Nul si découvert

Nul si découvert

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283 pages

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Question: Vous aimez les romans de science-fiction, où surgissent des savants fous, des créatures surnaturelles, des veuves et leurs orphelins secourus par un héros doté de pouvoirs surhumains? Dommage... Ce roman ne contient rien de tout cela. Désolé.
Comment Serge Trudeau pouvait-il savoir que de terminer l'écriture d'un petit manuscrit de fond de tiroir allait changer sa vie dans de telles proportions? Serge, c'est l'anti-héros qui ne se donne jamais le moyen de ses ambitions. Père divorcé, cherchant un sens dans un monde de faux-semblants qui le vire à l'envers, il devient ce qu'il a toujours critiqué: une star de la littérature!
Nul si découvert, c'est la montée d'un homme au firmament du showbiz. Une critique éclatée du nouveau Mal du siècle: la célébrité! Une histoire urbaine, actuelle, remplie d'humour et qui n'offre aucune réflexion sur le réchauffement de la planète.
A la fin du roman, tous les personnages meurent noyés lors d'un pique-nique à la campagne. Attention, ne lisez pas cette phrase!
Note à l'auteur à lui-même: Ne pas oublier d'intervertir l'ordre des deux dernières phrases avant la publication.

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Publié le 24 février 2012
Nombre de lectures 22
EAN13 9782896621323
Licence : Tous droits réservés
Langue Français
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PREMIÈRE PARTIE
NUL SI DÉCOUVERT
mile regarde au fond de son sac. Quelques sous noirs, des jujubes. Il est déçu. Non É par sa mince récolte, mais plutôt par son accoutrement, qu’il juge dépassé, sans intérêt. — C’est pas que c’est con, papa ! Ça fait au moins douze vampires qu’on croise… Je me sens comme tout le monde ! Il a raison. Pour l’originalité, on repassera ! Sans trop réfléchir, je l’incite à traverser la rue. — Les adresses impaires, ça c’est payant ! N’importe quoi pour faire diversion ! La cape molle, les fausses dents dans la main gauche en signe d’abandon, Émile se frotte les joues en simulant un picotement. Je sais pertinemment qu’il essaie, à chaque coin de rue, d’enlever en catimini ce similimaquillage acheté en vitesse à la pharmacie près du resto. Un autre Dracula se dandine à trois mètres de nous. Ses parents, en retrait, discutent tout en lui jetant des tonnes de coups d’œil inquiets. Émile attend son tour. Le petit vampire lance un merci obligé, à peine prononcé, et court montrer son butin. Des sorcières au chapeau trop grand, des petits oursons aux pas incertains, des punks déguisés en punk, des fées aux ailes ramollies et un concours improvisé de sosies de Harry Potter ! Et des vampires… trop de vampires ! Émile a la fâcheuse manie de triturer ses vêtements lorsqu’il hésite, ne veut pas suivre une consigne. Des monstres plus ou moins convaincants, mélange de zombies et de clochards saouls, pressent le pas et Émile sent qu’il ne peut plus prolonger l’attente. Crocs en bouche et sac au vent, il avance vers le balcon, emprunte l’escalier de fer forgé qui chambranle sous ses talons décidés et appuie longuement sur la sonnette. Trop. J’entends un « du calme, du calme, j’arrive ! » Charmant ! J’imagine l’hôtesse : une vieille cinglée avec un filet de bave au coin des lèvres, poignard caché dans le dos. Comme il s’apprête à me dire qu’il n’y a pas de réponse, la porte s’ouvre dans un grincement rappelant une certitude : l’immeuble date du début de l’autre siècle tout comme son occupante. — Il me reste seulement des petits bonbons à l’aneth ! — Euh… Joyeux Halloween, madame ! Elle aurait pu lui donner la friandise, fermer la porte et aller prendre un bon bain chaud. Il a fallu qu’elle dise « le » truc qu’il ne fallait pas. — Tiens, tiens, si c’est pas le trentième Dracula que je vois ce soir, j’en ai pas vu un seul !
Émile baisse la tête et, même si je suis à quelques pieds de lui, je l’entends clairement grincer des dents. Mon regard se porte quelques instants sur la vieille qui fixe encore mon fils et, intrigué, je me demande si elle est déguisée ou bien si cette robe en jute fait partie de sa garde-robe. Elle me sourit avec les dents qu’elle peut et agite dans les airs son bras droit au bout duquel je devine un bonbon datant de la belle époque du Steinberg. — Le papa en veut ? grogne-t-elle. Quoi répondre ? Que je suis allergique aux friandises de l’après-guerre ? Que je préfère m’abstenir, car il me reste de belles années ? Émile répond à ma place, agrippe la substance beigeasse et saute du balcon défraîchi pour atterrir deux marches plus bas. En le regardant s’approcher de moi, le cœur sous le bras, je me rends compte que je suis un mauvais père. Assez nul même. Et je reste bien élevé. Plus tôt dans la journée, j’ai attrapé, à la hâte, un morceau de tissu noir qui traînait au resto depuis des mois. Dans la même minute, je suis entré à la pharmacie du quartier comme on dévalise une banque et, de l’école à mon appartement, j’ai maquillé Émile d’un bras, l’autre étant occupé à tenir le volant pour nous éviter la morgue. Il rouspétait. Je traçais des cernes noirs au crayon gras, il se cambrait en criant qu’il ne voulait plus mendier des bonbons, que ce n’était plus de son âge. Je tentais tant bien que mal de le convaincre du plaisir de cette promenade… peine perdue. Pendant que Mick Jagger gueulait de toutes ses lèvres à la radio un vieux refrain des Stones, le temps ralentissait, se figeait doucement sous mes yeux, comme quand on appuie sur la touche «slow » d’un lecteur DVD. Émile n’était plus Émile ! Je veux dire, c’était mon petit homme, mais quelque chose s’était perdu… et je n’avais pas la moindre idée du pourquoi ni du comment. — T’es dans la lune, papa ! Je suis fatigué, je veux rentrer chez maman. — Émile, on commence à peine. — C’est rien que des vieux ici, ils ne donnent pas de chocolat, seulement des sous et des bonbons louches. J’ai dix ans, papa. Je suis fa-ti-gué, répète-t-il. Émile termine à peine sa réplique et sprinte vers ma voiture. Je dis « voiture », juste pour me convaincre que j’en possède une. Moitié bunker, moitié corbillard, hybride sans prix d’une décennie lointaine. Prendre cette expression au premier degré. Tous les enfants qui déambulent devant moi ne m’étonnent pas par le choix judicieux de leur déguisement, mais par le soin apporté aux couleurs voyantes, sécurité oblige. Quand je pense que j’ai foutu du noir à Émile, c’est Jeannot Prudent qui serait fier de moi ! Émile se catapulte à bord de mon tracteur urbain. Côte à côte dans la voiture, j’ai l’impression qu’une galaxie nous sépare. — Montre ta récolte, mon grand. Émile tâtonne à ses pieds et ouvre à peine le vieux sac Sears qui lui sert de réceptacle. Il soupire, puis commence à dessiner avec son index des têtes de mort dans la buée qui s’étale sur la vitre. J’ai envie de lui dire de freiner ses élans artistiques, mais la tête de mort est de circonstance. Je prie, fais mon signe de croix et insère mes clés dans le contact aussi adroitement qu’un neurochirurgien. Elle ronronne : opération réussie. Je démarre lentement avec le futile espoir de me rendre chez mon ex sans m’arrêter.
Pour meubler le silence père-fils, je pianote nerveusement les postes de la radio. N’ayant que le AM, j’ai vite fait le tour ! Émile m’annonce qu’il déteste l’école, qu’il s’ennuie, qu’il aimerait mieux être ailleurs. En bon père, je lui explique tous les bienfaits de l’école et qu’il est normal certains jours de ne pas aimer ce que l’on fait. — L’école, c’est bien ! C’est autre chose. Les gars de ma classe me jugent parce que j’aime pas les trucs en équipe ni le sport. J’aime ça faire mes affaires tout seul, loin des autres. — C’est correct, j’étais comme ça, faut pas en faire un… — T’es pareil comme maman, tu me regardes, mais tu m’écoutes pas vraiment. — Qu’est-ce que tu penses que je fais, Émile Trudeau ? — Semblant… comme tout le monde, lance-t-il, d’un crochet bien placé. Je ne peux pas croire que mon fils me parle ainsi. On dirait sa mère, le même aplomb, la même attitude qui me met K.-O. chaque fois. Je détache sa cape et je me surprends à le regarder, à voir à quel point il me ressemble. On a les mêmes yeux, la même bouche avec la petite craque au centre du menton. C’est mon sosie et c’est le truc, le seul, qui me rend heureux. Ces temps-ci, j’ai le moral bas, comme si un de mes ventricules avait pris congé, l’autre pompant furieusement. Te sens-tu comme ça, mon gars ? Que t’arrive-t-il, Émile ? — Freine, papa, freine ! Un centimètre de plus et j’écrasais Minnie Mouse. Mickey me foudroie du regard et Pluto me fait un doigt d’honneur. Ça y est, Disney veut me faire la peau ! Je marmonne un « je m’excuse » du bout des lèvres et tout le cortège des personnages me crie des insultes, bien loin des dialogues imaginés par notre bon vieux Walt. Tremblant et manifestant une ridicule illusion de maîtrise, je tapote la cuisse d’Émile et il me regarde avec un tel air de découragement que j’irais bien m’enfermer dans le coffre jusqu’à ce que mort s’ensuive. Les fenêtres suintent. En frottant de la paume le pare-brise pour distinguer une quelconque route, je concentre mon regard sur une famille somme toute banale : un père, une mère et deux fillettes en lapin rose. Ils pouffent de rire et se promettent un bon chocolat chaud à la maison. Pourquoi je cherche le bonheur quand je l’ai en pleine gueule ?
NUL SI DÉCOUVERT
’essaie pour une vingtième fois. Rien. Aucun retour de son. Véro m’avait pourtant juré J qu’elle serait là en début de soirée. Je me rends compte que le terme « début » est très vague et propice à un tas d’interprétations. Je me fais toujours avoir. Émile me rassure, la bouche remplie de ces trucs qui pétillent et qui vous fendent la glotte. Il connaît sa mère bien mieux que moi. Elle sera là, ajoute-t-il, d’une minute à l’autre. Les branches dodelinent au rythme des petites bourrasques très brèves, mais froides, et les ombres qu’elles projettent au dos d’un vieil édifice abandonné nous plongent dans une ambiance inquiétante, voire morbide. Comme sortie d’une pub de voiture à gros budget, la BMW de mon ex-femme surgit de nulle part, s’immobilise devant nous et le moteur, si performant, s’éteint dans une douceur qui m’émeut presque. — Désolée mon chou, un tas de trucs à régler au bureau. Tu dois avoir froid ? T’as pas ta clé ? mitraille Véro à peine sortie de sa raison de vivre sur quatre roues. — Merci de me demander comment je vais, maman ! As-tu mon jeu vidéo ? T’avais promis… — Quel jeu ? Non, amour, pas eu le temps… Son cellulaire sonne. Elle arrête de vivre l’espace d’un instant et dégaine comme un John Wayne. Tout en parlant un dialecte issu du merveilleux monde du showbiz, elle prend notre fils par les épaules, lui plaque un baiser comme une formalité administrative. Je me désole. Un cliché ambulant. C’est tellement gros que je dois me mordre l’intérieur de la bouche pour être bien sûr que je ne suis pas dans un téléroman en carton-pâte. Émile n’y voit que du feu, c’est sa mère et tout est parfait. Il gravit l’escalier intérieur sans s’arrêter et me lance un « bye, papa » expéditif, sans rancune. Il va me pardonner le coup du vampire, c’est déjà ça de gagné. — Alors, l’Halloween, c’était bien ? Et c’est quoi ce costume ? Un guenillou ? — Arrête, tu veux, c’est un vampire. Tu sais, pas trop le temps, je me débrouille. Toi ? — Journée de fou ! On vient de terminer l’enregistrement de l’album de Mély-Sa, la chanteuse dont je t’ai parlé. Tu te souviens ? Comment l’oublier. Elle m’en parle à chaque occasion, comme si cette fille allait révolutionner le monde de la chanson. Si je me rappelle bien, elle a gagné un concours à la télé. C’est la boîte de production de Véro qui s’en occupe. Véro l’a prise sous son aile et si le
talent se mesure au nombre de stylistes, maquilleurs et coiffeurs qui gravitent autour, cette Mély-Sa est la nouvelle Édith Piaf. — T’as lu l’article dans le journal ce matin ? demande-t-elle. — Mmm, dis-je avec le désintéressement légendaire qui me définit si bien. — Tu m’énerves, Serge ! Je sais ce que tu penses d’elle : que c’est une pitoune sans cervelle qui chante des inepties. — C’est pas ça ? Voyons, Véro, la dernière fois que je l’ai vue à la télé, elle disait qu’Harmonium était un nouveau groupe hip-hop très prometteur. On repassera pour la cervelle ! — L’animateur l’avait piégée. En tout cas, toi, ton roman, ça avance ? fait-elle, sans pitié. — Je suis content que t’en parles. Toujours la même histoire. Rien de neuf sous le soleil ! — Reste calme ! Je ne compte plus les versions que tu as écrites, tu dois bien avoir quelque chose de potable ? dit-elle avec cette pointe d’ironie qui me rappelle la quatrième raison pour laquelle nous nous sommes quittés. — Je sais pas… Je verrai bien. Dis donc, comment va Émile ces temps-ci ? — Ses profs appellent souvent depuis quelque temps, mais rien de grave. — T’en es sûre ? — Oui, oui, je m’occupe de ça dès que je peux ! C’est-à-dire en 2045, ai-je pensé. Depuis le début de notre conversation, Véronique ne m’a jamais regardé, a sorti de sa voiture sa valise à roulettes contenant des documents qui la font s’éloigner du genre humain un peu plus chaque jour, s’est badigeonnée grassement les lèvres, a retouché sa coiffure pourtant impeccable et a essuyé, à l’aide de sa jupe, de subtiles traces de doigts sur son capot bleu minuit. Sa personne et ses biens matériels méritent plus d’attention que le père de son fils. Pourquoi m’en offusquer, là, sur le trottoir, en face de son condo, le soir de l’Halloween, à vingt heures trois précisément ? Parce que son comportement me donne froid dans le dos. Voilà pourquoi. Elle continue son blabla interminable sur les projets de « sa » chanteuse aux mille qualités, tout en se dirigeant vers l’entrée de sa tour d’ivoire. À chaque déhanchement qu’elle me lance en pleine face, je sens qu’elle est émue, qu’elle jouit presque de vivre dans un tel lieu. Je ne savais pas que les matériaux de construction avaient le don d’émouvoir à ce point. Elle pivote soudain sur elle-même, replace une mèche de couleur indéterminée, et fonce sur moi, objet contondant à la main. — Tiens, c’est l’album de Mély-Sa. Au cas où ça t’intéresserait. La photo sur la pochette est grotesque, c’est presque de l’art ! Mély-Sa est en sous-vêtements, assise dans une pose suggestive sur un tabouret. Elle tient dans sa paume, l’air vainqueur, la Terre en forme de ballon de plage. Quelle poésie ! La vie étant bien faite, ses fans n’achèteront pas ses disques pour son corps, mais bien pour ses textes engagés. Je n’ai pas le temps de remercier Véro qu’elle sautille, heureuse d’exister, et qu’elle se dirige vers le palais dustainless steel. Son bonheur, quoique factice à mes yeux, me pèse
vraiment. Je boutonne ma veste de tweed ; j’ai besoin d’un gros remontant. Franck.
NUL SI DÉCOUVERT
e jette un dernier coup d’œil pour être certain que c’est bien Franck qui se trouve J devant moi, sur le divan, guitare à la main, le sourire qui danse à ses lèvres reluisantes d’alcool. Oui, c’est bien mon Franck. Il semble heureux. Cette constatation ne me rentre pas dans la tête. La dernière fois où je l’ai vu sourire, c’était il y a dix ans, alors qu’il était avec Annie, son ancienne blonde, LA femme de sa vie ! — Je lâche l’usine, Serge ! Fini les boulons, les avions ! Je me lance ! Je fais le grand saut ! — C’est bien, mais vas-tu pouvoir vivre de tesshowsdans les bars le week-end ? dis-je avec une mauvaise foi crasse. — T’es plate ! Es-tu mon père ou quoi ? Non ! Alors rentre-moi pas dedans comme ça. — Excuse-moi, c’est que… je suis plus terre à terre que toi, tu le sais. Je veux pas que tu fasses une gaffe, c’est tout. — OK, le loyer et les comptes seront plus difficiles à payer, mais je dois me donner une chance et… moi, je la prends, Serge… — Qu’est-ce que t’insinues là ? Son silence est on ne peut plus clair. Depuis qu’on se connaît, donc depuis qu’on a dansé surThe Final Countdownà la tombola au sous-sol d’église un certain vendredi soir, Franck me pousse pour que je termine et surtout pour que je soumette mon seul et unique roman. C’est un artiste dans l’âme. Moi, je suis un artiste mou, un iguane sans ambition. Il meurt à petit feu dans cette usine où l’on fabrique des avions et où l’on détruit les rêves… mais pas le sien. Franck est trop fonceur, trop honnête envers lui-même. Il est guitariste de fin de semaine. Il a un talent fou. Tout le monde le dit. À commencer par moi. Maintenant qu’il me dit qu’il veut faire le grand saut, je doute… pas de lui, mais de moi. Les premiers accords deRape Memeublent un malaise inhabituel entre nous. Il fixe le manche de sa Fender,non pas pour bien jouer la mélodie, mais bien pour ne pas croiser mes yeux qui le font douter. Je regrette. Il le sent. Personne ne parle.I’m not the only one, ahhhh, I’m not the only… Cobain ne pouvait hurler mieux. Franck n’est vraiment pas le seul à vouloir tout abandonner pour une passion. Je devrais le féliciter, pas le juger. — Une bière ? — Oui… merci. Il s’éloigne vers l’antre du vice alcoolisé. Ce n’est pas parce que c’est mon meilleur ami, mais je l’adore. Sa nonchalance et ses éternels jeans « 501 » me font du bien. Sa
crinière moitié charbon, moitié poudre de bébé est tellement bordélique qu’elle procure l’illusion d’une centaine d’heures de travail. J’attrape au vol la bouteille qui lie toute amitié virile. D’un rictus presque invisible, il me fait comprendre qu’il me donne l’absolution. Les heures filent. Ses nouvelles compos me surprennent, me touchent et me font voir qu’il est rendu là dans sa vie, mon Franck. Entre deux mélodies, il tâte le terrain, glissant comme toujours, de mon roman, mon éternel projet sur lequel je planche depuis que je suis majeur et vacciné. — Puis ? Ça avance ton œuvre mystérieuse et compliquée ? Tu dois bien friser les trois mille pages ? — Il me reste la fin, je sais pas comment finir… — Comme tu savais pas comment commencer… Tu sais pas grand-chose, ajoute Franck, une Du Maurier à la bouche. — Tu sais, traîner une histoire comme ça pendant des siècles, c’est pas évident, je finis par croire que tout ça est mieux de… — Rester dans un fond de tiroir, dit-il en me citant. Il fait une pause. Absorbé par les ronds de fumée qu’il lance dans les airs, Franck, je le sais, n’a qu’une seule envie : me sacrer un coup de poing en pleine gueule. Il joue nerveusement sur sa guitare, ricane sans y croire et se lève d’un trait en marmonnant une phrase confuse… On jurerait qu’il me félicite de mon état de larve artistique. Il allume la radio. La voix chaude et réconfortante de M. Pelletier étouffe dans l’œuf la chicane sur le point de naître. Même si on se connaît depuis le secondaire, s’il y a un sujet sur lequel on se prend la tête à coup sûr, c’est mon refus de croire en ma destinée de romancier. Je tombe dans la lune et M. Pelletier annonce la météo du lendemain avec un amour viscéral pour les degrés Celsius. Malgré le fait que le quatre et demie de Franck soit de taille réduite, je suis dans un aréna, j’ai froid et j’ai le goût d’un hot dog. — On oublie ça, Serge… trop tard pour ces niaiseries-là. Si j’étais gai, je l’embrasserais, là, debout sur le prélart aux motifs floraux douteux. Et si j’étais moins fatigué, je lui dirais combien il me sauve la vie, jour après jour, sans le savoir. — OK. C’est quand ton prochainshow? C’est toujours à la Sala Rossa ? — Probablement. Si ça marche, je t’appelle ? — Je te tuerai si jamais t’oublies. L’étreinte classique, la petite tape sur l’épaule et l’amitié repart sur des chapeaux de roues. Pendant que je tente d’enfiler mes vieux Converse en équilibre sur une jambe, Franck déconne. Il se donne des airs d’Eddie Van Halen et se propulse par terre, les genoux qui crissent sur le parquet. Trois bons coups retentissent sous nos pieds. Un balai ? Une kalachnikov ? Juste le voisin qui n’apprécie pas et le manifeste avec moult objets. Au lieu que cela calme ses ardeurs, Franck tape du pied en se lançant dans un solo déchaîné. Et il rit. Il en pleure et se trouve pathétiquement drôle. Je ris moi aussi quand, rendu à ma voiture, j’entends encore les échos d’un air de Led Zeppelin. Come on, Jimmy, play that fucking guitar!dis-je en refermant ma portière.