ce massacre faire une omelette, et on ne
fait point d'omelette, hélas! sans casser d'œufs!
On dit que c'est un mets excellent, simple et très-
usité.
Quant à moi, je n'ai jamais voulu en goûter, et je ne
vois jamais faire une omelette sans qu'il me passe un lé-
ger frisson par les plumes.
III
JE COUVE — FAUSSE ALARME AU POULAILLER
r
Comme on peut le penser, cette aventure mit quel-
ques grains de plomb dans ma jeune tête de poulette.
Je devins plus prudente, plus raisonnable, car il est
prouvé que rien ne rend sage comme le malheur.
Ainsi que mes compagnes, je devins très-indifférente
pour mes œufs, et si quelquefois la pensée maternelle
des petits poussins traversait ma cervelle, je la chas-
sais bien vite.
Maintenant je savais que mes œufs étaient destinés à
être mangés avec du beurre et du sel.
Je savais que jamais aucune petite bête emplumée ne
sortirait de leur coquille, et cette idée me faisait né-
gliger d'arranger mon nid. Les brins de paille et de
foin se hérissaient de tous côtés dans un désordre com-
plet.
16 MÉMOIRES D'UNE POULE NOIRE.
Mais un jour — un beau jour de soleil qui faisait pré-
sager le retour du printemps, — je retrouvai mon nid
nettoyé à fond et bien garni de foin choisi et fin.
La main de la Lisa avait passé par là.
Oh ! le lendemain — jour heureux dont je garde la
mémoire, — ce fut bien une autre surprise !
Mon nid contenait quinze œufs blancs et ronds posés
avec soin sur le lit épais de foin moelleux.
Quinze! je les comptai, je les recomptai, les admirant,
les dévorant des yeux.
Quinze œufs, c'est-à-dire quinze futurs petits becs vi-
vants, grouillants, affamés.
Ah ! si cœur de bête fit jamais tic tac, ce fut le mien,
je vous l'assure.
Quelle joie, quelle ivresse, quel orgueil je ressen-
tais !
J'allais donc enfin avoir des petits poussins ! quinze à
faire éclore, à conduire, à surveiller, à élever !
Je caquetai fièrement, perchée sur le bord du nid,
tantôt élevant la tête pour célébrer ma joie, tantôt la
baissant pour contempler, une vingtième fois, ces chers
œufs qui semblaient m'attendre.
Avant de m'installer sur le nid, je jetai un regard de
profonde pitié sur ceux de mes compagnesqueje croyais
vides.
Mais ma surprise fut extrême en voyant dans presque
tous les nids des œufs arrangés comme les miens sur
du foin frais et doux.
Cela rabattit un peu mon caquet.
Mais, en définitive, comme le bonheur de l'un n'ex-
cluait pas celui des autres, et que je n'étais point
MÉMOIRES D'UNE POULE NOIRE. 17
égoïste, je ne songeai plus qu'à me préparer à la grande
œuvre d'éclosion.
J'entrai, avec une grande précaution, même avec une
sorte de respect, dans le nid si plein, posant prudem-
ment mes pattes rugueuses aux ongles crochus parmi
ces œufs si fragiles.
Toute pénétrée de ma haute fonction, je les arrangeai
avec soin, bien serrés les uns contre les autres; et,
gloussant déjà avec tendresse, j'écartai légèrement mes
ailes, et je m'allongeai le plus possible pour ne pas lais-
ser à découvert un seul des œufs qui m'étaient confiés.
Ensuite je regardai autour de moi.
Mes plumes noires, toutes laides et ternes qu'elles
étaient, formaient un abri complet sur la couvée.
Satisfaite et heureuse, je demeurai immobile, dans ce
calme et cette attente qui devaient durer vingt-deux
jours.
Bientôt je vis arriver quelques-unes de mes voisines.
Elles parurent étonnées, puis inquiètes.
Puis elles devinrent sérieuses, se mirent à glousser, et
s'accroupirent enfin, à mon exem ple, sur les nids.
Nous nous regardions dans le blanc des yeux. Quelles
étaient leurs pensées?
Je suis sûre que chacune d'elles songeait, comme moi,
à sa chère couvée.
Quelle sera la plus belle, la mieux réussie?
Pourvu que mes œufs éclosent tous ! pensais-je.
La Lisa vint bientôt après. Elle jeta sur nous un coup
d'œil satisfait, et se retira.
Qnelques minutes plus tard j'entendis sa voix claire et
vibrante appeler : Cot! cot! petits! petits !!!
18 MÉMOIRES D'UNE POULE NOIRE.
C'était l'heure du dîner, c'est-à-dire de la distribution
du grain au milieu de la cour.
Et je ne m'en étais pas préoccupée, car je n'avais pas
faim du tout, aussi je ne bougeai pas.
Mais, voyant mes compagnes se lever vivement, cou-
rir et revenir plus vivement encore, je compris qu'il
fallait prendre des forces afin d'élever mes petits, et je
courus à mon tour pour recevoir ma part du repas.
Malheureusement il ne restait que les os, ou plutôt
les fêtus de paille et les détritus des grains.
Mais la Lisa me vit arriver, et elle alla chercher une
pleine poignée de bonnes graines qu'elle sema devant
moi.
— Mange, ma cocotte! mange! Va, tu seras, j'en suis
sûre, aussi bonne couveuse que bonne pondeuse !
— Ces petites noires, c'est les meilleures poules ! dit
le berger qui entendit les paroles de la Lisa. N'est-ce pas,
mamzelle?
— Oh ! que oui : je ne donnerais pas la petite noi-
raude pour les deux grandes jaunes que voilà. Savez-
vous qu'elle ne manque pas un jour de me pondre son
œuf, cette petite bête-là ? Tenez, la voilà qui s'encourt
sur son nid. C'est une de mes couveuses de cette
année. -
En effet, malgré les louanges qu'on me prodiguait,
malgré la brillante énumération de mes qualités si douce
à entendre, je m'arrachai aux délices de la flatterie, et
je retournai bien vite réchauffer mes chers œufs.
Huit jours se passèrent ainsi. Longue était mon immo-
bilité; courts, bien courts étaient mes repas.
Je remarquai avec fierté que j'étais la plus prompte de
MÉMOIRES D'UNE POULE NOIRE. 21
mes compagnes à retourner au nid, et, depuis que la
Lisa avait dit que je serais bonne couveuse, j'avais à
cœur de lui prouver qu'elle ne se trompait pas.
Et puis un secret espoir me disait que j'aurais la
plus belle couvée, que pas un de mes œufs ne man-
querait.
Je les sentais si chauds, si douillets sous mes plumes !
Je les couvrais si bien, je les quittais si peu qu'ils ne pou-
vaient se refroidir.
Rien ne m'en distrayait, rien. que les repas aux-
quels je me rendais parce qu'ils m'étaient indispensa-
bles. Quelques gorgées d'eau — histoire de ne pas attra-
per la pépie — et c'était tout.
J'entendais tous les bruits de la cour, et aucun ne me
faisait tressaillir comme autrefois.
Et pourtant ces bruits étaient nouveaux. C'étaient
souvent des éclats de voix, des cris joyeux d'enfants.
Que se passait-il donc à la ferme?
Bien qu'elle couve, une poule est toujours un peu
curieuse.
D'abord elle est du sexe féminin, et ensuite, quand elle
entend un bruit inusité, il lui semble toujours qu'on en
veut à sa liberté, ou à sa vie.
Hélas ! j'ai cela de commun avec toutes les bêtes.
Un jour il me sembla que les bruits de voix se rappro-
chaient du poulailler.
Instinctivement j'élargis mes ailes pour mieux cacher
mes œufs.
Mais c'était une fausse alerte, car le bruit cessa.
Tout à coup, aumoment où je m'y attendais le moins,
je vis paraître à la porte toujours ouverte du poulailler,
22 MÉMOIRES D'UNE POULE NOIRE.
deux petites têtes d'enfants aux cheveux blonds, bouclés
comme ceux d'un Jésus de cire.
Ces deux tètes avaient quatre grands yeux bleus qui
regardaient, qui regardaient. d'un air si curieux, si
ébahi, si intrigué, que si je n'eusse pas été poule, j'au-
rais éclaté de rire.
Du reste il n'y avait rien de bien inquiétant dans ces deux
enfante-la. Les bouches roses se taisaient, les pieds s'ap-
puyaient craintivement, les mains étaient tranquilles.
MÉMOIRES D'UNE POULE NOIRE. 23
Évidemment les deux petits mignons avaient peur de
nous effaroucher.
J'étais bien calme parce que je pensais qu'ils n'avaient
pas l'intention d'entrer.
Mais — fiez vous donc aux apparences — l'un avança
un pied, l'autre un bras, et finalement ils entrèrent dans
le poulailler, bien doucement, je dois le dire, et mon
cœur se mit à battre la générale, et si fort que mes œufs
durent le ressentir.
Je ne bougeai pas, bien décidée à défendre mon tré-
sor.
Ils s'approchèrent de moi tout doucement en me re-
gardant de tous leurs yeux.
Puis l'un d'eux sortit une croûte de pain de sa poche
et me la présenta.
J'en étais quitte pour la peur; mais je me gardai bien
de prendre la croûte..
— Vois-tu, dit l'autre en jetant un regard sur les
nids, elles couvent des œufs pour qu'il en sorte des pe-
tits poulets.
— Il ne faut pas les déranger, ajouta le premier en
tirant son compagnon par le bras. Paul, allons-nous-en
puisqu'elles ne veulent pas de pain.
Je dois dire que mes compagnes auxquelles avait été
faite la même offre qu'à moi, résistèrent aussi noble-
ment à la tentation de picorer le pain dur.
Je me remis bien vite d'une alarme si chaude, et je pro-
fitai de leur départ pour changer mes œufs de place en
les rapprochant sous mes plumes.
IY
LES POUSSINS — PIERRE ET PAUL
m
O les derniers jours de. la couvée, comme ils me
parurent longs et fatigants !
Pourtant je ne me plaignais pas, car il me semblait
sentir mes œufs se mouvoir et prêts à éclore. Il faisait
froid, aussi je ne voulais plus bouger du nid, tant je
craignais quelque accident, tel qu'un refroidissement,
par exemple.
La Lisa, — la bonne fille! — comprenait bien mes in-
quiétudes maternelles, car elle venait aux heures des
repas, fermait la porte derrière elle, afin que les poules
gourmandes n'entrassent pas, et, là, elle répandait à
profusion le grain nourrissant sûr la paille du pou-
lailler.
Nous étions à deux pas du nid, et nos becs piquaient
MÉMOIRES D'UNE POULE NOIRE. 25
2
avec une vivacité extraordinaire les grains les plus appa-
rents.
Enfin le vingt-deuxième jour, crac! un petit bec com-
mença à percer le bout pointu d'un œuf, puis un
second, un troisième, deux à la fois, huit, dix.
J'étais comme étourdie.
On a beau s'y attendre, ces choses-là vous étonnent
toujours.
La Lisa, debout au milieu du poulailler, caressait les
poules agitées et inquiètes, leur parlait, les encourageait,
les aidait.
Quand mes quinze poussins furent éclos, ellemesouleva
vivement par les ailes, enleva mes petits et bientôt, sans
que je sache trop comment cela se fit,je me trouvai sous
une geôle avec tous mes petits grouillant sous mes
ailes.
Une bonne pâtée de son et de pain était devant moi,
fort abondamment servie dans une écuelle de bois, etma
foi ! j'en mangeai une bonne partie.
Mais une heure après voilà que tous les petits gour-
mands sortirent leur tête curieuse. Et les becs d'aller et
de venir de l'écuelle au mien. Ils s'essayaient déjà à
picorer.
J'ai appris, depuis, que mes petits maîtres, Pierre et
Paul, avaient tété leur nourrice dès qu'ils purent ouvrir
la bouche.
Ceci est, parait-il, une loi universelle pour toutes les
créatures de Dieu, hommes et bêtes ; mais c'est toujours
une consolation pour une pauvre bête de voir qu'en
ceci, du moins, elle ressemble inévitablement aux
hommes.
26 MÉMOIRES D'UNE POULE NOIRE.
Quelques jours après, Lisa porta ma geôle dans la cour.
Tous les poussins étaient dans son tablier, et je la sui-
vais en me plaignant, car je n'étais pas sans inquiétude.
Le soleil éclaira bientôt l'intérieur de ma geôle en
passant à travers les barreaux d'osier, et je pus contem-
pler ma petite mais nombreuse famille.
Elle n'était guère remplumée encore, mais elle pi-
corait déjà.de fort bon appétit des grains de millet.
De mon bec dur et ferme je cassais les grains de blé
noir et d'avoine que leurs mignons becs tendres ne pou-
vaient pas encore broyer.
Ils n'avaient plus alors qu'à avaler, et ils s'en acquit-
taient si bien que je pouvais à peine suffire à la tâche
incessante de contenter ces quinze becs.
Ma geôle était mise tous les jours dans la basse-cour,
contre le poulailler qui l'abritait du vent, et je revoyais
le mouvement de la ferme, j'entendais le caquetage de
mes compagnes qui dominait parfois le couan, cuuan des
canards, et les beuglements des bestiaux.
Quelle frayeur je ressentais lorsque le chien de la
ferme jappait en s'approchant de ma cage!
Et pourtant il me faisait moins peur que le chat qui
arrivait sournoisement sans rien dire, tournait tout au-
tour, dardant ses regards jaunes, et avançant la patte,
croyant accrocher quelque petit poussin.
Comme il en aurait bien fait son repas, le traître doux
et velouté ! Heureusement que la geôle protégeait mes
petits.
Chère geôle, bonne maison rustique faite de bois cer-
clé et d'osier grossier, que je t'ai bénie souvent! Tu
es, pour moi, préférable à ces riches volières dorées, à
MÉMOIRES D'UNE POULE NOIRE. 27
ces poulaillers de luxe que j'ai connus hélas ! mais que je
n'ai jamais admirés.
Nous étions donc, un jour, retirés dans notre apparte-
ment treillagé, lorsque je vis la cour s'animer.
Les deux petits garçons que je connaissais déjà accou-
raient de mon côté.
Ils étaient suivis d'un grand monsieur qui causait avec
le fermier lequel tenait respectueusement son chapeau
à la main et lui montrait les quatre monceaux de fu-
mier — richesse de la ferme.
Donc, tandis que les hommes causaient, les enfants
s'approchaient, et bientôt, accroupis, ils se mirent à
considérer mes poussins avec de vives manifestations de
plaisir.
— Oh ! celui-ci, vois donc, Paul ! il est tout jaune.
- Sont-ils petits ! Et celui-là, le gris, comme il est
drôle!. Tiens, les voilà qui se cachent sous les ailes de
la poule.
'28 MÉMOIRES D'UNE POULE NOIRE.
— Vois-tu comme elle les écarte afin qu'ils puissent
tous s'y loger!.
- Et le petit gris qui ne peut pas trouver de place !.
Il tourne tout autour avec un petit air effaré et des petits
piaulements plaintifs.
— Ah ! le voilà caché !. il met sa tête à la fenêtre
pour nous voir.
— Tiens ! comme c'est drôle ! on ne voit plus que des
petites pattes. Y en a-t-il ! y en a-t-il!.
- Il y en a trente !
- Trente ! mais non, ils ne sont que quinze.
- Bête ! tu sais bien qu'ils ne sont pas manchots !.
Ils ont chacun deux pattes — comme nous avons deux
bras ou deux jambes — eh bien ! quinze et quinze ça
fait trente.
— Tiens, c'est vrai !
Et les deux enfants éclatèrent de rire.
2.
Y
UN DRAME DANS LA BASSE-COUR
L'intéressonte conversation de nos admirateurs fut in-
terrompue par la voix d'un petit garçon du village qui
s'avançait vers nous en appelant Lisa pour lui acheter
des œufs.
Mais la Lisa n'entendait pas, car elle était dans le
colombier occupée à soigner les petits pigeonneaux.
Le fermier Mathurin avait ouvert la barrière du ver-
ger, et on l'apercevait au loin, causant toujours avec son
maître.
Alors le garçon voyant deux petits enfants fortbien mis
et gentils au possible, s'approcha d'eux pour lier con-
naissance, comme font les enfants de cet âge.
Il vit de suite qu'il avait affaire à de petits habitants
de la ville; — ils ne songeaient point à cacher le plaisir,
30 MÉMOIRES D'UNE POULE NOIRE.
tout nouveau pour eux, de voir les ébats d'une poule et
de ses poussins.
Le garçon de village voulut aussitôt leur montrer sa
supériorité en cette circonstance. -
— Attendez voir ! leur dit-il, je vais faire quelque
chose de drôle qui va ben plus vous amuser !
Et saisissant la geôle d'une main, il se mit à la traîner
vivement sans la soulever, rabotant la terre inégale, nous
rabrouant d'une abominable façon.
Mes pauvres petits, bousculés, renversés, ne pouvant
échapper à l'inévitable cercle de la cage qui les entraî-
nait piaulaient à plein gosier. Moi-même je ne pouvais
résister à l'entraînement, et je me heurtais contre les
barreaux de ma chère maison, devenue tout à coup
pour ma famille et moi un véritable instrument de
supplice.
J'étais furieuse et je protestais par des grondements
aigus contre cet inique traitement.
Mais le maudit enfant riait aux éclats et enlraînait tou-
jours la cage.
Bientôt les petits, haletants, effrayés, ne purent se
relever assez vite : il y eut des pattes froissées, engagées
sous la traverse implacable, puis cassées, et des plumes
arrachées.
Les deux enfants s'efforçaient d'arrêter notre bour-
reau.
— La Lisa a défendu de toucher aux geôles! criait l'un.
— Et vous voyez bien que vous faites mal aux petits
poulets ! criait l'autre.
Et ils finirent par le retenir de leurs quatre petites
mains.
MÉMOIRES D'UNE POULE NOIRE. 31
Mais le mauvais garçon haussa les épaules :
— Vous ne savez pas vous amuser ! dit-il.
Il donna un grand coup de pied à la geôle, qui se ren-
versa du côté opposé, nous laissant libres.
Alors je m'efforçai vivement de rassembler sous mes
plumes ma tremblante couvée en désarroi, mais pas
assez vite cependant, car le garnement saisit deux de
mes petits retardataires et les mit dans sa casquette.
Pour le coup la colère me monta à la crête, et je tour-
nai autour de lui grondeuse et menaçante.
— Vous allez voir, dit le garçon aux frères immobiles
et inquiets.
Saisissant sa casquette des deux mains, il se mit à
lancer en l'air mes deux malheureux petits, les rattrapant
au vol, se servant de sa casquette et des poussins comme
d'une raquette et de deux volants.
Alors la douleur, la fureur, le sang m'aveuglèrent ; je
devins folle, je m'élançai sur l'imprudent ; j'accrochai
sur ses épaules mes ongles durs, et je martelai sa tête
nue de violents coups de becs bien appliqués.
Il poussa des hurlements de douleur; son sang coulait
sur son visage et sur ses mains, et il s'enfuit en m'em-
portant sur ses épaules.
Les deux petits garçons poussaient des cris de terreur,
et bientôt tous les gens de la ferme accoururent suivis de
la Lisa.
— Veux-tu bien lâcher les poussins ! s'écria-t-elle, ah !
méchant drôlard !
Les deux poussins, à moitié étouffés par les mains cris-
pées de l'enfant, tombèrent à terre, et je lâchai prise
aussitôt.
52 MÉMOIRES D'UNE POULE NOIRE.
Peu soucieuse des coups de pied que le mauvais garçon
voulait m'allonger pour se venger, je me mis à tourner
autour de mes petits gémissante de les voir en si piteux
état.
La Lisa, qui venait de regarder la tête de l'enfant, le
prit par la main.
— Allons, viens que je lave ta figure et que je temette
des compresses d'eau salée. ça va te piquer, je t'en
préviens! mais c'est bien fait, tu n'as que ce que tu
mérites!
— C'est la poule qui est une méchante! reprit-il en
pleurant, effrayé déjà à l'idée de souffrir.
— Mais non, elle n'est pas méchante! —Dites-moi,
monsieur Pierre, et vous, monsieur Paul, la poule vous
a-t-elle fait du mal?
MM. Pierre et Paul, qui assistaient à cette scène, se
tenant par la main, s'écrièrent tous deux :
— Oh non ! mais nous ne l'avons pas tourmentée.
— Et tu l'as tourmentée, toi ! Encore elle ne t'aurait
rien fait, la bonne bête, si tu n'avais pas fait de mal à ses
poussins. — Tu les attaques, dame! elle les défend.
C'est trop juste, ça ! Tu es bien heureux seulement qu'elle
ne t'ait pas crevé les yeux.
Et sur cette morale, que j'approuvais en moi:même,
elle emmena l'enfant après avoir replacé ma geôle.
VI
ANGOISSES MATERNELLES — ON M'ACCORDE DES PRIVILÉGES
Avec les bons soins de la Lisa, mes deux poussins se
rétablirent; les pattes froissées se raffermirent, et bientôt
toute ma petite famille se porta merveilleusement.
J'admirais comme tout ce petit peuple grandissait de
jour en jour, comme les plumes poussaient en se colo-
rant sous la chaleur du soleil.
Cependant une chose m'inquiétait. Trois de mes pous-
sins n'étaient pas aussi beaux que les autres : ils n'é-
taient pas semblables à leurs frères.
Leur bec me paraissait laid, large et jaune ; leur allure,
lourde et gauche, leur corps plus épais, leur plumage
plus lisse et plus brillant.
D'où provenait donc cette différence ?
- Je les aimais, quand même, tout autant que les au-
5'* MÉMOIRES D'UNE POULE NOIRE.
très; je m'occupais d'eux plus encore, car ils étaient
toujours plus lents à saisir le grain qu'on nous jetait.
La Lisa venait souvent me visiter, et bientôt elle ôta
ma geôle afin que je pusse conduire ma famille en
liberté.
La première fois que je gravis le fumier, tous mes
poussins, qui voulurent aussitôt me suivre, se mirent à
dégringoler le plus drôlement du monde, et il leur fallut
tenter jusqu'à trois assauts successifs avant d'arriver au
sommet.
Quant à mes trois originaux, ils ne tentèrent même pas
de lever une seule de leurs larges pattes. Mais ils se diri-
gèrent, d'un commun accord, du côté de la mare où bar-
botaient les canards.
Naturellement je les suivis, fort surprise de leur singu-
lière erreur.
C'était bien vers la mare qu'ils se dirigeaient, aussi
vivement que le leur permettait leur gros petit corps
branlant.
Et comme ils descendaient tête baissée la pente qui
conduit à l'eau saumâtre, je m'élançai après eux en les
appelant pour les prévenir qu'ils se trompaient, qu'ils
allaient au danger.
Mais quelleterreur pour moi ! ils n'entendaient pas ma
voix,et ils allaient, ils allaient encore plus vite à l'eau.
à l'eau qui toucha bientôt leurs pattes, à l'eau qui
mouilla bientôt leurs plumes, à l'eau enfin qui les en-
traîna !
Alors, je m'élançai tout au bord, folle d'effroi, les
croyant perdus, noyés, morts, et criant comme une poule
désespérée que j'étais.
MÉMOIRES D'UNE POULE NOIRE. 55
- Ah ! bien oui ! ils ne me voyaient seulement pas ! ils
nageaient, les ingrats !
L'eau les portait doucement, et de temps en temps ils
plongeaient leur tète dans l'eau et barbotaient comme
d'indignes canards qu'ils étaient.
Ah! ma bonne Lisa, pourquoi m'avez-vous donné trois
œufs de canes à couver parmi mes œufs de poule ! Vous
m'eussiez épargné une terrible angoisse, ma bonne Lisa,
si vous n'aviez pas commis cette erreur !
La seconde fois que mes trois canards allèrent à l'eau
le cœur me battit bien encore un peu ; mais comme j'en-
tendis la Lisa dire tout haut qu'il fallait de l' eau
aux canards, je les vis barboter avec une sorte de
plaisir.
Et puis, je n'étais pas seule à les regarder. Les deux
jolis enfants, qui avaient si bien pris la défense de ma
36 MÉMOIRES D'UNE POULE NOIRE.
geôle, couraient sur les bords en jetant dans l'eau de
tout petits graviers qui ne faisaient de mal à personne et
qui avaient le don de faire accourir mes canetons, s'ima-
ginant voir tomber des mies de pain. Ils plongeaient, les
gourmands, la tête en bas, les pattes en l'air, à la grande
joie de MM. Pierre et Paul.
Puis, lorsqu'ils sortaient de l'eau, je les reconduisais
vers leurs frères ; et, tous ensemble, les deux enfants
ouvrant la marche, nous nous dirigions du côté du
verger.
Pierre et Paul jouissaient du privilège de pouvoir ou-
vrir la barrière, et la Lisa, qui savait que ma couvée avait
besoin de bonne herbe tendre, faisait semblant de ne pas
s'apercevoir de cette infraction à la règle.
D'autant plus que les enfants refermaient avec soin la
barrière, et que les autres poules venaient d'un air
d'envie et de regret se casser le bec contre les
barreaux.
Mes enfants et moi, il faut le dire, nous n'abusions
pas de la faveur.
Le plus souvent, nous nous réunissions autour des
deux petits garçons assis sur l'herbe, à l'ombre d'un pom-
mier, et nous recevions avec reconnaissance les miettes
de pain de leur goûter.
Puis, toujours de compagnie, les uns suivant les au-
tres, nous allions le long des haies, à la découverte
de quelque graine, d'un limaçon ou d'une chenille,
distribués toujours généreusement à ma famille affa-
mée.
Quand nous nous étions bien promenés, — c'est-à-
dire quand les enfants étaient fatigués, — nous revenions
MÉMOIRES D'UNE POULE NOIRE. 7Û
5
à la basse-cour, et quelquefois, — mais rarement, quand
la Marione n'était pas là, par exemple, — nous entrions
tous les dix-huit dans la salle basse.
Si la Lisa barattait le beurre, c'était une fête pour les
deux enfants, qui trempaient leur pain dans la crème dé-
bordant de la baratte. et nous en attrapions toujours
bien quelques parcelles.
Vous devez penser si la basse-cour me semblait triste
quand les enfants ne venaient pas !
VII
JE PORTE LES COULEURS DE MES MAITRES - UN NID
DE SERPENTS
Nous devinmes bientôt les meilleurs amis du monde.
Quand ils arrivaient, ils s'écriaient tout de suite :
— Où est la Noirette?
La Noirette, c'était moi qu'ils avaient ainsi baptisée.
Et ils accouraient, et les promenades et les jeux com-
mençaient.
Un jour, ils apportèrent de la ville un joli petit cor-
donnet de soie rouge, d'un rouge plus éclatant que ma
crête, et ils l'attachèrent à ma patte.
— Vois-tu, dit Paul à son frère, nous la reconnaîtrons
encore mieux avec ce signe-là. Ne serre pas trop, etfais
le nœud double pour qu'il ne se défasse pas ! La ! qu'elle
est belle, la Noirette !.
A vrai dire, je me serais passée de cet ornement ; mais
JI Ê MOI RES D'UNE POULE NOIRE. 39
comme cela ne me causa aucune gêne, et qu'ils parurent
s'en amuser énormément, je les laissai faire sans donner
ni un coup de bec ni de patte.
Mes poussins grandissaient si vite qu'ils étaient devenue
presque de jeunes poulets.
Et maintenant qu'ils s'éloignaient de moi chaque jour
davantage, de mon côté je me rapprochais de plus en
plus des deux enfants et je les suivais partout.
Un jour, le hasard mit la Marione sur mon chemin, et
elle aperçut le cordon rouge autour de ma patte.
— Qu'est-ce qui s'est inventionné de lier les pattes
aux poules? s'ècria-t-elle en me pourchassant.
— Eh ! dit le berger qui retournait le fumier, c'est
les petitls messieurs, les deux jumeaux de M. Re-
bel.
— lis ne savent que faire ! fit la Marione en soulevant
ses vilaines épaules pointues.
— Bah! ça lui a pas fait de mal à la poule noire.
C'est la pondeuse à mamzelle Lisa, et les deux enfants
l'ont prise en amitié, quoi ! ils ne la quittent pas.
- Qui? la Lisa ou la poule ?
- Ah ! dame ! toutes les deux, fit le berger en riant.
Quand c'est pas l'une, c'est l'autre, et quéquefois même
ils s'en vont au jardin tous quatre ensemble.
— La Lisa a toujours le temps, elle, de se promener!
Ah ! ben! si je perdais du temps comme ça, la ferme
irait bien !
— Ces pauvres petits messieurs, faut bien qu'elle les
égayé un peu. Ils s'ennuient à la ville. ils n'ont plus
leur mère !
— Ils ont leur bonne , interrompit aigrement la
40 MÉMOIRES D'UNE fi 0 t; LE NUIRE.
Marione: — elle pourrait bien les amuser, et non pas
nous. Mais non ! la bonne reste bien tranquille dans
la salle ; elle a peur de salir ses souliers dans le fu-
mier de la basse-cour, et faut que ce soit la Lisa qui
promène les enfants, comme si elle n'avait pas assez de
ses bêtes !
Le berger se mit à rire d'un rire niais, sans doute pour
avoir l'air d'approuver les sottises que débitait sa vilaine
maîtresse.
Quant à moi, j'étais indignée contre elle, et je la détes-
tai encore davantage après l'avoir entendue parler ainsi
des enfants de son maître.
L'arrivée de Pierre et de Paul chassa les .mauvaises pen-
sées qui me venaient en foule ; je les suivis au verger en
les regardant avec une-certaine émotion.
Je me sentis tout d'un coup le cœur rempli de ten-
dresse pour ces deux enfants qui n'avaient plus de mère,
et je coulais mon regard vers mes gros poussins, si grands
déjà qu'ils se passaient complètement de moi et ne me
suivaient plus.
Il est vrai qu'ils n'avaient plus besoin de mes soins
maintenant. Mais je pensais qu'ils n'auraient pas
cette bonne mine et cette apparence de santé, si une
bonne, c'est-à-dire une étrangère, eût pris soin de leur
enfance.
Comme je faisais dans ma tête toutes ces réflexions,
Pierre et Paul se mirent à courir dans le verger, tout le
long du buisson épais, et moi, pour les suivre comme un
chien fidèle, je pris mes pattes à mon cou.
Pierre s'arrêta le premier, tout essoufflé, et se jeta sur
l'herbe drue et épaisse.
MÉMOIRES D'UNE POULE NOIRE. 41
M'arrêtant, à mon tour, mon regard perçant distingua
1111 mouvement inusité dans l'herbe.
Je m'avançai en faisant cot! cot ! cot!. croyant
happer quelque insecte ou quelque ver.
Je fis un saut en arrière, puis un autre en avant, car
je venais d'apercevoir un petit serpent qui se glissait, en
ondulant dans l'herbe, du côté du buisson.
Je le vis très-bien se faufiler dans un trou ouvert juste
derrière Paul, qui était tranquillement assis, ne se dou-
tant pas du danger.
Alors, je voulus éloigner les enfants de ce nid de
serpents.
— Puisque j'en ai vu un, pensai-je, il y en a d'autres
dans le trou, et la mère avec. Comment faire?
Je m'éloignai de quelques pas en caquetant comme
pour les appeler.
Mais ils n'y prenaient pas garde, et cependant je don-
nais de grandes marques d'agitation.
En désespoir de cause, je finis par m'élancer sur le
buisson, puis de là sur un poirier, et me mis à arracher
les fruits naissants à plein bec.
— Noirette, Noirette ! s'écria Paul en se levant,
veux-tu descendre ! si la Lisa te voyait, elle te gron-
derait !
Pierre se leva à son tour. C'était ce que je voulais.
— Et la Marione te battrait bien fort ! ajouta-t-il.
Mais tout à coup il s'arrêta.
— Tiens ! un trou ! il faut voir ce qu'il y a dedans.
Il chercha sous les arbres une baguette mince et lon-
gue, afin sans doute de l'enfoncer dans le trou.
s Alors je donnai les marques de la plus vive terreur,
42 MÉMOIRES D'UNE POULE NOIRE.
et me précipitant contre le petit imprudent, je me
mis à tirer sa blouse, que je déchiquetai par violentes
saccades.
— Noirette ! qu'est-ce qu'elle a?. Veux-tu bien me
laisser! s'écria-t-il, impatienté, mais sans pourtant me
faire de mal, le cher enfant.
— Oh ! elle a déchiré ta blouse ? Qu'est-ce que papa
va dire? et la bonne?. elle va gronder! allons-nous-
en ; Lisa la raccommodera, et on n'en saura rien.
— Oui, mais, avant, je veux voir ce qu'il y a dans le
trou. Si c'était un petit lapin?.
MÉMOIRES D'UNE POULE NOIRE. 4:,
— Bêta! est-ce qu'un petit lapin pourrait passer
par ce trou qui n'est pas plus large que le cou de
Noirette?
— Si ce n'est pas un lapin, reprit Paul un peu confus,
c'est toujours bien une bête qui a fait son nid. Attends
un peu, tu vas la voir sortir !
Et malgré mes cot! cot! répétés, mes tressauts con-
tinuels, il enfonça sa baguette.
Le petit serpent, qui n'était pas tout à fait rentré,
redressa sa queue et sortit vivement la moitié de son
corps.
Alors Paul jeta un grand cri, lâcha sabaguette et s'en-
fuit à toutes jambes.
— Sauvons-nous bien vite ! s'écriait-il, c'est un nid
de serpents !
Ils arrivèrent ainsi tremblants, essoufflés, jusque dans
la salle, et racontèrent à quel danger ils venaient d'é-
chapper.
Le nid de serpents fut immédiatement détruit par le
berger et le domestique.
Les deux enfants me prirent dans leurs bras, me cares-
sèrent tant qu'ils purent, me promettant toutes sortes de
bonnes choses qu'ils apporteraient de la ville.
vni
MES POUSSINS M'ABANDONNENT TOUT A FAIT — COMPLOT
DÉJOUÉ
Cette aventure mit en grand relief ma chétive et noire
personne. Je fus présentée à M. Rebel par mes amis
comme la poule la plus intelligente et la meilleure de
toute la basse-cour.
Ceci me valut un gros morceau de sucre, que j'empor-
tai aussitôt sur le tas de fumier, écartant les poules
jalouses et gourmandes, mais appelant à plein gosier
mes poussins, dont quelques-uns seulement reconnurent
ma voix.
Je leur distribuai généreusement le sucre, mets pré-
cieux, rare et délicieux, très-inconnu dans la basse-
cour.
Puis ayant comme un pressentiment qu'ils étaient
tout à fait perdus pour moi, je leur adressai quelques
MEMOIRES D'UNE POULE NOIRE. 45
3.
conseils sur les dangers de la vie et les déceptions dont
elle est pleine. J'exhortai mes filles, jeunes poulettes
sans expérience, à ne pas se décourager de la perte de
leurs œufs — sans leur révéler toutefois qu'on en faisait
des omelettes.
Quant à mes fils, poulets nouveaux de la plus belle
venue, j'ignorais alors le sort affreux qui leur était
réservé, et Dieu merci ! je ne pus le leur prédire.
Cette prédiction aurait jeté leur jeune âme dans la plus
noire tristesse.
Mon discours terminé, je descendis du fumier pour
rejoindre les deux enfants, et j'y mis un empressemènt
si tendre, qu'ils supplièrent leur père de m'emmener
avec eux à la ville.
— Non, mes enfants, dit M. Rebel; la Noirette est
trop bien ici pour que vous l'emmeniez. Vous êtes
un peu égoïstes en me faisant cette demande. Voyons,
Paul, ne pleure pas! Crois-tu que cette pauvre poule se
trouverait à l'aise dans la cour de notre maison, où il
n'y a ni poulailler ni fumier comme ici? Les poules sont
faites pour les basses-cours, et je suis sûr que vous au-
riez beau soigner Noirette et jouer avec elle, elle s'en-
nuierait à la ville. Allons, dites-lui adieu, et consolez-
vous : la ville est tout près, et comme les journées sont
longues en été, vous viendrez la voir souvent.
Je caquetai tout doucement en tournant autour d'eux,
fort touchée de la demande de mes chers petits amis,
mais approuvant en moi-même la haute raison de leur
père.
Pierre et Paul me prirent chacun à leur tour, pas-
sant leurs petites mains blanches sur mes plumes noires,
40 MÉMOIRES D'UNE POULE NOIRE.
me grattant la crête, me parlant, me faisant enfin
toutes sortes de gentilles amitiés qui faisaient battre
mon cœur de joie et de reconnaissance.
Je ne sais pourquoi, mais jamais je n'avais éprouvé
tant de regret de leur départ. Il est vrai que je voyais,
sur le seuil de la porte, la Marione, qui regardait cette
scène et qui me lançait de méchants regards en haus-
sant les épaules.
Aussi, lorsque je m'approchai de la porte, pour voir
partir les deux petits jumeaux, elle ne manqua pas de
m'allonger un coup de sabot qui me fit crier de douleur
et courir me réfugier dans le poulailler.
J'y étais depuis cinq minutes, frottant de mon bec
mon aile endolorie, lorsque j'entendis un bruit de voix
qui s'approchait, et je distinguai bientôt ce qu'elles di-
saient.
— Puisqu'elle n'est pas dans la basse-cour, elle est
dans le poulailler, pardine ! oh ! si je la trouve, je lui
fais son affaire.
Je reconnus la voix du garçon que j'avais blessé de
mes coups de bec, et je me tins immobile de frayeur.
L'autre voix reprit :
— Et que lui feras-tu? la Lisa aime beaucoup la poule
noire, et, si elle apprend que c'est toi qui lui as fait du
mal, tu ne risques rien !.
— Bah ! on ne saura pas que c'est moi. Le berger est
aux étables, les domestiques sont aux champs, et la Ma-
rione vient de rentrer dans la salle. J
— Oui. mais la Lisa ?
— La Lisa reconduit ses maîtres jusqu'à leur voiture,
parce qu'elle y porte un panier de fruits et de beurre, et
MÉMOIRES D'UNE POULE NOIRE. 47
pendant ce temps je m'en vais prendre la coquine de
poule noire et lui faire boire un bon coup dans la
mare.
A la révélation de ce méchant projet, la peur me
donna du courage aux pattes. Je me mis à faire un trou
dans la paille, et je m'y fourrai le plus avant que je pus,
me frayant un passage jusqu'au coin le plus reculé.
Puis, entendant le bruit des pas se rapprocher, je de-
meurai accroupie et immobile.
Les deux mauvais garnements entrèrent dans le pou-
lailler et furent très-surpris de ne pas m'y trouver.
Ils visitèrent les nids, s'emparèrent de quelques œufs
qu'ils firent disparaître dans la poche de leur blouse, et
se retirèrent, croyant entendre la Lisa.
— Viens-t'en; nous reviendrons un autre jour, dit mon
ennemi en s'en allant.
Ah ! si j'avais pu parler, comme j'aurais eu hâte de ra-
conter à mes chers petits amis par quelle ruse intelli-
gente j'avais pu échapper aux mauvais traitements de ces
méchants !
Comme je les aurais prévenus qu'un mauvais garçon
m'en voulait à mort, et que, sans doute, il chercherait
tous les moyens de se venger de moi qui n'avais suivi
que mon instinct naturel en défendant mes poussins !
Malheureusement Pierre et Paul ne parurent pas à la
ferme de toute la semaine suivante. -
J'étais bien ennuyée de ne pas les voir, et si impa-
tiente, si tourmentée, que je devins sérieusement in-
quiète et me mis à rôder sans cesse aux abords de la
salle, espérant apprendre pourquoi mes petits amis ne
venaient plus.
48 MÉMOIRES D'UNE POULE NOIRE.
Au moindre bruit, j'allongeais le cou. La curiosité
était déjà mon défaut dominant; ce défaut s'accrut con-
sidérablement à cette époque.
J'étais curieuse, mais, comme on va le voir, le berger
de la ferme ne l'était pas moins que moi.