Opinion d
54 pages
Français

Opinion d'un ancien militaire sur la Constitution, la France et les Français. [Par L.-F. Lestrade.]

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Michaud (Paris). 1814. In-8° , 55 p..
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Publié le 01 janvier 1814
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Langue Français

D'UN ANCIEN MILITAIRE
SUR LA CONSTITUTION,
LA FRANCE ET LES FRANÇAIS.
Semper ego auditor tantùm ?
( JUVÉHAL.)
A PARIS,
CHEZ MICHAUD FRÈRES, LIBRAIRES.
RTJE DES BONS-ENFANTS, N°. 34-
DE L'IMPRIMERIE DE L. G. MICHAUD,
IMPRIMEUR DU ROI.
M. DCCC. XIV.
D'UN ANCIEN MILITAIRE
SUR LA CONSTITUTION,
LA FRANCE ET LES FRANÇAIS.
J 'AI blanchi sous les armes plus encore que sous
le poids des ans. Dès mon entrée dans la carrière,
je me suis accoutumé à ne point séparer la cul-
ture des lettres de l'étude de la tactique, et la
faculté de penser de l'art de se battre. J'ai trouvé
plus d'un avantage à faire ainsi germer sous le
casque du guerrier, les méditations du philo-
sophe. Soldat brave et soumis, sans cesser d'être
citoyen fidèle et libre, j'ai su allier l'obéissance
passive des camps à l'utile indépendance du Fo-
rum, et conserver sous la saie militaire, le droit
d'avoir une opinion et de la dire. Et, dans quelles
têtes, dans quels coeurs peuvent naître et se dé-
velopper avec plus d'énergie, les sentiments et
les pensées qui ont le bien public pour objet, que
chez les hommes qui chaque jour versent, leur
sang pour la patrie? A quelle classe de citoyens
I..
(4)
peut - elle inspirer des sentiments plus généreux,
des vues plus utiles, qu'à ces braves qui, lui faisant
par état, le sacrifice continuel de leurs affections
les plus chères de famille et de société, mettent
leur devoir à mourir, et leur gloire à vaincre
pour elle? Si le droit de suffrage légal s'acquiert
dans nos législations modernes avec un peu d'ar-
gent, une plus noble monnaie, frappée au coin
de la valeur, des blessures et des lauriers, ne
saurait-elle aussi donner quelque droit, ajouter
quelque prix à cette autre espèce de suffrage,
que la patrie, par l'organe même du prince (I) ,
réclame de chacun de ses membres, dans la dis-
cussion de ses plus chers intérêts? Lorsque , par
des événements dont l'imagination la plus active
n'aurait osé naguère rêver la possibilité, le vieux
Royaume de France vient tout à coup se replacer
sur les ruines de la république et de l'empire,
confondues en une même poussière ; lorsque cet
astre, fourvoyé en ses longues aberrations, re-
trouve enfin sa place dans le système de l'Eu-
rope, dont il doit équilibrer les forces et retrem-
per les ressorts ; lorsque des bases bonnes ou mau-
vaises à donner à ce nouvel édifice, dépendent,
plus que jamais, le salut du présent et les desti-
nées de l'avenir, quel Français, quel Européen,
quel homme, assez étranger aux saintes émotions
du bien public, pourrait demeurer spectateur
silencieux devant ce grand oeuvre de reconstruc-
(5)
tion sociale? Si jadis, à la vue des vices de son
temps, l'indignation délia la langue de Juvénal,
et fit naître en lui le noble élan de la pensée,
pourquoi le tableau de nos espérances et de nos
dangers, en nous inspirant une pareille énergie ,
n'en dirigerait-il pas l'emploi vers la discussion
de ces objets de haute politique que le monarque
va livrer dans le sanctuaire des lois, aux délibé-
rations de nos Représentants ?
Laissant donc en repos le fer désormais inutile
des combats, nous consacrons loyalement notre
plume à la solution de ce problême politique, au-
quel nous semblent attachées les destinées de
notre patrie:
« Quel est l'état actuel de la France, sous le
» rapport des hommes et des choses, et quelles
» mesures cet état exige-t-il dans l'intérêt com-
» mun du monarque et du peuple ? »
Parcourons, s'il est possible, avec autant de
précision que d'impartialité, les principaux ob-
jets qui se rattachent à cette grande question.
CONSTITUTION.
. Ce mot, trop plein de nos malheurs, pour ne
pas rendre excusable le sentiment de ceux qui
voudraient l'effacer de notre dictionnaire, cause
dans les circonstances actuelles plus de petites
disputes, qu'il ne provoque de bonnes réflexions,
et fournit plus d'aliments à l'esprit de parti, que
(6)
d'utiles méditations à la sagesse. Sur les mille
brochures qui depuis deux mois inondent le sol
de la France, et surtout celui de Paris, on en
compterait à peine trois où l'on traite de la cons-
titution ex professo, comme si les réflexions rela-
tives à ce pacte solennel, ne méritaient pas de
l'emporter sur tous ces détails qui nous rappel-
lent trop un homme que l'oubli devrait dévorer 1
tout entier, pour le repos d'une génération qu'il
fatigue encore de son souvenir, après l'avoir écra-
sée par sa tyrannie. Laissons donc en paix Buo-
naparte qui ne peut plus nous faire de mal, pour
nous occuper de cette nouvelle charte qui peut
nous apporter de si grands biens, si, fondée sur
des bases justes et libérales, modifiées selon nos
besoins, notre caractère et nos moeurs, elle offre
dans la combinaison respective des devoirs et des
droits, une double garantie contre les excès de la
liberté et l'abus de la puissance.
En rattachant le fruit de longues études à des
recherches soigneuses, sur l'opinion qui domine
aujourd'hui dans les classes les plus éclairées du
royaume, voici le plan de constitution que j'ose-
rais proposer à nos Représentants, si j'avais l'hon-
neur de siéger dans leur sein.
(7)
DANS L'ORDRE POLITIQUE:
1°. UN ROI
HÉRÉDITAIRE, de France et de Navarre, ré-
gnant par la grâce de Dieu, sous le titre an-
tique et vénéré de Roi très-chrétien.
La dénomination de Roi des Français, ne se-
rait qu'un barbarisme dans la langue politique de
l'Europe, dont tous les souverains, même les
moins absolus, tirent leur titre du nom de leur
pays.
Prétendre qu'une pareille appellation emporte
avec elle l'idée de la propriété réelle et person-
nelle du territoire et de ses habitants, c'est ressus-
citer un ancien sophisme que repoussent à la fois
la raison et les lois fondamentales de la proprié-
té, également applicables au prince et aux sujets.
Que dirait-on d'un homme assez peu sensé pour
conclure de ces titres, comte d'Artois, duc
d' Angoulême, que dans ces deux pays l'homme
et la glèbe appartiennent au prince apanagiste?
Gardons-nous en toutes choses de l'exagération
de principes ; elle produit toujours le danger ou
le ridicule, et quelquefois tous les deux en-
semble.
(8)
INVESTI DU DROIT exclusif, de sanctionner les
lois, de les faire exécuter; de nommer les
magistrats et les juges de tous les tribunaux;
de distribuer seul, les grands emplois admi-
nistratifs , ecclésiastiques, civils et militaires;
d'exercer les actes de merci envers les coupa-
bles; de convoquer et de dissoudre les grands
corps de l'état, en se conformant aux règle-
ments relatifs à l'exercice de cette partie de
son autorité; de faire la paix, de déclarer la
guerre; et généralement de remplir toutes les
fonctions du pouvoir souverain, ainsi quelles
sont déterminées par les lois du Royaume.
La brillante et profonde discussion à laquelle
se livra l'assemblée constituante, sur le droit de
faire la paix et la guerre, a fixé irrévocablement
cette question en faveur de la prérogative royale,
en dépit du décret qui en fut le résultat. L'huma-
nité n'aurait rien à gagner dans le système con-
traire; les guerres furent-elles moins fréquentes
à Rome sous le sénat que sous les empereurs?
D'ailleurs, dans son droit de voter librement
l'impôt, la nation ne trouve-t-elle pas toujours
une garantie suffisante contre l' ambition de ses
princes, et leur goût pour les conquêtes?
JOUISSANT , ainsi que son auguste famille, d'un
domaine et d'un revenu particuliers, propor-
(9)
Aionnés à l'éclat de sa maison et à la dignité
de sa couronne.
2°. UN PARLEMENT,
CHARGÉ de connaître de l'état des finances, du
montant et de F emploi des revenus, de dis-
cuter et de voter sur la proposition du gou-
vernement , la création de nouvelles lois,
l'abrogation des anciennes, ainsi que l' as-
siette , le maintien ou ïabolition des taxes
générales, sous quelque dénomination qu'elles
se produisent.
Chargé en outre, de recevoir communication
des traités de paix, d'alliance et de com-
merce, ainsi que des déclarations de guerre,
sans que les délibérations parlementaires ,
seulement en ce qui concerne ces relations di-
plomatiques, puissent jamais prendre d'autre
caractère, ni avoir d'autre effet que ceux de
représentations officielles non-coactives.
DIVISÉ EN DEUX SECTIONS,
La 1er sous la dénomination de CHAMBRE SÉ-
NATORIALE , dont feront partie les princes du
sang royal, sera présidée par le grand chan-
celier du royaume, et composée d'abord, de
cent cinquante membres au choix du Roi,
qui pourra en augmenter le nombre.
La 2e., appelée CHAMBRE LÉGISLATIVE , se corn-
(10)
posera de deux cent cinquante députes nom-
més, conformément aux conditions d'éligi-
bilité ( basées sur un revenu foncier conve-
nable ) par les collèges électoraux dont le
Roi choisira le président à chaque nouvelle
convocation.
La nomination d' un ou plusieurs mem-
bres du parlement au ministère, ne leur
été pas le droit de siéger et de voter dans
leurs chambres respectives.
L'initiative des débats sur les projets pré-
sentés par le gouvernement, appartiendra à
la chambre législative ;
La chambre sénatoriale aura le droit d'a-
dopter ou de rejeter, sans amendement ni
division , les actes de la chambre législative.
SE RÉUNISSANT, de droit, une fois chaque an-
née ; défait, a lépoque désignée par le Roi
dans ses lettres de convocation, en une ses-
sion dont la durée sera d'un mois au moins,
et de deux mois au plus.
DÉLIBÉRANT à la pluralité absolue des voix, en
séance publique ou secrète, au gré des cham-
bres; communiquant d'une section à l'autre,
et avec le Roi, par des messages et des dépu-
tations , conformément à l' usage réglé d'a-
vance par S. M.
SE PERPÉTUANT, savoir : la chambre sénatoriale,
(11 )
par les promotions du Roi, et la chambre lé-
gislative par le renouvellement, tous les deux
ans, du tiers de ses membres, en sorte qu'à
l'exception des deux tiers sortant par le sort ;
pendant les quatre premières années qui sui-
vront la première convocation , chaque dé-
puté à l'avenir, siégera six ans dans la légis-
lature, à laquelle il ne pourra être réélu
qu'après l'intervalle d'une tenue des collèges
électoraux.
SE CONSTITUANT EN 1re. SESSION, par les nomina-
tions royales et par les nouvelles élections
des collèges qui seront convoqués à cet effet,
sans avoir égard à la forme actuelle du sé-
nat et du corps législatif , laquelle demeure
abrogée , ce qui néanmoins n'emporte l'ex-
clusion d'aucun de leurs membres, de la
nouvelle composition de la chambre législa-
tive , dont ils pourront faire partie, si avec
les conditions d'éligibilité, ils réunissent les
suffrages des électeurs.
3°. UNE CORRESPONDANCE D'ACTION ET
DE POUVOIR,,
Telle, que les délibérations prises dans chaque
chambre, à la pluralité absolue des voix, de-
vront former un avis unanime pour consti-
(12)
tuer une résolution parlementaire, susceptible
d'être présentée à la sanction du Roi, lequel
pourra rejeter le même projet pendant trois
législatures consécutives, après quoi s'il se
reproduisait encore, comme le voeu identique
des deux chambres, il serait censé revêtu de
la sanction royale et deviendrait loi de F état.
DANS L ' ORDRE CIVIL.
UNE GARANTIE IRRÉVOCABLE pour la tolérance
des cultes, l'indépendance des tribunaux,
l'abolition des commissions spéciales et des
évocations au conseil, la répartition égale
de l'impôt, l'admission de tous les Fran-
çais à tous les emplois sans distinction de
noblesse , sans privilège de naissance ; la li-
berté de la presse; la liberté individuelle, et
par conséquent le droit pour tout homme,
calomnieusement attaqué et réellement blessé
dans sa fortune, sa personne, son état, sa
liberté, par suite d'une dénonciation déclarée
fausse par un jugement, d'en poursuivre civi-
lement et criminellement les auteurs devant
les tribunaux, lesquels seront tenus d'appli-
quer au calomniateur la même peine qu'au-
rait encourue l'accusé, en cas de condamna-
tion.
Quant à la liberté de la presse, l'une des ques-
tions les plus délicates, et la moins éclaircie de
(13)
la législation moderne , il est difficile d'établir
une règle générale et des principes invariables,
par l'impossibilité de déterminer le point fixe qui
sépare la liberté de la licence, le droit de l'abus,
le remède du poison. Une police armée comme
l'inquisition d'Espagne, une censure préalable ,
pareille à celle que nous avions avant la révolu-
tion , l'application judiciaire d'une loi préexis-
tante , ainsi que cela se pratique en Angleterre,
tels sont les trois moyens que le législateur peut
mettre en oeuvre , selon le génie des peuples et
l'exigence des temps. Notre philosophie d'habi-
tude repousse le premier, et ne nous laisse que le
choix des deux autres. La législation, en Angle-
terre, favorise davantage l'essor de la pensée; en
France, elle protège mieux le repos de l'écrivain.
Sous l'influence de la première, la vérité se montre
souvent avec un mélange d'erreur qui balance
l'utilité de sa publication ; sous la seconde , les
précautions prises pour la dégager de tout acces-
soire dangereux, l'empêchent par fois de se pro-
duire ; l'une convient à un peuple naturellement
penseur, et dont le caractère retrempé par des
institutions fortes, laisse moins de prise à l'action
des mauvais principes ; l'autre s'adapte mieux aux
besoins d'une nation plus ingénieuse que réflé-
chie , chez qui la raison presque toujours dupe
du sentiment et de l'esprit, demeure accessible
au poison des fausses doctrines. L'importation
( 14)
respective de ces deux lois sur le sol des deux na-
tions , serait donc contraire à une sage politique
qui ne doit jamais tendre qu'à un mieux relatif.
Sparte seule pouvait, sans péril pour les moeurs,
offrir ses vierges nues aux yeux de ses austères
habitants. Mais à la place d'une imitation par-
faite de ce qui existe chez nos voisins, ne pour-
rait-on pas, à côté d'une loi relative aux délits
de la presse, laisser subsister une censure libre,
dont chaque écrivain pourrait à son gré éviter ou
subir le joug, selon que, plus ou moins rassuré sur
la nature de ses idées , dans leur rapport avec le
véritable intérêt de la société, de la religion et
des moeurs, il croirait pouvoir prendre sur lui
ou rejeter sur le censeur les risques de la publi-
cation. Par-là tomberaient les entraves humi-
liantes et pénibles dont la censure, dirigée par des
principes et des vues d'intérêt particulier, a trop
souvent fatigué la patience des écrivains les plus
recommandables, tandis que le gouvernement et
le public, conserveraient dans la loi, dont les tri-
bunaux seuls feraient l'application, une garantie
suffisante contre les abus de la presse. Un tel plan
présenterait, ce me semble, une transaction heu-
reuse et salutaire entre l'indépendance et les
dangers de la faculté d'écrire. Mais un des meil-
leurs appuis de la législation à cet égard, ce sont
sans contredit les conditions mises et à mettre à
l'exercice de l'état d'imprimeur. Lorsque cet art,
(15)
non moins dangereux qu'utile, ne sera confié
qu'à des hommes dont un examen préalable, long
et rigoureux, aura constaté la probité, l'aisance
et les talents, on ne verra plus sortir de nos presses
cette foule de mauvais écrits en tout genre, dont
la publication tient peut-être encore plus aux sor-
dides spéculations des imprimeurs et des libraires,
qu'à l'immoralité de nos écrivains.
C'est, au reste, à une police sévère et forte-
ment organisée à combattre à la frontière l'im-
portation des poisons étrangers.
SÉNAT.—-SÉNATEURS.
Ce corps mal attaqué, mal défendu, ne mé-
rite ni les invectives de.ses détracteurs, ni les
éloges de ses apologistes. On le poursuit par un
système d'argumentation qui ne serait point sans-
danger pour les principes; on cherche à le jus-
tifier par des subtilités qui tendraient à absoudre
le sénat de Tibère. Entre ces deux partis, le
Public élève sa voix impartiale, et sans refuser
à un grand nombre de Sénateurs des titres person-
nels à son estime, titres qui leur ouvriront sans
doute les portes du Parlement, il déclare le corps
déchu de toute prétention fondée au maintien de
son existence collective.
CORPS-LÉGISLATIF. —DÉPUTÉS.
Le Corps-Législatif a dû aux outrages de Na-
(16)
poléon et à l'énergie de plusieurs de ses membres,
un retour favorable de considération publique.
Etrangers, par leur position politique, aux repro-
ches dirigés contre les Sénateurs, ces Députés
exercent une utile influence dans leurs provin-
ces , où l'opinion encore malade et moins mo-
bile que dans la capitale, a besoin plus que ja-
mais de sages régulateurs qui la dirigent avec
sûreté vers le nouvel ordre des choses. Les Col-
lèges électoraux sentiront sans doute le besoin
d'appeler dans le Parlement le plus grand nom-
bre des Députés actuels.
TRIBUNAUX. —MAGISTRATS. — CODES.
L'étendue des Jurisdictions , sagement appro-
priée aux besoins des justiciables, doit être main-
tenue; mais si l'opinion repousse le rétablisse-
ment des grands ressorts, elle indique dans la
hiérarchie et l'organisation personnelle des Cours
de Justice, des changements devenus indispen-
sables pour relever leur indépendance, anéan-
tie de fait sous le règne de Buonaparte , et pour
donner aux peuples, sur la future administration
de la justice, une garantie singulièrement dimi-
nuée par la faiblesse de plusieurs magistrats.
Le plus grand nombre mérite sans doute la
confiance de la nation ; mais elle n'a pas oublié
que c'est dans leur sein, que le Despote a tou-
jours trouvé de ces hommes que la crainte de
( 17)
perdre un traitement faisait siéger dans les com-
missions spéciales, chargées d'immoler les vic-
times que leur désignait sa police.
Rien n'aiderait plus efficacement à la recons-
titution de l'ordre judiciaire, sur des bases éga-
lement favorables à la dignité de la magistrature,
et aux intérêts du peuple , que le rétablisser
ment des charges, avec les modifications indi-
quées par l'état présent des fortunes, l'ancienneté
des services, et l'étendue des ressorts. Une échelle
établie d'après ces données 1, qui permettrait à la
majorité des magistrats actuels de monter sur les
nouveaux sièges, aurait l'avantage d'alimenter le
trésor de l'Etat, en épurant le sanctuaire de la
justice.
Des quatre Codes rédiges sous le règne de
Buonaparte, le Code civil, qui n'est au fond que
le recueil de nos anciennes lois et des meilleures
ordonnances de nos Princes, peut seul attendre
de la marche du temps, la rectification de quel-
ques dispositions incomplètes ou dangereuses. De
ce nombre est le divorce , dont il est peut-être
aussi essentiel d'atteindre le but, pour le repos
des familles, que de sanctifier les motifs , et de
restreindre la faculté dans l'intérêt des moeurs.
Si l'on juge des causes par leurs effets, on ne
saurait voter une révision trop prompte du Code
de procédure, dont la marche plus obscure des
2
(18)
affaires, et la forme plus ruineuse, attestent les
énormes défauts.
Le Code de commerce, en déployant à con-
tre-sens une rigueur mal calculée dans ce qui a
rapport à la banqueroute, a manqué son but en
le dépassant. Cette sévérité intempestive, aussi
mal combinée avec la difficulté des circonstances
qu'avec l'état de nos moeurs, n'a d'autre effet
que de soustraire la fraude à l'action des tribu-
naux, par la préférence que donneront toujours
des créanciers à des voies d'arrangement qui les
font rentrer dans une partie de leurs deniers, sur
l'application d'une peine afflictive qui en con-
sommerait la perte.
Dans le Code criminel, où la peine de la con-
fiscation est prodiguée jusqu'au scandale, il règne
en général une impression de tyrannie qui tient
plus de la haine contre les hommes, que de
l'horreur pour le crime. Ce n'est pas la loi qui
punit, c'est le bourreau qui étrangle. Sous un
tyran, un Code pénal est un livre d'enfer; ce n'est
que sous un prince légitime et sage , que peut
naître une bonne législation criminelle.
POLICE.
La conscription dévorait moins d'hommes que
la .Police ne causait de malheurs, ne commettait
de crimes. Tout gémissait sous l'inquisition de
(19)
ses agents. Les provinces ont vu avec reconnais-
sance, dès les premiers jours de notre régéné-
ration , disparaître ces commissaires généraux et
spéciaux, suppôts d'élite de la tyrannie , fléaux
des gens de bien, délateurs des magistrats, bour-
reaux des peuples (2). La France entière applau-
dit au nouveau choix du Souverain. La liberté se
rassure, en voyant à la tête de ce ministère , dif-
ficile autant que dangereux, un de ces hommes
rares, qui, toujours en contact avec la révolution
par des services utiles , sont demeurés étrangers
à ses excès, et que la sûreté de leurs principes
et l'étendue de leurs lumières ont toujours pré-
servés de ses erreurs. Sous ses mains habiles et
pures, la surveillance , destinée à prévenir le
crime , n'en deviendra pas elle même le foyer le
plus actif, en attachant aux infamies de la déla-
tion, des récompenses dues seulement aux succès
du zèle ; et la police, simple auxiliaire de la loi,
se contentera d'en préparer l'action , sans en en-
traver la marche, pour en égarer le glaive.
JOURNAUX.
C'est un inconvénient assez grave,peut-être,
que cet éveil donné tous les matins à la curiosité
du peuple, sur des objets d'économie politique.
La révolution en ayant fait un besoin, ou plutôt
une maladie générale,il y aurait de l'imprudence
à vouloir prescrire tout à coup aux esprits un jeûne
2..
(20)
politique, si salutaire d'ailleurs à la santé de
l'État. Il faut donc laisser subsister l'apparition
quotidienne des gazettes; mais ne conviendrait-il
pas de créer, à côté de celles qui existent, un
journal d'une forme et d'une intention nouvelles?
En y admettant, si l'on veut, tous les accessoires
d'agrément et de littérature, il sera spécialement
destiné à éclairer les bons esprits, à agir sur l'opi-
nion de toutes les classes de la société, par la dis-
cussion modérée, mais indépendante, des ma-
tières relatives à la politique et à l'administration
générale. Ce sera, si l'on veut, le Journal de
l'Opposition , comme en Angleterre ; mais modi-
fié selon les convenances indiquées par la dif-
férence des esprits et des lieux. La partie saine
du public sent le besoin et provoque l'éta-
blissement d'une feuille rédigée d'après ces prin-
cipes.
COMMERCE.— INDUSTRIE.
Liberté, protection, tels sont les deux pivots
de la prospérité commerciale et industrielle, dans
tous les pays du monde. Placé depuis long-temps
sur le point du globe que semble plus particuliè-
rement habiter le génie du commerce, le Roi
nous apporte, sur ce premier mobile des sociétés
civilisées, des lumières dont nous pouvons espé-
rer les meilleurs résultats, parleurs combinai-
sons avec celles que ne manqueront pas de lui
(21)
soumettre les chambres consultatives, établies
dans nos premières places. La paix, comme tous
les biens de ce monde, n'est pas sans mélange de
quelque mal. Si l'ouverture des mers et des com-
munications du continent offre un utile débouché
à nos denrées territoriales, et à quelques produits
de notre industrie, elle va, par coutre-coup, para-
lyser ces nombreux ateliers de filature et de fa-
brication de cotons, établies dans presque toutes
les parties de la France, si, par de sages réserves
et des droits d'importation convenablement ré-
glés, nous ne balançons pas la concurrence redou-
table des manufactures anglaises.
Sous d'autres rapports, qui n'intéressent pas
aussi directement notre rivalité commerciale , le
gouvernement s'occupera sans doute des règle-
ments relatifs à notre industrie intérieure, que
les oscillations révolutionnaires, prolongées par
le régime de Buonaparte, ont tantôt laissée sans
guide et sans frein , et tantôt chargée d'entraves
destructives de toute émulation. Si d'un côté
l'impôt des patentes a pris une extension abusive,
de l'autre, le retour des anciennes maîtrises se
trouve en opposition avec trop d'intérêts, pour
ne pas chercher à concilier, dans celte partie,
par une loi sage, les droits du trésor public avec
les encouragements dus à l'industrie.
TRAVAUX PUBLICS.
C'est dans cette partie de l'administration de
(22)
Buonaparte, que se retranchent certaines gens
qui couvrent les regrets de l'intérêt personnel de
la fausse apparence de l'amour du bien public;
Ils s'en vont répétant avec affectation : « Tout
» chôme, tout va languir ; plus d'entreprises ;
» nos ateliers sont déserts, et bientôt nos mo-
» numents inachevés se changeront en ruines....»
Cela fût-il vrai, ce serait une malédiction de plus
à attacher à la mémoire de Buonaparte qui, non
content d'avoir lui - même fait fermer les chan-
tiers et dévoré nos fortunes, a trouvé encore le
moyen de dévaliser toutes les caisses, et d'empor-
ter des trésors incalculables dans son exil ; mais
la bonté d'un Roi vaincra encore, en ceci, le
-mauvais génie d'un tyran. Déjà les travaux du
Louvre ont repris, et d'autres vont bientôt re-
prendre. C'est en vain qu'on a cherché à faire
pousser le cri de la misère à des hommes séduits à
dont on a trouvé les poches garnies d'assez fortes
sommes, dont la malveillance avait acheté leurs
murmures. Ces manoeuvres coupables, dont les
instigateurs ont été signalés et pris, seront sans
effet sur les ouvriers honnêtes ( et c'est la presque
totalité ). En voyant l'empressement du Roi à
s'occuper de leur sort, au milieu de l'embarras
énorme des finances, et à protéger contre les
spéculations de la cupidité ,le taux de leurs sa-
laires, ils seront les premiers à repousser les in-
sinuations perfides qui, en les replongeant dans