Naturel et légitime

Naturel et légitime

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les marchands de nouveautés. 1803. France (1804-1814, Empire). 40 p. ; in-8.
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Ajouté le 01 janvier 1803
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Langue Français
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NATUREL
ET
LEGITIME.
VALADE , Libra rc.
SE TROUVE
Chez tous les Marchands de Nouveautés.
AN XII.
A
LETTRE
DU
SOLITAIRE DES PYRÉNÉES
A M. D.
Au sommet de nos montagnes primitives ;
à la vue d'un ciel pur qu'aucun nuage ne
peut plus dérober , un sentiment inconnu
clève l'homme au-dessus de lui-même. Ses
illusions sont dissipées, et sa pensée, libre
de toute entrave, semble avoir déposé ce qui
l'obscurcissait dans les régions moyennes
qu'il a traversées.
Seul avec lui-même, il s'abandonne aux
charmes d'une douce méditation. Le moindre
- souvenir, un seul mot, est la source de mille
réflexions. Ses idées sont nettes, et son ju-
gement calme. Il voit distinctement ce que;
( 2 )
jusque-là, il n'avait aperçu que confusé-
ment. Alors il peut saisir dans - toute leur
pureté des vérités dont une juste applica-
tion eût souvent évité bien des malheurs. -
Dans cette situation physique et morale,
deux mots, signes indicateurs de quelques-
unes de ces vérités, vinrent un jour se pré-
senter à mon esprit. Je vous adresse, Mon- *
sieur, les réflexions qu'ils y ont fait naître.
NATUREL et LÉGITIME sont ces deux
mots et tout mon texte.
Les qualités qu'ils expriment paraissent,
au premier coup-d'oeil , très - rapprochées:
examinées de plus près, on les trouve très-
disparates.
L'une appartient aux besoins de la na-
ture , l'autre à ceux de la société ; et si ces
deux sortes de besoins sont d'accord en
quelques points, il faut convenir qu'ils se
contrarient dans le plus grand nombre.
Pressé par la nécessité, s'em parer de la
propriété de son .voisin ; emporté par une-
( 3 )
A z
inclination violente, séduire sa femme ou
pa fille; près de recevoir la mort d'un rival
furieux, le prévenir et la lui' donner; se
révolter contre l'autorité qui, pour le bien
général, punit ces délits privés : tout cela
est naturel ; mais rien de tout cela n'est lé-
gitime.
Préférer l'austérité des camps et les ha-
sards des combats aux douceurs des foyers
domestiques ; admirateur reconnaissant des
bienfaits de la Divinité , sans besoin d'autre
culte, possesseur tranquille de l'héritage pater-
nel , sans procès, n'entendant ni la langue
d'Homère ni les principes de Newton, payer
des prêtres, des soldats , des ju ges et des sa-
vans : cela sans doute est légitime, cela même
est nécessaire ; mais cela n'est pas naturel.
II y a des choses qui ne sont ni natu-
relles ni légitimes, et qui ne peuvent jamais
le devenir ; celles-là sont monstrueuses :
tel est un assassinat médité de sang-froid;
telle une guerre faite par un gouvernement
ambitieux à tout ce qui ne veut pas
(4)
reconnaître ses principes et son joug, et qui
cause ses propres malheurs en bouleversant
l'univers.
Ii y en a d'autres qui ne sont ni plus natu-
relles J ni plus légitimes, si l'on remonte à leur
principe, mais auxquelles une suite d'événe-
mens , un certain concours de circonstances,
le consentement et sur-tout les besoins de
la société, ont fini par imprimer le carac-
zere de légitimité le plus respectable : telle
- est, en général, l'autorité des souverains.
Quelques-unes même de celles-ci ac-
quièrent ce caractère de légitimité dès leur
principe. Les exemples en sont rares ; mais
peut-être en citerai-je avant de finir cette
lettre.
D' autres enfin sont tout-à-la-fois naturelles
et légitimes ; mais les exemples de cette
compatibilité n'appartiennent guère à la po-
litique, il faut les chercher dans la morale
privée : telle est l'autorité paternelle.
Cette série de propositions se termine
naturellement par celle-ci : que la légitimité
IJ )
A 3
le perd par les circonstances opposees à eillef
par lesquelles elle s'acquiert.
- Tout ceci , pour être mieux senti , a
besoin de développement et d'exemples.
Nous pourrions les prendre dans l'histoire
de tous les pays ; cette fois ne les cherchons
que dans la notre. Il est nécessaire, pour
traiter à fond ce sujet, de la parcourir avec
rapidité.
Ses premiers temps sont -couverts d'une
'grande obscurité ; mais dès l'époque où
nous y apercevons quelques clartés , nous
voyons les Gaulois et les Francs gouvernés
par des chefs portant ce titre [duces], ou
celui de princes , de roitelets [regult] 7 ou
de rois.
On dira qu'il est impossible qu'il y ait
un État qui ne se soit pas d'abord gou-
verné en république : cette marche est na-
turelle ; mais il faut la supposer pour les
Gaules, où les recherches de tous nos his-
toriens n'ont pu la découvrir.
Aux lieux donc où nous voyons aujour-
( 6 )
d'hui un empire vaste et florissant sous le
gouvernement d'un seul, croyons qu'il a dû
exister d'abord des hordes de sauvages , puis
de petites républiques, puis de plus grandes.
Mais l'esprit remuant, belliqueux et jaloux,
qui a toujours été le caractère dominant dans
ces contrées , a dû armer ces républiques
les unes contre les autres ; et l'expérience
ayant bientôt démontré que les hommes
conduits par un seul avaient l'avantage dans
les combats, cette forme de gouvernement
a dû être promptement adoptée chez les
anciens Gaulois, comme chez les Francs :
elle seule convenait à des peuples qui con-
sidéraient le repos comme une maladie, et
la guerre comme leur état naturel.
- Ainsi le besoin a fondé la monarchie
dans les Gaules. Le temps, l'habitude, les
bonnes institutions et les vertus de quelques
monarques l'y ont légitimée en dépit des vices
dès autres.
Mais à l'occasion de la monarchie , il est
bien nécessaire de distinguer trois choses:
( 7 )
A4
la forme du gouvernement ou la monarchie
en elle-même , la race régnante, et le mo-
narque ? car l'une des deux dernières, ou
toutes deux ensemble peuvent perdre le
caractère de légitimité dont nous parlions tout-
à-l'heure, sans que les deux autres , ou seu-
lement la première ait perdu le sien.
Ces vérités vont trouver beaucoup d'ap-
plications dans notre histoire.
Clovis J à la tête des Francs, de cette
confédération de guerriers invincibles , com-
posée de plusieurs peuplades qui s'étaient
conservées indépendantes de la puissance ro-
maine , et que les historiens les plus dignes de
foi ne font pas monter en tout à trente mille,
quitte les bords du Rhin, et, marchant de
victoire en victoire , soumet huit ou dix
millions de Gaulois , égàlement fatigués de
la servitude où les avaient tenus les lieu-
tenans des Césars, et des incursions des
Barbares qui, sous Odoacre, avaient détruit
l'Empire. Aussi politiqtie « que guerrier, il
emploie, pour assurer le succès de ses armes,
( 8 )
les négociations et les traités , et jusqu'à
l'ombre encore imposante du nom romain,
en se faisant donner le titre de consul. Il
y met le sceau de la religion : baptisé par
Saint Remi, il reconnaît le Dieu de Clotilde,
(
fille des rois de Bourgogne, son épouse,
et aussitôt l'obéissance des Gaulois devient
Volontaire ; ils s'amalgament avec les Francs,
pour ne former à l'avenir qu'un même peuple,
sous le.nom de Français.
Les grandes qúaIirés de Chvis, et fa re-
connaissance des Gaulois, délivrés par lui
de deux fléaux également insupportables,
avaient, fait d'un étranger, d'un Sicambre,
ava i eiit f
un souverain des Gaules ; elles donnèrent
4. sa race un caractère de légi:;;.-zité que per-
sonne ne chercha à lui contesier.
, Quatrç fils de Clovis > en vertu d'un par-
tage arbitraire , eurent à gouverner chacun
une partie des états que leur père avait
gouvernés seul. Ce n'était point quatre mo-
narques pour un. état, mais quatre états et
quatre monarques différens.
(9)
Étrànge fatalité î il fallut des siècles et des
flots de sang pour consacrer cet axiome si
simple : que le bienfait de la réunion de
plusieurs petits états rivaux en un grand
plus sagement constitué, se perd par une
nouvelle division de ce grand état en petits.
Par une suite de cette erreur , les des-
cendans de Clovis perdent aux yeux de
l'historien philosophe , dès la première géné-
ration , une partie de ce caractère de légiti-
mité que Clovis s'était acquis, et que l'unité
de successeur et le droit de primogéniture
pouvaient conserver à sa race. Cependant
les premières années de sa succession furent
paisibles ; l'ombre d'un grand homme régnait
encore : mais combien les Français payèrent
cher ces momens de calme ! Pendant près
de deux siècles ce ne sont que fureurs , que
guerres intestines, que massacres ; le fer ou
le poison détruit le frère par le frère, l'oncle
par le neveu, l'époux par l'épouse. La France
est dans un état de combat perpétuel ; les
( ro )
qualités guerrières d'une foule de princes
sont un malheur de plus pour eux et pour
la nation ; et les descendans de Clovis ne
cessent d'être un fléau que lorsqu'ils les ont
tout-à-fait perdues.
Enfin, à la mort de Childeric 1. u, com-
mencent les règnes plus heureux de ces
princes fainéans renfermés dans l'enceinte
de leurs palais et inconnus de la nation en-
tière , que des maires plus habiles gouver-
naient en leur nom. Parmi ces maires ,
Pépin d'Héristal et Charles Martel son fils
acquirent par un gouvernement vigoureux
et sage l'estime de la nation française.
A la mort de Thierry, dernier des rois
fainéans, la légitimité des descendans de Clovis
était plus que perdue par le fait de leur pro-
pre nullité et des crimes de leurs pères. Mais
tel était le respect des Français pour le droit
d'hérédité, que' Charles Martel continuant à
gouverner après la mort du roi, n'osa pas
prendre ce titre, et que la nation, qui toute
( II )
..entière l'en jugeait digne, n'osa pas le lui
donner ( i )
Pepin le Bref, 2. e du i^om , héritier des
grandes qualités Ide Charles Martel son père,
et doué d'une prudence qui passa long-temps
en proverbe , en donna une preuve bien rare
en faisant juger, par la seule autorité qu'on
pût regarder alors comme compétente, une
question qu'il pouvait décider par la force
seule- de ses armes et de l'estime publique.
Ce fut au pape qu'il s'adressa : c'était,
pour ce siècle de simplicité, s'en remettre
au jugement de Dieu mêmè.
Le fils de Charles Martel replace sur lé
tr6ne un descendant de Thierry, un fantôme
de roi, Ckilderic III.
Quelques années s'écoulent qui achèvent-
de confirmer la nullité du dernier rejeton
de Clovis et la capacité de Pepin. Enfin une
députation est envoyée au pape ^Lacharie. La
question était ainsi posée 2. Convient-il àux
( i ) C'est ici que les historiens placent un interrègne ,
qui, comme on voÍt, n'en a que le nom.
f 12 ï
intérêts de la France que la puissance royale
soit réunk au titre de roi porté par l'incapable
Childeric ; ou que Jé titre de roi ùOît réuni à la
puissance royale cxèrcée par Pépin dig :e de la
soutenir ! Le pape décide en faveur de Pépin;
la naiion applaudit; l'imbécille Childeric est
déposé, rasé, et se fait moine. Peptn est
reconnu roi des Français : le mérite per-
sonnel, la reconnaissance et l'intérêt de la
France, établissent en lui ia légitimité d'une
nouvelle race.
Courage , prudence et bonheur signa-
lèrent le règne de Pépin, dont on parlerait
davantage s'il n'avait pas été suivi de celui
de Charlemagne. A sa mort quelques divi-
sions eurent lieu entre ses deux fils; mais
bientôt la mort de Carloman laissa Charle-
magne unique possesseur du trône.
Roi de France , d'Italie, de Mayorque et
de Minorque , d'Autriche , de Hongrie et de
Bavière ; Empereur d'Occident ; guerrier ,
conquérant, législateur et politique ; restau-
rateur de la marine française, dont il fit le
( 13 )
- 1
principal établissement à Boulogne ; protec-
teur des arts et des lettres ; ce grand prince
a jamais célèbre, acquit tous les genres de
gloire, et porta au plus hjnit degré la splen-
deur de la France, l'illustration de son nom
et la légitimité de sa race.
De plusieurs fils il ne lui en resta qu'un,
qu'il associa de son vivant à l'empire.
Ce fils en eut plusieurs, auxquels il donna,
aussi de son vivant, une partie de ses états.
Ces partages anticipés excitèrent leur ambi-
tion, au lieu de la satisfaire. Trois fois cea
fils-ingrats dépouillèrent leur père de l'em-
pire , et trois fois la division qui se mit entre
eux pour le partage des nouveaux états, ren-
dit à Louis le Débonnaire la force de les re-
couvrer.
Cette manie des partages, qui avait causé
tant de maux dans la descendance de
Clovis J n'en causa pas moins dans celle de
Charlemagne. Les successeurs de l'un et de
l'autre, de plus en plus démoralisés par des
divisions honteuses, dégénérèrent prompte-
( 14 )
ment. Charles le Chauve, Louis le Mègm >
Charles le Grqs déposé solennellement de la
dignité impériale , Charles le Simple dont la
faiblesse laissa l'Empire d'accident sortir
entièrement ie la maison de France, Louis
lè Fainéant, sont moins présens à la mémoire
par les faits de leurs règnes que par la bizar-
rerie de leurs surnoms.
Ainsi les descendans de Charlemagne per-
dirent, dans une progression plus rapide en-
core que ceux de Clovis, l'amour et l'estime
de la nation, et le caractère de légitimité que
ces héros leur avaient imprimé.
L'établissement du système féodal acheva
d'énerver le pouvoir des descendans de Char-
lemagne. Les ducs ou gouverneurs de pro-
vince, les comtes ou gouverneurs de ville,
les officiers inférieurs, profitant de l'affaiblis-
sement de l'autorité royale, rendirent héré-
ditaires , à titre de fief, dans leurs maisons ,
une dignité et un pouvoir qu'auparavant ils
ne possédaient qu'à vie. Usurpant à-la-fois
les droits fonciers, le commandement miii-
( 15 )
taire et le droit de justice, ils s'érigèrent en
seigneurs propriétaires et en souverains par-
ticuliers des lieux dont ils ne devaient être
que les magistrats militaires ou civils. - La
noblesse fut attachée à la possession des fiefs.
Les premiers inféodataires étaient grands
vassaux de la couronne ; ceux-ci se créèrent
à leur tour des vassaux nobles en sous-inféo-
dant à de petits seigneurs de petits fiefs parti-
culiers. Il s'établit ainsi plusieurs ordres de
seigneurs et plusieurs ordres de vassaux.
Malheur au dernier ordre de ceux-ci, que
rien ne dédommageait de la servitude , et
qui la portait toute entière !
Le vassal rendait foi et hommage à son
suzerain en fléchissanfle genou devant lui. Il
portait ses couleurs ; de là l'origine des livrées.
Ce système avilissant, qui faisait de l'homme
une propriété de l'homme, présentait un ren-
versement de principes dont les conséquences
se sont étendues jusqu'à nous. Les premiers
rois français eurent une plus noble et plus
juste idée 4e ce qu'ils devaient au peuple qu'ils