Plainte fraternelle et patriotique au Cadi de Constantinople contre un écrit diffamatoire ["Les Candidats désappointés, tableau des misères de la vie politique", par Nicolas-Jean-Baptiste Boyard]. Par Me Vocambole, avocat-journaliste, en attendant mieux

Plainte fraternelle et patriotique au Cadi de Constantinople contre un écrit diffamatoire ["Les Candidats désappointés, tableau des misères de la vie politique", par Nicolas-Jean-Baptiste Boyard]. Par Me Vocambole, avocat-journaliste, en attendant mieux

-

Documents
31 pages

Description

Roret (Paris). 1852. In-12, 32 p..
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.

Sujets

Informations

Publié par
Ajouté le 01 janvier 1852
Nombre de lectures 0
Langue Français
Signaler un abus

PLAINTE
FRATERNELLE ET PATRIOTIQUE
AU
CADI DE CONSTANTINOPLE
CONTRE
UN ÉCRIT DIFFAMATOIRE
PAR
Me VOCAMBOLE
AVOCAT-JOURNALISTE , EN ATTENDANT MIEUX
PARIS
RORET, LIBRAIRE-ÉDITEUR
RUE HAUTEFEUILLE, 12
1852
PLAINTE
FRATERNELLE ET PATRIOTIQUE
AU
CADI DE CONSTANTINOPLE
CONTRE
UN ECRIT DIFFAMATOIRES
SEIGNEUR CADI , Dieu est Dieu et le Cadi est son in-
faillible juge d'instruction. La lumière vient d'Orient,
le grand empire des sultans en est le foyer, et quoique
je ne sois qu'un Français, un réfugié dans ce séjour de
gloire éternelle et de lumière perpétuelle, j'ose espérer
que vous daignerez employer votre influence pour faire
proscrire des États du Grand-Seigneur un livre qui nui-
rait au plus haut degré à la considération de la presse
périodique orientale qui n'est encore qu'à son début,
mais qui doit régénérer celle du reste du monde.
Peut-être, SEIGNEUR CADI, ne comprendrez-vous pas
(1) Cet écrit intitulé les Candidats désappointés, tableau des misères de
la vie politique, par M. Boyard, ancien député, parut en décembre 1851,
chez Roret, rue Hautefeuille.
Une seconde édition, imprimée par Claye, parut en février 1852, et vient
(l'arriver à Constantinople, où plusieurs des personnes signalées dans ce
poëme se sont réfugiées par suite des événements de décembre dernier,
ce qui donne lieu à la plainte qu'on va lire.
— 4 —
bien au premier abord pourquoi, moi Français, et qui
pis est, moi chrétien, je viens recourir à votre divine jus-
tice ; mais peu de mots suffiront pour jeter un torrent de
lumière sur cette importante affaire ; daignez donc m'é-
couter un instant; je prends l'engagement de n'être pas
plus long, qu'en pareil cas, on ne le serait en France.
Si Sa Hautesse, qui a une passion décidée pour la li-
berté de la presse, permettait dans ses États l'introduc-
tion des livres qui la sapent par sa base, qui la déconsi-
dèrent et la flétrissent, il est manifeste que cette liberté,
si chère aux enfants d'Osman, ne pourrait prospérer
en Turquie. J'espère donc, SEIGNEUR CADI, que vous
daignerez faire usage de votre toute - puissance pour
condamner et proscrire le livre dont un libraire de Cons-
tantinople vient de recevoir une cargaison, avec mission
expresse de la répandre à profusion dans ce pays.
Je vous demande, SEIGNEUR CADI, ce que dans mon
pays on appelle des rigueurs salutaires ; elles ne furent
jamais plus opportunes ni plus nécessaires que contre un
écrit digne de toute l'animadversion de votre justice im-
partiale et infaillible.
Il est inutile, je crois, d'étendre davantage mon exorde;
on tient pour constant en Turquie, que les plus longs ne
sont pas les meilleurs.
J'ai l'honneur, SEIGNEUR CADI, de vous exposer au
nom et comme fondé de pouvoir :
1° De la presse périodique européenne;
2° Du barreau français et ottoman ;
3° D'orateurs de l'ex-opposition parlementaire ;
4° Des illustrations de notre Sorbonne et de votre
grande mosquée;
5° De tous les hommes d'État en disponibilité ;
6° Des associations littéraires de Paris et de Constan-
tinople ;
— 5 —
7° D'une autre association dite Socialiste (vieux style) ;
8° D'une placide agrégation de robes courtes;
9° D'un congrès électoral arbitre du monde ;
Lesdits plaignants, tous malhonnêtement vilipendés et
diffamés, et subsidiairement au moins critiqués, décriés,
injuriés et ridiculisés dans un volume de vers et de prose
qu'on ne peut lire qu'avec la plus vive indignation ; lequel
livre ayant pour titre : LES CANDIDATS DÉSAPPOINTÉS,
TABLEAU DES MISÈRES DE LA VIE POLITIQUE, édité par
le libraire Roret, demeurant à Paris , rue Hautefeuille,
n° 12, est arrivé à Constantinople, le 4 de ce mois, par
le bateau à vapeur de Marseille, en deux ballots de 100
kilogrammes chacun.
POINT DE FAIT.
Il circule, SEIGNEUR CADI, depuis quelques jours en
France et à Constantinople, un pamphlet de la dernière
impertinence, contre tout ce qu'il y a de plus respectable
au monde, sans en excepter Mahomet et le Coran ; les
qualités diverses de mes clients énoncées ci-dessus en sont
une preuve irréfragable.
Ce livre, d'après ma correspondance de Paris, a soulevé
contre son auteur une clameur générale, soit dans les
bureaux des journalistes les plus recommandables ; soit
dans les cabinets littéraires plus ou moins courus ; soit
dans les cercles et casinos les plus rouges ; soit à la Sor-
bonne et dans les parloirs ; soit dans le faubourg Saint-
Germain, quartier aristocratique, et quartier latin ; soit
dans les boutiques des rues Saint-Denis, Saint-Martin,
Saint-Marceau, Saint-Méry et autres de la capitale de la
France. La même indignation se manifesterait à Péra et
dans toutes les boutiques juives ou chrétiennes, et cela
par suite de l'audace des propositions politiques, reli-
gieuses, littéraires, industrielles et commerciales qu'il
contient, et surtout par les allusions critiques, satiriques,
diaboliques, dont il est farci contre tous les gouvernants,
y compris ceux de la Porte-Ottomane ; car tout se lie
dans l'univers.
Avant la révolution de 1789, ce livre eût été inévita-
blement brûlé par la main du bourreau, et son auteur
décrété, embastillé ou exilé à perpétuité ; depuis celle de
1848, on regarde les idées les plus hardies, les livres les
plus agressifs, les projets les plus extravagants, comme
des faits couleur de rose. Ce qui explique pourquoi l'au-
teur, dont il s'agit, n'est encore ni exilé, ni en-Vincenné,
ni même inquiété, et pourquoi ce pamphlet arrive en gros
ballots jusqu'à Constantinople.
Est-ce faveur, est-ce iniquité ? Je vous en fais juge,
SEIGNEUR CADI, vous puissant magistrat, sublime gar-
dien de la tranquillité' publique, de l'honneur des sujets
du Sultan, et protecteur de la liberté physique et intellec-
tuelle de tous les musulmans qui vous doivent à vous et
à Sa Hautesse gloire et prospérité : puissent-elles être
éternelles!
§ I.
De la Presse périodique.
On conçoit très-bien, SEIGNEUR CADI, que les auteurs
au volume, soient jaloux des écrivains à la ligne ; on con-
çoit qu'ils applaudissent aux entraves imposées aux pre-
miers-Paris, premiers-Lyon, premiers-Amiens, pre-
miers-Bordeaux, premiers-Constantinople, etc., etc
Aussi, n'eut-on aucune réclamation de ces messieurs,
quand un décret musela la presse périodique.
Ils s'escriment à leur aise et l'on dit qu'ils se flattent
d'enterrer incessamment le journalisme. Ils le proclament
déjà très-malade à Paris, à Vienne, à Madrid, à Berlin,
à Rome, à Moscou.
Quand cela serait, pourrait-on loyalement, fraternelle-
ment abuser de cette situation maladive et critique pour
porter au pauvret auquel on a coupé les griffes, des ho-
rions comme ceux que je vais mettre sous vos yeux ? Je
soutiens que non, SEIGNEUR CADI ; et je le soutiens avec
d'autant plus de conviction, que les allégations de cet au-
teur abominable sont absolument dénuées de fondement
en ce qui touche Paris et Constantinople.
Comme cet auteur comprend très-bien que le journa-
lisme est le rempart inexpugnable de toutes lés gloires,
de tous les intérêts, de toutes les libertés ; comme lui et
les siens voudraient usurper ce privilége glorieux de tout
défendre et de tout attaquer avec candeur et désintéres-
sement, il Commence par supposer à la presse périodique
l'origine la plus impure ; il y aurait de quoi en dégoûter
Sa Hautesse ; il la fait sortir dés écritoires d'un Camille
Desmoulins, et d'un certain Marat que vous avez le bon-
heur de ne pas connaître. C'est comme s'il voulait faire
sortir les socialistes des jacobins, ou des janissaires, les
ennemis de la liberté ottomane. Il faut le laisser parler.
On lit, page 24 :
C'est à Camille
Qu'on dut, hélas ! le premier des journaux
Du peuple-roi les premiers oripeaux
Et la prise de la Bastille.
La tribune en plein vent
Est un des fruits de son génie ;
Il en abusa trop souvent.
C'était un droit, une manie,
Quelquefois une comédie.
Le timbre alors n'était pas inventé!...
La presse avait toute sa liberté,
Et l'on pouvait, avec fraternité,
— 8 —
Soir et matin se livrer à l'injure;
Et quelquefois, de par l'égalité,
Raccourcir l'aristo qu'on trouvait entêté.
Du haut de ses chaises civiques,
Camille fit cent discours frénétiques.
Il ameuta le peuple souverain,
Moyen charmant de conjurer sa faim :
De beaux discours valent mieux que du pain.
Quand il eut dit et répété sans cesse,
Que de la cour lui venait sa détresse ;
Des furieux qu'il avait déchaînés,
De tous les sots qu'il avait entraînés,
Qu'il vit rampants et qu'il crut dominés,
Il essaya d'arrêter la furie.
C'était trop tard, il paya de sa vie
Le doux plaisir de servir sa patrie.
Un peu plus loin, on trouve également ces vers sur
Marat, page 29 :
L'autre vous dit, et certes, sans malice :
« De par Marat fleurirait la justice.
« Lui seul est homme, et, s'il n'est pas un Dieu,
« De ce grand être il tient un peu.
« Tous ceux qui disent le contraire,
« De son système humanitaire
« Ont méconnu l'esprit ;
« Pour en tirer profit,
« Jusqu'à la fin il faut nous laisser faire.
« Qu'est-ce après tout qu'un peu de sang versé ?...
« On s'y ferait, vous dis-je, et j'ai la certitude
« Que de la guillotine on prendrait l'habitude. »
J'ose espérer, SEIGNEUR CADI, que vous comprenez
tout ce que ces vers contiennent de dangereux pour l'em-
pire ottoman.
Si l'auteur du libelle s'arrêtait aux journalistes de 1793,
nous serions assez indifférents sur ce qu'il en dit, quoi
qu'il soit très-impertinent de nous faire descendre en
ligne directe de Camille et de Marat; mais il va plus loin,
il pousse l'iniquité jusqu'à personnifier le journalisme
dans un ex-journaliste qui dévoile les secrets du métier
— 9 —
avec une crudité, avec un cynisme aussi révoltants à Con-
stantinople qu'à Paris, à Vienne ou à Moscou. Je ne sau-
rais mieux faire que de citer les vers qui ont si vivement
impressionné mes clients ; les voici, page 63 :
Mais pour un écrivain
Fort de son droit, intelligent, habile,
D'un esprit fin, d'humeur facile,
Il n'est pas de plus doux destin
Que celui d'être journaliste,
Mordant, avide, et pessimiste.
Je le fus autrefois,
Et ma plume exercée
Eut entr'autres emplois
Celui, fort doux, de cacher ma pensée,
Par l'intérêt en tout temps effacée.
Sur mon large bureau j'avais deux cartons verts
Où gisait, selon moi, le sort de l'univers.
De l'univers, c'est peut-être trop dire.
Peut-être trouvez-vous le mot ambitieux ;
Mais nous allons partout où se trouvent des yeux ;
Et pour charmer ceux qui savent nous lire,
Nous avons, tour à tour, le wagon, le navire :
Un jour, par les ballons, nous irons jusqu'aux cieux.
De ces cartons, un peu malicieux,
L'un contenait le service ordinaire,
Et l'autre était pour le service extra.
Dans le premier, contre le ministère,
De ce qu'il avait fait, de ce qu'il devait faire,
Me tombait chaque soir, un piquant commentaire.
Dans le second, que le Diable créa,
S'entassaient les on dit de Bourse ou d'Opéra,
Les échos des salons, couloirs et caetéra ;
Echos trompeurs, sur les faits, les personnes.
Mais, au surplus, cela peu m'importait,
Le faux, le vrai, tout alors se comptait ;
Tout semblait bon pour remplir mes colonnes.
Si bien que par hasard, lorsque le fait manquait,
Selon le goût du jour, chacun en fabriquait.
C'est au premier carton que je puisais sans cesse,
Et je ne perdais pas mon temps;
Les articles de fonds se payaient cinq cents francs!..
( Mais il fallait beaucoup d'adresse,
Car les lois de septembre asservissaient la presse).
Souvent, dans les bons mois,
J'en donnais deux fois trois ;
Les trois premiers soutenaient mon système,
1.
— 10 —
Les trois derniers me combattaient moi-même ;
Tout se faisait, du reste, avec dextérité, ,
Un peu d'esprit, beaucoup de loyauté.
Ces vers sont assurément un tissu de diffamations ; or,
SEIGNEUR CADI , vous savez qu'aussi bien en Turquie
qu'en France, la diffamation est punissable , lors même
que le fait diffamatoire est à l'abri de toute contestation,
lors même qu'il est aussi clair que le jour; et que, plus il
est vrai, plus il est diffamatoire.
Vous le dirai-je, cependant, ce que vous venez de lire,
SEIGNEUR CADI , n'est rien en comparaison de ce qui
suit ; le pamphlétaire pousse l'audace jusqu'à supposer
qu'on peut faire insérer des articles à prix d'argent. A
prix d'argent ! comprenez-vous cette audace ?
Voici ses propres paroles (page 68) :
Il faut nous opposer à l'intrigue, à la ruse;
Il faut ouvrir les yeux au pays qu'on abuse ;
Et si, dès cette nuit, vous agissez pour nous,
Voici mes dix billets ; ce soir ils sont à vous...
— A de tels arguments répondre est difficile.
J'acceptai le factum, aussi juste qu'habile ;
J'y glissai quelques mots d'une ardente couleur,
A fin que de l'article on pût me croire auteur.
C'était assez, je crois, pour sauver mon honneur.
Cela vous semblé clair sans doute ; eh bien ! pour qu'on
ne se méprît pas sur son intention, le libelliste termine
par ces vers encore plus abominables que les autres, en
ce qu'ils s'appliquent directement aux hommes de notre
époque aussi bien qu'aux hommes d'autrefois, aux Os-
manlis aussi bien qu'aux Parisiens (page 69) :
Le scandale fut grand, le succès magnifique;
Ainsi l'on manoeuvrait
Sous l'ère monarchique.
Loyalement on s'entr'aidait,
On s'aimait; chacun y gagnait...
— 11 —
Voilà, mon cher ami, la bonne politique ;
Et j'en ferais autant sous notre république.
Je vous lé demande, SEIGNEUR CADI, de tels excès
sont-ils tolérables ? N'est-il pas temps de leur imposer un
frein, et n'est-ce pas méconnaître le pouvoir politique et
braver le pouvoir judiciaire, qu'oser écrire, imprimer,
publier de telles satires contre une presse si inoffensive,
si concessionnaire, si gouvernementale, que les lecteurs
les plus déterminés ne peuvent avaler une tartine (1) pério-
dique sans se désarticuler la mâchoire ? Or, ce que je dis
de la presse dé Paris s'applique à merveille à celle de
Constantinople.
§ II.
Du Barreau-journaliste en général.
SEIGNEUR CADI, pour quiconque sait lire, il est évident
que les avocats-journalistes de Paris, de Rome et de Con-
stantinople sont ce qu'on appelle les bêtes noires de cet
auteur atrabilaire. Il les entreprend dans sa préface, et
revient sur eux à coups redoublés chaque fois qu'il en
trouve l'occasion, et toujours avec un acharnement qui
prouve qu'il ne leur porte pas moins de haine et de jalou-
sie qu'aux écrivains périodiques pur sang.
Daignez, SEIGNEUR CADI, ouvrir la préface (page 2),
vous y trouverez ce qui suit :
« Je me suis demandé à qui la France devait cette posi-
tion humiliante et pleine de dangers; la réponse est facile :
c'est à la vanité des avocats de tous les étages, qui se
(1) TARTINE est, en termes d'art, le nom qu'on donne à ces articles en
gros caractères qui commencent chaque journal. Châtelain, un des meil-
leurs journalistes de France, est mort, en manifestant le regret de ne
pouvoir faire encore pendant dix ans l'article qu'il retournait eu tête de
son journal depuis plus de vingt ans. — Note de l'éditeur.
— 12 —
mêlent de diriger le peuple, et à celle, pire encore, de
certains écrivains qui, sous prétexte de l'éclairer, de le
régénérer, s'efforcent de le corrompre, ou tout au moins
de l'égarer, de le pousser à des excès dont il serait la
première victime. Personne, en effet, ne souffre plus que
lui des révolutions que fomentent les ambitieux et qu'ac-
complissent les sots auxquels on a promis de les classer
dans les bas-fonds révolutionnaires.
« C'est donc contre ces deux catégories de faiseurs que
les bons citoyens doivent s'unir, et ils ne feront en cela
que se conformer aux désirs du peuple, dont la devise,
aux dernières élections, était généralement :
« SURTOUT POINT D'AVOCATS.
« Ce qui ne veut pas dire : point de ces hommes stu-
dieux et honorables qui soutiennent nos intérêts devant
les tribunaux ; cela serait absurde. — Mais point de ces
hommes aux passions cupides ou haineuses, qui, débla-
térant contre tout gouvernement dont ils ne font point
partie, ne s'agitent et n'agitent le pays que pour des pas-
sions déréglées, des intérêts vulgaires ou des intérêts
personnels. »
Ouvrez maintenant le poëme, SEIGNEUR CADI , vous
serez stupéfait de ce qu'il contient page 70 ; j'en cite seu-
lement quelques parties.
Quand de longs plaidoyers on a touché le prix,
On dit au demandeur : Faites un sacrifice !...
Vos droits sont certains ; mais du Destin un caprice
Peut, même à notre insu, les avoir compromis:
Une transaction, vous fut-elle onéreuse,
Pour les meilleurs procès est une issue heureuse.
Au défendeur qu'on appeaupe à son tour ;
Après tous les circuits d un épineux détour,
D un ton bien mielleux, on dit : Votre adversaire,
Depuis les plaidoyers, doute de son affaire ;
Par un arrangement,
Il désire ardemment
Trancher le point qui vous divise :
— 43 —
Les juges, après tout, prononcent à leur guise;
Et je le dis bien franchement,
Une transaction vaut mieux qu'un jugement.
Cela est d'autant plus outrageant, qu'il y a tout à la
fois attaque contre le barreau, contre la magistrature, et
contre vous personnellement, SEIGNEUR CADI, qui repré-
sentez avec tant de gloire la loi ottomane. Est-il, en effet,
un seul avocat au monde qui osât dire à son client :
Les juges, après tout, prononcent à leur guise.
Ne sait-on pas, au contraire, que tous les avocats, sans
exception, sont pleins de respect et de déférence pour la
magistrature, non-seulement à Paris, mais en Russie,
mais en Turquie; vous le savez, SEIGNEUR CADI, bien
mieux que qui que ce soit au monde, vous qui leur feriez
appliquer la bastonnade s'ils s'éloignaient du respect et
de l'admiration qui vous sont dus.
Un peu plus loin, l'auteur met, à la vérité dans la
bouche d'un de ses personnages, une réponse favorable
aux avocats; mais sous ce gant de velours sont des griffes
déchirantes ; cela tient du mouton et du crocodile, ainsi
qu'on en peut juger par les vers suivants (page 83) :
Dans ce que l'on taxa d'effroyable gâchis,
Ceux que vous estimez ne sont pas compromis.
Ils aiment trop leur noble indépendance,
Pour la changer contre l'obéissance
Aux volontés d'incorrigibles sots,
Qui, dans l'année, agitent vingt drapeaux.
Ainsi, point d'avocats! voilà notre devise ;
Point de docteurs tranchants, point d'auteurs ampoulés ;
Le mal qu'ils nous ont fait les dépopularise,
Sur l'autel du bon sens qu'ils soient tous immolés!...
Vous le voyez, SEIGNEUR CADI, c'est toujours le même
esprit, la même partialité, peut-être la même jalousie ; car
il est difficile de bien apprécier la cause de ces diatribes
2.,