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Napoléon et Henri IV aux Champs-Élysées . Par M. ***** R*****

De
127 pages
Levavasseur (Paris). 1828. France -- 1824-1830 (Charles X). [124] p. ; in-8.
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NAPOLÉON
ET
HENRI IV,
PARIS IMPRIMERIE DE GAULTIEr-LAGUIONIE , HOTEL DES FERMES.
NAPOLEON
ET
PAR M.
R
Les soins, les passions n'y troublent point les coeurs ;
La volupté tranquille y répand ses douceurs.
VOLT.
PARIS ,
LEVAVASSÈUR, LIBRAIRE, SUCCESSEUR DE PONTHIEU ,
PALAIS-ROYAL.
1828.
INTRODUCTION.
Chacun connaît les causes d'une révolution
qui a changé le système politique de l'Eu-
rope, et a rendu la France le plus puissant em-
pire du monde; mais l'opinion publique n'est
pas également fixée sur l'homme qui a joué
le plus grand rôle dans cette révolution dont
les premières années ne présentent qu'un
théâtre d'atrocités, jusqu'à l'arrivée de ce
personnage d'origine obscure, devenu fameux
par son génie et son audace, en s'emparant
du pouvoir suprême, et en triomphant long-
temps des efforts de tous les souverains de
l'Europe, auxquels il marquait les frontières
de leurs états à la pointe de l'épée. Napoléon
Bonaparte est cet homme extraordinaire. On
a cherché ici à tracer son portrait tel qu'il
I
II INTRODUCTION.
doit être; c'est-à-dire que l'on a consulté les
écrivains et ses contemporains les plus dignes
de foi, pour connaître quels furent les inten-
tions , le caractère, les bonnes actions et les
fautes de Napoléon, sans égard au tourbillon
qui toujours entraîne non-seulement la mul-
titude , mais encore le plus sage. On a mis de
côté tout sentiment de haine et d'intérêt; on
a isolé cet homme de tous les prestiges de la
représentation. Enfin, on l'a dessiné avec les
crayons de la vérité. Il se peint lui-même à
Henri IV, qui l'approuve ou le blâme selon
les circonstances, et reste convaincu qu'il est
de droit placé aux Champs-Elysées. Cet ou-
vrage, tout succinct qu'il est, présente un
tableau fidèle des événemens d'un règne cé-
lèbre.
NAPOLÉON
ET
HENRI IV,
NAPOLÉON.
Ombre majestueuse, dont l'aspect radieux
annonce un vrai héros! plus je vous contem-
ple , plus je crois découvrir une identité par-
faite entre vous et la vive image qu'à mon pas-
sage sur la terre je me suis formée du grand
Henri!
Non , ce ne peut être un prestige. Je m'ap-
plaudis donc d'avoir voulu visiter les confins
de ce séjour de paix, où le plus heureux des-
tin donne aujourd'hui rang auprès de. vous à
Napoléon Bonaparte.
HENRI.
Eh quoi! vous êtes ce célèbre personnage
I.
4 NAPOLÉON
que les ombres de vos contemporains nous
ont ici dépeint comme le fléau des nations, et
comme devant mériter le sort des Ixion ou
des Tithius, plutôt qu'une place dans les
Champs-Elysées ! Puisque vous y êtes ; je suis
sûr qu'on m'en a imposé sur votre compte,
ne pouvant douter de l'intégrité de Minos.
Mais jouissons quelques instans des délices de
ces bocages, en nous entretenant ensemble
des événemens de votre règne que je serai en-
chanté d'apprendre de vous-même.
NAPOLÉON.
Mon élévation et le renversement de mon
règne en France , ô Henri ! sont mêlés à trop
d'intérêts européens pour qu'ils ne soient pas
dignes de fixer votre attention, et pour que
je ne m'empresse de fournir de solides ali-
mens à vos connaissances.
En traçant les frontières des royaumes à
ma volonté, j'ai soulevé l'Europe contre
moi; et le vulgaire, peu à même d'étayer
ses raisonnemens sur l'opinion et les circons-
tances, a du faire souvent retentir jusqu'à
vous le cri de ma réprobation. Puisque vous
daignez m'entendre , je vais vous donner une
idée précise de ma personne et de ma politi-
que , qui a fait trembler tous les souverains.
ET HENRI IV. 5
Mon aveu, conforme à celui que j'ai fait à
mes juges, servira à me peindre à vous tel
que je fus, tel que je tiens à paraître aux yeux
de la postérité. Il vous portera moins à me
blâmer qu'à me plaindre : vous ne serez plus
surpris que la balance ait penché de mon
côté, et vous avouerez que je suis de droit en
ces lieux.
Ma première éducation a été pitoyable,
comme tout ce qui se faisait en Corse. Je n'é-
tais qu'un enfant obstiné et curieux; j'avais
les volontés fortes et le caractère décidé. Je
réussissais dans tout ce que j'entreprenais,
parce que je le voulais; je n'hésitais jamais. Le
monde a toujours été pour moi dans le fait et
non dans le droit; aussi je ne ressemblais à
peu près à personne. J'ai été, par ma nature,
toujours isolé.
Ma tête avait trop d'activité pour prendre
part aux divertissemens ordinaires de la jeu-
nesse. Les jeux héroïques seuls auraient pu
m'amuser.
Cependant, la mobilité des fibres de mon
cerveau donnait un essor rapide à mes facul-
tés intellectuelles (I). Je pensais plus vite que
(I) Dès ses premières années, Bonaparte pensait gran-
6 NAPOLÉON
les autres, en sorte qu'il m'est toujours resté
du temps pour réfléchir : c'est en cela qu'a
consisté ma profondeur.
HENRI.
Il fallait bien que la trempe de votre indi-
vidu fût d'une nature extraordinaire, puisque
de simple citoyen corse vous avez été assez
entreprenant pour monter sur les trônes, in-
timider les souverains, ôter et donner à vo-
lonté les couronnes. Vous avez été créé pour
le siècle , et je conviens que la postérité vous
doit un rang parmi les plus grands hommes,
au rapport des ombres mêmes qui prétendent
avoir lieu de murmurer éternellement contre
vous.
NAPOLÉON.
(1790) Placé dans les écoles d'artillerie, je
sentis bientôt que l'état militaire me convenait.
Mon ambition se bornait alors à porter un
dement; son oncle l'avait plus d'une fois surpris un
Cromwel à la main. Un jour il lui demanda ce qu'il pen-
sait de cet usurpateur. « Cromwel, répondit-il, est un
« bon ouvrage , mais il est incomplet. » L'oncle, qui
croyait que son neveu parlait de l'ouvrage, lui demanda
quelle faute il reprochait à l'auteur. « Morbleu, lui répli-
« qua vivement Bonaparte, ce n'est pas du livre que je
« vous parle, c'est du personnage. »
ET HENRI IV. 7
jour une épaulette à gros bouillons. Je n'ai ja-
mais reçu de titre avec plus de plaisir que ce-
lui de lieutenant (I). J'étais trop jeune dans ce
temps pour mettre de l'intérêt à la politique.
Je ne jugeais pas encore l'homme en masse,
et je n'étais ni surpris ni effrayé du désordre
qui régnait à cette époque, parce que je n'a-
vais pu la comparer à aucune autre.
(1791) Employé dans l'armée des Alpes, je
fus en mauvaise école pour commencer ma
carrière. L'anarchie régnait dans les canton-
nemens : le soldat n'avait aucun respect pour
l'officier, celui-ci n'en avait guère plus pour
les généraux, qui étaient chaque jour desti-
tués par les représentans du peuple français.
L'armée n'accordait qu'à ces derniers l'idée du
pouvoir la plus forte sur l'esprit humain. Je
sentis alors le danger de l'influence civile sur
le militaire, et j'ai su m'en garantir. Comme
tout dépendait en ce temps de la faveur po-
pulaire, que l'on obtient par des vociféra-
tions, je ne jouais aucun rôle dans cette armée,
(1) Le général Pérignon présentant Bonaparte aux di-
recteurs, leur dit: «Je vous présente un jeune officier
« que je vous prie d'avancer; car,si vous l'oubliez, je le
» connais homme à s'avancer lui-même. »
8 NAPOLÉON
parce que je n'avais pas avec la multitude
cette communauté de sentimens qui produit
l'éloquence des rues, ni par conséquent le ta-
lent d'émouvoir le peuple (I).
(1792) Avide de gloire, je saisissais toutes les
occasions pour en acquérir. Une petite affaire
se présenta du côté du Mont-Genève. Je re-
marquai que l'on se tiraillait pour avoir l'air de
se faire la guerre ; mais que l'on n'avait au-
cune intention , de part et d'autre, de donner
un résultat à la fusillade. Cette nullité d'objet
me mit de mauvaise humeur. Je pris une dou-
zaine d'hommes pour m'accompagner sur une
hauteur qui nous offrait de l'avantage. A mon
exemple, un bon-homme de capitaine s'é-
chauffa , et gagna du terrain ; mon feu gêna la
retraite de l'ennemi, auquel on fit quelques
morts et plusieurs prisonniers : le reste prit la
fuite.
Je raconte ce premier fait d'armes parce
qu'il me valut le grade de capitaine, et m'ini-
tia au secret de la guerre. Je m'aperçus dès-
(1) Bonaparte, sans place et sans argent, végétait à Pa-
ris, avant le 13 vendémiaire, dans la plus grande misère.
Il était vêtu si modestement, que ses amis l'appelaient
la petite culotte de peau..
ET HENRI IV 9
lors que ce grand art consiste à enlever le
soldat pour des mouvemens décisifs, sans tâ-
tonner dans l'action (I ).
D'après cela, je me sentis beaucoup d'at-
trait pour un métier qui me réussissait si bien,
et je m'adonnai à résoudre tous les problèmes
qu'un champ de bataille peut offrir.
HENRI.
Cette première affaire me donne déjà une
haute idée de vos dispositions à l'état militaire.
Dans la guerre, l'éloquence dévient superflue,
et il ne faut que la main , surtout dans les ré-
publiques nouvelles, où les efforts des géné-
raux sont aussi souvent traversés par leurs
concitoyens que par l'ennemi. Il est hors de
doute que la théorie ne suffit pas pour faire
la guerre ; il faut encore de la valeur et de
bons soldats, et l'étude de ce grand art ne
peut être bonne que sur le terrain. Vous avez
pris dans votre éducation et dans vos premiè-
res moeurs l'amour du commandement. Dans
la république de France, comme dans toutes
les autres ,1e pouvoir de décider de la guerre
(I) Les triomphes militaires qu'il a obtenus dans la
suite, sont dus autant à son génie qu'à la bravoure du
peuple qu'il a commandé.
10 NAPOLEON
ou de la paix appartenait à tout le monde ,
et ce pouvoir devant rester au plus audacieux,
qui saurait s'en saisir au milieu du tumulte,
vous, qui réunissiez la valeur au génie, com-
prîtes que vous pourriez un jour arriver à la
première place.
NAPOLÉON.
J'avais quelque espoir de satisfaire mon
ambition après le siége de Toulon , où j'avais
commandé l'artillerie. Je fus bientôt général
de brigade; mais il y avait si peu de stabilité
dans le gouvernement, qu'on ne savait qui
commandait l'armée. Les généraux craignaient
les représentans du peuple; ceux-ci redou-
taient le comité de salut public. Les officiers
buvaient, les soldats mouraient de faim ; mais
ils avaient de l'insouciance et du courage. Le
désordre même leur inspirait plus de bravoure
que la discipline.
(1793-1794) Robespierre triomphait, l'em-
pire des jacobins s'affermissait, ainsi que le
régime de la terreur. Enfin, l'anarchie étant à
son comble, je pris en haine ce gouvernement
massacreur qui se dévorait lui-même. N'ayant
pas voulu me ranger du parti des cannibales
de ce temps, je fus dénoncé, destitué, bal;
lotté par les intrigues et les factions.
ET HENRI IV. I I
(1795) Après la mort de Robespierre, Barras
jouait un rôle dans l'état. Je le connaissais, et
je m'attachai à lui. A la journée du 5 octobre,
je fus chargé des dispositions militaires, et de
commander la force armée contre les terro-
ristes et les Parisiens, qui attaquaient la con-
vention. J'avais une poignée d'hommes et deux
pièces de canon. Les insurgés se sauvèrent,
et laissèrent quelques morts : tout fut terminé
en dix minutes (1).
HENRT.
On a dû voir avec horreur les fureurs san-
guinaires qui ont déshonoré la France pendant
plus de deux ans. Elle a été couverte d'écha-
fauds où le sang innocent n'a cessé de couler
en abondance. Vous étiez encore trop jeune et
trop peu connu pour vous emparer du pre-
mier rang dans ce gouvernement absurde :
les meneurs de la révolution ne pouvaient pas
même s'établir d'une manière permanente.
(1) Les terroristes, qui attaquèrent à force ouverte la
convention, furent repoussés et dispersés par les troupes
de Barras commandées par Napoléon.
Bonaparte a changé son prénom de Maximilien eu ce-
lui de Napoléon, pour éviter que le peuple ne le compa-
rât à Maximilien Robespierre son devancier d'exécrable
mémoire.
12 NAPOLÉON
Les factions vous auraient fait beaucoup de
mal sans votre protecteur Barras, qui, de son
côté, ayant remarqué en vous de grandes dis-
positions pour le seconder dans ses projets,
dut être satisfait de vous trouver. Il voulait en
finir, et la convention ne lui demandant que
des succès, les bras et les jambes ne lui coû-
taient rien. Il excita votre ardeur en vous
promettant de l'avancement, et commença
par vous mettre en avant dans l'affaire des
sections (I).
Satisfait de votre dévouement, Barras vous
fit obtenir une place assez élevée dans l'ordre
social du directoire (2). L'ambition devenant
raisonnable, vous pouviez aspirer à tout ;
mais vous paraissiez plus occupé de votre in-
térêt propre que du bien général. Vous for-
miez sans cesse de nouveaux projets pour
vous distinguer et obtenir de l'avancement.
(1) Journée du 5 octobre.
(2) Un jour Bonaparte disait à un administrateur qui,
en Italie, avait effectué des paiemens sur la caisse de
l'armée, et qui s'en justifiait par des ordres du directoire :
« Vous ne savez donc pas qu'il n'y a pas un de ces direc-
« teurs et de leurs ministres à qui je ne fisse baiser ma
« botte pour cent mille francs. » M. Pichon.
ET HENRI IV. l3
C'est ainsi que , sous le prétexte d'être utile à
la république, vous cherchiez à vous empa-
rer insensiblement du pouvoir.
NAPOLÉON.
En effet, après l'affaire des sections, je me
trouvai lié à la cause de la révolution. Je com-
mençai à la mesurer, et je restai convaincu
qu'elle serait victorieuse, parce qu'elle avait
pour elle l'opinion, le nombre et l'audace. Je
sentis que j'avais fait un grand pas vers la for-
tune, et je ne négligeai aucune occasion pour
arriver au grade de général de division.
Vandamme me dit que quelque jour j'aurais
à me repentir d'avoir fait tirer sur les Pari-
siens. Je lui répondis que je venais, par cette
action , de mettre mon cachet sur la France.
Le parti vainqueur, inquiet de la victoire,
me garda à Paris malgré moi. Je restai désoeu-
vré sur le pavé, n'ayant aucune relation, ni
aucun usage de la société. Je n'allais que dans
celle de Barras, où j'étais bien reçu. C'est là où
j'ai vu pour la première fois ma femme José-
phine , qui a eu une grande influence sur ma
vie (I).
(I) Joséphine Tascher de la Pagerie était veuve du vi-
comte de Beauharnais , condamné à mort le 23 juillet
14 NAPOLEON
Mon caractère me rendait timide auprès
des femmes : madame Beauharnais fut la pre-
mière qui m'ait rassuré : l'éloge qu'elle me fit
sur mes talens militaires m'enivra. Je lui par-
lais depuis avec confiance et la recherchais
partout. Elle était agréable et spirituelle;
veuve depuis deux ans. Barras me proposa de
l'épouser, et il se chargea de la négociation.
Prévoyant que mon attitude dans le monde
changerait après mon mariage , je me trouvai
heureux, lorsque Barras m'apprit une réponse
favorable.
J'aspirai bientôt à un commandement en
chef. Un homme n'est rien s'il n'est précédé
d'une réputation militaire, et je croyais être
sûr de faire la mienne; car je me sentais l'ins-
tinct de la guerre.
Cependant il fallait avoir des droits fondés
pour faire une pareille demande. Le directoire
avait besoin de succès pour faire son crédit ;
je lui présentai un plan pour attaquer l'Autri-
che, du côté de l'Italie, sur le point où elle
avait le plus de sécurité. Mon plan est accepté
1794, et exécuté le , laissant un fils, Eugène, qui a été
vice-roi d'Italie, et une fille, Hortense-Eugénie, épouse
de Louis Bonaparte.
ET HENRI IV. 1 5
et je suis nommé général en chef de l'armée
d'Italie (I).
(1796) Arrivé à la tête de cette armée, je la
trouvai forte de 5o,ooo hommes dépourvus de
tout, hors de la bonne volonté. En trois jours
j'enlevai les postes austrosardes qui défendaient
les hauteurs de la ligne. L'ennemi, attaqué
brusquement, se rassembla, et fut battu à
Montenotte; quatre jours après à Millésimo,
et je séparai les Autrichiens des Piémontais.
Ceux-ci prirent position à Mondovi, tandis
que les Autrichiens se retiraient sur le Pô,
pour couvrir la Lombardie.
En peu de jours je m'emparai de toutes les
positions du Piémont, et je reçus un aide-de-
camp qui venait demander la paix. C'est alors
que je me regardai, non plus comme un sim-
ple général, mais comme un homme appelé à
influer sur le sort des peuples : je me vis dans
l'histoire.
La. paix changeait mon plan. Je ne me bor-
nais plus à faire la guerre à l'Italie; je voulais
la conquérir. Je voyais qu'en élargissant le
terrain de la révolution, je donnais une base
(I) C'est ici que commence la carrière étonnante qu'il
a parcourue.
l6 NAPOLÉON
plus solide à mon édifice. C'était le meilleur
moyen d'assurer mon succès.
La cour du Piémont m'avait remis son pays.
J'étais par là maître des Alpes et des Apen-
nins; j'étais assuré de mes points d'appui, et
tranquille sur ma retraite. Dans une si belle
position, j'allai attaquer les Autrichiens, pas-
sai le Pô à Plaisance et l'Adda à Lodi. Ce ne fut
pas sans peine; mais Beaulieu s'étant retiré,
j'entrai dans Milan (I).
Maître de l'Italie, il fallait y établir les sys-
tèmes de la révolution, afin d'attirer ce pays
à la France par des principes et des intérêts
communs, c'est-à-dire qu'il fallait détruire
(I) Quand, par la protection de M. de Marboeuf, Bo-
naparte entra à l'école militaire, on présenta une fausse
généalogie qui faisait descendre son grand-père de la fa-
mille des Bonaparte de Milan. Cette famille noble ne
voulut pas recevoir les Corses, et réclama à cette époque
contre l'usurpation de nom et d'armes. Lors de la pre-
mière invasion en Italie, il restait à Milan un vieillard,
dernier rejeton de cette maison ; le général Bonaparte le
fit traiter comme son parent ; il en eut tous les titres an-
ciens et papiers de famille des Bonaparte véritables ; il
en obtint même par-devant notaire une reconnaissance
de parenté, quoique alors il se déclarât hautement l'en-
nemi de la noblesse et le propagateur de l'égalité.
ET HENRI IV. I7
l'ancien régime, pour y établir l'égalité, cette
cheville ouvrière de la révolution.
J'avais fait de grandes actions; mais il fallait
prendre de l'attitude et un langage. Je ne
voulais pas rendre à la France une pourpre
royale : je lui donnais le lustre des victoires
et le langage du maître.
Sûr de l'Italie, je ne craignis pas de m'a-
venturer jusqu'au centre de l'Autriche, et une
fois arrivé à la vue de Vienne, je signai le
traité de Campo-Formio.
HENRI.
(1797) Flatté d'éloges et de succès , l'avenir
vous souriait après votre mariage avec José-
phine, qui employa tout son crédit pour vous
faire nommer général en chef. Vous mîtes
bientôt en mouvement une armée, qui était
dans l'inaction en Italie,et vous donnâtes une
couleur décidée à la guerre, en ébranlant
l'Autriche, après avoir intimidé les petits prin-
ces d'Italie , qui s'étaient ligués contre la
France. Mais vous ne dites pas que vous étiez
secondé par de bons généraux; car, tandis
que vous marchiez sur Montenotte pour cou-
per les Piémontais, sur Dego et sur Milan
pour mettre en fuite Beaulieu, Moreau s'em-
2
I 8 NAPOLEON
parait du fort de Kehl, et s'avançait, ainsi
que Jourdan, dans l'Allemagne.
Cependant, malgré vos victoires, la France
était si mal gouvernée , qu'elle ne pouvait être
heureuse. Votre directoire ruinait des milliers
de familles avec ses mandats territoriaux,
échangés contre des assignats (I). Les succès
et les revers consumaient tout. La guerre, la
conspiration des jacobins, l'insurrection des
Vénitiens (2), la capitulation de Vérone et les
malheurs qui s'ensuivirent, consternaient les
peuples. La France, quoique en proie à tou-
tes les factions, fut encore assez robuste pour
résister à ses ennemis, et elle vous a su gré de
l'avantage qu'elle a retiré du traité avec l'em-
pereur d'Allemagne.
(1) Il fut créé un nouveau papier-monnaie, nommé
mandats territoriaux, pour être échangé contre les assi-
gnats. On en a fabriqué pour deux milliards quatre cents
millions. On prétend que la somme émise montait à qua-
rante milliards, dont il restait trente deux en circulation,
qui furent déclarés hors de cours.
(2) Les provinces vénitiennes s'étant insurgées contre
les Français, on en massacre trois cents dans les hôpi-
taux de Vérone. Cette ville se rend aux Français par ca-
pitulation.Les magistrats s'enfuient, beaucoup de paysans
arrêtés et condamnés à être fusillés, sont amenés sur la
place publique, et pardonnés par le général Augercau.
ET HENRI IV. 19
NAPOLEON.
Le parti que j'avais favorisé à Paris était
resté maître de la république. Je savais qu'il
fallait achever la révolution ; elle était le fruit
du siècle et des opinions, et tout ce qui re-
tardait sa marche ne servait qu'à prolonger sa
crise. La France n'était plus en guerre qu'a-
vec l'Angleterre, et cette guerre me laissait
dans l'inaction faute de champ de bataille.
C'est alors que j'imaginai l'expédition d'Egypte.
Je savais qu'il fallait fixer l'attention pour res-
ter en vue, et qu'il fallait pour cela tenter des
choses extraordinaires , parce que les hommes
savent gré de les étonner.
Je fis entendre au directoire que cette ex-
pédition donnerait une haute idée de la puis-
sance de la France et surprendrait l'Europe
par sa hardiesse ; que les colonies , les manu-
factures et le commerce des Anglais, seraient
anéantis lorsque l'oriflamme de la France flot-
terait sur les pyramides d'Egypte. Le pou-
voir exécutif, qui ne me refusait rien , tomba
dans le piége, et souscrivit à mon projet. Je
préparai le départ dans le secret.
( 1798) Je sortis de Toulon avec 4o,ooo hom-
mes, des artistes, des savans, et je mis une
belle flotte à la voile. Je supprimai, en passant, la
20 NAPOLEON
gentilhommerie de Malte, parce qu'elle né
servait qu'aux Anglais. Je craignais que quel-
que vieux levain de gloire ne portât ces che-
valiers à se défendre et à me retarder ; mais ils
se rendirent plus promptement que je m'en
étais flatté.
Peu de temps après,ma flotte fut détruite.,
et je perdis l'espoir d'avoir un vaisseau an-
glais de premier bord pour un sac de blé,
comme je l'avais promis au directoire. Je
compris alors que l'expédition ne pouvait se
terminer sans une catastrophe; car toute ar-
mée qui ne se déroute pas, finit toujours par
capituler.
En attendant, il fallait rester en Egypte,
parce qu'il n'y avait pas moyen d'en sortir. Je
fis bonne mine à mauvais jeu, et, pour occu-
per mon armée, j'achevai la conquête de ce
pays sans avoir envie de faire comme Gode-
froi (I), mais afin d'employer mon temps à
quelque chose, et de livrer par là aux scien-
ces le plus beau champ qu'elles aient jamais
exploité.
N'ayant plus rien à faire en Egypte, je ré-
(I) Godefroi de Bouillon a été roi de Jérusalem du
temps des croisades.
ET HENRI IV. 21
solus d'aller en Palestine faire de nouvelles
conquêtes; mais, mal informé des obstacles
qu'on pourrait m'opposer, je ne pris pas assez
de troupes avec moi. Après avoir lutté contre
l'ardeur du soleil pour traverser d'affreux dé-
serts, j'appris qu'on, avait préparé des forces
à Saint-Jean-d'Acre. Je ne pouvais pas les mé-
priser; il fallait marcher. La place était défen-
due par un ingénieur français (I) : on s'en
aperçut à sa résistance, et je fus obligé de le-
ver le siége. La retraite fut pénible, et je fail-
lis d'être vaincu par les élémens.
(1799) De retour en Egypte, aucun motif ne
pouvait m'y retenir; car l'entreprise était
épuisée. Je prévoyais une prochaine capitula-
tion, et le général Kléber était bon pour la
signer. Les journaux de Tunis m'apprirent
l'état déplorable de la France, l'avilissement
du directoire et les succès de la coalition. Je
partis dans le dessein de reparaître à la tête
des armées pour ramener la victoire.
L'anarchie avait mis ce beau pays à deux
(1) Sydney-Smith était à Saint-Jean-d'Acre, et défen-
dit vaillamment la place contre Bonaparte, qui avait re-
fusé de s'intéresser à lui lorsqu'il était détenu dans la
prison du Temple.
22 N A P O L E O N
doigts de sa perte. Mon arrivée eut l'air d'un
triomphe, et je me trouvai, je ne sais com-
ment, le prévôt de la conspiration. Chacun
voulait sauver la patrie, et proposait des plans
en conséquence. Comme il n'y avait personne
à la tète des affaires capable de les mener,
on comptait sur moi; car il fallait une épée.
Moi, je ne comptais sur personne, et je fus
maître de choisir ce qui pouvait le mieux me
convenir.
J'allais me trouver le maître de la républi-
que; mais je ne voulais pas encore en être le
chef. Je me vis appelé à préparer le sort futur
de la France, et peut-être celui du monde. Je
réfléchis sur la grandeur de mon entreprise ,
et je compris que, pour réussir, il fallait faire
la guerre, la paix, assoupir les factions, fon-
der mon autorité; qu'il fallait remuer cette
grande machine qu'on nomme gouvernement,
et mettre à la tête une autorité imposante
pour remplacer le directoire. Les républicains
parlaient de nommer à cet effet deux con-
suls (I); j'en demandai trois; j'ambitionnais
(I) L'astronome Lalande dit que Bonaparte étant pre-
mier consul, il voulait être inscrit dans le dictionnaire
des athées. Heureux, il ne parlait que du destin j mais
après un revers, il invoquait la providence.
ET HENRI IV. 23
le premier rang dans cette trinité, parce que,
comme César, je ne voulais pas être appa-
reillé. Ils se défièrent de ma proposition. En-
trevoyant un élément de dictature dans le
triumvirat, ils se liguèrent contre moi, éta-
blirent leur quartier-général dans le conseil
des cinq-cents, et firent une belle défense. La
bataille de Saint-Cloud acheva cette révolu-
tion (I).
Les royalistes avaient été pris sur le temps,
et ne s'étaient pas présentés. La masse de la na-
tion , qui voyait que la révolution ne pouvait
avoir une meilleure garantie que la mienne,
avait beaucoup de confiance en moi.
HENRI.
Je trouve quelque chose de fabuleux au
sujet de votre expédition d'Egypte. Vous aviez
devant les yeux les revers qu'avaient éprouvés
Son frère Lucien, à qui il avait dit qu'il ne cesserait
d'avoir confiance à son étoile, tira sa montre, et de colère
la jeta sur le parquet, en disant à Napoléon : « Tous serez
« brisé comme cette montre, et vous serez malheureux,
« ainsi que la France et toute votre famille. »
(I) Révolution remarquable. Bonaparte fait destituer
le directoire, dissoudre le conseil des cinq-cents réuni à
Saint-Cloud, et supprimer la constitution directoriale de
l'an 3.
24 NAPOLÉON
les conquérans d'Asie, et même les Français,
dans le temps des croisades, pour parcourir
les ruines des Sésostris (I). Je vois que vous
aviez trop d'activité pour rester dans l'inac-
tion, parce que vous aviez la conscience de
vos moyens, qui étaient de nature à vous
mettre en évidence; vous ne deviez pas néan-
moins inquiéter des peuples qui ne deman-
daient que la tranquillité. J'ai été guerrier ;
cependant j'aimais les douceurs de la paix, et
je ne me battais que pour soutenir mes droits.
A la vérité, ces droits m'étaient acquis par ma
naissance, tandis que la vôtre vous aurait
laissé ignoré. En revanche, vous fûtes doué
d'un génie ambitieux, et, voulant vous illus-
trer à tout prix , la paix n'était pas sitôt con-
clue d'un côté, que vous cherchiez de l'autre
du terrain pour vous battre, afin de fixer l'at-
tention.
Il fallait réfléchir que cette guerre d'Egypte
ne pouvait être d'aucune utilité à la France ;
qu'elle vous exposerait à perdre les richesses
et l'armée que le directoire vous avait con-
(I) Sésostris ou Ramessès fut le plus illustre des anciens
rois d'Egypte, sa dynastie a subsisté jusqu'à Alexandre-
le-Grand.
ET HENRI IV. 20
fiées. En effet, la prise d'Alexandrie, de Ro-
sette , la bataille des Pyramides et la prise du
Caire, furent bientôt suivies de la destruction
de la flotte française aux batailles d'Aboukir
et des côtes d'Irlande. Vous avez, par là,
livré la mer aux Anglais, et déterminé la Porte
à déclarer la guerre à la France. Vos victoires
d'El-Arich,de Gaza, de Jaffa(I), du Mont-Tha-
bor, en Syrie, vinrent perdre leur lustre devant
Saint-Jean-d'Acre, et contribuèrent en partie à
une deuxième coalition contre la France, entre
l'Angleterre, le royaume de Naples, le Por-
tugal, la Russie, la Turquie, et les Etats-Bar-
baresques. Voilà le fruit de vos victoires dans
cette partie du monde , aussi étrangère à la
(1) Lord Wilson, colonel anglais, dit que Bonaparte
résolu de se débarrasser de 3,800 prisonniers de Jaffa ;
les fit placer sur une hauteur, et les fit écraser par des
volées de mousqueterie et de mitraille. Lorsqu'il vit de
loin à travers un télescope la fumée s'élever, il laissa
échapper un cri de joie.
Les hôpitaux étant encombrés de malades en Egypte,
Bonaparte dit au docteur Desgenettes qu'il craignait la
contagion, et qu'il n'y avait que la destruction des mala-
des qui pût arrêter le mal. Le médecin refusa d'être as-
sassin, et un pharmacien, redoutant Bonaparte, fit mêler
une forte dose d'opium dans les alimens de 58o soldats
français, qui périrent misérablement.
26 NAPOLEON
France que l'empire de la Chine. Enfin, le di-
rectoire ne craignait pas de prodiguer les su-
jets et les richesses de l'état. Le fameux
Christophe Colomb ne put jamais obtenir de
son maître deux chétifs vaisseaux pour lui
conquérir un nouveau monde, et vous, sim-
ple particulier d'une très-petite île , obtîntes
facilement d'un gouvernement 4o,ooo hom-
mes des meilleures troupes du monde, et une
flotte nombreuse, pour aller lui conquérir la
haine d'une foule de peuples, chez lesquels
il n'était ni provinces nouvelles, ni trésors à
découvrir.
Craignant avec raison une capitulation que
le temps rendait inévitable, vous avez quitté
l'Egypte pour venir tirer la France de l'anar-
chie , et profiter de ses troubles, afin de pren-
dre le premier rang. Vous fûtes servi à sou-
hait : l'affluence du peuple qui se rencontrait
sur votre passage jusqu'à Paris, et la gloire
militaire que vous sûtes inspirer à tous ceux
qui avaient peur d'être battus, vous fît com-
prendre que vous pourriez mener à votre gré
le directoire et la coalition. Vous vîtes que le
pouvoir exécutif touchait à sa fin; qu'il fallait
mettre à sa place une autorité imposante pour
sauver l'état, et, comme il n'y a de vraiment
ET HENRI IV. 27
imposant que la gloire militaire, l'opinion pu-
blique dut pencher en votre faveur. L'état
avait besoin de règles , de principes, de droits
établis. Guerrier et audacieux, comme Char-
les-Martel, vous mîtes de l'harmonie entre
tous les partis, malgré leurs rivalités (I). Par
votre esprit national vous dirigeâtes tout à
l'unité politique, et vous obtîntes la première
place en flétrissant adroitement l'opinion de
ceux qui pouvaient former de la résistance.
Vous mîtes ensuite tout à neuf dans la nature
de votre pouvoir, et, pour lui donner de la
consistance , toutes les ambitions furent bien-
tôt satisfaites.
Arrivé à ce pouvoir suprême en France,
où votre mérite et vos talens militaires vous
avaient élevé, vous auriez pu cicatriser les
plaies de la révolution,en remettant les rênes
de l'état à ses souverains légitimes , et vous
vous seriez épargné bien des maux ; mais vous
(1) Lors de l'excursion de Napoléon aux cinq-cents,
on lui conseillait de s'y présenter bien, accompagné. « Si
«je m'y présente avec des troupes, disait-il, c'est pour
« complaire à mes amis ; car, en vérité, j'ai envie d'y pa-
« raître comme fit jadis Louis XIV au parlement, en bot-
« tes, et un fouet à la main. »
28 NAPOLÉON
avez repoussé l'idée que l'on vous en donna,
parce que vous n'étiez pas d'un caractère à
accepter une seconde place, quelque avantage
qu'on vous offrît.
NAPOLÉON.
Puisque je ne voulais pas être appareillé,
j'étais loin de céder la première place. Je vou-
lais essayer si les rois sont heureux (I). Je n'a-
vais encore de force qu'en me plaçant à la tête
des intérêts que la révolution avait créés,
puisqu'en la faisant rétrograder je me trou-
vais seul sur, le terrain des Bourbons. Je trou-
vais des courtisans plus que je ne voulais, et
je n'étais nullement en peine du chemin que
(I) M. Dupuis, chef d'un nombreux pensionnat, se
trouva un jour à Marseille dans une maison où Bonaparte
encore fort jeune, se trouvait aussi. La conversation rou-
lait sur les malheurs attachés à la couronne dans les temps
de révolution. « Savez-vous pourquoi les rois sont à
« plaindre? dit tout-à-coup Bonaparte. — C'est peut-être
« vous qui nous le direz, répliqua M. Dupuis au jeune
« écolier. — Oui, monsieur, continua ce dernier, et j'ose
« vous assurer que votre pensionnat est plus difficile à con-
« duire que le premier royaume du monde. La raison en
« est que vos élèves ne vous appartiennent point, et qu'un
«roi qui veut fortement l'être, fut toujours maître de ses
« peuples. Si j'étais roi, je vous prouverais ce que j'a-
« vance. »
ET HENRI IV. 29
ferait mon autorité; mais je l'étais beaucoup
de la situation matérielle de la France. Les
Autrichiens venaient de détruire mon ouvrage
en Italie, et la France n'avait plus d'armée
pour reprendre l'offensive. Il n'y avait pas un
sou dans les caisses, et aucun moyen de les
remplir. La conscription ne s'exécutait que
sous le bon plaisir des maires. Syeyes avait
fait une constitution qui entravait tout. Comme
l'état ne subsistait que par ce qui faisait sa
faiblesse, je crus devoir demander la paix. Je
pouvais alors la demander de bonne foi : elle
était une bonne fortune pour moi. Plus tard
elle aurait été une ignominie.
William Pitt la refusa, et étendit par là
l'empire de la révolution sur toute l'Europe ( 1 ).
Jamais homme d'état ne fit une plus lourde
faute; car la France, en demandant la paix,
se reconnaissait vaincue; et vous savez que les
peuples se relèvent de tous les revers, si ce
n'est de consentir à leur opprobre.
Il fallait nécessairement faire la guerre.
Masséna se défendait dans Gênes, mais les ar-
mées de la République n'osaient plus dépas-
(1) La chute de Napoléon a détruit entièrement cet
empire.
30 NAPOLEON
ser le Rhin ni les Alpes. Mon plan était de
rentrer une seconde fois en Allemagne et en
Italie, pour dicter de nouveau la paix à l'Au-
triche; mais je n'avais ni soldats, ni canons,
ni fusils.
Je fis forger des armes, et j'appelai les con-
scrits. Je réveillai le sentiment de l'honneur
national, qui n'est jamais qu'assoupi chez les
Français. Je ramassai une armée dont la moi-
tié ne portait que des habits de paysan.
L'Europe riait de mes soldats : elle a payé chè-
rement ce moment de plaisir.
Je ne pouvais cependant entreprendre ou-
vertement la campagne avec une telle armée,
il convenait au moins d'étonner l'ennemi, et
de profiter de sa surprise. Suchet l'attirait vers
les gorges de Nice ; Masséna prolongeait de
jour en jour la défense de Gênes. Je pars, j'a-
vance vers les Alpes. Ma présence et la gran-
deur de l'entreprise raniment les soldats qui
semblent tous marcher à l'avant-garde.
(18oo) Mon armée atteignit avec des peines
incroyables la cime du Saint-Bernard. Les
échos retentissaient des cris de mes guerriers;
cela annonçait une victoire incertaine, mais
probable. Bientôt mes grenadiers jettent en
l'air leurs chapeaux garnis de plumets rouges,
ET HENRI IV. 31
en me témoignant leur satisfaction; les Alpes
sont franchies, et l'armée descend comme un
torrent (I).
Le général Lasne, qui commandait l'avant-
garde, courut prendre Ivrée, Verceil, Pavie,
et s'assura du Pô. Toute l'armée le passa sans
obstacle.
Soldats et généraux étaient tous jeunes en ce
temps. Ils avaient tous leur fortune à faire. Ils
comptaient les fatigues pour rien et les dan-
gers pour moins encore, montrant de l'insou-
ciance sur tout, si ce n'est sur la gloire, qui
ne s'obtient que sur le champ de bataille.
Au bruit de mon armée, les Autrichiens ma-
noeuvrèrent sur Alexandrie. Accumulés dans
cette place au moment où je parus devant les
murs, leurs colonnes se déployèrent en avant
de la Bormida. Je les fis attaquer, leur artille-
rie, supérieure à la mienne, ébranla les jeunes
bataillons français , qui perdaient déjà du ter-
rain ; parce que la ligne n'était conservée que
par deux bataillons de la 45e; mais j'attendais
(I) Le 14 mai 1800, 24 floréal an 8. Quelques jours au-
paravant les Autrichiens avaient été battus par Moreau à
Engen, à Moeskirch et à Biberach; ce qui donnait beau-
coup d'espoir à Napoléon.
32 NAPOLÉON
des corps qui marchaient en échelons. La di-
vision Desaix arrive et fait rallier toute 1a ligne.
Ce général forme la colonne d'attaque, enlève
le village de Marengo, où s'appuie le centre
de l'ennemi, qui, tout épouvanté, se jette
sous les remparts d'Alexandrie (I). La porte
était trop étroite pour le recevoir, et une ba-
garre affreuse s'y passa. Les Français prenaient
des masses d'artillerie et des bataillons entiers
refoulés au-delà du Tanaro. Sans communica-
tion, sans retraite, menacés sur leur derrière
par Masséna et par Suchet, n'ayant en front
qu'une armée victorieuse, les Autrichiens re-
çurent la loi. Mélas implora une capitulation
dont la pareille serait inouïe dans les fastes de
la guerre. L'Italie entière me fut rendue, et
l'armée vaincue déposa ses armes aux pieds
de mes conscrits.
Ce jour fut un des plus beaux de ma vie;
tout était changé pour la France. Les factions
semblaient se taire; la Vendée se pacifiait; les
jacobins étaient forcés de me remercier de
(I) La victoire fut incertaine pendant quelque temps
à la bataille de Marengo, gagnée sur le général Mélas. Ce
fut le général Desaix qui la décida, mais il y trouva la
mort.
ET HENRI IV. 33
ma victoire, parce qu'elle était à leur profit.
Le danger commun et l'enthousiasme public
avaient rallié momentanément tous les par-
tis, mais la sécurité les divisa.
Partout où il n'y a pas un centre de pouvoir
incontestable, il se trouve des gens qui espè-
rent de l'attirer à eux. C'est précisément ce
qu'il arriva du mien. Mon autorité n'était
qu'une magistrature temporaire, et qui n'é-
tait pas inébranlable. Les gens qui avaient de
la vanité et du talent commencèrent une cam-
pagne contre moi. Le projet de m'assassiner
n'ayant pas réussi (I), on choisit le tribunat
pour m'attaquer sous le nom de pouvoir exé-
cutif.
On refusait les impôts, on entravait la marche
du gouvernement, ainsi que le recrutement
de l'armée. Par un coup d'état, je détruisis
l'opposition, en renvoyant les tribunaux fac-
tieux. On appela cela éliminer.
(I) Le projet d'assassiner Bonaparte eut lieu le 9 octo-
bre. C'était à l'Opéra que les prévenus devaient consom-
mer leur crime. Le 24 décembre, les mêmes prévenus
attentèrent encore contre la vie du premier consul, par
le moyen d'une machine infernale qui éclata à 8 heures
du soir, dans la rue Nicaise, à l'instant où il allait à l'O-
péra.
3
34 NAPOLEON
Cet événement changea la constitution de
la France, parce qu'il me fît rompre avec la
république. Il n'y en avait plus , du moment
que la représentation nationale n'était plus
sacrée.
Je cherchai à terminer cette révolution en
lui donnant un caractère légal, afin qu'elle
pût être reconnue et légitimée par le droit
public de l'Europe; mais je savais qu'avant de
faire aucune proposition, il fallait détruire les
excès et consolider la législation.
La base de la révolution était l'égalité; je
l'ai respectée. La législation devait en régler
les principes : je fis des lois dans cet esprit.
Les excès se montraient dans l'existence des
factions; je n'en tins compte, et on n'en vit
plus. Ils se montraient dans la destruction du
culte, je l'ai rétabli; dans l'existence des émi-
grés, je les ai rappelés ; dans le désordre des
finances, je les ai restaurées; dans l'absence
d'une autorité capable de contenir la France,
je lui ai donné cette autorité en prenant moi-
même les rênes de l'état.
HENRI.
En conservant la première place, vous n'a-
viez pas d'autre parti à prendre qu'à renver-
ser la république, pour former, comme vous
ET HENRI IV. 35
avez fait, une nouvelle monarchie. Elle n'a-
vait à la vérité d'appui que dans elle-même;
mais vous avez eu le génie d'en augmenter la
force par un mouvement ascendant de tous
les individus à talens, également appelés de
toutes les classes aux fonctions publiques, afin
que toutes les ambitions y trouvassent de
quoi vivre, et comme tous les intérêts devin-
rent réciproques , ces fonctionnaires vous
furent utiles pour détruire les excès et pour
arrêter les principes dangereux de la révolu-
tion.
Cependant, en votre qualité de consul,
vous n'étiez, par la constitution, que le pre-
mier magistrat de la république, et vous ne
pouviez pas être satisfait, parce qu'il n'y avait
rien de défini dans la nature de votre pou-
voir. Il y avait incompatibilité entre vos droits
constitutionnels et l'ascendant que vous te-
niez de votre caractère et de vos actions. Cet
ordre de choses ne pouvait durer; car votre
ambition vous portait à exiger beaucoup plus
que le consulat. D'un autre côté, les peuples
vous soupçonnaient quelques intentions d'as-
pirer à la tyrannie. Cela vous était d'autant
plus facile, que vos bons succès jusqu'alors
vous assuraient le chemin qu'allait faire votre
3.
36 NAPOLEON
autorité, et vous tranquillisaient sur la situa-
tion matérielle de la France.
Tout semblait marcher à souhait; l'état se
recréait, et l'ordre s'y établissait. Les anar-
chistes se trouvaient réprimés pour la pre-
mière fois, et vous les mîtes véritablement
dans l'impossibilité de causer de nouveaux
troubles dans l'intérieur. On vit les chouans
pacifiés, la banque rétablie, et la liste des
émigrés close.
Mais il n'en était pas de même au-dehors.
Le cabinet de Londres n'avait pas approuvé
le traité conclu à El-Arich pour l'évacuation
de l'Egypte, et bientôt Kléber fut assassiné (I).
Pendant la défection de l'armée d'Egypte, la
France fut, par votre activité incroyable, plus
heureuse avec l'Autriche. Moreau pénétrait
dans la Souabe; et vous, content, comme
vous le dites fort bien, de revoir en Italie le
théâtre de vos premiers exploits, vous des-
cendîtes comme un torrent rapide la vallée
d'Aoste, pour rétablir la république Cisal-
pine, imposer silence à l'Allemagne, et indi-
quer le congrès de Lunéville.
(I) Le même jour de la bataille de Marengo, Kléber
fut assassiné en Egypte. Le général Menou lui succéda
dans le commandement de l'armée.
ET HENRI IV. 37
De retour en France, l'activité de votre
génie sut y maintenir l'ordre, malgré les ob-
stacles que l'on opposait à votre élévation.
On voit avec étonnement que peu d'hommes
ont fait autant dé choses que vous en fîtes
alors, et en si peu de temps, sans employer
un pouvoir arbitraire. La révolution avait
trop d'ennemis au-dedans et au-dehors, pour
qu'elle ne fût pas forcée d'adopter une forme
dictatoriale, comme toutes les républiques
dans les momens de danger. Les autorités à
contre-poids ne sont bonnes qu'en temps de
paix. On devait au contraire renforcer celle
qu'on venait de vous confier, et si vous aviez
cédé aux déclamations des factieux de toute
espèce, c'en était fait de l'état (1).
NAPOLEON.
(1801) Je me maintenais à la tête de la
grande faction qui aurait voulu anéantir le
(1) Quelques jours après l'élévation de Bonaparte au
consulat, le général Murât lui dit: «La république ne
« pouvait moins faire pour vous. — Ni moi non plus,
« répondit le consul, je ne pouvais rien faire de moins
« pour elle, ajoutant : il fallait peut-être que je fusse un
« des tomes d'une collection de gouvernans ! Non, la
« France en a déjà trop eu, il est temps qu'elle se ré-
« sume. »
38 NAPOLÉON
monde. Je savais que je serais en butte à tous
ceux qui avaient intérêt à la conserver ; mais
dès que j'eus vu que les factions étaient par-
tagées , comme du temps de la réformation,
je compris que plus on abrégerait la crise ,
mieux les peuples s'en trouveraient.
Je devais avoir pour moi la moitié, plus un
de l'Europe, afin que la balance penchât de
mon côté. Je ne pouvais disposer de ce poids
qu'en vertu de la loi du plus fort. Je devais
donc être le plus fort de toute nécessité. Je
n'étais pas seulement chargé de gouverner la
France, mais de lui soumettre le monde, sans
quoi le monde l'aurait anéantie. Je vis bien
que, tant qu'il y aurait parité de forces entre
le vieux et le nouveau régime , il y aurait tou-
jours guerre ouverte ou secrète. Rien n'était
à sa véritable place dans le consulat. Il y
existait une république de nom, une souve-
raineté de droit, une représentation nationale
faible, un pouvoir exécutif fort, des autorités
soumises, et une armée prépondérante. Je
sentis la faiblesse de mon consulat; il fallait
établir quelque chose de solide pour servir
de point d'appui à la révolution.
(1 802) Je fus nommé consul à vie ; mais cette
souveraineté viagère était insuffisante à elle-
ET HENRI IV. 39
même, parce qu'elle marquait une date dans
l'avenir, et que rien ne gâte plus la confiance
que la prévoyance d'un changement.
(I8O3-I8O4) On m'a reproché l'expédition
de Saint-Domingue, et je croyais avoir de
bons motifs pour la tenter. Je trouvais que
les alliés baissaient trop la France, pour qu'elle
osât rester dans l'inaction pendant la paix. Il
fallait tenir constamment mon armée en mou-
vement pour l'empêcher de s'endormir , et
pour donner de la pâture à la curiosité des
oisifs : mais l'expédition fut mal conduite en
mon absence(I). Cela revenait d'ailleurs assez
au même; puisque le ministre anglais allait
rompre la trève, et si nous avions reconquis
Saint-Domingue, nous ne l'aurions pas con-
servé.
Les républicains s'effrayaient de la hauteur
ou me portaient les circonstances , et se dé-
fiaient de l'usage que j'allais faire du pouvoir.
Ils redoutaient que je remontasse une royauté
à l'aide de mon armée. Les royalistes fomen-
(1) Les Français, sous les ordres de Rochambeau, sont
obligés de quitter le cap de l'île Saint-Dominique. Les
noirs, sous le commandement de Dessaline, étendent leurs,
conquêtes dans le pays, et massacrent les blancs.
40 NAPOLÉON
taient ce bruit, et me présentaient comme
un singe des anciens monarques. D'autres
royalistes, plus adroits, répandaient sourde-
ment le bruit que j'étais enthousiasmé du rôle
de Monk, et que je ne prenais la peine de
restaurer le pouvoir, que pour en faire hom-
mage aux Bourbons, lorsqu'il serait en état
de leur être offert. Je mejouais de toutes leurs
frivoles discussions.
Les têtes médiocres, qui ne connaissaient
pas ma force , accréditaient le parti royaliste,
et me décriaient dans le peuple et dans l'ar-
mée. Je devais donc à tout prix détromper
l'armée, la France, les royalistes et l'Europe,
afin qu'ils sussent tous à quoi s'en tenir avec
moi. Une persécution de détail contre des
propos, ne produit jamais qu'un mauvais ef-
fet, parce qu'elle n'attaque pas le mal dans sa
racine.
Il s'offrit à moi , dans ce moment décisif, un
de ces coups du hasard qui détruisent les
meilleures résolutions. La police crut décou-
vrir de petites menées royalistes dont le foyer
était au-delà du Rhin. Une tête auguste s'y
trouvait impliquée. Toutes les circonstances
de cet événement cadraient d'une manière
incroyable avec celles qui me portaient à ten-
ET HENRI IV. 41
ter un coup d'état. La perte du duc d'Enghien
décida sans retour la question qui agitait la
France, et du. consul qui l'ordonna (I). Un
homme d'esprit m'a dit que cet attentat était
plus qu'un crime; que c'était une faute. Ce-
pendant toutes les circonstances que j'en avais
prévues sont arrivées.
L'Angleterre étant trop resserrée en raison
de sa population , elle a besoin, pour vivre ,
du monopole des quatre parties du monde.
La guerre lui procure seule ce monopole,
parce qu'elle lui vaut le droit de détruire sur
mer; c'est sa sauve-garde; mais cette guerre
était devenue paresseuse, faute de terrain
pour se battre; et ne pouvant mieux faire, je
mis en avant un projet de descente en cette
île. — Je n'ai jamais eu intention de le réali-
ser, dans la crainte de le voir échouer; non
que le débarquement ne fût possible, mais la
retraite ne l'était pas. J'avais pu faire cet es-
sai en Egypte et à Saint-Domingue; à Londres,
c'était jouer trop gros jeu. Ne sachant que
(I) Le duc d'Enghien, âgé de 32 ans, fut arrêté à Et-
teinheim, amené à Vincennes, condamné par une com-
mission militaire, et exécuté dans la nuit du 20 au 21
mars.
42 NAPOLÉON
faire de mes troupes, il valait autant les tenir
sur les côtes qu'ailleurs, pour obliger l'Angle-
terre à se mettre sur un pied de défense rui-
neux. C'était autant de gagné.
En revanche; on organisa une conspiration
contre moi (I). Celle du 3 nivôse (2) m'avait
déjà appris que j'étais sur un volcan. C'est la
seule que la police n'ait pas déjouée d'avance.
Elle a réussi parce qu'elle n'avait pas de con-
fidens. Je n'en avais accusé que les Brutus du
coin, parce qu'en fait de crime, on était tou-
jours disposé à leur en faire honneur, et je fus
très-étoriné, lorsque la suite des enquêtes vint
à prouver que c'était aux royalistes que les
habitans de la rue Saint-Nicaise avaient l'o-
bligation d'avoir sauté en l'air. Mais, pour celle-
ci, j'en ai fait honneur aux émigrés, car je la
trouvais vraiment royale. On' avait mis en
avant une armée de conspirateurs, et j'en fus
(I) Moreau est arrêté; Pichegru l'est ensuite avec Geor-
ges Cadoudal et d'autres qui étaient arrives d'Angleterre
avec lui. Par suite des procédures criminelles qui ont eu
lieu à cet égard, Moreau fut conduit aux États-Unis, où
il est resté jusqu'au commencement de 1812. Gorges et
onze autres prévenus, furent condamnes à mort le 10 mai,
et Pichegru fut trouvé mort dans la prison du Temple.
(2) Voyez ci-devant, page 33.
ET HENRI IV. 43
informé dans les vingt-quatre heures, tant les
confidences allaient bon train.
Voulant cependant faire punir des hommes
qui cherchaient à renverser l'état, je fus obligé
d'attendre , pour les faire arrêter, qu'on eût
rassemblé contre eux des preuves irrécusa-
bles.
Pichegru était à la tête de cette machina-
tion. Cet homme avait de la bravoure et des
talens; il allait à la taille de Monck, de qui il
avait voulu jouer le rôle (1).
J'appris bientôt que Moreau trempait dans
cette affaire; ceci devenait plus délicat, parce
qu'il avait une popularité colossale, et il était
clair qu'on devait le gagner. Il avait trop de
réputation pour qu'il fût bon voisin avec moi,
qui ne pouvais pas être tout et lui rien; c'est
ce qui me fit chercher une manière honnête
de nous séparer. Je l'estimais parce qu'il était
(1) Bonaparte n'aimait pas Pichegru, parce qu'il avait
dit à Réal, lorsque celui-ci le pressentit, pour savoir s'il
était venu pour rétablir les Bourbons.— « Et quand cela
« serait? qu'est-ce qui est le plus honorable, de placer la
« couronne sur la tête d'un prince légitime, ou de la placer
« sur celle d'un faquin que je n'aurais pas laissé battre le
« tambour dans mon armée ? »
44 NAPOLÉON
bon militaire. S'il avait péri, on en aurait fait
un héros, et je n'en voulais faire que ce qu'il
était, c'est-à-dire un homme nul.
Les autres coupables demandaient moins
de ménagemens, et plusieurs subirent leur
jugement; mais je fus accablé de sollicitations
par toutes les femmes et les enfans de Paris,
et j'eus la faiblesse d'envoyer quelques con-
damnés dans les prisons d'état, au lieu d'en
laisser faire justice.
Mon autorité s'accrut parce qu'on l'avait
menacée. Comme il n'y avait rien de prêt pour
une contre-révolution , les projets de conspi-
ration ne m'inquiétaient pas. J'aurais été as-
sassiné, que les factieux n'en auraient pas été
plus avancés; chaque chose a son temps. Je
promis à la France de consolider l'oeuvre de
la révolution, et de fixer les limites de l'état.
Alors toutes les factions étant comprimées ,
je crus le moment favorable pour monter sur
le trône de France.
Je ne voulais pas devenir roi, parce que
c'était un titre usé , et que le mien devait être
nouveau, comme la nature de mon pouvoir.
Je n'étais pas l'héritier des Bourbons; il fallait
être beaucoup plus, ou avoir mon audace,
pour m'asseoir sur leur trône. Je pris donc le
ET HENRI IV. 45
nom d'empereur, parce qu'il était plus grand
et moins défini (1).
HENRI.
Quel que fût votre désir de faire à la ré-
volution un établissement stable pour vous
élever au pouvoir suprême, il vous était fa-
cile de voir qu'il y aurait toujours antipathie
nécessaire entre les nouveaux et les anciens
régimes, qui formaient des massés dont les
intérêts étaient précisément en sens inverse.
Tous les gouvernemens qui subsistaient en-
core en vertu de l'ancien droit public, se
voyaient exposés par les principes de la révo-
lution , et celle-ci ne pouvait avoir de garan-
tie qu'en traitant avec l'ennemi, ou en l'écra-
sant , s'il refusait de la reconnaître. Cette der-
nière lutte devait décider du renouvellement
de l'ordre social en Europe.
Puisque vous convoitiez le trôné, je crois
que vous n'aviez pas de choix dans le parti
que vous avez pris pour vous en emparer.
Vos démarches ont toujours été commandées
par les circonstances, vu que le danger était
toujours imminent. Il vous était donc facile
(1) Le 18 mai 1804, un sénatus-consulte organique
confère à Napoléon Bonaparte le titre d'empereur.
46 NAPOLEON
de prévoir que toutes les paix que vous signe-
riez ne seraient que des traités pour respirer.
Il fallait que la France, comme chef-lieu de
la révolution, se tînt en mesure de résister à
la tempête. Il fallait donc qu'il y eût unité
dans le gouvernement, pour qu'il pût être
fort; union dans la nation, pour que tous les
moyens tendissent au même but, et confiance
dans le peuple, pour qu'il consentît aux sa-
crifices nécessaires pour vous faire jouir de
vos conquêtes.
Or, tout était précaire dans le système du
consulat, parce qu'il n'y avait effectivement
rien à sa véritable place. Comme rien ne mar-
chait alors dans votre système politique, où
les mots juraient avec les choses, vous ayez
cru que l'empire soutiendrait mieux que le
consulat l'édifice de ce nouveau gouvernement
qui se décriait par le mensonge perpétuel dont
il faisait usage, et tombait dans le mépris de
tout ce qui est faux, parce que tout ce qui
est faux est faible. On ne peut d'ailleurs plus,
ruser en politique; les peuples en savent trop
long, les gazettes en disent trop. Il n'y a plus
qu'un secret pour mener le monde; ce secret,
est d'être fort; il n'y a dans la force ni erreurs
ni illusions; c'est le vrai mis à nu.
ET HENRI IV. 47
Doit-on vous féliciter de ne pas avoir cher-
ché à réaliser le projet de descente en Angle-
terre, ou bien ne l'auriez-vous pas abandonné
parce que les bateaux-plats (1) n'ont point eu
le résultat que vous en attendiez? Tous les
Anglais auraient pris les armes pour la dé-
fense de leur pays, et l'armée française aurait
été sans secours à leur merci.
Votre expédition de Saint-Domingue était
aussi hasardée que celle d'Egypte. Le massa-
cre des blancs fut le dénouement de votre
imprudence. Vous avez senti trop tard votre
faute; mais les hommes ne vous manquaient
pas encore, et, d'un autre côté, il paraît que
vous étiez bien aise de payer des marins.
Les projets de conspiration contre vous ne
pouvaient vous inquiéter; l'opinion publique
ne les favorisait pas, et la police était bien
payée pour les découvrir et vous en préve-
nir. Les fastes de l'histoire n'offrent aucun
exemple d'une politique aussi profonde et
(1) Napoléon avait un camp à Boulogne, et bordait
les côtes les plus rapprochées de l'Angleterre avec une
nombreuse armée qui menaçait cette île d'une descente
par le moyen de bateaux plats, qui n'ont pas eu un ré-
sultat satisfaisant.