Oraison funèbre de Louis XVI , prononcée dans l

Oraison funèbre de Louis XVI , prononcée dans l'église royale de Saint-Denis, le 21 janvier 1814, jour de l'anniversaire de la mort du roi, et du transport solennel de ses cendres ainsi que de celles de la reine ; en présence de Leurs Altesses Royales Monsieur, frère du roi, monseigneur le duc d'Angoulême, monseigneur le duc de Berry... Par M. Étienne-Antoine de Boulogne, évêque de Troyes

-

Français
91 pages

Description

A. Le Clère (Paris). 1817. France -- 1792-1804 (1re République). VIII-84 p. ; in-8.
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Publié le 01 janvier 1817
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ORAISON FUNÈBRE
DE
LOUIS XVI.
L'A uteur de cet Ouvrage nous en ayant transmis la
Propriété, nous prévenons que toute Edition qui ne
sera pas revêtue de notre signature sera réputée contre-
faite, et que conformément aux lois toutes poursuites
judiciaires seront intentées contre les contrefacteurs et
d-Litans de-contrefaçons.
ORAISON FUNÈBRE
DE
LOUIS XVI,
PRONONCÉE dans l'Église Royale de Saint-Deuis,
le 21 janvier 181jour de l'anniversaire de la
mort du ROI, et du transport solennel de ses
ce*dres, ainsi que de celles de la REINE;
En présencelle Leurs Altesses Royales MONSIEUR, Frère du
Roi, Monseigneur le Duc d'ANGOULÊME, Monseigneur le
Duc DE BEItR Y, de tous les Princes et Princesses du Sang
royal.
PAS. M. ÉTIENNE-ANTOINE DE BOULOGNE,
ÉyÊQUE DE TROYES.
A PARIS,
Chez Adrien LE CJ/ERE, Imprimeur de N. S. P. le Pape
et de 1 Archeveché, quai des Augustin s f nO- 35.
1817.
AVERTISSEMENT.
LE ROI ayant daigné nous désigner
lui-même pour prêcher cette Oraison
funèbre, la nouvelle d'un choix aussi
flatteur ne nous fut transmise à Troyes
que le 11 janvier, par une lettre ministé-
rielle : de sorte que nous n'eûmes guère
que huit jours pour la com poser, l'ap-
prendre et nous rendre à Paris. Nous
hésitâmes d'abord de nous charger d'un
travail si pénible et si précipité; mais
le désir de répondre à une mission si
honorable, et le vif intérêt que nous
inspiroit un aussi grand sujet, fixèrent
notre irrésolution. Le court espace qui
Vj AVERTISSEMENT.
nous étoit laissé fut d'autant plus fâ-
cheux, qu'ayant eu l'honneur de lire
notre Oraison funèbre à SA MAJESTÉ,
qui ne devoit pas assister à la cérémo-
nie, nous ne pûmes lui présenter qu'un
ouvrage plutôt ébauché que fini; et c'est
ainsi que nous la prononçâmes. Nous
nous proposions de la reprendre sous
oeuvre, pour la livrer de suite à l'im-
pression, lorsque survint presque aussi-
tôt le déplorable événement qui replon-
gea la France dans de nouveaux mal-
heurs, et nous força à la retraite. Nous
étant occupés depuis d'y mettre la der-
nière main, pour la rendre plus digne
de son objet et de l'indulgence du pu-
blic, nous avons cru devoir la faire par
roître à l'approche du troisième anni-
versaire, époque où vont se réveiller
AVERTISSEMENT. vij
dans tous les cœurs françois les sen-
timens d'expiation et de douleur, et
au moment de la translation solennelle
des derniers restes de nos -Rois, échap-
pés à l'impiété révolutionnaire, et des
djépouilles mortelles des deux royales
Princesses, ADÉLAÏDE et VICTOIRE DE
FRANCE, dignes filles de saint Louis.
Nous croyons en cela remplir un vrai
devoir, en même temps que c'est pour
nous une douce satisfaction. Nous ai-
mons à penser qu'ayant commencé notre
carrière oratoire par l'Éloge de Louis
Dauphin, père du Roi-Martyr (1), nous
(i) Eloge de Louis Dauphin, père du Roi; discours
qui a remporté, en 1778, le prix proposé par une
Société, amie de la Religion et des Lettres. A Paris,
chez Adrien LE CLERE. -
Viij AVERTISSEMENT.
la terminons par l'Éloge du Roi-Mar-
tyr lui-même. Hélas ! il y a près de qua-
rante ans entre les deux discours, et
dans cet intervalle nous avons parcouru
des siècles!
ORAISON FUNÈBRE
DE
LOUIS XVI.
Et dixit David ad Abisài: Ne interficias eum;
guis enlm extçndet manum suam in Chris-
tum Domini, et innocens erit?
Et David dit à Abisaï : Gardez-vous d'attenter
à sa vie; car quel est celui qui portera sa
main sur l'Oint du Seigneur, et sera innocent
d'un tel crime ? I. Rois, xxri, 9.
M ON SEIGNEUR (1),
Cest ainsi que David exprimoit sa
profonde horreur contre celui qui lui
donnoit le barbare conseil d'immoler
Saül à sa vengeance. Saül venoit de
(I) S. A. R. MONSIEUR, frère du Roi.
( 2 )
tomber entre ses mains, bien mo
encore par le sort des com bats que
par un juste châtiment du ciel. C'étoit
un prince que poursuivoit la main de
Dieu, et qui, non moins obsédé par le
trouble de son esprit que par celui de
sa conscience, ne pouvoit être que le
fléau de ses sujets. C'étoit l'implaçable
ennemi de David, et sa mort lui ou-
vroit le chemin du trône; et cependant
il est saisi d'effroi à la seule idée du
meurtre de ce mauvais prince, parce
qu'il est l'oint du Seigneur, et que l'in-
dignité de l'homme ne sauroit effacer
en lui la consécration et la majesté
du monarque; et quand le coup fatal
sera porté, on l'entendra faire des vœux
pour que la rosée et la pluie ne tombent
plus sur la montagne malheureuse où
s'est commis cet attentat. Mais si telle
étoit la haute idée qu'il avoit de l'au-
guste dépositaire du suprême pouvoir
dans celui même qui en abuse et le
( 5 )
laisse avilir dans ses mains, qu'auroit-il
dit, et de quel surcroît de surprise et
d'indignation n'auroit-il pas été péné-
tré, si Saül, comme le Prince infortuné,
objet éternel de nos larmes et de nos
regrets, eût été le modèle de toutes les
vertus royales, et un de ceux qui ont le
plus honoré et le trône et l'humanité?
Et de quelle malédiction n'auroit-il pas
frappé les sacrilèges qui ont porté leurs
mains sur l'héritier de tant de rois, plus
grands encore et plus illustres que ne
furent autrefois ceux d'Israël et de Juda,
et qui, dans sa personne auguste, ont
violé tout à la fois, la triple majesté du
..diadème, du malheur et de la vertu ?
Mais, que vois-je? et quel est donc
ce nouveau monument qui fixe ici tous
les regards et plus encore tous les cœurs?
Il est donc vrai, et nos yeux ne nous
trompent point; il est donc vrai que
nous les possédons ces restes, j'ai pres-
que dit ces reliques précieuses que nous
(4)
croyions anéanties, de deux époux si
dignes l'un de l'autre, plus rapprochés
encore par leur tendresse mutuelle que
par-leur destinée commune, et d'autant
plus chers à nos longs souvenirs, qu'ils
ont traversé, avec une égale constance,
la même mer de tribulations et d'infor-
tunes? Comment ces dépouilles sacrées
ont-elles échappé à ces mains double-
ment sacriléges qui viol oient à la fois et
les autels et les tombeaux? Comment les
parricides intéressés à les ravir à nos res-
pects, n'ont-ils donc pas cherché à faire
disparoître jusqu'aux derniers vestiges
de ces cendres redouta bles? N'en dou-
tons pas, Messieurs, c'est le miracle de
la Providence. C'est le même miracle qui
a sauvé ce Testament, le plus beau titre
de la gloire de Louis; qui a sauvé les dé-
pouilles mortelles des auteurs vertueux
de ses jours; qui a sauvé cette antique
et vénérable basilique, le berceau de nos
rois et leur dernier asile; c'est enfin le
(5)
même miracle qui a sauvé la rltonarchie,
qui nous a tous sauvés, et qui nous sau-
vera encore, s'il le faut, par de nouveaux
miracles. Bénie soit mille fois la pieuse
et courageuse main qui les a recueillies!
Quel héritage pour sa famille auguste!
quel trésor pour la nation ! et quel objet
plus propre à réveiller en nous ces sen-
timens de repentir, de tristesse et d'ex-
piation qui conviennent si bien à ce fu-
nèbre et déplorable anniversaire, et au
sacrifice divin que nous allons offrir
pour la plus grande et la plus auguste vic-
time qui jamais ait été immolée à la fu-
reur des factions et à l'impiété en délire ?
Qu'attendez-vous de moi, Messieurs,
dans cette grande et mémorable circon-
stance? Exigerez-vous que ma langue,
ainsi que celle du Prophète, aille aussi
vîte que la plume d'un écrivain ha-
bile( 1)? Penserez-vous que notre obéis-
(1) PS. XLIV, 2.
( 6 )
sançè à Fendre glorieux qué nous avons
reçu, doive nous tenir lieu de facilité et
de talens; et que nous puissions suppléer
par le dévouement, et au temps qui nous
manque et aux forces que nous n'avons
plus? Le plus grand de nos orateurs cher-
choit, dans un sujet à peu près sembla-
ble, des lamentations qui égalassent les
calamités; et moi, je ne trouve dans le
mien que des calamités qui surpassent
toutesles lamentations. Que ferai-je donc
ici? M'occuperai-je davantage ou de ses
malheurs ou de ses vertus, ou de sa vie
ou de sa mort? Si jamais discours a sem-
blé défier tous les efforts de l'éloquence
et du langage, n'est-ce donc pas celui-
ci? et où prendrai-je des couleurs assez
vives et des traits assez forts pour vous
montrer, dans une même perspective, et
le spectacle d'une grande nation s'agitant
dans les convulsions de son agonie; et
ce violent combat de tant de partis nés
les uns des autres, et tour à tour abattus
( 7 )
les uns par les autres; - et ces terribles
ouragans des passions humaines, soule-
vées à une si vaste profondeur, non
moins inexplicables et plus à craindre
encore que ces tourmentes qui agitent les
flots de l'Océan; et cette grande catastro-
phe, préparée par des forfaits sans nom
et suivie de malheurs sans exemple : et
ce Monarque infortuné, toujours calme
au milieu de tous ces.élémens de trouble
et de discorde, toujours juste au milieu
de tant de crimes et d'injustices, tou-
jours se soutenant par ses seules vertus
au milieu de tant de ruines, et mettant
le comble à sa gloire, en triomphant de
la mort, s'il ne peut triompher de ses
ennemis ; et pour que rien ne manque à
un pareil tableau, le trône antique de la
France, qui, arraché de ses fondemens,
et s'écroulant avec fracas, ébranle tous
les autres; et annonce par le bruit de
sa chute, à l'univers épouvanté, qu'un
des plus florissans empires de la terre,
(8)
vient de mourir-avec son Roi. Fut-il
jamais un plus vaste sujet, plus digne
de la majesté de l'histoire, plus fait pour
être offert à la méditation du sage et au
génie de l'orateur : et ne semble-t-il pas
que pour vous raconter des événemens
si étranges, il nous faille créer des ex-
pressions nouvelles? Mais l'indulgence
de ces grands Princes qui président à ce
concours illustre, nous rassure; mais la
grandeur même de mon sujet soutiendra
ma foiblesse; et la vue de ce tombeau par-
lera puissamment à vos cœurs, comme
vos cœurs vous parleront encore bien
plus éloquemment que nos foibles dis-
cours. C'est dans ce jour funèbre de lar-
mes et de deuil, dans cette grande so-
lennité de la douleur publique, que l'é-
loquence doit se taire pour faire place
au sentiment; et gardons-nous d'en affoi-
blir l'élan par des mouvemens étudiés.
C'est au coeur seul qu'il appartient de
faire dignement reloge de mon Roi, et
( 9 )
celui qui le pleurera davantage, l'aura
le mieux loué.
, C'est donc pour le pleurer, Messieurs,
ce Roi si digne de nos larmes, et nous
pénétrer plus vivement de l'esprit de
cette triste commémoration et de cette
amende honorable nationale qui nous
rassemble, que nous nous appliquerons
à vous montrer que le meilleur des rois
en a été le plus malheureux et le plus
à plaindre; et que si jamais homme ne
mérita moins la rigueur de son sort,
jamais homme ne la supporta avec plus
de constance et de grandeur d'ame : ce
qui nous offre naturellement le plan de
ce Discours, où nous montrerons que sa
mort a été tout à la fois la plus injuste
et la plus héroïque. C'est le tribut de dou-
leur et d'admiration que nous allons offrir
à la mémoire de très-haut, très-puissant,
et très-excellent Prince, Louis XVIe. du
nom, Roi de France et de Navarre; et
de très-haute, très-puissante et très-ex-
( 10 )
cellente Princesse, MARIE-ANTOINETTE-
JOSÈPHE-JEANNE DE LORRAINE, Archi-
duchesse d'Autriche, Reine de France
et de Navarre.
PREMIÈRE PARTIE.
Vous me prévenez sans doute, Mes-
sjeurs, et nul de vous n'a pensé qu'en
nous proposant de montrer combien la
mort de Louis est de toutes la plus in-
juste, nous ayons voulu le venger des
imputations insensées des factieux, ni
vous prouver l'iniquité de cet arrêt inoui
qui a indigné l'univers, et qui est bien
plus encore la sentence de ceux qui la
prononcèrent que de celui qui la subit.
Qui est-ce donc qui doute aujourd'hui
de son innocence, et qui en a jamais
douté? Quelle est donc la voix qui
l'accuse? et quelle est la contrée, quel-
que lointaine qu'elle soit, où son nom
ne soit parvenu, non-seulement sans
tache, mais encore couvert de respect
( II )
et de gloire? Ses vertus et ses bienfaits
sont les seuls témoins que nous puissions
ici appeler, et les seuls défenseurs que
nous puissions entendre. Ses vertus dont
nous avons abusé, et ses bienfaits que
nous avons méconnus : ses vertus qui le
rendoient si digne de notre amour, et
ses bienfaits qui le rendoient si digne
de notre reconnoissance; voilà, Mes-
sieurs, la seule justification qui nous
est permise, la seule qui soit digne
de lui, la seule qui réponde à la ma-
jesté de sa cause et à la sainteté de sa
mémoire.
En parcourant les pages de l'histoire,
on a de la peine à comprendre comment
on y voit si souvent les plus vicieux des
princes jouir tranquillement des succès
de leur ambition et de leur tyrannie, tan-
dis que tant de rois, doués des plus heu-
reuses qualités, ont été les victimes des
plus noirs attentats; et puisqu'il faut le
dire, au risque même de rappeler notre
( 12 )
humiliation, nos annales domestiques ne
nous offrent que trop de preuves de cette
triste vérité. Entreroit-il dans les des-
seins de la Providence de punir quelque-
fois les crimes des peuples par les vertus
des rois? ou voudroit-elle apprendre aux
rois que tel est le danger de leur condi-
tion , qu'ils ont à redouter jusqu'à leurs
vertus mêmes? Quoi qu'il en soit de ce
secret de la sagesse divine, le Monarque
que nous pleurons est un exemple des
plus mémorables, que les meilleurs prin-
ces ne sont pas à l'abri des plus funes-
tes révolutions. Quel Roi fournit jamais
moins de prétextes de s'armer contre
lui? Quel fut plus éloigné, par la trempe
heureuse de son ame et de son carac-
tère, de compromettre le repos de ses
peuples et d'ébranler leur fidélité? Et
quel réunit jamais plus de titres pour ré-
gner sur nos coeurs? Cependant n'est-ce
pas de ces titres mêmes qu'une nation,
dans son délire, a si cruellement abusé;
( 15 )
et qui jamais eut plus de droit que lui
de nous dire, comme le père de famille
dont parle FEvangile: Faut-il donc
que votre œil soit mauvais, parce que
je suis bon (1)? Infortuné ! qui devoit
pardonner tous les crimes, et auquel
on ne devoit pas même pardonner ses
vertus.
Et d'abord je le vois élevé à l'école de
la vertu même, à celle de Louis Dau-
phin, de ce Prince à jamais regrettable,
dont la mort prématurée fut le sinistre
avant-coureur de nos désastres, et le
premier signal des vengeances divines.
C'est ce père, si digne de ce nom, qui lui
transmit, avec le jour, la beauté de son
ame, la droiture de son cœur, son amour
pour la -religion, son goût pour l'étude
et pour le travail, la seule passion qu'il
aura dans sa vie. Serons-nous surpris,
qu'élevé par de telles mains, rien ne lui
(i) S. Matth. xx, 15.
( 14 )
plaise que ce qui est simple, rien ne l'in-
téresse que ce qui est solide, rien ne l'at-
tache que ce qui est honnête. Aurons-
nous de la peine à comprendre que les
premières leçons d'un tel maître, soute-
nues par de tels exemples, aient préparé
dans ce royal enfant, cette jeunesse sans
orage, comme sans erreur, où l'on ne
trouve aucun écart qui puisse offenser
la sagesse, aucun plaisir que ne puisse
avouer la vertu, ni aucune foiblesse dont
il ait à rougir. Ne nous sera-t-il pas
facile de sentir comment, à l'annonce
subite qu'il est roi, une sainte frayeur
s'empare de son ame; et que, craignant
également et sa jeunesse et sa puissance,
mille fois plus frappé des écueils que de
l'éclat qui l'environne, il s'écrie, dans
un sentiment douloureux de son insuffi-
sance : Je suis Roi, et je n'ai que vingt
ans! Hélas! pressentoit-il déjà cette car-
rière de souffrances et de calamités à la-
quelle il étoit destiné, et lisoit-il uai -
( 15 )
l'avenir ce malheur de régner (1), ter-
rible et dernière leçon qu'en mourant il
de voit léguer à son fils? Il n'àvoit donc
que vingt ans; mais il avoit des moeurs
pures et une probité sévère, un amour
ardent pour la vérité, une aversion in-
surmontable pour les flatteurs, et une
passion pour le bien, si vive et si sin-
cère, que, pour s'y livrer sans réserve,
il ne lui falloit que des hommes dignes
de le lui montrer; et que faut-il donc de
plus pour être roi? Combien est donc
digne du trône celui qui craint tant d'y
monter? Combien peu abusera de son
pouvoir celui qui en redoute tant l'exer-
cice, et qui, trouvant ses forces si au-4
dessous de ses devoirs, supplée par ce
seul sentiment à tout ce qui lui manque,
triomphe ainsi de sa jeunesse même, et
a déjà deviné, en quelque sorte, tout le
secret delà royauté? Ah! si la Provi-
(i) Testament de Louig XVI.
( '6 )
dence avoit alors tiré de ses trésors un
de ces hommes d'État qu'elle semble
tenir en réserve, et que, de loin en loin
elle montre à la terre pour régénérer
les nations vieillissantes, et soutenir les
empires sur le penchant de leur ruine;
un de ces génies capables de donner
l'impulsion à une aine aussi belle, et
d'encourager ses efforts; un de cas mi-
nistres habiles, qui eût sondé d'une
main ferme les plaies profondes de
l'État, et dompté, par son ascendant,
cette, force ennemie qui minoit sourde-
ment les anciennes bornes, quel chan-
gement cet homme n'eût-il pas mis peut-
être dans nos destinées? Mais ce bonheur
ne fut pas donné à Louis ; et il se vit seul,
assis sur le volcan, seul avec ses vertus
et les sentimens généreux de son ame,
foibles et impuissantes digues pour lut-
ter contre le torrent qui les renversoit
toutes. Heureux encore si, trompé par
l'opinion publique, qu'il aimoit trop à
consulter
( 17 )
consulter., il n'eût admis sur les marches
du.trône, des novateurs, aussi faux amis
que faux sages, qui, loin de diriger ses
pas, les égarèrent; loin de seconder ses
intentions, les trahirent; et, au lieu de
l'aider à conduire au port le vaisseau
de l'État, le lancèrent à travers les flots
où il devoit s'engloutir et se perdre!
Cependant l'aurore de son règne n'en
fut pas moins prospère, et ses vertus
n'en brillèrent pas moins. La nation en-
tière ne pou voit qu'applaudir à cette
administration aussi sévère que ses
mœurs, et d'où étoit bannie toute pro-
digalité, comme tout faste étoit banni
de sa personne : à cette modestie tou-
chante, plu& sensible encore au plaisir
d'acquérir des connoissances qu'à celui
-de les montrer : à cette sage économie qui
le rendoit capable de toutes les priva-
tions (1), et qui ne lui permettent jamais
(1) ~~a~
a
( 18 )
aucune de ces grandes dépenses, si inu-
tiles, disoit-il, pour le bonheur: à cette
noble franchise, aussi étrangère aux in-
trigues qu'incapable de toute dissimu-
lation : à cette politique éclairée, non
moins droite que sa conscience, non
moins ouverte que son caractère, et dont
toute l'habileté étoit la bonne foi : à cet
amour inaltérable pour la paix, qui
s'accord oit si bien avec cette ame douce
et calme que ne purent jamais séduire
ni l'appât des conquêtes, ni le prestige
de la gloire, la plus funeste tentation
dont les rois aient à se défendre : et en-
fin, à cet accord précieux de ses vertus
privées et publiques, qui, se soutenant
toutes les unes par les autres, nous pro-
mettoient un règne heureux, et nous
assuroient qu'un tel Prince ne manque-
roit jamais ni à son Dieu, ni à son peu-
ple, ni à la France, ni à lui-même.
Telle étoit la justice éclatante que d'un
bout du Royaume à l'autre on aimoit
( 19 )
à rendre à LouIs, avant que les ennemis
de l'ordre et de l'autorité eussent, à son
égard, perverti l'opinion publique, et
que le venin révolutionnaire se fût in-5
sinué dans les esprits et dans les coeurs.
Mais à mesure que la corruption gagne,
cette justice s'affaiblit, et à ce concert de
louanges et d'amour, ne tardent pas à
succéder, et les haines aveugles, et les
préventions passionnées. C'est alors que
l'ami de la vérité se vit en butte aux
courtisans; l'ami des moeurs, aux ama-
teurs de la licence; l'ami de la simplici-
té, aux amateurs du luxe et des plaisirs;
l'ami de la religion, aux impies' qui mé^
ditoient sa destruction et sa ruine ; enfin
l'ami de l'ordre, de la raison et de la
sagesse, dont le premier but étoit d'amé-
liorer sans détruire, ou de détruire sans
bouleverser, à ces agitateurs inquiets
et turbulens, qui ne vouloient que des
secousses, et qui déterminés à ne rien
laisser aller de ce qui va tout seul, ne
( 30 )
craignoient pas de tenter leurs expé-
riences, n'importe à quel prix; et de
hasarder, sur la trompeuse parole de
leurs systèmes, le sort de la patrie et le
salut du genre humain.
Déplorable fatalité! Comment tant
de vertus, qui, dans un autre siècle, lui
eussent mérité des statues, ne firent-
elles que des frondeurs chagrins qui les
tournèrent contre lui-même ? et qui donc
nous expliquera comment, bien loin de
les apprécier et de les reconnoître, on
finit par s'en faire autant de moyens
pour le perdre, et autant de prétextes de
s'armer contre lui? C'est ainsi <}u'Q. se ser-
vit de sa droiture et de sa candeur pour
lui tendre des piéges, et pour tromper
plus sûrement les vœux les plus purs de
son coeur : qu'on se prévalut de son indif-
férence au vain bruit de la renommée
pour lui ôter sa réputation, et pour ter-
nir sa vie irréprochable; que l'on fut
d'autant plus hardi à lui enlever son
( 21 )
pouvoir, qu'il se montra moins jaloux
de ses augustes prérogatives, et que pour
avoir été si avare du sang de ses sujets,
l'on fut si prodigue du sien. 0 mystère
des destinées humaines ! Et combien ce
malheureux Prince devient plus cher et
plus sacré à notre mémoire, quand on
pense qu'il ne doit qu'à ses propres ver-
tus ses lamentables infortunes; qu'il ré-
-gneroit peut-être encore, s'il eût cherché
davantage à régner ; et que s'il eût été
moins digne de porter la couronne, elle
orneroit peut-êtte encore son noble front.
Hélas! il eût fallu se rendre redoutable,
et Louis ne cherchoit qu'à se rendre
affable et populaire : il eût fallu aug-
menter plutôt les braves légions qui
entouroient son trône, et Louis laissa
diminuer le nombre de ses défenseurs;
prendre enfin plus de confiance en lui-
même; et trompé par sa modestie, il ne
se confioit qu'aux lumières d'autrui. O
le meilleur des Princes, si méconnu des
(22 )
hommes, falloit-il donc encore que veua
fussiez méconnu de vous-même? AhJ
si vous aviez pu croire que les hommes
que vous gouverniez n'étoient pas aussi
bons et aussi généreux que vous; si vous
aviez pu moins compter sur leur jus-
tice et leur reconnoissance; si vous aviez
su montrer autant de vigueur contre
l'iniquité que vous aviez de penchant
pour le bien ; si vous aviez pu vous con-
vaincre que la sévérité est la dette de la
justice, en même temps que la justice
est la sauvegarde de la bonté, que de
larmes n'auriez-vous pas épargné aux
gens de bien, que de crimes aux mé-
chans, que de malheurs, et à la France,
et à vous-même?
Reprochons-lui donc, si l'on veut,
de n'avoir eu de force que pour se sur-
monter lui-même'! d'avoir, trop tempéré
la puissance par la bonté, quand tout
tendoit à l'attaquer ou à l'affoiblir par
l'audace; de s'être plus occupé de ses
( 23 )
K dçroirs que de ses droits, tandis que ses
sujets ne parloient que de leurs droits
p.UF oublier tous leurs devoirs; ne son-
geant pas assez peut-être à ce qu'il de-
voit reconnoître à ses derniers instans,
qu'un prince sans autorité ne peut ja-
mais faire le bien qui est dans son
cœur (1); d'avoir trop aimé à céder,
quand ilfalloit résister et punir; de s'être
montré si facile pour tous, quand il étoit
si sévère à lui-même; et de n'avoir pas op-
posé à ses ennemis cette même énergie et
cette même fermeté dont il soutint ses
9
grands revers et ses longues souffrances.
Ou plutôt ne lui reprochons rien; mais
demandons - nous à nous - mêmes ce
qu'auroit pu faire à sa place tout autre
roi pour sauver sa couronne, ainsi que
son pays; et si, dans cette grande lutte
de la franchise et de la perfidie, de la
loyauté et de la bassesse, de la sagesse et
(i) Testament de Louis.
( 24 )
de la frénésie, enfin, du crime el de la
vertu, il ne falloit pas que ce fût le crime
qui prévalût, et la vertu qui succombât.
Ah ! plaignons-leplutôt de n'être pas né
dans un autre siècle, et d'avoir régné dans
ce temps d'emportement et de vertige,
contre lequel ne peuvent rien, ni la force
des lois ni la force des armes. Plaignons-
le de s'être vu dans ces crises terribles et
-ces extrémités désespérées, qui trom-
pent toutes les précautions, et décon-
certent à la fois et la prudence et le
courage. Plaignons-le de n'avoir pu gué-
l'ir un peuple qui ne vouJoit pas l'être,
et qui , dans sa corruption raisonnée et
sa démence systématique, étoit mécon-
tent de tout, excepté de lui-même. Plai-
gnons-le de n'avoir pu combattre le gé-
nie du mal auquel le ciel avoit donné
toute puissance de nuire également et
à la terre et à la mer (1) : sf toutefois on
(i) Apocal. va, 2.
( 25 )
peut plaindre un Roi dont toutes les
erreurs, honorent la grande ame; qui
jamais ne contracta une seule des taches
dont fut souillée cette génération per-
verse qu'il eut à traverser; et qui, ayant
à lutter contre tous les vices, ne donna
l'exeluple d'aucun : un Roi qui n'a ja-
mais été trompé que par son amour
même pour le bien; qui n'a jamais été
complice que d'une séduction, celle de
rendre son peuple heureux aux dépens
de son repos et de sa vie même ; qui a
toujours été le maître de ses passions,
s'il n'a pas été assez fort pour maîtriser
celles des autres, et auquel on ne peut
opposer qu'un seul tort dans sa vie, celui
de n'avoir pu vaincre ni la rigueur de son
sort ni la malignité des temps, de n'a-
voir pu surmonter des événemens in-
surmontables, ni triompher des injus-
tices des hommes comme de celles de la
fortune. 9
Ces injustices se manifesteront en-
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core davantage et paroîtront bien plu&
odieuses encore, quand, après avoir
abusé de ses vertus, qui le rendoient si
digne de notre amour, on méconnoîtra
v encore ses bienfaits, qui le rendoient si
digne de notre reconnoissance. Et quels
bienfaits, Messieurs! ce sont tous les
soins que peut donner un souverain
à la prospérité de son empire.; ce
sont tous les sacrifices personnels, qu'il
compte pour rien dès qu'ils peuvent
contribuer au soulagement de son peu-
ple; c'est le généreux abandon de ses
droits, qui signala l'avénement à sa cou-
ronne; ce sont toutes les branches de
l'économie et de l'administration publi-
que réformées à la fois; c'est l'industrie
ranimée, le commerce vivifié, l'agricul-
ture encouragée, l'éducation nationale
épurée; c'est la législation qui reçoit tou-
tes les améliorations que commandent et
l'expérience et le temps .'est la marine
rendue à sa splendeur emcienne; la na-
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vigation illustrée par des conquêtes d'un
nouveau genre, et ces expéditions loin-
taines où l'ambition n'avoit rien à pré-
tendre, mais où l'humanité avoit tout-à
gagner. Sous quel roi les malheureux ré-
clamèrent-ils plus hautement leurs droits
et furent-ils plus favorablement écoutés?
Sous quel roi les ateliers de l'industrie et
les établissemens de la charité publique
furent-ils plus surveillés et plus mul-
tipliés? Sous quel roi les sciences et les
arts reçurent-ils plus de récompenses et
d'encourâgemens? ces arts et ces sciences
qui font la splendeur des Etats, mais qui
peuvent aussi en fàire la ruine quand
on les préfère à tout, même à la vertu,
et qu'on- parvient à oublier que rien
n'est plus près de la barbarie que l'abus
del'espritet l'engouement du faux savoir.
Que manquoit-il donc à la gloire de nos
armes? et la seule guerre qu'il ait entre-
pris, fût-elle même une faute dans le
principe, n'a-t-elle pas vengé l'honneur
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national des longues injures d'une puis-
sance rivale? Que manquoit-il à notre
considération au dehors? et n'avions-
nous donc pas repris cet ascendant et
cette supériorité en Europe que nous
avoit fait perdre la foiblesse du dernier
règne? Que manquoit-il enfin à Louis
pour, rendre ses travaux durables, la
France à jamais florissante, et son règne
immortel, qu'une nation digne de son
Roi et digne d'elle-même; une nation qui
méritât de jouir de tant de bienfaits par
ses mœurs et par ses vertus, et qui eût
conservé sa religion et son caractère,
biens suprêmes que rien ne supplée, et
sans lesquels tous les autres ne sont que
des moyens de corruption et de ruine?
Eh ! de quoi sert à un État qu'il soit dé-
fendu par de nombreuses forteresses et
par des légions aguerries; que les lettres
fleurissent dans son sein, que ses vais-
seaux couvrent les mers, que l'abon-
dance règne dans ses ports, et qu'il
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étende ses communications. jusqu'aux
bornes du monde, quand tout conspire
à ébranler ses fondemens, quand une
consomption interne le travaille, quand
il porte en lui-même le principe de sa
jdissolution, et qu'il est piqué au cœur
par le poison des nouvelles doctrines,
par le vil égoïsme, par la fatale indifr-
férence, par ce dégoût superbe de tout
ce qui est, pour ne rêver que ce qui
doit être, et par cet esprit tristement
raisonneur, qui, jugeant tout, décom-
pose tout; semblable à cea eaux sta-
gnantes qui creusent insensiblement le
terrain qui les reçoit, et qui, bien loin
de le fertiliser, n'y déposent qu'une
fange putride d'où s'exhale une odeur
-de mort. C'est bien alors qu'on peut
dire de mi comme de la statue de Na"
bufckodonosor, qu'il a la tête d'or et les
pieds d'argile: d'autant plus malheu-
reux, qu'aveuglé par ces biens ÍrwJl-
peurs" il ne sent pas la profondeur de.