Grotesques imaginations de Turlupin sur les amours de son maître
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Jean Auvray — Le Banquet des MusesGrotesques imaginations de Turlupin sur les amours de son maistreGROTESQUES IMAGINATIONS DE TURLUPIN,SUR LES AMOURS DE SON MAISTRE.Mon maistre, chauve comme un œuf,Ridé en caillette de bœuf,Plus vieil que n’est la Passe-Meze,Ny que la Diane d’Epheze,Entrant comme un fourgon à four,Est si fort constipé d’amour,Qu’il n’en chiera de trois semaines.L’amour lui trotte dans les veines,Comme un balon dans un sabot.Plus gorgias qu’un escarbot,Plus frais que sa vieille escarcelle,Plus affable qu’une pucelle,Et plus sage qu’un pelerinQui revient de Saint-Mathurin ;La voix accordante et hardie,Comme un rossignol d’Arcadie;Sobre comme un petit pourceau,Fameux comme l’huis d’un bordeau,Honneste comme un pot de chambre,Plus attrayant qu’un dizain d’ambre ;Plus blandissant qu’un reformé,Plus sain qu’un ladre confirmé,Plus secret qu’un coup de tonnerre,Plus accostable qu’un lierre.Au demeurant toujours joly,Plus reluisant et plus polyQu’Itis ny sa pierre de touche,Les mots luy croissent dans la bouche,Comme le musc sur un retraict.Bref, jour et nuit, ce vieux pourtraict,Eveillé comme un chat qu’on fesse,Ne parle rien que de maistresse,D’Amours, de feux, de Cupidons,De traits, d’attraits et de brandons,D’yeux, de soleils, d’astres, de charmes,De feux, de martyres, de larmes,Et autre attirail amoureux :Jargon ordinaire à tous ceuxQui suivent l’Enfant de Cyprine.Poussant de sa froide poitrinePlus de soupirs et de ...

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Jean AuvrayLe Banquet des Muses
Grotesques imaginations de Turlupin sur les amours de son maistre
GROTESQUES IMAGINATIONS DE TURLUPIN, SUR LES AMOURS DE SON MAISTRE.
Mon maistre, chauve comme un œuf, Ridé en caillette de bœuf, Plus vieil que n’est la Passe-Meze, Ny que la Diane d’Epheze, Entrant comme un fourgon à four, Est si fort constipé d’amour, Qu’il n’en chiera de trois semaines. L’amour lui trotte dans les veines, Comme un balon dans un sabot.
Plus gorgias qu’un escarbot, Plus frais que sa vieille escarcelle, Plus affable qu’une pucelle, Et plus sage qu’un pelerin Qui revient de Saint-Mathurin ; La voix accordante et hardie, Comme un rossignol d’Arcadie; Sobre comme un petit pourceau, Fameux comme l’huis d’un bordeau, Honneste comme un pot de chambre, Plus attrayant qu’un dizain d’ambre ; Plus blandissant qu’un reformé, Plus sain qu’un ladre confirmé, Plus secret qu’un coup de tonnerre, Plus accostable qu’un lierre.
Au demeurant toujours joly, Plus reluisant et plus poly Qu’Itis ny sa pierre de touche, Les mots luy croissent dans la bouche, Comme le musc sur un retraict. Bref, jour et nuit, ce vieux pourtraict, Eveillé comme un chat qu’on fesse, Ne parle rien que de maistresse, D’Amours, de feux, de Cupidons, De traits, d’attraits et de brandons, D’yeux, de soleils, d’astres, de charmes, De feux, de martyres, de larmes, Et autre attirail amoureux : Jargon ordinaire à tous ceux Qui suivent l’Enfant de Cyprine.
Poussant de sa froide poitrine Plus de soupirs et de sanglots Qu’un Espagnol ne fait de rots, Ny de vesses les accouchées, Ny qu’un lansquenet aux tranchées Ne fait de pets quand il est sou.
Bref, je ne crois point que ce fou N’ait tous les Diables dans le ventre, Et que du Plutonique centre, Cerbere ne soit déchaîné Pour tourmenter cet obstiné, Tant est grande d’amour la rage.
Pour moy, si ce beau Dieu volage Venait de son poizon charmeur Embrouiller ma gaillarde humeur,
Le chef coiffé d’une marmitte, Sur mon ventre une lichefrite, À grands coups de broche à rostir Je l’en ferois bien repentir : Puis l’ayant demonté de fleches, D’arc, de carquois et de flamèches, Ce bastard, ce mignon, ce nain, S’en iroit pleurer tout soudain. En Paphos, en Cypre, en Cythere, Au sein de sa paillarde mere ! Ou j’envoyrois, en mon courroux, Dans les Enfers ce Dieu des foux, Avec Pluton et Proserpine.
Fy d’amour, vive la cuisine ! Vive les pots, vive les plats, Andouilles, gogues, cervelats ! Vive la chair, vive la soupe, Et vive l’amour quand je souppe !
Car, vivre toujours sans soucy, Avoir le ventre bien farcy, De salmigondis, de salades, De jambons et de carbonnades, Et boire sec comme un sapin, Sont les amours de Turlupin.
Ô que c’est une chose hydeuse Qu’un portraict d’une ame amoureuse ! Celuy qui veut peindre un amant, Qu’il s’imagine seulement Ces spectres qui les nuicts entieres, Environnans les cimetieres, Font retentir les monumens D’epouvantables hurlemens ; Ou qu’il se forme une statue, Have, longue, maigre, pointue, Comme l’idole de la Faim ; Qu’il prenne encor pour son dessein Ces squelettes anatomiques Que l’on voit toujours aux boutiques Des barbiers les plus ignorans Pour se faire estimer sçavans ; Ou les carcasses decharnées Des haridelles écorchées ; Ou ces phantosmes de drapeaux Qui epouvantent les oiseaux.
Bref, je ne croy point qu’en ce monde, Ny dedans la fosse profonde Où sont les esprits tenebreux, Se trouve rien de si affreux, Si sec, si horrible et si maigre, Que ces amoureux de vin-aigre.
Encor mon vaillant Franc-archer, Qui ne sçait pas son nez moucher, Trenche de l’Amadis de Grece, Et pour complaire à sa maistresse Est toujours armé jusqu’aux dents ; Ses yeux sont deux tisons ardents, Qui leurs jalouses flâmes dardent À ceux qui seulement regardent La Circé qui l’a enchanté.
Un vieux registre, un cu gratté, Bossue devant et derriere Comme une double gibeciere, Le teint fletry et bazanné Comme un vieux contract suranné, Une furie, une megere, Une Meduse, une sorciere,
Un vieux havre ouvert à tout vent, Une lanterne de couvent, Nez pourry, cu plat, fesse molle, Sur qui la teigne et la verolle Ont exercé leurs cruautez, Percée à jour de tous costez, De qui les mamelles molasses Serviraient bien de deux bezasses, Le menton fait en chausse-pié, Le bas du ventre historié Comme un bast de mulet d’Auvergne ; De son penil pend une hargne Qui, rencontrans deux landions, Font, en ses brusques tordions, Entre ses fesses applaties, Une musique à trois parties.
Bref, ce vieux fust, ce vieux cabas, Qui mene le branle aux sabbats, Qu’un grand bouc parmy cette troupe A mille fois portée en croupe, Et qui cent fois a lachement Baisé le diable au fondement : Vieille aridelle de bagages, À qui palefreniers et pages, Laquais, soldats et pionniers Ont monté dessus ses paniers.
Enfin, cette laide guenuche, Le cu chaud en poule d’austruche, Sçait si bien mon maistre piper Et dans ses filets attraper, Qu’il est enragé s’il n’embrasse Toujours cette vieille carcasse.
Voilà le sujet tant aymé Qui fait que, jour et nuict armé En escuyer de dom Quichotte, Et jusqu’aux genoux dans la crotte, Je prens garde qu’en ce bordeau Ne glisse quelque maquereau Pour, de sa langue babillarde, Nous emporter cette mignarde Qui tient lié ce jobelin Comme un asne à l’huis d’un moulin.
Au diable l’amour et les charmes, Au diable la guerre et les armes ! Depuis que ce gentil amant A coiffé mon entendement De ce morion effroyable, J’ay toujours esté miserable, Pouilleux, crasseux, crotteux, lassé, Plus embrené, plus harassé Qu’un chien qui a les loups aux fesses ; Puis après ces belles prouesses, Il faut souvent disner par cœur.
Peut-on mieux montrer sa valeur, Et sa généreuse origine, Que de bien frapper en cuisine? Tailler en pieces un jambon, Fendre jusqu’aux dents un chappon, Rompre d’un pasté les murailles, Fondre dans un gros de volailles, Arranger les contre-hastiers, Flanquer broches, pointer landiers, Puis souffler à trongnes flambantes, Comme celles des coribantes, Dedans un cornet bacchanal, Tant que le piot septembral, Par un vineux entouziasme,
Ravisse et transporte nostre ame Sur Cytheron, où autrefois Se solennisoient, tous les mois, Du pere Denis les orgies, Lors que les Menades rougies Crioient d’un gozier enroué : Io, Iacq, Evan, Evoé !
Ô la douce et gentille guerre ! Il n’est chamaillis que de verre, Carrabines que de flacons, Ny fourniments que de jambons, Rondaches que lichefrites, Bourguignottes que de marmites, Escarmouches que de festins, Bandolieres que de boudins, Ny escharpes que de saucisses. Ô cuisine ! ô douces delices ! Chez toi toûjours je me suis veu Potelé, rebondy, fessu ; Mais depuis que je t’ay perdue, Toute ma graisse s’est fondue.
Mon col ressemble un entonnoir, Ma teste applatie en battoir Est fichée entre mes espaules, Comme un chardon entre deux gaules; L’œil have, le front de canard, Le nez en coque de haumard ; L’oreille en siflet à moustarde, La trongne tétrique et hagarde, Le gosier sec en pied d’eslan, La bouche creuse en four à ban, Les joues molles et fanées, Comme vessies surannées, Le front passé en marroquin, Les machoires en vilbrequin ; Les narines en deux gouttieres, Les dents en longues fourches fieres, Les doigts croches comme havets, Longs en manches de ganivets ; Les deux mains comme deux estrilles, Les deux coudes comme deux billes, Le bras fait comme un larigot, L’epaule pointue en argot ; Mes ongles sont toilles d’araignes, Mes pieds sont deux estuis de peignes, Mes cuisses comme deux treteaux, Mes jambes deux gresles fuseaux ; Ma voix semble un son de cimbales, Ma poitrine un jeu de regales, Mon dos se ressemble pas mal À l’eschine d’un vieux cheval ; Mes spondiles maigres et croches Sont des landiers à tourner broches ; J’ay le nombril en bilboquet, L’entre-fesson comme un claquet ; Le croupion en cu de lampe, Les fesses plates en estampe, Et les genitoires pendans Comme les manches des pedans, Le trou d’où sort le vent de bize Comme une glace de Venise.
Ô grasses cuisines de cour ! Maudits soient la guerre et l’amour, Qui m’ont transformé en gendarme ! Tu’ tu’ tu’ tue, alarme, alarme ! Ne vois-je pas des gens de fer ? Pleût-il à Dieu que Lucifer, Jusques à leur fureur passée, M’eût mis dans sa chaire percée,
Tant je crains que maint horion Ne pleuve sur mon morion !
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