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Qu'est-ce que le Tiers Parti ? rien. Que devrait-il être ? tout. (Juin.)

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Dentu (Paris). 1869. France (1852-1870, Second Empire). In-8 °. Pièce.
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Ajouté le 01 janvier 1869
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Langue Français
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QU'EST-CE QUE
LE TIERS-PARTI
RIEN.
QUE DEVRAIT-IL ÊTRE
TOUT.
On ne doit avoir niamour ni haine
pour les hommes qui gouvernent. On
ne leur doit que les sentiments qu'on
a pour son cocher ; il conduit bien ou
il conduit mal, voilà tout. La nation
le garde ou le congédie, sur les
observations qu'elle fait en le sui-
vant des yeux.
(Alfred de VIGNY.
PARIS
E. DENTU, LIBRAIRE-ÉDITEUR
PALAYS-ROYAL, 17 ET 19, GALERIE. D'ORLEANS
1869
Tous droits réservés.
CE QU'ENSEIGNENT LES ELECTIONS DE 1869
La politique est avant tout une science de prati-
que et d'expérience, on en a fait jusqu'ici une chose
de sentiment et de passion.
Tous les partis sont tombés dans la même er-
reur; tous, poussés par des haines aveugles ou des
enthousiasmes irréfléchis, poursuivent, à travers des
voies impraticables, un idéal impossible à réaliser
parce qu'il est absurde.
Les monarchistes de toutes les nuances ont en-
trepris la tâche insensée de faire naître dans le peu-
ple l'amour d'une dynastie; comme si la politique
pouvait avoir d'autre base que l'intérêt ; comme si la
nation pouvait voir dans son chef autre chose qu'un
intendant que l'on garde ou que l'on renvoie, selon
qu'il fait bien ou mal les affaires de la maison. Et les
souverains, ayant l'air de prendre au sérieux les
— 4 —
cris de vivent les Bourbons, vivent les d'Orléans, ou
vivent les Bonapartes, ont la sottise de songer ex-
clusivement aux intérêts de leur dynastie et d'avoir
pour unique objectif de leur politique le maintien de
leur autorité.
Les républicains se figurent pouvoir établir brus-
quement et sans transition le régime de leurs rêves,
qu'ils ont si maladroitement compromis, et dont le
nom seul donne la chair de poule au commerce et à
la propriété. Unis à quelques monarchistes, ils
poussent à la révolution, oubliant que jamais une
révolution n'a fondé la liberté. La première période
en est généralement bonne : c'est celle de la destruc-
tion des abus ; mais les abus supprimés, la fièvre du
renversement, produit fatal de tout triomphe obtenu
par la violence, n'ayant plus rien à détruire de mau-
vais, s'attaque à ce qui est bon, jusqu'à ce que la
nation, effrayée d'elle-même, recule et retombe sous
le despotisme.
Or, en France, parmi les gens de bonne foi, les
uns ne voient que la première période et préparent la
révolution dont ils doivent souffrir; les autres n'aper-
çoivent que la seconde, s'effrayent de tout change-
ment et n'osent même pas toucher aux abus de peur
d'amener les plus effroyables malheurs.
Et voilà comment l'avenir politique de notre pays
est sans cesse compromis par les renverseurs à ou-
trance et les conservateurs quand même.
— 5 —
Il y a chez nous sept ou huit partis dans l'un des-
quels il est convenu que tout homme politique doit
s'enrégimenter. Le drapeau de chacun de ces par-
tis — sans en excepter un seul — symbolise pour le
moins autant de mauvaises choses que de bonnes.
Gardez-vous de choisir celles-ci et de rejeter celles-
là, vous seriez mis au ban de tous les partis. On ne
raisonne pas dans les rangs. On vous traitera à la
fois d'anarchiste et de légitimiste honteux, d'or-
léaniste déguisé et de rêveur ambitieux; l'opposition
vous appellera agent secret du pouvoir, si vous trou-
vez qu'il s'est fait quelque chose de passable depuis
dix-sept ans, et votre préfet aura les yeux sur vous,
si vous ne dites pas que la dynastie des Napoléon
est indissolublement liée à la prospérité de la France
et que hors des Bonapartes il n'y a pas de salut pour
la démocratie.
Vraiment, si un négociant apportait dans la direc-
tion de sa maison les idées qui inspirent nos hommes
politiques, on le traiterait de fou et il serait ruiné
avant un an. Quand donc comprendra-t-on que la
politique est la première et la plus importante des
affaires commerciales d'un pays, celle où chaque ci-
toyen est actionnaire forcé et a engagé comme mise de
fonds sa fortune, son bonheur et quelquefois sa
vie?
Le parti du bon sens est encore à créer. Parvien-
— 6 —
dra-t-on jamais à le constituer? Je n'oserais l'affir-
mer. Non qu'il manque chez nous des hommes
sensés,.mais ils n'ont aucun esprit d'initiative. Ils
croient opposer la force d'inertie de leur calme raison
aux manoeuvres des fous et des ambitieux ; ils ne
s'aperçoivent pas qu'ils sont le jouet des uns et des
autres. S'ils ont le bon sens, il leur manque, en po-
litique, la manière de s'en servir.
Un instant on a pu croire qu'ils allaient se rallier
autour du groupe de députés auquel appartient
M. Emile Ollivier. Mais le tiers-parti de la Chambre,
manquant d'activité, de netteté de vues, d'unité, n'a
pas eu la force nécessaire pour devenir un vrai parti :
il est resté une coterie parlementaire, la tête d'un
corps qui n'est pas formé; car c'est toujours ainsi
que nous procédons : nous bâtissons nos édifices
par le sommet, et nous nous étonnons de ne pou-
voir les mener à bien.
Le but de mon travail est de montrer, par le rap-
prochement de faits récents et de vérités qui devraient
être banales, que les éléments d'un parti résolument
et uniquement libéral (on peut l'appeler tiers-parti à
défaut de nom meilleur) existent et vont se fortifiant
de jour en jour ; que, pour les mettre en oeuvre avec
quelque chance de succès, il faut d'abord semer
dans les masses les idées qu'ils représentent, sans
s'inquiéter de chercher des chefs, trop souvent do-
minés par des tendances personnelles ; qu'enfin il n'y
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aura du repos pour le France que lorsqu'elle sera
débarrassée des préjugés politiques qui l'aveuglent
depuis si longtemps. Mais espérer ce résultat n'est-
ce pas se bercer d'illusions? Au moment où nous
toucherons au succès, surviendra un sophiste de ta-
lent qui battra en brèche à coups de paradoxes ce
que nous aurons péniblement édifié, et nous applau-
dirons. La vérité est si banale et le paradoxe a tant
de charmes ! Il est si fatigant de construire et si
amusant de démolir !
Quand je vois la France, l'Espagne et l'Italie, ces
trois soeurs de la race latine, livrées toutes les trois
au sentimentalisme politique, aux haines sociales,
aux illusions pseudo-philanthropiques, s'en aller bal-
lottées à tous les vents comme des navires désem-
parés , je me demande avec tristesse — moi qui suis
latin, et de la partie la plus latine de la France — je
me demande s'ils auraient dit vrai ceux qui préten-
dent que la descendance abâtardie de la Rome antique
a besoin d'être régénérée par une nouvelle infusion
de sang barbare.
N'importe! Cassandre qui ne devons pas être
écouté, voix dans le désert, ne nous décourageons
pas de faire entendre le langage de la raison. Plus
que jamais, il est utile de dépouiller les événements
de l'enveloppe qui les cache aux yeux de la foule et
de mettre à nu les enseignements qu'ils renferment.
— 8 —
Manoeuvre de ce temps de démolition, je n'attends
de mon travail ni profit ni gloire. Nous vivons à une
époque où il n'y a ni gloire ni profit à faire preuve de
raison et de patriotisme.
Juin 1869.
LE TIERS-PARTI
I
LES ORLÉANISTES ET LES RÉPUBLICAINS.
Ce qui peut faire espérer que l'éducation politique de la
France s'ébauchera quelque jour, c'est la rude leçon que le
suffrage universel vient de donner aux partis et au gouverne-
ment ; au gouvernement surtout, qui n'est pas un parti, et qui
en a toutes les faiblesses.
Saura-t-on voir ? Saura-t-on comprendre ? Saura-t-on
accepter la leçon ?
Le résultat le plus apparent peut-être des élections qui
finissent c'est d'avoir débarrassé le terrain politique des anciens
partis. Je n'attache pas à ces mots le sens que lui donne la
prose officielle. Je ferais mieux sans doute de dire l'ancien
parti, le vieux parti, le parti en ruine.
Il ne faut pas compter en effet le parti orléaniste, qui n'existe
plus depuis longtemps. Il s'est rallié au vainqueur pendant la
bataille, au moment où la victoire n'était plus indécise. Les
Blondel de la politique s'indignent du peu de fidélité que les
bourgeois de 1830 ont montré à leur roi.
Si les bourgeois répondaient : « Nous n'avons pas d'autre
roi que celui que veut la France ; nous avons soutenu Louis-
Philippe tant qu'il a marché avec le pays, nous l'avons aban-
donné quand le pays n'a plus voulu de lui, » ils auraient
mille fois raison. Mais, comme on les a vus soigner les inté-
rêts de leurs personnes et de leur caste sans s'inquiéter de
ceux de la nation ; comme leur roi — en raisonnant d'après les
idées monarchiques — n'a été traître à sa famille que par
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cupidité ; comme la révolution de 1830 n'a été faite que pour
substituer la bourgeoisie à la noblesse, la féodalité des écus
à la féodalité des parchemins, le castor au tricorne et la vanité
à l'orgueil, sans plus se soucier du peuple que s'il ne devait
jamais se réveiller, le parti orléaniste, couard, infidèle par
égoïsme au roi qu'il avait fait son complice, laissera un triste
souvenir dans l'histoire.
Heureusement ce parti n'existe plus et tout le monde répudie
sa succession.
La plupart de ceux qui le composaient ont compris leur
époque, ont fait peau neuve et sont entrés franchement dans
les rangs du vrai parti libéral, acceptant d'avance tout gouver-
nement qui fera les affaires du pays, ou plutôt qui laissera
le pays faire librement ses affaires.
S'il y a encore quelques individus qui trouvent tout naturel
qu'on ait fait 89 pour le plus grand profit de la bou-
tique, qui gémissent de ce que l'Empire a trop fait pour le
peuple, et votent avec l'opposition radicale afin de donner une
leçon au pouvoir, ce sont des personnalités isolées. Ces gens-
là ne constituent pas plus un parti que ces légitimistes de la
branche cadette qui ont voué un culte aux descendants de
Louis-Philippe.
Le parti orléaniste n'a donné aucun signe de vie dans ces
élections, parce qu'il est mort et enterré depuis longtemps.
Le vieux parti républicain n'existe pas davantage. Je veux
parler du parti des sages de 1848, de celui qui s'imaginait
naïvement que, pour transformer une monarchie en république,
il n'y avait qu'à décréter l'abolition de la royauté.
Ce parti s'est aujourd'hui scindé, divisé, presque pulvérisé.
Plus heureux cependant que Pélias,- après avoir été coupé en
morceaux, il s'est trouvé rajeuni ; mais les morceaux ne sont
pas encore ressoudés. Radicaux, autoritaires, monarchistes
de la démocratie et du socialisme, communistes, révolution-
naires, libéraux et d'autres encore sont autant de jeunes débris
de ce qui fut jadis un parti. C'est au milieu d'eux certainement
que s'élabore l'avenir de notre patrie ; mais lequel viendra à
bien de tous ces jeunes partis, qui n'ont pas fait leurs dents
et dont la plupart mourront sans doute de la dentition ?
II
LES LEGITIMISTES.
Il ne restait donc, le 23 mai dernier, qu'un vieux parti, le
plus vieux de tous, le parti légitimiste.
On le savait bien décrépit, le pauvre centenaire ! Il avouait
lui-même qu'il n'avait pas longtemps à vivre, et, si on ne le
disait pas tout à fait mort, on ne s'attendait guère à le voir
tout à coup se redresser avec effort, tendre le jarret, conter
fleurettes, de sa voix chevrotante, à dame Politique, et l'em-
brasser avec rage, espérant, le vieux libertin, en avoir encore
un bâtard.
Ces excès-là sont nuisibles aux vieillards : ils les rendent
ridicules et les tuent. C'est ce qui vient d'arriver au parti légi-
timiste.
. Les gens de cette opinion avaient depuis longtemps aban-
donné l'arène politique; beaucoup même n'y étaient jamais
entrés. Ils vivaient platoniquement des souvenirs du passé.
En 1830, au milieu d'une lutte qui n'avait rien de social, la
retraite fut digne. Mais les événements marchèrent, les idées
se transformèrent peu à peu; les légitimistes semblèrent ne
comprendre ni la marche des événements ni les transformations
des idées. Une malencontreuse tentative de réapparition sur la
scène politique aux élections présidentielles et au début de
l'Empire prouva que, si le parti était resté honnête, il avait
cessé d'être habile — en supposant qu'il l'eût jamais été. Puis,
nouvelle éclipse. Les pères, qui avaient servi la monarchie à
l'époque où on ne servait pas encore la France, étaient morts.
— 12 —
Les fils, qui, eux, n'avaient aucun engagement envers la
royauté, voulurent, par un sentiment respectable mais nulle-
ment raisonné, imiter leurs pères et rester sous la tente.
Bientôt, en province et même à Paris, on se donna à peu de
frais l'air distingué en roulant des yeux langoureux vers
Frohsdorf, Venise ou Wiesbaden, et en faisant annoncer dans
l'Union ou dans la Gazette de l'endroit que l'on avait obtenu
le rare honneur — qu'un prétendant ne refuse à personne —
d'avoir le prince pour parrain d'un de ses enfants.
Les intelligents souriaient mélancoliquement en disant tout
bas : « Laissez-nous faire; cela ne fait de mal à personne. »
Mais ils avaient beau ajouter : « Nous ne vivons plus que de sou-
venirs : nous ne sommes plus un parti, » on avait raison de ne
pas les croire sincères. Comment expliquer, en effet, qu'ils
aient voulu avoir, aux élections de 1869, des candidats à eux
dans beaucoup de départements ? S'il n'y avait pas des espé-
rances communes, des principes communs à faire triompher,
que signifie l'alliance des hommes qui reprochent à l'Empire
d'être trop libéral avec ceux qui lui demandent des libertés,
— car ces deux fractions existaient hier dans le parti défunt de
la légitimité ?
Quelle est donc l'idée, acceptée par les uns et par les autres,
que pouvaient représenter les candidats légitimistes, si ce n'est
l'idée surannée, condamnée, morte à jamais qu'on n'ose avouer
tout haut?
Cette résurrection momentanée était-elle une simple ma-
noeuvre n'ayant pour but que de ménager le triomphe d'une
opposition quelconque? C'était alors se dévouer jusqu'à la
naïveté que de courir au-devant du ridicule pour le succès
d'une cause à laquelle on n'était pas directement intéressé. Et
que signifie d'ailleurs cet effroi d'une bonne moitié des légiti-
mistes à la vue du triomphe de la démocratie, auquel ils ont si
généreusement contribué ?
Quoi qu'il en soit, après avoir vécu dans la retraite, après
s'être isolé de tout mouvement, un parti est mal venu à tirer
de la poussière un drapeau qui ne représente plus rien, de
l'aveu même de ceux qui l'arborent, et à semer dans le pays
une agitation qui ne peut être que stérile.
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Les hommes intelligents du parti auraient dû compren-
dre depuis longtemps que, pour être encore quelque chose,
il fallait se séparer nettement et avec éclat des absten-
tionnistes, voués au sentimentalisme ; des enragés qui vou-
draient mettre la France à feu et à sang, comptant sur la lassi-
tude pour ramener le gouvernement de leur coeur; des naïfs,
qui croient que le pays n'a cessé de voter en masse pour son
roi, mais que les gouvernements qui se sont succédé de-
puis 1830 ont tous habilement joué des urnes à double fond.
Le parti légitimiste peut être encore une force sociale ; sa
sottise a été de vouloir s'ériger en parti politique militant.
Les efforts surhumains qu'il a faits pour rallier une minorité
ridicule dans les départements mêmes les plus légitimistes,
prouvent que, tandis que le pays s'éclairait, lui n'apprenait pas
plus de 1848 à 1869 qu'il n'avait appris de 1830 à 1848.
III
LA VOLONTE NATIONALE.
Nous avons enterré les morts, voyons maintenant quelles
leçons les survivants doivent tirer de la dernière lutte.
Groupez les chiffres comme vous l'entendrez, assemblez-
les, combinez-les, divisez-les, vous ne parviendrez point à
jeter le moindre doute sur le sens du verdict que la nation
vient de rendre.
C'est la condamnation la plus formelle et la plus rude du
système qui nous régit.
Presque partout les candidats officiels se sont vus obligés
de faire des professions de foi libérales autrement accentuées
que celles de 1863 ; presque partout ils se sont déclarés par-
tisans de la responsabilité ministérielle et d'un contrôle plus