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Pièces historiques rares ou inédites, pour servir à l'instruction du temps présent

221 pages
[s.n.] (Paris). 1829. [230] p. ; gr. in-8.
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PIÈCES HISTORIQUES
RARES OU INÉDITES,
POUR SERVIR A L'INSTRUCTION
DU TEMPS PRÉSENT.
PIÈCES CONTENUES DANS CE VOLUME.
La Découverte des Equivoques et Echapatoires des Jé-
suites sur leur prétendu bannissement.
Le Courrier breton, ou Passe-Partout des Jésuites.
Interrogatoire des Jésuites devant MM. du Parlement,
avec leurs Réponses.
Arrêt de la Cour de Parlement de Paris , prononcé contre
les PP. Jésuites.
Remontrances de la Cour de Parlement de Paris sur le
rétablissement des Jésuites.
Extrait d'un écrit intitulé les Bons Mots du petit père
André.
Portrait des Jésuites, peint d'après nature, par les grands
hommes de l'Église et de l'Etat.
Bref de Clément XIV portant suppression de l'Ordre
régulier dit Société de Jésus.
Se trouée RUE DE VAUGIRARD, N° 9,
Et RUE HAUTEFEUILLE , N° 12.
LA DÉCOUVERTE
DES
ÉQUIVOQUES ET ÉCHAPATOIRES
DES JESUITES,
SUR LEUR PRÉTENDU BANNISSEMENT.
A PARIS,
21 JANVIER MDCCCXXX.
LA DÉCOUVERTE
DES
ÉQUIVOQUES ET ÉCHAPATOIRES
DES JÉSUITES
SUR LEUR PRÉTENDU BANNISSEMENT.
LA DÉCOUVERTE
DES
ÉQUIVOQUES ET ÉCHAPATOIRES
DES JÉSUITES.
AUJOURD'HUI peu de bons François, à leur
grand regret, perte et dommage, ignorent les
ruses et finesses de ces esprits cauteleux, qui
par une maudite usurpation et pleine de blas-
phèmes prennent le nom de Jésuites, ou
Frères de la Compagnie de Jésus ; et personne,
que je crois, n'a doute du méchant dessein
qu'ils ont toujours eu contre la monarchie
françoise et la prospérité d'icelle; autrement
les déplorables tragédies présentées dans le
théâtre de leur doctrine, et exécutées sous le
malheur de la France, ne seroient jamais par-
venues à leur connoissance. Je me tairai de
peur qu'on me juge plutôt passionné contre
eux, que zélé au service de mon Roi et au re-
4 ÉQUIVOQUES ET ÉCHAPATOIRES
pos de son royaume, et n'étalerai point dans
ce petit discours les exemples et les autorités
que la pure vérité de leurs vénéneux docu-
mens et l'effet sanglant de leurs instructions
impies me pourroient suffisamment fournir ; et
passant au gros de ce que je désire en détail
débiter, pour le service et l'utilité des bons
François qui comme moi s'éjouissent en
voyant la France reflorir et subsister toujours
en sa gloire, je m'arrêterai seulement sur le
sujet qui se présente grandement considé-
rable, et qui ne doit point être nonchalé,
puisque de lui le bien ou le mal de tout le
royaume dépend entièrement : c'est donc le
mouvement qui me porte à la conservation
de notre monarchie, ou pour le moins le désir
que j'ai de donner mes avis qui semblent né-
cessaires pour Futilité d'icelle ; et afin qu'on
ne me juge point présomptueux ni rempli
d'une vaine gloire de me vouloir ingérer ou
jeter dans des choses la connoissance des-
quelles m'est de droit défendue, je ne m'écar-
DES JÉSUITES. 5
terai nullement de la raison, et me contiendrai
dans les termes du respect que je porte à mon
Roi, et du devoir auquel la nature m'oblige
envers ma patrie; et pour faire le tout avec
bon ordre et jugement, je commencerai par
ce qui est manifeste à tout le monde : premiè-
rement , que rien n'a dans tout le royaume été
innové ou changé depuis la mort d'Henri-le-
Grand d'heureuse mémoire (mort, dis-je, dé-
plorable, et dont les auteurs sont autant abo-
minables que le malheureux coup en a été
sensible aux bons François ), que par les mau-
vais conseils et les damnables pratiques de ces
boute-feu, qui, pour avoir les premières con-
sciences à gouverner, imposoient une néces-
sité de guerre, sur peine de damnation, à
ceux desquels le bon naturel n'étoit porté
qu'à la paix, et, sous une fausse apparence de
piété, donnoient passage à leurs avis en l'âme
de ceux qui ne respiroient que la volonté du
ciel. Ce bon cardinal, le bannissement du-
quel a plutôt éclaté que son pourpre, en sau-
6 ÉQUIVOQUES ET ÉCHAPATOIRES
roit bien que dire, et confesser toujours que
ces frères de la société de loesus ne briguèrent
cet exil pour autre cause que pour le voir du
tout incliner à la paix, et que ses remon-
trances important grandement à l'État, s'op-
posoient aux troubles où ils vouloient jeter
toute la France pour bâtir du débris de ses
triomphes les colosses de leur gloire, qui n'a
de lustre qu'en la splendeur du sceptre très
catholique. Les heureux mignons de fortune
qui ont été élevés au suprême degré d'hon-
neur ont été installés en leur autorité par les
secrètes subtilités de ces esprits inventifs, qui
tenoient leur bouche et leurs oreilles pour
les faire quelque temps subsister en gloire ; et
rarement se peut-il trouver quelque grand
avoir été favori du Roi, qui n'ait incontinent
été recherché de ces gens que l'Espagne fait
religieux de Rome pour tâcher à rendre les
François sujets à l'empéreur des Indes. J'avoue
qu'à beaucoup d'iceux la naissance donne le
titre de François, mais je nie que la nourri-
DES JÉSUITES. 7
ture qu'ils prennent en la compagnie ne les
rende point étrangers, et ne m'étonne point
si, comme bâtards et dérobés à la mamelle de
leur mère, ils ne vomissent qu'imprécations
contre celle qui leur a donné l'être.
Voyons un peu si ces guerres qui ont été
faites sous prétexte de rébellion n'ont pas été
allumées par ces hypocrites qui portent dans
la bouche le feu et l'eau, et nous trouverons
sans beaucoup de peine que véritablement
leur intention étoit de troubler le royaume,
non pas pour l'agrandir, ni pour le rendre
plus absolu; mais pour tracer le chemin à
leurs desseins couverts et finement entretenus,
ils faisoient éclater bien haut ces paroles : Hé
quoi, Sire, faut-il qu'au milieu de votre
royaume vos sujets s'opposent à vos volontés,
et qu'au préjudice du service et de l'obéissance
qu'ils vous doivent naturellement, ils vous em-
pêchent d'ordonner des villes qui leur sont
soumises, etc. Nous pouvons en ceci remar-
quer que le zèle de la maison de Dieu ne les
8 ÉQUIVOQUES ET ACHAPATOIRES
mangeoit pas tant que l'en vie qu'ils avoient
de prévenir le Roi, afin qu'embarrassé dans ses
affaires il ne pût donner d'assistance à la Val-
teline. De plus, nous pouvons librement con-
fesser que jamais les Huguenots ne se sont
ingérés à chose du monde qui contrevînt aux
édits du Roi, si premièrement ils n'y ont payé
l'intérêt de la religion engagée, et, fermement
fondés en leur foi, ont estimé être obligés
par conscience de défendre le corps pour pos-
séder l'âme avec plus de repos. Ils font mine
à mauvais jeu, et souvent publient par leurs
subtiles équivoques la vérité de ce qu'ils n'o-
sent faire paroître, et sous un faux masque
de simplicité couvrent l'orgueil d'une pré-
somption outrecuidée, j'entends ces pères à
petit collet, qu'un de nos poètes a fort vive-
ment dépeints en ces vers qu'une bonne affec-
tion françoise plutôt qu'une passion vicieuse
lui a fait enfanter :
D'un grand étonnement épris
Je suis confus en mes esprits,
DES JÉSUITES. 9
Voyant ces bêtes à trois cornes
Aller d'un front audacieux,
Et, sans garder aucunes bornes ,
Vouloir voler jusques aux cieux.
Leur entretien semble tout triste ;
Ils font fort bien la chattemite,
Changeant d'humeur et dé façon :
Et si je crois qu'enfin , de somme,
Celui seroit très habile homme
Qui leur pourroit faire leçon.
Ils ont un oeil tout abattu,
Feignant être pleins de vertu,
Rejettent les choses du monde;
Leur bouche, qui n'a point de ris,
Semble tenir tout à mépris,
Trompant ainsi qui mal les sonde.
Leur entretien couvert de miel
Est plus amer que n'est le fiel,
Donnant la mort à qui l'écoute ;
Leurs conseils ne sont que poison
Qui fait son coup en sa saison
Contre celui qui peu le goûte.
Sous zèle de dévotion
Ils couvrent leur intention,
10 ÉQUIVOQUES ET ÉCHAPATOIRES
Qu'ils ménagent avec prudence ;
Et enfantent, avec le temps,
Le mal qui les tient haletans,
Qui met tout ordre, en décadence.
Sous promesse de paradis,
Ils rendent les coeurs refroidis,
Qui brûleroient d'ardeur extrême
Pour la vertu de charité,
Dont je vous dis, en vérité,
Qu'ils sont pires qu'un diable même.
Aux pénitens mal confessés.
Us font paroître leur excès.
Par des questions trop singulières,
Des femmes abusant l'esprit,
Ils font ce qui n'est point prescrit
Dans les canons de leurs bréviaires.
S'ils montrent de la piété ,
Las! c'est que la simplicité
Du menu peuple s'y arrête ;
Et par ce signe trop charmant
Ils trompent malheureusement
L'âme qui pour les croire est prête.
Ils semblent saints et réformés
D'habits et d'ordre renommés,
DES JÉSUITES. 11
Feignant l'humeur mélancolique,
Le grand chapeau, petit rabat,
La robe longue et soulier plat,
Avec la mine hypocritique.
Tous ceux qui les connoissent bien
Confessent qu'ils ne valent rien,
Sachant qu'ils sont tous hypocrites,
Et disent d'une voix de fer
Qu'ils auront leur place en enfer,
S'ils ont tous selon leurs mérites.
Ils se font voir dévotieux
Bien autant qu'avaricieux;
La charité leur fait envie ;
Et moi je veux que désormais
Mes vers soient farcis de leur vie,
Pour qu'on en parle à tout jamais.
Les seules pestes de la France,
Seuls auteurs de notre souffrance,
Causent toujours nouveaux malheurs :
Enfin cette damnable engeance
Le ciel prendra juste vengeance
Pour arrêter l'eau de nos pleurs.
Certes leur artifice est grand et leur esprit
bien subtil, et, sans nous attacher à particu-
12 ÉQUIVOQUES ET ÉCHAPATOIRES
briser leurs naturels, nous sommes contraints
de confesser qu'ils sont habiles hommes quant
à ce qui est de l'esprit, qui en a abusé par
longues années plusieurs, et qui étant pour-
tant suspect à cette vénérable Cour de Par-
lement de Paris, ne les a jamais voulu inquiéter
qu'elle n'ait au préalable été plus amplement
informée de leurs tromperies. Ce que ne pou-
vant plus révoquer en doute, et connoissant
franchement qu'ils étoient doubles en leurs
paroles comme en leurs robes, elle les a voulu
presser afin de les obliger de confesser contre
leurs institutions, ce que la raison tireroit de
la bouche des plus barbares et dénaturés. Et
en cela l'on peut encore voir la subtilité de
leur esprit, qui, pour excéder le commun, ne
commence jamais guère de choses par impru-
dences; et de fait, ils ont donné quelque cou-
leur à leur désaveu pour le terme et délai
qu'ils ont pris pour rendre la Cour contente
de ce qu'elle désiroit d'eux sur ce sujet,
temps auquel sans doute ils feroient naître
DES JÉSUITES. 13
des moyens qui pourroient divertir cette pour-
suite, ou espèrent que l'empireraient des af-
faires obligeroit à quitter ces propositions,
ou que, comme les affaires criminelles amen-
dent à vieillir, les jours coulant les uns après
les autres emporteroient avec eux la mémoire
de cette chrétienne instance ; ou bien, s'ils
jugent que tous ces moyens leur saillent, ils
joueront de leur reste; et pour ce qu'ils sont
propres à persuader comme gens qui s'étu-
dient jour et nuit à la rhétorique, et qu'ils out
de grandes intelligences avec des personnes
capables d'apporter du trouble, ils tâcheront
à les gagner, et, par la puissance de leurs
charmes, leur représenteront tant de choses
sous le zèle de la religion, qu'enfin ils les
pourront induire et porter aux remuemens,
pendant lesquels ils espéreront subsister en
pareil état, et en cette subsistance s'efforce-
ront d'abolir tout-à-fait les poursuites dont
ils sont aujourd'hui travaillés, et qui, justes,
semblent d'elles-mêmes réveiller les juges
14 ÉQUIVOQUES ET ÉCHAPATOIRES
pour les faire souvenir que, comme bons pères
du royaume, ils ne doivent point permettre
que des pestes de l'État pareilles à cette sorte
de secte demeurent davantage impunies, et
survivent plus longuement à leur déloyauté,
qui de jour en jour se découvre plus abomi-
nable qu'elle n'avoit par ci-devant paru aux
yeux de ceux qui couvroient leur perfidie du
manteau des excuses que l'amitié qu'ils leur
portoient leur fournissoit. Que je ne semble
dire ceci d'un coeur animé de passion, et qu'on
ne me juge point ennemi de leur religion,
mais seulement de leur doctrine, à laquelle,
comme bon François, je ne puis jamais donner
d'approbation. Ce que nos prédécesseurs en
ont écrit et dit doit être suffisant pour faire
croire que je ne suis point violent en mes
haines, mais chirurgien humain qui applique
le feu et le fer le plus doucement qu'il m'est
possible pour causer moins de douleur et
couper le cours à une plus dangereuse ma-
ladie.
DES JÉSUITES. 15
Il est vrai que ce nom de jésuite m'est
odieux pour deux choses : la première, en ce
qu'ils ont cette outrecuidance, misérables
créatures qu'ils sont, de vouloir prendre le
nom de Jésus, sauveur du monde ; et eux,
par antiphrase, destructeurs capitaux des
François comme des autres nations contraires
à celle pour laquelle ils vivent, se qualifient
d'un nom si sacré, qui n'appartient qu'à l'u-
nique fils de Dieu : l'autre, pour voir qu'ils
sont ceux et seuls en la confuse quantité de
religieux qu'on voit au monde, qui ont ap-
porté et soutenu cette damnable doctrine
(comme leurs écrits en font foi), qu'il falloit
détruire et ruiner le Roi qui n'étoit point
sous l'autorité du Pape, et qui maintenoit les
ennemis de ce souverain pontife contre ce
que notre Seigneur lui-même dit : Obedite
proeposìtis vestris etiam didascolis. Ce com-
mandement d'obéir à nos princes, encore que
tyrans,qui nous est donné de la part de Dieu,
semble faire le procès à ces loyolistes, qui ne
16 ÉQUIVOQUES ET ÉCHAPATOIRES
veulent pas qu'on leur dénie seulement l'o-
béissance que naturellement on leur doit,
mais même enseignent que c'est sacrifice
agréable à Dieu de se laver dans le sang de
ses oints, qui sont son image en terre, et
qu'il a établis pour régir et gouverner son
peuple. Les deux raisons qui me les font haïr
sont peut-être les motifs qui portent tant de
grands personnages à ne les aimer pas. Qu'ainsi
ne soit, pensons que ce célèbre concert de
Sorbonne se peut servir de ces points pour
autoriser le refus qu'il fait de les introduire
dans sa faculté ; et m'assure que s'il eût pensé
que la créature eût pu légitimement porter
le nom de son Créateur, il l'eût pris long-
temps avant que Loyola en eût abusé. Si tou-
tes les sages universités de France n'eussent
reconnu quelque défaut en cette troupe, elles
ne se fussent pas toutes opposées à leur réta-
blissement après la pyramide de Châtel dé-
molie ; et entre les autres celle de Paris, fa-
meuse par toutes les régions où le soleil voit
DES JÉSUITES.. 17
les lettres chéries, qui journellement s'oppose
à leurs menées, et met en évidence la vérité
de leurs abus. Je pense que les particuliers
qui les ont poursuivis d'une haine extrême
ne se sont point soumis à la passion de ceux
qui parloient mal d'eux, néanmoins avec vé-
rité; mais seulement la connoissance parfaite
qu'ils ont eue de leur perversité les a obligés
à cette haine, sans la considération de ceux
qui ne les aimoient point. Et vraiment, ils
sont tellement connus dans le monde, que
non seulement les bons François les ont en
horreur, mais encore tous les étrangers parmi
lesquels ils ont été introduits. L'Angleterre
les hait, non pas tant à cause de la religion
qu'ils professent, contraire à la leur, que
pour les factions et séditions qu'ils semoient
dans le royaume, comme l'entreprise de Whi-
tehall le donne assez à connoître, où ils ne se
soucioient pas de faire périr leurs amis,
pourvu qu'ils vinssent à bout de leur dessein ;
et aussi qu'ils disoient haut et clair : Pereant
18 ÉQUIVOQUES ET ECHAPATOIRES
amici Dum una ìnimici intercidunt. La répu-
blique de Venise, quoique bonne catholique,
ne les hait pas moins que les diables d'enfer,
non pas pour ce qu'ils tiennent sa religion,
mais pour avoir reconnu qu'au préjudice du
spirituel, ils vouloient engager à ses ennemis
le temporel qu'elle défend contre lui. Plu-
sieurs autres nations, que l'histoire me pour-
roit à propos fournir,feroient assez voir qu'il
n'ont rien en plus grande recommandation
que de tromper et séduire les peuples de la
simplicité desquels ils peuvent triompher;
comme beaucoup d'arrêts qu'on voit même
en France donnés contre eux le témoignent
encore, semblables à ceux qu'ils ont subis à
Rennes, où quelques orfèvres leur ont fait
recevoir de signalés affronts, jusqu'à leur
faire défendre d'entendre leurs femmes en
confession; en un mot, je pourrois ici rap-
porter plusieurs autorités, si je ne les jugeois
point inutiles et ennuyeuses aux personnes à
qui je veux seulement faire paroître la subti-
DES JÉSUITES. 19
lité et méchanceté de ces moines séculiers,
qui abusent la plupart du peuple par leurs
paroles sujettes à doubles explications, mon
dessein étant aussi d'induire et pousser les
bons François à éplucher diligemment si ce
que je dis contient quelque vérité, et s'il n'y
a pas apparence qu'en cette présente occasion
où ils sont interpellés, ils ne se déclarent pas
coupables, faisant voir qu'ils ne veulent pas
consentir ni avouer que le Roi soit absolu
monarque, et tient seulement de Dieu et de
son épée son royaume; confession que la vé-
rité et l'amour naturelle devoient sans con-
trainte tirer du profond du coeur. Reste à la
prudence de ceux que Dieu inspirera, s'il lui
plaît, suivant les prières des bons François,
de remédier à la ruine de la monarchie, qui
semble tomber par le relèvement de ces gens
à double conscience, et qui fera paroître la
gloire de son rétablissement dans le bannis-
sement de ces sectateurs d'Ignace, desquels
on ne peut être trop tôt délivré, puisqu'il
20 ÉQUIVOQUES ET ÉCHAPATOIRES, etc.
n'est jamais trop tôt de remédier au poison
qui nous tue; et certes il seroit de besoin
pour le bien de toute la France que jamais ces
vipères n'eussent eu d'entrée dans le royaume,
qui a toujours été traversé de quelque afflic-
tion , et par la seule invention de ces pestes
de l'Etat qui ne respirent que la ruine totale de
notre monarchie françoise ; mais c'est le de-
voir des bons François de prier Dieu qu'il
nous veuille délivrer de ces ennemis domes-
tiques , et les bannir pour jamais de nos pro-
vinces, qui n'auront jamais de repos assuré
pendant qu'ils tiendront les rênes de l'Etat.
Suivant la copie imprimée en 1626.
LE COURRIER
BRETON,
OU
PASSE-PARTOUT DES JÉSUITES.
LE COURRIER
BRETON.
TOUT se voit enfin, mon prince, tout se voit,
et les actions les plus cachées viennent en
évidence; cet oeil tout voyant leur donne jour,
les tire des ténèbres, les étale en plein midi,
les expose à la vue de tout le monde comme
sur un théâtre, où un chacun les peut consi-
dérer avec attention, les discerner avec juge-
ment et les juger sans passion. Le temps enfin,
le temps éclôt la vérité, sa fille légitime, et lui
fait voir le soleil au désavantage de ceux qui
la pensoient ensevelir en l'obscurité en un
éternel silence.
Les lois et les coutumes des hommes sont
différentes ; les uns estiment une chose hon-
nête, les autres une autre, mais bien est-il
séant à tous de garder et observer celles de
24 LE COURRIER BRETON,
son pays (1). On tient que les Grecs estiment
la liberté et l'égalité sur toutes choses; mais
quant à nous, entre plusieurs belles coutumes
et ordonnances que nous avons, celle-là me
semble la plus belle de révérer et adorer notre
Roi comme l'image de Dieu de nature, qui
maintient toutes choses en leur être et en leur
entier.
Si donc le Roi seul conserve toutes choses
en leur être et en leur entier, ou si plutôt,
comme le soleil, il leur donne l'être, si la
vie d'un million d'hommes est attachée à la
sienne, si le bonheur du public consiste en
sa conservation, si la fortune d'un monde en-
tier dépend de lui seul ; quelle punition mé-
rite celui qui d'un seul coup est auteur de
tant de morts?. Et si les Jésuites ont causé ces
maux,ne seront-ils point punis? Leur sera-t-il
permis d'attenter impunément à la vie de nos
Rois ? de mettre leurs malheureux desseins à
(1) Plutarch ., in Timoth.
LE COURRIER BRETON. 25
exécution, sans qu'il nous soit permis de nous
plaindre?
Histoire, véritable tableau du passé, docte
historien qui en peu de paroles nous apprend
notre leçon, qui, en matière d'État et en ce
qui est hors de notre religion, nous doit servir
d'évangéliste, combien naïvement et en peu
de paroles, mais d'un style d'or nous fais-tu
voir comme quoi nous avons dû procéder en
cette affaire? (1)
Plusieurs seigneurs de marque (dis-tu) ayant
été exécutés à mort pour avoir trempé en là
conspiration de Silius, adultère de Messa-
line, Marcus Nestor, homme de peu, espérant
éviter le supplice mérité, alléguoit qu'il avoit
péché par contrainte et nécessité. Non, non,
disoit un homme d'État, ces raisons ne sont
pertinentes; toutefois et quantes qu'il s'agit
du crime de lèse-majesté, la seule pensée mé-
rite punition; il est indifférent si par con-
(1) Comment. (Tacit., Lib, II, cap. II.)
26 LE COURRIER BRETON.
trainte ou volontairement l'on a commis une
si grande faute ; il faut mourir, (1)
Lés lois d'Etat sont toutes différentes, voire
bien souvent opposées à celles qui s'observent
entre les particuliers. Au premier cas ce n'est
point mal que de faire un grand mal pour
introduire un grand bien; et au contraire les
philosophes tiennent qu'il ne faut pas faire un
mal, tant petit soit-il, pour introduire un
grand bien ; mais quand il est question du pu-
blic et du repos d'un État, il faut passer sous
ces refrains.
Ces considérations, mon prince, ne doivent
jamais trouver place en l'âme du politique :
tout est bon, pourvu qu'il profite; les formes
judiciaires dorment en tel fait ; s'il y a quelque
chose d'inique, le bien public le rend tolé-
rable. Les règles d'Etat, disoit un jour un
grand homme, sont formées au patron de la
(1) Sponte an coactus tam magna peccavisse nihil re-
ferre.
LE COURRIER BRETON. 27
médecine, selon laquelle tout ce qui est utile
est aussi juste et honnête. C'est ce que disent
les stoïciens, que la nature même opère le
plus souvent contre la justice. (1)
Oui; mais, dira quelqu'un, en fait d'État il
ne faut jamais remuer les choses non néces-
saires. Les Jésuites font aujourd'hui un grand
corps; ils ont beaucoup d'intelligences au con-
clave et en Espagne, rendons-les nos amis par
nos bienfaits, nous n'aurons plus de sujet de
rien craindre.
Je fronce le sourcil de colère sur ces dis-
cours. Les Jésuites font un grand corps ? et les
Templiers, bon Dieu! ne sont plus, et peut-
être sans raison. Pour le moins la postérité ne
les accusera point d'avoir rien entrepris contre
le repos public, d'avoir troublé les États,
d'avoir massacré les Rois; ils étoient innocens,
ô tyrannie!
(1) Qui credis ulla ima esse ejus conditione, ut aliquid
non liceat quid sit necessarium. (Tacit., in Nerone.)
28 LE COURRIER BRETON.
Mais quel grand corps font les Jésuites ?
Que peuvent trois cents pédans tout au plus ?
Jusqu'où se peut étendre leur pouvoir ? Qui
les rend recommandables sinon la crainte que
l'on a d'eux ? Quelle considération nous peut
empêcher de les chasser ? Si la noblesse; les
Templiers étoient tous gentilshommes, leur
général issu de la maison de Bourgogne : si
le nombre; ils étoient plus de milliers que
ceux-ci de douzaines : si le mérite; ils étoient
nécessaires à la chrétienté; ce néanmoins ils
ne sont plus : si la religion, si la piété; mais
l'ordre des humiliés a été exterminé pour l'at-
tentat sur la personne du cardinal Borromée.
Les obliger par bienfaits, cela ne se peut,
cela ne se doit ; ils en ont trop reçu du dé-
funt Roi ; c'est une folie de rechercher le res-
pect, la raison et obéissance en ces séditieux,
et croire qu'ils s'apaisent en les flattant (1).
(1) Superfluum suadere quid fieri oporteat, cum audien-
tium asscnms in deteriora rapitur. (Egesippus.)
LE COURRIER BRETON. 29
Ces fièvres chaudes ne se guérissent point par
emplâtres; il faut la purgation : le frénétique
rejette les remèdes et chasse les médecins.
Galli, si sapitis, cur librum traditis igni,
Authores vestris pellite liminibus.
In cineres abiit liber unus, mille relicti
Horum, turba loquax, mutus ille fuit :
Hortes qui cupiunt penitus purgare venenis,
Radices properant vellere, non folia.
Vraiment c'est bien dit : l'on a banni pour
jamais les parens de ce traître meurtrier; on
leur a enjoint de changer de nom ; l'on a douté
si l'on devoit démanteler la ville d'Angoulême
pour avoir produit cet abominable monstre;
et on appréhendera, et on n'osera, ou plutôt
on ne voudra étendre la punition sur tout un
corps coupable, corps cacochyme, corps ma-
léficié, tout puant, tout infect, qui doit sa
guérison au bourreau, et on la restreindra à
un particulier. On fera comme ce roi de Perse,
on fouettera la robe pour le corps, le valet
pour le maître. Se contenter de brûler un livre
30 LE COURRIER BRETON,
comme si unique en son espèce, comme si
pour emporter des feuilles on arrachoit la ra-
cine; comme si, réduisant en cendres cet
avorton malheureusement avorté, l'on avoit
perdu tous les exemplaires.
Non, non, la foudre de vos arrêts a dû s'é-
tendre plus loin contre les Jésuites ; l'éclat de
vos oracles a dû faire plus d'effet; la splendeur
de votre écarlate se devoit montrer avec une
semblable majesté que si vous veniez d'Edom,
le glaive de justice au poing, pour venger nos
Rois. Vous, qui êtes les dieux tutélaires de la
France sous l'autorité du souverain ; vous, les
tuteurs ; vous, les médiateurs de nos princes
avec le peuple, le refuge des affligés; bref,
vous, dieux, et quels autres dieux sont sem-
blables à vous ? Qui sont ceux-là qui donnent,
qui confirment les régences, qui reçoivent le
serment du prince, que vous, qui contractez
avec lui, qui prenez sa foi pour gage, pour
caution (comme sacrés dépositaires d'un sacré
dépôt) de la bienveillance qu'il promet avoir
LE COURRIER BRETON. 31
pour son peuple? Et quoi donc craindre? qu'il
y eût quelques innocens parmi eux ? car autre
chose ne vous a dû empêcher. De l'innocence,
bon Dieu, de l'innocence parmi les Jésuites!
Et qui le croira? non pas leurs plus affidés,
non pas même ceux qui les chérissent pour la
nécessité qu'ils en pensent avoir.
Mais posons qu'il y en ait d'innocens qui
souffriront semblable punition que les cou-
pables. Et pourquoi non ? puisque d'une armée
mise en route, quand le dixième soldat est
assommé d'un bâton, les vertueux tirent au
sort ni plus ni moins que les autres. Tous actes
exemplaires ont je ne sais quoi d'inique en
soi, qui, portant préjudice à quelques par-
ticuliers est récompensé par une publique uti-
lité (1). Et puisque, nous avons en nos maisons
pour notre service des nations qui ont des fa-
(1) Omne magnum excmplum habet aliquid ex iniquo,
quod publica utilitate. compensatur. (Tacit., Lib. XIV,
cap. 13.)
32 LE COURRIER BRETON.
çons contraires, habits, dieux et religions
étrangères, et possible point du tout, vous
ne sauriez retenir cette canaille que par une
crainte et frayeur.
II y en a pourtant qui en font état, quel-
ques uns pour l'apparence de piété, de bonté ;
aux autres la religion sert de prétexte. Aussi
est-ce l'une des plus violentes passions d'un
peuple, et le plus assuré moyen pour remuer
un Etat (1). II faut fuir ces extrémités, le bien
public est toujours en campagne. II ne faut
pas refuser une purgation pour les tranchées
qu'elle pourroit causer, pour éviter un grand
danger ; si vous laissez ces fistules dans le
corps, les vicieuses humeurs dont il abonde
le suffoqueront. Le désir de commander est
un trop friand morceau : on foule aux pieds
le respect, le devoir, l'honneur et la conscience
pour en goûter; ils cachent leurs desseins.
(I) Qui imperitos animos impellant libertalem etspeciosa
?iomina proeiextanlur: ( Tacit. )
LE COURRIER BRETON. 33
Ainsi que les hautes et hardies entreprises de-
meurent bien souvent incommunicables en
l'estomac de ceux qui les entreprennent, et
qui, quand bon leur semble, les mettent en évi-
dence avec telle couleur qu'ils jugent meilleure
pour eux; si une fois l'appréhension, cette
fièvre dangereuse, glace le coeur du souverain,
c'est fait de sa majesté; elle diminue, se perd
et se mine d'elle-même, car la crainte enfle
le courage, et fait entreprendre tant plus har-
diment l'offense, qu'on s'assure qu'elle sera
impunie; alors son respect, sa puissance,s'é-
vanouissent; il reçoit la loi de ceux qui la
doivent prendre de lui.
Et quoi donc craindre? L'autorité de ceux
qui les favorisent, qui les portent et qui tien-
nent rang en France, qui semblent leur avoir
attaché leur faveur comme un préservatif
contre toutes sortes de dangers, au travers de
laquelle toutes les impunités des Jésuites
passent en assurance, et leurs téméraires en-
treprises s'assurent. Ils s'imaginent qu'on les
3
34 LE COURRIER BRETON,
craint, puisque ce qui mérite punition a ob-
tenu récompense. Ils se résoudront enfin d'en-
treprendre au-delà de leurs premières entre-
prises ; leur hardiesse sans censure, et leurs
crimes sans hardiesse, sans peine éveilleront
ce feu qui couve sous les cendres de leur pre-
mière rébellion.
Grande Reine, qui êtes le pilote de la
France, sur laquelle se repose le salut public,
permettez à votre très humble sujet de vous
représenter, comme sur un tableau, la vie de
ces gens-là. Jugez de la pièce par l'échan-
tillon, ou plutôt examinez leurs actions, et
vous verrez que c'est un venin caché qui
rampe par tout le corps de cet État, d'autant
plus à craindre que l'on n'y'prend point garde,
que c'est comme le lierre qui fait choir le
bâtiment qui le soutient.
A la mienne volonté que nous fussions as-
surés que leurs pernicieux desseins ne s'adres-
sassent point à la personne du Roi, que leurs
pièges ne fussent tendus qu'aux particulières
LE COURRIER BRETON. 35
familles de la France, qu'à leur bien, qu'à leur-
substance , et que contens de cette dépouille le
précieux sang de nos Rois demeurât assuré en
ses veines, que leur vie fût hors d'échec, hors
de la crainte, hors du danger de ces courra-
tiers de Madrid !
Ah ! que leurs desseins sont bien autres ! ils
ont pour but de leurs actions, l'outre de leur
protecteur, et jusqu'où cette ( outre ) sinon
jusque dans le coeur des Rois ? dans le coeur
de ces dieux, enfans du grand Mars ? Mais
nous, bien sages et prévoyans si nous arrêtons
leur course, si nous faisons que cette outre
soit l'outre qu'Eole donna au prudent Ulysse ;
que le tout ne soit que vent, et qu'il aille en
fumée.
De dire que la preuve ne soit point entière
contre eux, qu'il n'y ait que des simples con-
jecturés ! Et qui ne sait qu'en fait d'État les
moindres adminicules sont des preuves con-
cluantes pour leur faire leur procès; que c'est
un crime qui doit être traité extraordinaire-
36 LE COURRIER BRETON,
ment, qu'il n'y a point de règle certaine, et
que le plus souvent il se faut servir de l'ex-
céption. (1)
Mariana, Mariana, tu n'es point seul au-
teur de ton livre (2); tous les autres y ont
contribué. De Valentia, que Caton allègue,
n'en dit pas inoins, mais avec une restriction
qu'il ne faut pas tuer les Rois sans l'autorité
publique.
Que dis-tu, effronté? II est donc permis de
les tuer, puisque la condition, sans, emporte
une affirmation qu'il est permis de les tuer
en quelque façon.
Qu'appelez-vous autorité publique ? Est-ce
(1) Les écrits qu'ils publient tous les jours en rendent
témoignage.
(2) De JRege et Régis institutione ; livre condamné à
être brûlé par l'exécuteur de la haute justice, devant
l'église de Paris, comme contenant blasphèmes exécrables
contre le feu Roi Henri III, les personnes et états des Rois
et princes souverains. ( Arrêt du Parlement de Paris du
8 juin 1610. )
LE COURRIER BRETON. 37
point cette funeste tragédie qui se fit le
douzième jour de mai quinze cent quatre-
vingt-huit, chasser le Roi et ses serviteurs, le
tuer à Saint-Cloud ? Appelez-vous cela l'auto-
rité publique ? Donnerez-vous ce nom-là à une
sédition, à une praguerie, qu'à bon droit un
ancien appeloit une image accomplie de toute
méchanceté ? Et vous la nommerez autorité
publique? Il ne le faut pas trouver étrange,
c'est leur façon de parler; ils brisent le vice
du nom de vertu, et les actions vertueuses du
nom de vice ; autrement ne faudroit-il pas
qu'eux-mêmes, condamnant leurs actions, se
jugeassent indignes de la lumière du jour, de
laquelle ils jouissent au milieu de nous par
notre pusillanimité ?
Je les vois rire entre eux de ce que, com-
bien que l'on connoisse leurs artifices, ou
plutôt leurs méchancetés, que néanmoins on
les laisse vivre en paix; que le simple peuple
déçu par une feinte apparence, de religion ne
peut porter sa croyance à ce qui est de vérité :
38 LE COURRIER BRETON.
ce nom superbe de Jésuite est un soleil qui
offusque sa vue; il ne peut juger qu'ils en ont
faussement emprunté le nom, que leur pro-
fession est du tout contraire, que les apôtres
ont été sujets aux puissances souveraines, et
y ont obligé les autres (1); que Jésus-Christ
même n'a point refusé le tribut ; qu'il a voulu
que l'on rendît à César ce qui étoit à César,
c'est-à-dire reconnoître les princes temporels.
Les Jésuites disent : Il faut tuer les Rois (2),
s'ils ne veulent être jésuiticoles ; il les faut
contraindre de reconnoître le saint siége, tant
au temporel qu'au spirituel; et celui que le
Pape ne reconnoîtra point pour Roi ne sera
point Roi, ains un tyran; ses sujets sont dis-
pensés du serment de fidélité, un chacun le
peut tuer, voire méritoirement. (3)
Et non seulement veulent-ils que les Rois
(1) Epist. ad Roman. 13.
(2) Mariana.
(3) In lìb. quivocatur Consertaíio Ecclesioe catholicoe,
pag. 24. Idem, Lib. de Princip. instit., cap. 10, p. 89. ■
LE COURRIER BRETON. 39
que le Pape ne reconnoît pour Rois perdent
leur qualité, mais ceux aussi qu'eux-mêmes
n'approuveront; que la royauté dépende de
leur jugement; veulent présider au conseil;
voire même avoir la garde des places fortes,
comme il y en a de si effrontés que de l'oser
dire, (1)
Que ne demandez-vous encore, impudens,
la charge des finances, de la guerre ; que votre
général (toujours espagnol) soit connétable,
pour mettre nos meilleures places entre vos
mains, nos armées sans coup férir en votre
puissance, pour attacher honteusement nos
sacrés fleurons aux chaînes de la Navarre ; que
les autres soient chefs des cours souveraines,
qualités fort propres à des pédans, comme si
elles n'étoient du tout contraires, du tout in-
compatibles; faire un mélange des affaires du
ciel et de la terre (2). Oui, elles sont opposées
(1) Besius, de Temp. Eccl. monarch., Lib. II, cap. I.
(2) Cardinal d'Amboise, du temps de Louis XII.
40 LE COURRIER BRETON,
les unes aux autres ; il y a trop de dispropor-
tion , de différence pour les confondre. Et
comme si ce grand moteur, de la volonté du-
quel tout dépend, nous vouloit apprendre à
discerner les choses sacrées d'avec les pro-
fanes , nous faire connoître que ceux qui se
dédient au service de sa sainte Majesté se
doivent du tout donner à lui, il s'oppose à
leurs desseins, il renverse leurs entreprises,
et fait réussir leurs conseils à contre-poil. Et
les fautes du cardinal d'Amboise ne nous se-
ront-elles jamais tellement présentes, que le
malheur auquel son siècle a été porté sous sa
conduite ne nous rendra point plus sages?
Et contre l'intention de ce grand législa-
teur (1), contre son expresse défense, les Lé-
vites auront-ils la charge de la guerre et le
maniement des affaires? Au contraire ne se-
ront-ils point séquestrés? Pourront-ils servir à
Dieu et au monde? rendez-les plutôt à leurs
(1) Moïse.
LE COURRIER BRETON. 41
cloîtres, à leurs colléges ; ils seront assez em-
pêchés à s'acquitter de leur devoir ; et ne leur
permettez plus d'en sortir, puisqu'ils ne ser-
vent que de mauvais exemple à la cour, où ils
paroissent non point comme ayant la conduite
du troupeau de Jésus-Christ, ains en courti-
sans, frisés, musqués, suivis, servis comme
grands seigneurs, dépensant le bien qui a été
donné pour la nourriture des pauvres, pour
ies réparations de l'église. C'est de là, mon
prince, que procèdent tous les malheurs de
la France; c'en est la source et origine; il n'y
a plus de piété parmi eux, plus de dévotion ,
plus de religion ; en leur place l'impiété, l'irré-
ligion, l'hérésie, le mépris des choses divines
a succédé.
Que l'on leur donne le gouvernement des
places fortes, qu'on se serve de ces méchans,
tueurs de Rois, cela se peut-il faire? le per-
mettez-vous, ô ciel! ô Dieu!
Et toutefois il s'en trouve parmi nous qui se
disent François, qui les portent, qui con-
42 LE COURRIER BRETON,
seillent à la Reine d'étouffer nos plaintes ,
qu'une juste douleur de la cruelle mort de
notre Roi nous fait évaporer ; que l'on ne nous
permettra point de soupirer cette perte ; que
l'on empêchera la liberté de nos regrets; que
l'on nous fermera la bouche ? cela ne se peut.
Nous voulons que l'on sache qu'il n'y a Bas-
tille, Châtelet, fort d'Antonia, supplice,
quelque cruel qu'il puisse être, qui nous puisse
faire perdre la mémoire de tes bienfaits, grand
Roi ; elle demeurera tellement gravée en nos
âmes, sans pouvoir être à jamais effacée !
Misérable accident certes, que ce grand
Roi, après avoir dompté ses sujets rebelles,
forcé ses ennemis dans et dehors le royaume
à lui demander la paix, après les avoir mis au
pied de la muraille, dans sa ville de Paris, au
milieu de ses princes, ait été massacré par un
méchant, un perfide, un monstre, un pro-
digue , lui que le destin n'avoit osé attaquer,
lorsqu'à la tête de ses armées il imprimoit sur
le dos de ses ennemis vaincus les marques
LE COURRIER BRETON. 43
sanglantes de ses victoires, qui tant de fois
avoit donné la mort à la mort même, qu'un
misérable t'ait ôté la vie.
Maudite et fatale journée, quel crayon sera
assez noir pour te marquer en nos éphémé-
rides, et mettre au jour ces hideux spectacles
de la tyrannie des Jésuites ? Il n'y a amnistie
qui oublie la souvenance de ton ingratitude ;
il n'y a abolition qui efface ta félonie ; il n'y a
défense qui efface ta vergogne : jour cruel,
jour de la nativité de nos malheurs, les funé-
railles de notre bien !
Les choses se connoissent mieux par leurs
contraires (1); elles sont prisées par ce qui
leur est propre, et pour la partie principale
qui leur donne la forme de leur être. La doc-
trine des Jésuites se connoîtra plus facilement
proposée à celle de l'Evangile, si nous les con-
férons ensemble.
Nous avons fait voir ci-dessus les préceptes
(1) Senec, Epist. 77,
44 LE COURRIER BRETON,
qu'ils donnent pour assassiner les Rois, les-
quels s'ils veulent dépendre d'eux, leur tenir
le pied sur la gorge; qu'il soit en leur pouvoir
de les faire massacrer, et relever leurs sujets
du serment de fidélité, doctrine qui leur est
commune; que ceux qui ont tenu les premiers
rangs entre eux ont suivi cette maxime, que
non point le seul Mariana, ains les premiers
de leur ordre, Bellarmin et Pierre de To-
lède, (1)
Cet impie ayant discouru des Rois, de sa
bouche profane a proféré leur condamnation,
comme si ce n'étoit pas une témérité, un sa-
crilége à ceux qui ne sont qu'hommes de parler
des dieux qu'avec l'honneur et le respect que
l'on leur doit.
Il y a deux sortes de tyrans, dit-il, celui qui
aura ôté la liberté du peuple, qu'il est per-
(1) Tyrannum licet occidere licet habcat verum tit. si
tyrannice traclet subditos. (Petr. Tol., Lib. V, cap. 10,
num. 17. )
LE COURRIER BRETON. 45
mis à un chacun de tuer, voire méritoire-
ment (1), et sans crainte de répréhension;
l'autre est celui qui traite tyranniquement ses
sujets, lequel il est aussi permis de tuer, com-
bien qu'il ait un titre, c'est-à-dire combien
qu'il soit Roi légitime par succession.
Au contraire, il est dit dans l'ancien et
nouveau Testament, qu'il faut que les sujets
obéissent aux supérieurs, et leur rendent hon-
neur, respect et obéissance. Qu'il n'est loi-
sible d'attenter à leur vie, ni état, combien
même qu'ils soient de religion contraire, voire
du tout infidèles, et useroient tyranniquement
de leur autorité. Ecoutons les paroles mêmes
du souverain : « Tu ne détracteras point des
juges, et ne maudiras le prince de ton peu-
ple. » (2)
Que s'il n'est loisible de détracter et mau-
dire, encore moins d'attenter à sa vie, il faut
(1) Etiam meritorio.
(2) Exod. 22, vers. 28.
46 LE COURRIER BRETON.
laisser le jugement d'iceux à Dieu, qui en est
le supérieur.
Item, j'ai fait la terre et les hommes, et les
bêtes qui sont sur la face de la terre, et l'ai
donnée à celui auquel il m'a plu (1); et ainsi
maintenant j'ai donné toutes les terres en la
main de Nabuchodonosor, roi de Babylone,
mon serviteur ; toutes nations lui serviront, et
à son fils et au fils de son fils.
Et adviendra que la gent et le royaume qui
ne soumettra son col sous le joug du roi de
Babylone, je ferai visitation sur cette gent-là
par l'épée, par famine et par peste, jusqu'à ce
que je les aie baillés entièrement ès-mains
d'icelui.
Vous donc, n'écoutez point vos prophètes,
ni vos devins, ni vos songeurs, ni vos enchan-
teurs , ni vos sorciers qui vous disent : « Vous
ne servirez point au roi de Babylone » ; car ils
vous prophétisent mensonge.
(1) Jérémie, 27.
LE COURRIER BRETON. 47
Ici Dieu veut que son peuple obéisse à Na-
buchodonosor, bien qu'infidèle, idolâtre, et
qui n'avoit aucune connoissance de la loi mo-
saïque ; bien que de succession légitime le
royaume de Judane lui fut acquis, ni autrement
par élection, mais pour ce qu'il plaisoit à Dieu
de lui donner, en la main duquel sont toutes
choses, lequel même profère de grandes me-
naces contre ceux qui ne s'y assujettiront, ap-
pelant faux prophètes, sorciers, enchanteurs,
ceux qui s'y voudroient opposer. Que seroit-
ce si le Roi eût été fidèle, ayant le droit d'une
succession légitime?
Saül, roi de Juda, fut rejeté afin qu'il ne
régnât plus (1), et David, oint pour régner en
son lieu, ne voulut toutefois jamais rien en-
treprendre contre sa vie, quoiqu'il semblât
être réduit à cette extrémité, ou de mourir
conservant la vie à son ennemi, ou le faire
(1) I. Samuel, 15 , 16, 24, 26.
48 LE COURRIER BRETON,
mourir pour se conserver : au contraire, il fit
exécuter l'Amalécite qui lui avoit apporté les
nouvelles de sa mort, laquelle il confessoit
avoir facilitée. Comment, disoit-il, n'as-tu
point eu de crainte de mettre la main sur
l'oint du Seigneur} (1)
Jésus-Christ, duquel toutes les actions non
miraculeuses servent d'instruction pour être
imitées (2), ne refuse point de payer le tribut
à César, empereur infidèle, se rendant par ce
moyen sujet au magistrat, bien qu'infidèle,
et donne cette règle à tous de rendre à César
ce qui est à César. (3)
La raison de cela en est rendue par saint
Paul (4). Toute personne soit sujette aux puis-
sances supérieures ; car il n'y a point de puis-
sance sinon de par Dieu, et les puissances qui
sont, sont ordonnées de Dieu. Par quoi, qui
(1) II. Samuel, I. (3) Matthieu, 22.
(2) Matthieu, 17. (4) Rom. 13.
LE COURRIER BRETON. 49
résiste à la puissance, résiste à l'ordonnance
de Dieu; et ceux qui résistent acquièrent dam-
nation sur eux-mêmes; et partant il faut être
sujet, non point seulement pour l'ire, mais
aussi pour la conscience.
Soyez soldats, et tout ordre humain pour
l'amour de Dieu, soit au Roi comme au supé-
rieur , soit aux gouverneurs comme à ceux
qui sont envoyés de par eux; car telle est la
volonté de Dieu.
Un chacun sait qu'en ce temps-là les Rois
et gouverneurs étoient ennemis mortels de
l'Eglise, et toutefois cette divine bonté nous
commande, et les apôtres nous enseignent
que nous leur rendions toute obéissance sans
aucun égard (1), sans aucune considération de
leur religion, en ce qui concerne les affaires
politiques. Combien donc devons-nous être
plus obligés à leur rendre ce devoir, étant
membres de l'Eglise et fidèles? Et combien
(1) Etiam discolor.
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