//img.uscri.be/pth/82c175057eb440b73683be884478d30ed07c97b7
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 0,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne + Téléchargement

Format(s) : PDF

sans DRM

Notice biographique sur Mademoiselle Victoire de Firmy / par E. B.

De
109 pages
Hébrail, Durand et Cie (Toulouse). 1868. Firmy, V. de. In-8°.
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Voir plus Voir moins

NOTICE BIOGRAPHIQUE
Sllt M 0 K M O 1 S K I, I. !•:
VICTOIRE DE FI RM Y
Par E. B.
TOULOUSE
IIKBRAIL, DI'RAND KT C\ LIBRAIRES-ÉDITEURS
a
ô, KIK lit; LA l'OMMK, 5
1868
NOTICE BIOGRAPHIQUE
Mi; >1A 1 >K>1 < HsKLLK
VICTOIRE DE FIRMY
NOTICE BIOGRAPHIQUE
SUR MADEMOISELLE
VICTOIRE DE FIRMY
Par E. B.
TOULOUSE
IlÉBRAIL, DURAND ET Ce, LIBRAlRES-ÉDITEURS
5, RUE DE LA POMME, 5
1868
AVANT-PROPOS
La vie des saints est l'Evangile en action. Les
grands exemples de vertu que ces élus de Dieu ont
donnés au monde sont le commentaire le plus clair
et le plus frappant des préceptes du divin Maître ;
ils provoquent, d'ailleurs, dans les âmes un saint
enthousiasme et une salutaire émulation. Aussi
ne croyons-nous pas qu'il existe une lecture plus
profitable pour notre avancement spirituel.
Il y a toutefois des chrétiens, lâches ou timides,
qui sont comme effrayés à la vue d'une si grande
perfection. Ils regardent les saints comme des
êtres d'une nature exceptionnelle, créés tout exprès
pour servir de type ; et, pensant qu'il est impossi-
ble au commun des hommes d'arriver à ce degré
éminent de vertu, ils ne font aucun effort pour
6
l'atteindre. Il est donc utile de raconter aussi la
vie de ces catholiques qui ont marché dans la voie
de la sanctification, sans que Dieu ait jugé oppor-
tun de les honorer du don des miracles, sans que
l'Eglise ait songé à les recommander à la vénéra-
tion des fidèles en les plaçant sur les autels. Les
exemples de la vie commune en imposent moins à
notre faiblesse et ne lui laissent aucune excuse.
Ces âmes pieuses sont comme des intermédiaires
qui nous encouragent à imiter les saints, comme
les saints nous excitent à imiter Jésus-Christ.
Telles sont les considérations qui nous ont en-
gagé à perpétuer, par cette courte notice, le souve-
nir d'une personne qui fut, pendant sa vie, un mo-
dèle de charité, de piété, de mortification et de
patience. Puissions - nous atteindre le but que
nous nous sommes proposé! Puissions-nous inspi-
rer à ceux qui liront ces pages le désir de marcher
sur les traces de celle dont nous racontons les
vertus !
NOTICE BIOGRAPHIQUE
su: MADEMOISELLE
VICTOIRE DE FIRMY
i
SA NAISSANCE ET SES PREMIÈRES ANNÉES
M. le baron de Balzac de Firmy ayant été obligé de
quitter la France au temps de la Terreur, épousa, pen-
dant les jours de l'émigration, Mlle Anne-Mary Dulton,
jeune anglaise, pleine de distinction et douée des plus
rares qualités de l'esprit et du cœur, mais qui avait,
eu le malheur d'être élevée dans l'anglicanisme. Cette
union contraria vivement les parents du baron, et
quand, à son retour en France, il présenta à sa famille
la compagne qu'il s'était donnée dans l'exil, celle-c
ne reçut pas un accueil aussi cordial qu'elle l'avait
espéré. On assure même qu'il lui fut proposé, plus
brusquement peut-être qu'il ne convenait, d'abjurer
les erreurs dont elle avait été nourrie près du foyer
paternel, et d'embrasser la religion que professait la
famille dans laquelle elle était admise.
8
La situation qu'on faisait à la jeune femme était dif-
ficile. La fierté d'un refus pouvait amener une rupture
définitive entre elle et les parents de son mari. Un
prompt acquiescement eût été le signe d'un caractère
faible et eût laissé planer des doutes sur la sincérité
de sa conversion. Son sang-froid et son bon sens la
tirèrent de ce mauvais pas. « Je connais ma religion,
« répondit-elle fort sagement, et je ne connais pas
« encore celle dans laquelle vous me proposez d'en-
« trer. Ce n'est point par fanatisme ou entêtement
« que je refuse d'adhérer tout d'abord à vos désirs,
« mais je comprends toute la gravité de la démarche
« que vous me demandez, et je ne puis en faire un
« acte de complaisance. Faites-moi instruire, donnez-
« moi des livres catholiques où je puisse étudier votre
« religion, et quand je la connaîtrai, je pourrai me
« décider raisonnablement. »
*Mme de Firmy avait un cœur pur, un esprit droit
et un désir sincère de connaître la vérité. Avec de
telles dispositions, il était impossible qu'elle demeurât
longtemps attachée aux fausses doctrines du protes-
tantisme. Elle se mit en effet à l'étude avec une ardeur
soutenue ; elle aborda franchement toutes les difficul-
tés, scruta toutes les questions controversées, et, dès
que la vérité eut brillé à ses yeux, que la grce eut
parlé à son cœur, elle ne chercha aucun subterfe"
n'opposa aucune résistance à l'un pulsion d'n ijaut, et
demanda elle-même avec empressement à être reçue
au sein de la véritable Eglise.
Le jour de son abjuration fut doublement heureux -
9
pour elle, non-seulement elle entrait dans la grande
famille catholique, mais elle entrait aussi en réalité
ce jour-là dans la famille de son mari, et, en s'unis-
sant à Dieu, elle complétait son union avec cet époux
dont elle partageait désormais toutes les pensées et
toutes les espérances, de telle sorte qu'elle éprouva
en ce jour toutes les douces et saintes émotions que
peut donner la Religion et toutes celles qu'on peut
.goûter au sein du foyer domestique. Du reste, une
fois en possession de la vérité et admise à la source
des grâces divines, elle ne s'arrêta plus dans la voie
de la perfection chrétienne et ne tarda pas à devenir
un -vrai modèle de piété sérieuse. -
Les deux époux avaient eu deux filles avant leur
arrivée en France. La troisième vint au monde en
1806, au château de Saint-Christophe, dans le dépar-
tement de l'Aveyron. Elle fut baptisée à l'église de
de cette petite paroisse, et reçut le nom de Victoire
ou Victorine : son parain était M. Jacques de Firmy,
prieur de la Garrigue et docteur en Sorbonne. C'est
de celle-là que nous allons écrire la sainte vie.
Nos. lecteurs ne doivent pas s'attendre à des récits
dramatiques, à des faits extraordinaires. Tout est
simple, calme, nous pourrions même dire commun,
dans l'existence de Mlle de Firmy. Suivre les progrès
de cette âme d'élite dans la voie des vertus chrétien-
nes, étudier sa vie intérieure, la montrer luttant sans
cesse contre l'ennemi de son salut et contre elle-
même, s'élevant d'âge en âge et, pour ainsi dire,
d'heure en heure vers celui qui fut l'unique objet
10
de son amour, telle sera notre tâche, tâche toujours
difficile, mais qui le devient beaucoup plus quand il
s'agit d'une personne qui s'appliqua constamment à
cacher ses vertus.
L'éducation de Mlle Victorine fut ce qu'elle devait
être dans une famille si chrétienne, et avec une mère
prudente et ferme comme l'était Mme de Firmy.
L'amour de Dieu et des pauvres fut le sentiment que
cette femme admirable s'efforça de développer dans
ses enfants par ses paroles, par son exemple et par
tous les moyens que la sagesse d'une mère peut met-
tre en œuvre dans l'éducation de sa famille. Elle y
parvint sj bien que la plus grande punition qu'elle
pût infliger à l'enfant qui l'avait méritée, c'était de le
priver du bonheur de distribuer aux pauvres du vil-
lage les aumônes que Mme la baronne répandait avec
abondance et qu'elle avait coutume de faire passer
par les mains de ses enfants. Ce double amour de Dieu
et des pauvres se développa rapidement dans le cœur
de Mlle Victorine, et ce fut ce qui la sauva. Il n'est
pas en effet de sentiment qui soit plus favorable au
développement de toutes nos facultés morales. Le
propre des passions est d'aveugler l'intelligence, d'éga-
rer le cœur et de briser toutes les forces de l'âme,
après les avoir un instant surexcitées. L'amour de
Dieu, au contraire, répand dans l'intelligence une
vive clarté, dissipe toutes les illusions et donne à
l'âme une énergie calme et soutenue qui grandit tou-
jours et qui nous permet de dompter tous nos ins-
tincts.
n
Ce n'est pas sans intention que nous avons dit
que ce sentiment sauva Mlle de Firmy. Nous avons
tous en venant au monde deux ennemis irréconcilia-
bles : le démon et nous-même. Nous portons tous
en effet en arrivant sur cette terre le germe de quel-
que passion capable de nous entraîner aux plus déplo-
rables excès, si nous ne la combattons pas avec force,
et que le démon sait exciter et dévolopper par ses
artificieuses suggestions. Mlle Victorine se sentit dévo-
rée dès ses plus jeunes années de l'ambition de deve-
nir une femme extraordinaire. Elle avoua plus tard à
une de ses amies qu'il lui était arrivé, dès son enfance,
de pleurer de ce que, n'étant pas un homme, il lui
serait peut-être impossible d'acquérir de la célébrité.
Une vie commune et obscure était à ses yeux la pire
des conditions. Ce penchant se manifesta par la pas-
sion de l'étude et par l'orgueilleux mépris des vanités
frivoles. Dédaignant les jeux qui font la joie de l'en-
fance, quand l'heure de la récréation était venue, elle
se retirait dans un coin pour se livrer à la lecture, et
souvent elle- étonna ses parents par une instruction
qu'on ne lui soupçonnait pas. Elle ne dédaignait pas
moins les frivolités de la toilette, qui ont tant d'attrait
pour_les enfants de son sexe. Quand sa mère faisait
quelque achat pour ses filles, Mlle Victorine montrait
une rare indifférence, et si sa mère la consultait sur
le choix de l'étoffe, elle ne voulait pas même arrêter un
instant ses regards sur celles qu'on lui présentait.
« Que me fait cette étoffe ou une autre, répondait-
« elle avec une sorte de dédain ! C'est pour me cou-
12
w vrir, j'imagine, et non pour me parer que vous
« achetez cet objet. Que m'importe alors la couleur ou
« la qualité de l'étoffe? » Elle cherchait aussi à forti-
fier son âme contre les terreurs de l'enfance. Pour
-cela, elle sollicita et obtint la faveur de coucher seule
-dans une chambre du château. Son jeune courage y
fut mis à une rude épreuve. Dès la première nuit,
elle entendit à ses oreilles le tintement souvent ré-
pété d'une sonnette, quand, tout le monde étant
couché, elle savait très bien que personne ne pou-
vait l'agiter. Le lendemain, les jours suivants, durant
deux années entières, ce bruit se renouvela, sans
qu'elle demandât à quitter cette chambre, sans qu'elle
fît part à personne de ce qui se passait. Un jour
enfin elle en découvrir la cause : elle vit un rat qui
allait et venait sur le fil de fer attaché à la sonnette.
C'est alors seulement qu'elle conta son aventure. Il
y avait sans doute dans cette conduite quelque chose
qui annonçait un esprit solide et sérieux; mais il y
avait aussi un principe d'amour-propre qui, pour
n'avoir pas le caractère qu'il revêt dans les jeunes filles
de son âge, n'en était pas moins dangereux. Mlle Vic-
torine connaissait, en effet, sa supériorité sur ses com-
pagnes, et cette connaissance pouvait devenir la source
d'un grand aveuglement, si elle ne s'était appliquée
de bonne heure à réprimer les mouvements de vanité'
qui s'élevaient dans son âme.
Lorsque Mlle de Firmy fut arrivée à l'âge où les
leçons maternelles devinrent insuffisantes, elle fut pla-
cée d'abord dans une pension de Rodez dirigée par
13
une ancienne chanoinesse, et fut confiée plus tard aux
soins des dames Berrier, dont la maison jouissait à
Toulouse d'une réputation justement acquise. Nous
avons peu de détails sur le temps que Mlle de Firmy
passa dans ces deux maisons. Nous savons seulement
qu'elle y reçut une éducation parfaitement conforme
aux vues de ses parents et qu'elle s'y distingua par
son assiduité au travail et par ses succès.
Nous ne savons rien non plus, et nous le regrettons
vivement, de sa première communion. Nous pouvons
cependant augurer, de la connaissance que nous avons
de son caractère, qu'elle s'y prépara sérieusement et
qu'elle accomplit cet acte important avec toutes les
dispositions qu'il requiert. Il paraît tout aussi certain
qu'en cette circonstance solennelle la jeune commu-
niante commença contre elle-même cette lutte ardente
qui ne cessa qu'avec la vie. Toutefois, la nature était
encore trop puissante pour que ces désirs de vaine
gloire qui la tourmentaient pussent être sitôt anéantis.
Il fallait d'autres épreuves, d'autres combats pour
conquérir cette humilité, cet amour de l'abaissement
qui la distingua dans les dernières années de sa car-
rière.
Nous en avons la preuve dans un fait qui se passa
peu d'années après sa première communion. Comme
elle était encore en pension chez Mme Berrier, et que
sa mère avait été obligée de se rendre en Angleterre,
- Mlle Victorine fut atteinte d'un rhumatisme général qui
la privait de tout mouvement et lui causait d'insup-
portables douleurs. Son confesseur étant venu la voir,
14
l'engagea à demander à Dieu la "patience nécessaire
pour supporter une épreuve si pénible. « Je n'ai pas
« besoin de la demander, répondit-elle ; jamais la
« douleur ne m'arrachera une plainte. » On eut de
la peine à la convaincre qu'elle avait montré, en s'ex-
primant ainsi, une présomption condamnable; mais
,dès qu'elle eut compris sa faute, elle en demanda par-
don à Dieu et résolut de l'expier de la façon la plus
sévère.
L'expiation qu'elle méditait était encore une faute,
ou tout au moins une grande imprudence, que la
sagesse de son père lui épargna fort heureusement.
A un âge où elle ne pouvait discerner sa vocation, elle
avait résolu, sans demander l'avis de son directeur,
de quitter furtivement la maison paternelle et d'aller
s'ensevelir, à l'insu de tous, dans le cloître le plus
austère. Dieu ne permit pas qu'un projet si extra-
vagant pût s'accomplir, et Mlle de Firmy, résignée,
reprit paisiblement, sous les yeux de sa famille, l'am-
vre difficile de sa sanctification.
II
QUALITÉS DE SON COEUR
Il ne paraît pas que Mlle de Firmy soit rentrée
en pension après l'incident dont nous venons de par-
ler. Nous ne la trouverons désormais qu'au milieu
45
de sa famille dont elle partage les joies et les chagrins,
s'appliquant à se corriger de ses défauts, profitant
de toutes les circonstances pour acquérir toutes les
vertus qui lui manquaient, marchant constamment
dans les voies de l'humilité, de la mortification et de
l'amour de Dieu ; utilisant, pour son avancement, la
solitude dont elle jouissait à la campagne, quand elle
habitait le château de Saint-Christophe ou de Firmy,
et les ressources que lui offrait la ville, quand elle
suivait ses parents à Toulouse.
A toutes les qualités dont la nature l'avait douée,
elle joignait un cœur tendre, affectueux, capable de
tous les dévouements. Ce cœur trouvait un aliment
dans l'intérieur de la famille. Il est inutile de dire quelle
affection mêlée de respect elle éprouvait pour sa
mère et pour son père ; mais on peut difficilement
se figurer sa tendresse pour ses sœurs et pour ses
frères, surtout pour ceux qui étaient au-dessous de
son âge. Son cœur lui inspirait les moyens les plus
ingénieux pour les amuser et les instruire en même
temps. Elle leur enseignait l'histoire sainte, et, afin
que la leçon se gravât plus profondément dans leur
esprit, sans le fatiguer, elle joignait les images à la
parole. Ainsi, pour leur raconter le passage de la mer
Rouge, elle avait découpé dans des cartes de petits
bons hommes qu'elle faisait tenir debout. Les uns
représentaient les Israélites et les autres les Égyptiens.
La table était la mer Rouge. Les premiers passaient
ians encombre ; un souffle faisait tomber les seconds.
bette petite représentation intéressait et amusait ces
46
enfants, qui n'oubliaient plus la destruction de l'armdH
de Pharaon. Il est probable que Mlle de Firmy prewlllllll
sa bonne part de cette innocente récréation ; aatL~M
elle détestait les frivolités du monde, si elle aimait les
choses sérieuses, son âme candide et pure se âààm
à ces jeux enfantins. Ce fait ne doit pas nous âq«
ner. Les personnes d'un esprit ferme, sérieux, en"
mies de toute vanité, se récréent plus franchement,
plus joyeusement que celles qui vivent en quelque
sorte pour la parade et qui ne sont préoccupées que de
l'effet qu'elles doivent produire. Nous savons d'ailleurs ]
que Mlle Victorine se livrait volontiers aux exer i
du corps, qu'elle était habile à monter à cheval QL-
maniait le fusil avec la dextérité d'un chasseur. j
Si elle aimait toutes ses sœurs, tous ses frères sa
exception, elle s'attachait plus fortement à ceux q~~
souffraient. Elle avait une prédilection particulière j
pour sa petite sœur Joséphine. Cette pauvre enfant, J
peu favorisée des dons de la nature, était en m~
des douleurs continuelles ; sa sœur l'entourait de I
soins, de sollicitude et d'amour ; elle avait même po J
elle une sorte de vénération. Cest que dans un tû~ � M
chétif et débile, Joséphine cachait une âme forte ; c'e
que cette enfant de dix ans joignait aux doux cbarm,
de l'innocence tout l'éclat des plus énergiques ve J
Quelques personnes la voyant garder dans les �*�
nions un silence absolu et ne répondre, en quel
sorte, que par des monosyllabes aux questions <~jt~
lui adressait, crurent qu'elle était dépourvue d'i
ligence. Elles furent bien surprises quand elles a~
47
2
prirent la cause de ce silence obstiné. Un jour, elle
avait dans la conversation offensé quelqu'un involon-
tairement ; le chagrin qu'elle en ressentit lui fit prendre
l'héroïque résolution de ne plus ouvrir la bouche que
par nécessité, et elle y resta fidèle jusqu'à sa mort.
Elle éprouvait souvent des maux de tête intolérables :
quand elle ne pouvait plus supporter la douleur, elle
se rendait à l'église placée à quelques pas du château.
Là, elle priait, pleurait peut-être devant le bon Dieu,
mais elle revenait avec un visage serein, et surtout
elle ne faisait jamais entendre aucune plainte. L'at-
tachement de Mlle Victorine pour cette enfant n'a donc
rien qui puisse nous surprendre. Du reste, cet attache-
ment était tel, qu'elle se montrait plus reconnaissante
des attentions qu'on avait pour sa petite sœur que
de celles dont elle était elle-même l'objet, et rien ne
lui était plus agréable qqe les caresses et les défé-
rences accordées à sa pauvre Joséphine. Une de ses
amies, dont nous aurons bientôt occasion de parler,
offrit un jour à Mlle Victorine un voile brodé de ses
mains. Ce don de l'amitié devait lui paraître d'autant
plus précieux que c'était un des premiers qu'on portât
en ce genre. Elle l'accepta avec plaisir ; mais tout
aussitôt elle demanda à son amie la permission de
le donner à sa sœur Joséphine.
Dieu ravit bientôt à Mlle de Firmy cet objet de ses
plus chères affections. En 1823, le mal dont Mlle José-
phine souffrait depuis ses premières années s'aggrava
considérablement et l'on vit approcher le jour de la
crise fatale. Voici dans quelles dispositions une lettre
18
de Mlle Victorine nous représente cette pieuse en-
fant : « La divine Providence veut sans doute fécom-
« penser les vertus de Joséphine en la faisant par-
« ticiper au calice de Jésus-Christ et en l'éprouva
« de plus en plus au creuset de la maladie. Fidèle
« aux desseins de Dieu sur elle, cette pauvre petite
« a montré, pendant le cours d'une maladie longue
« et douloureuse, la résignation la plus parfaite. Oh!
« me disait-elle, que je voudJrais pouvoir aller au cieL
« jouir de la vue de Dieu ! Il m'en coûterait moins
« qu'à une autre de mourir jeune, car je n'aime lIIiII
« le monde et la vie n'a guère d'agrément pour rmi. »
C'est bien de cette enfant qu'on peut dire en toute
vérité qu'elle était mûre pour le ciel. Dieu l'exauça
peu de temps après et la délivra de ses souffrances
passagères pour la faire jouir du bonheur de l'éternité.
Cette mort déchira le cœur de Mlle Victorine, mais
lui offrit une nouvelle occasion de s'élever vers Dieu.
« Voilà donc, disait-elle dans une de ses lettres, comme
« tout s'évanouit, comme tout passe, excepté vous,
« Etre immuable, Dieu éternel ! Et cependant, ô folifti
« déplorable ! ô étrange aveuglement ! les hommes
« vous quittent, vous méconnaissent, vous oublient
« entièrement pour des biens créés, pour des objels
« périssables qui ne peuvent les satisfaire même un
« jour. »
Mlle de Firmy avait éprouvé quelque temps aupara-
vant d'autres déchirements. Son petit frère avait quitté
la maison paternelle pour aller dans un établissement
d'instruction publique. La douleur dé la séparation
1*9
n'était pas la plus grande peine qu'éprouvât cette ex-
cellente sœur. Elle était pleine de crainte pour l'avenir
de cet enfant. « Elle appréhendait, disait-elle, de lui
& voir perdre cette candeur, cette innocence, cette in-
« génuité qui ne couraient aucun danger dans la mai-
« son paternelle, mais qu'il est si difficile de conserver
« intactes dans des établissements où souvent tout est
« piège pour la vertu. Puisse la Providence le pré-
« server de ce malheur sans contredit le plus re-
« doutable 1 » Le lecteur ne doit pas oublier que la
jeune personne qui s'exprimait ainsi avait à peine
atteint sa dix-septième année.
L'enfance n'avait pas seule le don de gagner son
cœur et lui inspirer du dévouement. Son vieux grand-
.oncle, docteur en Sorbonne, qui avait été son par-
rain, était devenu aveugle et s'était retiré au château
de Saint-Christophe, où il édifiait la famille par ses
mâles vertus. Mlle Victorine.allait complaisamment lui
faire la lecture de quelque livre de piété et elle la
prolongeait autant de temps que le désirait M. l'abbé
de Firmy ; et, comme ce pieux vieillard, pour mieux
retenir les pensées retracées dans le livre, priait
sa petite nièce de lire deux fois le même chapitre,
celle-ci se prêtait de bonne grâce à ce désir, et non-
aenlement elle ne montra jamais la moindre impa-
tience, mais ne donna pas même à entendre qu'elle
préférât une autre occupation à celle-là.
Douée d'un tel cœur, elle devait avoir des amies:
elle en eut en effet un assez grand nombre dans le
cours de sa vie: mais elle sut choisir et l'on peut,
-
20
dire que son tact délicat ne la trompa jamais. Elle sut
d'ailleurs faire servir ces amitiés à sa propre sancti-
fication et à celle des autres. Ces affections vraies,
sincères, profondes, remontaient à Dieu, comme à lenr
unique but, et se confondaient dans son cœur avec
cet amour qu'elle éprouvait pour le souverain Maître,
et qu'elle sentit grandir de jour en jour par une
application persévérante à tout rapporter à lui, jus-
qu'à ce qu'il remplit son âme tout entière et l'abaoiha__
complètement. Elle sut même faire parfois le sacrifice
de ses plus douces liaisons et du bonheur qu'elle y
- trouvait, quand elle craignait qu'elles ne dérobassent
une part des sentiments qu'elle devait à son Dieu.
En 1822 ou 1823, une circonstance la mit en rela-
tion avec Mme de L**, pieuse veuve, qui se recom-
mandait par ses belles qualités autant que par ses
malheurs. Elle joignait à un esprit pénétrant et sé-
rieux, à un cœur sensible, à une éducation parfaite,
une piété solide et éclairée. Elle eut bientôt gagné
l'affection de Mlle de Firmy. Ces deux cœurs se com-
prirent, et malgré la différence des âges, ils s'atta-
chèrent vivement l'un à l'autre. Mme de L** l'appelait
ma fille, et celle-ci éprouvait pour elle un attache-
chement tout filial ; elle lui donna plusieurs fois des
preuves d'un vrai dévouement. Les deux amiesaimaient
à se trouver ensemble, et insensiblement elles en vin-
rent à ne plus pouvoir presque plus se séparer ; elles
passaient presque toutes leurs journées en des entre-
tiens aussi aimables qu'édifiants. Mlle de Firmy, de-
venue plus timorée à mesure que ses vertus s'éten-
21
daient et se fortifiaient, fut en quelque sorte effrayée du
plaisir qu'elle éprouvait à se trouver avec son amie.
Elle craignit que Dieu ne fût offensé de cette affec-
tion trop forte accordée à une créature mortelle, et,
pour rompre le charme qui l'attachait, elle se fit une
règle de ne voir plus Mme de L** que deux fois par
semaine, évitant même de se trouver en tête à tête
avec elle.
Quelques années après, elle se crut obligée de faire
un autre sacrifice du même genre. Une de ses jeunes
parentes, personne distinguée sous tous les rapports
et d'une amabilité rare, lui avait inspiré de vifs sen-
timents d'amitié; en consultant son cœur, Mlle de
Firmy crut reconnaître que cette affection n'avait pas
sa source dans le cœur même de Dieu, et jugeant que
ee qui ne contribuait pas à l'élever vers l'amour du
souverain bien devait la faire pencher peu à peu vers
la terre, elle résolut de s'arracher le plus tôt pos-
sible au charme qu'exerçaient sur elle les brillantes
qualités de son aimable parente. Elle se fit d'abord
une loi de ne lui jamais manifester la vivacité de ses
sentiments pour elle ; puis, croyant que cette pré-
caution était insuffisante pour se garantir contre cette
sympathie naturelle et qu'elle jugeait trop humaine,
elle résolut de ne plus la voir, au risque de paraître
sauvage et bizarre, et elle se tint parole.
Il n'en fut pas de même de toutes celles avec qui
- elle noua d'intimes et saintes relations. Il y en eut
plusieurs qu'elle aima avec abandon et sans scru-
pule, parce que l'affection qu'elle éprouvait pour elles
22
se confondait avec son amour pour le divin Maître,
La première de ces amies intimes : la première en
date, la première aussi par la profondeur des senti-
ments qu'elle lui inspira, fut Mlle D*** de M*** dont la
famille habitait Rodez. Elles se connurent peu de
temps après que Mlle de Firmy fut revenue dans sa
famille, c'est-à-dire quand elle entrait à peine dans
l'adolescence. Voici ce que cette amie a écrit au sUL
de leur première entrevue : « Je ne sais pourquoi je
« craignais un peu les demoiselles de Firmy à mon
« retour de pension. Il fallut que celles de mes sœurs
« qui les connaissaient déjà, et surtout ma bonne mère,
« qui voyait le bien qui allait en résulter pour moi,
« me pressassent vivement de leur faire la première
« visite ; mais si je me fis un peu prier la première
« fois, combien furent vives mes instances pour rt^
« tourner souvent auprès de celle qui était devenue
« mon amie. Parfois cette permission désirée m'était
« accordée facilement ; d'autres fois, au contraire, il
« fallait la solliciter ; mais comme avec le bon Dieu
« et avec de bons parents qui le représentent sur Ig
« terre, on vient à bout de ce qu'on veut, je réussis-
« sais à avoir de très fréquentes relations avec la
« jeune Victorine. »
Elles s'unirent donc, dès la première entrevue,
d'une amitié que la mort seule a pu rompre, s'il est
permis de dire que la mort rompe les liens sacrés
qui unissçnt sur la terre les âmes pieuses. Elles étaient
du même âge ; mais leurs caractères étaient presque
opposés en tout. Ce qui les lia l'une à l'autre, ce fut
23
un goût commun pour tout ce qui est pur, noble,
vraiment saint. Les deux amies n'eurent dès le pre-
mier jour plus de secrets l'une pour l'autre, chacune
ouvrait son cœur à l'autre avec une franchise, une
simplicité incomparables, et elles retirèrent un grand
profit pour leur sanctification de ces communications
intimes : Mlle deFirmy, plus ardente, plus forte et plus
emportée par son imagination, devançait souvent son
amie, puis l'excitait et l'entraînait avec elle dans la
voie de la piété ; M"e de M***, plus calme et par cela
même plus clairvoyante, arrêtait les élans parfois exa-
gérés de son amie, la tranquillisait dans ses inquiétudes
et la soutenait daus ses découragements, et toutes
deux avançaient ainsi d'un pas égal et sans jamais re-
culèr vers cette perfection chrétienne où nous devons
tendre tous. Et, chose étonnante, pendant le cours
d'une amitié qui a duré plus de quarante ans, Mlle de
Firmy n'a jamais éprouvé par rapport à Mlle de M***
de ces scrupules qui lui firent rompre ses relations
avec Mme de L** et avec sa parente, tant étaient purs,,
tant étaient saints les liens qui unissaient ces chastes
cœurs.
Dans une lettre où elle lui racontait les combats
qu'elle asait eu à livrer contre son cœur pour triom-
pher de lffection qui l'entraînait vers sa parente,
elle lui disait : « Je te remercie et je te charge de
« remercier *** - de l'assistance que vous m'avez don-
a née par vos prières. Il est probable que c'est à ces
<f prières que je dois la paix dont je jouis maintenant.
4 Chère D***, c'est un nouveau témoignage de ton ami-
24
« tié que je n'oublierai pas. Oh ! j'aime sans scrupule
« des amies comme toi, comme C***, des amies qui
« me portent à Dieu. Mais, avec le secours de sa grâce,
« je ne veux laisser préoccuper mon cœur d'aucune
« affection étrangère à ce grand Dieu, d'aucune ami-
« lié purement humaine. »
Le château de Firmy était assez éloigné de Rodez,
puis Mlle Victorine passait une grande partie de l'an-
née à Toulouse avec ses parents; mais les deux amies
se visitaient le plus souvent qu'elles le pouvaient, et
quand elles étaient séparées, elles entretenaient une
correspondance active où s'épanchaient leurs nobles
cœurs. C'est par cette correspondance, dont on a bien
voulu nous communiquer une partie, qu'il nous a été
permis de connaître l'esprit et le cœur de celle dont
nous écrivons la vie.
Après Dieu, après ses parents, après ses amies, ceux
que Mlle de Firmy aima le plus, furent les pauvres,
les infirmes, tous ceux qui souffraient. Fort jeune en-
core, pendant qu'elle était au château de Saint-Chris-
tophe avec son amie, une femme de chambre s'étant
plainte d'un grand mal de dents, Mlle de Firmy réso-
lut de passer la nuit auprès d'elle. « Ce n'est pas
« nécessaire, lui dit son amie, car vous savez que ce
« mal n'offre pas de danger. — C'est vrai, répliqua
« Mlle Victorine : mais Jeanne ne pourra pas dormir:
Il je veux lui tenir compagnie. »
Quand elle allait passer quelques jours à Rodez, elle
ne manquait pas de visiter les pauvres de son amie,
joignant à ses libéralités des paroles d'encouragement
25
tel d'édification qui les touchaient. Mais là ne s'arrêtait
pas sa sollicitude ; de retour à Toulouse, elle deman-
dait à son amie des nouvelles de ces pauvres qui, de
leur côté, n'oubliaient jamais la bonne demoiselle de
Toulouse. Un jour Mlle de M*** lui proposa de l'accom-
pagner à l'hospice. Elle ne comprenait pas l'utilité
de cette visite, parce que les pauvres de l'hospice
avaient, disait-elle, tout ce qui leur fallait. Elle sui-
vit néanmois son amie, et à son retour, elle la re-
mercia vivement de l'avoir emmenée, parce qu'elle
avait trouvé, dans cet asile des misères humaines,
le moyen d'exercer sa charité, et même d'y être
édifiée par la vue des plus grandes souffrances sup-
portées avec une résignation vraiment chrétienne.
« II est vrai, disait-elle, que ces pauvres, gens ont
« tous les secours matériels dont ils ont besoin ; mais
« que de choses leur manquent encore 1 Je l'ai
« compris en voyant combien ils étaient contents
« qu'on s'intéressât à eux. Il y en a tant qui sont
« délaissés de leurs amis et même de leurs proches I
« Une parole amie leur fait grand bien. » Mlle de
Firmy n'oublia pas cette visite, et plus tard, quand
son amie vint la voir à Toulouse, elle put lui ren-
dre le plaisir que celle-ci lui avait fait goûter à Rodez.
Ces expansions de cœur de Mlle de Firmy ne di-
minuaient en rien cette énergie qu'elle avait mani-
festée de si bonne heure, et ce dédain de toutes les
, vanités et de toutes les satisfactions sensuelles qui
la caractérisa toujours. Elle affectait, toute jeune, un
grand mépris pour son corps et se plaisait à répéter
26
ce mot. de saint Paul : « Ce corps de mort. » Uu
jour, comme elle se disposait à sortir et que le temps
était menaçant, on l'engageait à se munir d'un par
pluie : « Je n'en prends pas, repondit-elle fièrement, la
« pluie ne touche que le corps. » Pour s'endurcir, (Ùlë.
couchait sur la paille, et un jour qu'on la cherchait
partout dans le château, on la trouva étendue à ter8-
derrière les rideaux d'une croisée. « Que fais-tu làt
« lui dirent ses sœurs. — Je veux voir si je pourrai
« m'habituer à coucher sur la dure. » Elle montrait.
aussi un grand dégoût de la vie et un ardent désir
de quitter la terre, qu'elle jugeait indigne d'elle. A
chaque instant elle laissait échapper l'expression de
ces sentiments et de l'espoir qu'elle avait d'être bien-
tôt délivrée de cette vie, où rien ne pouvait remplir
son insatiable désir d'aimer. Elle était un jour étQn-
rçée de ce que son amie avait un chapeau de velours.
« Quel mal y a-t-il, lui dit celle-ci, à porter cette
n coiffure? — Aucun, certainement, répliqua Mlle de
« Firmy ; mais un chapeau de velours dure deux
« ans et une si longue prévoyance ne me va pas. »
— « Je voudrais, disait-elle une autre fois, trouver
« un ordre religieux si austère, qu'il fût impossible
« d'y vivre plus de trois ans. » Un jour, comme elle se
rendait à Rodez, elle s'aperçut que les personnes qui
étaient avec elle dans la diligence redoutaient les-
cjangers de la route ; elle chercha d'abord à les dis-
traire, puis voulut leur persuader que la mort n'avait
rien de redoutable, et que la vie serait insupporta-
ble, si elle ne conduisait au tombeau; Personne ne le.
27
comprit, et elle dut regretter d'avoir ouvert la bou-
che devant des gens pour qui un tel langage était inin -
teHigible.
Des pensées si extraordinaires pouvaient n'être pas
toujours une inspiration de la grâce. Elle le sentit,
et songea à modérer cette impatience de mourir que
lui inspirait son dégoût naturel des choses de ce
monde. « J'ai fait depuis hier huit visites, écrivait-
« elle à son amie (elle avait alors 19 ans à peine) :
« n'y a-t-il pas de quoi expirer d'ennui?. Nous ne
« nous sommes vues qu'un instant à Rodez 1 Voilà la
« vie pvec ses joies rapides et ses longues tristesses. Je
« sens de plus en plus le désir d'être délivrée de ce
« corps de mort, pour parler le langage de celui qui,
« ayant été ravi au troisième ciel, devait connaître
« mieux que tout autre les misères de la terre et le
« bonheur de l'éternité.
« La perspective de la mort qui fait frissonner tant
« de jeunes personnes, mes yeux aiment à la fixer.
« Je devrais pourtant redouter la mort, car qui peut
« me répondre de ses suites ? qui peut m'assurer
« qu'elles seront heureuses ? N'est-il pas plus probable
« qu'elles seront terribles? Le dégoût du monde, le
« mépris des choses de la terre, le dédain des amu-
« sements et des plaisirs ne me serviront pas de
« grand'chose au tribunal de Dieu, puisque ce n'est
« pas La. religion qui me l'a inspiré ; mais que c'est
«. l'effet de mon caractère trop fier pour s'attacher
« à des objets indignes d'arrêter une créature in-
« telligente. Du reste, si le sentiment de cette pa-
28
« renté qui nous unit à Dieu, comme l'a si bien
« dit la sagesse antique, m'a préservée de quelque
« attachement à des futilités, est-ce là tout? N'y
« a-t-il pas dix vertus qui ne sont pas en moi et qui
« me seront rigoureusement demandées ? »
Une fois pénétrée de cette pensée, Mlle de Firmy
s'appliqua à supporter la vie et toutes les conditions
de la vie, à se soumettre de bonne grâce aux exigen-
ces de sa position, non pour revenir en arrière et s'at-
tacher au monde, mais pour mériter le bonheur su-
prême auquel elle aspirait et qui fut désormais le
but constant de tous ses efforts ; et elle s'éleva d'au-
tant plus vers Dieu, qu'elle réprima plus fortement
cette envie de mourir qui n'était qu'un mouvement
de la nature, et ce dégoût du monde qui était un effet
de sa fierté, autant au moins que le résultat de son
amour du souverain bien.
Le défaut qu'elle combattit ensuite avec le plus
d'acharnement, ce fut cette ambition exagérée qu'elle
avait manifestée de si bonne heure, ce désir de la
renommée qui lui avait suggéré le regret de n'être
qu'une femme et de ne pouvoir ainsi aspirer à toutes
les gloires. Elle dompta si bien ce penchant que, plus
tard, elle mettait son application à écrire avec la
plus grande simplicité et à retrancher tout ce qui
pouvait produire un effet agréable. Dans les résolutions
qu'elle écrivit en 1853 à la suite d'une retraite, nous
lisons le passage suivant : « A ces résolutions déjà
« prises, j'ajoute celles-ci, et, comme elles me coû-
« tent beaucoup, je les consacre au cœur si humble
29
« de Jésus et à celui de sa sainte Mère, les conjurant
« l'un et l'autre du fond de mes entrailles de me
« donner lumière, grâce et bénédiction pour les ac-
« complir : 0 Dans la conversation et par écrit, je
« n'emploierai pas les mots nouveaux qui ont cours
a depuis une vingtaine d'années, et qui' peuvent très
« bien se remplacer par des termes usités autrefois ;
m 20 je serai d'une grande simplicité dans mes
« lettres et dans tout ce qu'on me chargera d'écrire :
« je ne perdrai plus le temps à chercher à bien tour-
« ner les phrases ou à trouver des termes plus justes,
« plus concis. Ces deux règles seront absolues. De
« plus, je tâcherai d'écrire sous le regard de Dieu el
« pour lui plaire. »
Elle n'arriva pas à un tel résultat sans de violents
combats, renouvelés souvent. Nous pouvons én suivre
les traces dans le cours de cette seconde période de
sa vie. En 1824, elje entendit à Toulouse le célèbre
prédicateur M. de Mac-Carthy. Le désir de faire con-
naissance avec un homme d'un si grand talent et d'une
si grande renommée, peut-êlre aussile désir de s'éclai-
rer sur quelques difficultés qui embarrassaientsa cons-
cience, engagea Mlle de Firmy à lui écrire. Le pré-
dicateur qui avait compris la portée de son esprit,
répondit à toutes ses questions et poussa la complai-
sance jusqu'à lui accorder quelques entretiens où elle
pût lui ouvrir son âme tout entière. Ces relations se
poursuivirent:encore quelque temps., soit de vive voix,
soit par écrit, et Mlle deFirmy garda les lettres qu'elle
reçut de ce grand prédicateur, comme le trésor le plus
30
précieux qu'elle pût posséder. Cependant en se re-
cueillant en elle-même, elle découvrit une source de
vanité dans la possession de ces inappréciables auto-
graphes, et elle crut que Dieu lui en demandait le sa-
crifice. Ce sacrifice lui parut bien pénible ; mais plus
elle se sentait attachée à ce trésor, plus elle sentait la
nécessité de le détruire. Elle se fit enfin une généreuse
violence, et prenant toutes ces lettres qui nourrissaient
en elle un secret orgueil, elle les livra elle-même aux
flammes.
Son esprit pénétrant et juste s'exerçait souvent
sur les prédicateurs qu'elle entendait, comme sur les
livras qu'elle lisait. A l'âge de dix-sept ans, elleporta
sur M. l'abbé Berger un jugement que n'aurait pas dé-
savoué le plus habile critique. Plus tard, comme elle se
montrait, trop sévère envers un prédicateur renommé
dont nous ne connaissons pas le nom, son amie la re-
prit. « Il me semble, lui dit-elle, que nous sommes
« bien peu de chose pour juger ces princes de la pa-
« rôle. » Loin de se fâcher, Mlle de Firmy embrassa
son amie avec transport : « Je t'aimais bien, ma D***,
« lui dit-elle, mais je t'aime bien davantage, car tu
« viens de me donner la preuve de l'amitié la plus
« vraie. Je te remercie bien sincèrement et je te con-
« jure de me reprendre à l'avenir toutes les fois que
« tu remarqueras en moi, comme aujourd'hui, quel-
« que chose de répréhensible. »
Elle acquit ainsi, à la longue, une humilité parfaite
et un renoncement absolu à toute vaine gloire. « Nous
« ne sommes en définitive, disait-elle à son amié,
31
« que ce que nous sommes aux yeux de Dieu. Nous
« n'avons rien que nous n'ayions reçu de lui ; pour-
« rions-nous nous en glorifier? » Ses talents, son ins-
truction, sa présence d'esprit et les agréments de sa
conversation, qui la mettaient bien au-dessus de tou-
tes les demoiselles de son âge, lui valaient des défé-
rences et des éloges bien propres à réveiller sa vanité,
et il est certain qu'elle a éprouvé sous' ce rapport de
bien grandes et bien fréquentes tentations; mais elle
réprimait énergiquement ces mouvements d'orgueil et
rapportant tout ce qu'il y avait en elle de louable à
l'auteur de toute perfection ; puis reportant son atten-
tion sur les défauts intérieurs qu'elle se reprochait,
elle échappait aux enivrements dangereux de la vaine
gloire.
Une des choses qu'elle avait le plus à redouter,
c'était son imgination, qui la transportait toujours au-
delà du temps présent, qui lui faisait dévorer en quel-
que sorte l'avenir et qui-lui montrait le bonheur, le
bien, la perfection partout où elle n'était pas. Si elle
n'eût combattu cet ennemi, elle se serait égarée en de
vains projets et aurait perdu ainsi toutes les occasions
de faire des progrès réels dans le chemin de la perfec-
tion. Elle parvint heureusement à mettre sous ce rap-
port un frein aux écarts de cette imagination trop ar-
dente ; elle finit par vivre au jour le jour, cherchant à
bien employer le temps présent sans songer à celui qui
allait suivre, et ce fut peut-être une de ses plus belles
victoires, parce que c'était la plus difficile.
A mesure qu'elle se maîtrisait ainsi par des efforts
32
généreux, et que son âme acquérait une liberté plus
complète, sa piété s'accroissait aussi : piété franche,
ardente, capable de tous les dévouements, de tous les
sacrifices ; mais malheureusement anxieuse, toujours
mécontente d'elle-même, toujours tourmentée de
craintes chimériques auxquelles venaient se joindre les
sollicitudes de sa vocation.
III
SON ENTRÉE AU COUVENT
Depuis son premier et trop précoce projet d'entrer
en Religion, Mlle de Firmy s'était toujours nourrie de
la pensée de se consacrer à Dieu dans une commu-
nauté austère. On peut dire que le sacrifice était ac-
compli dans son cœur ; mais elle se demandait si ce
désir était le signe certain d'une vocation réelle. Quand
cette question eut été résolue affirmativement, une
autre se présenta. Dans quel ordre devait-elle s'enga-
ger? Sa sœur s'était déjà immolée en entrant dans le
couvent de Notre-Dame de Charité, et la sœur de son
amie avait pris place parmi les filles de Saint-Vincent
de Paul. Malgré son amour pour les pauvres, Mlle de
Firmy ne paraît pas avoir songé à suivre cette dernière
voie ; mais elle se sentait attirée secrètement vers
l'asile qu'avait choisi sa sœur aînée. Elle hésita pour-
tant assez longtemps entre le Refuge et le Sacré-Cœur.
33
3
De tous les goûts qu'elle avait montrés dans son en-
fance, de tous les penchants qu'elle avait eu à com-
battre pour donner à Dieu toute son âme, elle
n'avait conservé qu'un grand attrait pour la lec-
ture , non pas certainement pour la lecture des
livres frivoles ou dangereux , mais de ceux qui pou-
vaient développer son intelligence et compléter son
instruction. Cet amour de la lecture était chez
elle presque une passion, que sa piété avait peine à
contenir dans de justes bornes. En entrant à Notre-
Dame de Charité, elle devait renoncer pour toujours à
une' occupation qui avait pour elle tant de charmes :
tandis qu'au Sacré-Cœur, où elle aurait à se livrer à
l'instruction des jeunes demoiselles, cette occupation.
eût été un devoir. Après avoir longtemps calculé,
examiné, réfléchi, elle se décida pour l'ordre qui exi-
geait un sacrifice plus complet. Elle pensa que vou-
lant se donner à Dieu, elle devait se donner totalement
et ne rien réserver pour elle, et elle se détermina pour
l'ordre de Notre-Dame de Charité.
Ce fut en 1827, à l'âge de 21 ans, que Mlle de Firmy
fiLpart à ses parents de la détermination qu'elle avait
prise. Elle alla faire immédiatement une longue re-
traite dans le couvent où elle voulait entrer, pour y
étudier attentivement sa vocation. Les résultats la con-
firmèrent dans la résolution qu'elle avait prise ; mais
ses parents, voulant l'éprouver, ne lui promirent
leur consentement qu'à la condition qu'elle atten-
drait encore un an avant d'accomplir son projet. Pen-
dant cette année, Mlle de Firmy fut en proie à de
34
grandes inquiétudes. Le démon faisait de terribles
efforts pour la détourner de ce suprême sacrifice ;
elle le combattit et le vainquit par la prière. Cepen-
dant, au moment d'entrer au eouvent, à la fin de
1828, elle sentit redoubler dans son cœur la tendresse
qu'elle avait pour ses parents : elle sentit resserrer les
liens qui l'unissaient à son amie : mais elle brisa ces
obstacles et acheva son immolation.
« Ce n'est pas sans avoir le cœur bien ému, écri-
« vit-elle à son amie au moment où elle allait tout
« quitter, que je viens te faire mes adieux et que je
« t'écris ces lignes, les dernières probablement que je
« t'adresserai. Combien de fois, chère D., j'ai trouvé
« dans tes lettres ou dans le plaisir de t'écrire, la plus
« douce des consolations. Les jouissances que procure
« l'amitié étaient les plus précieuses à mes yeux et les
« seules que je goûtais véritablement. J'en fais le sa-
« crifice, non sans émotion, non sans qu'il en coûte
« à mon cœur , mais cependant avec joie. Quand je
« songe que la mort pourrait à l'instant briser tous
« mes liens malgré moi, il m'en coûte moins de les
« détacher moi-même pour l'amour de Dieu. »
Le sacrifice que Mlle de Firmy s'imposait à elle-même
en se séparant de ceux qu'elle aimait était bien grand :
elle se préoccupait cependant beaucoup plus de celui
qu'elle imposait à sa famille. Son père était heureuse-
ment absent quand elle quitta la maison ; quant à sa "-
mère, quoique plus sensible et plus fortement atteinte
par cette perte, elle la supporta avec un courage vrai-
ment héroïque, se félicitant même et bénissant le sei-
35
gneur de ce qu'il choisissait des épouses parmi ses
enfants.
Mlle de Firmy fut au couvent de Notre-Dame de
Charité, comme partout ailleurs, un sujet permanent
d'édification, qu'on proposait pour modèle à ses com-
pagnes de noviciat. Toutes celles qui le composaient
alors sentent encore leur ferveur se rallumer au seul
souvenir de sa vive foi, de son inviolable fidélité au
devoir. Malgré la faiblesse de son tempérament, elle
ne reculait jamais devant les travaux quilui étaient con-
fiés. On la donna pour aide à la sœur pharmacienne.
Cette fonction lui fournissait souvent l'occasion de
rendre des services aux religieuses malades, et elle le
fit toujours avec la plus délicate charité. On observait
avec édification dans cette pieuse novice un oubli
d'elle-même qui allait jusqu'à la dureté,, en même
temps qu'elle avait pour les autres les attentions les
plus minutieuses. Malgré les qualités supérieures de
son esprit et sa rare instruction, elle se mettait avec
modestie à la portée de toutes ses compagnes ; cha-
cune d'elles s'estimait heureuse d'être placée auprès
d'elle en récréation. Celles qui avaient ce bonheur
étaient assurées de passer ce temps gaiement et dévo-
tement tout à la fois. Comme pharmacienne, elle avait
pour tâche journalière de laver soigneusement un
assez grand nombre de sangsues gardées dans des
conserves pour les besoins des malades. C'était avec
une bien vive répugnance qu'elle maniait ces bêtes,
lorsque surtout elles s'attachaient à ses doigts délicats :
mais ni cette répugnance, ni le froid extrême qu'elle
36
contractait en hiver au contact de l'eau, ne lui firent
jamais négliger ce travail. Tant d'abnégation, tant de
dévouement ne la préservèrent pas d'une épreuve
terrible que le bon Maître lui destinait. Après lui
avoir montré la terre promise, et lui en avoir fait-
goûter les premières douceurs, Dieu la rappela mal-
gré elle dans ce monde qu'elle détestait, et qu'elle
était destinée à édifier par ses hautes vertus. Après_
un séjour de vingt mois au couvent, lorsqu'elle voyait
approcher l'heureux moment de son engagement so-
lennel , sa santé s'altéra assez sensiblement. Soutenue
par l'énergie de son caractère, elle lutta longtemps,
mais en vain, contre le mal. Un incident acheva de
détruire ses espérances : le vendredi saint, lorsqu'on
vint l'appeler pour aller passer deux heures en adora-
tion devant le Saint-Sacrement, elle se trouvait dans
un grand état de souffrance : mais elle ne voulut point
le dire à l'excitatrice, de peur de manquer au pré-
cepte du silence, et, faisant un effort dont elle seule
était capable, elle triompha de sa faiblesse, se leva
et se rendit au chœur où elle était appelée. Dès ce
moment, son état s'aggrava, au point qu'il lui fallut,
par obéissance, rentrer dans sa famille pour y réta-
blir sa santé.
Avant de commencer le récit de la phase nouvelle
et douloureuse de cette vie, nous devons citer un fait
bien peu important en lui-même, mais' qui laissa une
trace impérissable dans son esprit. Elle avait apport-
dans le cloître ce cœur dont nous avons fait connaî-
tre la sensibilité. Elle affectionna particulièrement sa
37
première supérieure : et comme celle-ci s'en retour-
nait à Caen où elle était rappelée pour diriger le cou-
vent de l'ordre établi dans cette ville, Mlle de Firmy,
qui en éprouvait une peine extrême, accompagna
jusqu'à la porte cette mère bien-aimée, en fondant
en larmes et lui exprimant sa vive douleur. La Ré-
vérende Mère jeta sur la jeune novice un regard plein
d'une douce fermeté, et lui lança ces mots significa-
tifs : « Laissons cela, ma fille, et allons à Dieu. « Cette
parole brève fit sur l'esprit de la novice une forte im-
pression. Elle en comprit toute la profondeur et ne
l'oublia plus ; et, plus tard, il lui arriva de répéter en
plusieurs circonstances ; « Laissons cela et allons à
Dieu. »
IV
SA SORTIE DU COUVENT, SES PREMIÈRES ÉPREUVES
Il est impossible d'exprimer la douleur que ressen-
tit Mlle de Firmy quand elle dut quitter le saint asile où
elle avait joui de cette paix après laquelle elle avait
tant soupiré. Et cependant cette peine était adoucie
par l'espoir d'un prochain retour. Les médecins lui
avaient prescrit un séjour aux eaux, et elle pensait y
retrouver la santé : mais ceux qui la virent, son amie
surtout, qui vint de Rodez pour la réconforter, en ju-
gèrent bien autremeut ; son corps était exténué et
38
son estomac ne pouvait supporter aucune nourriture ;
elle passait des journées entières ne prenant que quel-
ques grains de raisin ou un verre d'eau sucrée. Elle
ne devait plus rentrer dans le couvent, et sa vie ne
devait être qu'un long martyre. Ce n'est pas sans mo-
tif que nous nous servons de ce terme ; car la rési-
gnation avec laquelle elle accepta les souffrances
auxquelles elle fut en proie, la patience avec laquelle
elle les supporta, étaient un témoignage continuel de
sa foi et de son amour pour Dieu.
C'est pour cela que Dieu l'avait choisie. Il ne l'ap-
pela à la vie religieuse que pour mieux façonner cette
Ame d'élite, pour la dégager complétement de ce qui
pouvait l'attirer vers le monde et se l'attacher par
d'indissolubles liens ; il ne la fit sortir du cloître que
pour montrer au monde ce que peut sur une âme
l'amour du souverain Maître. On ne saurait, en effet,
envisager sans trembler tous les maux qui allaient
s'accumuler sur cette sainte fille : des douleurs phy-
siques incessantes, la perte de ses proches et, par-
dessus tout, des peines intérieures qui ne lui laissaient
que de rares intervalles de calme. On ne peut aussi
contempler sans admiration la force d'àme qu'elle dé-
ploya sans cesse pour marcher résolûment vers la
perfection chrétienne à travers tant de difficultés,
pour triompher de tant de maux et se maintenir dans
l'amour de son Dieu au milieu de tant d'épreuves.
Elle avait quitté l'habit de religion : mais elle en
conserva tout l'esprit et s'appliqua constamment à
vivre dans le monde comme elle aurait vécu au'
39
couvent : même règlement de vie — autant que
c'était possible — même pratique de la prière, même
vigilance sur elle-même, mêmes efforts pour se ren-
dre de plus en plus agréable à Dieu par l'acquisition
de toutes les vertus. Elle fit plus encore : comme si
toutes les souffrances qui l'accablaient n'étaient pas
une pénitence suffisante, elle mortifia son corps de
toutes les façons ; et si l'obéissance qu'elle devait à
ses parents l'obligea sous se rapport à quelque modé-
ration, elle s'en dédommagea plus tard quand elle fut"
tout à fait libre. Elle demeura surtout fidèle à cet
esprit de pauvreté qui est une des vertus fondamen-
tales de la vie religieuse. Il lui était, du reste, facile de
suivre en cela l'impulsion de la grâce : car, comme
nous l'avons vu, elle avait une aversion en quelque
sorte instinctive pour la toilette et pour le luxe. Elle
ne pouvait pas porter l'habit des religieuses, mais
elle s'habillait avec une simplicité toute monastique,
peu en rapport avec sa position, et qui aurait été ré-
prehensible si elle n'eût pas eu pour principe le désir
de se rapprocher du divin modèle. Une de ses tantes,
fort pieuse d'ailleurs, mais qui ne comprenait pas la
sublimité des sentiments qui inspiraient Mlle de Firmy,
voulut un jour lui faire honte de la mise plus que mo-
deste dans laquelle elle la voyait, et, s'approchant
d'elle au sortir d'une église, elle lui mit une pièce d'ar-
gent dans la main, en lui disant : « Tenez, petite pau-
vre. » Mlle de Firmy accepta sans se plaindre cette
humiliation, comme elle avait accepté l'admonition sé-
vère de la supérieure de Notre-Dame de Charité, et elle
40
avait un grand mérite à se soumettre à de tels affronts.
S'il lui en coûtait peu, en effet, de renoncer à toute
parure mondaine, l'amour des humiliations, car elle
était arrivée jusque-là, était en elle tout à fait surna-
turel. Il lui avait fallu des efforts énergiques et sou-
vent répétés pour vaincre cette fierté qui avait fait
le fonds de son caractère, et pour s'élever au-dessus
de certaines considérations et des fausses interpréta-
tions dont sa conduite était l'objet de la part des per-
sonnes qui ne connaissaient pas ou ne pouvaient pas
apprécier la grandeur de son âme.
Nous avons dit que son règlement de vie dans le
monde était resté, autant que c'était possible, con-
forme à la règle du monastère qu'elle venait de
quitter. Nous devons cependant signaler deux modi-
fications assez importantes : elle reprit sa correspon-
dance avec Mlle D*** de M*** et ses lectures habituelles :
mais qui songerait à la blâmer? Elle trouvait des
consolations indispensables et des forces nouvelles
dans ses relations avec son amie, et la lecture lui était
absolumerrt nécessaire pour remplir les vides de la
journée et pour faire diversion aux peines spirituelles
dont elle était si souvent assaillie. Toutefois, pour em-
pêcher que le plaisir qu'elle prenait à la lecture ne
vînt à dégénérer et à prendre une trop grande partie
de la journée, elle en avait fixé la durée de l'avis de
son confesseur: et, si parfois il lui arrivait de dépasser
de quelques minutes les limites qu'elle s'était trécées,
elle s'en accusait avec componction et prenait de sé-
rieuses résolutions pour l'avenir.
41
Souffrir était peu de chose pour Mllè de Firmy ; voir
souffrir ceux qu'elle aimait était pour elle un tout au-
tre supplice, et ce fut le supplice auquel elle fut con-
damnée en rentrant dans la maison paternelle. Sa
sœur Maria était sujette à des douleurs nerveuses in-
tolérables, et elle était d'autant plus à plaindre, que
personne ne croyait à son mal.
Son confesseur lui-même la traitait, comme tous
les autres, de malade imaginaire. Mlle Victorine la
voyant dans cet état, s'attacha à elle plus fortement
que jamais : elle tripmphait de ses propres douleurs
pour donner à sa sœur les soins et les consolations
dont elle avait besoin. Elle dissimulait même son mal
pour que sa Mère et les domestiques portassent toute
leur attention sur Maria. Que de soulagements elle
apporta à sa pauvre sœur par cette conduite et surtout
par l'intérêt sincère qu'elle lui témoignait, par la ten-
dresse dont elle l'entourait !
Bientôt ce fut sa mère elle-même qui appella toutes
ses sollicitudes. Mme de Firmy avait joui d'une santé
assez robuste ; mais cette santé s'altéra tout à coup et
son état empira à ce point que les médecins jugèrent
sa maladie incurable. Comme on connaissait la force
de son caractère et l'élévation de ses sentiments, on
ne lui fit pas un mystère de sa situation. Elle reçut
cette sentence et offrit à Dieu le sacrifice de sa vie
avec un héroïsme qui ne fut égalé que par la patience
avec laquelle elle supporta, pendant seize mois que
dura sa maladie, les douleurs les plus aiguës. Jamais
elle ne fit entendre la moindre plainte, et toutes les
42
paroles qui sortaient de sa bouche étaient des actions
de grâces à la bonté du Tout-Puissant. Sa fille était
presque toujours auprès d'elle, lui prodiguant ses soins
et admirant sa constance. Et cependant celle-ci souf-
frait elle-même dans son intérieur tout ce qu'une âme
chrétienne peut souffrir. Le démon, qui n'avait pu la
vaincre par l'attrait des plaisirs du monde et par la
vaine gloire, suscitait dans son âme d'incroyables tem-
pêtes qui la mettaient parfois dans un état déplorable.
Elle avait déjà ressenti ces peines cruelles avant d'en-
trer au couvent; elle en fut suivie dans le saint asile :
mais plus elle grandissait en vertu et en mérites de-
vant Dieu, plus grandissaient aussi les tourments que
lui infligeait l'ennemi de son salut. Ces tourments re-
doublèrent pendant la maladie de Mme de Firmy, et
cette tendre mère, qui lisait au fond de son âme,
s'oubliant elle-même, voulut que sa chère Victorine
allât passer quelque temps dans la maison de Notre-
Dame de Charité, espérant que ce séjour calmerait le
trouble auquel elle était en proie. Elle n'eut pas le
temps d'y trouver le repos : elle y était à peine entrée,
qu'elle apprit que la maladie de sa mère s'était forte-
ment aggravée ; elle vola auprès d'elle et lui prodigua
ses soins jusqu'au dernier moment. L'amour filial lui
donnait des forces dont elle ne se serait pas cru elle-
même capable. Rien ne pouvait sauver Mme de Firmy ;
elle mourut peu de jours après, et mourut comme une
sainte, selon l'expression de Mlle Caroline.
On comprend la douleur de cette fille dont le coeur
était si aimant ; mais, chose étonnante, ni les ardeurs
43
de sa piété filiale surexcitée pendant les derniers jours
de sa mère, ni les soins multipliés qu'elle lui donna,
ni les déchirements de cette séparation suprême, rien
ne fit diversion aux tourments intérieurs qui la pour-
suivaient. « Pardonne-moi, ma chère D., écrivait-
« elle quelques jours après à son amie, de ne t'avoir
« pas encore répondu : le chagrin que m'a causé la
« mort de ma bonne et sainte mère, ma mauvaise
« santé, et plus que tout cela des peines intérieures
« extrêmement fâcheuses qui ne me laissent aucun
« repos depuis quatre mois, tout cela s'est réuni et
« m'a ôté la liberté nécessaire pour causer avec toi.
« Oh ! si tu pouvais réaliser ta pensée ! Si tu pouvais
« venir nous voir !. »
Après la mort de sa mère, Mlle de Firmy eut à rem-
plir de nouveaux devoirs qui, se joignant à la faiblesse
de sa santé, rendirent pour longtemps encore impos-
sible sa rentrée au couvent. C'était là toujours l'objet
de ses vœux les plus ardents, et l'on peut dire qu'elle
n'a jamais renoncé à l'espérance de les réaliser ; mais
les desseins de Dieu étaient tout autres, et il ne lui a été
permis que de faire de loin en loin un séjour passager
dans la sainte retraite. Elle seule pouvait en ce mo-
ment remplacer sa mère dans la direction de la mai-
son. Sa sœur Maria, loin de pouvoir remplir cet office,
avait besoin des plus grands soins, car sa santé s'affai-
blissait de jour en jour d'une manière sensible; une
autre sœur plus jeune qu'elle, était mariée, et son
frère Hardouin, qui venait de terminer ses études,
avait besoin d'une mère qui, tout en veillant sur lui,
44
tempérât par. sa douceur la sévérité de son père. Il
trouva cette mère dans Mlle Victorine. Aussi prudente
que tendre, elle s'appliquait à le préserver de toute
corruption , tout en se montrant disposée à satisfaire
ses innocents désirs. Par cette sage conduite, elle con-
tribua puissamment à le maintenir dans la voie du
bien et à lui faire aimer une religion qu'elle lui offrait
sous l'aspect le plus séduisant.
La direction de la maison fut pour Mlle de Firmy un
grand surcroît de fatigue, d'autant plus qu'elle ne
voulait lui sacrifier aucun des exercices de piété
qu'elle s'était imposés et qu'elle regardait comme in-
dispensables pour entretenir sa ferveur et. calmer l'agi-
tation habituelle de son âme. Aussi il arriva souvent
qu'après qu'elle avait réglé ses comptes, le soir, avec
la cuisinière et donné ses ordres à tous pour le lende-
main, lorsque tout le monde était couché dans la
maison ; elle passait encore plusieurs heures en prières,
sans tenir compte ni de sa fatigue, ni des exigences de
sa santé.
Il y avait encore dans la maison une sœur de M. de
Firmy, Mlle Clodette, qui avait eu toujours pour les
enfants de son frère une affection toute maternelle et
qui les aurait gâtés par ses bontés, s'ils eussent été
capables d'en abuser. Cette excellente tante, déjà âgée,
eut le malheur de faire une chute qui causa la frac-
ture de la jambe. Ce fut pour Mlle de Firmy une oc-
casion de s'acquitter de ce qu'elle lui devait. Elle lui
tenait compagnie une grande partie de la journée et
tâchait de la distraire de son mieux.