Paris. [Par A. N. Lebègue.]
116 pages
Français

Paris. [Par A. N. Lebègue.]

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Description

Office de publicité (Bruxelles). 1870. In-8° , 118 p..
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Publié le 01 janvier 1870
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Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Bruxelles. — Imprimerie de A.-N. Lebègue et.Ce, 6, rue Terrarcken.
PARIS
DÉPOSÉ AU VOEU DE LA LOI
BRUXELLES
OFFICE DE PUBLICITÉ
IMPRIMERIE DE A.-N. LEBÈGUE ET COMPAGNIE
RUE DE LA MADELEINE, 46
REPRODUCTION INTERDITE
AVANT-PROPOS.
J'aime passionnement Paris; je suis de ceux
qui proclament l'impossibilité de vivre ailleurs.
On séjourne dans toutes les capitales; on
admire les sites merveilleux des Alpes, ou des
Pyrénées, la majesté de la mer; on s'extasie
devant les bords splendides du Rhin, ou du
Danube, on parcourt délicieusement les plaines
riantes de la Touraine; on s'oublie longtemps
parmi les merveilles de l'Italie; mais à Paris
seulement on existe, à Paris seulement on jouit
de la plénitude de son intelligence et de ses
facultés.
— 6 —
C'est par excellence la ville de l'homme d'es-
prit, de l'épicurien, de l'artiste, même du
savant. Tout est dans Paris; le plus grand mal
et le plus grand bien; la vertu sublime et le
vice effronté. Nulle part on ne sert aussi résolu-
ment Dieu et le diable.
Ce sont justement ces contrastes qui rendent
Paris unique clans le monde. On adore jusqu'à
ses défauts, quand on s'est familiarisé avec eux,
et on est bien près de les gagner; il faut se défen-
dre de la séduction. C'est la même faiblesse qui
entraîne les femmes vers les hommes qui mé-
ritent le moins leurs sacrifices.
Après une profession de foi aussi complète, je
ne puis être taxé de mauvais vouloir, d'injustice
ou de préventions envers cette moderne Ni-
nive, lorsque je viens crier autour de ses murs,
comme Jonas :
— Repens toi, amende-toi, car dans trois
jours tu seras détruite!
Il en est temps encore, mais ne lasse pas la
patience du ciel, la mesure est presque comble,
— 7 —
quelques iniquités encore, elle déborde, et
alors tu seras rayée du livre des nations, tu
disparaîtras comme Babylone, Memphis, Thèbes
aux cent portes, Palmyre la belle, et tant d'au-
tres qui, après avoir, ainsi que toi, dominé
l'univers, sont ensevelies dans un oubli profond
et n'ont légué à l'avenir que leurs noms presque
effacés.
Ma voix se fera donc entendre comme celle
des prophètes au désert, je te montrerai ce que
tu es et pourquoi tu as mérité la malédiction
de Dieu et des hommes.
Dieu t'avait mis en mains un flambeau, pour
éclairer la terre, tu en as fait une torche d'in-
cendie.
Les hommes t'auraient suivi vers la lumière,
tu les as conduits vers l'abîme.
Écoute donc la vérité, ô ma ville bien-aimée!
Que tes yeux se dessillent et que. tu apprécies
toi-même la décadence où tu es tombée. C'en
est fait de ton pouvoir, de ton existence même.
Tout se lèvera contre toi pour t'anéantir, et
— 8 —
bientôt la poussière couvrira tes ruines, les
générations futures chercheront la trace de tes
splendeurs. A peine si le pâtre, dont les trou-
peaux paisseront l'herbe à la place où tu bril-
lais jadis, pourra dire aux curieux épouvantés :
— Ici fut Paris!
I
Pendant la funeste guerre que nous avons
subie, il n'est pas un coeur haut placé qui, en
face de nos désastres, ne se soit humilié devant
la justice de Dieu, devant le châtiment, et qui
ne se soit réfugié dans l'espoir d'une résurrec-
tion complète de ce peuple, un des premiers du
monde assurément, s'il voulait ne suivre que
ses nobles inspirations.
Tous nous portions nos regards, nous ten-
dions nos bras vers l'avenir; nous nous étions
— 10 —
préparés aux sacrifices que nous coûte cette
paix, demandée par le monde entier. Nous
subissions les conséquences de la défaite, les
souvenirs du passé rayonnaient sur la mau-
vaise fortune du présent, et la régénération
future devait la racheter à nos yeux comme
à ceux de la terre entière, attentive à nous
contempler.
Nous rêvions déjà la liberté; nous nous en
montrions dignes par le travail, par la résigna-
tion, par l'amour de la patrie, nous forcerions
nos ennemis mêmes à nous estimer, en nous
entourant de la dignité du repentir; Paris
relèverait son front découronné, en préparant
les enfants qui lui restent à la transformation.
Hélas! quelle déception fut la nôtre!
Pourquoi nous est-elle arrivée?
Par quelle route Paris a-t-il été amené à ce
que nous le voyons aujourd'hui ?
C'est ce qu'il est nécessaire de démontrer;
il faut pour cela chercher loin derrière nous
les causes primitives de notre décadence.
II
Le véritable philosophe chrétien, aimant
avant tout sa patrie, appelle à son aide les
leçons de l'expérience. Il n'est d'aucun parti
que de celui du bonheur et de la gloire du
pays, il fait abnégation de ses opinions et de
ses désirs, pour consacrer ses efforts et son
dévouement au bien de tous. Tel est notre
but, nous tâcherons de le remplir.
Il regarde d'en haut et non d'en bas, sans
se laisser envahir par les utopies, de quelque
part qu'elles viennent. Il repousse les illusions,
les mirages dangereux, aussi bien que les atta-
— 42 —
ches surannées du passé, qui porteraient dans la
société d'aujourd'hui le trouble et la confusion,
en reculant les étapes de la liberté et de l'in-
telligence.
L'humanité reste immuable, mais les hommes
changent; mais leurs goûts, leurs habitudes,
leurs besoins se modifient. Nous ne pourrions
plus vivre comme vivaient nos pères, les siècles
se transforment, nous prétendons qu'ils mar-
chent. Vers quoi? Est-ce la perfection?
Avançons-nous?
La postérité seule pourra nous répondre.
Elle se trompera probablement sur sa propre
valeur; elle ne se trompera pas sur la nôtre.
Malheureusement, ce jugement impartial se
rendra quand nous n'y serons plus.
III
Le XVIIIe siècle portait en germe tout ce qui
arrive aujourd'hui.
Les siècles précédents avaient accumulé sur
nous les éléments de discorde, qui devaient
former une montagne sur la société française
et l'étouffer, ou plutôt provoquer une modifi-
cation complète.
Paris s'était peu à peu transformé ; il gran-
dissait incessamment, et, le jour où il sortit de
la cité et de l'île Notre-Dame pour mettre le
pied sur la terre ferme, il eut le pressentiment
— 14 —
de sa grandeur et de son pouvoir; il put se
dire :
— La France m'appartiendra !
Bien que nos rois eussent transporté souvent
ailleurs et leur cour et le siège de leur gouver-
nement, Paris n'en restait pas moins la capitale;
il renfermait d'abord la seule autorité qui pût
lutter avec celle du souverain, le Parlement,
qui tint en échec pendant si longtemps les en-
vahissements de la couronne, et que Louis XIV
seul dompta, depuis le jour où il y entra tout botté
pour imposer sa volonté absolue. Dès qu'il eut cessé
de vivre, le parlement reprit son droit de
remontrances et son opposition.
Au dernier siècle, la société, parvenue à son
apogée, se partageait en deux courants.
Plus on creuse cette époque, et plus on y
trouve de contrastes, dont les uns se ratta-
chaient au passé et dont les autres ouvraient
l'avenir.
D'une part, la noblesse de cour, le haut clergé,
la finance, profondément corrompus et cachant,
— 15 —
sous des formes charmantes, la démoralisation
de leurs idées.
D'une autre, les Parlements et la bourgeoisie,
conservant religieusement les traditions hono-
rables et formant, par la pureté de leurs moeurs,
la sévérité de leurs habitudes, un contraste
frappant avec le luxe et la conduite des classes
plus brillantes.
Derrière Paris venait la province, plus hon-
nête, mais moins éclairée. La noblesse de cam-
pagne, dévote, ignorante, imbue d'une morgue
que rien ne pouvait soumettre, pénétrée de
préjugés invincibles, n'adoptait aucun des prin-
cipes des courtisans et s'efforçait néanmoins de
les copier. Quant aux gens des villes, ils avaient
les mêmes préjugés et les mêmes principes,
avec moins de lumières encore, en en exceptant
toujours les Parlements. Ceux-ci formaient
une espèce d'unité dans tout le royaume, ils
se regardaient pour ainsi dire comme soli-
daires et s'unissaient volontiers sous ces rap-
ports intimes, bien que souvent en désaccord
pour des décisions politiques ou législatives.
On trouvait entre eux des dissemblances diffi-
— 16 —
ciles à comprendre et dirigées par l'intérêt
local ; ce n'était, la plupart du temps, qu'une
question de clocher.
A côté de cette société vermoulue, une so-
ciété nouvelle prenait naissance; il y avait
entre elles des nuances infinies de sentiments,
des oppositions d'idées telles qu'on ne saurait
les confondre sous un nom identique.
Il restait généralement à l'ancien monde le
respect de son nom, la bravoure, dont son code
et ses antécédents lui faisaient presque une
nécessité d'existence; mais, cultivé jusqu'au
raffinement, ce monde élevait par son charme
frivole la perversité à la hauteur d'une puis-
sance.
Il y joignait l'aridité, la pauvreté de coeur,
fruit de la satiété que lui apportaient les dis-
tractions incessantes et les plaisirs de l'esprit
poussés à l'extrême, sans découvrir nulle part
les traces de ce bonheur, de ces jouissances
auxquelles il aspirait.
IV
L'école philosophique qui s'élevait, au con-
traire, nous représente cette époque de transi-
tion dans ce qu'elle eut de meilleur et de plus
grand, avec les aspirations profondes des âmes
qui échappent à l'oppression pour s'élancer
vers la lumière et vers la liberté.
Cette école n'était point parfaite encore ; elle
s'amoindrissait par la déclamation et s'égarait
par une générosité d'enthousiasme, mêlée aux
— 18 —
plus étranges défaillances, aux plus dangereux
écarts vers des chimères irréalisables. Rien ne
se ressemblait moins que ces éléments si divers,
marchant côte à côte et souvent confondus
dans les mêmes appréciations, anathème ou
apothéose, suivant la manière de les envisager
et l'opinion de celui qui les formulait.
Les philosophes ont les premiers percé à jour
les abus sans nombre de ce régime qu'ils sa-
paient de leurs critiques. Beaucoup d'esprits
distingués, aventureux même de l'aristocratie,
acceptèrent avec ardeur les modifications qu'ils
proposaient. Ceux-là étaient les voyants; en les
écoutant, on eût pu sauvegarder l'avenir; car,
disons-le bien haut, ni les maîtres ni les dis-
ciples ne s'attendaient au cataclysme que leurs
prédications amenèrent. Ils voulaient réformer,
perfectionner, non pas détruire, et leurs con-
ditions étaient complètement différentes.
Ils ont cru, en jetant la semence de leurs
doctrines, faire naître des fruits plus savoureux;
ils ont vu s'élever un arbre géant, dont l'om-
brage immense et destructeur, a desséché tout
autour de lui et n'a plus rien laissé de vivant
— 19 —
même, que lui. Peut-être—et nous le croyons—
s'ils eussent assisté à ces bouleversements, en
eussent-ils été épouvantés, les plus hardis d'en-
tre eux étant loin de les prévoir, leurs pensées
n'osaient aller jusque-là.
V
La société ancienne, caduque, en dehors de
quelques exceptions clairsemées, refusait de
transiger avec ce qu'elle appelait ses devoirs.
Elle prétendait ne souffrir aucune atteinte, ne
point permettre à la réforme moderne de s'im-
miscer dans ses habitudes, et se déclarait op-
posée à toute espèce de novation.
Elle avait pour la soutenir la royauté, le
clergé, la cour, c'est-à-dire toutes les puissances;
ses adversaires lui opposaient la justice, la droi-
ture de leurs intentions, la force, la vérité de
— 21 —
leurs arguments, le besoin impérieux de liberté
qui parcourait le monde, et dont rien ne pou-
vait arrêter l'essor.
Les partisans des vieilles idées, également con-
vaincus de leur droit invulnérable, se croyaient
seuls appelés à représenter la France; ils n'ont
jamais accepté les événements accomplis. Ces
événements ne représentaient pour eux qu'une
révolte d'esclaves, qui tôt ou tard rentreraient
sous le joug.
Cela est si vrai qu'à l'émigration de 90, ils
n'ont pris aucune mesure de sûreté; ils sont
partis laissant tout derrière eux, n'emportant
que de faibles sommes, persuadés qu'au bout de
quelques semaines le pays, ne pouvant se pas-
ser d'eux, les rappellerait.
Aucun n'avait prévu ce qui les menaçait,
beaucoup n'ont pas cru à leur chute, même
lorsqu'elle fut accomplie, et n'en ont pas appré-
cié les motifs. D'après leur insouciant égoïsme,
la nation devait être heureuse, puisqu'ils
l'étaient.
VI
Impatients de mettre leurs théories en pra-
tique, poussés sans doute par l'inflexible arrêt
du Destin, qui avait condamné ces idoles, les
novateurs s'empressèrent de briser la résistance
et d'abattre les obstacles, ils s'élancèrent avec
furie contre leurs adversaires; de là le choc ter-
rible où succomba l'ancienne France pour re-
naître sous une forme entièrement renouvelée.
L'aristocratie hautaine se refusait à rien céder,
la démocratietriomphante s'empara de tout.
— 23 —
Le grand tort de la noblesse fut son départ
et son alliance avec l'étranger.
Elle manqua à son devoir envers le roi.
Elle manqua à son devoir envers le pays.
Le roi! elle devait le soutenir et ne pas
l'abandonner à ses ennemis déchaînés.
Le pays! elle devait le défendre.
Avec plus d'intelligence, de patriotisme, elle
se fût mise à la tête du mouvement, elle eût
suivi la première la voie de délivrance, alors
les malheurs de la révolution nous eussent été
épargnés et les suites en eussent été plus fruc-
tueuses pour tous. Acclamées d'un commun
accord, les conquêtes de la liberté nous eussent
régénéré plus vite, et l'Europe, transportée
d'admiration, eût marché sur nos traces et ne
nous eût pas combattus.
Au lieu de cela, l'antagonisme s'est perpétué
jusqu'à nos jours.
Sous la Terreur, les aristocrates conspiraient
— 24 —
contre la révolution et se rangeaient sous le dra-
peau ennemi, les révolutionnaires envoyaient
pêle-mêle à l'échafaud ceux qui leur résistaient.
Cet antagonisme atteignit alors son apogée.
Il se perpétua sous l'empire entre l'antique
et la nouvelle noblesse, entre les anciens pro-
priétaires et les acquéreurs de biens natio-
naux, entre l'ancien clergé, se considérant
comme dépouillé de ses propriétés, de ses pri-
vilèges, et une société moderne, se demandant
quelle loi divine avait promulgué le dogme de
l'esclavage perpétuel et de la féodalité sans
limites.
Cette rivalité se réveilla sous la Restauration
et amena la révolution de Juillet.
Alors survint un nouvel ordre de choses.
L'ancienne société parut se retirer et s'abste-
nir; toutefois son mauvais vouloir se manifesta.
Elle se confina dans ses terres. Son clergé
devint hostile; il s'inféoda à la royauté et à
l'aristocratie; il en prit l'esprit de domination,
et la religion, qui devait être le trait d'union
— 25 —
entre les hommes, ne devint qu'un motif dedi-
vision de plus.
Rendons cependant justice à la société dé-
chue.
Après avoir donné, sous le dernier empire,
dans tous les écarts, elle s'est souvenue de son
origine et de ses précédents, elle a prouvé que
la noblesse française pouvait encore retrouver
son ancienne valeur. Dans l'effroyable guerre
que nous venons de traverser, elle a bravement
combattu l'ennemi, faisant abstraction de son
opinion et de son drapeau; elle n'a vu que le
danger de la patrie et s'est dévouée comme
l'eussent fait ses pères.
C'est bien, et cela lui sera compté. Pourtant
ce dévouement ne suffit pas encore, on attend
l'avenir.
VII
Cette abstention volontaire de ce que l'on
appelle le haut monde fit éclore un élément
nouveau, qui, tant bien que mal, aspira à tenir
sa place.
La bohème, jusque-là errante et dispersée, se
réunit, se condensa, se posa carrément en face
de la bourgeoisie, qu'elle prétendit dominer.
Cette bohème prit une apparence spiri-
tuelle et chatoyante qui' devint le point de mire
de tous les regards. Elle afficha des allures
— 27 —
distinguées, une élégance d'éclat, qui cachait
mal ses écarts et son origine. Mais le vulgaire
ne creuse pas au delà de la surface, il s'y laisse
prendre.
Beaucoup des célébrités, je dirai même des
notabilités des deux derniers gouvernements,
sont sorties de cette bohème qui, en réalité, se
composait alors d'une foule de Gil Blas et de
Lazarilles de Tormes.
Elle se maintint, dans le principe, à une cer-
taine hauteur de vices et d'esprit qui lui donna
une importance réelle. On compta presque avec
ceux de ses membres dont la gentilhommerie et
le talent imposèrent. Ils furent à peu près une
puissance dans les arts et dans la littérature.
Les journaux racontèrent les faits et gestes de
la loge infernale, les badauds se montrèrent
avides de contempler les gilets dorés de ces
messieurs, leurs grosses cannes à pommes étin-
celantes de pierreries, et le large camélia qui
s'étalait à leur boutonnière.
Des personnalités inconnues surgirent au
premier rang, et, ce qui est plus étrange, aban-
— 28 —
donnèrent leur peau de lion factice ; ces mêmes
gens sont devenus des hommes politiques et
des millionnaires, par le seul fait de l'attention
publique attirée sur eux, par une renommée
douteuse. On s'accoutuma à leurs noms, [et,
sauf quelques philosophes, qui prévoyaient les
suites de pareilles fusions entre l'apparence
trompeuse et la réalité du bien, la foule ne
s'étonna pas de leur élévation.
Elle devait porter ses fruits.
Tout ce monde-là se souciait médiocrement
de l'avenir de la France.
Il avait des instincts ravageurs, une indisci-
pline affichée, le qu'en dira-ton ne l'occupait
guère. Sa conscience le gênait peu. Prêt à
toutes les hardiesses, il n'avait qu'un guide : la
fantaisie. Il professait la jouissance du jour,
l'insouciance du lendemain; la nécessité du
bien-être, la parade de l'acteur, la soif effrénée
des louanges et des applaudissements, les
bonnes fortunes faciles, hautement publiées, et,
bien plus encore, l'absence de tout frein, de
toute contrainte, de toute domination, j'allais
dire de tous devoirs.
VIII
Ces aventuriers, en faisant disparaître ce que
le vagabondage avait d'odieux, en couvrant
d'un vernis brillant, leurs décevantes folies, ont
plus fait pour la démoralisation parisienne que
les déportements malpropres de leurs prédé-
cesseurs et de leurs émules.
La bohème de la cour des Miracles, celle du
quartier Latin, celle même de la littérature dé-
guenillée, n'ont perverti que les bas-fonds. Les
cheveux mal peignés, les loques, les chapeaux
pointus, l'ivresse du vin bleu, les orgies avec
- 30 —
les filles du ruisseau, n'ont inspiré que du dé-
goût aux natures délicates, tout au plus les
faciles spectateurs ont-ils ri à ce spectacle
ignoble, fort peu se sont laissé entraîner à les
suivre.
La bohème dorée eut une bien autre in-
fluence.
Ses adeptes comptaient parmi les gens
comme il faut; ils avaient l'apparence de la
richesse; quelques salons leur furent ouverts,
quelques faveurs leur furent accordées; des
ministres sympathisèrent avec eux. Partis de
rien, pour la plupart, ils présentèrent une sur-
face qu'il ne fallait pas creuser. Criblés de
dettes, ils trouvaient néanmoins des dupes.
Des fils de famille, entraînés par eux, leur don-
nèrent une certaine notoriété. Ils s'intitulèrent
eux-mêmes les successeurs des débauchés d'au-
trefois. Ces mots :
— C'est régence !
excusaient pour eux les turpitudes, les tra-
hisons, les ignobles roueries auxquelles leurs
mauvais penchants les entraînaient.
— 31 —
Ils avaient peut-être pris à la régence ses
saturnales et ses moeurs éhontées, mais ils ne
lui empruntèrent ni son savoir-vivre, ni ses
façons de bonne compagnie, ni ses grandes
manières; ce ne fut jamais qu'une troupe de
Mascarilles et de Jodelets, ayant revêtu les
habits de leurs maîtres et singeant leurs ridi-
cules en croyant leur ressembler.
Ils n'en ont pas moins perdu la génération qui
le suivit, et sa déchéance doit leur être imputée
en grande partie, ainsi que les malheurs attirés
sur nous par la dégradation morale où nous
sommes tombés.
Suivons bien cette bohème, nous la retrou-
verons partout.
IX
On peut établir à Paris, dans la société, trois
grandes catégories divisées en plusieurs rami-
fications :
Le monde aristocratique. Monde politique et
officiel. Monde religieux.
Le monde bourgeois. Monde industriel et
financier. Monde du commerce. Les patrons,
les boutiquiers, les employés et les commis, les
ouvriers.
Le monde artiste, le monde des théâtres, le
— 33 —
monde interlope, la haute et basse bohème, la
tourbe.
Jadis ces diverses parties se reliaient entre
elles par un lien moral, par la foi, l'amour de
la patrie, par la royauté ou le profond respect
du pouvoir établi.
Tous ces liens sont rompus; à peine en reste-
t-il quelques traces, et nous aussi nous sommes
dispersés, et nous avons perdu jusqu'au senti-
ment de ce que nous fûmes autrefois. Le mal est
si profondément enraciné qu'à peine en ressen-
tons-nous la douleur.
La religion, pour beaucoup de fervents, s'est
changée en idolâtrie; pour les tièdes, en indiffé-
rence, pour les récalcitrants, en adversaires dé-
clarés de la société moderne.
L'amour de la patrie est devenu du chauvi-
nisme, il s'est transformé en jactance, en désir
de conquêtes et de domination.
La royauté est le despotisme; celui-ci a tout
emporté avec lui, lorsque la couronne a été
brisée par la défaite.
X
Après la révolution de Juillet, nous venons
de le dire, la noblesse se retira sous sa tente.
Elle refusa de servir ce qu'elle appelait l'usur-
pation. Les fonctionnaires de toutes sortes, les
militaires appartenant à cette caste, donnèrent
leurs démissions, à quelques exceptions près.
Ce fut une grande faute, dont la conséquence
ne se fit pas attendre.
Les jeunes gens, presque tous riches, se trou-
vèrent sans occupation.
— 35 —
Ils commencèrent par chasser, par recevoir
leurs voisins dans le château paternel; l'esprit
de parti, l'amour-propre, la crainte de se sin-
gulariser, la nouveauté de la position surtout,
leur suffirent quelque temps et les continrent.
Ils s'essayaient à conspirer par la pensée, de
loin, et sans savoir au juste à quoi la rébellion
les engageait. Cela est si vrai, ils furent si bien
éblouis par des chimères, qu'en 1831 et 1832,
lorsqu'il s'agit de les réaliser, ils y regardèrent
à deux fois.
Bientôt, la campagne leur sembla de plus en
plus monotone. Les parents s'obstinaient à fuir
Paris; les fils, après quelques hésitations, s'y
risquèrent.
XI
C'était justement à l'époque où les habitudes
et les moeurs se transformaient, où, sous l'inspi-
ration de la bohème élégante, nous renoncions
à notre suprématie, et nous empruntions aux
autres peuples non pas ce qu'ils avaient de plus
grand et de plus noble que nous, mais ce qu'ils
avaient de défectueux.
Nous prîmes aux Anglais leurs clubs, dont le
moindre inconvénient est la dissolution de la
société polie.
- 37 —
Aux Allemands, leur tabac.
Les Russes nous donnèrent leurs principes
faciles et leur goût pour les vénales amours.
Les Américains nous communiquèrent leur
sans-gêne.
Je ne sais qui nous ramena plus que jamais
au culte du veau d'or, peut être bien nous-
mêmes, car, en acquérant les défauts des au-
tres, nous ne renonçâmes pas à ceux qui nous
étaient propres, et celui-là, sans oser se pro-
duire aussi effrontément, avait toujours tenu
une bonne place sur notre liste. Il y régna dé-
sormais en souverain.
C'est en ces circonstances que la jeune aris-
tocratie rompit ses entraves et se risqua sur ce
pavé glissant, où il devenait chaque jour plus
difficile de se tenir en équilibre.
L'inexpérience de ces débutants, sans guides
et sans conseils, se laissa prendre au faux éclat
de la bohème dorée. Ils crurent à la réalité des
mirages, ils flattèrent sans y songer les va-
— 38 —
nités des parvenus en les traitant en égaux, et
ceux-ci les initièrent promptement au secret
de leurs habitudes de viveurs, ils les introdui-
sirent dans le monde interlope, qu'ils avaient
créé et qui n'existait pas avant eux, ils leur ré-
vélèrent des jouissances ignorées, dont leurs
grandes fortunes, présentes ou futures, pou-
vaient leur ouvrir les sentiers fleuris.
De ce moment, la bohème de tous les éche-
lons et l'aristocratie ne formèrent plus qu'un
même cercle, où l'égalité se pratiquait de façon .
à rabaisser ce qui était en haut, sans élever ce
qui était en bas; nous devons à cette fusion,
peu honorable, les tendances et les vues de la
société patricienne d'aujourd'hui. Ceci est une
des plaies de la France, et l'oisiveté de la jeune
noblesse depuis 1830 l'a creusée profondé-
ment.
Tel est le tableau trop fidèle de ce que nous
avons vu.
La haute société de toutes les opinions, l'aris-
tocratie ancienne et moderne, celle de l'intelli-
gence, ont en leurs mains presque toute la
fortune mobilière du pays. C'est un puissant
— 39 —
levier, mais elles n'ont point su en user ni
pour leur bien, ni pour celui de la patrie.
L'influence de l'argent, en ce siècle, a dépassé
les autres, il en est une presque aussi victo-
rieuse, c'est l'exemple.
Lorsqu'il vient du sommet, l'amour-propre,
l'esprit d'imitation des petits, les forcent malgré
eux, sans s'en apercevoir, à le suivre.
De ces trois grands mots : liberté, égalité,
fraternité, la France n'en a véritablement à
coeur qu'un seul : l'égalité. La vanité, — nous
ne disons pas l'orgueil, ce qui ne se ressemble
point, — est son ver rongeur sans cesse renais-
sant et jamais satisfait.
Aussi, pour faire comme les puissants, pour
leur, ressembler pour marcher sur la même
ligne qu'eux, les Français sont capables de
tout, — même du bien.
Que les puissants mettent donc le bien en
pratique, ils auront pour émules tous les cu-
ieux, tous les badauds de profession, singes
- 40 —
de leurs supérieurs, aspirant surtout à servir
de modèles à ceux qu'ils dominent.
C'est dans les familles riches, dans celles que
les nécessités impérieuses de l'existence ne dé-
tournent pas de leurs projets, que doivent
surtout régner l'union, l'harmonie intime de
toutes les volontés, l'aspiration vers le beau,
vers les idées nobles, généreuses, fructueuses
et pratiques.
La première condition du bonheur, et de
l'ordre en famille est que tous soient occupés ;
c'est qu'une éducation supérieure soit donnée
aux enfants, c'est qu'on leur apprenne, dès
qu'ils pourront les comprendre, les devoirs qu'ils
auront à remplir. Plus la condition est élevée,
plus, les moyens d'action sont faciles, plus ces
devoirs sont nombreux et sacrés. L'argent n'est
que confié aux riches, c'est à eux de le répan-
dre avec intelligence, avec sagacité. Cet argent
doit profiter non-seulement au bien-être du
pauvre, mais d'abord, mais surtout à sa con-
servation morale. En leur donnant la facilité de
travailler on peut créer d'honnêtes gens, et l'on
supprime le besoin qui les pousse à ne l'être plus.
XII
Le monde politique et officiel subit les mêmes
influences; elles devinrent plus funestes encore
pour lui, par la tendance de ses aptitudes et
par les occasions corruptrices qu'elles engen-
draient.
Là, tout fut oublié, tout fut subordonné au
caprice des grands, aux exigences de l'ambi-
tion. L'honneur, la droiture, devinrent des pré-
jugés, on perdit toute notion du bien et du
mal, le sens moral s'éteignit par la nécessité
— 42 —
imposée d'arriver à fout prix. On vendit sa
conscience, la vie se réduisit à trois expres-
sions :
S'enrichir, s'élever, jouir.
Pour cela, tous les moyens furent acceptés,
tous les scrupules détruits.
Le bonheur du pays, le désir de bien faire
s'effacèrent devant la personnalité de l'homme
en place, ou devant la volonté d'en acquérir
une à tout prix.
La cour fut le point de mire de tous les re-
gards. On se modela sur elle, et jamais sous
aucun règne la courtisanerie ne fut poussée plus
loin.
Il est une observation qui, selon nous, ré-
sume les discussions entre les partisans du
passé et ceux du présent.
Les premiers s'obstinent à dénigrer notre
époque, en l'opposant à celles qui l'ont pré-
cédée; les partisans du progrès nous glorifient
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aux dépens de nos pères. Ils ne sont dans le
vrai ni les uns ni les autres.
L'humanité est malheureusement toujours la
même; les vices sont aussi vieux que le monde.
La première femme a trompé son mari et l'a
induit à mal ; leurs fils se sont entre-tués; leurs
arrière-petits-fils étaient déjà si méchants, que
Dieu défendit à ses anges de descendre sur la
terre et de les fréquenter, s'il faut en croire
l' Écriture-Sainte. Un peu plus tard, il envoya
le déluge et détruisit l'espèce entière, pour la
punir, toujours suivant l'Écriture.
Il n'y a donc rien de nouveau sous le soleil,
en fait de perversité.
Seulement la civilisation avait inventé la
politesse et la forme, qui n'étaient pas de
l'hypocrisie, mais une sorte de modification, la
pudeur du mal, si l'on veut. Par la forme, on
sauvait l'odieux de beaucoup de travers. On se
cachait davantage, on donnait le change, on
n'affichait pas les révoltants marchés dont on
se vantait pendant ces dernières années; on
accordait une sorte de respect au public, on
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respectait la dignité des gens. Enfin, ce n'était
pas meilleur, mais cela blessait moins.
Aujourd'hui les ménagements sont sup-
primés. On montre carrément à la galerie, aux
spectateurs qu'on se moque d'eux et qu'on les
méprise. On prend, on pille, on repousse les
temporisations, il ne reste que le fait brutal.
C'est une sorte de défi jeté aux scrupules. Ce
dédain de toutes choses, excepté du succès, est
l'humiliation la plus odieuse qu'une nation
puisse recevoir. Un philosophe a dit :
« L'hypocrisie est l'hommage que le vice
rend à la vertu. »
La forme est, de même, une sorte de compen-
sation accordée à la justice, aux bonnes moeurs,
par la dépravation.
Nous avons élagué tout cela.
XIII
Des contrastes frappants, de grandes injus-
tices ont marqué le règne de Napoléon.
On affectait en haut lieu, — puisque c'est le
terme consacré, — une pruderie impitoyable
dans certains cas, et on affichait à côté des
scandales inouïs.
La sévérité se mesurait non sur la faute,
mais sur la position du coupable.
L'adultère effronté se montrait sans voile,
_ 46 —
bien plus! on le récompensait. L'amant d'une
princesse arrivait aux plus hautes places, de
môme que les maîtresses des ministres, des
puissants perso nnages obtenaient les faveurs,
et les grâces. Et cela ne se cachait nulle-
ment!
Les fonctionnaires, gorgés d'argent, mettaient
à l'encan leur conscience, elles se livraient sans
vergogne au plus offrant et dernier enché-
risseur. Et quel luxe! quelles folles dépenses!
Tous, ou presque tous, avaient à côté de leur
ménage officiel une petite maison plus chère
que la grande, plus lourde à entretenir, et où
se tripotaient les ordures de la politique, les
immondices de la spéculation, en face de la
dame du logis, toujours prête à les accueillir
moyennant salaire.
Ces égouts dorés constituaient le pouvoir le
plus influent, justement parce, qu'il était occulte.
Tout s'y passait de la main à la main, on s'of-
frait mutuellement de légères concessions pour
en obtenir de grandes. Un protégé bien appris
apportait un pot-de-vin assez dodu pour que
plusieurs intéressés pussent en revendiquer
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une part. Cela se faisait galamment, sans em-
barras, sans honte.
Le solliciteur disait simplement :
— Je veux telle place, telle autorisation ; il y
a tant à gagner pour celui qui me poussera.
La maîtresse le répétait à son amant, avec le
petit corollaire :
— Combien me donnerez-vous ?
Bien qu'elle eût déjà touché une gratifica-
tion de l'autre parti.
L'amant avait-il besoin de l'aide d'un col-
lègue? il lui proposait directement le partage
comme une chose due,
Et ces gens-là portaient la tête haute, ils se
regardaient comme les plus honnêtes gens du
monde; en agissant autrement, ils se seraient
crus des niais. La bêtise humaine, la vanité des
sots, la complaisance des indifférents, étaient
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pour eux un terrain à exploiter, et ce qu'ils en
tiraient leur semblait de bonne prise.
Cette bohème administrative a dirigé la
France pendant vingt ans, sans que rien en-
travât son triomphe. Tous émargeaient gras-
sement au budget, tous s'étalaient orgueilleu-
sement sur leurs sièges à sinécures et donnaient
à leurs subordonnés des ordres imparfaitement
exécutés, ce dont ils ne s'inquiétaient guère. De
là provient le désordre introduit dans la bu-
reaucratie, désordre qu'une direction ferme et
sage pourra seule réparer.
Le grand malheur de la France, et de Paris
en particulier, c'est l'envahissement de l'égoïsme.
La fameuse devise : Chacun pour soi ! est de-
venue la loi unique. Le pluriel n'existe dans
notre langue que pour les associations et les
compagnies industrielles. Le prochain en dehors
de cela est la chose dont on s'occupe le moins.
Ceci est aussi bien établi dans les classes in-
férieures que dans les plus élevées. Il est facile
de le constater.