Pyrame et Thisbé, poème comique en quatre chants, avec notes explicatives, par Eugène Berthier

Pyrame et Thisbé, poème comique en quatre chants, avec notes explicatives, par Eugène Berthier

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Français
54 pages

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chez tous les marchands de nouveautés (Paris). 1853. In-16, 64 p..
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Publié le 01 janvier 1853
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Langue Français
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P1RAME ET THISBË
Poëme comique en quaîre Chants
A VSC NOTES EXfl.ICATIVES
MB
EUGÈNE BERTHIER
PARIS
CHEZ TOUS LES MARCHANDS DE NOUVEAUTÉS
1853
PYRAME ET THISBÉ
Poème comique en quatre Chants
AVEC NOTES EXPLICATIVES
PAR
EUGÈNE BERTHIER
PARIS
CHEZ TOUS LES MARCHANDS DE NOUVEAUTÉS,
1853
PARIS.—TYP. BEAUI.14 ET C% BDE JACQUES DE BROSSE, 10.
CHANT PREMIER
CHANT PREMIER.
Fille du ciel, 6 toi que l'on appelle Muse,
Qui sais, quand lu le veux, inspirer une buse,
Fais-moi dire des vers coulants, harmonieux,
Des vers dignes, enfin, de réjouir les cieux !
Je veux chanter Pyrame et Thisbé sa maîtresse,
Leur naissance, leurs jeux, leurs désirs, leur tendresse.
8 PYRAME ET THISBÉ.
Et, sous les pleurs si doux qu'on verse en pareil cas,
Chanter, en m'amusant, leur immortel trépas !
Je veux que les papas et les mamans apprennent,
(S'ils le savent déjà, je veux qu'ils se souviennent)
Que l'amour est habile à se créer des plans,
Et qu'il est des fruits noirs qui jadis étaient blancs.
En ce temps-là, Jésus et ses doctes apôtres
Étaient loin d'arriver avec leurs patenôtres.
On ignorait Balzac, on ignorait Zenon,
La chandelle des six et la poudre à canon.
Le Puff était un être inconnu, chimérique,
Vespuce n'avait point inventé l'Amérique,
Par conséquent, le Siècle était sans abonnés,
Et les femmes causaient sans la roupie au nez.
Babylone étalait, assise sur l'Euphrate.
Sa ceinture de brique au reflet écarlate (1),
Où, sans se coudoyer, entre vingt maquignons,
Roulaient vingt tombereaux placés en rang d'oignons.
Babel, cette géante au flanc large et sonore (2),
Voyait s'éparpiller, du couchant à l'aurore,
Ces troupeaux de maçons qui, sortis de son sein
Affublés comme Adam, trompés dans leur dessein,
Parlant, les uns chinois, grec, hébreu, malabare,.
Les autres patagon, latin, normand, tartare,
S'entendaient à peu près, pour guider leur esquif.
Comme on s'entend parfois au Corps législatif.
De tous côtés la soeur de l'ardente Ninive,
Babylane, perdant sa forme primitive,,
CHANT PREMIER.
Montrait aux voyageurs, trottant la canne au poing,
Ici son grand lac bleu, ridé comme un vieux coing (5),
Là, perchés dans les airs, à l'abri des grenouilles,
Ses jardins encombrés de melons, de citrouilles (4),
Fruits que le ciel protège et qui sont à la fois
La gloire d'un grand peuple et l'appui des grands rois !
Un jour, c'était le soir, non loin de ces merveilles,
Deux femmes s'amusaient à tresser des corbeilles ;
Je dis corbeilles, mais je crois qu'il serait mieux
De ne pas prodiguer le lungage des dieux :
Nos femmes s'amusaient à réparer leurs hottes
Pour aller le matin vendre des échalottes.
La moins vieille disait : — Savez-vous, mère Alix,
Tout en voulant ici passer pour un phénix,
Que votre gars Pyrame est un satané drôle !
Qu'il prenne garde à lui! je veux, à coups de gaule,
Si je m'y mets un jour, lui chatouiller les reins !
Comment ! monsieur s'en va dénicher des serins,
Leur siffle, par exemple, un vieil air de quadrille,
Et, quand ils sont instruits, les présente à ma fille !
Savez-vous qu'un serin peut nous déshonorer,
Quand notre jeune coeur commence à soupirer !
Les serins, voyez-vous, sont des êtres à craindre !
Moi qui vous parle, hélas ! j'eus sujet de m'en plaindre !
Si contre eux j'avais su rencontrer un abri,
Certes, je n'aurais pas épousé mon mari!...
— Ta, ta, ta ! voyez-donc, reprit l'autre commère : .
Je vous vois arriver avec votre colère !
10 PYRAME ET THISBÉ.
Vous voudriez, Babet, que ce soir, pas plus loin,
Je disse à mon garçon de rester dans un coin,
Parce que votre fille est assez gentillette
Et que le gringalet la courtise en cachette...
Pyrame a dix-huit ans, j'en veux faire un luron :
Je ne peux pas toujours l'avoir sous mon giron ;
Qu'il s'arrange avec vous, moi, je vends mes ciboules,
Quand mon coq est lâché, prenez garde à vos poules ! —
Ce discours paraissait tourner au sérieux,
Lorsque notre héros entra tout radieux.
— Thisbé m'aime ! dit-il, nom d'un petit bonhomme !
Je vais donc aujourd'hui pouvoir faire un bon somme.
Mon amour, ô Thisbé! sur ton coeur a fait loi!
J'ai fait un calembourg! mon Dieu, pardonnez-moi!
— Ah ! vous croyez, monsieur, que ma fille vous aime !
Reprit soudain Babet, grand sot ! grand Nicodème !
Ma fille dans sa manche a des futurs époux
Autrement mieux bâtis et plus cossus que vous !
Je vous déclare, moi, que dans votre famille
Vous ne verrez jamais ni Babet ni sa fille,
Entendez-vous, monsieur ! — Et, sans dire bonsoir,
Babet, en se drapant, regagna son dortoir.
Quelques heures après cette scène fâcheuse,
L'horloge de minuit se réveillait grondeuse.
Lorsque je dis l'horloge, on pourrait m'objecta'
Que les Assyriens ne pouvaient profiter
CHANT PREMIER. 11
Des bienfaits de cet art qui, lorsque tout sommeille,
Permet à vingt beffrois de vous dire à l'oreille
L'heure qu'il est d'abord, ensuite l'aimable air :
Cocu mon père, ou bien : C'est le roi Dagoberl !
Car alors les Breguet, les Wagner, les Lepaute (5)
N'exposaient point encor leurs produits côte à côte.
En effet, autrefois, et c'est original,
On rapporte qu'un singe appelé Cénophal (6),
Ou bien Cynocéphale (7), on ne sait lequel prendre,
Les vieux historiens savent si bien s'entendre !
On rapporte qu'un singe, un singe merveilleux,
Que les Égyptiens consacraient à leurs dieux.
Indiquait, en pissant douze fois en douze heures,
Les pas du Temps qui fuit vers les sombres demeures.
La nuit, lorsqu'on veillait, vous comprenez combien
Était avantageux un semblable moyen,
Aussi, chaque nonnette avait, dans sa cellule,
Un petit cénophal en guise de pendule.
On dit même qu'un Juif, trouvant, artiste adroit,
Que les femmes avaient du singe en maint endroit,
Tenta d'utiliser leurs vertus hydrauliques
Afin d'avoir sans frais des horloges publiques.
Hélas! ce fut en vain ! de pareils mouvements
Sont beaucoup trop sujets à des dérangements !
11 était donc minuit ! La grande Babylone
S'enivrait aux parfums d'une brise d'automne ;
Le candide portier en bâillant se couchait,
Pyrame était pensif et Thisbé pleurnichait.
12 PYRAME ET THISBÉ.
Comme tout change, hélas ! sur cette terre ingrate!
Le savant devient fou, son disciple, acrobate,
Le canard se transforme en journal modéré,
La carotte indigeste, en novateur outré;
Pyrame, à peine éclos, semblait, démon tout rose,
En jouant sur le sable où Ninive repose,
Un sylphe aux ailes d'or, un ange aux blanches mains,
Descendu de là-haut pour prouver aux humains
Que la Fatalité, bien qu'elle soit ingambe,
Peut très-bien se laisser donner un croc-en-jambe.
Quelle déception ! le sylphe aux ailes d'or,
Le voilà maintenant qui tourne au hareng-saur !
Et Thisbé, cette fleur et si belle et si pure,
Qui s'épanouissait sans art et sans culture,
Qui semblait une perle enlevée aux atours
Dont se revêt aux cieux la mère des Amours,
Séparée un instant de son jeune complice,
_Regardez ! la voilà qui tourne au pain-d'épice !
Pyrame cependant se dit : Coquin de sort!
Je me fais de la bile et j'ai bigrement lort :
Dans un coin du placard où je mets ma rondache,
Ma brette, mon épieu, ma lance et mon eustache,
Lorsqu'on prête l'oreille, on sait, pendant la nuit,
Tout ce que fait Thisbé dans son humble réduit,
J'en conclus que le mur est de mince structure
Et qu'on peut aisément y faire une ouverture :
Allons, vite à l'ouvrage ! un trou, rien qu'un seul trou,
Et la fauvette échappe aux serres du hibou !
CHANT PREMIER. 13
Ah! madame Babet! vous avez une fille,
Et vous ne voulez pas, lorsque son coeur sautille,
Qu'elle écoute un jeune homme aimable, studieux,
Qui la comprend, qui l'aime! eh bien! ma foi, tant mieux! »
Et soudain, saisissant vers le bas de l'armoire
Le manche tout rouillé d'une vieille écumoire,
Sur le mur qui gémit il cogne à tour de bras.
Le sol en un instant est couvert de plâtras,
Enfin, comme un foret au flanc d'une futaille,
Le fer libérateur traverse la muraille,
Et Pyrame entrevoit, d'un oeil assez fripon,
Thisbé qui retirait ses bas et son jupon.
« Un moment ! direz-vous, pour écrire l'histoire,
Il faut non-seulement une heureuse mémoire,
Mais avoir sous sa main tels et tels documents,
Et puis étudier à fond les monuments.
Oh ! quant aux monuments, ce sont de grandes pages
Où chaque peuple inscrit ses lois et ses usages.
A Thisbé vous donnez un jupon et des bas,
D'après les monuments, Thisbé n'en avait pas. »
Je ne suis point savant, c'est un fait qui, du reste,
N'aura jamais besoin qu'un monument l'atteste;
Mais je crois fortement, je fais plus, je soutiens
Qu'en écrivant d'après les monuments anciens,
On patauge, on barbote; on trouve une marmite,
Qu'y voit-on? Un armet, un casque en terre cuite.
Et, tenez, supposons que Paris soit demain,
Bu~ faubourg Saint-Denis au faubourg Sainte-Germain,
14 PYRAME ET THISBÉ.
Englouti, disparu sous deux cents pieds de sable,
Et qu'après trois mille ans un homme infatigable,
Un savant Iroquois allant au Kamtschatka
Et fouillant notre sol, ait dit : « Paris est là !
Voyons quelles étaient, quand Fouyou prit naissance (S),
Les moeurs des habitants de cette ville immense. »
Il est bien entendu que, sur les monuments,
Notre homme en question asseoit ses jugements.
Le voilà tout d'abord devant l'arc de l'Etoile :
« Diable ! se dira-t-il, une femme sans voile,
Un soldat étalant ce qu'il devrait cacher,
Ce que l'on cache même en allant se coucher !
Près de lui, Bonaparte!.. Ah! la chose est unique!
Je le cherchais en frac, et le trouve en tunique!
Pour être de la sorte au plein coeur de l'hiver,
11 fallait qu'autrefois on eût un corps de fer!
Mais non ! rien que cela nous démontre qu'en France
Le soleil a perdu beaucoup de sa puissance ! »
Allons un peu plus loin : voyons notre Iroquois
Poursuivre ses travaux devant les Bains Chinois.
Nous pourrions l'aller voir, inspectant à son aise
La statue élevée au grand roi Louis-Treize (9),
Reconnaître Chicard, sous les traits d'Annibal, (10)
Enfourchant un bidet avant d'aller au bal,
Ou prendre sans façon pour quelque saltimbanque
Le chevalier romain qui regarde la Banque (11);
Mais là nous perdrions des instants précieux :
Allons aux Bains Chinois ! cela vaut d'autant mieux
Que nous n'entendrons point aux abords de la Halle
Notre homme, ramassant une huître de Cancale
CHANT PREMIER.
Echappée aux apprêts d'un coupable gala,
Soutenir que la mer avait passé par là.
Aimez-vous mieux aller sur la fameuse place
Où, bras nus, en chantant, la grande populace
Dans la Bastille en feu sut conquérir nos droits?
Marchons ! nous irons voir plus lard les Bains Chinois.
Notre savant poursuit devant cette colonne
Qui résume, dit-on, trois jours en sa personne :
« Je vois parfaitement à ce noble débris
Qu'il existait un temple en bronze dans Paris ;
Mais non! cette colonne est seule! pourquoi faire?
Eh parbleu ! m'y voici! c'est un calorifère!
Oui, voilà bien, ma foi ! la grille, le fourneau,
Les bouches de chaleur, la porte et le tuyau ! »
Voyons notre Iroquois descendre dans ces caves
Où Juillet, pour toujours, fit entrer tant de braves.
Voyons-le s'écrier, en découvrant les os
De trois Suisses fourrés au nombre des héros :
« Paris brûlait ses morts sur la place publique,
Ce poêle nous en donne une preuve authentique ! >
Et nous pourrons conclure, en gardant toutefois
L'espoir d'aller plus tard devant les Bains Chinois,
Que les vieux monuments sont comme les laitières,
Ce qu'ils disent du temps n'instruit que les portières,
Et que notre Thisbé, nous ne plaisantons pas,
Pouvait fort bien avoir un jupon et des bas.
FIN DU CHANT PnEMIF.R.
CHANT DEUXIÈME.
Merci ! Muse, merci ! ta voix douce et flexible,
En frappant mon oreille, autrefois accessible
Aux seuls traits qu'accompagne un sourire moqueur,-
Vers un monde nouveau semble guider mon coeur !
J'ai peut-être lâché deux ou trois fariboles,
En croyant répéter tes savantes ?T?'P= •
20 PYRAME ET THISBÉ.
Mais tu m'excuseras : je suis si loin des cieux,
Qu'un vers parti bien droit peut m'arriver boiteux !
J'aurai soin désormais d'être un écho fidèle,
Je te le jure; et puis, vois-tu, ma toute belle,
En ne disant jamais que ce qu'un autre a dit,
On passe quelquefois pour avoir de l'esprit.
Quand Thisbé vit sortir une espèce de brette
Du tapis qui cachait le mur de sa chambretle,
— Ah ! ciel ! dit-elle avec un effroyable accent,
Qui tourne ainsi vers moi ce glaive menaçant ?
Qui va là? — Ce n'est rien; c'est moi, reprend Pyrame,
Sois sans crainte, ô Thisbé ! cette invincible lame,
Ce fer que la marmite et le temps ont noirci,
C'est pour ta liberté qu'il s'introduit ainsi !
Sans lui, Thisbé ! sans lui, je mourais solitaire !
Sans lui, qui sait? demain, tu maudissais ta mère!
Mais je te vois, je t'aime, ô mon ange aux doux yeux !
Et je viens t'arracher de ces horribles lieux ;
Fuyons ! —
Fuir, c'est fort bien quand on a dans sa poche
De quoi prendre à son gré la pataehe ou le coche ;
Oui, mais quand on est gueux comme un rat de clocher,
Quand on n'a devant soit ni coche ni cocher,
Bien qu'un bancal toujours veuille paraître ingambe,
On doit tâter avant si l'on a bonne jambe,
Et c'est ce que Thisbé fit assez gentiment
four ne pas trop déplaire à son fidèle amant.
CHANT DEUXIÈME. 21
Notre jeune héroïne aurait bien pris sa course
Sans tâter ses mollets, sans songer à sa bourse ;
Mais Babylone était si longue à traverser !
On avait pour sortir tant de ponts à passer,
Qu'une troupe ennemie attaquant cette ville,
Le gros bourgeois du centre eût dormi bien tranquille.
Il est telle cité, belle et vaste pourtant,
Où chacun aujourd'hui n'en ferait pas autant.
Thisbé donc hésitait à quitter sa famille ;
C'est facile à comprendre, et puis, la pauvre fille
Avait entendu dire à l'épicier du coin,
Cet homme qui sait tout, et qui voit de si loin,
Qu'un lion monstrueux, suivi d'une lionne ,
Rôdait matin et soir autour de Babylone.
Nous autres citadins, nous ririons si, ce soir,
Un épicier savant (ce qui pourrait se voir)
Nous disait : « Mes amis, fermez bien votre porte,
Ou ne sortez jamais de chez vous sans escorte :
J'ai vu passer hier, en costume bourgeois,
Deux énormes lions devant les Bains Chinois. »
Les lions d'aujourd'hui sont si peu redoutables !
Comment donc ! ces messieurs sont parfois très-aimables,
Et très-bien mis : ils ont, surtout les mieux famés,
Des mackintoschs infects et des gants parfumés !
Le matin, ils vont voir si la;dernière course
A fait dégringoler les rails-ways à Ja Bourse,
22 PYRAME ET THISBÉ.
Et le soir,'oubliant nos Grecs et nos Latins,
Us raisonnent cheval entre deux picotins.
Le cheval leur plaît tant, même en littérature,
Qu'un des leurs prend encor Pégase pour monture !
Bref, quand ils vont à pied, ils ont des éperons,
Et des lorgnons carrés quand ils ont des yeux ronds.
Depuis tantôt dix ans on répète sans cesse,
En vers pompeux, ma foi ! que, sans qu'il y paraisse,
Les lions d'aujourd'hui sont tous des ravisseurs;
Qu'ils se glissent chez nous pour enlever nos soeurs,
Nos pudiques moitiés, nos nièces, nos amantes !
Ah ! par exemple, on dit qu'ils respectent nos tantes !
Eh ! bon Dieu ! les lions ne font pas plus de mal
Que tous les vers lancés contre eux dans maint journal.
Les lions aiment mieux fréquenter les lorettes
Qui de nos ateliers sortent à moitié faites !
Pour cacher ses défauts il sied mal aujourd'hui
De faire à tous moments ressortir ceux d'autrui,
Et, d'ailleurs, les défauts sont parfois nécessaires !
N'écoutons donc jamais ces poètes sévères
Qui, n'écrivant, dit-on, que pour notre salut,
S'égarent chaque jour en dépassant le but.
Pyrame remarquant que Thisbé, faible et sage,
Réfléchissait avant de se mettre eh voyage,
Pour l'amener à lui s'avisa d'un moyen
Qu'à peine ose employer le plus fieffé vaurien :
— Thisbé ! dit-il, Thisbé ! quand les yeux pleins de larmes,
Je veux briser les fers qui meurtrissent tes charmes,
CHANT DEUXIÈME. 23
Quand je te dis : fuyons, tu parais hésiter!
Tu semblés même assez disposée à rester!
Tu te ris des serments que l'autre jour, coquette,
Tu m'as faits en jouant à la cligne-musette !
Eh bien ! vois ce poignard ! je le prends à dessein,
Sais-tu pourquoi, Thisbé? pour me percer le sein.
Quand l'espoir nous a fui, mourir est une fête,
Adieu! cruelle, adieu! c'en est trop. — Ciel! arrête!
Arrête! s'écria Thisbé, qui, bien à tort,
Se figurait déjà que Pyrame était mort.
Jadis, lorsqu'on voulait se trancher l'existence,
On le disait toujours trois quarts d'heure à l'avanee ;
Cela se fait encore aujourd'hui fort souvent,
Mais trois quarts d'heure après on est encor vivant.
Notre héros, ravi d'entendre sa maîtresse
Exprimer son amour par un cri de tendresse,
Reprit soudain : — Thisbé, veux-tu suivre mes pas,
Ou bien être à l'instant témoin de mon trépas ?
—Je te suivrai partout! fit Thisbé, tant le drame
Exerce de pouvoir sur l'esprit d'une femme.
— Eh bien ! partons, dit-il encor tout palpitant,
Partons ! là-bas, Thisbé, le bonheur nous attend !...
Mais, pour qu'il soit complet, chère amante , il me semble
Que nous ferions très-bien de ne pas fuir ensemble.
Nous avons des voisins , et, tu sais, les voisins
Avec les amoureux sont rarement cousins :
On ne tolère plus les écarts de jeunesse,
Quand, devant l'âtre en feu, nous retient la vieillesse.
24 PYRAME ET THISBÉ. '
Trouve-toi hors des murs, à la pointe du jour,
A vingt ou trente pas de la nouvelle tour,
Sous l'arbre où, le dimanche, au bruit des chansonnettes,
Sautillent si gaîment blondins et blondinettes,
Enfin sous le mûrier près duquel, en marchant,
Tu me disais hier : Ah ! finissez, méehaat !
Ou plutôt trouve^toi près du temple où les filles,
Pour se soumettre aux us reçus dans nos familles,
S'en vont docilement goûter avant l'hymen
Ce qui, selon les Juifs, damna le genre humain :
J'y serai. Mais, surtout, ô ma blanche colombe !
Fais bien attention que ton voile retombe
Sur ce front noble et pur que, bambin ou vieillard,
Nul ne doit en passant profaner du regard t
Hérodote et Strabon, ces pères 'de l'histoire,
Qui, prodige étonnant ! écrivaient pour la gloire,
Ces naïfs érudits qu'on laisse de côté
Depuis que les journaux disent la vérité,
Assurent qu'autrefois, au sein de Babylone,
Le beau sexe, dont l'âme est tant soit peu friponne^
Se livrait en public aux plus tendres ébats (12)
Avec tels qui, vainqueurs, revenaient des combats.
Jamais aucun époux n'y trouvait à redire,
Les plus hardis moqueurs se gardaient bien d'en rire :
Cela se pratiquait enfin absolument ^
Comme lorsqu'en province arrive un régiment.
Quelques historiens plus cités qu'Hérodote,
Des gens qui, mot à mot, savent leur Don Quichotte,
CHANT DEUXIÈME. 25
Prétendent qu'on avait jadis tant de pudeur,
Qu'en Asie un garçon aurait frémi d'horreur
S'il avait vu passer une jeune fillette
Sans qu'un voile cachât le nez de la poulette.
Or, comment s'arranger maintenant pour savoir,
Entre l'un qui dit blanc et l'autre qui dit noir,
Si les femmes d'Asie étaient presque invisibles,
Ou si le tourlourou les trouvait accessibles.
Nous pourrions affirmer que les femmes d'alors
Se voilaient le visage en allant au dehors,
Car on verra bientôt que de notre héroïne
Ce fut un voile seul qui causa la ruine ;
Pourtant ce qu'Hérodote a dit donne à penser
Que les femmes d'alors devaient s'en dispenser.
Allons, décidément, la chose n'est pas claire !
Et, soit dit en passant, pour débrouiller l'affaire.
Nous aurions grand besoin de voir notre Iroquois,
Que nous avons laissé courant aux Bains Chinois.
Mais, comme assez souvent on tombe dans le doute
Lorsqu'on veut s'écarter delà commune route,
Comme les Bains Chinois, à certains vieux savants,
Peuvent offrir au moins trente aspects décevants ;
Tels que ces deux magots que la pluie épouvante,
Et qui sont là toujours, qu'il neige ou bien qu'il vente,
Indiquant aux oisifs une maison de bains
Avec un parapluie ouvert entre leurs mains,
Nous laisserons en paix notre illustre antiquaire,
Pour qu'il nous dise un jour, certain de son affaire',
Si nos magots, assis à trente pieds du sol,
Tiennent un parapluie ou bien un parasol ;
26 PYRAME ET THISBÉ.
Et nous dirons tout net, aussi fier que tant d'autres
Qui, ne doutant de rien, ont laissé des apôtres:
Si le sexe en Asie autrefois se voilait,
Et, dans les carrefours, aux passants s'en allait
Tendre ce qu'aujourd'hui toute fille un peu sage
Doit apporter intact en son petit ménage,
C'est que dame Pudeur habitait un séjour
Qu'elle a quitté depuis pour vivre avec l'Amour.
La Nuit allait bientôt faire place à l'Aurore,
Ou, si vous aimez mieux, le jour allait éclore ;
Le tapin de l'endroit, toujours très-ponctuei,
Commençait, en trottant, abattre le rappel.
L'épicier de service ou le marchand d'épongés,
Avait encor le temps de faire de doux songes ;
Car, la loi le permet, un soldat boutiquier
A trois heures au moins pour prendre un air guerrier.
, Pyrame, tout joyeux, mettait son uniforme,
Son shako surmonté d'une houpette énorme,
Sa brette, ses gants blancs, enfin tout l'attirail
Quirend l'homme soldat. Le cervelas à l'ail
Sur le devant du sac ne charmait pas la vue :
Notre héros allait ailleurs qu'à la revue.
Pyrame, direz-vous, était-il caporal ?
Il n'était même pas garde national.
Ah ! s'il avait été de l'ardente milice
Qui fait sa faction en bonnet de police,
Qui, patrouillant la nuit, fait la chasse aux matous,
Et laisse librement travailler les filous,