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pied en Espagne. Guipuzcoa

De
97 pages
Féret et fils (Bordeaux). 1865. In-16, 103 p..
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UN PIED EN ESPAGNE
BORDEAUX. — IMP. G. GOUNOUILHOU, RUE GUIRAUDE, I I.
CAMILLE BRAYLENS
UN PIED EN ESPAGNE
GUIPUZCOA
BORDEAUX
FÉRET ET FILS, LIBRAIRES-ÉDITEURS
COURS DE L'INTENDANCE, 15
I865
TABLE
INTRODUCTION 1
FUENTERABIA. IRUN 5
SAN SÉBASTIAN 17
HERKANI 33
TOLOSA 57
SAINT-JEAN DE LUZ. — BAYONNE 77
ARCACHON , 93
UN PIED EN ESPAGNE
i
Ceci n'est point un roman, ce n'est pas
davantage la relation savante et étudiée
d'une minutieuse excursion dans ce roman-
tique pays des Espagnes, qu'en France, par
une exagération qui nous est habituelle, on
a, tout à la fois, beaucoup trop flatté d'une
part, beaucoup trop calomnié de l'autre, sans
affaiblir cependant l'ardent désir de le voir
chez tous ceux qui ont lu Hugo, Musset et
Gautier.
Ce sont tout simplement, avec une légère
toilette de style, un peu époussetées et bros-
sées, les notes prises au courant du regard
2 UN PIED EN ESPAGNE.
et du crayon, sur un coin de calepin, en
wagon, à pied, en cacolet, sans autre point
d'appui le plus souvent qu'une borne, le
genou, un mur, ou la table informe d'une
posada délabrée.
On remarquera peut-être, dans ce récit, des
impressions d'un touriste qui voulait voir
beaucoup dans un délai trop restreint, une
certaine négligence, un certain désordre qui
n'est pas un effet de l'art : on nous pardon-
nera.
Qu'importe après tout la forme : nous
aurons dépassé notre but si nous réussissons,
l'espace de quelques instants, à intéresser
un peu ceux à qui le hasard mettra ces pages
entre les mains.
II
FUENTERABIA.— IRUN.
II
FUENTERABIA.-IRUN,
Nous partîmes trois dans les premiers
jours de septembre, et le train express qui
nous prit à Bordeaux, après nous avoir fait
traverser la solitude immense, monotone et
fort peu poétique des Landes, nous jeta tout
poudreux à Irun, le premier village Espagnol
que heurte la locomotive dans sa folle course.
C'est à peine si nos estomacs eurent le
temps de chanter un hymne de reconnais-
sance au plantureux buffet de Morcens, 'à
Séba-Vatel ; à peine songeâmes-nous à donner
en passant un adieu à Dax, à Bayonne, à
Biarritz ; nous étions si pressés de fouler le sol
6 UN PIED EN ESPAGNE.
étranger, de faire nous aussi notre ouverture
des Pyrénées, et de nous mettre à la recher-
che de cette fameuse couleur locale qui
disparaîtra bientôt, hélas ! de la palette espa-
gnole !
La gare internationale d'Iran est située à
une certaine distance de la ville; nous y
laissâmes nos bagages, sous la protection des
carabineros; nous échangeâmes de la monnaie
française pour de la monnaie espagnole,
puis, le bâton ferré à la main, la cigarette à
la bouche, nous prîmes gaîment à pied le
joli chemin qui mène à Fontarabie.
Il fut convenu en partant que nous revien-
drions avant la nuit à Iran, visiter la ville et
y prendre notre repas du soir.
Fontarabie est très pittoresquement cons-
truite sur une immense crête de rocher dont
la mer vient caresser les pieds.
On entre dans cette vieille cité par une
porte assez imposante, au fronton de laquelle
on peut lire l'inscription suivante :
CIUDAD DE FUENTERABIA
PROVINCIA DE GUIPUZCOA
PARTIDO JUDICIAL DE SAN SEBASTIAN.
FUENTERABIA, IRUN. 7
C'est l'entrée de la rue principale à l'extré-
mité de laquelle se trouve l'église.
Les maisons, étagées comme au Moyen
Age, ont une certaine élévation, et beaucoup
sont ornées d'immenses et riches blasons
fouillés dans la pierre. Nous en remarquâmes
une notamment d'une richesse de décoration
étonnante.
Chaque fenêtre a son balcon, et chaque
balcon son rideau extérieur jaune, bleu, blanc,
gris, défendant au soleil l'entrée des apparte-
ments. Derrière ces toldos, façons de voiles
qui flottent au vent, et qui donnent, mêlés
aux saillies des balcons et aux contrevents
omnicolores, beaucoup de physionomie et de
gaîté à une rue, derrière ces toldos se cachent
des têtes de femmes qu'on est en droit de
supposer jolies, puisqu'elles font tant d'efforts
pour se dérober méchamment aux regards
indiscrets du voyageur.
Nous entrâmes à l'église au moment où,
les Vêpres terminées, on promenait proces-
sionnellement une statue de la Vierge, de
grandeur naturelle. Quatre robustes épaules
revêtues d'un grand manteau brun suppor-
8 UN PIED EN ESPAGNE.
taient ce léger fardeau, quatre notables du
pays sans doute.
Les prêtres venaient immédiatement après,
puis les clercs, et enfin la foule des fidèles
fermait la marche. Le rhythme étrange du
chant qu'accomp agnait un excellent organiste
nous frappa. C'était un mélange original et
exagéré de pianos et de fortes, dominés pres-
que toujours par les cris stridents de tout
petits bambins, et la voix de ténor suraigu
d'un jeune abbé.
Cette musique ne manquait ni d'onction ni
de grandeur, et bien qu'elle sonnât durement
d'abord à nos oreilles françaises, bien qu'elle
différât essentiellement de nos chants litur-
giques, nous nous y habituions cependant, et
son caractère religieux s'imposait à notre
esprit malgré nous.
Pendant ce temps un muchacho faisait
bruyamment la quête dans une: tirelire en
bois, et de vieilles femmes du peuple s'accrou-
pissaient sur les dalles à côté de minces
morceaux de bougies jaunes qui brûlaient
lentement. '
A la sortie, de l'église, nous fûmes littéra-
FUENTERABIA, IRUN. 9
lement assaillis par une fourmilière d'enfants
pauvres et déguenillés : ils faisaient appel à
notre générosité : Oun so, mousson, oun so!
La mendicité me semble élevée dans ce pays
à la hauteur d'une institution. Nous jetâmes
quelques quarlos vert de grisés à cette jeu-
nesse famélique, et nous prîmes la route qui
conduit à la mer.
Au pied de la falaise sont bâties de toutes
petites maisonnettes blanches aux fenêtres
rouges; c'est là le port de Fontarabie, exclu-
sivement habité par des marins et des
pêcheurs.
Le poisson qui rouvrit l'oeil mort du vieux Tobie
Se joue au fond du golfe où dort Fontarabie.
Le coup d'oeil est splendide; on a devant
soi l'immensité de l'Océan, derrière les pre-
mières montagnes de la chaîne des Pyrénées.
On entend le mugissement continuel des
vagues, et tout à côté on voit couler paisible-
ment les flots limpides de la Bidassoa.
Le temps fuyait rapidement et nous aurions
savouré plus longuement encore le charme
10 UN PIED EN ESPAGNE.
de Cette contemplation, si l'heure du Jeu de
Paume n'eût hâté notre départ.
Nous nous dirigeâmes donc vers les rem-
parts , aux pieds desquels les Basques se
livrent à leur exercice favori ; mais la pluie,
une pluie fine et froide, sans laquelle nous
avions compté, vint nous surprendre en
route, et nous arrivâmes sur la place au
moment où les joueurs se retiraient, chassés
par l'incivilité de la température.
FUENTERABIA, IRUN. 11
III
Nous revînmes en hâte donner un dernier
regard, un dernier sourire à cette ville de
Fontarabie dont l'aspect nous avait si vive-
ment impressionnés, puis nous nous hissâmes
sur une charrette odieusement suspendue,
traînée par un mauvais caballo qui nous
charroya à Iran avec une lenteur n'ajoutant
aucune attention au supplice du cahotement.
Le vieil Escualdunac qui nous conduisait,
un brave et honnête homme au fond, exerçait,
paraît-il, il y a peu de temps encore, l'indus-
trie périlleuse et lucrative, mais point paten-
tée, qui consistait à arrêter les diligences
dans les Sierras ténébreuses, et à demander
aux voyageurs effrayés des nouvelles de
leurs bourses. Le chemin de fer l'a mis sur
le pavé. Il se venge cruellement de la vapeur
et des touristes en faisant endurer à ces
derniers les tortures lentes et barbares de son
infâme tombereau.
19 UN PIED EN ESPAGNE.
Notre automédon, malgré ses antécédents
peu rassurants, avait cependant quelque
prétention à la grandeur et à la bienveillance;
il offrit, en route, sa place à un député des
Cortès que nous rencontrâmes en gravissant
la côte. Le grand d'Espagne la refusa avec
un superbe dédain; ce procédé irrita fort
notre ancien bandit, qui fouailla sa monture
en maugréant sourdement : tiène vergùenza.
Nous finîmes par arriver à Iran. Il était
temps, nous étions essoufflés par la gymnas-
tisque de la route.
Une senora au sourire aimable nous reçut
au seuil de l'auberge où il convint à notre
Basque de nous déposer. Elle baragouinait
un peu de français : ceci nous fut suprême-
ment agréable. Nous demandâmes à dîner,
et pendant qu'on allait le préparer, nous
fûmes vitement courir la ville.
Un spectacle bizarre frappa d'abord nos
regards. Sur laPlaza de la Constitution (toutes
les villes ont une place qui porte ce nom en
Espagne), sous les arceaux de la Gaza Consis-
torial, trois hommes, faut-il dire trois instru-
mentistes, se promenaient sentencieusement
FUENTERABIA, IRUN. 13
d'une extrémité à l'autre; deux jouaient d'un
long flageolet qu'ils tenaient d'une main,
pendant que de l'autre ils tracassaient avec
une seule baguette la peau d'un petit tam-
bourin ; le troisième tapotait gravement sur
un tambour dont il se servait plus mal que le
moindre moutard français.
Je crus d'abord que l'exercice auquel se
livraient ces trois artistes en plein vent leur
était imposé, à titre de punition, par la
justice du lieu. On m'arracha à cette erreur,
en m'apprenant que c'était l'orchestre public
et hebdomadaire des bals. en plein vent. Je
remarquai en effet, un instant après, quelques
soldats d'infanteria, des Cazadores, dansant
entre eux, au nez des bonnes fort ennuyées de
l'enfant qu'elles portaient dans leurs bras et
dont le souci leur imposait une révoltante
immobilité.
Toutes les fenêtres de la place étaient
ornées de curieuses Espagnoles accoudées
sur les balcons armoriés. Les premières ténè-
bres de la nuit ne nous permirent pas de les
considérer à notre aise; mais leurs physiono-
mies, régularisées par le vague, estompées
14 UN PIED EN ESPAGNE.
par l'indécision du demi-jour, produisirent
sur nos imaginations tendues la plus ravis-
sante, la plus poétique impression.
Nous entrâmes à l'auberge, et nous fîmes
là notre premier repas sur la terre étrangère.
On a tant parlé de la cuisine de ces con-
trées, qu'il serait superflu vraiment d'en parler
davantage. Disons seulement que ce dîner
était relevé par le meilleur des condiments :
l'appétit. Le Puchero nous sembla un mets
très présentable et surtout très substantiel.
Bien que le vin nous parût un peu épais, et
sensiblement relevé par une forte odeur
d'outre, nous le bûmes sans trop de dégoût,
et quand vint le moment de solder cette carte,
unanimement nous reconnûmes que dans la
plupart des restaurants Français on est en
général empoisonné plus chèrement.
L'heure du départ étant venue nous prîmes
congé de notre aimable hôtesse, et une
voiture nous transporta à la gare. Cinquante
minutes après, nous étions à Saint-Sébastien.
Il était nuit close.
IV
SAN SEBASTIAN
IV
SAN SEBASTIAN
Je me souviendrai longtemps de l'ennui
que nous causèrent à notre arrivée à Saint-
Sebastien les Carabineros espagnols.
Nos pauvres petites malles furent l'objet
des investigations les plus minutieuses. —
Les chemises, les chaussettes, les vêtements
que nous avions classés si méthodiquement,
furent bouleversés et quelque peu salis par la
main de la douane étrangère. Ceux-là, seuls,
qui voyagent fréquemment, et qui savent
l'utilité de l'ordre et de la symétrie dans une
valise, comprendront l'étendue de nos tri-
bulations.
2
18 UN PIED EN ESPAGNE.
Cette manoeuvre sent un peu l'inquisition,
c'est une de ces mille taquineries qui suffi-
raient à dégoûter du voyage si le cosmopo-
litisme ne devenait de plus en plus un des
grands besoins de notre époque.
La douane, même en France, n'ayant
jamais rien découvert, il est inutile d'ajouter
que ces ennuyeux employés dépensèrent en
pure perte un zèle dont ils auraient pu faire
un meilleur emploi.
On nous avait désigné comme une des
meilleures fondas le Parador Real : Un omnibus
voulut bien nous y conduire. L'affluence des
étrangers était telle qu'on ne put nous offrir
la moindre chambre dans cet hôtel ; on nous
procura cependant un asile au numéro 27
de la Galle de Embeltran. Après notre ins-
tallation dans ce logis propret, nous nous
demandâmes l'usage que nous allions faire
de notre temps jusqu'à l'heure du coucher.
A l'extrémité de la rue une illumination
attira nos regards ; notre bon esprit nous y
guida; c'était précisément le théâtre. Une
affiche jaune en décorait l'entrée; nous lûmes
en tête : Ultima funcion de la Compania de
SAN SEBASTIAN. 19
Antonio Zamora; — puis, au-dessous, le pro-
gramme du spectacle, un vaudeville.: El
payo della Carta, où un acteur comique,
Domingo Garcia, un Grassot d'outre-monts,
devait remplir le principal rôle. En outre un
ballet : Fantasia demlla Perla, pour les adieux
de la Senora Estrella, ballerine de grande
réputation.
Le vaudeville avait peu d'attraits pour
nous : nous ne devions rien y comprendre.
Notre ignorance, à peu près complète, de la
langue espagnole ne nous permettait que
d'admirer la mimique expressive et quelque
peu bruyante de Domingo Garcia et de ses
camarades. — Mais le ballet, un ballet espa-
gnol, sur un théâtre espagnol, par des
danseuses espagnoles, c'était bien autre
chose! Nous allions voir se réaliser un de
nos rêves les plus ardents, les plus caressés.
Nous entrâmes.
Le théâtre de Saint-Sébastien, dont l'exté-
rieur n'a pas la plus faible prétention archi-
tecturale, est à l'intérieur une vraie bonbon-
nière élégante et coquette.
Ce soir-là, l'assistance était nombreuse,
20 UN PIED EN ESPAGNE.
cela nous fit bien augurer du talent des
artistes.
Les plus jolies femmes se pavanaient gra-
cieusement dans les loges, dans les balcons.
Elles causaient avec vivacité, le sourire
aux lèvres, et l'éventail frémissait dans leurs
mains délicates.
L'usage de cet instrument a quelque chose
de vertigineux sous les doigts roses de
l'Espagnole : elle le prend, le pose, le
tourne, le retourne, l'entr'ouvre, le ferme,
l'agite de cent façons, et toujours avec une
grâce dont les Françaises n'ont pas le secret.
Je ne sais si je m'abuse, mais il me semble
que l'éventail peut, en quelques circonstances,
devenir un moyen télégraphique excellent..
On peut tout dire, tout faire comprendre
avec lui, et puis, au moins, c'est un truche-
ment sur la discrétion duquel on peut toujours
compter.
Après une ouverture jouée par un orchestre
maigrelet, le rideau se leva sur un déli-
cieux groupe de danseuses endiablées : elles
étaient quatre et elles occupaient la scène
comme vingt. Ce ne fut pendant le ballet
SAN SEBASTIAN. 21
que bravos, cris et trépignements d'un public
enthousiaste.
Elles allaient et venaient, les belles dan-
seuses, se courbant avec nonchalance, se
redressant fièrement sur leurs jarrets ner-
veux; elles agitaient éperdûment leurs cas-
tagnettes et faisaient craquer leurs corsets
dans des attitudes adorables de lascivité et
de morbidesse.
A ce moment-là, j'ai parfaitement compris
la supériorité des danseuses espagnoles sur
les ballerines françaises. D'un côté, plus de
correction, plus de style, c'est vrai; mais de
l'autre, plus d'inspiration, plus de hardiesse,
plus de diable au corps, et puis, ce qu'on ne
trouve pas toujours en France, une mesure
et une cadence parfaitement irréprochables.
A la fin du spectacle, suivant l'habitude
française, qui me paraît être aussi la tradition
au delà des monts, nous allâmes nous camper
dans le pas perdu d'entrée, pour y voir
s'écouler la foule et tâcher d'analyser une à
une les toilettes dont la synthèse, il y avait
un instant, décorait si splendidement les
stalles et les loges, las lunetas y los palcos.
22 UN PIED EN ESPAGNE.
Puis l'imagination fatiguée, les yeux éblouis
par tout ce que nous venions de voir, le corps
accablé par l'action d'une journée si bien
remplie, nous allâmes demander au sommeil
un peu de calme et de repos.
Nos songes furent parfois troublés, non
point par les moustiques, ainsi que se plaisent
à le dire les Parisiens inquiets, mais bien par
les cris du sereno, espèce de guetteur de
nuit, qui, la pique d'une main, la lanterne de
l'autre, s'en va, sombre Diogène, parcourant
les rues et vociférant suivant l'heure : Las-
on-ce-y-me-dia ! las-do-ce! — Malgré ce crieur
noctambule, nous reposâmes fort bien.
SAN SEBASTIAN.
V
Le lendemain, notre première visite fut
pour la citadelle à l'ombre de laquelle s'abrite
Saint-Sébastien.
On arrive au Castillo par une rampe assez
dure, par un sentier assez sinueux, dont la
première partie, ombragée de beaux et grands
arbres, domine le port, où sont ancrés quel-
ques navires. Parvenu au sommet, on y jouit
du panorama le plus féerique que l'esprit
puisse concevoir. Le flot mugissant et féroce
vient baver au pied de ce rocher immense;
les côtes de la Biscaye se perdent au lointain,
dans un decrescendo de demi-teintes vapo-
reuses, et puis la mer, la mer jusqu'à l'hori-
zon, une mer verte et claire comme une glace
de Venise. Une embarcation sur cette immen-
sité, c'est un petit point noir dans l'espace.
On rencontre en gravissant cette route,
perdues dans l'herbe ou incrustées dans le
roc, des inscriptions de tombeaux où reposent
24 UN PIED EN ESPAGNE.
des soldats et des officiers anglais et espa-
gnols morts pendant le siège mémorable de
cette ville en 1813.
A l'heure qu'il est, on transforme Saint-
Sébastien; l'Espagne donne sur ce point
l'exemple du désarmement. Plusieurs cen-
taines d'ouvriers sont employés à démolir les
fortifications qui, par en bas, étreignaient la
ville dans un cercle de pierres, comme si la
mer ne suffisait pas déjà à l'étouffer, à droite
et à gauche. On pourra bientôt construire
dans cette partie, par laquelle seulement
Saint-Sébastien peut s'agrandir.
Les voyageurs désoeuvrés ne sauraient faire
autre chose qu'observer. — La fréquence des
repas de ces travailleurs nous étonna. Sans
rien exagérer, nous les vîmes prendre dans
la journée au moins dix repas et faire consé-
quemment autant de siestes. Ces habitudes
doivent singulièrement réduire les heures de
travail; nous les comprenons cependant sous
l'influence d'un soleil implacable.
L'heure du déjeuner venue, nous prîmes
la direction du Parador Real. On était déjà à
table. Usage raisonnable : En Espagne, les
SAN SEBASTIAN. 25
femmes font le service dans les restaurants.
Cela vaut mieux, convenons-en, que nos
hideux garçons d'hôtel. :— Une d'elles nous
indiqua nos places, le rire aux dents.
Nous avions pris goût au puchero d'Iran,
nous en mangeâmes avec un nouveau plai-
sir, et puis aussi du boeuf aux garbanzos.
On sait que le garbanzo est un végétal
moitié pois, moitié haricot. Th. Gautier en a
donné la spirituelle définition suivante :
« C'est un pois qui a l'ambition d'être un
» haricot et qui y réussit trop bien. »
Chaque convive à deux verres devant lui ;
dans l'un se sert l'eau, dans l'autre le vin ou
le cidre. On peut à son gré boire séparément
ou opérer le mélange.
Les Espagnols, quoique essentiellement
formalistes, sont ennemis de certaine étiquette
et de certaine convention. Ils fument à table :
les dames et les demoiselles ne s'en préoccu-
pent pas du tout, et ne paraissent point
incommodées par ces nuages de fumée qui,
à un moment donné, obscurcissent la salle à
manger et lui donnent une physionomie
d'estaminet.
26 UN PIED EN ESPAGNE.
Un verre de Xérès et un café épais com-
plétèrent cet excellent déjeuner, qui nous
donna les forces nécessaires pour terminer
nos courses à travers la ville.
Les rues de Saint-Sébastien, pour la plu-
part, sont très régulières, trop régulières
peut-être, mais elles rachètent la monotonie
de cette uniformité par une circulation très
active. La Place du Marché, à l'heure des
provisions, est charmante de couleur et de
mouvement. L'alguazil, de noir tout vêtu, la
férule à la main, veille au bon ordre.
Les cafés, dont l'intérieur a une très-
grande similitude d'aspect avec nos établis-
sements français, sont très nombreux et
très fréquentés. On y fait, en été, une grande
consommation de limonade, à-'azucarillos, de
bière, d'orangeades et de pâtisseries sèches.
— L'azucarillo est fait de blancs d'oeufs et
de sucre. C'est une espèce de gâteau long
et très léger, fondant instantanément par
son contact avec l'eau, qu'il transforme en
boisson douce et fort rafraîchissante. On
devrait bien en introduire l'usage en France.
Les églises en Espagne sont décorées
SAN SEBASTIAN. 27
avec un luxe inouï. L'or, les peintures, les
sculptures, le marbre y sontsemés à profusion.
On y compte quelquefois jusqu'à vingt
confessionnaux, d'un travail d'ébénisterie
remarquable. — Les orgues ont ceci de par-
ticulier, que certains tuyaux sont horizonta-
lement placés, comme des canons chargés
d'harmonie et braqués sur les fidèles.
Saint-Sébastien a sa cathédrale et une
autre plus petite église, toutes deux très
remarquables. — On voit, en ce moment,
affichée à la porte de l'une d'elles, une oeuvre
religieuse de L. Veuillot. C'est, sans aucun
doute, un des écrivains de la littérature fran-
çaise les plus prisés au delà des Pyrénées.
En passant devant une caserne, les sons
d'une guitare vinrent caresser nos oreilles.
Nous levâmes les yeux, et nous aperçûmes
aux fenêtres des militaires en train de se
consoler, par des chants, des ennuis de leur
captivité.
La guitare est le remède à bien des maux
en Espagne. — Le mendiant, qui meurt de
faim; l'amoureux, qui maigrit au pied de sa
belle; le soldat, que la défense de la patrie
28 UN PIED EN ESPAGNE.
éloigne du sol qui l'a vu naître ; l'homme des
champs, épuisé par les rudes labeurs du jour,
viennent demander à cet instrument favori,
les uns un soulagement, les autres une con-
solation, tous une espérance.
En allant à la plage où s'ébattent les
baigneurs, nous rencontrâmes la Plaza de
Toros, immense cirque en bois dans lequel,
plusieurs fois l'an, défile la brillante Cuadrilla
des toreros. C'est dans cette enceinte que
se déroulent les quatre actes de ce drame
émouvant et chevaleresque dont l'Espagnol
raffole et qu'on nomme : Une course de taureaux.
A côté, bordant la mer, la promenade
ombreuse du Prado, une des plus agréables,
par sa situation, que nous ayons vues.
Non loin de là, le matin, nous avions
aperçu, faisant l'exercice, les soldats d'In-
fanteria, en petite tenue, pantalons rouges,
vestes jaunes.
Avant de quitter le sol hospitalier de Saint-
Sébastien, nous voulûmes encore une fois
parcourir la ville; nous errâmes au hasard,
un peu dans chaque rue, comme pour remer-
cier cette agréable cité des agréments que
SAN SEBASTIAN. 29
nous y avions goûtés; et puis, nos malles
bouclées, nos adieux faits à la vieille duègne,
notre hôte, nous traversâmes le pont qui
mène à la gare. — Nous étions cette fois
délivrés des Carabineros.
Trois basques de la plus belle venue nous
donnèrent des renseignements qui nous
furent fort utiles dans le courant de notre
voyage; nous leur offrîmes, pour les remer-
cier, un rafraîchissement, que nous dûmes
boire à la ronde tous dans le même verre.
C'était, si vous le voulez, un peu malpropre,
un peu repoussant, mais c'est l'habitude du
pays; et en Espagne, il est parfois très-
dangereux de n'avoir pas pour les us et
coutumes un religieux respect.
VI
HERNANI
VI
HERNANI.
Hernani, quand nous y parvînmes, reposait
doucement, dans le calme de la nuit, au fond
de son lit creusé dans les montagnes.
Tout était paix et obscurité dans la ville :
seule lueur, un transparent étroit et long
brillait, se détachant dans les ténèbres, à
l'entrée de la rue principale : c'était le fisc qui
veillait. Portazgo national, lisait-on, pour
bien indiquer que l'impôt de las cadenas
existe encore. Ce droit est celui qu'on paie
pour les charrettes et les voitures, les mulets
et les chevaux qui parcourent les routes.
Presque en face du Portazgo, un peu plus
34 UN PIED EN ESPAGNE.
haut, à droite, le basque qui nous servait de
guide heurta violemment une porte grande
et disloquée.
Un homme robuste, à l'oeil épanoui, apparut
au seuil pour nous recevoir : c'était le pro-
priétaire de la Posada de Santiago, l'auberge
la mieux famée de l'endroit.
En Espagne, dans presque toutes les
hôtelleries et aussi dans quelques maisons
particulières, le rez-de-chaussée est sacrifié;
on en fait habituellement des remises qu'on
abandonne aux montures des voyageurs. La
maison ne commence réellement qu'au pre-
mier étage.
Nous traversâmes cette variété d'écurie où
ronflaient quelques mules, pour arriver à un
escalier boiteux et vermoulu qui nous con-
duisit à la chambre où nous devions trouver
abri un jour et une nuit.
C'était une immense pièce carrée dans
laquelle aurait pu, tout à l'aise, manoeuvrer
un peloton de fantassins. Tout récemment
on avait dû faire des tentatives infructueuses
de blanchissage sur les murs dénudés. Deux
lits vieux et fort durs, et une glace grande
HERNANI. 35
comme la main, décoraient une espèce
d'alcôve. Une table branlante et raboteuse
occupait à peu près le sixième de l'apparte-
ment : nos valises purent s'y étaler à leur
aise. Trois chaises, quelques colliers de
piments rouges et une gravure peinturlurée
complétaient cet ameublement lacédémo-
nien.
Le tableau avait la prétention de représen-
ter Don Baldomero Espartero, comte de Luchana,
duc de Morella, duc de la Victoire, le fils du
charron de Granatula, l'adversaire de Zumala-
carreguy, un des hommes les plus aimés, les
plus populaires dans cette partie de l'Espa-
gne, si on en juge du moins par la profusion
avec laquelle sont répandus les portraits du
vainqueur de Maroto.
Le système de fermeture des fenêtres mérite
qu'on ne le passe pas sous silence. Une barre
de bois retenue aux deux extrémités par des
crampons également en bois, maintient le
contrevent intérieur à peu près fermé. Cela
me donna, je l'avoue, une assez piètre idée
de l'état de la serrurerie dans ce pays ; mais
en revanche je ne pus que conclure à la
36 UN PIED EN ESPAGNE.
grande honnêteté, à la, grande probité des
habitants.
Il est incontestable qu'entrer dans une
maison pour y voler, doit être une chose
extrêmement facile : le moindre effort aurait
raison de ces fragiles obstacles. Or les crimes
ici sont fort rares.
Les Espagnols de ces contrées ont l'hu-
meur calme et pacifique, les moeurs fort
douces. L'hospitalité qu'on reçoit chez eux
a toujours un caractère d'abandon et de
franchise qui la fait justement apprécier par
les voyageurs.
HERNANI. 37
VII
Après cette inspection sommaire de notre
logis, je m'endormis du sommeil du juste et
du voyageur, et le lendemain matin seule-
ment la lumière du jour qui arrivait sur mon
lit par les interstices de la croisée mal jointe
me réveilla, m'indiquant clairement que la
brise avait profité, la nuit, de la même issue
pour me rendre de fréquentes visites et me
prodiguer ses fraîches caresses.
La servante nous apporta un grand vase
plein d'eau, avec deux longues serviettes
étroites à raies bleues et à bouts frangés.
Après de nombreuses ablutions, nous prîmes,
pour attendre le déjeuner, une tasse de cho-
colat épais et safrané.
Quand on a gravi la rue que nous habitions,
on arrive à une place sur laquelle ont leurs
façades, l'église, la Casa Consistorial et plu-
sieurs maisons aux écussons riches et artisti-
quement fouillés. C'est la principale place
d'Hernani.
38 UN PIED EN ESPAGNE.
L'entrée de l'église est fort belle et d'un
travail de sculpture très distingué. L'intérieur
ne tient point les promesses du dehors.
L'autel, comme dans toutes les églises que
nous avons visitées, est chargé de détails, de
niches, de dorures, de statuettes, de gravures,
de fleurs, et de plus il occupe, de haut en
bas, tout le fond de la nef.
Nous avions terminé notre visite et nous
sortions, quand une vieille femme courut
après nous, et avec une mimique très signi-
ficative, nous indiqua au mur, appendu, un
tableau qui n'avait pas du tout attiré notre
attention.
Cette toile, noircie et calcinée par le temps,
perpétue le souvenir du glorieux fait d'armes
d'un enfant du Guipuzcoa.
C'est à Hernani que naquit l'obscur soldat
qui fit prisonnier en Italie le roi de France,
François 1er. Charles-Quint anoblit le valeu-
reux guerrier, et c'est la reproduction de son
blason que l'on montre si orgueilleusement
aux voyageurs, surtout quand ceux-ci sont
des Français.
Ce tableau porte au bas l'inscription sui-