Oeuvres choisies de Boileau / Nicolas Boileau

Oeuvres choisies de Boileau / Nicolas Boileau

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195 pages

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Librairie de la Société de l'enseignement catholique (Paris). 1839. 200 p. ; in-12.
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Publié le 01 janvier 1839
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Langue Français
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OEUVRES
CHOISIES
DE BOILEAU
DESPRÉAUX.
OEUVRES
CHOISIES
DE BOILEAU
DESPRÉAUX.
PARIS,
LIBRARIE DE LA SOCIÉTÉ DE L'ANSEIGNEMENT CTHOLIQUE.
Rue Pierre-Sarrazin, 7.
1839.
OEUVRES POÉTIQUES
DE
BOILEAU DESPRÉAUX.
DISCOURS AU ROI.
(1665 — 29)
June et vaillant Héros, dont la haute sagsse
N'est point le fruit tardif d'une lente vieillesse,
Et qui seul, sans ministre, à l'exemple des dieux,
Soutiens tout par toi-même, et vois tout par tes yeux ;
Grand Roi, si jusqu'ici, par un trait de prudence,
J'ai demeuré pour toi dans un humble silence,
Ce n'est pas que mon coeur, vainement suspend»,
Balance pour t'offrir un encens qui t'est dû.
Mais je sais peu louer, et ma muse tremblante
Fuit d'un si grand fardeau la charge trop pesante,
Et, dans ce haut éclat où tu te viens offrir,
Touchant à tes lauriers, craindrait de les flétrir.
Ainsi, sans m'aveugler d'une vaine manie,
Je mesure mon vol à mon faible génie,
Plus sage, en mon respect, que ces hardis mortels
Qui d'un indigne encens profanent tes autels ;
Qui, dans ce champ d'honneur où le gain les amène,
Osent chanter ton nom sans force et sans haleine,
Et qui vont tous les jours, d'une importune voix,
T'ennuyer du récit de tes propres exploits.
L'un, en style pompeux habillant une églogue,
De ses rares vertus le fait un long prologue,
1
2 DISCOURS AU ROI.
Et mêle, en se vantant soi-même à tout propos,
Les louanges d'un fat à celles d'un héros.
L'autre, en vain se lassant à polir une rime,
Et reprenant vingt fois le rabot et la lime,
( Grand et nouvel effort d'un esprit sans pareil !)
Dans la fin d'un sonnet te compare au soleil.
Sur le haut Hélicon leur veine méprisée
Fut toujours des neuf Soeurs la faille et la risée.
Calliope jamais ne daigna leur parler,
Et Pégase pour eux refuse de voler.
Cependant, à les voir,enflés de tant d'audace,
Te promettre en leur nom les faveurs du Parnasse,
On dirait qu'ils ont seuls l'oreille d'Apollon,
Qu'ils disposent de tout dans le sacré vallon.
C'est à leurs doctes mains, si l'on veut les en croire,
Que Phébus a commis tout le soin de ta gloire ;
Et ton nom, du Midu jusqu'à l'Ourse vanté,
Ne devra qu'à leurs vers son immortalité.
Mais plutôt, sans ce nom, dont la vive lumière
Donne un lustre éclatant à leur veine grossière,
Ils verraient leurs écrits, honte de l'univers,
Pourrir dans la poussière à la merci des vers.
A l'ombre de ton nom ils trouvent leur asile ;
Comme on voit dans les champs un arbrisseau débile,
Qui, sans l'heureux appui qui le tient attaché,
Languirait tristement sur la terre couché.
Ce n'est pas que ma plume, injuste et téméraire,
Veuille blâmer en eux le dessein de te plaire ;
Et parmi tant d'auteurs, je veux bien l'avouer,
Apollon en connaît qui le peuvent louer.
Oui, je sais qu'entre ceux qui t'adressent leurs veilles.
Parmi les Pelletiers on compte des Corneilles.
Mais je ne puis souffrir qu'un esprit de travers,
Qui, pour rimer des mots, pense faire des vers,
Se donne en le louant une gène inutile.
Pour chanter un Auguste, il faut être un Virgile,
DISCOURS AU ROI. 3
Et j'approuve les soins du monarque guerrier
Qui ne pouvait souffrir qu'un artisan grossier
Entreprît de tracer, d'une main criminelle,
Un portrait réservé pour le pinceau d'Apelle.
Moi donc, qui connais peu Phébus et ses douceurs,
Qui suis nouveau sevré sur le mont des neuf Soeurs,
Attendant que pour toi l'âge ait mûri ma muse,
Sur de moindres sujets je l'exerce et l'amuse :
Et tandis que ton bras, des peuples redouté,
Va, la foudre à la main, rétablir l'équité,
Et retient les méchants par la peur des supplices,
Moi, la plume à la main, je gourmande les vices ;
Et, gardant pour moi-même une juste rigueur,
Je confie au papier les secrets de mon coeur.
Ainsi, dès qu'une fois ma verve se réveille,
Comme on voit au printemps la diligente abeille,
Qui du butin des fleurs va composer son miel,
Des sottises du temps je compose mon fiel.
Je vais de toutes parts où me guide ma veine,
Sans tenir en marchant une roule certaine,
Et sans gêner ma plume, en ce libre métier,
Je la laisse au hasard courir sur le papier.
Le mal est qu'en rimant, ma muse, un peu légère,
Nomme tout par son nom, et ne saurait rien taire.
C'est là ce qui fait peur aux esprits de ce temps,
Qui, tout blancs au dehors, sont tout noirs au.dedans,
Ils tremblent qu'un censeur, que sa verve encourage,
Ne vienne en ses écrits démasquer leur visage,
Et, fouillant dans leurs moeurs en toute liberté,
N'aille du fond du puits tirer la vérité.
Tous ces gens, éperdus au seul nom de satire,
Font d'abord le procès à quiconque ose rire.
Ce sont eux que l'on voit, d'un discours insensé.
Publier dans Paris que tout est renversé,
Au moindre bruit qui court qu'un auteur les menace
De jouer des bigots la trompeuse grimace.
4 DISCOURS AU ROI.
Pour eux un ici ouvrage est un monstre odieux:
C'est offenser les lois, c'est s'attaquer aux deux.
Mais, bien que d'un faux zèle ils masquent leur faiblesse,
Chacun voit qu'en effet la vérité les blesse.
En vain d'un lâche orgueil leur esprit revêtu
Se couvre du manteau d'une austère vertu :
Leur coeur qui se connaît, et qui fuit la lumière,
S'il se moque de Dieu, craint Tartufe et Motière.
Mais pourquoi sur ce point sans raison m'écarter?
Grand roi, c'est mon défaut, je ne saurais Hater.
Je ne sais point au ciel placer un ridicule,
D'un nain faire un Atlas, ou d'un lâche un Hercule,
Et, sans cesse en esclave à la suite des grands,
A des dieux sans vertu prodiguer mon encens. 2
On ne me verra point, d'une veine forcée,
Même pour le louer, déguiser ma pensée :
lit, quelque grand que soit ton pouvoir souverain,
Si mon coeur en ces vers ne parlait par ma main,
Il n'est espoir de biens, ni raison, ni maxime,
Qui pût en ta faveur m'arracher une rime.
Mais lorsque je te vois, d'une si noble ardeur,
T'appliquer sans relâche aux soins de ta grandeur,
Faire honte à ces rois que le travail étonne,
Et qui sont accablés du faix de leur couronne :
Quand je vois la sagesse, en ses justes projets,
D'une heureuse abondance enrichir tes sujets,
Fouler aux pieds l'orgueil et du Tage et du Tibre.
Nous faire de la mer une campagne libre ;
Et tes braves guerriers, fécondant ton grand coeur.
Rendre à l'aigle éperdu sa première vigueur;
La France sous tes lois maîtriser la fortune,
Et nos vaisseaux, domptant l'un et l'autre Neptune,
Nous aller chercher l'or, malgré l'onde et le vent,
Aux lieux où le soleil le forme en se levant :
Alors, sans consulter si Phébus l'en avoue,
Ma muse tout en feu me prévient et te loue.
DISCOURS AU ROI.
Mais bientôt la raison, arrivant an secours,
Vient d'un si beau projet interrompre le cours,
Et me fait concevoir, quelqu'ardeur qui m'emporte,
Que je n'ai ni le ton, ni la voix assez forte.
Aussitôt je m'effraie, et mon esprit troublé
Laisse là le fardeau dont il est accablé :
Et sans passer plus loin, finissant mon ouvrage.
Comme un pilote en mer, qu'épouvante l'orage,
Dès que le bord paraît, sans songer où je suis,
Je me sauve à la nage, et j'aborde où je puis.
PREMIERE SATIRE.
LE DÉPART DU POÈTE.
(1660—24)
Damon, ce grand auteur, dont la muse fertile
Amusa si long-temps et la cour et la ville ;
Mais qui, n'étant vêtu que de simple bureau,
Passe l'été sans linge et l'hiver sans manteau,
Et de qui le corps sec et la mine affamée
N'en sont pas mieux refaits pour tant de renommée ;
Las de perdre en rimant et sa peine et son bien.
D'emprunter en tous lieux, et de ne gagner rien,
Sans babils, sans argent, ne sachant plus que faire,
Vient de s'enfuir chargé de sa seule misère ;
Et, bien loin des sergents, des clercs et du palais,
Va chercher un repos qu'il ne trouva jamais :
Sans attendre qu'ici la justice ennemie
L'enferme en un cachot le reste de sa vie ;
Ou que d'un bonnet vert le salutaire affront
Flétrisse les lauriers qui lui couvrent le front.
Mais le jour qu'il partit, plus défait et plus bleuie
6 SATIRE I.
Que n'est un pénitent sur la On du carême,
La colère clans l'âme et le feu clans les yeux,
Il distilla sa rage en ces tristes adieux :
« Puisqu'on ce lieu, jadis aux nuises si commode,
Le mérite et l'esprit ne sont plus à la mode ;
Qu'un poète, dit-il, s'y voit maudit de Dieu,
Et qu'ici la vertu n'a plus ni feu ni lieu ;
Allons du moins chercher quelqu'antre ou quelque roche.
D'où jamais ni l'huissier, ni le sergent n'approche;
Et, sans lasser le ciel par des voeux impuissants,
Mettons-nous à l'abri des injures du temps ;
Tandis que libre encor, malgré les destinées,
Mon corps n'est point courbé sous le faix des années,
Qu'on ne voit point mes pas sous l'âge chanceler,
Et qu'il reste à la Parque encor de quoi filer :
C'est là, dans mon malheur, le seul conseil à suivre.
Que George vive ici, puisque George y sait vivre,
Qu'un million comptant, par ses fourbes acquis,
De clerc, jadis laquais, a fait comte et marquis :
Que Jacquin vive ici, dont l'adresse funeste
A plus causé de maux que la guerre ou la peste;
Qui de ses revenus écrits par alphabet
Peut fournir aisément un calepin complet ;
Qu'il règne dans ces lieux ; il a droit de s'y plaire.
Mais moi, vivre à Paris ! Eh ! qu'y voudrais-je faire ?
je ne sais ni tromper, ni feindre, ni mentir;
Et, quand je le pourrais, je n'y puis consentir.
Je ne sais point, en lâche, essuyer les outrages
D'un faquin orgueilleux qui vous tient à ses gages ;
De mes sonnets flatteurs lasser tout l'univers,
Et vendre au plus offrant mon encens cl mes vers :
Pour un si bas emploi ma muse est trop altière.
Je suis rustique et fier, et j'ai l'âme grossière ;
Je ne puis rien nommer, si ce n'est par son nom Î
J'appelle un chat un chat, et Rolet un fripon.
De servir un amant, je n'en ai vos l'adresse;
SATIRE I. 7
j'ignore ce grand art qui gagne une maîtresse ;
Et je suis à Paris, triste, pauvre et reclus,
Ainsi qu'un corps sans âme, ou devenu perclus.
« Mais pourquoi, dira-t-on, celte vertu sauvage
Qui court à l'hôpital et n'est plus en usage ?
La richesse permet une juste fierté ;
Mais il faut être souple avec la pauvreté.
C'est par là qu'un auteur que presse l'indigence
Peut des astres malins corriger l'influence,
Et que le sort burlesque, en ce siècle de fer,
D'un pédant, quand il veut, sait faire un duc et pair.
Ainsi de la vertu la fortune se joue :
Tel aujourd'hui triomphe au plus haut de sa roue,
Qu'on verrait, de couleurs bizarrement orné,
Conduire le carrosse où l'on le voit traîné,
Si dans les droits du roi sa funeste science
Par deux ou trois avis n'eût ravagé la France.
Je sais qu'un juste effroi, l'éloignant de ces lieux,
L'a fait pour quelques mois disparaître à nos yeux:
Mais en vain pour un temps une taxe l'exile ;
On le verra bientôt, pompeux en cette ville,
Marcher encor chargé des dépouilles d'autrui,
Et jouir du ciel même irrité contre lui ;
Tandis que Colletet, crotté jusqu'à l'échine,
S'en va chercher son pain de cuisine en cuisine,
Savant en ce métier, si cher aux beaux-esprits,
Dont Montmaur autrefois fit leçon dans Paris.
« II est vrai que du roi la bonté secourable
Jette enfin sur la muse un regard favorable,
Et, réparant du sort l'aveuglement fatal,
Va tirer désormais Phébus de l'hôpital.
On doit tout espérer d'un monarque si juste ;
Mais, sans un Mécénas, à quoi sert un Auguste?
Et fait comme je suis, au siècle d'aujourd'hui,
Qui voudra s'abaisser à me servir d'appui ?
Et puis, comment percer cette foule effroyable
8 SATIRE I.
De rimeurs affamés dont le nombre l'accable,
Qui, dès que sa main s'ouvre, y courent les premiers,
Et ravissent un bien qu'on (levait aux derniers ;
Comme on voit les frelons, troupe lâche et stérile,
Aller piller le miel que l'abeille distille?
Cessons donc d'aspirer à ce prix tant vanté
Que donne la faveur à rimportunité.
Saint-Amant n'eut du ciel que sa veine en partage ;
L'habit qu'il eut sur lui fut son seul héritage :
Un lit et deux placets composaient tout son bien,
Ou, pour mieux en parler, Saint-Amant n'avait rien.
Mais quoi ! las de traîner une vie importune,
Il engagea ce rien pour chercher la fortune,
Et, tout chargé de vers qu'il devait mettre au jour,
Conduit d'un vain espoir, il parut à la cour.
Qu'arriva-t-il enfin de sa muse abusée ?
Il en revint couvert de honte et de risée;
El la fièvre, au retour, terminant son destin,
Fit par avance en lui ce qu'aurait fait la faim.
Un poète à la cour fut jadis à la mode ;
Mais des fous aujourd'hui c'est le plus incommode :
Et l'esprit le plus beau, l'auteur le plus poli,
N'y parviendra jamais au sort de l'Angeli.
Faut-il donc désormais jouer un nouveau rôle ?
Dois-je, las d'Apollon, recourir à Barthole :
Et, feuilletant Louet allongé par Brodeau,
D'une robe à longs plis balayer le barreau ?
Mais à ce seul penser je sens que je m'égare.
Moi, que j'aille crier dans ce pays barbare,
Où l'on voit tous les jours l'innocence aux abois
Errer dans les détours d'un dédale de lois,
Et, dans l'amas confus de chicanes énormes,
Ce qui fut blanc au fond rendu noir par les formes ;
Où Patru gagne moins qu'Huot et Le Marier,
Et dont les Cicérons se font chez Pé-Fournier!
Avant qu'un tel dessein m'entre dans la pensée,
SATIRE I. 9
On pourra voir la Seine à la Saint-Jean glacée,
Arnauld, à Charenton, devenir huguenot,
Saint-Sorlin janséniste, et Saint-Pavin bigot.
Quittons donc pour jamais une ville importune
Où l'honneur a toujours guerre avec la fortune ;
Où le vice orgueilleux s'érige en souverain,
El va la mitre eu tête et la crosse à la main ;
Où la science, triste, affreuse, délaissée,
Est partout des bons lieux comme infâme chassée;
Où le seul art en vogue est l'art de bien voler ;
Où tout me choque ; enfin, où Je n'ose parler.
Et quel homme si froid ne serait plein de bile
A l'aspect odieux des moeurs de cette ville ?
Qui pourrait les souffrir ? et qui, pour les blâmer,
Malgré muse et Phébus n'apprendrait à rimer ?
Non, non ; sur ce sujet pour écrire avec grâce,
Il ne faut point monter au sommet du Parnasse ;
Et, sans aller rêver dans le double vallon,
La colère suffit, et vaut un Apollon.
« Tout beau, dira quelqu'un, vous entrez en furie !
A quoi bon ces grands mots ? Doucement, je vous prie :
Ou bien montez en chaire, et là, comme un docteur,
Allez de vos sermons endormir l'auditeur :
C'est là que bien ou mal on a droit de tout dire.
« Ainsi parle un esprit qu'irrite la salire,
Qui contre ses défauts croit être en sûreté,
En raillant d'un censeur la triste austérité ;
Qui fait l'homme intrépide, et, tremblant de faiblesse,
Attend pour croire en Dieu que la fièvre le presse;
Et, toujours dans l'orage au ciel levant les mains,
Dès que l'air est calmé, rit des faibles humains.
Car de penser alors qu'un Dieu tourne le monde,
Et, règle les ressorts de la machine ronde,
Ou qu'il est une vie au delà du trépas,
C'est-là, tout haut du moins, ce qu'il n'avouera pas.
« Pour moi qu'en santé même un autre monde étonne,
1*
10 SATIRE I.
Qui crois l'âme Immortelle, et que c'est Dieu qui tonne,
Il vaut mieux pour jamais me bannir de ce lieu.
Je me retire donc. Adieu, Paris, adieu. »
DEUXIEME SATIRE.
A MOLIÈRE.
LA RIME ET LA RAISON.
51664 —28)
Rare et fameux esprit, dont la fertile veine
Ignore en écrivant le travail et la peine ;
Pour qui tient Apollon tous ses trésors ouverts,
Et qui sais à quel coin se marquent les bons vers ;
Dans les combats d'esprit savant maître d'escrime,
Enseigne-moi, Molière, où tu trouves la rime.
On dirait, quand tu veux, qu'elle te vient chercher :
Jamais au bout du vers on ne te voit broncher;
Et, sans qu'un long détour t'arrête ou t'embarrasse,
A peine as-tu parlé, qu'elle-même s'y place.
Biais moi, qu'un vain caprice, une bizarre humeur,.
Pour mes péchés, je crois, lit devenir rimeur ,
Dans ce rude métier où mon esprit se lue,
En vain, pour la trouver, je travaille et je sue.
Souvent j'ai beau rêver du matin jusqu'au soir,
Quand je veux dire blanc, la quinteuse dit noir.
Si je veux d'un galant dépeindre la figure,
Ma plume pour rimer trouve l'abbé de Pure ;
Si je pense exprimer un auteur sans défaut,
La raison dit Virgile, et la rime Quinault.
Enfin, quoi que je fasse ou que je veuille faire,
La bizarre toujours vient m'offrir le contraire.
De rage quelquefois, ne pouvant la trouver,
SATIRE II. 11
Triste, las et confus, je cesse d'y rêver,
Et, maudissant vingt fois le démon qui m'inspire,
Je fais mille serments de ne jamais écrire.
Mais, quand j'ai bien maudit et muses et Phébus,
Je la vois qui paraît quand je n'y pense plus.
Aussitôt, malgré moi, tout mon feu se rallume ;
Je reprends sur-le-champ le papier et la plume,
Et, de mes vains serments perdant le souvenir,
J'attends de vers en vers qu'elle daigne venir.
Encor si pour rimer, dans sa verve indiscrète,
Ma muse au moins souffrait une froide épithète,
Je ferais comme un autre, et, sans chercher si loin ,
J'aurais toujours des mots pour les coudre au besoin :
Si je louais Philis, en miracles féconde,
Je trouverais bientôt, à nulle autre seconde;
Si je voulais vanter un objet nonpareil ,
Je mettrais à l'instant, plus beau que le soleil.
Enfin, parlant toujours d' astres et de merveilles,
De chefs-d'oeuvre des deux, de beautés sans pareilles,
Avec tous ces beaux mots souvent mis au hasard,
Je pourrais aisément, sans génie et sans art,
Et, transposant cent fois et le nom et le verbe,
Dans mes vers recousus mettre en pièces Malherbe.
Mais mon esprit, tremblant sur le chois de ses mots,
N'en dira jamais un, s'il ne tombe à propos,
Et ne saurait souffrir qu'une phrase insipide
Vienne à la fin d'un vers remplir la place vide :
Ainsi, recommençant un ouvrage vingt fois ,
Si j'écris quatre mots, j'en effacerai trois.
Maudit soit le premier dont la verve insensée
Dans les bornes d'un vers renferma sa pensée,
Kl, donnant à ses mots une étroite prison ,
Voulut avec la rime enchaîner la raison!
Sans ce métier, fatal au repos de ma vie ,
Mes jours, pleins de loisir, couleraient sans envie,
Je n'aurais qu'à chauler, rire, boire d'autant
12 SATIRE II.
Et, comme un gras chanoine, à mon aise et content,
Passer tranquillement, sans souci, sans affaire,
La nuit à bien dormir, et le jour à rien faire.
Mon coeur exempt de soins, libre de passion ,
Sait donner une borne à son ambition ,
Et, fuyant des grandeurs la présence importune,
Je ne vais point au Louvre adorer la fortune;
Et je serais heureux si, pour me consumer,
Un destin envieux ne m'avait fait rimer.
Mais depuis le moment que celte frénésie
De ses noires vapeurs troubla ma fantaisie,
Et qu'un démon jaloux de mon contentement
M'inspira le dessein d'écrire poliment,
Tous les jours, malgré moi, cloué sur un ouvrage,
Retouchant un endroit, effaçant une page,
Enfin passant ma vie en ce triste métier,
j'envie en écrivant le sort de Pelletier.
Bienheureux Scudéri, dont la fertile plume
Peut tous les mois sans peine enfanter un Volume !
Tes écrits, il est vrai, sans art et languissants
Semblent être formés en dépit du bon sens ;
Mais ils trouvent pourtant, quoi qu'on en puisse dire ,
Un marchand pour les vendre, et des sois pour les lire;
Et, quand la rime enfin se trouve au bout des vers ,
Qu'importe que le reste y soit mis de travers?
Malheureux mille fois celui dont la manie
Veut aux règles de l'art asservir son génie !
Un sot, en écrivant, fait tout avec plaisir :
Il n'a point en ses vers l'embarras de choisir ;
Et, toujours amoureux de ce qu'il vient d'écrire,
Ravi d'étonnement, en soi-même il s'admire.
Mais un esprit sublime en vain veut s'élever
A ce degré parfait qu'il tâche de trouver;
Et, toujours mécontent de ce qu'il vient de faire,
Il plaît à tout le monde, et ne saurait se plaire;
Et tel, dont en tous lieux chacun vante l'esprit,
SATIRE II. 13
Voudrait, pour son repos, n'avoir jamais écrit.
Toi donc, qui vois les maux où ma nuise s'abîme ,
De grâce, enseigne-moi l'art de trouver la rime :
Ou, puisqu'enfin tes soins y seraient superflus ,
Molière, enseigne-moi l'art de ne rimer plus.
TROISIEME SATIRE.
LE REPAS RIDICULE.
(1665— —29)
— Quel sujet inconnu vous trouble et vous altère?
D'où vous vient aujourd'hui cet air sombre et sévère ,
Et ce visage enfin plus pâle qu'un rentier
A l'aspect d'un arrêt qui retranche un quartier ?
Qu'est devenu ce teint, dont la couleur fleurie
Semblait d'ortolans seuls et de bisques nourrie;
Où la joie en son lustre attirait les regards ,
Et le vin en rubis brillait de toutes parts ?
Qui vous a pu plonger dans cette humeur chagrine ?
A-t-on, par quelqu'édit, réformé la cuisine?
Ou quelque longue pluie, inondant vos vallons,
A-t-elle fait couler vos vins et vos melons?
Répondez donc enfin, ou bien je me retire.
— Ah ! de grâce, un moment ! souffrez que je respire.
Je sors de chez un fat, qui, pour m'empoisonner,
Je pense, exprès chez lui m'a forcé de dîner.
Je l'avais bien prévu. Depuis près d'une année ,
J'éludais tous les jours sa poursuite obstinée.
Mais hier il m'aborde, et, me serrant la main,
Ah! monsieur, m'a-t-il dit, je vous attends demain :
N'y manquez pas au moins. J'ai quatorze bouteilles
D'un vin vieux.... Boucingo n'en a point de pareilles ;
14 SATIRE III.
Et je gagerais bien que, chez le commandeur,
Villandri priserait sa séve et sa verdeur.
Molière avec Tartufe y doit jouer son rôle,
Et Lambert, qui plus est, m'a donné sa parole.
C'est tout dire, en un mot, et vous le connaissez.—
Quoi! Lambert?—Oui,Lambert : à demain.—C'est assez,
Ce malin donc, séduit par sa vaine promesse ,
J'y cours, midi sonnant, au sortir de la messe.
A peine étais-je entré que, ravi de me voir,
Mon homme, en m'embrassant, m'est venu recevoir;
Et, montrant à mes yeux une allégresse entière,
« Nous n'avons, m'a-t-il dit, ni Lambert ni Molière ;
Mais, puisque je vous vois, je me tiens trop content;
Vous êtes un brave homme : entrez, on vous attend. »
A ces mots, mais trop tard, reconnaissant ma faute,
Je le suis, en tremblant, dans une chambre haute,
Où, malgré les volets, le soleil irrité
Formait un poêle ardent au milieu de l'été.
Le couvert était mis dans ce lieu de plaisance,
Où j'ai trouvé d'abord, pour toute connaissance,
Deux nobles campagnards, grands lecteurs de romans,
Qui m'ont dit tout Cyrus dans leurs longs compliments.
J'enrageais. Cependant on apporte un potage:
Un coq y paraissait en pompeux équipage,
Qui, changeant sur ce plat et d'état et de nom,
Par tous les conviés s'est appelé chapon.
Deux assiettes suivaient, dont l'une était ornée
D'une langue en ragoût de persil couronnée;
L'autre d'un godiveau tout brûlé par dehors,
Dont un beurre gluant inondait tous les bords.
Ou s'assied : mais d'abord notre troupe serrée
Tenait à peine autour d'une table carrée,
Où chacun, malgré soi, l'un sur l'autre porté,
Faisait un tour à gauche, et mangeait de côté.
Jugez en cet état si je pouvais me plaire,
Moi qui ne compte rien, ni le vin ni la chère,
SATIRE III. 15
Si l'on n'est plus au large assis en un festin ,
Qu'aux sermons de Cassagne ou de l'abbé Colin.
Notre hôte cependant, s'adressant à la troupe :
Que vous semble, a-t-il dit, du goût de celle soupe?
Sentez-vous le citron dont on a mis le jus,
Avec des jaunes d'oeufs mêlés dans du verjus ?
Ma loi, vive Mignot, et tout ce qu'il apprête !...
Les cheveux cependant me dressaient à la tête :
Car Mignot, c'est tout dire, et dans le monde entier
Jamais empoisonneur ne sut mieux son métier.
J'approuvais tout pourtant de la mine et du geste,
Pensant qu'au moins le vin dût réparer le reste.
Pour m'en éclaircir donc, j'en demande : et d'abord
Un laquais effronté m'apporte un rouge bord
D'un auvernat fumeux qui, mêlé de lignage,
Se vendait chez Crenet pour vin de l'Hermitage ;
Et qui, rouge et vermeil, mais fade et doucereux,
N'avait rien qu'un goût plat, et qu'un déboire affreux,
A peine ai-je senti cette liqueur traîtresse,
Que de ces vins mêlés j'ai reconnu l'adresse.
Toutefois avec l'eau que j'y mets à foison
J'espérais adoucir la force du poison.
Mais qui l'aurait pensé? Pour comble de disgrâce,
Par le chaud qu'il faisait, nous n'avions point de glace..
Point de glace, bon dieu ! clans le fort de l'été !
Au mois de juin ! Pour moi, j'étais si transporté,
Que, donnant de fureur tout le festin au diable,
Je me suis vu vingt fois prêt à quitter la table ;
Et, dût-on m'appeler et fantasque et bourru,
J'allais sortir enfin , quand le rôt a paru.
Sur un lièvre, flanqué de six poulets étiques,
S'élevaient trois lapins, animaux domestiques,
Qui, dès leur tendre enfance, élevés dans Paris,
Sentaient encor le chou dont ils furent nourris.
Autour de cet amas de viandes entassées
Régnait un long cordon d'alouettes pressées;
16 SATIRE III.
Et, sur les bords du plat, six pigeons étalés
Présentaient, pour renfort, leurs squelettes brûlés.
A côté de ce plat paraissaient deux salades ,
L'une de pourpier jaune, et l'autre d'herbes fades,
Dont l'huile de fort loin saisissait l'odorat,
Et nageait dans des flots de vinaigre rosat.
Tous mes sots , à l'instant, changeant de contenance,
Ont loué du festin la superbe ordonnance ;
Tandis que mon faquin , qui se voyait priser ,
Avec un ris moqueur les priait d'excuser.
Surtout certain hâbleur, à la gueule affamée,
Qui vint à ce festin, conduit par la fumée,
Et qui s'est dit profès dans l'ordre des coteaux ,
A fait, en bien mangeant, l'éloge des morceaux.
Je riais de le voir avec sa mine étique,
Son rabat jadis blanc et sa perruque antique ,
En lapins de garenne ériger nos clapiers ,
Et nos pigeons cauchois en superbes ramiers ;
Et, pour flatter notre hôte, observant son visage,
Composer sur ses yeux son geste et son langage ;
Quand notre hôte charmé, m'avisant sur ce point,
Qu'avez-vous donc , dit-il, que vous ne mangez point ?
Je vous trouve aujourd'hui l'âme toute inquiète,
El les morceaux entiers restent sur votre assiette.
Aimez-vous la muscade ? On en a mis partout.
Ah ! monsieur, ces poulets sont d'un merveilleux goût !
Ces pigeons sont dodus ; mangez sur ma parole.
J'aime à voir aux lapins celle chair blanche et molle.
Ma foi, tout est passable, il le faut con fesser,
Et Mignot aujourd'hui s'est voulu surpasser.
Quand on parle de sauce, il faut qu'on y raffine.
Pour moi, j'aime surtout que le poivre y domine ;
J'en suis fourni, Dieu sait ! et j'ai tout Pelletier
Roulé dans mon office en cornets de papier,
A tous ces beaux discours j'étais comme une pierre,
Ou comme la statue est au Festin de Pierre;
SATIRE III. 17
Et, sans dire un seul mot, j'avalais an hasard
Quelqu'aile de poulet dont j'arrachais le lard.
Cependant mon hâbleur, avec une voix haute,
Porte à mes campagnards la santé de notre hôte ,
Qui tous deux pleins de joie, en jetant un grand cri,
Avec un rouge bord acceptent son défi.
Un si galant exploit réveillant tout le monde ,
On a porté partout des verres à la ronde,
Où les doigts des laquais, dans la crasse tracés,
Témoignaient par écrit qu'on les avait rincés;
Quand un des conviés , d'un ton mélancolique ,
Lamentant tristement une chanson bacchique,
Tous mes sots à la fois, ravis: de l'écouter,
Détonnant de concert, se mettent à chanter.
La musique sans doute était rare et charmante !
L'un traîne en longs fredons une voix glapissante,
Et l'autre, l'appuyant de son aigre fausset,
Semble un violon faux qui jure sous l'archet.
Sur ce point, un jambon d'assez maigre apparence
Arrive sous le nom de jambon de Mayence.
Un valet le portait, marchant à pas comptés,
Comme un recteur suivi des quatre facultés.
Deux marmitons crasseux, revêtus de serviettes,
Lui servaient de massiers, et portaient deux assiettes,
L'une de champignons , avec des ris de veau,
El l'autre de pois verts qui se noyaient dans l'eau.
Un spectacle si beau surprenant l'assemblée,
Chez tous les conviés la joie est redoublée ;
Et la troupe à l'instant, cessant de fredonner,
D'un ton gravement fou s'est mise à raisonner,
Le vin au plus muet fournissant des paroles 2
Chacun a débité ses maximes frivoles,
Réglé les intérêts de chaque potentat,
Corrigé la police, et réformé l'État;
Puis, de là s'embarquant dans la nouvelle guerre,
A vaincu la Hollande ou battu l'Angleterre,
18 SATIRE III.
Enfin, laissant en paix tous ces peuples divers,
De propos en propos on a parlé de vers.
Là, tous mes sots, enfles d'une nouvelle audace,
Ont jugé des auteurs en maîtres du Parnasse.
Mais notre hôte surtout, pour la justesse et l'art,
Élevait jusqu'au ciel Théophile et Ronsard ,
Quand un des campagnards, relevant sa moustache ,
Et son feutre à grands poils ombragé d'un panache,
Impose à tous silence, et, d'un ton de docteur :
Horbleu ! dit-il, La Serre est un charmant auteur !
Les vers sont d'un beau style , et sa prose est coulante.
La Pucelle est encore une oeuvre bien galante,
Et je ne sais pourquoi je bâille en la lisant.
Le Pays, sans mentir, est un bouffon plaisant;
Mais je ne trouve rien de beau dans ce Voiture.
la foi, le jugement sert bien dans la lecture !
A mon gré, le. Corneille est joli quelquefois,
En vérité, pour moi, j'aime le beau français,
Je ne sais pas pourquoi l'on vante l'Alexandre ;
Ce n'est qu'un glorieux qui ne dit rien de tendre.
Les héros chez Quinault parlent bien autrement,
Et, jusqu'à je vous hais, tout s'y dit tendrement.
On dit qu'on l'a drapé dans certaine satire ;
Qu'un jeune homme...— Ah ! je sais ce que vous voulez dire,
A répondu notre hôte : Un auteur sans défaut,
La raison dit Virgile, et la rime Quinault. —
Justement. A mon gré, la pièce est assez plate ;
Et puis, blâmer Quinault... Avez-vous vu l'Astrale ?
C'est là ce qu'on appelle un ouvrage achevé ;
Surtout l'Anneau royal me semble bien trouvé.
Son sujet est conduit d'une belle manière,
Et chaque acte, en sa pièce, est une pièce entière.
Je ne puis plus souffrir ce que les autres font.
Il est vrai que Quinault est un esprit profond,
A repris certain fat, qu'à sa mine discrète
Et son maintien jaloux j'ai reconnu poète;
SATIRE III. 19
Mais il en est pourtant qui le pourraient valoir. —
Ma foi, ce n'est pas vous qui nous le ferez voir,
A dit mon campagnard avec une voix claire,
Et déjà tout bouillant de vin et de colère. —
Peut-être, a dit l'auteur pâlissant de courroux ;
Mais vous, pour en parler, vous y connaissez-vous ? —
Mieux que vous mille fois, dit le noble en furie. —
Vous ? mon Dieu ! mêlez-vous de boire, je vous prie,
A l'auteur sur-le-champ aigrement reparti. —
Je suis donc un sot, moi? Vous en avez menti,
Reprend le campagnard; et, sans plus de langage,
Lui jette pour défi son assiette au visage.
L'autre esquive le coup, et l'assiette volant
S'en va frapper le mur, et revient en roulant.
A cet affront, l'auteur, se levant de la table,
Lance à mon campagnard un regard effroyable;
Et, chacun vainement se ruant entre deux,
Nos braves s'accrochant se prennent aux cheveux.
Aussitôt sous leurs pieds tes tables renversées
Font voir un long débris de bouteilles cassées,
En vain à lever tout les valets sont fort prompts,
Et les ruisseaux de vin coulent aux environs.
Enfin, pour arrêter celle lutte barbare,
De nouveau l'on s'efforce, on crie, on les sépare ;
Et, leur première ardeur passant en un moment,
On a parlé de paix et d'accommodement.
Mais, tandis qu'à l'envi tout le monde y conspire,
J'ai gagné doucement la porte sans rien dire,
Avec un bon serment que, si pour l'avenir
En pareille cohue on peut me retenir,
Je consens de bon coeur, pour punir ma folie,
Que tous les vins pour moi deviennent vins de Brie ;
Qu'à Paris le gibier manque tous les hivers,
Et qu'à peine au mois d'août l'on mange des pois verts.
20 SATIRE IV.
QUATRIEME SATIRE.
A L'ABBÉ LE VAYER.
LES FOLIES HUMAINES.
(1664 28)
D'où vient, cher Le Vayer, que l'homme le moins sage
Croit toujours seul avoir la sagesse en partage ,
Et qu'il n'est point de fou qui, par belles raisons,
Ne loge son voisin aux Pelites-Maisons ?
Un pédant, enivré de sa vaine science,
Tout hérissé de grec, tout bouffi d'arrogance,
Et qui de mille auteurs retenus mot pour mot,
Dans sa tête entassés, n'a souvent fait qu'un sot,
Croit qu'un livre fait tout, et que, sans Aristote,
La raison ne voit goutte et le bon sens radote.
D'autre part, un galant, de qui tout le métier
Est de courir le jour de quartier en quartier,
Et d'aller, à l'abri d'une perruque blonde,
De ses froides douceurs fatiguer tout le monde,
Condamne la science, et, blâmant tout écrit,
Croit qu'en lui l'ignorance est un titre d'esprit,
Que c'est des gens de cour le plus beau privilége ;
Et renvoie un savant dans le fond d'un collège.
Un bigot orgueilleux, qui, dans sa vanité,
Croit duper jusqu'à Dieu par son zèle affecté,
Couvrant tousses défauts d'une sainte apparence,
Damne tous les humains de sa pleine puissance.
Un libertin d'ailleurs, qui, sans âme et sans foi,
Se fait de son plaisir une suprême loi,
Tient que ces vieux propos de démons et de flammes
SATIRE IV. 21
Sont bons pour étonner des enfants et des femmes;
Que c'est s'embarrasser de soucis superflus,
Et qu'enfin tout dévot a le cerveau perclus.
N'en déplaise à ces fous nommés sages de Grèce,
En ce monde il n'est point de parfaite sagesse :
Tous les hommes sont fous, et, malgré tous leurs soins,
Ne diffèrent entr'eux que du plus ou du moins.
Comme on voit qu'en un bois que cent, routes séparent,
Les voyageurs sans guide assez souvent s'égarent,
L'un adroit, l'autre à gauche, et, courant vainement,
La même erreur les fait errer diversement,
Chacun suit dans le monde une route incertaine ,
Selon que son erreur le joue et le promène ;
Et tel y fait l'habile, et nous traite de fous,
Qui, sous le nom de sage, est le plus fou de tous.
Mais, quoi que sur ce point la satire public,
Chacun veut en sagesse ériger sa folie,
Et, se laissant réglera son esprit tortu,
De. ses propres défauts se fait une vertu.
Ainsi, cela soit dit pour qui veut se connaître,
Le plus sage est celui qui ne pense point l'être,
Qui, toujours pour un autre enclin vers la douceur,
Se regarde soi-même en sévère censeur ,
Rend à tous ses défauts une exacte justice,
Et fait, sans se Halter, le procès à son vice.
Mais chacun pour soi-même est toujours indulgent.
Un avare, idolâtre et fou de son argent,
Rencontrant la disette au sein de l'abondance.
Appelle sa folie une rare prudence,
Et met toute sa gloire et son souverain bien
A grossir un trésor qui ne lui sert de rien.
Plus il le voit accru, moins il en fait usage.
Sans mentir, l'avarice est une étrange rage,
Dira cet autre fou, non moins privé de sens.
Qui jette, furieux, son bien à tous venants,
Et dont l'âme inquiète, à soi-même importune,
22 SATIRE IV.
Se fait un embarras de sa bonne fortune.
Qui des deux en effet est le plus aveuglé ?
L'un et l'autre, à mon sens, ont le cerveau troublé,
Répondra chez Frédoc ce marquis sage et prude,
Et qui sans cesse au jeu, dont il fait son étude,
Attendant son destin d'un quatorze ou d'un sept,
Voit sa vie ou sa mort sortir de son cornet.
Que si d'un sort fâcheux la maligne inconstance
Vient par un coup fatal faire tourner la chance,
Vous le verrez bientôt, les cheveux hérissés,
Et les yeux vers le ciel de fureur élancés,
Ainsi qu'un possédé que le prêtre exorcise,
Fêter dans ses serments tous les saints de l'Église.
Qu'on le lie ; ou je crains, à son air furieux,
Que ce nouveau Titan n'escalade les deux.
Mais laissons-le plutôt en proie à son caprice.
Sa folie, aussi bien, lui lient lieu de supplice.
Il est d'autres erreurs dont l'aimable poison
D'un charme bien plus doux enivre la raison :
L'esprit dans ce nectar heureusement s'oublie.
Chapelain veut rimer, et c'est là sa folie.
Mais bien que ses durs vers, d'épithètes enflés,
Soient des moindres grimauds chez Ménage sifflé?
Lui-même il s'applaudit, et, d'un esprit tranquille,
Prend le pas au Parnasse au-dessus de Virgile,
Que ferait-il, hélas! si quelqu'audacieux
Allait, pour son malheur, lui dessiller les yeux,
Lui faisant voir ses vers et sans force et sans grâces
Montés sur deux grands mots, comme sur deux échasses,
Ses termes sans raison l'un de l'autre écartés,
Et ses froids ornements à la ligne plantés ?
Qu'il maudirait le jour où son âme insensée
Perdit l'heureuse erreur qui charmait sa pensée !
Jadis certain bigot, d'ailleurs homme sensé,
D'un mal assez bizarre eut le cerveau blessé,
S'imaginant sans cesse, en sa douce manie,
SATIRE IV. 23
Des esprits bienheureux entendre l'harmonie.
Enfin un médecin fort expert en son art
Le guérit par adresse, ou plutôt par hasard ;
Mais, voulant de ses soins exiger le salaire,
Moi ! vous payer ? lui dit le bigot en colère,
Vous dont l'art infernal, par des secrets maudits ,
En me tirant d'erreur m'ôte du paradis ?
J'approuve son courroux; car, puisqu'il faut le dire,'
Souvent de tous nos maux la raison est le pire.
C'est elle qui, farouche au milieu des plaisirs,
D'un remords importun vient brider nos désirs.
La fâcheuse a pour nous des rigueurs sans pareilles;
C'est un pédant qu'on a sans cesse à ses oreilles,
Qui toujours nous gourmande, et, loin de nous toucher,
Souvent, comme Joly, perd son temps à prêcher.
En vain certains rêveurs nous l'habillent en reine,
Veulent sur tous nos sens la rendre souveraine,
Et, s'en formant en terre une divinité,
Pensent aller par elle à la félicité :
C'est elle, disent-ils, qui nous montre à bien vivre.
Ces discours, il est vrai, sont fort beaux dans un livre,
Je les estime fort : mais je trouve en effet
Que le plus fou souvent est le plus satisfait.
CINQUIEME SATIRE.
AU MARQUIS DE DASGEAU.
LA NOBLESSE.
(1065 — 29)
La noblesse, Dangeau, n'est pas une chimère,
Quand, sous l'étroite loi d'une vertu sévère,
24 SATIRE V.
Un homme issu d'un sang fécond en demi-dieux
Suit, comme toi, la trace où marchaient ses aïeux.
Mais je ne puis souffrir qu'un fat dont la mollesse
Va rien pour s'appuyer, qu'une vaine noblesse,
Se parc insolemment du mérite d'autrui,
Et me vante un honneur qui ne vient pas de lui.
Je veux que la valeur de ses aïeux antiques
Ait fourni de matière aux plus vieilles chroniques,
Et que l'un des Capets, pour honorer leur nom,
Ail de trois Heurs de lis doté leur écusson.
Que sert ce vain amas d'une inutile gloire,
Si, de tant de héros célèbres dans l'histoire,
Il ne peut rien offrir aux yeux de l'univers
Que de vieux parchemins qu'ont épargnés les vers:
Si, tout sorti qu'il est d'une source divine,
Son coeur dément en lui sa superbe origine,
Et, n'ayant lien de grand qu'une sotte fierté,
S'endort dans une lâche et molle oisiveté?
Cependant, à le voir avec tant d'arrogance
Vanter le faux éclat de sa haute naissance,
On dirait que le ciel est soumis à sa loi,
Et que Dieu l'a pétri d'autre limon que moi.
Enivré de lui-même, il croit, dans sa folie,
Qu'il faut que devant lui d'abord tout s'humilie.
Aujourd'hui toutefois, sans trop le ménager,
Sur ce ton un peu haut je vais l'interroger.
Dites-moi, grand héros, esprit rare et sublime,
Entre tant d'animaux, qui sont ceux qu'on estime?
On fait cas d'un coursier qui, fier et plein de coeur,
Fait paraître en courant sa bouillante vigueur,
Qui jamais ne se lasse, et qui dans la carrière
S'est couvert mille fois d'une noble poussière :
Mais la postérité d'Alfane et de Bavard,
Quand ce n'est qu'une rosse, est vendue au hasard,
Sans respect des aïeux dont elle est descendue,
Et va porter la malle, ou tirer la charrue.
SATIRE V. 25
Pourquoi donc voulez-vous que, par un sot abus,
Chacun respecte en vous un honneur qui n'est plus ?
On ne m'éblouit point d'une apparence vaine :
La vertu d'un coeur noble est la marque certaine.
Si vous êtes sorti de ces héros fameux,
Montrez-nous cette ardeur qu'on vit briller en eux,
Ce zèle pour l'honneur, celte horreur pour le vice.
Respectez-vous les lois? fuyez-vous l'injustice ?
Savez-vous pour la gloire oublier le repos,
Et dormir en plein champ, le harnais sur le dos?
Je vous connais pour noble à ces illustres marques.
Alors soyez issu des plus fameux monarques,
Venez de mille aïeux; et, si ce n'est assez,
Feuilletez à loisir tous les siècles passés ;
Voyez de quel guerrier il vous plaît de descendre;
Choisissez de César, d'Achille, ou d'Alexandre.
En vain un faux censeur voudrait vous démentir,
Et si vous n'en sortez, vous en devez sortir.
Mais, fussiez-vous issu d'Hercule en droite ligne,
Si vous ne faites voir qu'une bassesse indigne,
Ce long amas d'aïeux que vous diffamez tous
Sont autant de témoins qui parlent contre vous;
Et tout ce grand éclat de leur gloire ternie
Ne sert plus que de jour à votre ignominie.
En vain, tout lier d'un sang que vous déshonorez,
Vous dormez à l'abri de ces noms révérés :
En vain vous vous couvrez des vertus de vos pères :
Ce ne sont à mes yeux que de vaines chimères.
Je ne vois rien en vous qu'un lâche, un imposteur,
Un traître, un scélérat, un perfide, un menteur,
Un fou, dont les accès vont jusqu'à la furie,
Et d'un tronc fort illustre une branche pourrie.
Que maudit soit le jour où cette vanité
Vient ici de nos moeurs souiller la pureté !
Dans les temps bienheureux du monde en son enfance,
Chacun mettait sa gloire en sa seule innocence;
2
26 SATIRE V.
Chacun vivait content, et, sous d'égales lois,
Le mérite y faisait la noblesse et les rois,
Et, sans chercher l'appui d'une naissance illustre,
Un héros de soi-même empruntait tout son lustre.
Mais enfin par le temps le mérite avili
Vit l'honneur en roture et le vice ennobli,
Et l'orgueil, d'un faux titre appuyant sa faiblesse,
Maîtrisa les humains sous le nom de noblesse.
De là vinrent en foule et marquis et barons;
Chacun pour ses vertus n'offrit plus que des noms,
Aussitôt maint esprit, fécond en rêveries,
Inventa le blason avec les armoiries ;
De ses termes obscurs fit un langage à part,
Composa tous ces mots de Cimier et d'Écart,
De Pal, de Contrepal, de Lambel et de Fasce,
Et tout ce que Segoing dans son Mercure entasse.
Une vaine folie enivrant la raison,
L'honneur triste et honteux ne fut plus de saison.
Alors pour soutenir son rang et sa naissance,
Il fallut étaler le luxe et la dépense ;
Il fallut habiter un superbe palais,
Faire par les couleurs distinguer ses valets :
Et traînant en tous lieux de pompeux équipages;
Le duc et le marquis se reconnut aux pages.
Bientôt, pour subsister, la noblesse sans bien
Trouva l'art d'emprunter et de ne rendre rien ;
Et, bravant des sergents la timide cohorte,
Laissa le créancier se morfondre à sa porte.
Mais, pour comble, à la fin le marquis en prison
Sous le faix des procès vit tomber sa maison.
Alors le noble allier, pressé de l'indigence,
Humblement du faquin rechercha l'alliance;
Avec lui trafiquant d'un nom si précieux,
Par un lâche contrat vendit tous ses aïeux;
Et, corrigeant ainsi la fortune ennemie,
Rétablit son honneur a force d'infamie,
SATIRE V. 27
Car, si l'éclatde l'or ne relève le sang,
En vain l'on fait briller la splendeur de son rang;
L'amour de vos aïeux passe en vous pour manie,
Et chacun pour parent vous fuit et vous renie.
Mais quand un homme est riche, il vaut toujours son prix :
El, l'eût-on vu porter la mandille à Paris,
N'eût-il de son vrai nom ni titre ni mémoire,
D'Hozier lui trouvera cent aïeux dans l'histoire,
Toi donc, qui, de mérite et d'honneur revêtu,
Des écueils de la cour as sauvé la vertu,
Dangeau, qui, dans le rang où notre Roi t'appelle,
Le vois toujours orné d'une gloire nouvelle,
Et plus brillant par soi que par l'éclat des lis,
Dédaigner tous ces rois dans la pourpre amollis ;
Fuir d'un honteux loisir la douceur importune ;
A ses sages conseils asservir la fortune ;
Et, de tout son honneur ne devant rien qu'à soi,
Montrer à l'univers ce que c'est qu'être roi :
Si tu veux te couvrir d'un éclat légitime,
Va par mille beaux faits mériter son estime :
Sers un si noble maître; et fais voir qu'aujourd'hui
Ton prince a des sujets qui sont dignes de lui.
SIXIEME SATIRE.
LES EMBARRAS DE PARIS.
(1660 —24)
Qui frappe l'air, bon Dieu ! de ces lugubres cris ?
Est-ce donc pour veiller qu'on se couche à Paris?
Et quel fâcheux démon, durant les nuits entières,
Rassemble ici les chats de toutes les gouttières ?
J'ai beau sauter du lit, plein de trouble et d'effroi,
28 SATIRE VI.
Je pense qu'avec eux tout l'enfer est chez moi.
L'un miaule en grondant comme un tigre en furie ;
L'autre roule sa voix comme un enfant qui crie.
Ce n'est pas tout encor. Les souris et les rats
Semblent, pour m'êveiller, s'entendre avec les chats;
Plus importuns pour moi, durant la nuit obscure,
Que jamais, en plein jour, ne fut l'abbé de Pure.
Tout conspire à la fois à troubler mon repos,
Et je me plains ici du moindre de mes maux;
Car à peine les coqs, commençant leur ramage,
Auront de cris aigus frappé le voisinage,
Qu'un affreux serrurier, laborieux Vulcain,
Qu'éveillera bientôt l'ardente soif du gain,
Avec un fer maudit, qu'à grand bruit il apprête,
De cent coups de marteaux me va rompre la tête.
J'entends déjà partout les charrettes courir,
Les maçons travailler, les boutiques s'ouvrir :
Tandis que dans les airs, mille cloches émues
D'un funèbre concert font retentir les nues ;
Et, se mêlant au bruit de la grêle et des vents,
Pour honorer les morts font mourir les vivants,
Encor je bénirais la bonté souveraine,
Si le ciel à ces maux avait borné ma peine ;
Mais si seul en mon lit je peste avec raison,
C'est encore pis vingt fois en quittant la maison.
En quelqu'endroit que j'aille, il faut fendre la presse
D'un peuple d'importuns qui fourmillent sans cesse.
L'un me heurte d'un ais, dont je suis tout froissé;
Je vois d'un autre coup mon chapeau renversé.
Là, d'un enterrement la funèbre ordonnance
D'un pas lugubre et lent vers l'église s'avance ;
Et plus loin des laquais l'un l'autre s'agaçants ,
Font aboyer les chiens et jurer les passants
Des paveurs en ce lieu me bouchent le passage.
Là, je trouve une croix de funeste présage ;
Et des couvreurs, grimpés au toit d'une maison,
SATIRE VI. 29
En font pleuvoir l'ardoise et la tuile à foison.
Là, sur une charrette une poutre branlante
Vient menaçant de loin la foule qu'elle augmente :
Six chevaux attelés à ce fardeau pesant
Ont peine à l'émouvoir sur le pavé glissant;
D'un carrosse en tournant il accroche une roue ,
Et du choc le renverse dans un grand tas de boue :
Quand un autre à l'instant s'efforçant de passer
Dans le même embarras se vient embarrasser.
Vingt carrosses bientôt arrivant à la file
Y sont en moins de rien suivis de plus de mille ;
Et, pour surcroît de maux, un sort malencontreux
Conduit en cet endroit un grand troupeau de boeufs ;
Chacun prétend passer : l'un mugit, l'autre jure.
Des mulets en sonnant augmentent le murmure
Aussitôt cent chevaux dans la foule appelés
De l'embarras qui croît ferment les défilés,
Et partout des passants enchaînant les brigades
Au milieu de la paix font voir les barricades.
On n'entend que des cris poussés confusément,
Dieu pour s'y faire ouïr tonnerait vainement.
Moi donc, qui dois souvent en certain lieu me rendre,
Le jour déjà baissant, et qui suis las d'attendre,
Ne sachant plus tantôt à quel saint me vouer,
Je me mets au hasard de me faire rouer.
Je saute vingt ruisseaux, j'esquive, je me pousse
Guénaud sur son cheval en passant m'éclabousse :
Et, n'osant plus paraître en l'état où je suis,
Sans songer où je vais, je me sauve où je puis.
Tandis que dans un coin en grondant je m'essuie,
Souvent pour m'achever il survient une pluie.
On dirait que le ciel, qui se fond tout en eau,
Veuille inonder ces lieux d'un déluge nouveau,
Pour traverser la rue, au milieu de l'orage,
Un ais sur deux pavés forme un étroit passage ;
Le plus hardi laquais n'y marche qu'en tremblant.
30 SATIRE VI.
Il faut pourtant passer sur ce pont chancelant;
Et les nombreux torrents qui tombent des gouttières.
Grossissant les ruisseaux, en ont fait des rivières.
J'y passe en trébuchant; mais, malgré rembarras,
La frayeur de la nuit précipite mes pas.
Car, sitôt que du soir les ombres pacifiques
D'un double cadenas font fermer les boutiques ;
Que, retiré chez lui, le paisible marchand
Va revoir ses billets et compter son argent ;
Que dans le Marché-Neuf tout est calme et tranquille,
Les voleurs à l'instant s'emparent de la ville.
Le bois le plus funeste et le moins fréquenté
Est, au prix de Paris, un lieu de sûreté.
Malheur donc à celui qu'une affaire imprévue
Engage un peu trop tard au détour d'une rue.
Bientôt quatre bandits lui serrant les côtés :
La bourse !... il faut se rendre; ou bien non, résistez,
Afin que votre mort, de tragique mémoire,
Des massacres fameux aille grossir l'histoire.
Pour moi, fermant ma porte, et cédant au sommeil,
Tous les jours je me couche avecque le soleil ;
Mais en ma chambre à peine ai-je éteint la lumière,
Qu'il ne m'est plus permis de fermer la paupière.
Des filoux effrontés, d'un coup de pistolet,
Ébranlent ma fenêtre, et percent mon volet.
J'entends crier partout; au meurtre ! on m'assassine!
Ou : le feu vient de prendre à la maison voisine.
Tremblant et demi-mort, je me lève à ce bruit,
Et souvent sans pourpoint je cours toute la nuit.
Car le feu, dont la flamme en ondes se déploie,
Fait de notre quartier une seconde Troie,
Où maint Grec affamé, maint avide Argien,
Au travers des charbons va piller le Troyen.
Enfin sous mille crocs la maison abîmée
Entraîne aussi le feu qui se perd en fumée.
Je me retire donc, encor pâle d'effroi :
SATIRE VI. 31
Mais le jour est venu quand je rentre chez moi.
Je fais pour reposer un effort inutile ;
Ce n'est qu'à prix d'argent qu'on dort en cette ville.
Il faudrait, dans l'endos d'un vaste logement
Avoir loin de la rue un autre appartement.
Paris est pour un riche un pays de cocagne :
Sans sortir de la ville, il trouve la campagne.
Il peut dans son jardin, tout peuplé d'arbres verts,
Recéler le printemps au milieu des hivers,
Et, foulant le parfum de ses plantes fleuries,
Aller entretenir ses douces rêveries.
Mais moi, grâce au destin, qui n'ai ni feu ni lieu,
Je me loge où je puis, et comme il plaît à Dieu.
SEPTIEME SATIRE.
LE GENRE SATIRIQUE,
(1665—27)
Muse, changeons de style, et quittons la satire,
C'est un méchant métier que celui de médire ;
A l'auteur qui l'embrasse il est toujours fatal :
Le mal qu'on dit d'autrui ne produit que du mal.
Maint poète aveuglé d'une telle manie,
En courant à l'honneur, trouve l'ignominie ;
Et tel mot, pour avoir réjoui le lecteur,
A coûté bien souvent des larmes à l'auteur.
Un éloge ennuyeux, un froid panégyrique,
Peut pourrir à son aise au fond d'une boutique,
Ne craint point du public les jugements divers,
Et n'a pour ennemis que la poudre et les vers;
Mais un auteur malin, qui rit et qui fait rire,
32 SATIRE VII.
Qu'on blâme en le lisant, et pourtant qu'on veut lire,
Dans ses plaisants accès qui se croit tout permis,
De ses propres rieurs se fait des ennemis.
Un discours trop sincère aisément nous outrage :
Chacun dans ce miroir pense voir son visage ;
Et tel, en vous lisant, admire chaque trait,
Qui dans le fond de l'âme et vous craint et vous liait.
Muse, c'est donc en vain que la main nous démange !
S'il faut rimer ici, rimons quelque louange,
Et cherchons un héros, parmi cet univers,
Digne de notre encens et digne de nos vers.
Mais à ce grand effort en vain je vous anime :
Je ne puis pour louer rencontra une rime ;
Dès que j'y veux rêver, ma veine est aux abois.
J'ai beau frotter mon front, j'ai beau mordre mes doigts,
Je ne puis arracher du creux de ma cervelle
Que des vers plus forcés que ceux de la Pucelie.
Je pense être à la gêne, et pour un tel dessein,
La plume et le papier résistent à ma main.
Mais, quand il faut railler, j'ai ce que je souhaite.
Alors, certes, alors je me connais poète :
Phébus, dès que je parle, est prêt à m'exaucer ;
Mes mots viennent sans peine, et courent se placer»
Faut-il peindre un fripon fameux dans cette ville,
Ma main, sans que j'y rêve, écrira Raumaville.
Faut-il d'un sot parfait montrer l'original,
Ma plume au bout du vers trouve d'abord Sofal.
Je sens que mon esprit travaille de génie.
Faut-il d'un froid rimeur dépeindre la manie,
Mes vers, comme un torrent, coulent sur le papier;
Je rencontre à la fois Perrin et Pelletier,
Bonnecorse, Pradon, Collelet, Tilrcville,
Et, pour un que je veux, j'en trouve plus de mille.
Aussitôt je triomphe, et ma muse en secret
S'estime et s'applaudit du beau coup qu'elle a fait.
C'est en vain qu'au milieu de ma fureur extrême
SATIRE VII. 33
Je me fais quelquefois des leçons à moi-même ;
Eu vain je veux au moins faire grâce à quelqu'un :
Ma plume aurait regret d'en épargner aucun;
Et, sitôt qu'une fois ma verve me domine,
Tout ce qui s'offre à moi passe par l'étamine.
Le mérite pourtant m'est toujours précieux ;
Mais un fat me déplaît, et me blesse les yeux ;
Je le poursuis partout, comme un chien fait sa proie.
Et ne le sens jamais qu'aussitôt je n'aboie.
Enfin, sans perdre temps en de si vains propos,
Je sais coudre une rime au bout de quelques mois;
Souvent j'habille en vers une maligne prose:
C'est par là que je vaux, si je vaux quelque chose.
Ainsi, soit que bientôt, par une dure loi,
La mort d'un vol affreux vienne fondre sur moi ;
Soit que le ciel me garde un cours long et tranquille,
A Rome ou dans Paris, aux champs ou dans la ville,
Dût ma muse par là choquer tout l'univers,
Riche, gueux, triste ou gai, je veux faire des vers.
Pauvre esprit, dira-t-on, que je plains la folie !
Modère ces bouillons de ta mélancolie ;
Et garde qu'un de ceux que tu penses blâmer
N'éloigne dans ton sang cette ardeur de rimer.
Eh quoi ! lorsqu'autrefois Horace, après Lucile ,
Exhalait en bons mots les vapeurs de sa bile,
Et, vengeant la vertu par des traits éclatants,
Allait ôter le masque aux vices de son temps ;
Ou bien quand Juvénal, de sa mordante plume
Faisant couler des flots de fiel cl d'amertume,
Gourmandait en courroux tout le peuple latin,
L'un ou l'autre fit-il une tragique fin?
Et que craindre, après tout, d'une fureur si vaine?
Personne ne connaît ni mon nom ni ma veine.
On ne voit point mes vers, à l'envi de Montreuil,
Grossir impunément les feuillets d'un recueil.
A peine quelquefois je me force à les lire,
2
34 SATIRE VIII.
Pour plaire à quelqu'ami, que charme la satire,
Qui me flatte peut-être, et, d'un air imposteur,
Hit tout haut de l'ouvrage, et tout bas de l'auteur.
Enfin, c'est mon plaisir : je veux me satisfaire ;
Je ne puis bien parler, et ne saurais me taire ;
Et, dès qu'un mot plaisant vient luire à mon esprit,
Je n'ai point de repos qu'il ne soit en écrit ;
Je ne résiste point au torrent qui m'entraîne.
Mais c'est assez parlé : prenons un peu d'haleine ;
Ma main, pour celle fois, commence à se lasser.
Finissons: mais demain, muse, à recommencer.
HUITIEME SATIRE.
A M. MOREL,
DOCTEUR DE SORBONNE,
L'HOMME.
(1667—51)
De tous les animaux qui s'élèvent dans l'air,
Qui marchent sur la terre, ou nagent dans la mer,
De Paris au Pérou, du Japon jusqu'à Rome,
Le plus sot animal, à mon avis, c'est l'homme.
Quoi ! dira-t-on d'abord , un ver , une fourmi,
Un insecte rampant qui ne vit qu'à demi,
Un taureau qui rumine, une chèvre qui broute,
Ont l'esprit mieux tourné que n'a l'homme? Oui, sans doute.
Ce discours te surprend, docteur, je l'aperçoi.
L'homme de la nature est le chef et le roi :
Bois, prés, champs, animaux, tout est pour son usage,
Et lui seul a, dis-tu, la raison en partage.
Il est vrai, de tout temps la raison fut son lot :
SATIRE VIII. 13
Mais de là je conclus que l'homme est le plus sot.
Ces propos, diras-tu, sont bons dans la satire,
Pour égayer d'abord un lecteur qui veut rire :
Mais il faut les prouver en forme. — J'y consens.
Réponds-moi donc, docteur, et mets-toi sur les bancs.
Qu'est-ce que la sagesse? Une égalité d'âme
Que rien ne peut troubler , qu'aucun désir n'enflamme ;
Qui marche en ses conseils à pas plus mesurés,
Qu'un doyen au palais ne monte les degrés.
Or cette égalité dont se forme le sage,
Qui jamais moins que l'homme en a connu l'usage ?
La fourmi, tous les ans traversant les guérets,
Grossit ses magasins des trésors de Cérès;
Et dès que l'aquilon , ramenant la froidure,
Vient de ses noirs frimas attrister la nature,
Cet animal, tapi dans son obscurité,
Jouit l'hiver des biens conquis durant l'été.
Mais on ne la voit point d'une humeur inconstante ,
Paresseuse au printemps, en hiver diligente ,
Affronter en plein champ les fureurs de janvier,
Ou demeurer oisive au retour du bélier.
Mais l'homme, sans arrêt dans sa course insensée,
Voltige incessamment de pensée en pensée :
Son coeur, toujours flottant entre mille embarras,
Ne sait ni ce qu'il veut ni ce qu'il ne veut pas ;
Ce qu'un jour il abhorre, en l'autre il le souhaite.
Moi ! j'irais épouser une femme coquette ?
J'irais, par ma constance, aux affronts endurci,
Me mettre au rang des saints qu'a célébrés Bussi !
Assez de sots sans moi feront parler la ville,
Disait le mois passé ce marquis indocile,
Qui, depuis quinze jours dans le piége arrêté.
Entre les bons maris pour exemple cité,
Croit que Dieu, tout exprès, d'une côte nouvelle
A tiré pour lui seul une femme fidèle.
Voilà l'homme en effet: il va du blanc au noir;
36 SATIRE VIII.
Il condamne au matin ses sentiments du soir.
Importun à tout autre, à soi-même incommode,
Il change à tous moments d'esprit comme de mode :
Il tourne au moindre vent, il tombe, au moindre choc,
Aujourd'hui dans un casque, et demain dans un froc.
Cependant à le voir, plein de vapeurs légères,
Soi-même se bercer de ses propres chimères,
Lui seul de la nature est la base et l'appui,
Et le dixième ciel ne tourne que pour lui.
De tous les animaux , il est, dit-il, le maître, —
Qui pourrait le nier ? poursuis-tu. — Moi, peut-être.
Mais, sans examiner si, vers les antres sourds,
L'ours a peur du passant, ou le passant de l'ours ;
Et si, sur un édit des pâtres de Nubie,
Les lions de Barca videraient la Lybie :
Ce maître prétendu qui leur donne des lois,
Ce roi des animaux, combien a-t-il de rois!
L'ambition, l'amour, l'avarice, la haine,
Tiennent, comme un forçat son esprit à la chaîne.
Le sommeil sur ses yeux commence à s'épancher :
Debout, dit l'avarice, il est temps de marcher.—
Hé! laissez-moi.—Debout.—Un moment!—Tu répliques!
—A peine le soleil fait ouvrir les boutiques.—
N'importe, lève-loi. — Pourquoi faire, après tout? —
Pour courir l'Océan de l'un à l'autre bout,
Chercher jusqu'au Japon la porcelaine et l'ambre,
Rapporter de Goa le poivre et le gingembre.—
Mais j'ai des biens en foule, et je puis m'en passer.—
On n'en peut trop avoir; et, pour en amasser,
Il ne faut épargner ni crime ni parjure ; ■
Il faut souffrir la faim et coucher sur la dure ;
Eût-on plus de trésors que n'en perdit Galet,
N'avoir en sa maison ni meubles ni valet ;
Parmi des tas de blé vivre de seigle et d'orge ;
De peur de perdre un liard , souffrir qu'on vous égorge.—
Et pourquoi celte épargne enfin ? — L'ignores-tu ?
SATIRE VIII. 37
Afin qu'un héritier, bien nourri, bien vêtu,
Profitant d'un trésor en tes mains inutile,
De son train quelque jour embarrasse la ville. —
Que faire? —Il faut partir. Les matelots sont prêts.
Ou, si pour l'entraîner l'argent manque d'attraits,
Bientôt l'ambition et toute son escorte
Dans le sein du repos vient le prendre à main forte ;
L'envoie en furieux, au milieu des hasards,
Se faire estropier sur les pas des Césars ;
Et, cherchant sur la brèche une mort indiscrète,
De sa folle valeur embellir la gazette.
Tout beau, dira quelqu'un ; raillez plus à propos :
Ce vice fut toujours la vertu des héros.
Quoi donc? à votre avis fut-ce un fou qu'Alexandre? —
Qui ? cet écervelé qui mit l'Asie en cendre ?
Ce fougueux l'Angeli, qui, de sang altéré,
Maître du monde entier, s'y trouvait trop serré :
L'enragé qu'il était, né roi d'une province
Qu'il pouvait gouverner en bon et sage prince,
S'en alla follement, et pensant être dieu,
Courir comme un bandit qui n'a ni feu ni lieu ;
Et, traînant avec soi les horreurs de la guerre,
De sa vaste folie emplir toute la terre.
Heureux si, de son temps, pour cent bonnes raisons,
La Macédoine eût eu des Petites-Maisons ;
Et qu'un sage tuteur l'eût en cette demeure ,
Par avis de parents, enfermé de bonne heure!
Mais, sans nous égarer dans ces digressions,
Traiter, comme Senault, toutes les passions,
Et, les distribuant par classes et par titres,
Dogmatiser en vers, et rimer par chapitres:
Laissons-en discourir La Chambre et Coeffeteau,
El voyons l'homme enfin par l'endroit le plus beau.
Lui seul, vivant, dit-on, dans l'enceinte des villes,
Fait voir d'honnêtes moeurs, des coutumes civiles.
Se fait des gouverneurs, des magistrats, des rois,
33 SATIRE VIII.
Observe une police, obéit à des lois.
Il est vrai. Mais pourtant, sans lois et sans police,
Sans craindre archers, prévôts, ni suppôts de justice,
Voit-on les loups brigands, comme nous inhumains,
Pour détrousser les loups courir les grands chemins?
Jamais, pour s'agrandir vit-on, dans sa manie
Un tigre en factions partager l'Hyrcanie ?
L'ours a-t-il dans les bois la guerre avec les ours?
Le vautour dans les airs fond-il sur les vautours ?
A-t-on vu quelquefois, dans les plaines d'Afrique,
Déchirant à l'envi leur propre république,
Lions contre lions, parents contre parents ,
Combattre follement pour le choix des tyrans?
L'animal le plus fier qu'enfante la nature
Dans un autre animal respecte sa figure;
De sa rage avec lui modère les accès;
Vit sans bruit, sans débat, sans noise, sans procès.
Un aigle, sur un champ prétendant droit d'aubaine,
Ne fait point appeler un aigle h la huitaine.
Jamais contre un renard, chicanant un poulet,
Un renard de son sac n'alla charger Rolet.
On ne connaît chez eux ni placets ni requêtes,
Ni haut ni bas conseils, ni chambre des enquêtes.
Chacun l'un avec l'autre, en toute sûreté,
Vit sous les pures lois de la simple équité.
L'homme seul, l'homme seul, en sa fureur extrême,
Met un brutal honneur à s'égorger soi-même.
C'était peu que sa main, conduite par l'enfer,
Eût pétri le salpêtre, eût aiguisé le fer :
Il fallait que sa rage, à l'univers funeste,
Allât encore des lois embrouiller un Digeste;
Cherchât, pour l'obscurcir, des gloses, des docteurs;
Accablât l'équité sous des monceaux d'auteurs,
Et, pour comble de maux, apportât dans la France
Des harangueurs du temps l'ennuyeuse éloquence. —
Doucement, diras-tu : que sert de s'emporter ?
SATIRE VIII. 39
L'homme a ses passions, on n'en saurait douter;
Il a, comme la mer, ses flots et ses caprices ;
Mais ses moindres vertus balancent tous ses vices.
N'est-ce pas l'homme enfin dont l'art audacieux
Dans le tour d'un compas a mesuré les deux?
Dont la vaste science, embrassant toutes choses,
A fouillé la nature, en a percé les causes ?
Les animaux ont-ils des universités?
Voit-on fleurir chez eux des quatre facultés ?
Y voit-on des savants en droit, en médecine ,
Endosser l'écarlate et se fourrer d'hermine? —
Non, sans doute ; et jamais chez eux un médecin
N'empoisonna les bois de son art assassin ;
Jamais docteur, armé d'un argument frivole,
Ne s'enroua chez eux sur les bancs d'une école.
Mais sans chercher au fond si notre esprit déçu
Sait rien de ce qu'il sait, s'il a jamais rien su,
Toi-même, réponds-moi. Dans le siècle où nous sommes.
Est-ce au pied du savoir qu'on mesure les hommes ?
Veux-tu voir tous les grands à ta porte courir ?
Dit un père à son fils dont le poil va fleurir;
Prends-moi le bon parti : laisse là tous les livres.
Cent francs au denier cinq, combien font-ils?—Vingt livres.
— C'est bien dit. Va , tu sais tout ce qu'il faut savoir.
Que de biens, que d'honneurs sur toi s'en vont pleuvoir l
Exerce-toi, mon fils, dans ces hautes sciences ;
Prends, au lieu d'un Platon, le guidon des finances;
Sache quelle province enrichit les traitants ;
Combien le sel au roi peut fournir tous les ans.
Endurcis-toi le coeur. Sois arabe, corsaire,
Injuste, violent, sans foi, double, faussaire;
Ne va point sottement faire le généreux ;
Engraisse-toi, mon fils, du suc des malheureux ;
Et, trompant de Colbert la prudence importune,
Va par tes cruautés mériter la fortune.
Aussitôt tu verras poètes, orateurs,
40 SATIRE VIII.
Rhéteurs, grammairiens, astronomes, docteurs,
Dégrader les héros pour le mettre en leurs places,
De tes titres pompeux enfler leurs dédicaces,
Te prouver à toi-même, en grec, hébreu, latin,
Que tu sais de leur art et le fort et le fin.
Quiconque est riche est tout : sans sagesse il est sage ;
Il a, sans rien savoir, la science en partage;
Il a l'esprit, le coeur, le mérite, le rang,
La vertu, la valeur, la dignité, le sang;
Il est aimé des grands, il est chéri des belles :
Jamais surintendant ne trouva de cruelles.
L'or même à la laideur donne un teint de beauté :
Mais tout devient affreux avec la pauvreté.
C'est ainsi qu'à son fils un usurier habile
Trace vers la richesse une route facile :
Et souvent tel y vient, qui sait, pour tout secret.
Cinq et quatre font neuf; ôtez deux, reste sept.
Après cela, docteur, va pâlir sur la Bible;
Va marquer les écueils de cette mer terrible ;
Perce la sainte horreur de ce livre divin ;
Confonds dans un ouvrage et Luther et Calvin ;
Débrouille des vieux temps les querelles célèbres :
Eclaircis des rabbins les savantes ténèbres,
Afin qu'en ta vieillesse, un livre en maroquin
Aille oilrir ton travail à quelqu'heureux faquin,
Qui, pour digne loyer de la Bible éclaircie,
Te paie, en l'acceptant, d'un je vous remercie.
Ou, si ton coeur aspire à des honneurs plus grands,.
Quitte là le bonnet, la Sorbonne et les bancs;
Et, prenant désormais un emploi salutaire,
Mets-toi chez un banquier ou bien chez un notaire.
Laisse là saint Thomas s'accorder avec Scot,
Et conclus avec moi qu'un docteur n'est qu'un sot. —
Un docteur, diras-tu ; parlez de vous, poète :
C'est pousser un peu loin votre muse indiscrète.
Mais, sans perdre en discours le temps hors de saison,
SATIRE VIII. 41
L'homme, venez au fait, n'a-t-il pas la raison ?
N'est-ce pas son flambeau, son pilote fidèle? —
Oui, mais de quoi lui sert que sa voix le rappelle,
Si, sur la foi des vents tout prêt à s'embarquer,
Il ne voit point d'écueil qu'il ne l'aille choquer?
Et que sert à Colin la raison qui lui crie:
« N'écris plus, guéris-toi d'une vaine furie; »
Si tous ces vains conseils, loin de la réprimer,
Ne font qu'accroître en lui la fureur de rimer?
Tous les jours de ses vers, qu'à grand bruit il récite,
Il met chez lui voisins, parents, amis en fuite ;
Car lorsque son démon commence à l'agiter,
Tout, jusqu'à sa servante, est prêt à déserter.
Un âne, pour le moins, instruit par la nature,
A l'instinct qui le guide obéit sans murmure ;
Se va point follement de sa bizarre voix
Défier aux chansons les oiseaux dans les bois.
Sans avoir la raison, il marche sur sa route ;
L'homme seul, qu'elle éclaire, en plein jour ne voit goutte ;
Réglé par ses avis, fait tout à contre-temps,
Et, dans tout ce qu'il fait, n'a ni raison ni sens.
Tout lui plaît et déplaît, tout le choque et l'oblige ;
Sans raison il est gai, sans raison il s'afflige.
Son esprit au hasard aime, évite, poursuit,
Défait, refait, augmente, Ole, élève, détruit.
Et voit-on, comme lui, les ours ni les panthères
S'effrayer sottement de leurs propres chimères ;
Plus de douze attroupés craindre le nombre impair.
Ou croire qu'un corbeau les menace dans l'air?
Jamais l'homme, dis-moi, vit-il la bête folle
Sacrifier à l'homme, adorer son idole,
Lui venir, comme au dieu des saisons et des vents,
Demander à genoux la pluie ou le beau temps ?
Non. Mais cent fois la bête a vu l'homme hypocondre
Adorer le métal que lui-même il fit fondre;
A vu, dans un pays, les timides mortels
42 SATIRE VIII.
Trembler aux pieds d'un singe assis sur leurs autels;
Et, sur les bords du Nil, les peuples imbéciles,
L'encensoir à la main, chercher les crocodiles. —
Mais pourquoi, diras-tu, cet exemple odieux?
Que peut servir ici l'Egypte et ses faux dieux?
Quoi, me prouverez-vous par ce discours profane
Que l'homme, qu'un docteur est au-dessous d'un âne ?
Un âne, le jouet de tous les animaux,
Un stupide animal, sujet à mille maux,
Dont le nom seul en soi comprend une satire ! —
Oui, d'un âne; et qu'a-t-il qui nous excite à rire ?
Nous nous moquons de lui; mais s'il pouvait un jour,
Docteur, sur nos défauts s'exprimer à son tour ;
Si, pour nous réformer, le ciel prudent et sage
De la parole enfin lui permettait l'usage ;
Qu'il pût dire tout haut ce qu'il se dit tout bas;
Ah ! docteur, entre nous, que ne dirait-il pas?
Et que peut-il penser, lorsque clans une rue
Au milieu de Paris, il promène sa vue,
Qu'il voit de toutes parts les hommes bigarrés,
Les uns gris, les uns noirs, les autres chamarrés?
Que dit-il, quand il voit, avec la mort en trousse,
Courir chez un malade un assassin en housse ;
Qu'il trouve de pédants un escadron fourré,
Suivi par un recteur, de bedeaux entouré;
Ou qu'il voit la justice, en grosse compagnie.
Mener tuer un homme avec cérémonie?
Que pense-t-il de nous, lorsque, sur le midi,
Un hasard au palais le conduit un jeudi;
Lorsqu'il entend de loin, d'une gueule infernale,
La chicane en fureur mugir dans la grand'salle?
Que µdit-il quand il voit les juges, les huissiers,
Les clercs, les procureurs, les sergents, les greffiers ?
Oh! que si l'âne alors, à bon droit misanthrope,
Pouvait trouver la voix qu'il eut au temps d'Ésope ;
De tous côtés, docteur, voyant les hommes fous,
SATIRE IX. A3
Qu'il dirait de bon coeur, sans en être jaloux,
Content de ses chardons, et secouant la tète :
Ma foi, non plus que nous, l'homme n'est qu'une bête!
NEUVIÈME SATIRE.
A SON ESPRIT.
L'APOLOGIE.
(1667—51)
C'est à vous, mon esprit, à qui je veux parler ;
Vous avez des défauts que je ne puis céler ;
Assez et trop long-temps ma lâche complaisance.
De vos jeux criminels a nourri l'insolence.
Mais puisque vous poussez ma patience à bout,
Une fois en ma vie il faut vous dire tout.
On croirait à vous voir dans vos libres caprices
Discourir en Caton des vertus et des vices,
Décider du mérite et du prix des auteurs,
Et faire impunément la leçon aux docteurs,
Qu'étant seul à couvert des traits de la satire,
Vous avez tout pouvoir de parler et d'écrire.
Mais moi, qui dans le fond sais bien ce que j'en crois ,
Qui compte tous les jours vos défauts par mes doigts,
Je ris quand je vous vois, si faible et si stérile,
Prendre sur vous le soin de réformer la ville,
Dans vos discours chagrins plus aigre et plus mordant
Qu'une femme en furie ou Gauthier en plaidant.
Mais répondez un peu. Quelle verve indiscrète
Sans l'aveu des neuf soeurs vous a rendu poète?
Sentiez-vous, dites-moi, ces violents transports
Qui d'un esprit divin foui mouvoir les ressorts ?
44 SATIRE IX.
Qui vous a pu souffler une si folle audace ?
Phébus a-t-il pour vous aplani le ramasse ?
Et ne savez-vous pas que, sur ce mont sacré,
Qui ne vole au sommet tombe au plus bas degré ;
Et qu'à moins d'être au rang d'Horace ou de Voiture,
On rampe dans la fange avec l'abbé de Pure ?
Que si tous mes efforts ne peuvent réprimer,
Cet ascendant malin qui vous force à rimer
Sans perdre en vains discours tout le fruit de vos veilles,
Osez chanter du roi les augustes merveilles :
Là, mettant à profit vos caprices divers ,
Vous verriez tous les ans fructifier vos vers ;
Et par l'espoir du gain votre muse animée
Vendrait au poids de l'or une once de fumée.
Mais en vain, dites-vous, je pense vous tenter
Par l'éclat d'un fardeau trop pesant à porter ;
Tout chantre ne peut pas, sur le ton d'un Orphée,
Entonner en grands vers la Discorde étouffée;
Peindre Bellone en feu tonnant de toutes farts ,
Et le Belge effrayé fuyant sur ses remparts.
Sur un ton si hardi, sans être téméraire,
Racan pourrait chanter au défaut d'un Homère;
Mais pour Cotin et moi, oui rimons au hasard,
Que l'amour de blâmer fit poètes par art,
Quoiqu'un las de grimauds vante noire éloquence,
Le plus sûr est pour nous de garder le silence.
Un poème insipide et sottement flatteur
Déshonore à la fois le héros et l'auteur :
Enfin de tels projets passent notre faiblesse.
Ainsi parle un esprit languissant de mollesse,
Qui, sous l'humble dehors d'un respect affecté,
Cache le noir venin de sa malignité.
Mais, dussiez-vous en l'air voir vos ailes fondues,
Ne valait-il pas mieux vous perdre dans les nues,
Que d'aller sans raison, d'un style peu chrétien,
Faire insulte en rimant à qui ne vous dit rien,
SATIRE IX. 45
Et du bruit dangereux d'un livre téméraire
A vos propres périls enrichir le libraire?
Vous vous flattez peut-cire, en votre vanité,
D'aller comme un Horace à l'immortalité :
Et déjà vous croyez, dans vos rimes obscures,
Aux Saumaises futurs préparer des tortures.
Mais combien d'écrivains, d'abord si bien reçus,
Sont de ce fol espoir honteusement déçus !
Combien, pour quelques mois, ont vu fleurir leur livre,
Dont les vers en paquets se vendent à la livre!
Vous pourrez voir, un temps, vos écrits estimés
Courir de main en main par la ville semés;
Puis de là, tout poudreux, ignorés sur la terre,
Suivre chez l'épicier Neuf-Germain et La Serre :
Ou, de trente feuillets réduits peut-être à neuf,
Parer, demi-rongés, les rebords du Pont-Neuf,
Le bel honneur pour vous, en voyant vos ouvrages
Occuper le loisir des laquais et des pages;
Et souvent, dans un coin renvoyés à l'écart,
Servir de second tome aux airs du Savoyard !
Mais je veux que le sort, par un heureux caprice,
Fasse de vos écrits prospérer la malice,
Et qu'enfin votre livre aille, au gré de vos voeux,
Faire siffler Colin chez nos derniers neveux :
Que vous sert-il qu'un jour l'avenir vous estime,
Si vos vers aujourd'hui vous tiennent lieu de crime,
Et ne produisent rien, pour fruit de leurs bons mois,
Que l'effroi du public et la haine des sols?
Quel démon vous irrite et vous porte à médire ?
Un livre vous déplaît: qui vous force à le lire ?
Laissez mourir un fat dans son obscurité.
Un auteur ne peut-il pourrir en sûreté?
Le Jonas inconnu sèche dans la poussière ;
Le David imprimé n'a point vu la lumière ;
Le Moïse commence à moisir par les bords :
Quel mal cela fait-il ? Ceux qui sont morts sont morts;
46 SATIRE IX.
Le tombeau contre vous ne peut-il les défendre ?
Et qu'ont fait tant d'auteurs, pour remuer leur cendre?
Que vous ont fait Perrin, Bardir, Pradon, Hainaut,
Colletet, Pelletier, Titreville, Quinault,
Dont les noms en cent lieux, placés comme en leurs niches,
Vont de vos vers malins remplir les hémistiches ?
Ce qu'ils font vous ennuie ! O la plaisant détour !
Ils ont bien ennuyé le roi, toute la cour,
Sans que le moindre édit ait, pour punir leur crime,
Retranché les auteurs, ou supprimé la rime.
Écrive qui voudra. Chacun à ce métier
Peut perdre impunément de l'encre et du papier.
Un roman, sans blesser les lois ni la coutume ,
Peut conduire un héros au dixième volume.
De là vient que Paris voit chez lui de tout temps
Les auteurs à grands Ilots déborder tous les ans ;
Et n'a point de portail où, jusques aux corniche?,
Tous les piliers ne soient enveloppés d'affiches.
Vous seul, plus dégoûté, sans pouvoir et sans nom,
Viendrez régler les droits et l'état d'Apollon !
Mais vous, qui raffinez sur les écrits des autres,
De quel oeil pensez-vous qu'on regarde les vôtres ?
Il n'est rien en ce temps à couvert de vos coups :
Mais savez-vous aussi comme on parle de vous?
Gardez-vous, dira l'un, de cet esprit critique :
On ne sait bien souvent quelle mouche le pique.
Mais c'est un jeune fou qui se croit tout permis,
Et qui pour un bon mot va perdre vingt amis.
Il ne pardonne pas aux vers de la Pucelle,
Et croit régler le monde au gré de sa cervelle.
Jamais dans le barreau trouva-t-il rien de bon?
Peut-on si bien prêcher qu'il ne dorme au sermon?
Mais lui, qui fait ici le régent du Parnasse,
N'est qu'un gueux revêtu des dépouilles d'Horace.
Avant lui Juvénal avait dit en latin
Qu'on est assis à l'aise aux sermons de Cotin.
SATIRE IX. 47
L'un et l'autre avant lui s'étaient plaints de la rime.
Et c'est aussi sur eux qu'il rejette son crime :
Il cherche à se couvrir de ces noms glorieux.
J'ai peu lu ces auteurs : mais tout n'irait que mieux
Quand de ces médisants l'engeance tout entière
Irait la tête en bas rimer dans la rivière.
Voilà comme on vous traite ; et le monde effrayé
Vous regarde déjà comme un homme noyé.
En vain quelque rieur, prenant votre défense,
Veut faire au moins, de grâce, adoucir la sentence.
Rien n'apaise un lecteur toujours tremblant d'effroi,
Qui voit peindre en autrui ce qu'il remarque en soi.
Vous ferez-vous toujours des affaires nouvelles ?
Et faudra-t-il sans cesse essuyer des querelles?
N'entendrai-je qu'auteurs se plaindre et murmurer?
Jusqu'à quand vos fureurs doivent-elles durer?
Répondez, mon esprit ; ce n'est plus raillerie :
Dites.... Mais, direz-vous, pourquoi cette furie?
Quoi! pour un maigre auteur que je glose en passant,
Est-ce un crime, après tout, et si noir et si grand?
Et qui, voyant un fat s'applaudir d'un ouvrage
Où la droite raison trébuche à chaque page,
Ne s'écrie aussitôt: L'impertinent auteur!
L'ennuyeux écrivain ! le maudit traducteur !
A quoi bon mettre au jour tous ces discours frivoles,
Et ces riens enfermes dans de grandes paroles ?
Est-ce donc là médire, ou parler franchement?
Non, non, la médisance y va plus doucement.
Si l'on vient à chercher pour quel secret mystère
Alidor à ses fiais bâtit un monastère:
Ali or, dit un fourbe, il est de mes amis :
Je t'ai connu laquais avant qu'il fût commis:
C'est un homme d'honneur, de piété profonde,
Et qui veut rendre à Dieu ce qu'il a pris au monde,
Voilà jouer d'adresse, et médire avec art;
Et c'est avec respect enfoncer le poignard.
48 SATIRE IX.
Un esprit né sans fard, sans basse complaisance,
Fuit ce ton radouci que prend la médisance.
Mais de blâmer des vers ou durs ou languissants,
De choquer un auteur qui choque le bon sens,
De railler un plaisant qui ne sait pas nous plaire,
C'est ce que tout lecteur eut toujours droit de faire.
Tous les jours à la cour un sot de qualité
Peut juger de travers avec impunité :
A Malherbe, à Racan préférer Théophile,
Et le clinquant du Tasse à tout l'or de Virgile.
Un clerc, pour quinze sous, sans craindre le holà,
Peut aller au parterre attaquer Attila ;
Et, si le roi des Huns ne lui charme l'oreille,
Traiter de visigoths tous les'vers de Corneille.
Il n'est valet d'auteur ni copiste, à Paris,
Qui, la balance en main, ne pèse ses écrits.
Dès que l'impression fait éclore un poète,
Il est esclave né de quiconque l'achète :
Il se soumet lui-même aux caprices d'autrui,
Et ses écrits tout seuls doivent parler pour lui.
Un auteur à genoux, dans une humble préface,
Au lecteur qu'il ennuie a beau demander grâce:
Il ne gagnera rien sur ce juge irrité
Qui lui fait son procès de pleine autorité.
Et je serai le seul qui ne pourrai rien dire!
On sera ridicule, et je n'oserai rire!
Et qu'ont produit mes vers de si pernicieux,
Pour armer contre moi tant d'auteurs furieux?
Loin de les décrier, je les ai fait paraître ;
Et souvent, sans ces vers qui les ont fait connaître,
Leur talent dans l'oubli demeurerait caché.
Et qui saurait sans moi que Cotin a prêché ?
La satire ne sert qu'à rendre un fat illustre :
C'est une ombre au tableau qui lui donne du lustre,
En les blâmant enfin j'ai dit ce que j'en croi ;
Et tel qui m'en reprend en pense autant que moi.