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Portraits politiques. Les Septembrisés, par M. Fulbert Dumonteil

De
163 pages
Amyot (Paris). 1872. In-16, 167 p..
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PARIS
IMPRIMERIE BALITOUT, QUESTROY ET Ce
7, rues Baillif, et de Valois, 18.
Portraits Politiques
LES
SEPTEMBRES
PAR
M. FULBERT DUMONTEIL
« Celui qui guetterait la défaite pour
» asseoir sur les ruines nationales les
" bases de ses espérances, celui-là se-
» rait un citoyen qui devrait être trois
» fois maudit. »
JULES FAVRE. —24 août 1870.
PARIS
AMYOT, LIBRAIRE - ÉDITEUR
8 , RUE DE LA PAIX , 8
1872
PREFACE
Les portraits qui suivent parurent, il y
a quelques mois, dans la Presse, Au mo-
ment de les réunir en volume, je veux re-
mercier l'éminent directeur de ce journal,
de la bienveillante et large hospitalité qu'il
donna à ma plume.
Je ne changerai rien à cette galerie. Mes
personnages sont restés les mêmes hom-
mes. Ils ont pour habitude de ne pas faire
grand chose, et j'espère, pour le bonheur
de mon pays, qu'ils ne feront plus rien.
1.
— 6 —
En traçant ces portraits, j'ai essayé d'es-
quisser une des plus douloureuses pages
de notre histoire. Je l'ai fait avec une pro-
fonde tristesse, mais avec impartialité et
mesure. Ce qu'on va lire n'est ni un pané-
gyrique ni un pamphlet, c'est une loyale
étude, c'est un grave enseignement que je
dédie à mon pays.
Chaque fois qu'il m'a été possible d'atté-
nuer ou de louer, je l'ai fait avec bonheur
parce j'ai pour règle la modération et que
je ne sais être injuste qu'en me montrant
trop bienveillant.
Et pourtant ces hommes furent de grands
coupables. Un jour, à la faveur des triom-
phes de l'invasion, quand toutes les baïon-
nettes et tous les regards sont tournés vers
le Rhin, ils se jettent sur l'Empire, le ren-
versent, le dépouillent, se partagent le
pouvoir et le Prussien qui voit une seconde
victoire dans cette usurpation leur crie :
« Prenez et emportez ! »
Ils parlent de venger nos défaites, nos
défaites qu'ils ont préparées, qu'ils atten-
daient et ils les exploitent. Ils parlent de
relever le pays et ils l'abaissent, le mu-
— 7 —
tilent. Ils parlent de défendre la patrie et
ils ne défendent que le pouvoir qu'ils ont
dérobé.
Ils parlent de sauver la France et ils
l'ont perdue.
Mais qu'ensuite, en face de tant de dé-
sastres, on accuse leur impuissance ou
leur ambition, ils se redressent de toute
la hauteur de leurs fautes, et vous jettent
comme justification cet éternel mensonge,
cette calomnie inepte : c'est la faute de
l'Empire.
Ces portraits forment un parfait en-
semble. Ils sont douze, douze bons apôtres
qui prêchaient la liberté, le droit, le pro
grès, la justice.
Ils sont douze Césars qui ont foulé aux
pieds le droit, le progrès, la justice, la li-
berté.
Je ne sais s'ils s'aiment et s'ils s'estiment
beaucoup les uns les autres.
Ils peuvent se combattre ou se fuir, ils
entreront dans l'histoire rivés à la même
chaîne, liés par la complicité, toujours in-
séparables.
— 8 —
Ils défilent, je les marque de mon crayon
et je me détourne.
Je les appelle : les.Septembrisés. Ce nom
est-il bien juste? Si beaucoup d'entre eux
restent comme ensevelis sous leur défaite,
Jules Simon trône à Versailles, Me Picard
trône à Bruxelles et Jules Ferry ne de-
mande qu'à trôner à Washington. Le gé-
néral Trochu, qui prend des cyprès pour
des lauriers, s'élève une statue en pleine
Cour d'assises et Gambetta, plus irrécon-
ciliable que jamais, colporte sa grosse
caisse aux quatre points cardinaux et pé-
rore dans l'Ouest.
S'il continue à haranguer nos villes, dans
un an la France sera... républicaine? Non!
La France sera folle.
Mais ce ne sont là que de vilaines con-
vulsions, qu'une agonie.
La chaîne qui liait les hommes du 4 sep-
tembre est brisée matériellement,
Ce ne sont plus que des évadés de la
Révolution en rupture de dictature.
Après avoir consommé ensemble le mal-
heur de la nation, ils ne songent plus indi-
— 9 —
viduellement qu'à leurs affaires, qu'à leur
salut.
Le 4 septembre est jugé et l'on ne dira
plus qu'il a été condamné sans avoir été
entendu.
Ce défilé révolutionnaire me produit
toujours l'effet de quelque danse macabre
ponctuée de coups de canon et comme
éclairée dans le lointain des lueurs nais-
santes des incendies de la Commune.
Les Prussiens sont à l'orchestre et bat-
tent la mesure,
Les voici tous les douze formant une
ronde grotesque ou bien entraînés dans un
galop fantastique.
Gambetta, le clairon à la bouche et le
panache au front, se livre à des écarts pro-
digieux; Trochu que son sabre embarrasse
et Jules Favre éploré tourbillonnent en se
donnant la main, Garnier-Pagès piétine en
cadence, appuyé sur Rochefort dont la
lanterne voltige comme un feu follet.
Picard se dandine au bras de Ferry qui
porte un pain noir, et Jules Simon se ba-
lance mollement en pressant un porte-
— 10 —
feuille sur son coeur. Crémieux et Glais-
Bizoin sautillent enlacés !...
Et la faux sur l'épaule, la Camarde con-
duit la danse, pousse la ronde vers l'abîme.
Tout disparaît.
Deux seulement ont échappé. C'est Pi-
card qui passe en Belgique et Simon qui se
dérobe à Versailles. Mais la Mort le saisit
dans ses bras osseux et une lutte s'engage,
opiniâtre, épique.
— 0! Mort, s'écrie-t-il d'une voix lamen-
table et douce, laisse-moi, attends! attends
encore ! ne prends pas mon portefeuille. II
y a cinq mois à peine que je suis ministre.
Attends donc, M. Thiers me réclame
La Mort ne l'écoute pas et la lutte re-
prend plus terrible, plus ardente. Cinq
fois, Jules Simon a failli tomber dans
l'abîme qui a englouti les autres. Mais
il s'acharne, il se défend, il supplie : qui
donc va succomber ? qui donc l'emportera
du ministre ou de la Mort?
Simon, Picard, c'est tout ce qui reste
aujourd'hui de ce pauvre gouvernement.
En sont-ils moins coupables et plus
— 11 —
considérés ? Non ! il semble au contraire
que leur présence aux affaires soit en même
temps pour leur vieil allié, une nécessité
cruelle, une condamnation et un châti-
ment.
FULBERT DUMONTEIL.
LES
SEPTEMBRISÉS
Jules Simon.
25 août 1871.
Il est bon d'esquisser d'abord cette figure ;
voici l'homme : une physionomie méditative et
douce, bénévole et fine ; un regard velouté et
caressant, qui n'est pas sans malice; un beau
front, une bouche aimable et souriante qui
semble murmurer : « Paix et amour » ou bien :
" Guérissez, n'arrachez pas ; » une parole choi-
sie, familière, une voix compatissante et un sou-
rire plein de miséricorde; je ne sais quel mé-
lange de philosophe attendri et de dévot senti-
mental.
Un grand savoir des plus variés et des mieux
ordonnés, des ressources infinies et des artifices
de premier choix ; le talent de garder sa pensée
en ouvrant son coeur, et, de ne se livrer à per-
sonne en ayant l'air de se donner à tous.
2
— 14 —
Une plume justement autorisée et toutes les
délicatesses du style; une éloquence douce-
reuse, enlaçante et subtile ; de temps en temps,
quelques vibrations accompagnées d'un geste
théâtral emprunté au vieux Lafond, un éclair
d'avril ou un tonnerre de novembre ; une force
qui se dissimule pour mieux dominer et une
autorité qui se dérobe pour s'affirmer; une
soif ardente de popularité et de gouvernement,
mais qui se modère, se désaltère à petits coups.
Ce que veut Jules Simon, c'est rester long-
temps à table.
Sous des dehors paternes et tendres, une vo-
lonté bretonne, une ténacité sans rivale, pa-
reille à ces rocs qu'une mousse recouvre comme
d'un tapis de velours. Grattez la mousse, vous
trouverez le granit de la vieille Armorique.
Une grande science de la lutte, et des armes
trempées à l'australienne, cachées sous un
manteau de philosophe et dont on n'aperçoit
jamais que la pointe.
Elles n'ont pas chassé le Prussien, mais elles
ont conquis le pouvoir, et, maintenant elles
pendent accrochées dans un coin, derrière une
alcôve, entre le buste d'un sage et l'image d'une
reine.
Je continue : Une renommée savamment ac-
quise, des relations étendues, aussi variées que
discrètes et des amitiés cosmopolites. Partout il
— 13 —
occupe un rang, une place, un coin, un numéro.
Moins soucieux d'être le premier que de rester
le dernier, il est le quatrième au grand jour et le
six cent sixième dans l'ombre.
C'est le grand intermédiaire : à lui d'aller à
Bordeaux morigéner Gambetta et calmer les sé-
niles effervescences de M. Glais-Bizoin; à lui
d'aller confesser les prisonniers de Brest; ce
n'est plus un ministre du 4 septembre ; il en est
le missionnaire et l'aumônier.
Des livres écrits d'une plume sensible et
qui s'appellent l'Ouvrière, l' Ecole, le Travail, la
Liberté, le Devoir, titres graves et sympathiques
s'il en fut jamais. Pour clients ordinaires: les
déshérités et les faibles ; c'est le travailleur ex-
ploité, asservi, qu'il affranchit et qu'il sauve par
l' association ; c'est le prolétaire ignorant auquel
il ouvre les champs sans horizons de la pensée ;
c'est l'ouvrière qu'il ramène au foyer où la mi-
sère l'a prise pour la river à l'atelier ; c'est l'ap-
prenti, ce trop jeune et intéressant conscrit de
la souffrance et du travail, obligé de produire
sans jamais avoir été cultivé; c'est l'instituteur,
cet humble auxiliaire des familles, qui, en éle-
vant l'enfant, façonne l'homme et prépare le ci-
toyen ; c'est enfin le soldat, esclave inutile des
casernes, dont il signe le congé définitif, et qu'il
rend à son sillon, à son foyer.
— 16 —
Voilà les protégés de Jules Simon. Il n'en est
pas, que je sache, de plus dignes d'intérêt et de
plus sympathiques. Aussi bien, il ne leur mé-
nage pas son admiration et son amour, et comme
il les exhorte, les conseille et les loue! comme
il les plaint ! comme il les aime !
Il les suit de la mansarde à l'atelier, il se pen-
che avec tendresse sur leurs métiers, il compte
leurs heures de travail, il calcule leur salaire, il
règle leurs dépenses, il mesure l'air qu'ils res-
pirent; il catéchise et il assainit, il les exhalte et
il s'humilie ; il revient au logis qu'il peuple de vi-
sions charmantes et trompeuses, il attise le
foyer, il met la nappe blanche et il enguirlande
toute la famille de fleurs de rhétorique ; il lui
explique ses droits et lui montre, en souriant,
je ne sais quelle terre promise.
Il laisse tout entrevoir et tout espérer. Il pro-
met et donne tout, tout excepté la résignation et
la foi.
Il intéresse, il charme quelquefois ; il n'émeut
jamais, et l'on reste étonné de tant de sécheresse
alliée à tant de sentiment. Plus sa pensée de-
vient intime et sa parole tendre, moins il tou-
che.
Mais quand il expose les droits si respectables
de ses clients, il semble toujours qu'ils vont ou-
blier leurs devoirs, et quand il peint l'inégalité,
l'injustice, la misère, il le fait comme s'il avait
— 17 —
à flatter des instincts terribles et à préparer des
vengeances...
On dirait qu'il va irriter les plaies qu'il panse
et désespérer ceux qu'il console.
Tel est M. Jules Simon, un homme considé-
rable et un homme heureux qui s'est constitué
l'individualité qu'il rêvait et qui est debout au
milieu de la voie qu'il s'est tracée.
De tous les hommes du 4 septembre, M. Jules
Simon est celui, peut-être, qui se trouve en plus
grande contradiction avec ses discours et ses
écrits, ses sympathies et ses promesses.
En entrant au ministère, où sa place est mar-
quée depuis longtemps, il est forcé de laisser
son programme à là porte. Ce n'est plus qu'une
ironie cruelle...
En prenant le pouvoir, il s'oblige à prendre
les armes. Cet homme d'amour et de paix, ce
philosophe sentimental est condamné à la guerre
à outrance.
Le salut du pays ne le demande pas peut-
être ; mais le salut du gouvernement l'exige.
Continuer la lutte, c'est défendre et prolonger
ce malheureux pouvoir...
Depuis vingt ans, il jetait ce cri pacifique, deve-
nu comme sa devise : «Aux écoles ! aux écoles! »
Aujourd'hui, il est obligé de crier : « Aux
armes !
2.
— 18 —
Il parlait de fermer les casernes, et nos caser-
nes sont trop petites, et la rue, la place, l'ate-
lier, la maison, tout devient caserne.
L'école abandonnée se transforme en corps
de garde...
On campe dans les colléges ; une salle d'étude
devient un club tumultueux et la chaire du
maître est changée en tribune. Ce n'est pas
l'instruction qui est obligatoire, c'est le service...
Le fléau qu'il a combattu sans relâche, auquel
il s'acharnait, c'étaient nos armées, et nous n'a-
vons pas assez d'armées; nous n'avons plus
d'armées...
Au lieu de devancer le progrès, il suit les
mouvements du général Trochu, et, dans le fond
de son ministère devenu une sinécure, il cher-
che peut-être un engin de guerre !
Au lieu des horizons sans fin de la pensée et
du progrès, un horizon de fer qui se rapproche
chaque jour.
Que va-t-il faire? Il ne voulait pour la France
qu'une armée, une pacifique armée de travail-
leurs. Où est-elle? Va-t-il se mettre à sa tête, et,
glissant son programme dans un canon de fu-
sil, l'opposer aux soldats du roi Guillaume?
Cependant, les désastres s'accumulent : c'est
le bombardement, c'est la famine, c'est Trochu
qui ne sait pas faire la guerre, c'est Jules Favre
qui ne sait pas faire la paix, c'est M. Ferry qui
— 19 —
nous laisse mourir de faim, c'est l'émeute, c'est
la guerre civile. 0 le 4 septembre !
Après le siége, la Commune. Nous ne sommes
plus prisonniers clans Paris. Nous en sommes
exilés.
C'est alors, quand le canon de l'émeute re-
tentit de Montrouge à Courbevoie, ou que Paris
s'éclaire des sinistres lueurs de l'incendie, que
le ministre interroge peut-être le philosophe, et
qu'il songe à ces beaux livres qui s'appellent le
Travail, l' Ouvrière, le Devoir, la Liberté..
Il se demande, sans doute, où est la liberté,
ce qu'on a fait du devoir et du travail. Il se de-
mande ce que sont devenus ses" clients, les fai-
bles et les déshérités qu'il intruisait, qu'il con-
solait et qui votaient pour lui....
Les batteries de Montmartre et les flammes
des Tuileries lui répondent :
— Le travailleur ne travaille plus ; il a pris
ses destinées en main et il exerce ses droits en
mettant la société en joue...
Il porte des galons, se fait appeler capitaine
et s'éclaire au feu des bibliothèques.
Chanaan est jonché de cadavres et de ruines.
C'est une association qui règne, l'Internatio-
nale!
L'ouvrier de huit ans en a quinze aujour-
d'hui. Ce n'est plus une victime, c'est un ven-
geur, c'est un pauvre égaré qui se dresse sur
les barricades ou qui pointe les canons.
— 20 —
Et Jenny, l'aimable et gentille ouvrière ? Le
parfum des fleurs de Venise lui est monté à la
tête et l'a rendue folle. Déguisée en Théroigne
de Méricourt, elle s'en va, le revolver à la cein-
ture, dévalisant les églises et insultant les soeurs
de charité, en attendant que, la torche à la
main, elle brûle Paris.....
Qui donc a déchaîné cette effroyable tempête?
Mais écartons ces lugubres tableaux et tour-
nons-nous, en finissant, vers de plus calmes
rivages, où M. Jules Simon nous apparaît encore.
C'est moins un débris flottant qu'une vague
qui ondule, se renouvelle. Elle ne bondit ni ne
gronde; elle arrive, vous prend, vous enlace,
vous berce, vous lâche et vous noie...
Elle ne brise pas, elle mine. Elle n'envahit
pas, elle s'infiltre, s'étend, submerge.
C'est la plus mobile et la plus expérimentée
des vagues : elle s'enfle dans les courants, se
perd au large, se retrouve au port; elle con-
naît l'Océan comme un professeur sa chaire,
un député ses électeurs, et un philosophe le
coeur humain. Elle a des reflets charmants et des
nuances infinies ; elle verdoie, elle bleuit, elle
s'empourpre : une façon d'arc-en-ciel aquati-
que.
Ce qu'elle porte dans son sein n'est pas fa-
cile à dire. Est-ce le calme ou l'orage? Est-
— 21 —
ce la mer qui se retire ou la mer oui monte?
C'est la mieux avisée de toutes les vagues.
Quand le reflux a tout emporté, elle reste au
port, s'y fixe, s'y joue et se plaint de la fatalité
qui l'attache au rivage !
Son navire a sombré, tout a péri; elle reste,
ondule et murmure, se balance, se mêle aux
flots nouveaux, caresse avec amour le yacht qui
porte M. Thiers et sa fortune, et s'en va sou-
pirer autour des pontons, à l'oreille du pri-
sonnier. ..
22
Le Général Trochu
2 novembre 1872.
Le général Trochu. n'est pas, comme l'a dit
un de ses collègues, une incapacité vulgaire.
C'est, en quelque sorte, une médiocrité distin-
guée, une insuffisance raffinée en même temps
qu'originale.
C'est un talent.
Il tient la plume comme l'épée, et il s'encadre
avec beaucoup d'art dans sa complaisante pa-
role.
Il excelle dans la critique, à ce point qu'il
devient impardonnable quand il en sort.
S'il n'a pas l'habitude d'attacher beaucoup
de lauriers à son épée, il sait l'enguirlander de
considérations morales et de maximes choisies.
Sans nul doute, c'est un bel esprit et c'est
peut-être un bon homme ; mais son manque de
solidité ne permet pas de dire : c'est une in-
telligence, c'est un coeur.
C'est une imagination. Il rêve plus qu'il ne
pense et presque autant qu'il parle ; il ne. cher-
che pas, il contemple ; il ne marche pas, il at-
— 23 —
tend. Si le ciel veut bien l'aider, il s'aidera
peut-être. Mais le ciel en est le plus souvent pour
ses avances et pour ses frais. Il ne croit pas, il se
figure ; ses convictions sont des visions ; fata-
liste et superstitieux, il a un pied à la mosquée
et l'autre à la chapelle.
Il voit trouble et il voit faux. Pour lui tout est
mirage. Il aperçoit une armée dans une pa-
trouille, une batterie dans un nuage et un grand
capitaine dans sa petite personne.
Son imagination n'est pas cette faculté reine
qui devine, qui résout et qui crée ; qui, dans les
crises, supplée hardiment à l'esprit qui se trou-
ble et à la raison qui s'abîme ; c'est l'imagina-
tion qui erre; flotte, s'égare, court à l'aventure,
s'en va à la dérive, imagination maladive faite
d'ambitions et de rêveries, rebelle à l'inspiration.
Il n'a que de petites passions comme il n'a
que des vues étroites. Il ne sait ni détester ni
aimer, ni vouloir, ni agir.
Il semble fait pour s'admirer : il s'écoute par-
ler et il s'admire ; il se relit et il s'admire; il se
fait battre et il s'admire ! Sa qiétude tient du
miracle ; sa sérénité a quelque chose de déses-
pérant et je ne sais rien de lugubre comme sa
satisfaction.
J'ai entendu parler de son honnêteté ; mais on
frémit en songeant à tous les maux déchaînés
par cet homme de bien et l'on se demande ce
— 24 —
qu'il aurait pu faire de pis avec de mauvaises
intentions. Après tant de désastres, c'est, en
vérité, une bien mince et bien étrange consola-
tion que de pouvoir dire : nous sommes vic-
times d'un honnête homme
En sommes-nous moins à plaindre parce qu'il
nous a perdus honnêtement? parce qu'au mo-
ment suprême il s'est montré indécis sans ré-
flexion, obstiné sans caractère, aventureux sans
audace, timide sans prudence, inactif sans ex-
cuse, défenseur de la patrie sans espérance et
sans foi? -
La figure répond au caractère ; elle le reflète
et elle l'explique : un crâne immense et un de
ces fronts extraordinaires qui décèlent le génie
ou qui annoncent le vide. Ils semblent moulés
par la pensée ou gonflés par le rêve, et l'on
sent que si la pensée n'y éclate pas, elle y nage !
lac ou fournaise, tout y brûle ou tout y dort
d'un sommeil aquatique.
Ces fronts-là imposent ou attristent, selon
qu'on les rencontre dans les Panthéons ou dans
les asiles.
Je ne voudrais point alarmer sa famille, ses
amis; mais que le général Trochu, qui n'a plus
maintenant à veiller sur la France, veille un peu
sur lui-même, sur sa vie, sur ses travaux, sur
sa santé, sur sa raison.
— 28 —
Sous ce front s'abritent deux petits yeux, deux
points noirs. Le nez, un peu long, flaire l'illu-
sion au passage, et la bouche, largement fendue,
laissera couler la parole à pleins bords. Le vi-
sage est rond ; la physionomie est satisfaite.
De loin, cette figure étrange aux joues pen-
dantes, au crâne énorme et bombé, à l'oeil bridé
et vif, vous transporte au milieu des pagodes,
sur les bords du Fleuve-Jaune.
Si j'étais forcé d'avoir le portrait du générai
chez moi, je le voudrais en porcelaine fine et je
le placerais sur ma cheminée.
La taille se dresse, petite? raide et cambrée ;
de la recherche et beaucoup d'importance dans
le maintien. La jambe bien posée et une main
de poète, aux longs doigts effilés, appuyée sur
la hanche.
Plein de déférence et d'égards pour lui-même,
constamment préoccupé de son rôle et très en-
clin à l'évidence. S'il ne marche pas en avant,
il aime à se placer devant, un peu à l'écart, et il
dit : Je...
Ce n'est pas le moi autoritaire et autorisé, le
moi imposant de la volonté. C'est le moi puéril
de l'infatuation.
Ajoutez une ambition sans envergure, aimant
les ténèbres et rasant le sol, préférant la vanité
à la gloire.
Indolent, indécis et crédule, commandant
3
— 26 —
comme s'il recevait lui-même ses ordres de
la fatilité, et gouvernant comme on se laisse
vivre.
Une parole d'avocat abondante et choisie qui
parade et qui charme qui fatigue même sans ja-
mais convaincre. Une âme ondoyante, un es-
prit courbe, une imagination brisée : rien de
droit.
Enfin, une fidélité bretonne qui fait sourire,
des sentiments chevaleresques qui durent l'es-
pace d'un matin et des serments emphatiques'
qu'emporte le vent.
Rencontrant M. Jules Favre, tournant bride
sur queue et chevauchant à la tête de cette révo-
lution honteuse qu'il avait juré de combattre,
passant devant les Tuileries sans se rappeler que
s'il n'y a plus d'impératrice, peut-être par sa
faute, il y a encore une femme. Tout l'homme
est là.
Peu d'hommes ont inspiré plus de confiance
et plus d'espoir que le général Trochu. Peu de
carrières ont abouti à autant de déceptions.
Ses débuts sont si rapides et si brillants que
son mérite se fait moins jour qu'il n'éclate. A
quarante ans, il est général de division. Puis, il
emprunte la plume de Marmont, et il écrit un
livre qui est presque un événement. S'il y a des
renommées plus bruyantes que la sienne, d'émi-
— 27 —
nents esprits et des jugements considérables lui
font comme une popularité d'élite, un nom à part.
Sa figure est faite de rayons et d'ombres, éclai-
rée, d'un côté, par le soleil d'Afrique, de l'autre,
assombrie par je ne sais quelles défaveurs qui la
complètent et la grandissent. Il attend. Enfin,
son jour arrive; c'est à la fin de l'empire et au
commencement de nos désastres.
Il est gouverneur de Paris. On lui confie le
sort d'un trône et les destinées d'une capitale.
La révolution éclate, perdant l'empire, per-
dant la France, et le serviteur, je ne dirai pas
l'ami de la dernière heure, devient le chef d'un
gouvernement nouveau.
Mais cette élévation du général Trochu sera
son propre châtiment en même temps que la
cause de nos plus grands maux.
Ces coups de main sont maudits. L'esprit qui
les conçoit se trouve frappé d'impuissance et la
main qui a dérobé le pouvoir à la souveraineté
nationale reste comme enchaînée.
On escalade le pouvoir et l'on se trouve dans
une impasse. Toute usurpation est condamnée à
la stérilité, à la mort. On se justifie, mais on
ne lave pas le péché originel. On gouverne,
mais on est sans force parce qu'on est sans man-
dat, On règne un jour ou deux et l'on passe et
l'on tombe — on doit tomber.
— 28 —
Mais le général Trochu s'est dévoué; il se
résigne :
— Le moment de ma croix est venu, dit-il en
arrivant au pouvoir.
Sa crois? Et nous, que dirons-nous? Que
dira Paris crucifié?...
La ville est assiégée. Le Prussien nous me-
nace, nous enserre, et on le laisse se fortifier,
s'étendre. — « Paris est imprenable ! »
Et pleins de foi, pleins d'espérances, nous nous
préparons à toutes les luttes, à tous les sacrifices.
Comme Paris est résolu ! Comme il est beau !
Voyez-vous onduler cette formidable enceinte?
Voyez-vous ces canons accroupis, la gueule
ouverte, prêts à parler? Regardez ! tout est rem-
blais, casemates, créneaux ; tout est bastion, tout
est fossé, tout est soldat, tout est défense. Aguer-
ris ou conscrits, jeunes ou vieux, riclies ou pau-
vres, tous, nous appartenons au même corps et
nous faisons le même métier en défendant la
patrie.
Paris, c'est aujourd'hui le rempart, une en-
ceinte de trente-cinq lieues de canons et d'hom-
mes, de chair et d'airain, de têtes et de boulets,
de poitrines et de bras, de fusils et d'âmes.
L'enthousiasme est à son comble ; partout le
tambour bat, le clairon sonne, on s'enrôle et
l'on va s'inscrire au pied de la statue de Stras-
bourg, à qui nous faisons comme un corsage
— 29 —
d'immortelles et une tunique de rameaux verts.
Il nous semble que cette pierre s'anime, frémit,
palpite, saigne ; il nous semble que ces fleurs
cachent des cicatrices et qu'il y a des plaies
sous ces lauriers.
La plume passe de main en main, et chaque
nom qui se paraphe est un cri de guerre et un
serment : « Paris ne se rendra pas ! »
Paris est assiégé, séparé de la France. —
Qu'importe? Attila peut briser un rail, couper
un pont, casser un fil : les airs sont libres. Les
pigeons, devenus les messagers de la patrie, arri-
vent au colombier de l'Hôtel-de-Ville et les bal-
lons emportent nos lettres. Nos regards les ac-
compagnent. Que d'espérances et d'affections
flottent dans l'air ! Que de poignées de main, que
de baisers, que de voeux, que de promesses s'a-
cheminent dans le ciel !
Lis-nous, France, et apporte ta réponse toi-
même au bout de ta baïonnette. Nous la lirons
ensemble au vieux roi Guillaume !
De tous côtés, on souscrit pour des canons, et
c'est la patrie en deuil qui fait la quête. L'obole
du pauvre est coulée en bronze, et le denier
de la veuve fera feu sur les Prussiens.
Allez, chers canons, grondez, qu'on vous en-
tende ! Plus haut, plus haut encore ! Unissez vos
voix d'airain, que le vent emporte votre cri d'a-
larme au delà des lignes prussiennes, et que de
— 30 —
vos bouches en feu éclate l'hymne de la déli-
vrance.
En attendant, crachez la mort aux visages alle-
mands et dites-leur que Paris «ne capitulera pas.»
La famine arrive. Qu'importe encore? M. Ferry
aura beau faire, ce n'est pas de faim que nous
mourrons, que nous voulons mourir. Si nous
devons périr, ce ne sera pas sur le radeau de la
Méduse : ce sera sur le Vengeur.
Après la famine, le bombardement; les obus
prussiens qui devaient à peine atteindre nos
remparts, tuent nos femmes et nos enfants. Nos
courages s'affermissent et s'irritent. On charge
ses armes dans une cave et l'on improvise des
barricades si charmantes qu'on voudrait pres-
que mourir dessus.
Voilà Paris !
Et maintenant que fait son gouverneur? Il ne
fait rien ; il ne peut rien faire, peut-être. Sa
plus grande faute date de la veille , et sa fatale
impuissance d'aujourd'hui, de demain, est à la
fois la conséquence et le châtiment de cette
faute. Son crime, c'est sa situation même, cette
situation dont il est le jouet et la victime, qui
le domine, le mène, le condamne. N'est-ce
pas comme malgré lui qu'il gaspille nos forces,
qu'il compromet nos ressources et qu'il perd
nos espérances, qu'il entrave notre patriotisme
— 31 —
et qu'il éteint notre enthousiasme, qu'il semble
ne rien prévoir, tout ignorer?
Son beau courage entraînera des bataillons,
mais il se heurte contre des forces inconnues, il
sème la défaite autour de nos remparts, et il ré-
dige des proclamations sonores comme s'il écri-
vait pour quelque recueil de mots héroïques.
Que fait-il? Il attend, et l'on ne saits'il compte
sur l'armée de la Loire ou sur une légion d'an-
ges, sur le ciel ou sur Gambetta, sur l'Angle-
terre, sur la Russie ou sur Notre-Dame-d'Auray.
Il a un plan; oui, un plan! Je ne sais quelle
illusion, quelle rêverie guerrière, qu'il a dé-
posée chez un notaire, comme un rentier y dé-
pose des valeurs. Il a trouvé un plan comme
d'autres ont trouvé la quadrature du cercle et le
mouvement perpétuel. Mais ceux-ci, au moins,
sont inoffensifs
Et au dedans, que fait-il? Il mécontente tout
le monde, décourage les soldats de l'ordre et
irrite, en les flattant, les soldats de la Révolu-
tion; il provoque le 31 octobre, il prépare le
18 mars. Que fait-il encore ? Quand Paris s'ap-
prête à un effort suprême, il remet son épée
dans le fourreau du général Vinoy, et Jules
Favre prend la plume.
Le gouverneur de Paris n'a pas capitulé !
C'est ainsi que le général Trochu se laisse
— 32 —
glisser des remparts de Paris; mais dans sa
chute, il s'accroche à la tribune et y parle deux
jours. Il a l'air de dire : « Si je gouverne mal,
écoutez comme je parle bien, et avouez que si
mon épée n'a pas su vous défendre, ma parole
a bien défendu mon épée. »
On raconte qu'étant simple officier en Afrique,
le général Trochu disait à ses intimes qu'il au-
rait une place dans l'histoire.
Il l'a! Si ce n'est point celle qu'il rêvait, c'est
bien celle qu'il a voulue. Elle est là, cette page
funèbre, encadrée de noir, arrosée de nos lar-
mes, de notre sang.
C'est aujourd'hui le 2 novembre. Quel ef-
froyable anniversaire pour tous ces faux défen_
seurs de la patrie! On dirait que le malheur
commun a changé cette touchante cérémonie en
quelque lugubre fête nationale. Nos deuils inti-
mes se confondent et s'effacent pour ainsi dire
dans le deuil du pays ! La grande veuve c'est la
France qui a perdu et qui pleure ses en-
fants.
Des morts! Partout des morts! est-ce que
vous ne la reconnaissez pas, hommes du 4 sep-
tembre? Regardez-les donc passer...
Vous les haranguiez si bien quand ils défi-
laient devant vous, allant au feu, à la mort !
Ils partaient enthousiasmés et fiers, drapeau
— 33 —
flottant, clairons en tête, mais ils ne revenaient
pas.
Ils croyaient combattre pour la patrie, et ils
mouraient pour vous.
Ave, Cesar, morituri te salutant !
S'ils ne tombaient pas dans un cirque pour
votre plaisir, ils tombaient sur un champ de ba-
taille pour votre ambition, et leur mort prolon-
geait votre triste agonie.
Combien sont-ils tombés ainsi sur les bords
de la Loire et sur les rives de la Seine, enfants
et vieillards, riches et pauvres, savants, artistes,
nobles, ducs, barons, marquis, partisans de
Chambord, de d'Orléans, de Napoléon, tous
unis par le patriotisme et groupés sous le même
drapeau ? Combien sont-ils tombés donnant
l'exemple, donnant leur vie au cri de : Vive la
France ! tandis que vous abaissiez et mutiliez la
France au cri de : Vive la République?
Ils ne pouvaient que mourir et ils sont morts,
eux! Qu'ils reposent en paix!
Combien en est-il tombé de chefs intrépides
racontant toute la défaite dans leur dernier sou-
pir et ne laissant d'autres mémoires justificatifs
que le sol teint de leur sang ! Combien en est-il
tombé d'obscurs et de braves soldats, enfants
du sillon ou enfants de l'atelier, mourant pour
la patrie au lieu de le chanter, tandis que d'au-
tres, vos alliés et vos complices, s'apprêtaient
— 34 —
clans l'ombre à amonceler d'autres ruines et à
faire de nouveaux morts. Que nos soldats repo-
sent en paix !
Ce ne sont pas là vos seules victimes.
La Commune, elle aussi, a eu ses morts qui
vous accusent.
Vous ne les guidiez pas, ceux-là ; mais qui
donc les a disciplinés, instruits, formés en ba-
taillons, si ce n'est vous? Quelles mains ont con-
fié à leurs mains parricides ces terribles armes
qui épargnèrent l'étranger pour se tourner con-
tre vous, contre nous? N'avaient-ils pas l'exem-
ple de vos réussites et de votre impunité?
Pouvaient-ils oublier vos leçons et vos pro-
messes?
Vous leur aviez montré un Chanaan imagi-
naire et ils s'y sont acheminés à travers les plus
effroyables ruines, se frayant un chemin pair le
fer et par le feu.
Mais, au lieu des bonheurs que vous leur
faisiez entrevoir, vous leur avez légué une balle
au coeur et une pelletée de terre. Ce sont vos
dupes et vos victimes. Qu'ils reposent en
paix!
Mais" ce ne sont pas là vos seules victimes.
Votre infatigable servante, la mort, a partout
fauché. Elle a pris la femme, le vieillard et l'en-
fant dans son berceau. La famine lui a frayé
une route nouvelle à travers la cité; elle lui a
— 33 —
ouvert nos maisons et elle a désolé la mansarde
et rempli l'hôpital.
La mort s'est trouvée moissonner des deux
mains, autour de nos remparts et de nos foyers.
Votre puérile et folle administration a fait
plus de victimes encore que les canons prus-
siens et elle a été plus meurtrière peut-être que
vos plans de campagne.
J'entends meurtrière pour nous. Vous vous
proclamiez nos défenseurs, vous vous disiez
généraux, administrateurs, diplomates, et vous
n'étiez que des fossoyeurs.
Et maintenant, descendez de vos tribunes,
laissez-là vos plumes et vos épées, prenez des
crêpes, prenez des immortelles, allez-vous en à
Châtillon et au Bourget, allez à Champigny, à
Clamart, à Buzenval; gravissez lentement ces
tertres funèbres où reposent côte à côte le Fran-
çais et l'Allemand, le soldat et l'insurgé. Ne
craignez rien, avancez toujours ; ils sont bien
morts, et le bruit de vos pas ne saurait les ré-
veiller. Suivez ce long calvaire, découvrez-vous
devant toutes ces tombes que vous avez creu-
sées, appelez le repentir, implorez le pardon,
mais ne priez pas encore.
Vous prierez un jour, plus tard. Laissez au-
jourd'hui prier les cloches et pleurer l'airain.
Ecoutez leurs litanies ; écoutez leurs voix
aéeriennes, si tristes et si douces. Ne dirait-on
— 36 —
pas qu'elles comptent les morts, qu'elles appel-
lent les absents, qu'elles consolent dans leur lan-
gage les familles en deuil ?
Ecoutez encore ; ne vous semble-t-il pas
qu'elles sonnaient autrement les autres années ?
Je ne sais quelle note menaçante, se détachant
tout à coup de ce concert mélancolique, éclate
comme une malédiction entre deux sanglots et
se répète de village en village depuis les tours
de Notre-Dame jusqu'au clocher de Strasbourg.
— 37
Jules Favre
1er septembre 1871.
Ce n'est plus le même homme : il semble que
sa noble et robuste taille se soit voûtée sous le
poids de nos malheurs et de ses fautes ; il sem-
ble que son épaule alourdie traîne encore une
croix. Sa démarche est pénible, lente, comme
s'il suivait un cortége funèbre.
Il est tout blanc ; il est pâle ; il est blême ; il
y a comme un crêpe jeté sur cette face marmo-
réenne.
Son front superbe est couvert de nuages et de
rides. On dirait des cicatrices. Ses traits ravagés
ont je ne sais quoi de néfaste et de douloureux;
c'est moins qu'un stigmate et c'est plus qu'une
empreinte. Ils portent le sceau de la fatalité.
Sa lèvre, cette lèvre fameuse qui portait un
défi éternel dans son pli redoutable, a perdu son
rictus amer et superbe ; elle retombe mollement,
vaincue, résignée ; elle ne menace plus : vous
croiriez qu'elle pleure.
Une barbe de vieillard et de captif, chargée
de toutes les neiges de ce terrible hiver de 1870,
— 38 —
neiges immuables qui ne fondront à aucun été,
à aucun soleil.
De magnifiques et épais cheveux blancs qui
tombent comme un feuillage éploré, et sous les-
quels il semble se cacher des épines.
On sent que la foudre a passé par là. Vous
êtes en face d'une ruine. Vous assistez à une
métamorphose; mais l'histoire a remplacé la
mythologie. Cet homme fut un chêne : ce n'est
plus qu'un saule.
Enfin, plus de gestes hautains, accusateurs ;
la main seule se soulève péniblement et se pose
sur la poitrine comme si elle interrogeait la
conscience. Le regard est voilé ; il hésite et se
baisse comme s'il craignait d'apercevoir nos
frontières nouvelles à l'horizon...
Tout est lamentable chez cet homme, le plus
vaincu et le plus humilié, le plus coupable peut-
être des Français !
On le voit, et l'on se sent pris d'une tristesse
immense. Ce n'est plus un homme, c'est notre
infortune qui passe; c'est une date, c'est un
deuil.
Cette malheureuse figure n'est pourtant pas
sans grandeur. Comme elle se drapait autrefois
dans une fierté souveraine, elle s'enveloppe au-
jourd'hui dans son infortune ; je lui trouve la
majesté funèbre du destin ; elle a été marquée
— 39 —
par la fatalité et elle se dresse, à mes yeux,
comme une saisissante image du remords.
Car, ce n'est point là une vaine attitude et
une dignité voulue. Il y a sur ce visage désolé
le reflet sincère d'une âme abreuvée de toutes
les humiliations et de toutes les amertumes,
d'une âme veuve de tout espoir et à jamais
vaincue.
Non, elle n'est point sans grandeur, cette lu-
gubre figure. Si elle est faite de l'ambition, de la
haine et des fautes d'un homme, elle est faite
aussi des désastres d'un peuple. Elle a pour
cadre les ruines d'un pays ; elle touche à la
hauteur de notre infortune et se confond dans
les malheurs de la patrie.
C'est une grandeur empruntée à l'étendue de
nos maux.
Sa douleur est la nôtre ; son humiliation est
celle du pays; il est le triste miroir où nous
pourrions contempler nos désastres.
C'est un grand blessé, c'est presque un mort.
Ce deuil qui se mêle si étroitement, si malheu-
reusement au deuil de la patrie, n'a imposé ni
à la médisance, ni à la calomnie. On rit beau-
coup autour de cette ruine. Pour mon compte,
je n'ai pas le goût de plaisanter sur ces blessures
dont la France saignera longtemps, et de railler
cette agonie dont nous sommes tous malades.
— 40 —
C'est une destinée vraiment étrange que celle
de M. Jules Favre.
Après vingt années d'opposition systémati-
que et implacable, d'éloquence sans rivale, de
critiques amères, de flétrissures et de menaces,
de patriotisme parlé, de dédains et d'espérances,
de popularité, de gloire, il se faufile au Capitole
et il escalade l'Olympe. Le voilà Dieu !
Pauvre malheureux mortel ! Son élévation
n'est qu'un abaissement, sa force qu'une gran-
diose impuissance, sa souveraineté qu'un mar-
tyrologue, son triomphe qu'une voie doulou-
reuse, pavée de fautes et d'erreurs, et bordée de
sentinelles prussiennes avec Ferrières au bout...
Ferrières ! c'est là, entre quatre murs, dans
un petit salon de M. de Rothschild, que cette
grande voix s'est éteinte après vingt années d'in-
comparable éloquence, de procès aux gouverne-
ments, de conseils aux peuples et de leçons aux
rois.
C'est là qu'elle s'est brisée dans un sanglot
dont nous avons pleuré, après avoir retenti du
Vatican aux rivages d'Afrique, du Bosphore aux
bords du Rhin, et grondé comme une tempête
dans le golfe du Mexique.
Elle s'est tue, et il ne lui reste plus mainte-
nant qu'à murmurer un grand mea culpa.
On dirait qu'une mauvaise fée, perfide et rail-
leuse a présidé aux destinées de cet homme, qui
— 41 —
n'a rien fait de ce qu'il a dit, promis et espéré ;
qui n'a rien su faire de ce qu'il voulait.
Ces armées qu'il licenciait d'une période et
qui deviennent son espoir, son salut ; cette po-
lice qu'il répudie d'un geste dédaigneux, qu'il
flétrit de sa phrase comme d'un fer chaud, et
qui un jour sera son soutien; ces moyens qu'il
condamnait et dont il est le premier à se servir ;
ces blâmes qu'il infligeait avec tant d'àpreté et
qu'il s'attire avec usure ; ce pouvoir qu'il prend
et qui lui tombe des mains ; ces désastres qu'il
entreprend de réparer et qu'il change en désas-
tres irréparables ; cette paix qu'il rejette avec
dédain pour signer ensuite une effroyable capi-
tulation ; cet argent, cet honneur, cette vie de la
France qu'on lui prodigue et dont il ne fait
rien ; ces phrases aussi imprudentes qu'admi-
rables qui nous coûtent des milliards ; ces forte-
resses, dont il ne cèdera pas une pierre et dont
il remet les clefs; ce territoire...
Dans ces contradictions monstrueuses, ne
croit-on pas apercevoir le doigt de la Fatalité,
et M. Jules Favre ne vous semble-t-il pas le
jouet d'un mauvais génie?
Une bonne fée lui aurait dit :
— Reste à cette tribune, où tu t'es illustré ;
et d'un grand orateur tu ne deviendras pas le
plus malheureux des ministres ; qu'une éternelle
4.
— 42 —
opposition soit ton rôle facile et glorieux ; atta-
que le pouvoir, mais ne le prends pas ; critique,
mais n'agis point.
Ne parle que pour être applaudi ; parle tou-
jours, mais ne gouverne jamais.
Aime bien ta patrie, ta patrie qui préfère être
sauvée que pleurée, mais n'essaye jamais de la
défendre.
Autrement, ton élévation sera un abaisse-,
ment, ton triomphe un martyrologue, et au jour
de ta chute, tu seras si bas que tu n'auras pas
l'air de tomber du Capitole, mais de gravir la
Roche tarpéïenne.
Voilà ce qu'aurait dit la bonne fée. Reste à
savoir si M. Jules Favre l'aurait écoutée.
J'ai dit quelque part que je connaissais un
portrait admirable de M. Jules Favre.
C'est un rocher de mon village.
La ressemblance est si frappante qu'en pas-
sant au pied de ce rocher presque humain, on
est tenté d'ôter son chapeau en disant :
— Bonjour, cher maître.
Une longue fissure représente admirablement
la bouche du célèbre orateur, et le rictus dont
je parlais tout à l'heure est énergiquement indi-
qué par une déchirure oblique du roc. C'est
une statue colossale ébauchée par un caprice
singulier de la nature.
— 43 —
Il n'y a pas deux ans, ce rocher se dressait
encore superbe et fier, bravant la tempête et les
orages, semblant, du haut de sa tribune de
granit, haranguer les collines et les vallons d'a-
lentour.
Depuis, la foudre est tombée sur ce roc ; elle
l'a renversé, et il gît maintenant dans la plaine,
couché au milieu des hautes herbes.
La statue s'est faite tombeau.
Il n'y a plus qu'à graver un mot : Ferrières.
— 44
Glais-Bizoin.
30 septembre 1871.
Je dis : Glais-Bizoin, et vous souriez déjà.
Vous voyez surgir cette petite tête étonnante et
étonnée, brune et sèche, à l'aspect satanique et
gouailleur, posée sur de petites épaules comme
un point d'interrogation.
Vous apercevez un vaste front sans île ni ri-
vage, un nez effilé et crochu comme un bec, une
barbe d'émir sur des joues d'anachorète, et, sous
de noirs sourcils en corniche, deux tisons qui
brillent, qui flamboient, comme s'ils voulaient
mettre le feu au trône et à l'autel.
Ses guêtres blanches doivent cacher un pied
fourchu, et sa main osseuse et jaune, telle qu'on
en voit dans la danse des morts, agite de vieilles
lanières ornées de grelots fêlés.
Vous avez vu se dresser cette étrange figure
qui se dessine comme la silhouette d'un faune au
fond d'un bois et vous avez souri.
Je dis : Glais-Bizoin, et vous voyez passer un
un petit personnage tout nerfs et tout ressorts,
— 45 —
qui va, vient, se dandine, sautille, rappelle les
derviches tourneurs et les capucins volants. Il
s'avance tout d'un bloc et de profil comme une
ibis. Aucun de ses membres ne lui appartient. Il
semble fait d'emprunts. Sa tête monte, pivotte,
descend comme s'il obéissait à un fil, tandis que
ses petits bras, qu'on croirait en sapin, se lèvent
alternativement, tournent une roue absente ou
sonnent une cloche imaginaire.
Vous vous dites : Voilà un personnage qui,
certainement a été fabriqué à Nuremberg, et
vous souriez toujours.
Je dis : Glais-Bizoin, et vous souriez encore,
car vous venez d'entendre la voix la plus singu-
lière qui fût jamais, une vois indescriptible,
inouïe, qui souffle, glapit, siffle, murmure,
éclate comme un verre qu'on brise ou retentit à
intervalles égaux comme le cri d'un oiseau de
mer. Parfois, quand l'orateur s'échauffe, on di-
rait de la soie qu'on déchire, une carafe qu'on
rince, du zinc qu'on bat, des noix qu'on remue.
Il y a quarante ans que cette voix interrompt.
Glais-Bizoin y a perdu le souffle et gagné une
réputation. Son art, son éloquence, sa théorie,
son succès, son sacerdoce et sa gloire, c'est
l'interruption. D'autres parlent, discutent, rai-
sonnent; il interrompt. Si la voix lui manque,
il interrompt, du geste ; sa main, dans un mou-
vement de lutteur antique, rainasse le sable
— 46 —
des arènes, fait mine do lancer un javelot ou
voltige rapidement autour de la tête comme si
elle faisait le signe de la croix.
A la tribune, c'est un charme ; on ne l'entend
pas et on le voit. Il a des coups d'épaule comme
des coups d'aile, et des coups de tête comme des
coups de bec.
Son front dénudé, son oeil vif et son nez re-
courbé lui donnent l'aspect d'un faucon prêt à
s'élancer des anfractuosités d'un roc. On dirait
toujours qu'il va se jeter sur ses adversaires
pour se poser ensuite sur l'épaule de Jules Fa-
vre ou sur le poing de Gambetta.
Je dis : Glais-Bizoin, mais vous ne souriez
plus. La toile se lève sur la France envahie et
partout vaincue, sur des ruines, sur des tom-
beaux. Paris est assiégé et les hordes d'Attila
s'avancent menaçantes, implacables. La patrie
est en danger et il faut sauver la patrie. Qu'un
cri d'alarme retentisse ! Que tous se lèvent !
Que tous soient armés !
En même temps, on voit arriver à Tours un
petit vieillard chaussé de guêtres blanches, coiffé
d'un chapeau tyrolien, portant sous son bras
une façon de portefeuille cadenassé comme une
valise et gonflé comme une musette bretonne.
On dirait qu'il quitte Arlequin et qu'il est à la
recherche de Colombine.
— 17 —
Il se dirige vers la préfecture ; il apparaît au
balcon, et harangue quelques curieux d'un geste
convulsif, roulant, de petits yeux révolutionnaires
et agitant ses petits liras de sapin. On ne l'en-
tend pas; maïs on le considère avec surprise, et
l'on s© demande qui il est, d'où il vient, ce qu'il
veuf dire.
Ce n'est point Tyrtée ; ce n'est pas Saint-Just.
C'est le dictateur Glais-Bizoin, qui prêche la
liberté et recommande la République, C'est
Glais-Bizoni qui vient de surgir des désastres du
pays et qui, grandissant tout à coup dans la
même mesure que nos maux, tient dans sa pe -
tite main jaune les destinées de la France.
C'est le joyeux Glais-Bizoin qui se dresse
comme un satyre entre deux défaites, en face de
l'invasion, et qui apparaît sur cette scène san-
glante plus lugubre encore que Jules Favre et
que le général Trochu.
Que fait-il là? Qu'est-il venu faire sur cette
grande et effroyable scène ? Est-ce lui qui va
jeter le cri d'alarme ? Est-ce lui qui doit enflam-
mer les courages et faire marcher les bataillons?
Est-ce lui qui organisera la victoire? Espère-
t-on, au contraire, par cette exhibition étrange,
dérider le front du terrible chancelier et mettre
en fuite les soldats de Frédéric-Charles? Veut-
on encore humilier la province et ridiculiser nos
défaites au lieu de les venger?
— 48 —
Je dis : Glais-Bizoin, et vous assistez à ce la-
mentable tableau où le burlesque se mêle à l'ho-
rible et le comique au sanglant. Maintenant,
vous ne souriez plus ; votre coeur se serre ; la
rougeur vous monte au front, et c'est Bismark
qui sourit !
La présence de Glais-Bizoin dans le gouver-
nement du 4 septembre ne fut pas un accident,
mais une fatalité et une justice. Ses longs ser-
vices méritaient cet avancement, et il eût man-
qué au gouvernement, de la Défense nationale,
attendu qu'il n'y a pas de mélodrame sans rôle
comique.
On a dit de l'ancien député des Côtes-du-Nord
que son fusil ratait toujours, qu'on entendait
comme un bruit de capsule et qu'on ne retrou-
vait la balle que le lendemain, au Moniteur.
Glais-Bizoin n'a jamais eu de fusil. Il se ser-
vait d'une sarbacane. Cette arme inoffensive et
pittoresque ne le quittait jamais. Il s'embus-
quait derrière Me Picard, et, de cette place forte,
il tirait sur la droite et sur le centre, sur le
gouvernement, sur les ministres, sur tout le
monde, et il criblait de ses boulettes l'aigle de
l'Aima et de Solférino.
Cela n'avait rien de grave. On s' amusait des
boulettes, et la sarbacane de Glais-Bizoin devint
à la mode. Le comte de W alewski sourit à ses
— 49 —
projectiles enfantins ; le duc de Morny la traita
avec une courtoisie charmante, et elle divertit
beaucoup M. Schneider.
M. Glais-Bizoin doit tout à sa sarbacane. Il a
été dictateur tourangeau parce qu'il était mem-
bre du gouvernement du 4 septembre ; il a été
membre du gouvernement, parce qu'il était dé-
puté de Paris, et député do Paris parce qu'il
avait une sarbacane et qu'il visait l'aigle de Ma-
genta.
La sarbacane est un instrument essentielle-
ment parisien. Elle est très-répandue dans les
faubourgs et elle est chère à tous les gavroches.
Quand on leur ôte leurs fusils, ils prennent leur
sarbacane, s'installent derrière un volet, j'allais
dire une barricade, visent tout ce qu'ils envient
et criblent de boulettes le talent, le succès, la
richesse, l'autorité.
Paris vota donc pour la sarbacane de M. Glais-
Bizoin.
Elle entra au Palais-Bourbon, fit son petit
office et triompha le 4 septembre. La France
était vaincue à Sedan, et l'aigle de Crimée et
d'Italie gisait sur le champ de bataille. L'occa-
sion était belle. La sarbacane se faufila à l'Hôtel-
de-Ville et fit partie du gouvernement de la
Défense nationale qui comptait déjà l'épée du
général Trochu.
— 50 —
Bientôt on l'envoya en province pour parer
les coups de la massue allemande et répondre
aux canons du roi Guillaume. La sarbacane fut
investie des plus grands pouvoirs et elle devint
sceptre, ce qui provoqua une stupéfaction gé-
nérale et de douloureux sourires.
Elle régna mais elle ne commanda pas ; im-
puissante à viser l'aigle prussienne, elle se
borna à souffler la Marseillaise et à lancer quel-
ques misérables boulettes qui n'arrivèrent pas
à Chiselhurst.
Que pouvait-on attendre d'une sarbacane?
Rendons-lui pourtant justice, elle donna autour
d'elle l'exemple de la probité, du désintéres-
sement. M. Glais-Bizoin est de ces honnêtes
hommes qui se contentent d'être riches et qui ne
prennent jamais rien, — si ce n'est le pou-
voir.
Enfin, Gambetta vint avec ses clairons et ses
tambours, et la sarbacane fut éclipsée, délaissée,
et puis brisée comme une baguette et emportée
par l'ouragan avec tout le reste, sans qu'on y fit
attention.
Aujourd'hui, Glais-Bizoin n'est plus rien ; et
c'est sous une République, après avoir été dé-
puté trente ans, qu'il a été mis à la retraite par
le suffrage universel. Le silence, l'oubli se sont
faits autour de son nom, et on ne voudrait pas
— 51 —
du proconsul Glais-Bizoin pour maire de son
village.
C'est le plus cruel châtiment qui puisse être
infligé à ce vieillard avide de changement, de
bruit, de popularité, pour l'ambition et la curio.
site duquel tout est rôle ou spectacle.
Il ne sera plus rien, et il ne lui reste à contem-
pler que notre ruine et son isolement.
Sa voix désormais n'interrompra plus per-
sonne, et sa fidèle sarbacane, entourée d'un
crêpe, restera accrochée à quelque mur ; on
pourrait y ajouter la plume qui parapha notre
honte à Ferrières et à Francfort, l'épée qui dé-
fendit Paris, les trompettes de Gambetta et l'é-
charpe de M. Ferry, et l'on aurait ainsi un mu-
sée des souverains du 4 septembre.
Il ne raconterait pas notre agrandissement,
nos progrès, nos victoires ; il ne serait pas un
sujet d'orgueil, mais une source de graves et
d'utiles méditations ; il nous rappellerait sans
cesse l'étendue de nos maux, la grandeur de nos
erreurs et de nos fautes, la profondeur de notre
abaissement et le devoir de relever la patrie.
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Ernest Picard.
18 février 1872.
Remontons le passé : Ernest Picard, député
de Paris, siége au Palais-Bourbon. Ce n'est ni
un rhéteur, ni un philosophe, ni un tribun.
C'est un homme d'esprit.
Ne lui demandez pas la noblesse de la pensée,
la profondeur des vues, l'élévation de la forme.
Ce qui le distingue, c'est la précision du langage,
la netteté de l'idée, la vivacité du raisonnement,
le bonheur de l'à-propos, l'habileté du discours,
la vigueur de la riposte, la hardiesse de l'inter-
pellation qui vous saute, pour ainsi dire, à la
gorge et vous arrête net; c'est la malignité da
l'interruption dont il a fait un art.
Ce qui le distingue encore c'est un scepti-
cisme charmant, une ambition gaie mais ferme,
une conviction très souple.
Ne lui demandez pas de longs discours, ils
l'ennuient et il ne sait point les faire ; ne lui
demandez pas de grandes discussions ; elles le
fatiguent et il y succombe. Mais écoutez-le
dans ces vives et légères improvisations où il
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excelle; suivez-le dans ces résumés étincelants
de verve et d'ironie qui accompagnent un
triomphe d'un coup de tam-tam ou qui enseve-
lissent une défaite dans un mot.
Demandez-lui le trait qui transperce ou qui
effleure, la saillie qui éclate, qui détonne et qui
jaillit comme une pièce d'artifice. Demandez-lui
quelquefois cet esprit rare et vrai que Montaigne
a si bien défini : la gaieté du bon sens.
Demandez-lui encore l'habileté politique et
le charme oratoire; il est l'enfant terrible et
gâté de cette excellente Chambre qu'il aiguil-
lonne et qu'il réjouit, j'allais dire qu'il amuse.
On l'applaudit à peu près sur tous les bancs, si
ce n'est des mains., c'est du sourire, et il déride
jusqu'à ses victimes. On dirait, quand il monte
à la tribune, que c'est l'heure de la récréation
qui sonne : Picard va parler !
Alors il prend son petit fifre et il improvise
un de ces airs vifs et gais dont il a le secret. La
gauche bat la mesure et la droite murmure en
souriant : — Mon Dieu! que M. Picard joue
bien du fifre !
Ce n'est point un Alcibiade. Son élégance ne
dépasse pas celle d'un greffier de province et
son importance toute rondelette manque absolu-
ment de majesté. Il a de l'étoffe, mais point
d'envergure. Il est courtaud, fortement épaulé
et tout en circonférence ; mais sa large figure
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