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Proverbes et charades à l'usage des maisons d'éducation, par Mme la Ctesse Drohojowska,...

De
413 pages
Tolra et Haton (Paris). 1864. In-18, 426 p..
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SCHM'ITT 195?
PBO^E'RBES
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CTMM'ÀD E S
A h CSAGE
JËS MAISONS D'ÉDUCATION
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MADAME LA COMTESSE DROHOJOWSKA
NEE SYMON DELATREICHE
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■UBRAIR-IE'SAINT-JOSEPH '
TOLRA ET ;H AT ON', ÉDITEURS
68, RUE BOJt-A'PÀB'.TB 68
PROVERBES
ET
CHARADES
A 1, V S A G E
DUS MAISONS D'ÉDUCATION
PROVERBES
ET
CHARADES
A L USAGE
DES MAISONS D'ÉDUCATION
V.K R
MADAME "LA COMTESSE DROHOJOWSKA
NEE SVMyON DE LATREICHE
PARIS
LIBRAIRIE SAINT-JOSEPH
TOLRA ET HATON, ÉDITEURS
68, RUE II 0 N A P A I! T E , (i S
18 64
Tous droits réservés
INTRODUCTION
Beaucoup de maisons d'éducation ont crû devoir
proscrire les pièces de comédie jusqu'ici en usage,
à l'occasion des distributions de prix, fêtes de direc-
trices, etc., etc.. De sages et prudentes autorités
ont trouvé à ces représentations, souvent, un certain
danger et, toujours, une perte de temps tout à fait
inutile.
Et en effet, quelque morale, quelque pure même
que soit l'intrigue de ces pièces, elles n'en ont pas
moins, presque toutes, un caractère romanesque de
nature à montrer à déjeunes imaginations, le devoir,
la vertu, non pas où seulement elles doivent les cher-
cher, dans la vie telle que nous la fait la famille et la
religion, mais dans une existence factice, dans des
héroïsmes exagérés, impossibles, dont le moindre
inconvénient est de fausser l'esprit de la jeunesse
en lui montrant le bien et le bon, en dehors des lois
1
2 INTRODUCTION
ordinaires de la vie, en dehors de l'exercice fidèle
et persévérant de ces chères et bonnes petites ver-
tus qui sont — si l'on peut ainsi parler, ce pain
précieux de l'âme, que nous demandons à Dieu
chaque jour aussi bien que la nourriture matérielle,
quand nous lui disons : — « Donnez-nous notre pain
quotidien. »
La jeunesse, cependant, a besoin de plaisirs, de
distractions; son esprit demande à être récréé, et,
à côté des longues et laborieuses études, à côté des
jeux bruyants qui développent les forces physiques,
il lui faut des passe-temps qui reposent, réjouissent
son esprit; élèvent, agrandissent ses idées, en as-
souplissent, en facilitent l'expression ; il lui faut, en
un mot, les ébats de l'intelligence, comme ceux des
membres et des muscles.
Bien comprises, les représentations dramatiques
offrent sous ce rapport une précieuse ressource. Les
proscrire était donc une mesure prudente et laissait
cependant une lacune dans les besoins réels du pen-
sionnat.
On l'a senti, et, pour y suppléer, on a eu recours à
des dialogues religieux, moraux, scientifiques
même. L'essai n'a point réussi. Ces dialogues man-
quent de mouvement, de vie et, par suite, d'intérêt.
Beaucoup de maisons sont alors revenues aux pièces
INTRODUCTION 3
de théâtre, avec plus de soin encore dans le choix
des sujets, mais sans en éviter néanmoins les sérieux
inconvénients. D'autres maisons, plus sévères, se
sont abstenues, et les unes comme les autres dési-
rent, réclament un nouveau genre tout à la fois sans
intrigue et sans monotonie; un genre qui reste dans
le vrai tout en s'élevant au-dessus du terre-à-terre,
de ce qu'on est convenu, de nos jours, d'appeler la
vie réelle, et qui n'est autre chose que la vie maté-
rialisée.
L'expression de ce désir, qui nous arrivait des
points les plus divers et qui émanait des autorités
les plus compétentes et les plus respectables, nous
a donné l'idée de quelques essais, que nous avons
publiés dans notre Journal des Enfants de Marie. —
L'accueil que ces proverbes ont reçu, les encoura-
gements qu'ils nous ont valus, ont stimulé notre
ardent désir de nous rendre utile à la jeunesse; nous
nous sommes mise à l'oeuvre avec amour. Voici les
premiers fruits de notre travail, nous les offrons aux
âmes dévouées à la jeunesse, et nous sommes prête
à les continuer si on leur trouve les avantages que
l'on nous en a fait espérer.
Nous nous sommes attachée à ne choisir que des
préceptes de nature à intéresser l'esprit et le coeur,
sans acception de position sociale, de manière à
4 INTRODUCTION
approprier nos proverbes, non pas à telle ou telle
classe de la société, mais à toute la jeunesse chré-
tienne. Que nous ayons placé les personnages et
l'action dans une cabane ou dans un salon, nous ne
nous adressons pas pour cela aux habitants de l'une
ou de l'autre; mais nous avons en vue d'intéresser,
d'éclairer et d'édifier tous les coeurs qui aiment le
bien et qui aspirent à le pratiquer.
COMTESSE DROIIOJOWSKA.
DES
CHARADES EN ACTION
La charade en action est un des exercices de l'es-
prit dont les avantages sont les plus incontestables.
Ici, en effet, il y a profit pour tous : par la néces-
sité d'improviser son rôle, l'acteur est forcé de faire
à la fois travailler son imagination et sa pensée, de
surveiller et d'épurer son langage. — Le specta-
teur, lui, doit appliquer son intelligence à saisir le
mot, à comprendre l'idée, à retenir la scène précé-
dente pour la rattacher à celles qui suivent; il ne lui
est permis de rien oublier, de rien laisser passer
inaperçu. Son esprit s'habitue ainsi à l'attention, à
la réflexion, qualités précieuses, souvent même
indispensables au bonheur de la vie, et par mal-
heur, cependant, bien rares parmi les jeunes filles.
C'est encore un moyen charmant et tout naturel
de glisser une salutaire leçon, un enseignement qui,
pour paraître général, n'en est pas moins souvent
6 DES CHARADES EN ACTION
compris et entendu de la personne à laquelle il s'a-
dresse en réalité. Aucun autre passe-temps ne
fournit aussi bien matière à instruire, à prémunir
et à corriger, même en jouant. Aussi est-ce, à notre
avis, un des jeux que l'on devrait le plus encoura-
ger, tant dans la famille qu'au pensionnat.
On le sait, la charade se décompose en autant
d'actes que le mot choisi offre de divisions, plus un
acte final qui reproduit le mot entier. Soit par
exemple : BONTJJ: Ier acte, BON; second acte, THÉ 1;
3e acte, BONTÉ. Soit encore : PATRIARCHE : PATRIE,
ARCHE; PATRIARCHE. PARFAIT: PART, FAIT; PARFAIT.
Il ne suffit pas, comme quelques personnes se
l'imaginent, de placer une ou deux fois dans le
cours d'un acte, le MOT ou la SYLLABE partielle à de-
viner ; il est essentiel que le sens de ce mot forme
le sujet même de l'acte.
Quant aux costumes, tout est bon pour les cha-
rades; plus même ils sont baroques et originaux,
plus ils amusent. — Un peu de filasse fait une mer-
veilleuse perruque d'avocat ou de sorcier; — un
châle jeté sur l'épaule, une admirable toge romaine;
— un peu de papier doré, une couronne royale ; —i
le théâtre et les décors sont tout aussi simples et
1. On voit que l'orthographe n'est pas de rigueur, il suffit de
la consonnance.
DES CHARADES EN ACTION 7
primitifs, et, sans risquer beaucoup, on pourrait
même, à la manière de nos pères, indiquer le lieu de
la scène par une pancarte où seraient écrits en gros
caractères : Ceci est une forêt, ou Ceci est la salle
du trône de l'Empereur de la Chine.
Voilà pour les charades improvisées, et ce sont
les plus amiîsantes et les meilleures.
If en est cependant de préparées à l'avance; telles
sont celles que nous offrons à nos lectrices dans ce vo-
lume. Ces sortes de charades rentrent dans la caté-
gorie des autre représentations dramatiques, sauf
qu'elles réclament plus de finesse dans le jeu, plus
d'attention surtout de la part du spectateur, qui a
non-seulement à applaudir ou à critiquer, mais encore
à chercher à deviner le mot, ce qui lui donne aussi
son rôle et le rend en quelque sorte acteur lui-même.
Du reste, comme pour tous les autres genres : rôle e
appris et répétés. costumes préparés d'avance,
théâtre disposé ad hoc.
LES
AMIES DE PENSION
ou
QUI VIVRA VERRA
PROVERBE EN TROIS ACTES ET UN PROLOGUE
LES
AMIES DE PENSION
ou
QUI VIVRA VERRA
PROVERBE EN TROIS ACTES ET UN PROLOGUE
PERSONNAGES
MARGUERITE, I
MARIE, J
IRMA, I Grandes pensionnaires
BERTHE, > d'abord et plus tard
AUGUSTINE, [ femmes du monde.
LOUISE, \
MATHILDE, I
LÉONIE, ) ,, . , ,_
. T,».. ^T^T- l Cousines de Marguerite.
ARMANDE,\
JUSTINE, bonne d'Amiande et de Léonie.
ROSE, femme de chambre d'Irma.
PEOLOGUB
La scène se passe au pensionnat, le soir de la distribution des prix,
entre plusieurs jeunes filles sur le point de rentrer dans leurs familles.
SCÈNE PREMIÈRE
MARGUERITE, AUGUSTINE, LOUISE,
MATHILDE, PLUSIEURS AUTRES JEUNES FILLES.
LOUISE.
Voici donc Marie, Irma et Berthe parties!... Nous
reverrons-nous jamais?... Jamaisl que ce mot est ef-
frayant, mesdemoiselles !
12 LES AMIES DE PENSION
MATHILDE.
Je comprends aujourd'hui que ces dames défendent
les amitiés particulières; si se séparer de compagnes
est si terrible, que serait-ce dans le cas d'intimité
plus spéciale?
AUGUSTINE.
Avons-nous murmuré cependant contre ce point du
règlement I
LOUISE.
Et murmuré injustement, comme en toutes choses ;
car, de bonne foi, tout.ici est marqué au coin de la
sollicitude la plus éclairée, la plus prudente.
MARGUERITE.
Avez-vous par hasard, ma chère Louise, des pré-
tentions au prix Monthyon... ou devenez-vous décidé-
ment prédicateur?
LOUISE.
Ni l'un ni l'autre; je rends justice à qui de droit.
MARGUERITE.
Il ne vous manque vraiment que d'ériger le pension-
nat en Paradis terrestre...
LOUISE.
Peut-être ne serais-je pas aussi éloignée de la vérité
que vous, en vous le figurant un enfer... Mais rassu-
rez-vous, j'ai horreur des extrêmes et je me borne à
dire qu'il a été pour nous une...
MARGUERITE.
Une longue et insupportable prison.
PROLOGUE 13
LOUISE.
Prenez garde de la regretter bientôt.
MARGUERITE.
Faites-nous grâce de vos sermons.
AUGUSTINE.
Allons-nous nous quereller ? .. songeons plutôt à at-
tacher à cette dernière entrevue un souvenir qui nous
la rende à jamais précieuse.
MATHILDE.
Oui, le souvenir d'une affectueuse cordialité et d'une
sincère gratitude.
MARGUERITE.
Comment entendez-vous cela ?
MATHILDE.
Grâce à l'excellent esprit que nos bonnes maîtresses
ont su faire régner parmi nous, ne nous sommes-nous
pas averties, soutenues, fortifiées mutuellement?... Ne
nous sommes-nous pas donné réciproquement le bon
exemple de nos efforts à nous corriger, celui de nos
qualités naturelles ou acquises? Ne nous devons-nous
pas l'émulation, le zèle au travail, l'ardeur au bien,
la crainte et l'éloignement du mal.
MARGUERITE.
Peste! quelle prétention! mais si nous faisons la
somme de cette interminable addition de nos bienfaits
réciproques, nous allons nous trouver des merveilles
de perfection !
14 LES AMIES DE PENSION
MATHILDE.
A Dieu ne plaise que ce soit là ma pensée.
LOUISE.
Il est en tout cas permis de s'efforcer de se main-
tenir dans la voie qui conduit à cette perfection.
MARGUERITE.
Libre à vous... je suis moins ambitieuse... je me
contente du bien sans viser au mieux... Biais causons
plutôt de cet avenir qui nous attend et dont les portes
dorées vont s'ouvrir tout à l'heure.
LOUISE.
Elles sont déjà ouvertes pour plusieurs de nos com-
pagnes... Berthe, Marie, Irma.
MARGUERITE.
Pauvre Irma, en dépit de la haute position de son
père, de sa jolie figure, de son esprit même, quel sort
l'attend probablement?
MATHILDE.
Tout le monde la dominera, elle qui ne sait pas
vouloir et qui n'a plus de mère pour avoir une volonté
à sa place.
MARGUERITE.
Dame! elle peut y compter... Qui se fait brebis, on
la tond...
MATHILDE.
Et le loup la dévore.
LOUISE.
Cependant, douceur n'est pas faiblesse, et d'ailleurs,
PROLOGUE 15
pour parler comme vous par proverbes : — A brebis
tondue, Dieu mesure le vent.
MARGUERITE.
Nous verrons, ma chère, ce que fera la Providence
là-dedans; mais, si la pauvre créature n'est pas, avant
six mois, esclave de tous et de toutes choses, pour ma
part, je renonce à ma devise favorite : Aide-toi, le Ciel
t'aidera.
LOUISE.
Yous ne la croyez donc capable d'aucune énergie.
MARGUERITE.
Belle question! ne la connaissez-vous pas comme
moi?...
LOUISE.
Moi, non ; je la connais tout différemment et je me
trompe fort, ou avant qu'il soit peu, sa douceur aura
au contraire tout subjugué autour d'elle.
MARGUERITE.
Ne discutons pas cjlte question; à l'avenir seul il
appartient de décider entre nous... Quant à la brillante
Marie, je la vois déjà recevoir, calme et souriante, les
hommages dus à.,.
LOUISE, vivement.
Ses talents, à son instruction, en un mot, à ses qua-
lités ravissantes de coeur et d'esprit.
MARGUERITE.
Et, ce qui ne gâte rien, aux millions de sa dot.
16 LES AMIES DE PENSION
MATHILDE.
Cette Marguerite a le talent de trouver le méchant
côté de chaque chose.
MARGUERITE.
Est-ce ma faute si je vois les hommes et la vie tels
qu'ils sont.
. MATHILDE.
Vous ne pouvez nier cependant que Marie ne possède
le plus aimable caractère : une simplicité, une dou-
ceur, une patience...
MARGUERITE.
Etc., etc.. j'avoue tout ce que vous voudrez, ma
chère... Et depuis quand une jeune fille riche, géné-
reuse, que tout le monde adule, n'est-elle point un
phénix?...
LOUISH.
Voyons, trouverez-vous, par exemple, une ombre à
jeter sur le portrait de Berthe ?
MATHILDE.
N'est-ce point là l'idéal de la perfection?
MARGUERITE.
Si vous n'abandonnez d'abord tous ces grands mots
auxquels je ne crois pas : idéal, perfection, merveille,
je n'en suis plus. Il n'y a d'idéal que pour les sots et les
dupes, de perfection que dans Je ciel, et de merveilles
que dans l'imagination des rêveurs.
MATHILDE.
Grand Dieu ! quelle morale !
PROLOGUE . 17
MARGUERITE.
Eh! ma chère, la morale n'a que voir à tout cela.
C'est la réalité de la vie.
LOUISE.
Ainsi donc pour vous la douceur d'Irma?...
MARGUERITE.
Est une absurde duperie, comme les merveilleuses
vertus de Marie resplendissent surtout de l'auréole que
leur prêtent ses écus,
MATHILDE.
Revenons à notre gracieuse Berthe.
MARGUERITE.
Une poupée !
LOUISE.
Elle est en effet toute frôle, toute mignonne; mais
quelle sérénité d'.àme! quelle force de caractère!
MARGUERITE.
Parlez-vous de cette étrange facilité à se contenter
de tout, et à voir la main de la Providence dans le
moindre petit fait journalier?
MATHILDE.
L'Évangile ne nous apprend-il pas qu'un seul
cheveu de notre tète ne tombera point sans la permis-
sion du Seigneur?
MARGUERITE.
D'accord! d'où il ne s'ensuit pas cependant que la
Providence se mêle de la couleur de nos robes ou de .
la forme de nos chapeaux.
18 LES AMIES DE PENSION
LOUISE.
Dans tous les cas, cette conformité continuelle à la
volonté de Dieu qui la maintient toujours souriante
et satisfaite, est vraiment admirable... et bien dési-
rable surtout.
MATHILDE.
C'est le bonheur pris sur le fait.
MARGUERITE.
Morale singulièrement commode et qui frise de bien
près, à mon avis, le c'est écrit des musulmans.
MATHILDE.
Vous pensez donc...
MARGUERITE.
Je ne me donne point la peine de penser.., j'ai sim-
plement horreur de toute espèce de principes qui dis-
pensent de compter sur soi, de voir et de vouloir par
soi-même ; à mon sens, c'est là la plus haute préroga-
tive de l'humanité; s'en dessaisir, c'est abdiquer sa
royauté.
LOUISE.
Chacun.comprend la vertu à sa guise.
MATHILDE.
Surtout au début de la vie,., plus tard, l'expé-
rience...
MARGUERITE.
L'expérience! Sérieusement, en faites-vous si grand
cas ou plutôt y croyez-vous?
LOUISE.
Comment n'y pas croire ?
' PROLOGUE 19
MARGUERITE.
Pauvres aveugles! ne voyez-vous pas que c'est le
croquemitaine dont on se sert pour effrayer et mener à
la lisière notre jeunesse. Quand nous ne. croyons plus
à Barbe-bleue ou à l'homme noir, on met à la place
l'expérience, et voilà tout.
MATHILDE.
Savez-vous, chère Marguerite, que je vous plains
sincèrement.
MARGUERITE.
C'est bien de l'honneur que vous me faites. (Elle fait
une révérence.) Pourrais-je savoir à quelle occasion
cette très-charitable pitié?
MATHILDE.
Parce que je viens d'acquérir la certitude d'une
vérité que je ne faisais que soupçonner: vous êtes un
esprit fort, ma chère !
MARGUERITE, riant.
Et je m'en fais gloire... Oh! ne vous scandalisez
pas, cela ne m'empêche pas d'être bonne chrétienne.
SCÈNE II
LES PRÉCÉDENTES, UNE BONNE.
LA BONNE.
On demande Mademoiselle Marguerite.
MARGUERITE.
Enfin.
20 LES AMIES DE PENSION
AUGUSTINE.
Le compliment est gracieux.
MARGUERITE.
Eh ! ce n'est pas vous, mes amies, que j'ai hâte de
quitter; ce sont ces murs qui m'oppressent... Adieu!
souvenez-vous quelquefois de moi; et si jamais je
pouvais vous être utiles, ne craignez point... je n'ou-
blierai pas que nous avons été compagnes... adieu ..
(Elle rend quelques serrements de mains et sort.)
SCÈNE III
LES MÊMES, moins MARGUERITE et LA BONNE.
MATHILDE.
A-t-on idée d'un caractère aussi altier et indépen-
dant?
AUGUSTINE.
Quel orgueil ! quelle humeur frondeuse ! quels
grands airs protecteurs !
MATHILDE.
Elle primera partout, c'est certain ; elle comman-
dera, elle dominera les hommes et les difficultés; mais
sera-t-elle heureuse?...
AUGUSTINE.
Il est permis d'en douter; elle n'aime qu'elle-même
et ne croit qu'aux réalités de la vie matérielle. .
Quelles joies intimes peut-elle trouver dans ce froid
égoïsme ?
PROLOGUE 21
LOUISE.
Patience, mes bonnes amies, patience ; cette expé-
rience qu'elle repousse, qu'elle dédaigne, qu'elle traite
de chimère et de préjugés, se montrera enfin à elle
dans sa sévère vérité et se chargera de la dompter...
Prions Dieu que ce soit avant qu'elle ait trop souffert.
MATHILDE.
Ce ne sera pas une mince épreuve que celle qui fera
plier l'opiniâtreté de son orgueil.
LOUISE.
Laissons faire la vie elle-même et ses leçons.
AUGUSTINE.
Ce qui signifie...
LOUISE.
Que... pour finir cette causerie comme nous l'avons
commencée, par un proverbe, de tous les adages pas-
sés, présents et à venir, le plus applicable à tout ceci
est :
QUI VIVRA VERRA!
ACTE PREMIER
La scène se passe dans un salon.
SCÈNE PREMIÈRE
MARGUERITE, LÉONIE, ARMANDE.
MARGUERITE.
Une institutrice ) En vérité, c'est là une idée bien
digne de ma chère tante !... Je vous faisais, je crois,
suffisamment travailler!
ARMANDE.
Obéir à de nouveaux caprices ; à une nouvelle ty-
rannie ; je conçois qu'on ne s'en montre point très-
flattée.
MARGUERITE.
Parlez pour vous, s'il vous plaît. Grâce à Dieu, j'ai
passé et bien passé l'âge de l'obéissance, et j'échappe
de tous points au contrôle de votre miss Pédante.
LÉONIE.
Qui est douce et charmante, dit maman.
ARMANDE.
Toute jeune et fort jolie, ajoute Justine, qui l'a vue
ce matin.
MARGUERITE.
Fiez-vous à tous ces beaux dehors... Moi, je n'ai
nulle confiance en ces saintes Nitouche.
LÉONIE.
Comment savez-vous que c'est une sainte Nitouche?
vous ne l'avez jamais vue.
ACTE I, SCÈNE I 23
MARGUERITE.
Que vous êtes naïves, mes pauvres cousines I Mais,
pour en être sûre, il me suffit de son titre d'institu-
trice.
ARMANDE.
Oh ! oh !
MARGUERITE.
Rien de plus facile à comprendre, mes petites. —
Une institutrice est une femme à gages; elle a intérêt
à les conserver et même à les grossir, et, par consé-
quent, elle ne manquera point de faire sa cour à qui
la paye. Tout est là.
LÉONIE.
Mais cela s'appelle flatter.
MARGUERITE.
Tout juste, mon enfant.
LÉONIE.
Et c'est un vilain défaut.
MARGUERITE.
Le plus vilain possible, et moi, qui suis franche..
ARMANDE, à part.
Ou plutôt entêtée.
MARGUERITE.
Très-franche ! Quand j'ai raison...
ARMANDE, à part.
Ce qui arrive, par parenthèse, toujours.
MARGUERITE.
Je défends mon sentiment et n'en démords point.
24 LES AMIES DE PENSION
C'est ainsi, par exemple, que, d'avance, je ne puis
sentir votre institutrice.
LÉONIE.
Parce que?...
MARGUERITE.
Parce qu'elle est institutrice, c'est-à-dire... !
LÉONIE. f
C'est-à-dire pauvre, n'est-ce pas, et que vous n'es- I
timez, n'appréciez que la fortune... Ce qui est mal, >:
cousine, très-mal. Toute enfant que je suis, je sais '
que l'on doit égard et respect à la pauvreté. I
j;
MARGUERITE. I;
Ta... ta... petite bavarde, où avez-vous pris tout §
cela? |
LÉONIE. ■•:
Dans mon catéchisme qui en sait plus que vous!... I
Oh ! je ne suis pas comme Armande, qui se laisse in- . |'
fluencer par vos beaux discours... Je me défie de l'or- fè
gueil... Voilà. I
MARGUERITE. |
Vous êtes une impertinente, mademoiselle, et je le ?
dirai à ma tante. |
LÉONIE. |
Et moi, je lui répéterai votre opinion sur sa volonté
et sur les institutrices ; nous verrons à qui elle donnera s
raison. ^
ARMANDE. V
Voyons, finis, Léonie, tu es insupportable, ;
ACTE I, SCENE I 2S
LÉONIE.
Non, vois-tu, je ne puis souffrir les grands airs de
Marguerite ; ça m'agace.
MARGUERITE, d'un ton moqueur.
Grand dommage, vraiment ! Il ne vous manque plus
que d'avoir des vapeurs, ma belle, pour être une pe-
tite maîtresse accomplie... Ah! j'agace mademoiselle
Léoniel quel crime!... Mais, assez bavarder; met-
tez-vous au piano, Léonie.
LÉONIE.
J'ai mal à la tète.
MARGUERITE.
M'obéirez-vous ?
LÉONIE.
Quand je vous dis que j'ai la migraine..,
MARGUERITE.
Elle vous passera en étudiant.
LÉONIE,
Grand merci du remède; gardez-le pour vous.
MARGUERITE.
Je plains votre institutrice.
LÉONIE.
Soyez tranquille, je lui obéirai, à elle.
MARGUERITE.
Je n'y tiens plus.
LÉONIE.
Tant mieux ! Allez au jardin ; nous aurons au
moins la paix.
2
26 LES AMIES DE PENSION
SCÈNE II
LES PRÉCÉDENTES, JUSTINE.
JUSTINE.
Madame demande ces demoiselles.
MARGUERITE.
Ma tante a-t-elle aussi parlé de moi?
JUSTINE.
Je ne sais pas, mademoiselle. Madame veut présen-
ter ces demoiselles à leur institutrice.
MARGUERITE.
En ce cas, je reste ici. 11 ne manquerait plus que
cela, qu'on me présentât à une institutrice!
LÉONIE.
Cela blesserait votre dignité.
MARGUERITE, avec hauteur.
Ma dignité, non; elle est bien au-dessus de pa-
reilles misères ; cela blesserait seulement les conve-
nances. C'est assez pour que je ne m'y prête point.
(Léonie et Armande sortent avec Justine.)
SCÈNE III
MARGUERITE, seule.
C'était bien la peine de me faire quitter la pen-
sion pour me confiner dans ce château, où je ne vois
pas une âme vivante, si ce n'est ma très-honorée
ACTE I, SCENE III 27
tante;— une femme raide, compassée, baroque au
possible, et mes ennuyeuses petites cousines... Je vous
demande un peu, s'il ne serait pas plus naturel que je
tinsse la maison de mon père? Eh bien, je n'ai pas pu
lui faire comprendre cela. — Les convenances! Je suis
trop jeune! et une foule de raisons de la même force...
Comme s'il n'y avait pas jeunes filles et jeunes filles.
Il est certain que peu de femmes de mon âge pourraient
conduire une maison; mais, moi !... n'en sais je pas
mille fois plus que ma pauvre tante qu'on a jugé à pro-
pos cependant de me donner pour Mentor et pour modèle.
Eh! oui, vraiment, c'est un apprentissage dans les rè-
gles que mon père prétend me faire faire ici; il compte
que je m'y formerai aux rares vertus de femme d'inté-
rieur et de femme du monde que, dans sa tendresse
aveugle pour sa soeur, il se plaît à reconnaître en
elle! .. Un modèle! Mon premier soin ici, si j'y étais
maîtresse, serait de défaire tout ce qui y existe, de tout
renouveler, de tout régénérer... Quelle vie mesquine!
quelles vues étroites! quelles idées d'un autre siècle!...
Encore avais-je mes petites cousines à régenter; cela
rompait l'uniformité monotone de notre vie. Ne s'a-
vise-t-on pas de me les retirer !... Faites donc quelque
chose pour autrui; voilà comme on en est récom-
pensé... Mais, en y songeant bien, c'est une insulte que
me fait là ma tante; confier ses filles à une étrangère,
quand je consens à m'en occuper... et choisir cette in-
stitutrice sans me consulter!... C'est un affront, un
manque d'égards que je ne supporterai pas... Aussi
bien l'air, est-il ici trop vif pour ma poitrine. (Elle
s'efforce de tousser.) Hum!... hum!... Je vais écrire à
mon père qu'il faut à tout prix que je revienne à la
ville.
28 LES AM ES DE PENSION
SCÈNE IV
MARGUERITE, LÉONIE et, presque en même temps,
ARMANDE et MARIE.
LÉONIE.
Eh bien ! cousine, maman n'est pas de votre avis du
tout sur les convenances, et elle a trouvé très-mauvais
que vous ne soyez point venue recevoir mademoiselle
Marie!
MARGUERITE.
Ma tante me permettra bien, sans doute, d'être juge
en pareille matière, sur ce que je dois faire ou ne pas
faire. (Armande et Marie entrent.)
LÉONIE.
Cousine Marguerite, mademoiselle Marie ! (Margue-
rite, debout près d'une table, feuillette un album qu'elle
s'est hâtée d'ouvrir en entendant entrer Marie, et elle
semble y concentrer toute son attention.)
MARIE, avançant près d'elle.
Veuillez me permettre, mademoiselle ..Mais, ne me
trompé-je pas? Chère Marguerite, est-ce bien vous?
MARGUERITE, repoussant vivement l'album.
Vous ici, Marie ! Quel miracle !... (Elles s'embrassent).
MARIE.
Ce n'est pas ainsi que vous pensiez me revoir, n'est-
ce pas, Marguerite?
MARGUERITE, avec embarras.
Il est certain que... <
ACTE 1, SCENE IV 29
MARIE.
Lorsque je quittai le pensionnat, comblée de tous
les dons de la fortune, destinée, semblait-il, au plus
brillant avenir, ni moi ni personne ne pouvions pré-
voir que moins d'une année suffirait à bouleverser
cette position si...
MARGUERITE.
Enviée, voulez-vous dire?
MARIE.
Enviée! Et par qui?
MARGUERITE.
Par toutes celles qui étaient moins riches que vous !
MARIE.
Quelle mauvaise idée avez-vous là, Marguerite? et
quel souvenir vous ont donc laissé nos chères com-
pagnes ?...
MARGUERITE.
Je vois que vous n'avez pas perdu votre goût pour
les sermons... (Avec ironie.) Voici des petites filles qui
l'entretiendront, comptez-y... Mais, à ce propos, expli-
quez-moi donc, je vous prie, comment, de cette magni-
fique position, vous en êtes arrivée à... vous placer
chez ma tante... La fortune de cet oncle si opulent
n'était donc pas aussi réelle que vous vous T'imagi-
niez?., ou quelque caprice l'a-t-il éloigné de vous?
MARIE.
Ni l'un ni l'autre. Mon bon oncle est mort dans nos
bras en nous bénissant, ma mère et moi, en nous des-
tinant son immense fortune.
2.
30 LES AMIES DE PENSION
MARGUERITE.
Alors...
MARIE.
L'homme propose, mais Dieu dispose
MARGUERITE.
Faites-moi grâce des proverbes, je ne les puis souf-
frir.
MARIE.
A la pension, cependant, vous en étiez, si je me
souviens bien, assez prodigue... mais passons. Mon
oncle, qui partageait l'éloignement de beaucoup de
vieux gentilhommes pour les formes légales et les
gens d'affaires, s'était borné en ma faveur à un tes-
tament olographe dont il avait montré bien des fois
à ma mère la large enveloppe à cachet noir, en lui
rappelant chaque fois que là était ma fortune après lui
et qu'elle le trouverait dans le coffret où il tenait ses
papiers les plus précieux, et dont la petite clef ne le
quittait jamais... Après sa mort, et à l'ouverture des
scellés, le coffret se trouvait bien à sa place accoutu-
mée, mais le testament n'y était plus...
MARGUERITE.
On l'avait volé !
MARIE.
Pourquoi supposer si aisément le mal? Nous avons
mieux aimé penser qne mon oncle, avant de tomber
malade et sans songer à le dire à personne, l'avait
changé lui-même de place... Quoi qu'il en soit, un an-
cien testament, fait bien avant que nous demeurions
ACTE I, SCÈNE IV 31
chez lui, et conservé par négligence ou oubli, a été
retrouvé dans les papiers, et a porté toute sa fortune à
un neveu déjà millionnaire.
MARGUERITE.
Je croyais votre mère personnellement riche.
MARIE.
Riche, non; du moins si l'on compare sa fortune
à celle qui me semblait assurée; et cependant bien
suffisamment pour nos goûts simples et modestes. Mais
un malheur, dit-on, ne vient jamais seul : au moment
à peu près de la mort de mon oncle, un procès, tour à
tour gagné et perdu, et encore pendant en ce moment
après cassation, nous a réduites
MARGUERITE.
A la triste nécessité de chercher, il parait, une
place... Mais, je vous retiens trop longtemps, j'oublie
que vos instants sont dus à mes petites cousines... A
revoir, mademoiselle Marie.
MARIE; aoec ëtonnement.
Mademoiselle Marie !
MARGUERITE, d'un ton léger.
Eh! ne faut-il pas que je donne à mes cousines
l'exemple du... respect qui vous est dû.
MARIE.
Pardon... j'oubliais... Adieu,mademoiselle Margue-
rite. (Marguerite sort.)
32 LES AMIES DE PENSION
SCÈNE V
MARIE, LÉONIE, ARMANDE.
LÉONIE.
Vous êtes toute attristée, mademoiselle, de la bou-
tade de Marguerite... Ne le connaissiez-vous donc
pas?
MARIE.
Quelle boutade, mon enfant?... J'oubliais ma posi-
tion dépendante; Marg... Mademoiselle votre cousine
me l'a rappelée; c'est un service qn'elle m'a rendu...
Nos positions sont maintenant si différentes, que notre
égalité d'autrefois serait...
LÉONIE, vivement.
Un devoir et un honneur pour elle.
MARIE, souriant.
Vous jugez ayec votre coeur si bon, mon enfant, et
je vous en remercie; mais certaines questions deman-
dent... plus de réflexion et de prudence.
LÉONIE.
Ce qui n'empêche pas que Marguerite n'est et ne
sera jamais qu'une insupportable orgueilleuse.'..
MARIE.
Ne jugez point votre cousine, mon enfant; vous n'a-
vez ni mission, ni expérience suffisante pour cela.
LÉONIE.
C'est qu'elle me gâtait ma chère Armande, savez-
ACTE I, SCÈNE V 33
vous !... Ah! il est grand temps que vous arriviez, et
maman a eu bien raison de couper court à tout ça.
Nous ne faisions rien que nous chamailler et désobéir.
MARIE.
Ce qui ne durera pas, j'espère; car j' entends qu'on
m'obéisse et qu'on travaille.
LÉONIE.
Et nous ne demandons pas mieux, je vous assure.
Nous ne sommes ni volontaires ni paresseuses, vous
verrez... Pour ce qui est de nos défauts, notre plus
grand désir est de nous en corriger.
MARIE.
Armande ne dit rien.
ARMANDE.
Léonie exprime si bien ma pensée, que je me con-
tente de l'approuver... Comme elle, je comprends que
nous ne gagnions guère avec cousine Marguerite que
des travers d'esprit... Léonie, meilleure que moi, s'in-
dignait et devenait frondeuse et rebelle... moi, plus
faible, je commençais à partager certaines idées que...
l'humilité réprouve.
LÉONIE.
Oh ! tu peux bien l'avouer carrément, va : tu avais
des moments d'orgueil insoutenable.
MARIE.
Voilà, j'espère, une confession dans toutes les
règles... Et vous êtes bien disposées à. travailler, à
vous corriger ?
34 LES AMIES DE PENSION
LÉONIE.
C'est notre volonté expresse, n'est-ce pas, Ar-
mande?
ARMANDE.
Oui, certes !
MARIE.
Eh bien! commençons donc par nous accoutumer à
ne jamais blâmer personne... oublions les défauts
d'autrui pour ne voir que ses qualités.
LÉONIE.
Mais quand il n'y a pas de qualités, et que les défauts
sautent aux yeux.
MARIE.
Il faut fermer les yeux. Dans aucun cas, il n'est per-
mis de s'ériger en juge du prochain.
LÉONIE.
Soit. Je vais tâcher d'être aveugle...
MARIE.
Ce n'est point cela que je veux. Voyez-y bien, au
contraire ; mais que ce soit toujours à travers le prisme
adoucissant de l'esprit de charité... Et puis, avant de
chercher la paille dans l'oeil du prochain, regardez
bien la poutre qui est dans le vôtre. Mais voulez-vous
que nous commencions de suite nos leçons?
ARMANDE.
De grand coeur! Et il y a bien longtemps, je vous
assure, que nous n'aurons porté d'aussi bonnes dispo-
sitions à la salle d'étude.
MARIE.
Tout ce qui est nouveau est beau.
ACTE I, SCÈNE VI 35
LÉONIE.
Bien loin de là, chère mademoiselle, je sens que
plus nous vous connaîtrons, plus nous vous aimerons.
MARIE.
Prenez garde de vous trop engager, je serai sévère.
ARMANDE.
Tant mieux !... (Elles sortent.)
SCÈNE VI
JUSTINE, tout en parlant, range et nettoyé,
J'ai cru que ces demoiselles ne s'en iraient pas... ce
salon est dans un désordre... Depuis que mademoi-
selle Marguerite est ici, il faut passer tout son temps
à ranger. Ce n'est pas comme madame!... dans sa
chambre il n'y a jamais rien qui traîne... Bonne chère
dame! elle a tant d'ordre et surtout tant de bonté! Ce
n'est pas elle qui augmenterait à plaisir la besogne de
ses domestiques; elle a toujours peur, au contraire,
que nous nous fatiguions trop, et elle est plus ména-
gère de notre peine que de la sienne. Je suis sûre que
sa plus grande préoccupation est de nous simplifier à
chacune notre tâche... Mais aussi comme on l'aime !
comme on la sert avec dévouement t Les maîtres
crient tous après les domestiques et, entre nous, ils
ont parfois bien raison de crier.. Quel pillage dans la
plupart des maisons!... Mais là, en bonne con-
science, à qui la faute? Tel maître, tel valet, dit le pro-
verbe, et, ici nous en faisons l'expérience, rien n'est
plus vrai; que les maîtres en aient la conviction une
36 LES AMIES DE PENSION
bonne fois et qu'ils prennent madame pour modèle ;
je gage qu'il n'y aura bientôt plus que des domes-
tiques parfaits... Il n'y a pas à dire, depuis douze ans
que je suis ici, je n'en ai point encore vu un seul qui,
de mauvais, avouait-il ensuite, qu'il était avant, ne soit
devenu honnête, fidèle, bon sujet... Cette demoiselle
Marie ne gâtera rien à l'oeuvre de madame; il n'y a
qu'à la voir pour la juger... Et dire qu'il y a six mois,
ça avait voitures, laquais... Pierre, qui a été valet de
pied chez une amie de sa mère, en est resté tout saisi
en le voyant... le brave garçon, il en avait des larmes
dans les yeux... Il paraît qu'on l'aimait chez elle,
mais qu'on l'aimait... comme nous aimons madame
ici. Cette chère demoiselle, si riche, si jolie, elle n'était
point fière du tout... Aussi, à présent, dans le
malheur, n'est-clle point embarrassée ni humiliée....
et on la respectera tout comme si elle était riche... ça
c'est sûr, et peut-être plus encore... ce n'est pas comme
mademoiselle Marguerite! Ah! si celle-là perdait sa
position... ma foi! elle perdrait tout... Il ne lui reste-
rait que son orgueil, qui l'humilierait elle-même à son
tour après avoir humilié tant de gens!... Dame,
comme nous semons nous récoltons, et madame a
raison de dire que bien agir est profitable en tout, et
pour l'avenir de notre âme et pour notre bonheur ici-
bas... Voilà mademoiselle Marguerite, je me sauve...
(Elle son.)
SCÈNE VII
MARGUERITE, seule.
Quel ennui! ce n'est en vérité pas vivre I... mais pa-
tience, je viens d'écrire à mon père et il faudra bien
ACTE I, SCÈNE VII 37
qu'il en arrive à faire ma volonté... Quels singuliers
hasards dans la vie! Ma tante s'avise de prendre une
institutrice, et il faut justement que ce soit une demes
compagnes de pension, la seule peut-être qui en soit
réduite à cette extrémité, car nous étions toutes des
filles comme il faut!... Comme on est aisément dupe
de son coeur ! N'allais-je pas me familiariser avec elle,
reprendre notre intimité d'autre fois, comme si main-
tenant entre elle et moi pouvaient exister d'autres
rapports que ceux d'une simple politesse!... Grâce à
Dieu, je suis assez maîtresse de moi-même, et la ré-
flexion m'est venue avant de m'être ni trop avancée ni
compromise... C'est étonnant combien peu de gens
dans le malheur sentent leur position; il leur semble,
que tout leur est dû...
ACTE DEUXIÈME
La scène se passe ebez Irma. — Un salon
SCÈNE PREMIÈRE
MARGUERITE, ROSE.
ROSE.
Veuillez prendre la peine de vous asseoir, Madame,
je vais m'informer si mademoiselle est chez elle. {Elle
sort.)
SCÈNE II
MARGUERITE, seule.
Est-ce bien moi, moi, la fière Marguerite, qui viens
ici en suppliante? Qu'ai-je donc fait au ciel pour que la
fatalité me poursuive ainsi partout et me force, le len-
demain, à regretter ce que je dédaignais la veille, à ce
point que je voudrais encore être dans ce vieux châ-
teau si sombre et si triste, dans cette odieuse pension
même... et cependant ai-je souffert chez ma tante!...
Marie, une pauvre institutrice, je l'ai vue écoutée,
respectée de ces mêmes petites filles qui me raillaient...
ses leçons étaient comprises, portaient des fruits,
tandis que mon enseignement, si supérieur cepen-
dant, était demeuré stérile... L'humilité serait-elle
donc une force comme on nous le disait à la pension?...
le chagrin me fait extravaguer... Marie est une habile
hypocrite; elle sait flatter, tandis que moi!...
ACTE II, SCENE III 39
SCÈNE III
MARGUERITE, ROSE.
ROSE.
Ces dames sont sorties... si madame veut me laisser
sa carte...
MARGUERITE.
C'est inutile, je reviendrai... mais vous avez dit ces
dames... Mademoiselle de Létang n'est-elle pastille
unique.
ROSE.
. Pardon, madame. Mais mademoiselle s'est trouvée
trop jeune, trop peu expérimentée pour diriger seule la
maison de monsieur son père, et elle lui a demandé
une gouvernail te qui lui fût en même temps une com-
pagne, un chaperon et un guide.
MARGUERITE, à part.
Quand je le disais : toujours brebis!
ROSE.
Comme convenance, c'était mieux en effet; mais
comme guide et conseil, certes, mademoiselle n'en
avait nul besoin... Quel esprit d'ordre et de direction !
La maison est un paradis, grâce à elle.
MARGUERITE.
Elle est si bonne !
ROSE.
Un ange, madame, un ange ! si douce et si ferme tout
à la fois ! elle n'a jamais le ton du commandement et on
voudrait avoir des ailes pour lui obéir ; c'est que ses
40 LES AMIES DE PENSION
ordres sont toujours si justes, si réfléchis, si raisonna-
bles, qu'on ne saurait vraiment se trouver une excuse
à soi-même, si l'on différait un instant à les remplir.
MARGUERITE.
On vante surtout beaucoup sa tendresse, son dé-
vouement pour son père...
ROSE.
Et l'on a raison, madame, grandement raison. Ah!
l'on n'en dira jamais assez...
MARGUERITE.
Elle est, dit-on, sa compagne assidue, son secré-
taire...
ROSE.
Oui, elle est tout cela, et bien mieux que cela ! Elle a
pris sur lui un empire inimaginable; lui,qui a tant de
savoir, tant d'esprit, tant d'habitude des affaires, eh
bien, il la consulteen tout; il ne fait riensans son avis...
Il faut voir avec quelle douceur, quelle modestie, elle
lui répond!... On penserait peut-être qu'elle s'en fait
accroire pour cela... ah! bien, oui ! Un petit enfant lui
donnerait un conseil, elle le recevrait avec reconnais-
sance... Et prévenante, et soumise! elle devine ses
désirs pour les devancer.
MARGUERITE.
Elle a toujours été si douce!
ROSE.
Et elle est si habile à rendre les autres comme elle...
Monsieur, lui, a toujours été très-emporté... Madame,
que Dieu lui donne son saint paradis ! était la dou-
ceur môme, mais une tout autre douceur que celle de
ACTE II, SCÈNE IV M
mademoiselle. Elle aimait beaucoup monsieur, et trem-
blait chaque fois qu'elle lui voyait froncer le sourcil...
Elle lui cédait toujours, et dame ! cette habitude de
toujours dominer ne diminue pas la violence de ca-
ractère. Puis le chagrin, quand madame est morte,
l'a encore excité... puis l'âge est venu déranger, con-
trarier ses habitudes d'activité... Finalement, personne
n'y pouvait plus tenir; c'étaient des colères, des scènes
à tout hris3r... Depuis que mademoiselle est revenue,
c'est une bénédiction du ciel ; elle sait si bien le prendre,
qu'il est devenu doux comme un agneau...C'est un vrai
miracle ! (On sonne.) Mais, voici mademoiselle, je re-
connais sa manière de sonner. Je cours la prévenir.
SCÈNE IV
MARGUERITE, seule.
Je marche d'étonnements enétonnements... Serait-il
donc, comme je le disais tout à l'heure à propos de
Marie, serait-il vrai que la douceur et l'humilité soient
une lumière et une puissance irrésistibles?... Irma
n'avait qu'une intelligence bien ordinaire, et elle do-
mine une intelligence aussi supérieure que celle de
son père ; elle n'avait pas de volonté, et elle dirige une
volonté aussi indomptable, aussi acerbe même... —
Que penser et conclure de tout ceci?
SCÈNE V
MARGUERITE, IRMA.
IRMA.
Est-ce bien vous, chère Marguerite ! Quelle aimable
surprise !
42 LES AMIES DE PENSION
MARGUERITE.
Croyez bien que je n'aurais pas ainsi tardé à venir
renouveler notre bonne amitié de la pension, si j'avais
habité la ville.
IRMA.
Moi-même, je ne vous ai point oubliée, mon inten-
tion était de vous prévenir; mais j'ai su que vous
étiez chez madame votre tante.
MARGUERITE.
Oui, reléguée dans une véritable solitude.
IRMA.
Que vous deviez vous estimer heureuse de ce calme!
MARGUERITE.
Heureuse ! Ah ! qu'on voit bien qu'il est dans la na-
ture humaine d'admirer et de désirer ce que l'on n'a
pas, puisque vous-même, très-sage et très-prudente
Irma, vous cédez à cette tendance générale.
IRMA.
Je vous assure que j'aime beaucoup la campagne.
MARGUERITE.
Parce que vous ne l'habitez pas, ma chère... Et
d'ailleurs la présence seule de ma tante...
IRMA.
Madame Davey est, dit-on, une femme accomplie...
Mon père, qui a eu l'honneur de la voir assez souvent,
il y a quelques années, en fait le plus grand cas.
MARGUERITE.
Devant une autorité aussi compétente, je dois me
ACTE II, SCENE V 43
récuser... A propos de monsieur votre père, ma visite
a pour but de vous demander, ma chère amie, votre
appui auprès de lui.
IRMA.
De tout mon coeur, et croyez bien que, s'il est en son
pouvoir des vous être agréable, il le fera de grand
coeur, je m'en porte garant.
MARGUERITE.
Il s'agit d'une affaire des plus importantes... d'une
affaire... (Avec effort.) d'où.dépend la fortune de mon
père... en majeure partie du moins.
IRMA.
Eh ! quoi, quelque revers vous menacerait-il?
MARGUERITE.
Un procès perdu d'abord, gagné ensuite, qui va
bientôt se plaider en dernier ressort, et pour lequel un
mot de monsieur votre père, la plus légère recomman-
dation auprès des juges, serait décisive... .
IRMA.
Vous ne sauriez croire combien je suis désolée,
ma chère Marguerite, de vous refuser mon interven-
tion auprès de mon père, moi qui aurais eu tant de
bonheur à vous servir... mais ce que vous me deman-
dez est impossible.
MARGUERITE.
Impossible que vous nous recommandiez à mon-
sieur votre père?
IRMA.
Je me suis interdit toute intervention en matière
d'affaires.
44 LES AMIES DE PENSION
MARGUERITE.
Présentez-moi à lui, et je formulerai moi-même ma
requête.
IRMA.
Vous présenter comme une compagne bien chère,
très-volontiers;... comme la fille d'un homme qu'il
estime fort, je le sais, encore mieux; mais ne comp-
tez point là-dessus pour l'intéresser autrement que
par ses voeux à votre affaire. Je connais mon père: pas
même pour moi, sa fille chérie, il ne consenterait à
user de l'ascendant de sa position pour influencer la
conscience d'un magistrat.
MARGUERITE.
Et qui parle d'influencer aucune conscience? la
cause de mon père est loyale et juste.
IRMA.
Laissez alors à la justice même le soin de la faire
triompher.
MARGUERITE.
La justice est souvent aveugle. (Avec ironie.) Et ce
que je sollicitais de vous, c'était que monsieur votre
père consentît à l'éclairer.
IRMA.
Dieu n'est-il pas là?
MARGUERITE.
Oui, mais c'est lui-même qui a dit : Aide-toi, le ciel
l'aidera.
IRMA.
Eh ! loin de moi la pensée de contredire la parole du
ACTE II, SCENE V ,4g
Sage. . Oui, certes, chère Marguerite Dieu veut que
vous vous aidiez; mais par vos efforts a établir la vé-
rité, votre courage à la soutenir, et r jn en cherchant
des protections qui pourraient faire croire à la.... par-
tialité... à...
MARGUERITE.
Achevez, ma chère, achevez... A l'intrigue, à l'in-
justice, n'est-ce pas? — J'étais venue chercher un ap-
pui et non pas uneleçon...
IRMA.
En quoi ai-je pu- vous blesser, ma chère Marguerite?
Croyez bien...
MARGUERITE.
Qu'il ne faut compter que sur soi. Je m'aperçois que
cette règle sévère de la triste société où nous vivons,
n'a point d'exception ! (A part.) Pourquoi me suis-je
exposée à ce surcroit d'humiliation ?
IRMA.
Je ne sais vraiment comment m'excuser... Je ne
comprends pas, je vous assure, en quoi...
MARGUERITE.
Vous le savez, j'ai toujours été exigente, or...gueil-
leusc... Cette fois encore, sans doute, j'ai été présomp-
tueuse et je suis susceptible. Croyez bien que pareille
indiscrétion ne m'arrivera plus... Adieu, chère Irma.
(Elle se dirige vers la porte.)
IRMA.
Nous quitterons-nous ainsi, Marguerite? (Elle lui
tend la main, Marguerite la serre légèrement.)
3.
46 LES AMIES DE PENSION
MARGUERITE, à la porte.
Je vous en prie, ne vous dérangez pas... on recon-
duit une visite, une amie. On ne fait point tant de
façons pour une humble solliciteuse. (Elle sort.)
SCÈNE VI
IRMA, seide.
Toujours la même! toujours fière, irascible jusqu'à
l'impertinence. Pauvre Marguerite ! que Dieu te prenne
en pitié et qu'il mesure l'épreuve à tes forces. Triste,
dangereux compagnon que l'orgueil ! Avec tout ce qu'il
faut pour aimer et être aimée, de l'esprit, du coeur
même, —je lui en ai connu beaucoup quand elle était
enfant, — voilà une jeune fille qui rend malheureux
ou esclave tout ce qui l'approche, et qui se rend mal-
heureuse elle-même. Quelle vie est la sienne; tout la .
froisse, tout l'offusque et la blesse ! Et je pouvais res-
ter... que dis-je, je devais être comme cela. Mon hu-
meur était si pétulante, si volontaire! Où m'aurait-
elle conduite, si une sage éducation, de bonnes et
pieuses leçons, de saints exemples ne m'avaient en-
seigné à m'en défier et à la dompter... Et souvent
encore, quel feu secret, quel volcan en révolte se ré-
veille en moi, sous cette douceur que le monde ad-
mire comme une vertu, tandis qu'elle n'est qu'un
masque... ou plutôt qu'un effet de la grâce de Dieu,
qui me donne la force de vaincre les révoltes de
mon orgueil. — Tout à l'heure encore, n'ai-je pas eu
un moment de vertige; n'ai-je pas osé me comparer à
Marguerite? Pauvre Marguerite! si au lieu de recevoir
les tendres soins qui ont sauvegardé mon âme, j'avais,
ACTE II, SCÈNE, VII 47
comme elle, été livrée aux mains de domestiques com-
plaisants, ne serais-je point devenue mille fois pire
qu'elle... Et d'autre part, avec sa supériorité d'intel-
ligence, si, au lieu de ne passer que deux années dans
le saint asile, où la vertu nous était montrée si aima-
ble, elle y était entrée comme moi au sortir-du berceau,
combien assurément elle en aurait mieux profité que
je n'ai su le faire... - ■■:;.'
SCÈNE VII
IRMA, BERTHE.
BERTHE.
Sais-tu, ma chère, qui je viens de rencontrer presque
devant la porte?
IRMA.
Je n'ai point de génie familier à mon service.
BERTHE.
Je te le donne "en cent, je te le donne en mille...
IRMA.
Ne me le donne ni en cent ni en mille, dis-le moi
tout simplement et bien vite !
BERTHE.
Eh bien ! la très-haute et très-puissante dame et
dominatrice de notre chère classe... Devines-tu, main-
tenant ?
IRMA.
Marguerite Darlas ! Elle sort d'ici.
BERTHE.
C'est singulier, elle ne m'en a point parlé.., En re-
48 LES AMIES DE PENSION
vanche, elle s'est émerveillée de me trouver si belle, —
j'entends si pimpante, si bien attiffée, — et n'a pas
voulu croire que je n'attache pas la moindre impor-
tance à toutes ces bagatelles. — « Pourquoi alors les
porter? m'a-t-elle dit de ce ton ironique que tu lui
connais. — Parce que la Providence m'a placée dans
une position où c'est un devoir d'état. — De sorte que
c'est par devoir et sans plaisir que vous vous parez de
cette soie, de ce velours? — Non, pas sans plaisir.
Pourquoi ne serais-je pas satisfaite de la large part
que Dieu m'a faite dans la vie. Pourquoi n'admirerais-
je pas les dons qu'il m'accorde.—Ainsi donc, vous êtes
convaincue que c'est le bon Dieu lui-même qui vous
envoie ce gracieux manteau,- ce coquet chapeau... .
Ils ont peut-être été fabriqués en paradis ! »
IRMA.
Et qu'as-tu répondu à cette boutade plus que dé-
placée, ce me semble?
BERTHE.
Ce que j'ai répondu, ma chère, le voici, et c'est ma
conviction, quoiqu'elle l'ait accueilli avec ce rire sar-
donique que la plupart de nos compagnes redoutaient
tant : — Ni le manteau ni le chapeau ne descendent
du ciel ; mais ce qui en vient assurément, c'est la vo -
lonté toute-puissante qui me les a donnés... Là-des-
sus, elle s'est mise à rire et m'a quittée.
IRMA.
Cette visite m'a tout attristée.
BERTHE.'
J'en puis dire autant. Je voudrais ne l'avoir pas ren-