Questions du jour, par M. Laurentie

Questions du jour, par M. Laurentie

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Ponthieu (Paris). 1823. In-8° , 31 p..
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Publié le 01 janvier 1823
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Langue Français
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QUESTIONS
DU
JOUR,
PAR M. LAURENTIE.
PARIS,
CHEZ PONTHIEU, LIBRAIRE, AU PALAIS-ROIAL
ET CHEZ RUSAND , RUE DE L'ABBAYE , N.° 5.
1823.
QUESTIONS
DU JOUR.
JE ne crois pas que l'histoire des révolutions
puisse offrir une époque aussi féconde, aussi im-
posante , aussi pleine d'événemens que celle où
se trouve aujourd'hui l'Europe. L'histoire du
passe' par conséquent ne saurait offrir de plus
digne sujet de me'ditation aux politiques , que
cette suite de grands accidens qui se succèdent
ou qui se préparent sous nos propres jeux, et
qui menacent le monde d'une servitude et d'une
barbarie profonde, s'ils ne lui promettent une
liberté durable et une stabilité parfaite.
Entre toutes les nations qui font partie de la
Sainte-Alliance, la France a un principal intérêt
à suivre la marche de ces drames politiques. Par
une singularité merveilleuse dont l'Europe a sans
doute lieu d'être étonnée, cette France naguère
affaiblie et par sa propre domination et par ses
I
(3 )
propres défaites , cette France qu'on dut croire
pour long-temps condamnée à se traîner sur les
pas des cabinets étrangers , et à subir tour-à-tour
leurs volontés, brille aujourd'hui au premier
rang, parle avec autorité dans les conseils des
Monarques , présente au monde des armées pour
ainsi dire ressuscitées de leurs débris , couvre
les mers de son pavillon, et demeure ferme et
inébranlable au milieu des secousses de tout genre
qui mettent en mouvement les rois et les peuples.
C'est peu : cette France, d'où s'échappait le germe
des séditions , et dont le sol cachait les volcans
révolutionnaires , se lève pleine de courroux à la
seule pensée d'une révolte, et présente à l'Europe
travaillée à son tour par un besoin inoui de choses
nouvelles , une population immobile et fidèle ,
une armée roidie contre les séductions, une ma-
gistrature loyale et généreuse, des lois tutélaires,
des institutions conservatrices et un avenir bril-
lant d'espérance et de gloire.
Dans cette situation véritablement extraordi-
naire, et que nulle prévoyance humaine n'eût osé
prédire en 1814, il semble qu'une sécurité profonde
devrait régner au fond de toutes les âmes ; et ce-
pendant je remarque dans les esprits une sorte
d'inquiétude que j'appellerais volontiers mysté-
rieuse, tant elfe me paraît inouie , une facilité sin-
gulière à s'allarmer, et je ne sais quel trouble de
conscience qui ne devrait appartenir qu'à la fai-
blesse, ou à l'inexpérience , ou à un sentiment
réfléchi de quelque danger présent, de quelque
malheur inévitable.
Ce sont ces allarmes, c'est cette inquiétude
dont il faut pénétrer les motifs pour en com-
(3)
prendre toute la vanité. Je ne pense pas que ce
soit une chose malaisée. Ce n'est pas la première
fois qu'il arrive à un peuple possesseur de tous
les biens, de se mettre en défiance contre son
propre bonheur. Ces sortes de contradictions ne
sont pas rares dans l'histoire de la nature hu-
maine ; elle sont le résultat de la faiblesse de
l'homme qui se complaît à douter de lui-même
et des félicités qui l'entourent : funeste penchant
qui produit pour l'individu l'ennui même des
plaisirs, et pour les nations le dégoût même de
leur prospérité.
Revenons à la position politique de la France.
Tranquille au-dedans , imposante au dehors , elle
a été appelée par son contact même avec la révo-
lution d'Espagne, à porter à un roi détrôné les
secours que lui doivent toutes les monarchies.
Je ne dis rien du principe de l'intervention armée,
contre lequel se sont soulevés des flots de so-
phistes. Toute l'histoire, depuis que les nations
se communiquent entr'elles, ne présente que des
interventions par les armes; et les vrais politi-
ques eussent pu se dispenser d'emprunter au droit
public ses doctrines , et à la morale son autorité,
dans une querelle qui était suffisamment éclaircie
par l'exemple de toutes les guerres justes et natio-
nales, entreprises depuis quarante siècles au nom
des alliances des peuples. D'ailleurs la discussion
est aujourd'hui inopportune : les affaires humai-
nes ne se finiraient jamais si on les livrait à la dis-
pute. Il faut que les gouvernemens imitent la
conduite de Dieu , qui, après avoir créé les lois
du mouvement, fait mouvoir le monde selon
ces lois éternelles, sans s'inquiéter des vaines
( 4 )
recherches des hommes auxquels il a livré son ou-
vrage.
Quelle que soit l'obstination des partis à en-
tourer de doutes les questions les plus simples
de la politique , de quelques raisons qu'on se soit
plu à repousser le principe de la guerre d'Espagne,
un fait seul va survivre à ces disputes ; c'est cette
guerre même, et toute la question doit être dé-
sormais de prévoir l'issue d'une entreprise faite
en faveur de la royauté. Or, il faut que cette issue
soit également évidente pour la conscience des
factions, et pour celle des amis de l'ordre, puis-
qu'elle est pour les premières un sujet de trouble
et d'effroi, et pour les autres un sujet d'espérance.
Les partis contraires ont une manière contraire
d'exprimer leurs voeux ou leurs pressentimens.
Je m'allarmerais pour la cause des Bourbons
d'une guerre que le libéralisme aurait provoquée.
Je m'applaudis au nom de la société d'une entre-
prise qui fait jeter des cris d'épouvante à tous les
factieux. Je sais que cette politique n'est pas pro-
fonde ; elle est celle du bon sens, il ne m'en faut
pas d'autre ; c'est par le bon sens que les peu-
ples se conservent : le génie de Bossuet se fut
abaissé devant cet instinct.
Voyons donc comment le parti libéral a reçu
le coup d'une résolution, qu'il avait essayé d'é-
loigner par tant de sophismes,par tant de cajo-
ler es et de bassesses. C'est depuis que la guerre
d'Espagne est décidée que les factions se sont
réveillées, et ont retrouvé leur vieille ardeur.
Quand les vit-on plus animées ? Quand mirent-
elles en mouvement plus de ressorts, plus dépas-
sions, plus d'espérances f plus de crimes peut-
( 5 )
être, et plus d'attentats médités? Il faudrait
être aveugle pour ne pas voir la rapide agita-
tion qui porte en tout sens ces factions sou-
vent ennemies entre elles, mais un instant réunies
par une haine commune contre les Bourbons légi-
times. Il faudrait être sourd pour ne pas entendre
ce bruit confus de sédition qui gronde dans je
ne sais quels réduits souterrains, où les conspira-
tions, cachent leurs mystères. Pourquoi donc cette
ardeur subite? pourquoi ce mouvement inoui au
moment d'une guerre qu'on repoussait, disait-on,
au nom de l'humanité? Est-ce que la guerre elle-
même serait un moment propice pour les fac-
tieux, et leur éloignement pour l'intervention
armée n'était-ce encore qu'une dissimulation de
plus pour égarer plus facilement le pourvoir et le
jeter plus avant dans une route d'où l'on feignait
de le retirer? N'allons point nous abuser. Cette
dissimulation dont je parle , les hommes habiles
du parti libéral peuvent essayer de la montrer à
leurs agens secondaires et aveugles comme un
moyen réel, et comme un motif de plus de con-
fiance. Mais les royalistes pénétrans savent, de
leur côté, que si la dissimulation peut être propre
au caractère d'un homme, elle ne l'est jamais au
caractère des partis. Les partis sont toujours à dé-
couvert , et fort heureusement, autrement ils au-
raient trop de moyens de tromperies nations, et
de les faire tomber dans leurs chaînes. Le parti
libéral n'a pas pu être plus dissimulé en repous-
sant la guerre d'Espagne qu'il ne l'est d'ordinaire
dans toutes ses opinions. Le cri qu'il a fait en-
tendre contre cette guerre, est parti simultané-
ment du fond de toutes ses consciences , il a été
(6 )
l'expression publique et universelle de sa pensée-
Mais enfin qu'a donc révélé au monde ce cri spon-
tané ? Il a révélé l'effroi même de la faction. Elle
a vu dans la guerre d'Espagne un dernier coup
porté contre elle, j'entends contre ses projets de
destruction et de renversemens. Elle a vu ses espé-
rances coupées comme dans leur racine , la mo-
narchie française grandissant au milieu de ses
ennemis, le trône de Louis XVIII raffermi, les
rejetons de Louis XIV se fortifiant par les atta-
ques mêmes qui leur étaient portées, la liberté
publique consacrée par la légitimité, et les pré-
textes ôtés aux séditieux pour appeler les peuples
à la révolte et au changement. Telle est la fin de
la guerre d'Espagne, c'est par là qu'elle remplit
d'aigreur et de désespoir l'âme des factions. A la
vue de cet avenir également certain pour ceux
qui l'invoquent et pour ceux qui le craignent,
elles se sont émues, elles se sont demandé des
secours mutuels, elles ont senti le besoin de .tenter
un dernier effort, non plus pour empêcher par
le sophisme et par l'intrigue une guerre jugée éga-
lement nécessaire ou inévitable, mais pour en
faire une occasion de soulever les haines , et
de produire quelque grande secousse dans le
royaume. Moins il doit leur rester d'espérance
après la guerre , plus elles s'irritent et s'enflam-
ment avant l'entreprise. On joue un dernier Coup
de dé, parce que dans l'une et l'autre alternative
le danger est le même, la ruine également cer
taine. Aussi quel empressement! quelle fureur!
Les partis en ce moment représentent véritable-
ment ce dernier accès de frénésie d'un joueur,
qui finit par jouer ses espérances mêmes. C'est le
(7)
même aveuglement qui poussait ces Germains
dont parle Tacite à livrer leur liberté à la chance
d'un dernier hasard, après avoir épuisé leurs for-
tunes par mille coups malheureux.
En un mot, le désespoir des factions produit
leur fureur. Mais où nous devons reconnaître leur
génie, c'est dans l'habileté avec laquelle, pous-
sées à cette extrémité funeste, elles savent en-
core faire passer leurs propres alarmes dans le
coeur même de leurs adversaires. La dissimula-
tion des partis ne saurait aller sans doute jus-
qu'à se créer par calcul des passions, ou sim-
plement des opinions imaginaires , et comme
je l'ai dit tout-à-l'heure, le mouvement spontané
de tout le parti libéral contre la guerre d'Espa-
gne a été la révélation soudaine de sa véritable
pensée sur cette guerre , de ses craintes par con-
séquent et de tous ses pressentimens. S'il en était
autrement, le parti libéral serait un prodige entre
tous les partis, en ce que le premier il montre-
rait une alliance d'hommes assez profondément
éclairés par leurs intérêts politiques pour com-
prendre tous à la fois la nécessité de mettre pu-
bliquement et en apparence à la place de leur
véritable opinion , une opinion tout-à-fait con-
traire. La perfectibilité de l'espèce humaine n'a
pas heureusement conduit les partis jusqu'à ce
dernier degré d'habileté ou de dépravation. Mais
il est pour les partis une dissimulation moins sur-
prenante, puisqu'elle est pour eux une sorte d'in-
stinct de conservation ; ainsi ils sont habiles à
faire servir à leur avantage tout ce qui semblait
devoir les perdre. Le parti libéral effrayé, con-
fondu , a su faire de son effroi même un sujet
( 8)
d'inquiétude pour les honnêtes gens. Pour cacher
ses alarmes réelles, il en a jeté d'imaginaires dans
le coeur des royalistes. Plus il tremblait, plus
il sentait le besoin de faire trembler ; et par quelle
fécondité de perfidies n'est-il pas parvenu à
faire naître en effet des doutes , des défiances,
et des terreurs ! Les bruits et les mensonges ont
circulé rapidement d'un bout de la France à l'au-
tre. Démentis par l'événement, ils ont été aus-
sitôt remplacés par d'autres inventions que l'é-
vénement devait démeutir encore. Toujours
convaincu de fourberie , jamais humilié par la dé-
couverte de ses intrigues, ce parti survit égale-
ment à l'infamie de ses défaites et à l'horreur de
ses victoires. Différent en cela, des hommes que
le mensonge a une première fois signalés comme
indignes de la confiance d'autrui, il semble avoir
acquis le privilège de la tromperie, et soit que les
peuples soient plus faciles à la séduction, soit que
le parti libéral puisse se glorifier de posséder à
un degré éminent le génie du mensonge, il offre
cette singulière particularité que ses succès ont
toujours commencé par des erreurs accréditées,
et qu'il peut encore accréditer des erreurs pour
préparer de nouveaux succès.
Il est vrai que dans ce qui se passe aujourd'hui,
le parti libéral joint à ces allarmes qu'il sait ré-
pandre,des projets réels qu'il ne sait point cacher,
et dont l'audace a pu un instant effaroucher le pu-
blic. S'il conspirait autrefois , au moins prenait-il
le soin de s'enfoncer dans les ténèbres. Aujour-
d'hui ses menaces volent de toutes parts avec
liberté, ses voeux sont publics, ses projets se
discutent à la face du soleil, ses espérances pren-
( 9 ).
nent l'essor, il parle, il raisonne, il harangue
presque sur les places publiques. Cette hardiesse
a pu être pour les gens de bien peu réfléchis une
profonde cause d'inquiétude et d'agitation. Il
faut voir en peu de mots comment se divise le
parti libéral, dans l'expression de ses espérances
et de ses projets de renversement.
Etici se présente, comme toujours, cette pensée
souvent exprimée pour tenir les peuples dans la
défiance de leurs flatteurs; c'est que réunis un mo-
ment pour détruire les choses existantes, l'am-
bition vient les diviser, aussitôt qu'ils ont à s'oc-
cuper des choses qu'il faudra rétablir. Pensée
véritablement effrayante pour les nations, sur qui
doivent tomber les fruits amers de la discorde
des factions. Ce serait déjà un spectacle de
tristesse et d'horreur, si les partis s'isolant des
masses populaires , pouvaient se dévorer entre,
eux, sans frapper de leurs fureurs les peuples in-
nocens de leurs barbaries ; mais il faut dire des
partis ce que dit le poète des rois : les peuples
payent leurs folies : quidquid délirant reges plec-
tuntur achivi. Les combats des factions épuisent
la vie des empires, leurs victoires ne sont pas
seulement des vengeances privées , elles sont en-
core des atrocités publiques, et les nations sou-
vent indifférentes au triomphe ou à la défaite ,
portent la peine de l'un et de l'autre, et restent
ensevelies sous']les ruines que laissent derrière
eux les vainqueurs et les vaincus.
Voilà pour les peuples l'histoire de toutes les
factions. Ce serait l'histoire des factions qui se
remuent autour de nous, si elles venaient à triom-
pher par leur accord momentané de la force des
2
lois, de la majesté du trône, et de la volonté de
l'Europe.
Les principales divisions que présente d'avance
le parti libéral, que le vulgaire des hommes croit
voir si uni, ce sont la faction jacobine ou répu-
blicaine, et la faction de l'usurpation, divisée
elle-même en trois ou quatre partis dont les
chefs sont assez connus pour que je me dispense
de les nommer.
Quelles sont en France les chances de ces fac-
tions? Il serait curieux de traiter cette question
dans tous ses détails, je la parcourrai, comme
tout le reste, dans ce qu'elle présente de plus ac-
commodé à la situation actuelle des esprits.
La faction républicaine est vieille; elle n'a
laissé en France que de tristes souvenirs, et ces
souvenirs ne sont mêlés d'aucune image de véri-
table grandeur et de vertu. Elle est donc sans
racine dans la nation; car il ne faut pas penser
que ce soit pour elle une racine bien profonde ,
que la renommée moitié sérieuse et moitié ridi-
cule de quelques-uns de ses Brutus ennoblis, de
sespatriotes buonapartistes. Le rêve d'une répu-
blique présente d'ailleurs peu d'enchantement à
des révolutionnaires qui ont assez vu, sinon dans
l'histoire, ils ne la lisent pas, au moins dans leur
passage au travers de nos malheurs, combien les
faveurs qu'on nomme populaires, sont faibles et in-
suffisantes pour assouvir cette soif de pouvoir ou
d'argent qui dévore les âmes avides de choses nou-
velles. La république put plaire un jour à ces pe-
tits maîtres novateurs, qui crurent qu'il y avait un
certain jeu piquant à faire tout-à-coup disparaî-
tre du milieu d'un grand peuple l'imposante image
( 11 )
d'une monarchie antique et couverte de gloire.
Ce jeu fut comme le dernier essai de quelques
factieux élégans et perdus de plaisirs, qui avaient
besoin d'émotions nouvelles, et qui, ayant tout
détruit au fond de leur propre intelligence, vou-
lurent s'essayer à détruire de même autour d'eux
les institutions, non par haine, mais par caprice,
non par l'espérance d'un avenir meilleur, mais
par l'ennui d'un passé monotone , et d'un présent
épuisé pour leur débauche et leur vanité. Et ici
je parle des premiers novateurs , car il y aurait
trop d'horreur pour moi à descendre jusqu'aux
novateurs secondaires qui vinrent bientôt ensuite
se charger de réaliser le rêve de ces philosophas
badins et destructeurs : et cependant les premiers
sont oubliés, ils furent les plus coupables; on ne
se souvient que de ceux qui furent leurs instru-
mens, ils furent les plus aveugles. Quoiqu'il en
soit de cette confusion horrible de projets répu-
blicains , et d'exécutions meurtrières, de plans
médités, et de violences commises, il est resté
généralement dans les âmes un vague souvenir
d'effroi, une sorte de terreur défiante qui se ré-
veille aussitôt au seul nom d'une république à éta-
blir dans la France. On s'étonne qu'il y ait encore
des hommes assez obstinés pour s'arrêter à des
pensées de ce genre. On ne dit plus pour les excu-
ser que leur espérance décèle l'erreur de gens de
bien ; cette excuse eut convenu à des temps de
bonne foi et de candeur, ou bien encore à ces
temps de bel esprit, où l'on voulait absolument
que la vertu fût l'essence des républiques. Mais
pourrait-elle se présenter encore à la pensée d'un
peuple qui a passé tout sanglant et tout meurtr