Mon journal du lundi / par Alexandre Weill

Mon journal du lundi / par Alexandre Weill

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Français
8 pages

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impr. de P. Dupont (Paris). 1870. 8 p. ; in-fol..
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Publié le 01 janvier 1870
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Langue Français
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PRIX ". 50 CENTIMES
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Sff;^_'/ PAR
ALEXANDRE WEILL
CHEZ
TOUS LES LIBRAIRES
MICHEL LÉYY
TOUJOURS EXCEPTÉ
ENVOI
A MADEMOISELLE M. Djt
Je vous envoie mon feuilleton qui est une brochure. Vous m'a-
vez demandé pourquoi je ne continue pas mes pamphlets? Je vous
réponds que préalablement je ne donne ni conseils ni leçons à un
serviteur que je ne désire pas garder. Ne dites à personne que vous
avez lu mon numéro. Il contient des mots trop raides, pour vous
surtout qui alliez l'esprit d'un démon à l'élégance d'un ange. Brûlez-
le! Faites mieux encore! Mettez-le dans les oeuvres complètes de
M. Sardou..
Le théâtre est ou un temple ou une maison de prostitution,
scène et loges.
Jamais, dans aucun pays, dans aucun temps, il n'est venu à l'esprit
d'un mortel de composer une pièce de théâtre, pour peu que la reli-
gion s'accordât avec la raison, ou qu'elle fût. acceptée sans raisonne-
ment. Quand la foi d'un.peuple suffit à son génie, le spectacle est dans
le temple. Prêtres et prêtresses en sont les acteurs et les actrices, et
le choeur est représenté par le peuple. Dès. que les principes prêches
ou chantés par ces représentants ne sont plus à la hauteur de la raison
et des sentiments des spectateurs, le poëte, qui partout est l'âme du
peuple, faisant opposition au dogme imposé, élève principe contre
principe, temple contre temple, au risque de sa fortune et de sa vie,
non sans railler à mort les dieux officiels dans le ciel et les vice-dieux
qui prétendent les remplacer sur la terre.
Il n'y a en réalité et il n'y a jamais eu que deux sujets de discussion
et de conversation humaines : Dieirnï l'Amour. Philosophie, politique,
poésie, art, toutroulelà-dessus ou là-dessous. Et, chose curieuse, lesenti-
ment de l'amour vient à l'homme en même temps que la raison et disparaît
avec elle. Dès que l'homme aime, il sent un dieu quelconque dans sa
poitrine. Il poétise, il divinise ce sentiment, et de l'amour d'un seul de
ses semblables il s'élève à l'amour immortel de toute l'humanité. L'hu-
manité, en effet, c'est l'immortalité des hommes mortels.
De là vient que tout véritable amour ne connaît que la justice, l'éga-
lité et la liberté. De là vient enfin, que toute vraie poésie est exclusive-
ment démocratique.
Du jour où lepoëte, qui est le trucheman d'un milliard de coeurs muets,
faillit à sa mission et ne représente plus que le plaisir ou la passion
égoïste, en peignant les défaillances et les vices des grands et des pe-
tits gredins de la société, le théâtre devient d'abord tréteau, puis sen-
tine, puis un lieu impur de prostitution spirituelle et matérielle.
Philosophie du théâtre.
Sous la République juive, dont le principe était conforme à la loi do
Moïse, il y a eu des écoles de prophètes qui allaient instruire et émou-
voir le peuple en plein air, souvent en attaquant les prêtres officiels.
De cette époque date Job, qui est un drame philosophique contre lu
doctrine officielle, avec un vrai clous ex machina, premier drame connu
de l'histoire humaine.
La monarchie qui, d'après le grand Samuel, ne fut et ne sera jamais
qu'une receleuse de vols et de viols, tuant les hommes pour prostituer
les femmes à ses féaux, qu'elle anoblit et dont le blason, soit hasard,
soit ironie, fut presque toujours une bête; la monarchie juive a fait
une guerre à mort aux prophètes et à leurs drames. Elle est tombée,
et avec elle la'nation qui l'a tolérée !
La Grèce sous les rois ne connaît d'autre spectacle que les rassem-
blements militaires et les fêtes religieuses. Sous la République, Eschyle
le premier, rompant en visière à Jupiter et à ses Mercure terrestres,
a risqué sa vie avec la pièce de Prométhée, idéal philosophique et dé-
mocratique qui ne fut jamais atteint. (Voir Joh et PvoméUiôe dans ma
Parole nouvelle.)
Naturellement le peuple a pris fait et cause pour son poëte, et, n'ayant
pas de temple, il s'est formé en cercle pour l'écouter en pleine rue, le
jour d'une fête nationale. Dès ce moment le temple des dieux de l'Olympe
est abandonné, ses prêtres sont raillés et bafoués, longtemps avant la
naissance de Socrate et de Platon. Eschyle, Sophocle, lisant eux-mêmes
leurs pièces au peuple rassemblé, c'est, toute proportion gardée entra
la liberté et la servitude, Molière jouant lui-même son Aleesle ou son
Tartufe!
Rome, n'ayant pas de philosophie, n'a pas eu de théâtre national.
Les grands républicains romains ont vécu selon les principes de la
sagesse grecque. Plus tard, sous les empereurs, le théâtre a l'ait quel-
ques timides essais d'opposition. En vain ! Pour renverser les statuer
des faux dieux, il faut commencer par renverser les socles humains
qui les portent. Sauf quelques malheureux essais de Sénèque et quel-
ques allusions de Térence, le théâtre de Rome n'est qu'une arène de
gladiateurs, d'écuyers et de bêtes.
Avec le christianisme, cette nuit de plomb, disparaît fout art, toute
vérité et toute liberté. Les premiers spectacles des chrétiens comme
les derniers des païens sont des hippodromes, des processions et dtsri
revues. Plus tard s'y ajoutent les jugements de Dieu et les aulo-da-fti.
Le théâtre ne surgit qu'avec la renaissance de l'antiquité et la va-..
forme. Bientôt la musique quitte également l'église et s'allie à la poé-
sie. De ce jour le spectacle change et de maison et de mission. Les-
prêtres juifs et païens étaient, les uns des orateurs, les autres des chaii-
MON JOURNAL DU LUNDI.
leurs ; de même les prêtres chrétiens, du moins ceux qui faisaient le
succès des spectacles sacrés. Par la tragédie et l'opéra, les orateurs et
les chanteurs changeaient de nom, mais leur mission, au lieu de s'a-
moindrir, s'agrandit au contraire. L'amour, banni de l'église, devient le
lien divin et attrayant entre l'art et la vérité.
Le théâtre devient un temple de muses, et la vraie religion est une
muse. Ses coulisses tant décriées ne furent, certes, pas témoins de
plus de dérèglements que celles de l'église et des couvents!
L'Italie, bien qu'elle fût le berceau de l'art renaissant, n'a pas de
théâtre sérieux et n'est arrivée par conséquent à aucun résultat social.
Elle n'a su produire que des farces plus ou moins chatouillantes, et
les farces, dans tous les temps et chez toutes les nations, ne créent que
des farceurs !
Le théâtre espagnol, grâce à l'Inquisition, ne s'inspire d'aucune idée
philosophique. 11 ne prêche que l'insigne honneur chrétien d'être l'es-
clave du monarque et du pape. De temps en temps une femme ose
épeler un mot de résistance, mais le poëte lui prouve toujours qu'il
n'y a pas pour une chrétienne une plus grande vertu que d'appartenir
au roi et de lui sacrifier mari et fiancé, sauf à demander une indul-
gence au pape. Ghimène, grâce à Corneille, est une Française, et le
Cid, parbleu, est un français cornélien ! Un Espagnol eût été trop dévo-
tement superstitieux pour parler un pareil langage.'
Le théâtre ne rayonne sur la société chrétienne que de l'Angleterre
et de la France. Mais alors, tout à fait antichrétien, il énonce d'abord
timidement, puis un peu plus 1 courageusement, puis enfin audacieuse-
ment des principes de raison, contraires au dogme chrétien et forcé-
ment contraires à la monarchie, à la noblesse- et aux prêtres.
<5Juï nous ramènera ans Cirées et aux Romains !
On a reproché aux poëf es français, d'avoir choisi des Juifs, des Grecs
et des Romains pour leurs héros, et d'avoir dédaigné l'histoire des
Chrétiens. Ce reproche ne pouvait être formulé que dans une époque
de crapuleuse décadence. Toute la grandeur, toute la suprématie des
Français jaillissent de ce choix. Avec les sujets grecs et romains les
poètes de génie français ont su créer des hommes de raison, de jus-
tice et de liberté. Qu'eussent-ils pu faire en poétisant des héros chré-
tiens, n'importe de quelle époque, depuis Constantin jusqu'à Napo-
léonIer?De grands chenapans! Ce qu'ilsfurent,en effet! Où est le chré-
tien qui, en vertu du principe de sa religion, fut magnanime, juste, rai-
sonnable, humain, qui fut simplement honnête, un seul jour, une seule
heure? Où sont les grands rois, les grands papes, les grands guerriers
Chrétiens ?
Voilà ce que dit Voltaire des]chrétiens : « Rien de pareil ni chez les
Romains ni chez les Grecs, ni chez les barbares. C'est le fruit, de la
plus infâme superstition qui ait jamais abruti les hommes. » Sauf une
ligure héroïque, mais qui est une femme, la chrétienté entière n'a
pas un seul modèle de raison et de. vertu, tels que : Moïse, Salomon,
Isaïe, Judas Machabée, Thémistocle, Epàminondas, Socrate, Scipion,
Paul-Emile, Marc-Aurèle et Julien l'Apostat!
Un chrétien n'est jamais ni juste ni honnête parce que, mais quoi-
que chrétien. Il n'est juste et même charitable que dans l'espoir de
placer sa justice et sa charité à cent pour cent au ciel. A quoi bon du
reste? Il n'est pas d'injustice pour laquelle il ne trouve une absolution
et cela depuis saint Paul ! L'absolution peut même par une indulgence
être achetée avant le crime ! Jamais chrétien ne fut libre et ne per-
mit qu'un autre le fût. Pour peindre un héros, il faut un modèle, ne
fût-ce que pour le dessin. Où le trouver dans l'histoire des chrétiens?
Jamais mortels plus cruels ni plus crapuleux ne virent le soleil !
Qu'est-ce qu'un Néron vis-à-vis d'unBorgia; ou qu'une Livie vis-à-vis
d'une Médicis ! Quels sont les modèles chrétiens de Shakspeare qui
puissent servir à l'humanité ? Est-ce Macbeth? Hamlet? Othello? Les
filles de Léar? Ou les ignobles rois d'Angleterre? Toutes les pièces
chrétiennes réunies de ce poète ne valent ni'son Jules César, ni son
Coriolan.
Corneille, pour échapper à ce reproche, a fait Polyeucle. Mais il
s'est bien gardé de choisir un roi de France ou un empereur d'Alle-
magne. Du temps de Polyeucte le christianisme n'avait encore ni
dogmes, ni prêtres, ni pape. En face de l'imagerie païenne il représen-
tait le progrès de la raison.
Corneille n'aurait certes pas, comme Hugo, choisi Oharles-Quint, un
prince chrétien des plus cruels et des plus inhumains, un misérable
qui a fait enfermer sa mère pendant quarante ans, parce qu'elle n'était
pas favorable à l'Inquisition, et dont les édits (1) contre les réformés et
les anabaptistes sont écrits avec du sang. Ce n'est pas ce tyran cou-
ronné qui eût jamais pardonné à un conspirateur, si ce n'est peut-être
vers la fin de sa vie, quand la justice de Dieu, l'appréhendant au corps,
le frappa de ramollissement et d'aliénation !
IL es ESoiunn tiques.
Pour faire de Charles-Quint un héros, il a fallu mentir en connais-
sance de cause, au passé et à l'avenir!
Quand on fait d'une catin comme Marion une prêtresse de l'amour,
de Lucrèce Borgia une mère, elle qui n'a été que la femelle de son père
et de ses frères ; quand de François Ier on fait un modèle de roi chré-
tien (il s'amuse aux dépens de tous sans recevoir une chiquenaude de
châtiment) et de Ruy-Blas un parangon d'homme d'État, on peut bien
d'un pleutre comme Hernani faire un démocrate, et d'un Charles-Quint
un empereur magnanime. Quels sont les principes que toute cette pé-
pinière de chenapans poétisés par Hugo et ses complices, les roman-
tiques, ont enseignés à la Franco et à l'humanité? Le parjure, l'in-
ceste, l'adultère, la ^fourbe, le succès de la force brutale, l'iniquité
glorieuse, la débauche orgiaque, le fanatisme, le privilège d'une
soi-disant naissance, la servitude, enfin tout ce qui est mal, tout ce
qui est faux, tout ce qui est laid. Que pouvait-il sortir d'un tel théâtre?
Ce qui en est sorti, en effet. De grands et de petits crevés, des concu-
bins et des concubines, des faiseurs, des faussaires, des parjures, des
blagueurs, toute une création spontanée de catins et de gredins. Et
pour que cette vermine pût surgir, grouiller et pulluler, il fallait des
ténèbres d'airain et une société enfermée dans un despotisme sans air
et sans art. Il fallait le second empire, le fils légitime du romantisme!
JLes Classiques.
Les poètes français," depuis Corneille ôt Rot-rou jusqu'à Voltaire,
étaient de vrais hommes de lettres. Ils ne croyaient pas comme les
nôtres que pour écrire en français il fallait ignorer, non-seulement
les langues étrangères, mais toute la philosophie, toute l'histoire, toute
la science. Ils possédaient tous et à fond les langues, ou du moins,
grâce à Montaigne et à Amyot, la sagesse de l'antiquité. Ils ne travail-
laient pas pour légitimer leurs propres vices, pour dorer leurs pro-
pres défaillances. Ils étaient à la fois de grands hommes de science et
de conscience.
~Leur philosophie, leur raison, leur esprit de justice condamnaient
la société dans laquelle ils vivaient. Loin de se plier aux exigences de
cette société, de l'amuser par des blandiees poétiques, ces poètes et
ces citoyens, fidèles à leur conscience, appliquèrent leur mesure spiri-
tuelle a leurs contemporains et les jugèrent avec sévérité. Mais le
théâtre ne se contente pas d'arguments et de sentences. Cela est le
privilège du livre. Au théâtre, il faut une incarnation vivante, des prin-
cipes en chair et en os. Cela sachant, les poètes français, presque tous
de grands hommes eux-mêmes, ne trouvant pas de modèles dans la vie
de leurs brutes d'aïeux, à moins de mentir à l'histoire et à leur con-
science, se sont retournés vers les grands hommes de l'antiquité.
Ces héros n'étaient pas tous des hommes de bien. Le théâtre vit de
contrastes. Mais si criminels, si injustes qu'ils fussent, le poëte ne se
bornait pas à les portraiter, il les condamnait bel et bien, et l'expiation
suivait de près l'iniquité. Quant au modèle, c'était un idéal de lumière
avec ses ombres, l'homme tel qu'il devrait être, dont l'antiquité seule
nous fournit quelques échantillons. Racine a représenté certains héros
de l'antiquité, meilleurs et plus beaux qu'ils ne furent, pour faire sa
cour à Louis XIV; mais si Racine a mal peint le portrait de Titus, il
a fait de main de maître le portrait de Néron. S'il a fait Ésther, il
a aussi fait Athalie. D'ailleurs, Racine lui-même a expié sa défaillance
due à un commencement de vie déréglée, et son expiation fut méritée.
Ni Rotrou ni Corneille n'eussent consenti à se laisser prescrire un rôle.
Encore moins Molière dès l'âge de quarante-cinq ans.
(i) On les trouve dans ma Guerre des Anabaptistes.