Ranalalalulu CXXXIV

Ranalalalulu CXXXIV

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287 pages

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F. Sartorius (Paris). 1872. In-16, 282 p..
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Ajouté le 01 janvier 1872
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Langue Français
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ANGELO DE _SORR
CXXXiV
Répétez donc le refrain du pêcheur
Et comprenez bien faon langage.
' _ (SCRIBE, la Muëlle.)
PARIS
FERDINAND SARTORIUS, ÉDIÏT-EÏÏR
S7, RUE DE SEIXE, 17 . .
1872
RANALALALULU
CXXXIV
ANGELQ DE SORR
RAMilLALULl]
CXXXIV
Répétez donc le îefram du pêcheui,
Et cemprenez bien son langage
{SCRIBE, le Muette )
PARIS
FERDINAND SARTORIUS, EDITEUR
27, KDE DE SEIhE, 27
1872
Tous droits rêserrés ■'
RANALALALULU
CXXXIV
I
Le souper est une des actions sérieuses de la vie
parisienne. Il y a quinze ans, on soupait beaucoup
à Paris. Aujourd'hui, ces gais repas de nuit sont un
peu passés de mode. La jeunesse de n'otre époque
est-elle plus sage, ou préfère-t-elle ruiner sa santé
et sa fortune dans les cercles, au lieu d'imiter nos
pères ? Et quand je dis nos pères, je n'entends par-
ler, on le comprend, que de ceux qui méritaient
l'épitliète de joyeux compères.
C'était après souper. Je me trouvais à trois
1
KASALALALULU CXXXIV.
heures du malin sur le boulevard des Italiens, —
un boulevard qui commence à se faire vieux.
C'était une belle nuit d'hiver, et je descendais
tranquillement vers la Madeleine.
Tout à coup, à la hauteur de la rue Favart, j'a-
perçois un être étrange qui, sortant d'une maison,
d'un restaurant probablement, vint rouler dans mes
jambes.
— Eh! dites donc, l'ami!... lui criai-je, vous ne
voyez donc pas clair !...
— Je ne A ois ni clair, ni sombre, et je suis à
me demander une chose...
A peine avais-je jeté les yeux sur ce personnage,
que je m'écriai de nouveau :
— Ah çà, mais la rencontre serait bizarre !...
— Toutes les rencontres sont bizarres à cette
heure-ci, me répondit mon camarade de nuit.
— N'êtes-vous pas le poèteRomulus?...
— Hélas! je l'étais...
— Comment? vous l'étiez...
— Eh! sais-je ce que je suis maintenant?...
— Torons, tenez-vous sur vos jambes.
— Cela vous est aisé à dire.
— Tout à l'heure vous étiez à vous demander
une chose. Quelle est celte chose?
RAKAIALALULll CXXXIV.
■ — Oui, je me demande si je suis ivre, ou si je
suis fou.
' — A la manière dont vous vous tenez, je vous
crois très-ivre, d'autant plus que vous ne marchez
pas, mais allez à reculons.
— Ah ! je vais à reculons !... c'est bien possible,
et je vais vous en dire la raison : c'est que sans
doute j'aurai mangé trop d'écrevisses.
— Comment ! vous ne rougissez pas d'aggraver
votre position en faisant des mots ?
Ilomulus demeura un instant immobile, la tête
penchée, le regard fixe, les bras pendants; puis,
portant tout à coup la main à sa tête, il ôta son
chapeau et le regarda attentivement.
— Mon cher ami?
— Eh bien, quoi?
— Prenez ce chapeau.
-— Pourquoi faire?
— Prenez-le, toujours.
— Soit, je le tiens.
— Regardez-le.
— Je le regarde.
— De quelle couleur est-il?
— Noir.
R4NALAIALULU CXXXIV.
— Noir!... Étrange!
— Comment ! étrange !...
Romulus me prit le bras, et, grâce à ce soutien,
nous fîmes quelques pas.
— Ecoulez, mon cher ami. Vous m'assurez que
je suis ivre, je vous crois. Mais vous ne me dites
pas si je ne suis pas fou, et c'est ce qui m'inquiète.
Vous avez vu la maison d'où je suis sorti.
— Tombé, vous -\oulez dire.
— Tombé, soit. Eh bien, c'est un restaurant. J'y
suis depuis hier, huit heures du soir. J'y ai dîné
et soupe; puis presque déjeuné. Lorsque j'y suis
entré, j'avais l'esprit noir et un chapeau gris; main-
tenant, j'en sors complètement gris et avec un cha-
peau noir. Cet interveftissement est étrange!...
Mon cher ami?
— Eh bien?
— Connaissez-vous le beau Pèpè ?
— Pas le moins du monde.
— Et la belle Olympia?
— Encore moins.
' — Et le terrible Oloferno?
— Jamais.
— Eh bien, tous ces personnages se livrent,
dans ma tête, à une sarabande vertigineuse. Aussi,
RANALALALULU CXXXIV.
c'est pour cela que je me sens fou. Accompagnez-
moi à mon gîle.
— Où demeurez-^ous?
— Loin d'ici. Il faut lra\erserle Guadalquivir.
— Que parlez-\ ous du Guadalquivir?
— Je voulais dire la Seine ; c'est Je souvenir du
beau Pèpè qui me trouble encore! Voulez-vous que
je vous raconte mon aventure?
— Mais YOUS n'en êtes pas capable en ce mo- ,
menl.'.
— J'avais J'intention d'en faire un feuilleton,
mais puisque vous m'assurez que le chapeau gris
que j'ai su la tête est noir, je n'ai plus besoin de
l'écrire. Vous le ferez pour YOUS, et ce sera le prix
du service que vous allez me rendre en me recon-
duisant chez moi.
Je commençais réellement à craindre pour la
raison de mon pauvre confrère, et sa situation ne
me donnait plus matière à rire.
Grâce au secours d'un cocher complaisant, je
parvins à l'installer dans un coupé, et quelques
instants après, nous étions à sa porte.
J'eus toutes les peines du_monde à le pousser
jusqu'à son lit, sur lequel il s'affaissa comme une
masse inerte.
1.
RARAUIALDMJ CXXXIV.
Le lendemain, vers midi, je m'empressai d'aller
lui faire visite. Je le trouvai encore endormi.
Les premières paroles qu'il prononça en s'éveil-
lant furent pour le beau Pèpè, la belle Olympia et
le terrible Oloferno, dont il' avait rêvé toute la
nuit.
Puis, ses regards se portant sur la table, il dit :
— C'est pourtant vrai, il est bien noir!... Ma
foi, je ne puis me plaindre de l'aventure.
— Aventure dont vous m'avez promis le récit...
— Et je vous le dois bien, mon cher-ami, car
sans vous, il ne m'aurait jamais été possible de-re-
gagner mon domicile. Allumons un cigare, et
écoutez-moi.
C'est donc, cher lecteur, l'histoire deTiomulus
que je me permets de vous raconter à mon tour.
ItANALALALULU CXXXIV.
Il
Il y a quelque dix ans, le fantaisiste Romulus
n'était pas toujours riche. L'est-il davantage au-
jourd'hui? C'est ce que nous ne saurions dire; à
moins, cependant, qu'il n'ait jeté aux orties son
Dictionnaire des rimes, acte de courage et de re-
noncement dotit madame Fortune, celte grosse
bourgeoise, vous tient ordinairement compte.
II est toutefois une chose bien certaine, c'est
que si Romulus eût possédé des rentes à l'époque
de ce récit, il nous eût élé difficile de trouver dans
son existence matière au plus petit in-12. — Il
était donc parfois très-pauvre; mais de cette pau-
vreté gaie qui ne ressemble en rien à la misère, et
qui donnerait de l'esprit à un ancien notaire, si la
RARAL4IALULU CXXXIV.
chose était possible. Mais s'il eût eu jamais l'idée
d'accuser quelqu'un de cet état de pénurie, c'est
certainement à lui seul qu'il aurait a dressé ce repro-
che. En effet, il se montrait beaucoup plus régulier
dans les rêveries que dans le travail, et comme il
avait entendu dire que le Pactole quilte parfois son
lit pour traverser celui des endormis, il se "levait
lard et dormait longuement.
La tribu des dormeurs mériterait une étude toute
spéciale et donnerait lieu à des observations singu-
lières.' Les dormeurs ont d'abord une supériorité
de sagesse sur ceux qui s'agitent dès l'aube dans
une activité stérile; ensuite, si ce ne sont pas tou-
jours des paresseux, ce sont souvent de vrais phi-
losophes.
Comme je suis grand amateur de sommeil, qu'on
me passe cette petite digression, qui ne saurait être
désagréabk à Morphée, si ce dieu déchu n'était
endormi pour toujours.
Un jour d'été, par un hasard des plus étranges,
quelques louis s'étonnaient d'être enfermés dans
le porte-monnaie du poète. C'était un joyeux di-
manche du mois d'août. Les fraîches toilettes se
répandaient dans les rues; c'était la fêle des panta-
lons blancs et des chapeaux roses.
RAK4LALALÏÏLU CXXXIV.
— Au fait, se dit Romulus avec ce laisser-aller
de l'homme riche, pourquoi ne revêtirais-je pas,
moi aussi, un vêtement de gala? Mon paletot, quoi-
que propre encore, est néanmoins suffisamment
usé, et mon chapeau se ressent beaucoup des gi-
boulées de mars.
Après ce dire, Romulus s'aventura dans l'antre
de divers marchands. Une heure après, sa transfor-
mation était telle qu'en se regardant dans une glace,
il se salua. Mais ce salut lui fit remarquer sa coif-
fure. Il entra aussitôt chez un chapelier, et fit l'ac-
quisition d'un feutre gris.
Acheter un chapeau gris est, pour un bourgeois,
une affaire toute simple. Pour un fantaisiste du ca-
ractère de notre personnage, c'est peut-êlre une
imprudence, ou tout au moins une imprévoyance.
D'autant plus que lorsqu'un bon citoyen fait une
emplette de ce genre, il agit tout autrement que
ne fit Romulus. S'il est pressé de jouir de son ac-
quisition, il laisse le castor usé et indique son
adresse afin que l'on le lui rem oie. Il y fait même
donner un coup de fer, ce qui lui permet de le
porter encore quelques mois, les jours de pluie.
Tandis que Romulus, saisi d'un profond mépris
pour son vieux feutre, l'abandonna au chapelier,
10 RAKAIALALULU CXXXIV.
qui, dédaigneux lui-même, le jeta dans un coin.
Romulus était magnifique avec sa nouvelle coif-
fure. Il fit deux ou trois tours sur le boulevard
Montmartre, et produisit chez ses confrères une
certaine émotion. Il s'entendit appeler de plusieurs
tables où verdoyait l'absinthe ; mais il fit complai-
samment la sourde oreille. — Car il faut avoir trop
longtemps porté un vieux couvre-chef pour com-
prendre l'effet que produit sur le cerveau la sensa-
tion d'un chapeau neuf. — On salue avec ampleur
de geste; on montre avec complaisance la blanche
coiffe de l'intérieur; on le pose avec un bruit et
une assurance tout cavaliers sur le meuble le plus
en évidence. On dit : mon chapeau bien haut.
On ne craint pas qu'il passe par les mains d'un do-
mestique observateur.
Un chapeau neuf vous condamne à porter un
parapluie toute une journée de beau temps, et, à
cause de lui, le moindre nuage sombre vous in-
quiète. Et celte préoccupation s'étend jusqu'à vos
proches. Votre femme, votre bonne murmurent à
chaque instant :
— Comme il fait sombre !... Et mon mari qui a
son chapeau neuf!
— Ah! mon Dieu, madame, voici la pluie. Où
RANALALALULU CXXXIV. 11
est monsieur, que je lui porte son parapluie, car il
a son chapeau neuf !...
Chose bizarre, le chapeau est ce qu'il y a déplus
laid et de moins cher dans le costume masculin,
et c'est cependant ce qui éveille le plus de solli-
citude!,..
Que le lecteur nous pardonne encore celte pe-
tite digression hors de notre récit, et si nous nous
la sommes permise, c'est qu'Hippocrate s'est très-
peu appesanti sur ce sujet dans son article sur les
chapeaux.
Deux mois s'écoulèrent. Les arbres se couvri-
rent de teintes rouilleuses. Les feuilles jonchaient
les allées des jardins et des squares, et tourbillon-
naient dans l'espace comme les pailléoles d'or dans
un flacon trapu d'eau-de-vie de Dantzig.
Hélas ! le chapeau de Romulus jaunissait, lui
aussi, et, ses soies, autrefois si lustrées, se ternis-
saient à la bise d'octohre!...
Romulus s'en inquiétait, et son inquiétude se
trahissait par le monologue.
— Voici l'hiver, se disait-il; l'automne s'en va
feuille à feuille... C'est l'heure du sonnet qu'inspire
la phlhisie. Les cloches annoncent la veille de la
Toussaint, et j'ai encore mon chapeau gris!... On
12 RAKALAIALTJLTJ CXXXIV.
le remarque sans doute, et je n'ose plus sortir
qu'aux heures de soleil... Heureusement, nous
avons encore l'été delà Saint-Marlin, et, jusque-là,
je trouverai bien le moyen de distraire un louis qui
me permette d'avoir le chapeau noir de la saison.
Sur les boulevards, Romulus cherchait de l'oeil
les panamas devenus rares et les quelques cha-
peaux gris retardataires. Lorsqu'il en apercevait
un, il le suivait, marchait a son côté, et ce voisi-
nage le mettait à l'aise.
Puis, lorsqu'il rencontrait un ami, il ne manquait
point de dire :
— Comme il fait beau!... On se croirait au mois
d'août.
Un jour, notre personnage mit plusieurs sonnets
dans son portefeuille et se dirigea vers les bureaux
de journaux où cette denrée est encore accueillie.
Les sonnets parurent sur beau papier vélin ; quel-
ques duchesses désoeuvrées les lurent nonchalam-
ment en rêvant de dentelles et de velours, mais
lorsque Romulus voulut compter, le caissier se
prit à sourire.
Pour se consoler, le poète composa quelques
strophes d'indignation; consolation qui paraîtra
peut-être insuffisante à bien des personnes.
R4NALAIALULU CXXXIV. 13
Et l'hiver avançait toujours.
En novembre, les panamas avaient disparu et les
chapeaux gris se comptaient. Sur le seuil de dé-
cembre, tous étaient rentrés, excepté celui de
notre pauvre héros.
Cependant un soir, sous les galeries écrasantes
de l'Odéon, sombre abri des naufragés de la litté-
rature caduque, Romulus aperçut dans la nuit une
silhouette surmontée d'une ombre presque blan-
châtre.
Il tressaillit.
— Enfin!... se dit-il résigné5 je ne suis pas le
seul!... Il y en a encore un!...
Deux jours après, sur les quais, le même per-
sonnage mystérieux, coiffé de la même coiffure
printanière, frôla le poète. Celui-ci se retourna à
la hâte pour bien examiner son sosie. Ce dernier
ayant eu sans doute la même pensée, leurs regards
se rencontrèrent. Et à trente pas de distance, ces
deux hommes se disaient :
— Nous sommes les deux seuls chapeaux gris de
Paris !
Maintenant, était-ce la misère ou l'excentricité
qui venait de coudoyer la pauvreté? Il eût été dilfi-
cile, à simple vue, de résoudre celte question, car
2
14 RANALALALULU CXXXIV.
la coiffure de l'inconnu était aussi délabrée que
celle de Romulus.
Le lendemain de cette rencontre, il pleuvait. Ro-
mulus, sombre et triste, tournait dans les galeries
du Palais-Royal. Le découragement l'envahissait;
et comme il était une de ces excellentes natures
que le malheur rend compatissantes, il s'inquiétait
de son camarade d'infortune.
— Sans doute, pensait-il, il vague dans quelque
passage où la température est adoucie par les
portes de frise.
Mais voici qu'en face du café de la Rotonde,
même rencontre que la veille.
Celte fois, lorsqu'ils se retournèrent l'un ws
l'autre, ils se mirent à rire.
En effet, il y avait de quoi tristement rire, car
l'hiver avait mis en scène ses décors les plus fris-
sonnants.
Quelques journées sans soleil s'écoulèrent. C'é-
tait un de ces matins de décembre, brumeux et
froids, givreux et verglacés, pendant lesquels on
sent qu'il serait si désagréable d'être guillotiné.
Toute la semaine, suivant le programme de l'al-
manacli, il avait neigé.
Et Romulus traversait les Champs-Elysées, se
RAKAIALALULU CXXXIV. 15
consolant de sa'misère en voyant, grâce à cette
ouate glacée qui recouvrait la terre, les arbres et
les vêtements, presque toutes les coiffures transfor-
mées en chapeaux gris.
Tout à coup, au détour d'une allée, un de ces
chapeaux le salua. Le mouvement du salut fit tom-
ber la neige, et Romulus reconnut son ami in-
connu. Il rendit la politesse, et, secouant son feutre,
il montra à ce monsieur qu'il ne s'était point
trompé et l'avait parfaitement reconnu.
— Décidément, ce personnage tend à se rappro-
cher de moi, se dit-il. Au fait, qui sait si la réu-
nion de ces deux coiffures désaisonnées n'enfante-
rait pas un chapeau noir pour moi? Essayons. —
Eh! mon Dieu, à nous deux, nous créerons peut-
être une réforme et serons le nojau qui protestera,
par l'exemple, contre cet usage absurde qui pro-
scrit l'hiver la couleur claire sur la tête lorsqu'elle
l'admet fort bien sur le corps.
Ce rapprochement prévu ne tarda pas à avoir
lieu. Ce fut dans le passage Jouffroy qu'il se fit.
Le passage Jouffroy est la petite Provence de la
misère en paletot râpé. C'est là que se tiennent
les faiseurs d'affaires véreuses, les procureurs de
fonds en simples promesses.
16 RAKALAIALUXU CXXXIV.
C'est dans ce lieu que, fuyant une température
inclémente, Romulus s'était réfugié. Au moment
où le poète, ruminant un sonnet sur sa situa-
tion, cherchait vainement à feutre une rime qui
ne fût ni neutre, ni pleutre, il se sentit prendre
le bras.
C'était l'homme au chapeau gris.
— Il fait moins froid ici que l'autre jour dans
les Champs-Elysées. Ne trouvez-vous pas, mon-
sieur?
— Assurément, et c'est même pour cette raison
que je m'y promène. — Je vous avouerai même,
et cela sans que j'aie le plaisir de savoir à qui j'ai
l'honneur de parler, je vous avouerai que votre
rencontie ne me déplaît pas.
— Cette phrase me flatte d'autant plus que j'al-
lais vous l'adresser. •
— Alors, je ne sais si je dois donner suite à ma
pensée.
— Pourquoi cela ?
— C'est qu'elle émane d'un sentiment égoïste.
— Qu'importe? exprimez-la tout de même.
— Eh bien, seul, mon chapeau est un panache
de misère; près du vôtre, cela l'élève à la dignité
d'excentricité. C'est égal, à la Noël n'avoir pas
RANAL4LALULU CXXXIV. 17
encore quitté la coiffure d'été, vous m'accorderez
bien que c'est désolant.
— Mais pas le moins du monde. D'ailleurs,
puisque nous sommes sur ce sujet, auquel je dois
l'avantage de causer avec vous, expliquez-moi,
monsieur, pour quelle raison vous portez constam-
ment, comme moi, un chapeau gris.
— Dame, sans doute par la même raison qui
AOUS empêche d'avoir un chapeau noir.
[ — Ah ! pour ceci, permettez-moi d'en douter.
— En ce cas, tant mieux pour vous.
— Enfin, quelle est votre excuse?
— Mon excuse est que je retarde d'un louis, —
ainsi que vous, probablement?
— Mais, monsieur... monsieur?...
— Romulus.
— Romulus, c'est un nom de tragédie ou de
marchand de baromètres.
— Je suis poète.
— Faut-il vous en féliciter ou vous en plaindre?
— Poëte-sans éditeur.
— Je m'en doutais. Eh bien, monsieur Romu-
lus, voici ma carie.
— Monsieur de Sainl-Firmin, je suis enchanté
de faire votre connaissance.
18 R4MIAMLULU CXXXIV.
— Eh bien, monsieur Romulus, vous êtes dans
l'erreur quand vous pensez que c'est le chapelier
qui m'empêche de me coiffer comme toutlemonde.
Voyez-vous ce chapeau?
— Hélas ! il ressemble trop au mien pour que
je ne le connaisse pas.
— C'est celui du beau Pèpè.
— Qu'est-ce que le beau Pèpè?
— Le beau Pèpè n'est plus. Lorsqu'il vivait,
c'était l'amant de la belle Olympia.
— Mais la belle Olympia?
— Ah, c'est toute une histoire. Monsieur Ro-
mulus ?
— Monsieur deSaint-Firmin?...
— J'ai vingt-cinq mille livres de rente.
— En ce cas, c'est la Providence qui vous a placé
sur mes pas, et lorsque vous m'aurez dit votre his-
toire, ainsi que celle du beau Pèpè et de la belle
Olympia, j'en ferai un feuilleton qui me permettra
d'entrer chez Pinaud.
— Volontiers. Avez--\ous dîné?
— Il est possible que j'aie dîné, mais ce qu'il y
a de certain, c'est que j'ai grand appétit.
— Eh bien, entrons quelque part, et, après un
RAÎULAULULU CXXXIV. .',9
perdreau truffé et quelques bouteilles de Riche-
bourg, je vous dirai voire feuilleton.
Romulus et son nouvel ami abandonnèrent le
passage et se dirigèrent vers un des restaurants du
boulevard."
Le garçon, en les débarrassant de leurs coif-
fures, reconnut qu'il avait affaire à de riches
étrangers ; aussi se "borna-t-il à déposer sur la
table un morceau de papier et le crayon tradition-
nel.
Monsieur de Saint-Firmin rédigea le menu du
repas avec l'attention sérieuse d'un homme qui ne
dîne pas à la légère.
Cette rédaction parut obtenir l'approbation du
garçon.
— Est-ce un perdreau rouge ou gris? demanda-
t-il.
— Rouge!... s'écria Romulus, et rien de gris,
je vous en prie! — Mon cher de Saint-Firmin, je
me recommande pour l'entremets sucré.
— J'ai inscrit une omelette soufflée.
— Très-bien. L'omelette soufflée est l'édredon de
l'estomac.
— Ah ! vous failes du petit journal, à peine.
20 RAXAIAIALULU CXXXIV.
assis !... Monsieur Romulus, je vous en prie,
soyons sérieux.
— Je le serai.
On servit, et nos deux personnages se mirent à
manger du meilleur appétit.
Mais, je m'aperçois, un peu tard, que je n'ai fait
encore le portrait d'aucun de mes personnages.
C'est vraiment une faute que ne me pardonnera
pas le lecteur sérieux. Toutefois, il n'est pas facile
de s'exécuter. Je n'en ai encore que deux et ils se
présentent a\ec des allures tellement excentriques
qu'il ne doit pas être commode de les portraire.
Et, dans un moment, je défie le plus impérieux
des photographes de leur crier : Ne bougeons
plus !...
Romulus n'exige point d'exquisse. On ne le com-
prend que trop.
Quanta Saint-Firmin, c'était un homme de trente
ans ; il y avait dans sa physionomie une mobilité
étrange, et son regard s'arrêtait parfois dans une
fixité bizarre.
11 buvait largement quant à la bouche, et copieu"
sèment quant au verre — presque autant que Ro-
mulus, qui s'était dit ceci :
• — L'histoire de ce monsieur sera probablement
RAKALALALULU CXXXIV. 21
longue et ennuyeuse ; il est donc sage de m'étourdir
par avance pour en affronter le récit.
Deux bouteilles de vieux bourgogne gisaient déjà
vides sur leurs affûts d'osier, lorsque le perdreau
gonflé de truffes apparut tout à coup, reposant au
milieu d'une sauce Périgueux, comme une île em-
baumée sur l'océan des félicités humaines.
On mangea longuement et longtemps ; Romulus
se tenant sur la réserve afin de ne pas réveiller trop
tôt un récit qui dormait peut-être.
Le vin de Champagne pétillait dans les coupes.
— Eh bien, maintenant, dit le poète, en plon-
geant une cuillère d'or dans les flancs glacés d'un
parfait, si vous le voulez bien, mon cher Saint-
Firmin, je suis tout disposé à entendre votre his-
toire.
_ — Et à l'écouter aussi, je suppose ?
— Et à l'utiliser au besoin, mon cher amphi-
tryon. Vous m'avertirez lorsque vous serez prêt.
— Je le suis.
— Eh bien, à votre santé! c'est le coup de l'é-
trier.
— A votre santé, poète !
— Et, maintenant, contez !...
— Connaissez-Yous l'Espagne?
22 RANALAULÏÏLU CXXXIV.
— Par Musset, oui.
— Et par les Pyrénées?
— Non. Mon budget m'interdit les voyages ul-
tramontains. El puis, il y a encore deux choses qui
m'empêcheraient d'aller en ce royaume. Je n'aime
pas le chocolat et je ne fume pas la cigarette.
— Vous avez, pardieu, bien raison ! Garçon, ser-
vez le café et apportez-nous des parlagas.
— Ce convive est charmant... pensa Romulus,
par cette spontanéité de coeur que provoquent les
bons crus. — Vous me demandiez donc si je con-
naissais l'Espagne ? Cette interrogation me fait
soupçonner que vous allez y placer la scène de vos
aventures.
— En effet, ceci se passait àSéville...
— En 1756!
— Non, il y a deux mois seulement. Ne me de-
mandez pas pourquoi j'étais à Séville.
— Et si je vous le demandais?
— Ma foi, je vous répondrais que je n'en sais
trop rien.
— C'était peut-êlrepour y donner une sérénade.
— Mon cher Romulus, le temps des sérénades est
passé.
— Mais que fait-on alors à Séville ?
RAixALALALULU CXXXIV. 25
— A Séville, on ne joue pas Beaumarchais, et on
reçoit le Figaro.
— Du moins, on y voit encore de jolies femmes,
je suppose?
— H y a deux mois on y voyait doiia Olympia.
— Ah! ah! nous pénétrons par unepente rapide
au coeur du récit.
— Il faut bien que je fasse un pas, car, autre-
ment, votre amour du dialogue ne me laisserait pas
avancer.
— Vous avez raison. Eh bien, qu'était-ce que
dona Olympia.
— La plus belle femme de Séville et l'épouse du
terrible Oloferno.
— Savez-vous, mon cher Saint-Firmin, que ce
préambule m'étonne? je crains fort que vous ne
me fassiez Un pastiche d'une école un peu passée
de mode.
— Si je ne devais pas vous étonner un peu, à
quoi bon me donner la peine de vous dire mon his-
toire?
— C'est fort juste et je mets tout mon étonnement
à votre disposition.
— Voyons, buvez un verre de chartreuse, et ne
découpez pas mon récit en un dialogue intermina-
RAK AI, ALALDLÏÏ CXXXIV.
ble. C'est un genre usé, qui ne sert, d'ailleurs, qu'à
fatiguer et impatienter le lecteur.
— Ah! çà, se demanda Romulus, est-ce que, par
hasard, je me trouverais en face d'un confrère? —
Ainsi donc, mon cher Saint-Firmin, la belle Olympia
était l'épouse du terrible Oloferno?
— Ne vous étonnez pas de ce dernier qualificatif ;
il était mérité. Cet Oloferno avait le caractère telle-
ment ombrageux, qu'aux jours de la canicule, il lui
eût été facile de s'y mettre à l'ombre.
— Ah! -çà, mais, vous parlez comme le Tinta-
marre !...
— Je ne connais pas le Tintamarre. Ce fut aux
courses de taureaux que je l'aperçus pour la pre-
mière fois.
— Qui?
— Elle. Sur ses cheveux d'ébène, où-brillait le
peigne d'or, elle portait la classique mantille.
— Qu'entendez-vous par mantille classique, s'il
vous plaît?
— Celle des lithographies de marchands de
musique et des romances à castagnettes. — Le ter-
rible Olofernosetenait près d'elle, sombre et pensif.
On eût dit qu'il se sentait jaloux des toreros, dont
RAKALALALULU CXXXIV 25
l'admirable agilité et le sang-froid faisaient tres-
saillir d'aise sa magnifique compagne.
—Pardon, mon cher Saint-Firmin, mais l'intérêt
que j'attache à votre récit me fait regretter que
vous négligiez d'esquisser davantage ce personnage
de premier plan. Je voudrais voir le costume de ce
farouche Espagnol. Sans doute, il était enveloppé
dans un manteau rouge, et la tête surmontée d'un
large sombrero à plume noire?
— Pauvre Romulus, on voit bien que vous ne
connaissez pas l'Espagne ! Oloferno a\ ait un paletot
gris, des bottines en cuir jaune et une casquette
placée sur ses cheveux réunis en chignon au der-
rière de la tête. Il fumait la cigarette et disait : Ca-
raco! à chaque bouffée. —La belle Olympia lui sou-
riait par moments.
— Et par devoir, peut-être?
— Hélas !... Quant à moi, j'étais fasciné par cette
splendide beauté sévillane, et les spadas les plus
célèbres- des Castilles n'auraient pu détourner une
minute mon attention entièrement captivée par elle.
Ah ! si Oloferno s'était douté de ce qui se passait
dans mon âme !... Mais Oloferno était son mari, et
par conséquent ne devait pas le savoir.
26 RAKALALALUM CXXXIV.
— Toujours cette éternelle plaisanterie sur les
maris!...
— Elle est un peu vieillotte, c'est vrai, mon cher
Romulus, mais elle produit encore son petit effet.
Au théâtre, elle provoque le gros rire; dans le livre,
elle fait complaisamment sourire les femmes grasses
et les hommes à gros ventre. Il est donc sage de la
maintenir au répertoire. — Il me fallut peu de
jours pour connaître leliom et la demeure de la
belle Olympia. Je la revis à l'Opéra, à lapromenade,
à l'église. D'ailleurs, je menais un certain train à
Séville, et ma grande fortune me permettait de
faire un peu de bruit dans cette ville de perfides
amours.
— Votre grande fortune, Saint-Firmin?
— Oui, mon immense fortune.
— Mais, si j'ai bonne mémoire, vous m'avez dit
que vous possédiez une vingtaine de mille livres de
rentes. Est-ce qu'en Espagne un pareil chiffre
représenterait un million?
—'Est-ce que j'ai dit vingt milles livras? C'est
bien possible... mais, entre nous, je vous avoue-
rai qu'il me serait difficile d'évaluer, à cent mille
francsprès, ma colossale fortune.—Celte chartreuse
est excellente.
RANALALALULU CXXXIV. 27
— Excellente, mais je crains qu'elle ne vous
porte à la tête. Vous savez que c'est maintenant
avec cette liqueur que les chartreux creusent leur
tombe.
— C'est vrai; comme tout change !... Autrefois,
c'était avec une pioche. Probablement que ces bons
pères ont trouvé l'ancien système trop long. —
Ne craignez rien, ma tête résiste à tout. Elle
a résisté à l'amour d'Olympia, ce n'est point
cette liqueur monacale qui l'ébranlera.
— Vous fûtes donc aimé?
— Mon cher Romulus, je ne ferai pas traîner
mon récit, et vous, dirai tout de suite qu'Olympia
m'aima, mais m'aima comme on aime à Séville.
— Soyez donc sérieux, Saint-Firmin...
— Ah! vous m'amusez vraiment, Romulus. Tout
à l'heure, vous recouvriez Oloferno d'un manteau
rouge comme un brigand d'opéra-comique, et main-
tenant vous riez lorsque je vous parle de l'amour
des Sévillanes !... Eh bien, mon cher ami, vous
verrez, tout à l'heure, si l'on aime à Séville comme
dans la rue Montmartre.
— Soit. Reprenez, cher Saint-Firmin, le cours
de votre odyssée.
— Oui, Olympia m'aima. Elle m'aima de cet
28 RAKALALALULU CXXXIV.
amour enfiévré qui se grave dans le coeur d'une
femme comme une date éternelle, de cette passion
qui jette dans le cerveau d'un homme la folie et
l'ivresse.
— Mais le terrible Oloferno ?
— Ne vous impatientez pas, le terrible Oloferno
n'apparaîtra que trop tôt dans ce brillant croquis.
— Certes, mon cher Saint-Firmin, ce récit ne
manque pas de m'intéresser au suprême degré,
mais cependant une chose m'inquiète.
— Laquelle?
— Vous m'avez nommé un personnage dont il
n'est nullement question.
— Le beau Pèpè?
— Justement.
— Le beau Pèpè est passé à l'état de personnage
légendaire.
— Et je ne vois pas le moindre chapeau gris.
— Patience. — Je me trouvais un'soir auprès
d'elle. C'était la fin d'un de ces beaux jours d'Es-
pagne dont la description est si facile et ne man-
querait pas de vous ennuyer. Je procède donc à la
manière scénique et supprime le paysage. N
— Je n'y vois pas d'inconvénient.
— Peut-être ce sage exemple vous inspirera-t-il
RAKALALALULU CXXXIV. 29
une bonne résolution, et à votre tour, vous suppri-
merez les interruptions.
— Mais, mon cher Saint-Firmin, xous ne com-
prenez pas mon inquiétude. Je crains d'être
complètement gris avant le dénoûment de votre
intéressante histoire.
— En ce cas, je vais me hâter. J'aimais Olympia
à me sentir jaloux de tout... de son mari, du passé.
J'exigeai d'elle une confession générale, lui pro-
mettant d'avance de l'absoudre, après lui avoir
toutefois infligé une légère pénitence. Elley consen-
tit. Et voici le gros péché qui sortit de ses lèvres
purpurines : — J'ai beaucoup souffert par le coeur,
me dit-elle, parce que j'ai beaucoup aimé. Mais,
ne sois pas jaloux de celui que j'idolâtrais, car tu
hérites aujourd'hui de la passion qu'il m'inspira.
— Son nom ? m'écriai-je.
— Le beau Pèpè.
— Où est-il?
— Il est mort !...
— Et comment est-il mort, le beau Pèpè? de-
mandai-je.
— Oloferno l'a tué.
— En duel?
— Non, mon mari ne se bat jamais en duel.
50 RAKALAIALùLU CXXXIV.
D'abord, c'est défendu par l'Église, et puis, votre
adversaire peut vous blesser. Oloferno n'est pas mé-
chant, mais lorsqu'il trouve un amant chez moi, il
le tue.
Malgré moi, je frissonnai en apprenant le sort
des amants de la belle Olympia, et ce fut de ce
moment que je donnai à Oloferno lé surnom de ter-
rible.
Sans s'émouvoir, ma belle maîtresse me raconta
delà sorte la triste fin du beau Pèpè.
— Pardon, mon cher Saint-Firmin...
— Encore !...
— Ce n'est pas pour un fait personnel.
— A la bonne heure !
— Ce qui provoque mon interruption, c'est celte
épithète àebeau que vous paraissez donner si gra-
tuitement à cet infortuné Pèpè.
— Elle le désignait ainsi.
— Et cela ne vous blessait pas?...
— Ma modestie me défend de vous dire de quels
qualificatifs Olympia se servait à mon égard.
— Très-bien. Je suis tout oreilles pour écouter
la triste fin du beau Pèpè.
— C'était un soir d'été...
— Encore !...
RAXAIAIALULU CXXXIV. 51
— Gomment! encore?...
— Il était convenu que nous supprimerions le
paysage.
— Dans les bras l'un de l'autre...
— Chut!...
— Quoi! chut?
— Ceci est vif, Saint-Firmin...
^ — Vous m'ennuyez. Dans les bras l'un de l'autre,
Olympia et Pèpè devisaient d'amour. Le verbe
aimer n'en pouvait plus, tant on l'avait conjugué.
Tout à coup, dans l'escalier, un bruit se fait en-
tendre...
— Ciel I... qu'entends-je ? fit Pèpè.
— C'est mon mari!... Nous sommes perdus i...
reprit Olympia.
Au même instant, la porte s'ouvre. Oloferno
paraît.
— Je tremble pour Pèpè!... fait Romulus en
épuisant les dernières gouttes d'un flacon de fine
Champagne.
— Vous avez bien raison. Pèpè, plus beau que
brave, veut fuir. Oloferno fond sur lui ; une lutte
s'engage. Un cri se fait entendre. Le beau Pèpè
élait moi t.
Olympia, bouleversée, faillit devenir folle. Peu-
32 RAKAIAIALULù CXXXIV.
dant deux jours elle resta couchée. Lorsque le calme
se fut rétabli dans ses esprits, le beau Pèpè repo-
sait en terre bénite depuis vingt-quatre heures.
Le terrible Oloferno lui avait fait faire des funé-
railles simples, mais de bon goût.
Elle errait donc, triste et seule dans son bou-
doir, la belle Olympia, lorsqu'elle aperçut sous
un meuble la coiffure de son amant.
C'était tout ce qui lui restait de lui.
— Et cette coiffure? demanda Romulus.
—-C'était un feutre gris. Elle s'empara de cette
relique d'amour et la serra avec ses objets les plus
précieux.
Au moment où ma belle maîtresse me narrait
cette navrante histoire, un bruit se fit entendre au
dehors.
— Quel est ce bruit? fis-je inquiet.
— Malheur !... s'écria-t-elle, c'est Oloferno qui
rentre. Il aura eu des soupçons..., nous sommes
perdus !... Fuis, Saint-Firmin, fuis !...
— Fuir !... mais par où ?
— Par celle porte.
— Olympia, adieu!...
— Au revoir, Saint-Firmin, et dès que tu seras
dans la rue, quitte aussitôt Séville, car tu ne sau-
IUNALALAIALU CXXXIV.
rais, en restant dans nos murs, te soustraire à la
rage d Oloferno.
— Eh bien, je consens à opérer cette humi-
liante retraite. Je pars ce soir.
— 0 Saint-Firmin, je t'aime trop pour le
, perdre ! Je te suivrai partout. Où vas-tu?
— A Paris.
— Avant un mois, je serai à Paris.
Et le terrible Oloferno montait toujours !...
— Hâte-toi, le temps presse!
— Olympia, au moins un souvenir de toi!...
— Tiens, prends le chapeau du beau Pèpè, et
ne le quitte pas que je ne t'aie îejoint. Dès que je le
pourrai, je partirai. Je profiterai du sommeil pro-
fond d'Oloferno pour abandonner sa couche." A
Paris, je te reconnaîtrai à ce chapeau. Le jour, lu
te promèneras sur les boulevards, au bois ; le soir,
tu iras aux Italiens, à l'Opéra... Oloferno monte;
fuis, fuis, ou il serait trop tard !...
Et Oloferno montait toujours !...
Je dégringolai dans un escalier dérobé; mais au
moment où je franchissais le seuil, je fus, d'une
croisée, aperçu par le terrible Oloferno, quisemit
à ma poursuite, la dague à la main. Je traversai la
ville en courant. Derrière moi se faisait entendre,
RAKAIALALULU CXXXIV.
haletant, le souffle bruyant du mari. Je me préci-
pitai dans une ruelle sombre et étroite. Un moment,
Oloferno demeura indécis. Il avait perdu malrace.
Mais la lueur d'un réverbère frappant sur le cha-
peau de Pèpè le remit sur ma voie. Je sentais mes
forces faiblir; je respirais à peine, lorsque, ô bon-
heur! j'aperçus une mule qui rêvait sous un balcon.
Je sautai sur sa croupe et partis au grand trot.
J'étais hors des atteintes de la dague d'Oloferno.
J'étais sauvé!.,.
Saint-Firmin but un verre de Champagne, afin
de se remettre de l'émotion de son récit.
Romulus, quoique un peu bien ivre, se deman-
dait jusqu'à quel point son nouvel ami pouvait être
pris au sérieux. La scène qu'il venait d'entendre
lui paraissait plus bouffonne que dramatique...
Etait-il réellement dans un restaurant des boule-
vards ou dans une salle des Bouffes? Voilà la ques-
tion que sa raison, légèrement ébranlée, cherchait
vainement à résoudre.
— Et depuis ce jour?
— Depuis ce jour, j'erre en tous lieux, attendant
la belle Olympia. Et ce chapeau, celui du beau
Pèpè, doit, de loin, dans la foule me faire recon-
naître. C'est mon panache blanc. Ah ! mon cher
RAKALALAlrULU CXXXIV. 55
Romulus, vous ne sauriez comprendre combien
j'aime Oljmpia ce soir!... Qui sait? elle est peut-
être à Paris depuis aujourd'hui !... Et elle me cher-
cherait alors!... Oh! je me sens coupable!.,.
Quelle heure est-il?
— Mais bientôt dix heures.
— Je cours aux Italiens.
— Mais si Olympia vous voyait dans cet état?
— Quel état?
— Mais ne vous apercevez-xous pas que nous
sommes un tantinet gris l'un et l'autre.
— Vous, c'est possible; mais, moi!... ma tète
n'a jamais été si libre. Garçon, l'addition...
Le garçon déposa le papier demandé sous les
yeux émus des dîneurs.
Romulus remarqua le total. — Quarante-neuf
francs.
Saint-Firmin mit la main dans la poche de son
gilet avec l'indifférence de l'homme riche qui s'in-
quiète peu d'un plus ou moins de dépense.
Puis tout à coup il dit :
t— Tiens, je n'ai pas d'argent!
Romulus tressaillit.
— Vous n'avez pas d'argent!...
— Non, ma foi; mais tranquillisez-vous, j'ai
56 RAN4LALÂLULU CXXXIV.
e
toujours quelques billets de banque dans mon por-
tefeuille.
La physionomie de Romulus se rasséréna.
— Quand je dis que je n'ai pas d'argent, je me
'trompe, car voici un louis égaré dans ma poche.
Et, ce disant, Saint-Firmin jeta sur la table
quelque chose de jaune sur quoi l'attention de Ro-
mulus se fixa un moment.
— Vous prenez cela pour un louis?... dit-il en
riant.
— Certainement.
— Ma foi, vous êtes alors plus gris que moi...
ou je le suis plus que vous, car, pour ma part, je
ne vois là qu'un jeton en cuivre,... l'adresse, pro-
bablement, de quelque industriel.
— Ah ! vous me faites rire !
— Mais voici bien l'effigie de Mangin, le mar-
chand de crayons.
— L'effigie de Mangin!... Un beau et bon louis
de Napoléon Ier.
Romulus, après s'êtrebien assuré que ce n'était,
en effet, qu'une médaille en cuivre, demeura stu-
péfait et regarda son compagnon avec anxiété.
— Mais si vous vous connaissez si peu en mon-
RAHAIALAUILU CXXXIV. 57
naie, mon cher Romulus, que direz-vous des bil-
lets de banque que je vais vous montrer?
— Voyons les billets de banque.
Saint-Firmin ouvrit son portefeuille,-et, devant
Romulus ébahi, jeta deux ou trois petits cartons
de forme ovale portant chacun un gros numéro.
— Eh bien, qu'en dites-vous?
— Dam, je dis que ce sont des numéros d'ordre
qu'on délivre dans les bureaux d'omnibus. -
— Ah ! pauvre ami !... fit Saint-Firmin en riant
aux éclats, rire tellement étrange qu'il fit sou-
rire le garçon, attentif à cette scène dont il dé-
sirait un dénoûment sérieux.
— Mais qu'est-ce qui vous fait tant rire?
— C'est vous, cher ami, qui confondez la
Banque de France avec l'administration des omni-
bus!... On voit bien que vous n'avez pas l'habi-
tude des excès!... Mais je suis bon, et veux bien
vous instruire. Tenez, les blancs sont des billets
de cent francs, les rouges de deux cents, et ce
jaune est de mille francs. — Garçon, voici!...
Et Saint-Firmin jeta négligemment dans l'as-
siette où se trouvait l'addition un de ces petits cou-
pons blancs.
RAKAIALALUlù CXXXIV.
Romulus était atterré. —11 venait de dîner avec
un fou !...
A la vue de ce petit carton numéroté, le garçon,
embarrassé, se tenait immobile, un sourire niais
sur les lèvres.
Romulus, pour s'étourdir tout à fait sur cette si-
tuation perplexe, but coup sur coup deux verbes de
chartreuse.
Et, comme un éclair, passa dans son cerveau le
corlége humiliant des suites de sa position.
C'était le commissaire de police qui questionne
plus qu'il n'écoute ; le sergent de ville qui bous-
cule ; le poste nauséabond ; le dépôt de la Préfec-
ture ..
El une voix sévère lui disait :
— Comment, en plein décembre, vous portez
encore un chapeau gris, et vous avez l'audace d'al-
ler dans un restaurant faire une dépense de trois
louis!... Une somme avec laquelle on nourrirait
une honnête famille pendant vingt jours ! Et vous
osez narguer le g.irçon en lui offrant en payement
des numéros d'omnibus !... A Mazas !... à Mazas !
Et le pauvre poète demeurait abasourdi...
Quant à l'autre convive, s'étalant insoucieuse-
RAKALALALULU CXXXIV. 59
ment sur le divan, il sifflotait entre ses dents une
barcarolle.
— Ces messieurs ont appelé? demanda le gar-
çon, qu'un vague pressentiment rapprochait de
plus en plus.
— 0 ciel, que vois-je!... s'écria tout à coup
Saint-Firmin en portant ses regards vers la porte
d'entrée.
— Eh bien, que voyez-vous? demanda machina-
lement Romulus, bien aise de faire diversion à l'at-
tention du garçon.
— Cette femme qui vient d'entrer!...
— Eh bien?
— Qui monte l'escalier des salons...
— Eh bien !...
— Mais c'est elle!...
— Qui, elle?
— Mais, elle, Olympia, la belle Olympia!... Mon
cher ami, excusez-moi ; mais je m'élance sur sa
trace!...
— Ah çà, se dit Romulus en voyant son compa-
gnon se lever précipitamment, est-ce que mon fou
ne serait qu'un habile farceur?
Par la télégraphie du regard, les garçons avaient
averti la caisse, comme on signale, de station en
40 liARALAIALL'LU CXXXIV.
station, à la gare d'arrivée un train en détresse.
Aussi, quel ne fut pas l'ébahissement de la dame de
comptoir en voyant passer devant elle, à toute vi-
tesse, les deux dîneurs signalés.
Mais elle se rassura un peu en remarquant qu'ils
bifurquaient vers l'escalier conduisant aux salons
et cabinets. D'ailleurs, ils étaient nu-tête. Leurs
chapeaux étaient encore accrochés dans la salle.
Deux heures avant, un marchand d'habits n'eût
pas donné trois francs de ces deux coiffures. A ce
moment, elles représentaient et garantissaient une
somme de cinquante francs.
Les restaurateurs, en général, n'aiment pas,
qu'au dessert, après un riche repas, on leur fasse
des aveux de pénurie de bourse. Ce qu'ils re-
grettent, ce n'est point tant leur marchandise que
les saluts obséquieux, les sourires, les courbettes
qu'ils ont prodigués à de faux clients. Tït c'est pres-
que toujours de mauvaise humeur qu'ils envoient
chercher la garde.
A notre avis, ils ont tort. D'abord, cela leur pro-
cure dans les journaux une copieuse réclame; en-
suite, cela les met à même de prononcer devant la
cour cette phrase dont ils ne pensent pas un mot :
— Mon Dieu !... ces messieurs seraient venus me
R4NALAIALULU CXXXIV. 41
dire qu'ils n'avaient pas d'argent, je me serais em-
pressé de leur faire servir un repas ordinaire...
Mais des truffes!... du Champagne!... C'est trop
fort!...
Quant à ce qui touche nos personnages, du
moment que ces messieurs ne faisaient que voisi-
ner nu-tête dans l'établissement, l'émotion du res-
taurateur ne devait pas être anxieuse.
Avant de rattraper nos deux dîneurs, déplaçons
pour un instant la scène de ce récit, afin de faire
connaissance avec de nouvelles physionomies.
4.
42 RAKALALALULÏÏ CXXXIV.
III
Sir" Harriss était un jeune Anglais au caractère
froid et rê\eur, à l'esprit singulier. Il n'aimait pas
l'Angleterre et se plaisait fort en France. Seule-
ment, on ne sait pourquoi, il s'était chargé d'une
mission bien autrement ardue que celles dont dis-
pose d'habitude le ministère de l'instruction pu-
blique.
Ainsi, il vojageait à la recherche d'une femme
qui sympathisât à ses goûts, à ses habitudes et à
son humeur placide. Toutefois, disons bien vite que
cette recherche n'avait rien que de fort honorable,
sir Harriss étant résolu à épouser sans broncher
l'objet cherché, dès qu'il aurait mis le coeur des-
sus.
RANALALALULU CXXXIV. 43
Un moment, cependant, tout à fait au début de
son entreprise héroïque, il crut aimer, et cela
l'attristait, car c'était sur le sol de sa froide An-
gleterre.
Miss Arabella était une blonde enfant, d'une na-
'ure peut-être plus impassible que celle désir Har-
riss. Elle ignorait l'étonnement, et l'accident le
noins prévu la laissait dans le calme le plus parfait,
larriss s'irritait presque de cette inaltérable séré-
îité qui lui faisait, par comparaison, considérerson
mpassibilité habituelle comme une activité inces-
sante. Heureusement pour lui, ce n'était que rare-
nent qu'il se trouvait près de miss Arabella.
Cette jeune Anglaise habitait, près de Douvres, un
harmant cottage, bien clos de murs, tout endormi
lans un bouquet d'arbres. Et, cependant, si abritée
lue fût cette demeure, un sujet bien bénin de dis-
orde trouva moyen de s'y faufiler.
Un soir, sir Harriss, près d'elle, se disposait à
'rendre le thé, boisson de médisance, selon Robert
•unis ; un gaillard qui n'en buvait pourtant
uère dans les tavernes de Glascow ou d'Edimbourg.
Une petite discussion s'engageaà propos derien,
ause ordinaire des discussions qui deviennent un
eu sérieuses.
44 RANALALALULU CXXXIV.
A celte époque, sir Harriss n'avait pas encore
voyagé sur le continent, de sorte que ces deux
blonds enfants faisaient partie de la grande famille'
des Anglais naïfs.
D'ailleurs, le sujet de leur discussion le prouve
assez.
Miss Arabella soutenait qu'en France, à tous les,
repas, il y avait immanquablement un plaide gre-i
nouilles. I
Sir Harriss ne disconvenait point du goût des'
Françaispour les grenouilles, mais il assurait qu'ilsj
préféraient de beaucoup à ces vulgaires batraciens
les lézards gris de muraille et qu'on en servait sur
toutes les tables opulentes.
— Maisje vous dis, sir Harriss, que lesFrançais
ne se nourrissent que de grenouilles.
— Moi, je soutiens que le lézard gris est leur
meilleur mets. C'est leur nid d'hirondelle.
— Oh, si l'on peut dire !... {
— Je suis tellement sûr de ce que j'avance, que
j'ai presque envie d'envoyer une dépêche à sir
Kockney pour qu'il parie pour les lézards. '
— Et moi à mistress Gossip, qui tiendrait pour
les grenouilles, et à coup sûrgaguerait.
— Non !...
RARALALALLLD CXXXIV. 45
—Si!...
— Miss Arabella, ce sont des lézards gris!...
— Sir Harriss, ce sont des grenouilles, vous
dis-je !...
— Vous ne voulez pas en convenir.
— Non !
— Eh bien, miss Arabella, je vais vous dire tout
ce que j'ai sur le coeur !...
— Dites-le, ça m'est égal !...
— Vous êtes une têtue, une mauvaise tête, une
folle!...
— Et vous, un entêté, un affreux caractère!...
— Et je vous souhaite le bonsoir !...
■— Et moi, une bonne nuit!...
— Et je vais prendre mon ihé à Londres !...
Pour la première fois de sa vie, peut-être, sir
Harriss s'emporta au point de se lever et de sortir.
Le cottage de miss Arabella se trouvait près
d'une station de chemin de fer... Un train pas-
sait... Harriss monte... Un quart d'heure après, il
s'aperçoit qu'il s'est trompé de direction. Il croyait
retourner à Londres et il arrive à Douvres. Cette
erreur augmente encore son irritation. Un stea-
mer allait partir, il saute sur le pont et se livre de
tout coeur aux émotions du mal de mer.
46 RANALALALULU CXXXIV.
Le lendemain matin, il débarquait à Ostende.
A peine avait-il avalé une douzaine d'huîtres
qu'il fut accosté par un compatriote ami.
Il accompagna cet ami à Hambourg. Ce fut seu-
lement dans cette ville hanséalique que sa colère
contre miss Arabella commença à se calmer. Son
ami alors lui fit comprendre que le meilleur moyen
de retrouver son humeur douce et tranquille habi-
tuelle était de passer un hiver à Florence.
A Florence, sir Harriss se retrouva avec sir Brown,
lord Mistake et l'honorable London de la maison
London y C°, tous camarades de collège.
Sir Brown voulait emmener sir Harriss dans un
voyage en Chine ; lord Mistake le suppliait de l'ac-
compagner aux Indes, et l'honorable London lui
conseillait d'aller avec lui à Melbourne. Pour se
débarrasser d'eux,'sir Harriss partit pour l'intérieur
de l'Afrique, où il demeura deux an s s ans donnerde
ses nom elles à personne.
Alors, trois années après son départ de Douvres,
le souvenir de la douce Arabella vint rayonner sur
son coeur.
— Pauvre mis% pensait-il, elle m'en veut certai-
nement encore; maisje lui ferai mes excuses de cet
emportement, et elle me pardonnera.
RASAI ALALULU CXXXIV. 47
Et prenant congé d'un Toi nègre dont il s'était
fait l'ami, il s'embarqua pour Soulhamplon.
Sir Harriss, il faut le dire aussi, n'était pas fâché
de quitter ce noir potentat, dont les moeurs étaient
par trop primitives. I! le quittait avec l'intention
bien arrêtée de ne plus remettre les pieds dans ses
États, quoique, au moment du départ, son ami lui
eût dit sur le seuil de son palais de bois :
—Allons, ne nous oubliez pas, sir Harriss. Épou-
sez miss Arabella le plus tôt possible, et, quand
vous serez unis, \ous viendrez passer ici la lune de
miel. Votre retour sera pour la reine et pour moi
une date heureuse, et nous mangerons un anglican
ensemble.
Et comme sir Harriss, scandalisé, se récriait.
— Oui, vous avez raison, ces révérends sont ordi-
nairement un peu durs et presque toujours maigres.
Mais je tâcherai de me procurer, sur les limites du
Soudan, un bon savant européen, que je ferai
servir avec ses lunettes d'or pour vous faire hon-
neur.
Sir Harriss lui exprima combien il serait honoré
ainsi que son épouse d'un pareil festin, les lunettes
en or, sur un savant rôti, étant, à ce qu'il paraît,
en ce pays, une élégance de service, comme chez