Relation du voyage en Alsace de S. M. Charles X,... (7-13 septembre.)
119 pages
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Relation du voyage en Alsace de S. M. Charles X,... (7-13 septembre.)

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Schmidt et Grucker (Strasbourg). 1828. Charles X (roi de France ; 1757-1836) -- Voyages. France -- 1824-1830 (Charles X). [116] p. ; in-8.
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Publié le 01 janvier 1828
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Langue Français

DE S. M. CHARLES X
EN ALSACE.
IMPRIMERIE DE Mme Ve SILBERMANN.
DU
VOYAGE EN ALSACE
DE
S. M. CHARLES X,
ROI DE FRANCE ET DE NAVARRE.
A STRASBOURG,
CHEZ SCHMIDT ET GRUCKER, LIBRAIRES,
RUE DES ARCADES N° 6 ET VIEUX-MARCHÉ-AUX-CRAINS N° 10,
1828.
RELATION
DU VOYAGE EN ALSACE
DE
S. M. CHARLES X,
ROI DE FRANCE ET DE NAVARRE.
DEPUIS le règne de Louis XV, aucun Roi de France
n'était venu visiter l'Alsace et recevoir les hom-
mages et les marques d'amour de cette population
si loyale, si dévouée, dont l'affection pour les Bour-
bons s'est fait connaître par l'empressement avec
lequel elle abandonna jadis son indépendance poli-
tique pour se ranger sous leur sceptre, et que la
France a toujours trouvée fidèle, soit pour partager
les glorieux dangers de la victoire, soit pour lutter
courageusement contre les revers. Enfin, et après
un long veuvage, l'Alsace a revu un de ses Rois
dans l'auguste personne de Charles X ; elle en avait
besoin : comme toute la France, l'Alsace s'était ré-
jouie de la restauration qui, en ramenant le règne
de la légitimité, avait annoncé un long avenir de
1
(2)
paix et de légalité, à l'ombre duquel elle espérait,
par la protection et la liberté accordées à son com-
merce et à son industrie, pouvoir réparer ce que
tant d'années de tourmentes et de guerres lui avaient
coûté de sacrifices. Mais son attente fut bientôt
tristement déçue. Au moment où le système cons-
titutionnel allait se consolider sur ses bases, on vit
tout-à-coup surgir pour sa ruine un parti sur la
bannière duquel il était facile, malgré tous ses
efforts pour tromper les yeux, de lire cette de-
vise: hypocrisie et ambition, et l'Alsace vit crou-
ler toutes ses espérances. Non seulement ses jus-
tes réclamations, ses doléances furent repoussées,
mais encore elle se vit dénoncée et mise à l'in-
dex au pied du trône, par certains hommes du
tems qui cherchaient à se frayer la route de la
fortune et des honneurs, en se faisant une ré-
putation de dévoûment et de fidélité aux dépens
des populations qu'ils calomniaient de la façon la
plus lâche et la plus perfide. Sous le pinceau de
pareils hommes, le patriotisme des Alsaciens fut
travesti en esprit de sédition ; leur attachement aux
institutions qui garantissaient l'égalité politique et
religieuse, fut représenté sous les couleurs de l'irré-
ligion et des passions révolutionnaires, et enfin,
leurs justes mépris pour ceux qui les dénigraient
ainsi, furent signalés comme la marque certaine de
leur haine pour le gouvernement royal.
Cependant, et au milieu de ses douleurs et de
(5)
ses mécontentemens, l'Alsace resta loyale et pure,
et si, pendant long-tems, elle se vit l'objet de quel-
ques défiances, elle en rejette la honte sur ceux
qui tentèrent tous les moyens de la démoraliser,
de l'aigrir et de l'humilier. Toujours inébranlables
dans les principes constitutionnels, véritables ga-
ranties du bonheur de la nation, comme de la
stabilité du trône, les Alsaciens sont restés.dévoués
à la Charte malgré toutes les menaces et les tenta-
tives de corruption; toujours pleins de confiance
dans la sagesse royale, ils attendaient avec patience
et résignation le retour d'un tems plus heureux en
répétant avec toute la France : Si le Roi le savait!
Enfin le Roi l'a sû : il a compris les malheurs et les
dangers au milieu desquels le système déplorable
entraînait la France, et soudain il a repoussé loin
de lui de perfides conseillers, et une aurore de
bonheur et d'espérances a recommencé à luire pour
la France. Le Roi, dans sa paternelle sollicitude,
ne s'est point borné à étendre une main répara-
trice sur la France, convaincu qu'il avait été trop
long-tems trompé, il a voulu voir et juger par lui-
même; il a voulu visiter ces populations que, pen-
dant longues années, on lui avait dépeintes sous
d'odieuses couleurs, et il a pu se convaincre, en
voyant l'élan spontané de tous les coeurs, et les vives
démonstrations d'allégresse qui éclataient de toutes
parts sur son passage, que l'Alsace était toujours
la plus fidèle de ses provinces. Le voyage du Roi
1*
(4)
en Alsace fera époque, nous aimons à le croire,
pour la cause constitutionnelle, car l'auguste voya-
geur et son illustre fils et le ministre qui les accom-
pagnait , ont eu occasion de s'assurer que les popu-
lations les plus éclairées et les plus constitution-
nelles sont aussi les plus amies de l'ordre et les plus
sincèrement attachées au trône. La satisfaction qui
brillait sur les traits du Monarque, qui éclatait dans
toutes ses paroles durant ce voyage, a prouvé aux
Alsaciens que leurs témoignages d'amour et de dé-
voûment avaient été profondément sentis.
Les impressions que le séjour du roi en Alsace a
fait éprouver, ont été douces à tous les coeurs, et c'est
remplir un devoir que de chercher à en conserver le
souvenir. On verra, par la relation fidèle de tout ce
qui s'est passé durant ces trop courtes journées, que
si des fêtes plus brillantes, plus pompeuses eussent
pu être offertes au Roi, il eût été impossible d'y
faire éclater plus d'empressement, plus de franchise
et plus de cordialité; on trouvera dans les paroles du
Roi, que nous avons fidèlement recueillies, l'assu-
rance que les Alsaciens se sont à jamais acquis la
bienveillance du Monarque, et qu'ils peuvent comp-
ter sur sa royale protection pour leur industrie et
leur commerce.
LE 6 septembre 1828, à quatre heures et demie du
soir, le Roi, accompagné de S. A. R. Mgr. le Dauphin,
est arrivé sur les limites de l'Alsace, à une demi-
lieue de Phalsbourg. Sa suite se composait de
MM. le prince de Croï-Solre, capitaine des gardes;
le duc Charles de Damas, premier gentilhomme de
la chambre; le duc de Polignac, premier écuyer;
le duc de Maillé, premier aide-de-camp ; le duc de
Fitz-James, premier aide-de-camp; le duc d'Escars,
menin de Mgr. le Dauphin; le marquis de Boisge-
lin, major des gardes; le comte Ohegerty, écuyer-
commandant; le comte de La Salle, aide-de-camp
du Roi ; le comte de Tilly, lieutenant-commandant
des gardes; le marquis de Maisonfort, lieutenant
des gardes. Ces grands-officiers occupaient quatre
voitures. Ils étaient suivis par une vingtaine d'au-
(6)
tres voitures dans lesquelles se trouvaient les autres
personnes attachées au service et à la maison du Roi 1.
Un arc de triomphe, ingénieusement construit
en branches de sapin, était élevé en cet endroit.
Sa Majesté y a été reçue par M. Esmangart, con-
seiller d'état, préfet du département du Bas-Rhin,
accompagné de M. le comte de Choiseul, secré-
taire-général de la préfecture, et sous-préfet de
l'arrondissement de Strasbourg, et de M. de Blair,
sous-préfet de l'arrondissement de Saverne, et par
M. le vicomte Castex, lieutenant-général, com-
mandant la 5e division militaire, et M. le comte Du-
moulin, maréchal-de-camp, commandant le dé-
partement.
M. le préfet eut l'honneur de complimenter le
Roi en ces termes :
SIRE,
" Quand les Rois, vos ayeux, se sont montrés dans ces contrées,
l'allégresse a toujours été grande : ils étaient cependant précédés
d'appareils belliqueux, qui, tout en promettant une nouvelle
gloire à la France, n'en laissait pas moins quelqu'effroi dans le
sein des familles,
«Aujourd'hui, Sire, la joie est sans mélange.
«C'est en pleine paix, c'est au moment où chacun peut se
livrer avec sécurité à l'agriculture, aux arts, à l'industrie, que
Votre Majesté vient dans cette province frontière pour visiter
ses sujets.
1 M. de Martignac, ministre de l'intérieur, avait précédé le Roi
de quelques heures.
(7 )
« Votre Majesté, Sire, n'écoutant que le besoin de son coeur,
ne compte pour rien les fatigues d'un long voyage; elle veut par-
courir ses provinces pour s'assurer si les délégués de sa puissance
administrent selon les lois;
« Elle veut voir si ses sujets vivent en paix, s'ils sont heureux.
« Oui, Sire, ils sont heureux.
" Partout dans ce beau département, quelle que soit la dissidence
des opinions religieuses , l'on voit régner la plus parfaite union.
« Les diverses communions sont animées du même esprit de
paix, du même esprit de charité, du même amour pour votre
personne sacrée.
" Partout, Sire, les administrateurs honorés de votre confiance
sont fidèles à leur serment: ils respectent les lois et les font res-
pecter: ils sont d'un accès facile au pauvre comme au riche; ils
savent que leur premier devoir est de faire bénir votre nom.
« Partout les magistrats, chargés par Votre Majesté de rendre la
justice en son nom, tiennent la. balance d'une main ferme, et
dictent leurs arrêts avec cette équité, cette intégrité qui font,
depuis plus de dix siècles, l'apanage de la magistrature française.
« Partout les administrations financières, tout en faisant res-
pecter les droits du fisc, mettent dans les perceptions la modé-
ration , la patience, les ménagemens qui rendent les impôts
moins onéreux pour les peuples.
« Partout, enfin, Sire, Votre Majesté va trouver sur son pas-
sage ses braves et fidèles Alsaciens, pleins de reconnaissance
pour votre sollicitude royale, s'empressant autour de Votre Ma-
jesté pour la contempler, la bénir, et pour lui prouver par leurs
clamations, ce qu'ils éprouvent de bonheur en voyant au mi-
lieu d'eux le plus religieux , le plus tolérant et le meilleur des
Rois.»
Le Roi répondit à M. le préfet :
« Depuis long-tems j'avais le désir de visiter l'Alsace, et je
(8)
« suis tien aise de voir se réaliser l'idée que je m'étais formée de
" cette belle partie de mon royaume. "
Un spectacle tout nouveau pour le Roi et pour
les personnes de sa suite, les attendait avant leur
arrivée à Saverne. Au lieu d'où l'on découvre cette
ville, et avec elle la plaine immense de l'Alsace,
couverte d'une quantité innombrable de villes, de
villages, de hameaux, était placé un arc de triom-
phe exécuté en verdure, avec toutes les formes
d'une architecture élégante et gracieuse. Là se
trouvait réunie une partie de la population de
l'antique Alsace, adressant au Roi ses hommages
par l'organe de ses nombreux représentans. Toutes
les communes de l'arrondissement de Saverne
avaient envoyé leurs maires, leurs plus riches fer-
miers, leurs plus jolies villageoises. Plus de cinq
cents paysans, revêtus de leur costume national,
et ayant des rubans blancs au' chapeau et au
bras gauche, étaient arrivés au lieu du rendez-
vous, montés sur leurs plus beaux chevaux. Des
chariots, décorés de guirlandes de fleurs et de ru-
bans, portaient des jeunes filles, voyageant douze,
seize et vingt à la fois, toutes revêtues du costume
distinctif de leurs cantons, et portant des drapeaux
sur lesquels étaient inscrits les noms de leurs com-
munes ; sur d'autres chariots se trouvaient des mu-
siciens.
C'est au milieu de cette foule innombrable et
(9)
variée, que M. Kolb, maire de Saverne, s'avança
vers le Roi, et lui adressa le discours suivant :
« SIRE,
« Vos fidèles sujets, les habitans de l'antique cité de Saverne,
jouissent, dans l'ivresse de leur satisfaction, du bonheur de con-
templer la personne sacrée de Votre Majesté. Ils savent apprécier,
dans toute son étendue, la faveur royale que Votre Majesté daigne
leur accorder en s'arrêtant parmi nous. Tous les coeurs volent en
ce moment du fond de l'heureuse Alsace vers la sommité des Vos-
ges, qui depuis long-tems ne séparent plus l'Alsace de la Lorraine.
« Que Votre Majesté daigne me permettre de déposer aux pieds
de notre bien-aimé Roi l'hommage de la fidélité et de la soumis-
sion de la commune de Saverne. "
Le Roi, après avoir exprimé à M. le maire sa
vive satisfaction de ce qui se passait sous ses yeux,
parcourut au pas la belle et longue descente de
Saverne, entouré d'une foule empressée de contem-
pler ses traits et de lui prouver tout son amour. A
chaque coude que fait cette route sinueuse, toute
la foule se précipitait entre les rochers, jusqu'à
l'angle inférieur, et, devançant ainsi à chaque ins-
tant le cortége sur sa route, se retrouvait vingt fois
sur le passage du Roi.
A Saverne, toutes les maisons étaient pavoisées
de drapeaux et décorées de guirlandes de fleurs.
Sa Majesté y arriva à sept heures, et se rendit de
suite à l'habitation 1 qui avait été préparée pour la
recevoir.
Cette maison est l'ancien château des Landgraves d'Alsace;
( 10)
Quinze demoiselles de Saverne, ayant à leur tête
Mlle Amélie Kolb, fille du maire, attendaient le Roi
pour lui offrir une couronne de fleurs. Sa Majesté
les accueillit avec autant de grâce que de galante-
rie, et remarquant que Mlle Kolb, qui devait por-
ter la parole au nom de ses compagnes, était em-
barrassée, elle eut la bonté de la rassurer ; alors
cette demoiselle dit au Roi :
" SIRE,
« Daignez agréer l'hommage de nos coeurs. Dans nos monta-
gnes, nous n'avons que des fleurs à offrir à Votre Majesté; que
sa bonté y voie l'emblême de nos voeux. Puissent les jours pré-
cieux de notre Roi n'être semés que de roses semblables à celles
que nous déposons aux pieds de Votre Majesté. "
Le Roi répondit :
" Je reçois avec grand plaisir ces roses, qui m'offrent l'em-
« blême de vous toutes, Mesdemoiselles. "
S'adressant ensuite particulièrement à Mlle Kolb,
le Roi lui dit d'un ton plein de bonté : « Vous
" avez été bien émue en commençant votre com-
« pliment. " — " Sire, répondit la fille du maire,
" votre bonté m'a rassurée. " — " Je suis fort
elle a été restaurée sous une forme plus moderne par Egon de
Fürstemberg, prince-évêque de Strasbourg. Elle appartient main-
tenant à M. Reiner, architecte du Roi. Placée à la partie supérieure
de la ville, dans une situation éminemment pittoresque, cette ha-
bitation avait été choisie par l'autorité pour y recevoir Sa Majesté;
et, grâce à ses soins et à ceux du propriétaire, elle avait été ren-
due, malgré le peu de tems qu'on y avait pu mettre, digne des
augustes hôtes qui devaient s'y arrêter.
( 11 )
" satisfait, reprit le Roi, et j'agrée avec plaisir les
" fleurs que vous m'avez offertes. "
Le Roi reçut immédiatement après les autorités
civiles et militaires.
Voici le discours qui lui fut adressé par M. Mar-
tinez, président du tribunal civil :
« SIRE,
« Au milieu des transports d'allégresse qu'excite dans l'Alsace
la présence de notre monarque bien-aimé, les magistrats qui
composent le tribunal de l'arrondissement de Saverne sont heu-
reux de pouvoir déposer aux pieds de Votre Majesté l'hommage
de leur respect, de leur amour et de leur inviolable fidélité.
« Ils n'oublieront jamais que toute justice émane du Roi, et
que le plus sûr moyen de lui plaire, c'est de l'administrer avec
zèle et impartialité.
« Sire, le bonheur de ce jour restera à jamais gravé dans nos
coeurs. Son souvenir sera désormais la plus douce récompense de
nos travaux. »
Le Roi répondit :
" Je reçois avec grand plaisir l'expression de vos sentimens.
" Continuez avec le même zèle à me servir. En rendant une bonne
« et exacte justice à mes sujets, vous êtes sûrs de mériter mes
« bontés et ma bienveillance. "
Après les réceptions, Sa Majesté se mit à table
et admit à l'honneur de dîner avec elle le préfet,
le secrétaire-général de la préfecture, le sous-pré-
fet, le maire, le président du tribunal civil, le
procureur du Roi et les officiers-généraux.
A la fin du dîner, vers huit heures du soir, des
fusées furent lancées sur les points les plus élevés
( 12 )
du département, et des feux de Bengale furent al-
lumés sur les quatre tourelles de la cathédrale de
Strasbourg. A ce signal, l'air retentit du bruit des
cloches dans toutes les villes et les villages du Bas-
Rhin ; d'innombrables feux de joie allumés dans
nos cinq cent quarante-trois communes et sur les
principaux sommets des Vosges 1, annoncèrent que
dans toute la contrée on se réjouissait en même
tems de l'arrivée du souverain dont tous les coeurs
souhaitaient la présence. Du haut des fenêtres du
château, qui dominent toute la Basse-Alsace, le Roi
a pu voir ce spectacle brillant, et ainsi recevoir au
même instant les premiers hommages de notre po-
pulation tout entière.
A Saverne même, tous les habitans s'étaient em-
pressés d'exprimer par une illumination brillante,
des transparens et des devises ingénieuses, la part
qu'ils prenaient au bonheur de tous les Alsaciens.
Le 7 au matin, la première occupation du Roi,
aussitôt son lever, fut de contempler, de ses ap-
partemens les sites rians et pittoresques que la
chaîne des Vosges lui offrait de toutes parts, et les
plaines immenses entrecoupées de mille villages
que notre riche et fertile pays étendait devant lui.
1 On y distinguait particulièrement les ruines du Herrenstein,
ancien château du duc de Feltre, le vieux château de Haut-Barr,
les rochers de St.-Michel et de Ste.-Barbe, où l'on avait établi les
foyers les plus importans de cette illumination extraordinaire.
( 13)
Cette longue suite de montagnes, dont les sommets
brillaient la veille de mille feux, étaient dorée par
les rayons du soleil levant. On voyait se développer
dans la plaine, qui s'étend au-dessous du château,
et se ranger en bataille la cavalerie, composée de
plus de cinq cents cultivateurs, qui, la veille,s'était
portée sur les hauteurs à l'arrivée de Sa Majesté.
Venaient ensuite de longues files de chariots ornés
de guirlandes de fleurs et de verdure, portant de
jeunes Alsaciennes revêtues des costumes les plus
variés. Après avoir fait quelques évolutions dans la
plaine, ces cavaliers, qui se faisaient remarquer par
la beauté de leurs chevaux et leur habileté à les
conduire, vinrent se ranger des deux côtés de la
route, avides de voir encore les traits du Monarque
qui avait accueilli leur premier hommage avec tant
de grâce et de bonté.
Le Roi se rendit à pied à l'église paroissiale où
il entendit la messe. En revenant au château, il
remarqua, au-dessus de la porte d'entrée, l'inscrip-
tion suivante, qui y avait été placée pendant la
nuit:
VISITANT SES PROVINCES DU RHIN,
LE ROI CHARLES X,
VINT LE VII SEPTEMBRE MDCCCXXVIII HABITER
CETTE DEMEURE,
LA PREMIÈRE QU'IL HONORA DE SA PRESENCE
EN ALSACE.
Cette inscription, gravée en lettres d'or sur une
( 14 )
plaque de marbre, est destinée à perpétuer le sou-
venir du séjour du Roi en ces lieux.
Une attention aussi délicate parut faire au Roi le
plus grand plaisir.
Sa Majesté, s'étant fait présenter par M. le duc
de Damas, M. Reiner, qui avait eu le bonheur de
pouvoir lui offrir son habitation, lui témoigna,
avec la plus touchante bienveillance, combien elle
était satisfaite des dispositions qui avaient été pri-
ses pour la recevoir. Elle lui fit remettre ensuite,
ainsi qu'à MM. Linder, avocat, et Léger, ingé-
nieur de l'arrondissement, qui habitent la maison,
des médailles d'or à son effigie.
Le Roi se mit en route à dix heures, après avoir
exprimé, à diverses reprises à M. de Blair, sous-
préfet, et à M. Kolb, maire de Saverne, combien il
était satisfait de l'accueil qu'on lui avait fait. Sa
Majesté daigna donner au premier une tabatière en
or, enrichie de diamaus, et au second, une mé-
daille du sacre, également en or.
Cependant le Roi n'avait vu jusqu'alors qu'une
faible esquisse du beau spectacle qui l'attendait
aux approches de Strasbourg. Dans tous les villages
que Sa Majesté traversait, elle trouvait, près d'un
arc de triomphe en feuillage, une cavalcade de
cultivateurs, et de nombreux chariots remplis de
jeunes filles.
A Wasselonne, le coup-d'oeil était ravissant. Sa
Majesté, après avoir reçu, sous un arc de triomphe,
( 15)
les hommages du maire et du conseil municipal,
est arrivée à la grande place de ce bourg important,
qui était couverte d'une foule innombrable. Deux
cents jeunes gens et autant de jeunes filles occu-
paient, sur des gradins, les deux côtés de la route.
A droite, ils représentaient les anciens corps de
métier dont ils portaient les costumes, les attributs,
les outils et les instrumens. A gauche, ils offraient
une scène qui rappelait les usages de l'anti-
quité. Des victimaires avec leurs haches et leurs
massues, tenant de jeunes taureaux couronnés de
fleurs, semblaient prêts à les immoler, pour les of-
frir en sacrifice, en signe de réjouissance. Au mo-
ment du passage du Roi, ces jeunes gens firent re-
tentir les airs de leurs acclamations, et des cris mille
fois répétés de Vive le Roi! A sa sortie de Wasse-
lonne, comme à son entrée, Sa Majesté a passé sous
un arc de triomphe fait en branches de sapin.
Dans le Cronthal, un spectacle non moins en-
chanteur attendait le Roi. Les jeunes filles de près
de vingt communes étaient placées sur l'une des
deux montagnes qui forment la vallée ; sur l'autre
montagne se trouvaient réunis tous les troupeaux
des villages des environs sous la conduite de leurs
bergers. Dès que le Roi arriva dans la vallée, les
jeunes filles exécutèrent les danses du pays, et les
sons de la musique villageoise se mêlèrent aux accla-
mations unanimes de l'immense population qui cou-
ronnait les hauteurs. Le Roi fit arrêter sa voiture,
( 16)
et, après avoir contemplé ce spectacle nouveau
pendant quelques instans, il en témoigna sa satis-
faction de la manière la plus touchante, et parut
regretter de ne pouvoir s'arrêter plus long-tems
au milieu de ces scènes charmantes.
A Marlenheim, toutes les maisons étaient pavoi-
sées ; un arc de triomphe, décoré d'un portrait1
colossal de Sa Majesté, revêtue du costume royal,
avait été élevé au milieu de la commune. A l'arri-
vée du Roi, le corps municipal occupait un des
côtés de l'arc de triomphe; de l'autre se trouvait
une garde d'honneur à pied, et environ deux cents
jeunes gens et autant de jeunes filles, tenant à la
main des drapeaux et des branches vertes. Le Roi
s'étant arrêté, M. le maire de Marlenheim eut l'hon-
neur de le complimenter, et une réunion de jeunes
personnes lui offrit un bouquet. Avant de continuer
sa route, Sa Majesté remit à M. le maire une somme
de 200 fr. pour être distribuée aux pauvres. Une
compagnie de lanciers, composée de jeunes gens de
la commune, accompagna le Roi jusqu'à Fürden-
heim.
A chaque instant, sur toute la route, la voiture
de Sa Majesté était accostée par des cultivateurs à
cheval qui venaient saluer le Roi et lui offrir la main.
Sa Majesté répondait de la manière la plus cordiale
1 Ce portrait a été peint par M. Gay, receveur des douanes à
Marlenheim.
( 17 )
à Ieurs avances; souvent même elle prévenait leurs
désirs en tendant affectueusement la main à ceux
qui s'approchaient de sa personne 1.
A une lieue environ de Strasbourg, sur la hau-
teur de la Musau, d'où l'on découvre la ville, et, dans
le lointain, les monts boisés de la Forêt-Noire,qui
semblent se perdre dans l'horison, cent-quarante
chariots, attelés de quatre et de six chevaux, s'étaient
réunis avec plus de douze cents cavaliers divisés par
escouades, ayant des drapeaux blancs fleurdelysés,
et à leur tête les maires des communes, revêtus de
l'écharpe. Dans chaque chariot, les jeunes filles qui
1 On lit à ce sujet l'article suivant dans le Courrier du Bas-
Rhin du 14 septembre:
«Durant le trajet de Saverne à Strasbourg, l'extrême affabilité
de Sa Majesté a été mise à une épreuve singulière et à laquelle
elle s'est soumise avec une complaisance infinie. Le premier cul-
tivateur qui eut l'honneur de s'approcher de Sa Majesté, ayant
remarqué qu'elle le saluait de la main avec beaucoup de bien-
veillance, s'imagina qu'elle lui offrait la main et s'empressa de la
saisir et de la serrer cordialement entre les siennes. Le Roi, ins-
truit tout aussitôt que celte familiarité était d'usage, dans nos
campagnes, pour témoigner l'estime et l'affeclion, s'y prêta avec
autant de grâce que de bonté. Mais la chose n'en resta pas là.
Chaque cultivateur voulut obtenir le même honneur, et, sur
toute la route, c'était à qui viendrait offrir la main au Roi. Sa
Majesté paraissait s'amuser beaucoup de toutes ces poignées de
main et de la méprise qui y avait donné lieu. La bonhomie et la
franchise avec lesquelles ces braves gens venaient lui serrer la
main, plurent tellement au Roi qu'il finit par être toujours le
premier à faire les avances. Aussi on parlera long-tems dans nos
villages de l'affabilité et de la popularité du Roi. »
2
( 18)
le remplissaient portaient le même costume. Les
unes avaient sur la tête un noeud de rubans rouges
ou de rubans noirs, les autres le petit chapeau de
paille ou le bonnet de drap noir. Rien de plus pi-
quant que cette variété de costumes, que la phy-
sionomie fraîche et animée de ces jolies villageoises,
sous des berceaux de verdure et de fleurs. Pour se
faire une juste idée de cette belle scène, il aurait
fallu voir le cortége du Roi passer au milieu de cette
longue file de chariots et de cavaliers agitant leurs
larges chapeaux, et faisant retentir les airs des cris
de Vive le Roi! tandis que leurs musiques, placées
aussi dans des chariots, jouaient des airs chers aux
Français.
Sa Majesté parut extrêmement sensible à cet
hommage de l'Alsace qui, en exprimant les mêmes
sentimens que dans les autres provinces, avait ce-
pendant un caractère particulier.
Un superbe arc de triomphe avait été élevé en
avant de la première enceinte de la ville.
On lisait sur le fronton ces quatre vers :
Au pied de ces remparts, où ton peuple se presse,
Viens recevoir les voeux qu'il brûle d'exprimer;
Il t'offre ici, dans sa joyeuse ivresse,
Des bras pour te défendre, et des coeurs pour t'aimer.
Entre les colonnes qui s'élevaient à droite et à
gauche de la façade principale, on voyait les sta-
tues colossales de l'Alsace, tenant une corne d'a-
( 19)
bondance, et de la ville de Strasbourg, appuyée sur
un écusson où ses armes étaient gravées. Au-dessus
étaient placés deux médaillons représentant le
Rhin et l'Ill; sur la façade opposée, du côté de la
ville, on voyait également deux médaillons repré-
sentant la Bruche et le canal Monsieur. Sur le
fronton du même côté étaient indiquées les diffé-
rentes époques où Strasbourg fut visité par ses Rois,
depuis sa réunion à la France :
Louis XIV, le 23 octobre 1681.
Louis XV, le 5 octobre 1744.
Charles X, le 7 septembre 1838.
Diverses autres peintures et statues allégoriques
décoraient les parties supérieures de l'édifice. Enfin
quatre trophées d'armes en couronnaient la som-
mité, qui se terminait par un faisceau de drapeaux,
de bannières et d'armes de toutes espèces 1.
A trois cents pas de l'arc de triomphe, Sa Ma-
jesté descendit de voiture pour monter à cheval,
ainsi que M. le Dauphin et les grands-officiers de
sa suite.
M. le vicomte Castex, lieutenant-général, com-
mandant la division, suivi de son état-major, fai-
1 L'exécution de cet arc de triomphe avait été confiée à trois
hommes d'un mérite distingué. MM. Villot, architecte de la ville,
Friederich, statuaire, et Gabriel Guérin, peintre, qui se sont ac-
quittés de leur tâche d'une manière qui fait le plus grand honneur
à leur zèle et à leur talent.
2*
(20)
sait aussi partie du cortége, qui était formé par
une compagnie du Ier régiment d'artillerie légère
et par deux escadrons de cuirassiers.
Une quantité innombrable d'habitans de la ville
et de la campagne se pressait sur les remparts, sur
les ouvrages extérieurs et sur les deux côtés de la
route , depuis la porte Blanche jusqu'à l'arc-de-
triomphe ; là surtout la foule était prodigieuse :
pour mieux voir le Roi, un grand nombre d'in-
dividus étaient même montés sur les arbres voi-
sins ou sur des échelles qu'ils y avaient adossées.
Les propriétaires des champs qui bordent la route
en avant de l'arc de triomphe, avaient amené sur
les limites de leurs propriétés de grands chariots,
sur lesquels des groupes nombreux étaient placés
comme sur une estrade, et dominaient dans l'in-
térieur du cercle qui avait été formé devant l'arc-de-
triomphe, et où les premières autorités de la ville
se trouvaient réunies pour attendre Sa Majesté.
Des acclamations unanimes saluèrent l'arrivée du
Roi près de l'arc-de-triomphe, et le cortége s'étant
arrêté, M. de Kentzinger, maire de la ville de
Strasbourg, accompagné de ses adjoints et du corps
municipal, s'avança vers Sa Majesté, et, en lui pré-
sentant les clefs 1 de la ville, sur un plateau en ver-
meil, la complimenta en ces termes:
Ces clefs, qui sont en vermeil, sont ornées de fort belles cise-
lures, et portent les armes de France et celles de la ville de Stras-
bourg.
( 21 )
« SIRE ,
« Nos pères furent bien inspirés, lorsqu'en 1681 ils déposèrent
aux pieds de votre immortel ayeul, les clefs de l'antique Argen-
torat, jadis si fier de son indépendance politique.
« Il y avait une haute sagesse à quitter un pouvoir livré à d'é-
ternels froissemens, pour se placer sous le sceptre paternel de
Louis XIV, et s'associer à la toute-puissance du génie et de la
gloire.
« Sire, qui mieux que Votre Majesté apprend aux Français,
que la dynastie des Bourbons est toute aimante, et que son em-
pire le plus doux est celui qu'elle exerce sur le coeur.
« Votre Majesté a voulu mettre le comble à notre enivrement
en ramenant dans nos murs son auguste fils, qui tient plus à prix
l'amour des Français, que tous les trophées de ses brillantes
victoires.
« Sire, nous avons l'honneur de vous présenter les clefs de la
bonne ville de Strasbourg, et avec elles le tribut de notre amour,
de nos respects et de la plus inaltérable fidélité!
« Vive le Roi! vive M. le Dauphin! vivent les Bourbons!"
Le Roi prit gracieusement les clefs que lui offrait
M. le maire, et lui répondit :
« J'accepte ces clefs avec grand plaisir;je vous les rendrai
« avec confiance.
« J'entre dans cette ville avec une douce satisfaction. Ce que
« j'ai vu dans ce pays me prouve que l'amour des Français pour
« leur Roi est toujours gravé dans leurs coeurs. Certes, l'amour
« du Roi pour les Français y est aussi gravé d'une manière inef-
« façable." »
Ces dernières paroles furent prononcées par Sa
Majesté avec un accent qui partait véritablement
du coeur, et qui électrisa toute la population qui
se pressait autour, de l'arc de triomphe.
(22)
Sa Majesté, après avoir également reçu les hom-
mages de M. le maréchal de camp Deschamps, lieu-
tenant de roi, qui lui présenta les clefs 1 de la for-
teresse, continua sa route vers la porte Blanche, en
avant de laquelle un corps de troupes de ligne de
la garnison, qui était en bataille sur les glacis, lui
rendit les honneurs militaires.
A une heure et demie, le cortége fit son entrée
dans la ville, au bruit d'une salve de cent-un coups
de canon et des cloches de toutes les églises.
Dès huit heures du matin, les rues que devait
traverser Sa Majesté, étaient remplies d'une popu-
lation immense, impatiente de voir le Roi et son
auguste fils, et de les saluer de ses acclamations. Des
estrades, en forme d'amphithéâtre, et élégamment
ornées, avaient été dressées en différens endroits,
et le peuple s'y pressait en foule. Toutes les rues
avaient été soigneusement sablées, et les maisons
étaient richement décorées de tentures, de guirlan-
des et de drapeaux blancs fleurdelysés. Des groupes
de dames élégamment vêtues occupaient toutes les
fenêtres.
Des troupes formaient la haie, d'intervalle en in-
tervalle, depuis la porte Blanche jusqu'au château,
et rendaient les honneurs militaires au Roi sur son
passage.
Sa Majesté, ayant à sa droite Mgr. le Dauphin,
1 Ces clefs sont en acier et en cuivre doré; ce sont les mêmes
qui furent présentées à Louis XV.
( 23 )
marchait au pas de son cheval, précédée de deux
pages et suivie de ses grands officiers, des prin-
cipales autorités militaires de la ville et de toute
l'escorte villageoise qui lui servait de garde d'hon-
neur depuis Saverne.
D'instant en instant le Roi s'arrêtait pour con-
templer le tableau animé de la joie qu'excitait sa
présence, et pour répondre par de gracieux saluts
et par ce bienveillant sourire qui lui gagne tous les
coeurs, aux marques d'amour et d'enthousiasme qui
éclataient autour de lui.
Après avoir ainsi parcouru lentement le faubourg
Blanc, la rue du Vieux-Marché-aux-Vins, la place
de l'Homme-de-Fer, la Place-d'Armes, les rues des
Grandes-Arcades, du Marché-aux-Herbes, et Mer-
cière, le cortége s'arrêta en face du grand portail
de la cathédrale, où Sa Majesté était attendue par
Mgr. l'évêque Lepappe de Trevern, accompagné de
son clergé. Le Roi, ayant aussitôt mis pied à terre,
reçut les félicitations respectueuses de Mgr. l'évêque,
qui s'exprima ainsi :
« SIRE,
« Les voeux de vos fidèles Alsaciens appelaient depuis Iong-tems
Votre Majesté: enfin leurs yeux ont eu le bonheur de la contem-
pler, et leurs acclamations redoublées l'ont saluée avec des trans-
ports d'allégresse.
« Sire , ce n'est pas assez pour leur amour. Leurs ardentes
prières vont, avec celles de leur évêque, faire retentir les voûtes
de celle noble et vaste basilique; elles monteront au trône du Roi
des Rois , pour le supplier de leur conserver long-tems celui que,
( 24 )
dans sa bonté, il a daigné leur accorder; et d'assurer à sa dynas-
tie, la plus illustre de l'univers, l'empire sur eux, et sur les der-
nières générations. "
Sa Majesté, après avoir répondu à cette allocution
avec son affabilité accoutumée, entra dans la ca-
thédrale, et se plaça, avec son auguste fils, sous le
riche dais qui avait été préparé au milieu du choeur,
pour y prendre part au Te Deum solennel qui fut
chanté avec accompagnement de musique.
De là, le Roi, en sortant par le grand portail, se
rendit à pied au château, où il fut reçu par
M. le comte Claparède, gouverneur de ce château
royal. Quelques instans après, S. M. reçut les au-
torités civiles et militaires, et les corps d'officiers de
la garnison.
MM. Benjamin Constant, le baron de Boulach, le
vicomte Renouard de Bussière, Saglio, de Türck-
heim, et le baron de Wangen, députés du dépar-
tement, furent également admis à présenter leurs
hommages à Sa Majesté, qui les accueillit avec
beaucoup de bonté, en saluant chacun d'eux no-
minativement. Le Roi reçut ensuite M. Millet de
Chevers, premier président de la cour royale de
Colmar, et M. Desclaux, procureur-général près la
même cour, qui vinrent présenter à Sa Majesté les
respects et les voeux de leur compagnie. M. le pré-
fet, à la tête du conseil de préfecture, et MM. les
officiers-généraux, furent ensuite introduits.
(25)
Mgr. l'évêque, en présentant à Sa Majesté le clergé
de son diocèse, a dit :
" SIRE,
« J'ai l'honneur de présenter à Votre Majesté son clergé du
Bas-Rhin, dont toutes les pensées, toutes les actions ne tendent
qu'à donner des âmes à Dieu et des coeurs au Roi. "
Sa Majesté, en agréant cet hommage, s'informa
avec une bienveillance particulière de l'état du
diocèse.
Le Roi ayant alors appris que les demoiselles de
la ville étaient réunies dans le salon d'attente,
donna l'ordre de les faire entrer, en disant : " La
" galanterie fait toujours marcher les dames avant
« tout; c'est la règle. "
Elles ont été introduites au nombre de quatre-
vingt , avec le corps municipal. Mlle de Choiseul,
fille de M. le comte de Choiseul, secrétaire-général
de la préfecture, eut l'honneur d'adresser le com-
pliment suivant à Sa Majesté, en lui offrant une
corbeille de fleurs :
« SIRE,
« Veuillez nous permettre d'unir nos timides hommages à ceux
de l'immense population de l'Alsace.
« Nous n'osons offrir au Roi qu'une corbeille de fleurs. Daignez,
Sire, y voir l'emblème de notre amour, et accueillir avec bonté
l'élan de nos coeurs : ils forment les voeux les plus ardens pour la
prolongation d'un règne consacré tout entier au bonheur de la
France. "
Le Roi répondit à Mlle de Choiseul avec une
extrême bienveillance.
(26)
Les présentations ont ensuite continué. M. le
maire a dit en présentant au Roi le conseil muni-
cipal :
« SlRE,
« Les membres du conseil municipal de votre bonne ville de
Strasbourg méritent un regard bienveillant de Votre Majesté, ils
offrent toutes les qualités qui peuvent les rendre recommandables
à ses yeux: des vues sages; et éclairées, le plus vif amour du bien,
et pour Votre Majesté les sentimens les plus prononcés de respect,
de fidélité et de dévouement. "
Le Roi répondit :
« Je reçois avec grand plaisir l'expression des sentimens de ma
« bonne ville de Strasbourg. J'ai plus de droits que jamais de
« l'appeler ma bonne ville, après l'accueil que j'en ai reçu et
« qui a été droit à mon coeur. Soyez mon interprête auprès de
« vos habitans; témoignez-leur combien je suis heureux d'entrer
« pour la première fois dans cette cité populeuse. Il m'est doux
« de voir que les sentimens qui sont dans mon coeur pour tous
« mes sujets, sont également partagés par eux. "
M. de Kentzinger, président du tribunal civil,
a dit :
« SIRE,
« Le tribunal de première instance de cette ville, auquel s'est
adjoint celui de Wissembourg, dont j'ai le bonheur de pouvoir
offrir l'hommage des sentimens de fidélité, de dévouement et de
respect qui l'animent pour Sa Majesté, sait combien la justice,
ce premier, ce bel attribut des Rois, est chère au coeur paternel
de Charles X. Accoutumés à parler en Votre nom, Sire, pour-
rions-nous oublier les devoirs que cette confiance, cet insigne
honneur nous impose ? Mais il nous est bien doux de pouvoir,
en présence de Votre Majesté et de son auguste fils, interroger
(27)
nos consciences, et de n'y trouver que le désir de mériter toujours
son approbation et la continuation de ses bontés. "
Le Roi répondit :
" II est vrai que le plus pressant désir de mon coeur est de
« rendre justice à mes sujets, parce qu'elle est leur premier be-
" soin; mais ne pouvant pas tout faire par moi-même, je suis
« obligé de vous la déléguer, Messieurs, et je compterai toujours
« sur votre empressement à justifier la confiance que je mets en
« vous, comme vous pouvez compter sur ma bienveillance. "
M. de Türckheim, président du tribunal de com-
merce , eut l'honneur d'adresser au Roi le discours
suivant :
« SIRE,
« Le tribunal de commerce vient déposer aux pieds de Votre
Majesté l'hommage de son profond respect, et de la reconnais-
sance qu'il partage avec toute l'Alsace pour le bienfait que Votre
Majesté lui accorde par sa présence.
" Les belles plaines que vous avez traversées, Sire, retentissent
encore des accens de la joie et de l'amour du pays. Toutes les
classes de la population, qui se pressent sur les pas de Votre Ma-
jesté, connaissent votre sollicitude paternelle pour le bonheur de
vos peuples; tous les coeurs sont ouverts à l'espérance; un seul
voeu les anime en ce moment, celui de vous entourer des témoi-
gnages de leur vénération.
« Si l'Alsace ne jouit pas de toutes les sources de son ancienne
prospérité, si des malheurs que Votre Majesté n'ignore pas, et qui
ont pesé sur le commerce de cette ville, peuvent appeler tout
l'intérêt du gouvernement sur des souffrances aussi réelles, il vous
sera doux de penser, Sire, que la confiance renaît sous les pas
d'un Bourbon, et que votre présence est pour tous vos sujets l'au-
rore d'un avenir plus heureux.
(28)
« Daignez, Sire, recevoir avec bonté les voeux du tribunal de
commerce, pour la prospérité de votre règne et pour la gloire de
votre auguste dynastie. "
Le Roi répondit:
« Je reçois avec plaisir l'expression de vos sentimens. On sait
« combien je m'intéresse au commerce, si nécessaire au bonheur
" de mes sujets. Je m'en occupe, et je m'en occuperai toujours
" avec le même soin; heureux si je puis parvenir à adoucir, à
« diminuer les embarras qui peuvent exister, autant que mes de-
« voirs et la position des choses me le permettront. Redoublez de
« zèle, s'il se peut, dans l'exercice de vos importantes fonctions,
« et soyez assurés de tout mon intérêt et de ma reconnaissance. "
M. le maire, président de la commission admi-
nistrative des hospices, a dit:
« SUIE,
« Le règne de Votre Majesté se signale chaque jour par d'in-
nombrables bienfaits; comment la commission des hospices civils
et les membres du bureau de bienfaisance ne répondraient-ils pas
à ses nobles et généreuses intentions? Sire, ce sentiment est tout
en eux, et c'est avec confiance qu'ils déposent aux pieds de Votre
Majesté le respectueux hommage de leur amour et de leur fidélité. "
M. Désiré Ordinaire, recteur de l'Académie de
Strasbourg, s'exprima en ces termes:
«SlRE,
« Toutes les fois que le conseil royal est admis à présenter à
Votre Majesté, par l'organe de son chef, les hommages et les voeux
du corps enseignant, chacun des membres de l'académie de
Strasbourg trouve dans son langage l'expression fidèle des senti-
mens dont il est pénétré pour votre auguste personne. Mais com-
bien ils sont heureux de pouvoir en ce jour offrir eux-mêmes à
(29)
Votre Majesté l'hommage de leur dévouement, de leur vénération,
de leur amour.
" L'académie de Strasbourg , l'une des plus importantes de
votre royaume, remplira toujours avec zèle la noble mission
qu'elle a reçue de préparer à la France des hommes vertueux et
éclairés, et les cinq facultés qui la composent sont glorieuses d'y
concourir, chacune suivant l'ordre de ses attributions.
Qu'il me soit donc permis de donner à Votre Majesté l'assu-
rance que tout ce qu'elle daignera accorder à cette académie en
protection et en confiance, elle l'emploiera toujours au profit de
la religion, à la prospérité de l'état et à la gloire du trône. "
Le Roi répondit :
« Vous êtes appelés à des fonctions bien importantes. Il s'agit
« de former le coeur des jeunes Français. Pénétrez-les bien de
« tous les sentimens de religion qui doivent faire la base de leur
« éducation. C'est alors qu'ils pourront étudier avec fruit les sciences
« les lettres et les arts, et devenir des citoyens utiles à l'élat. Vous
« aurez par là rendu de grands services à mes peuples et acquis
« des droits à ma reconnaissance."
M. Humann, président de la chambre de com-
merce, prononça le discours suivant :
SIRE,
« L'industrie fait la puissance des sociétés modernes; sa pros-
périté sera désormais la plus forte garantie de l'ordre et de la paix
publique. Là où elle est progressive, les sources de la richesse
coulent à pleins bords : le lien social se resserre par l'heureuse
solidarité qui associe le bien-être individuel à la fortune de l'état;
et l'activité des esprits, si ardente de nos jours, s'exerce utilement
pour le pays comme pour les citoyens.
« La liberté est la vie de l'industrie, la condition de son déve-
loppement. Il appartenait à la légitimité, qui consacre tous les
droits, de nous restituer ce don du ciel : il est dans la destinée de
( 30)
la France de n'être libre et heureuse que sous le sceptre paternel
des Bourbons.
« L'Alsace, Sire, souffre de quelques dispositions législatives qui
arrêtent l'essor de sa prospérité. Elle se livre à l'espoir que ces en-
traves vont disparaître, puisque le père de la patrie entend ses do-
léances.
« Sire, le commerce de Strasbourg partage les transports d'al-
légresse que votre auguste présence excite dans tous les coeurs.
Qu'il lui soit permis de déposer, par mon organe, aux pieds du
meilleur des Rois, l'hommage de sa profonde vénération, de sa
fidélité et de son amour. "
Le Roi répondit :
« Je reçois avec grand plaisir l'expression de vos sentimens.
« Assurez ceux qui se livrent à une industrie si utile pour la
« France, combien je désire de les protéger, d'améliorer leur po-
« sition, et de les mettre à même de n'avoir plus de rivaux à
« craindre à l'étranger. C'est là l'objet de mes voeux les plus ar-
« dens. Je ne puis marcher à ce but aussi vite que je le voudrais.
« Vous devez sentir combien il est essentiel d'apporter de la sa-
« gesse et de la prudence dans les opérations commerciales. Je
" ferai de mon côté tout ce qui dépendra de moi.
« Je suis charmé, Monsieur, que vous soyez l'organe des inté-
« rêts du commerce. "
M. le baron de Türckheim, père, président du
consistoire-général de la confession d'Augsbourg,
harangua le Roi ainsi :
" SIRE,
« Les consistoires de la confession d'Augsbourg s'approchent
avec vénération du monarque chéri dont la présence comble de
bonheur les fidèles habitans de l'Alsace.
« C'est sous le sceptre protecteur de Votre Majesté qu'ils jouis-
sent en paix de la liberté religieuse. Elle assure à la génération
(51 )
présente, comme aux générations à venir, les fruits d'une éduca-
tion basée sur l'instruction chrétienne dont les augustes frères de
Votre Majesté ont conservé le bienfait à nos églises.
« Nos pasteurs allient dans leur enseignement les vertus du chré-
tien aux devoirs du sujet; leurs prières s'adressent au Tout-Puis-
sant pour la conservation des jours de Votre Majesté. "
Le Roi répondit :
« Tous mes fidèles sujets protestans de Strasbourg et de toute
« l'Alsace peuvent compter sur ma protection et sur mon affection.
« Je pourrais dire que les privilèges dont ils jouissent, nous
« n'avons eu aucun mérite à les leur accorder; car nous ne faisons
« qu'exécuter les traités qui ont été passés au moment heureux
« où l'Alsace a été réunie à la France.
« Continuez, Monsieur, à mériter ma protection par votre zèle
« à remplir les fonctions que je vous ai spécialement confiées."
M. Maeder, président du consistoire réformé,
a dit au Roi :
III
« SIRE,
« Dans ce moment où le coeur de Votre Majesté s'épanouit au
milieu des acclamations d'une cité loyale et dévouée, il est doux
pour le consistoire de l'église réformée d'être l'organe ides sen-
timens de ses co - religionnaires auprès du père commun des
Français.
« Sire, ces sentimens sont purs comme le ciel d'un beau jour.
Si nous ne savons pas les exprimer avec éloquence, ils sont pro-
fondément gravés dans nos coeurs. Ils nous dictent tour à tour
l'obéissance et le dévouement; ils nous inspirent des prières fer-
ventes pour le meilleur des Rois.
« Que Votre Majesté daigne agréer ces sentimens : elle com-
blera les voeux de ses fidèles sujets de la confession réformée. »
Le Roi répondit :
« Oui, j'agrée les sentimens de mes fidèles sujets de la religion
(32 )
« réformée; ils pourront toujours compter sur ma bienveillance
"et sur ma protection. "
M. Auguste Ratisbonne, vice-président du con-
sistoire israélite, prononça le discours suivant:
« SlRE,
« Le consistoire israélite de ce département vient déposer aux
pieds de Votre Majesté l'hommage de l'amour et du respect de ses
co-religionnaires. Nous sommes heureux de pouvoir nous unir en
ce jour solennel à tous les organes de la joie publique : ce bon-
heur, Sire, c'est aux Bourbons que nous en devons la garantie;
c'est aux institutions données à la France par votre auguste frère
et si loyalement exécutées par Votre Majesté. Que Dieu daigne
vous en récompenser! qu'il accorde à Votre Majesté et à votre il-
lustre race une longue suite de siècles! elle trouvera toujours au-
tour de son trône des enfans d'Israël pour la bénir et pour la
servir. "
Le Roi répondit:
« C'est avec plaisir que je reçois l'expression des sentimens du
« consistoire israélite. J'accorde à tous mes sujets une égale pro-
« tetion. »
M. Strohl, président du conseil des Prud'hom-
mes, adressa au Roi l'allocution suivante :
« SIRE,
« L'industrie et les arts sont une source féconde de prospérités,
et pour les nations qui les cultivent, et pour les gouvernemens
qui les protègent.
« Grâce à cette protection constante dont ils jouissaient déjà
sous le règne de vos illustres aïeux; grâce à celle que Votre Ma-
jesté a daigné leur assurer de nouveau, la France confirme au-
jourd'hui hautement cette vérité par les résultats heureux de son
industrie nationale.
( 33 )
" Sous l'égide des paternelles sollicitudes émanées du trône, la
ville de Strasbourg, depuis le moment fortuné de sa réunion à la
France, a constamment rivalisé de zèle et d'activité avec les au-
tres villes du royaume pour les progrès des arts industriels; dans
quelques-unes de ses branches, elle les a même devancées.
« Sire, organe de cette classe intéressante qui cultive les arts et
l'industrie, le conseil des prud'hommes de la ville de Strasbourg
vient en ce jour heureux supplier Votre Majesté de daigner agréer
les sentimens de notre amour et de notre fidélité envers sa per-
sonne sacrée et envers son auguste famille. "
Le Roi répondit:
« Je reçois avec plaisir l'expression des hommages du conseil
« des prud'hommes de la ville de Strasbourg. Je vous engage,
« Messieurs, à continuer de remplir avec le zèle qui vous distin-
« gue les fonctions que vous exercez. "
Sa Majesté, après avoir accueilli ces nombreux
hommages, reçut immédiatement les visites de S. M.
le roi de Wurtemberg, et de S. A. R. le grand-duc
de Bade, qui s'étaient rendus exprès à Strasbourg
pour voir le Roi de France.
Le grand-duc de Bade était accompagné des mar-
graves ses neveux, Léopold, Guillaume et Maximi-
lien, et du prince de Fürstemberg, leur beau-frère.
Le Roi accorda ensuite audience à S. A. le
prince de Loewenstein, envoyé extraordinaire de
S. M. le roi de Bavière, et à S. Exc. le lieutenant-
général baron de Moranville, envoyé extraordinaire
de S. A. R. le grand-duc de Hesse, qui eurent l'hon-
neur de féliciter Sa Majesté au nom de leurs sou-
verains.
5
(54)
Après la réception, Sa Majesté, entendant les cris
d'allégresse et les acclamations de la foule immense
qui s'était réunie sur la terrasse du bord de l'eau,
dans l'espoir de voir le monarque, s'empressa de
se rendre au désir public en paraissant sur le bal-
con, où elle fut accueillie par les cris mille fois ré-
pétés de Vive le Roi!
Les cavalcades et les chariots que S. M. avait
rencontrés sur toute sa route, défilèrent ensuite sur
la terrasse, et renouvelèrent au sein de la ville, le
beau spectacle qui avait charmé le Roi au milieu
de la campagne.
A six heures et demie, Sa Majesté se mit à table;
le roi de Wurtemberg, le grand-duc et les princes
de Bade dinèrent avec elle.
Le prince de Loewenstein, plusieurs ministres et
généraux étrangers, les principales autorités civiles
et militaires de la ville et du département, MM. de
Tûrckheim et Saglio, députés du Bas-Rhin, furent
admis au banquet royal.
A huit heures et demie, le Roi se rendit au théâtre
où il était attendu par la plus brillante réunion
que l'on y ait jamais vue; toutes les dames rivali-
saient par l'éclat et l'élégance de leurs parures. Sa
Majesté parut très-sensible aux démonstrations de
joie et d'amour qui lui furent faites pendant tout
le spectacle; aussi, et malgré toutes les fatigues
de la journée, resta-t-elle jusqu'à la fin du spec-
tacle, qui ne se termina qu'après minuit. Le Roi
(35)
était assis entre le roi de Wurtemberg et le grand-
duc de Bade; Mgr. le Dauphin occupait la droite
du roi de Wurtemberg, et le prince de Loewen-
stein était à la gauche du grand-duc. Toutes les per-
sonnes qui eurent le bonheur d'assister à cette fête,
en conserveront long-tems le souvenir, tant le Roi
y montra de bienveillance et d'affabilité à toute
l'assemblée. Le spectacle, qui se composait de Jean
de Paris et de Picaros et Diégo, avait commencé
par une cantate 1 en l'honneur du Roi et de son
auguste fils, qui fut vivement applaudie.
A la tombée de la nuit, la flèche de la cathé-
drale et toutes les maisons de la ville avaient été illu-
minées. Un immense obélisque, garni de lampions,
jetait une lumière éclatante à l'entrée du Broglie;
du côté opposé, l'illumination de la salle de spec-
tacle offrait un coup-d'oeil encore plus magnifique:
les colonnes du pérystile semblaient être de feu.
Une nombreuse société d'amateurs de musique
avait fait préparer avec élégance deux grands ba-
teaux de la navigation marchande, dont les bords
et les cordages de la mâture étaient décorés de
fleurs et de lampions. Cette société d'amateurs avait
l'intention de donner un concert d'harmonie à Sa
Majesté à sa sortie du théâtre; mais cette intention
1 Les paroles de cette cantate sont de M. Besancenet, adjudant
au château royal de Strasbourg, et la musique est de M. Paër.
3*
(56)
ne put être remplie, vu l'heure avancée à laquelle
le spectacle se termina.
Le lendemain 8 septembre, le Roi, après avoir
entendu la messe dans ses appartemens, sortit à
dix heures du château pour se rendre au polygone,
et y assister aux manoeuvres des troupes et aux
exercices de l'artillerie.
Sa Majesté, accompagnée de son auguste fils, du
roi de Wurtemberg, du grand-duc de Bade, des
margraves, de ses grands-officiers, et d'une suite
aussi brillante que nombreuse, fit son entrée au
polygone sous un arc de triomphe militaire, com-
posé de canons et d'armes de toute espèce.
Aussitôt arrivée, Sa Majesté monta à cheval et
passa en revue toute la garnison de Strasbourg,
composée du 2e régiment d'artillerie à pied, du
Ier régiment d'artillerie à cheval, du bataillon de
pontonniers, de la 9e compagnie d'ouvriers d'artil-
lerie, du Ier escadron du train d'artillerie, des 18e
et 39e régimens d'infanterie de ligne, et du 19e ré-
giment d'infanterie légère. Deux escadrons du 10e
régiment de cuirassiers, en garnison à Haguenau,
étaient venus renforcer encore cette ligne de ba-
taille, qui était appuyée de deux batteries de cam-
pagne du nouveau modèle, servies, l'une par l'ar-
tillerie à pied, et l'autre par l'artillerie à cheval.
Après la revue, l'infanterie, la cavalerie et les deux
batteries de campagne exécutèrent, avec un ensem-
ble et une précision remarquables, diverses ma-
( 37 )
noeuvres accompagnées de feux de mousqueterie
et d'artillerie. La légèreté et la mobilité du nou-
veau matériel de campagne, la solidité et l'élégance
des harnais, parurent fixer surtout l'attention des
illustres étrangers qui assistaient à la revue. Pen-
dant que ces mouvemens attiraient tes regards du
Roi, les troupes d'artillerie se portèrent rapidement
dans les batteries permanentes du polygone et dans
les divers ateliers qu'on avait organisés en arrière,
pour présenter au Roi, d'un seul coup-d'oeil, l'en-
semble des travaux dont cette arme est chargée.
Les batteries de tous genres étaient armées d'en-
viron cinquante bouches à feu. Dans les ateliers
placés derrière les batteries, on confectionnait tous
les fascinages en usage dans l'artillerie, tels que sau-
cissons, gabions, claies, paniers d'ancrage, etc., et
on exécutait les manoeuvres de chèvre, et les di-
verses manoeuvres de force, de siége et de cam-
pagne. Quand les évolutions furent terminées, Sa
Majesté passa dans les batteries, qu'elle trouva en
bon ordre; mais le Roi fut frappé principalement
de l'activité qu'on déployait dans les. ateliers placés
en arrière, et qui formaient un spectacle aussi varié
qu'animé. Pour compléter ce tableau, une batte-
rie d'étude de siége, qui avait été commencée la
veille, fut achevée en présence du Roi.
Après avoir donné une attention toute particu-
lière à ces divers travaux, le Roi monta sur une vaste
estrade à triple étage, surmontée d'une lente que les
(38)
artilleurs avaient construite, avec des objets faisant
partie de leur matériel. Les deux étages inférieurs
étaient occupés par l'élite des dames de la ville, élé-
gamment vêtues, et qui formaient, de chaque côté
du pavillon du Roi, une enceinte des plus agréables.
Les hommes étaient groupés au pied de l'estrade. Le
Roi, en y montant, reçut encore des témoignages
éclatans de l'enthousiasme qu'excitait sa présence,
et du bonheur qu'éprouvaient les assistans d'être
admis auprès de la personne de Sa Majesté.
Dès que le Roi eut pris place, et à un signal con-
venu, l'artillerie exécuta une école de tir à laquelle
participèrent aussi les deux batteries de campagne.
Un feu vif et soutenu s'engagea dans toutes les bat-
teries de la droite à la gauche, et l'adresse des poin-
teurs excita plusieurs fois les acclamations des assis-
tans.
Le Roi, non content de témoigner sa satisfaction
verbalement, daigna mettre le comble à sa bonté,
en faisant appeler successivement et en récompen-
sant généreusement, de sa main royale, les poin-
teurs, au nombre d'une trentaine, qui avaient ob-
tenu le plus de succès. Jamais ces encouragemens si
flatteurs pour eux ne s'effaceront sans doute de leur
souvenir. Cette distribution de récompenses, faite
par le Roi lui-même, offrait un spectacle des plus
touchans, et causa une émotion générale. Nous ci-
terons un trait qui prouve l'impression qu'elle fit
sur les soldats:
(39)
Un artilleur, qui avait abattu un blanc, reçut,
comme les autres, une gratification de la main du
Roi. " Eh bien, lui dit-on, il t'a donné pour boire. "
— « Il m'a mieux donné que cela , répondit-il
avec une sorte d'orgueil , il m'a donné sa main,
et il avait ôté son gant. "
Dans sa générosité à récompenser ces militaires,
le Roi laissa échapper aussi un mot fort heureux. Au
moment où il distribuait les gratifications aux ar-
tilleurs, deux pièces de vingt francs tombèrent à
terre: un canonnier se baisse pour les ramasser et
veut les remettre au Roi. Sa Majesté refuse ces piè-
ces et lui dit avec une grâce et un à-propos char-
mans: « Ne sais-tu pas que tout ce qui tombe dans
« le fossé appartient au soldat. "
Après les exercices du tir, toutes les troupes se
formèrent en colonne et défilèrent devant le Roi,
avec un ordre qui excita à diverses reprises sa satis-
faction. Sa Majesté monta ensuite dans une calèche
découverte, ayant à sa gauche le roi de Wurtem-
berg, et sur le devant, le grand-duc de Bade, à côté
de M. le Dauphin, et se rendit à l'arsenal.
Le Roi visita cet établissement dans le plus grand
détail, s'arrêtant avec intérêt dans les principaux
chantiers et magasins, et il n'y put voir sans un senti-
ment d'orgueil national bien naturel une innombra-
ble quantité de bouches à feu, sur leurs affuts, et
prêtes à composer le matériel d'une armée de cent
mille hommes. Il parcourut avec un égal plaisir les
(40)
salles immenses où l'on trouve, tant en armes à feu
qu'en armes blanches, de quoi armer un pareil
nombre de soldats. Sa Majesté, en témoignant sa
vive satisfaction aux directeurs de l'arsenal, déclara
qu'elle n'avait jamais rien vu de plus imposant en
ce genre, et que les fameuses salles d'armes de la
tour de Londres ne pouvaient pas être comparées à
l'arsenal de Strasbourg, et ensuite, s'adressant au
roi de Wurtemberg et à S. A. R. le grand-duc de
Bade, elle leur dit en riant : " Vous le voyez, je n'ai
rien de caché, et voilà ce que je puis montrer avec
la même confiance à mes amis et à mes ennemis. "
Avant de se retirer, Sa Majesté laissa une gratifi-
cation de 1200 fr. pour les ouvriers.
Le roi de Wurtemberg, le grand-duc et les prin-
ces de Bade quittèrent Sa Majesté à la sortie de l'ar-
senal, accompagnés de MM. le comte d'Andlau et
d'Augustin, officiers des gardes du corps, désignés
par le Roi de France pour faire le service d'hon-
neur, le premier auprès du roi de Wurtemberg,
le second auprès du grand-duc.
Le Roi se rendit ensuite à l'hospice civil, où l'a-
vait précédé le ministre de l'intérieur. M. le
maire, à la tête de la commission des hospices et
du bureau de bienfaisance, reçut Sa Majesté à son
entrée dans l'établissement.;
Les orphelins des deux sexes furent ensuite pré-
sentés à Sa Majesté ; deux jeunes orphelines eurent
l'honneur de lui adresser un compliment.
(41 )
Sa Majesté visita toutes les salles dans le plus
grand détail, s'approchant du lit des malades pour
leur adresser des paroles consolantes, et leur laisser
des marques de sa charité. Il examina en outre at-
tentivement la lingerie, le réfectoire et les cuisines.
Il s'informa avec soin de la situation et des res-
sources de l'hospice, et apprit avec satisfaction qu'il
renfermait douze cents lits et jouissait d'un revenu
de 600,000 fr. en biens-fonds. Avant de se retirer,
il permit aussi aux administrateurs de lui soumettre
leurs vues d'amélioration sur ce bel établissement,
et daigna signer, ainsi que son auguste fils, le pro-
cès-verbal de sa visite 1.
1 Voici la teneur de ce procès-verbal :
« Aujourd'hui, huit septembre de l'an de grâce mil huit cent
vingt-huit,
S. M. Charles X, Roi de France et de Navarre, étant dans sa
bonne ville de Strasbourg, s'est rendu à l'hôpital civil, accom-
pagné de S. A. R. Mgr. Louis-Antoine de Bourbon, Dauphin de
France, et suivi de M. le vicomte de Martignac, ministre se-
crétaire-d'état au département de l'intérieur ; M. le prince de
Solre, capitaine des gardes du corps; M. le duc Charles de Da-
mas, premier gentilhomme de la chambre; M. le duc de Poli-
gnac, premier écuyer; MM. les ducs de Maillé et de Fitz-James,
premiers aides-de-camp; M. le lieutenant-général de la Salle,
aide-de-camp; M. le maréchal-de-camp baron de Kentzinger,
attaché au cabinet du Roi; M. le duc d'Escars, menin de Mgr. le
Dauphin; M. Esmangart, conseiller-d'état, préfet du département
du Bas-Rhin , et Mgr. Lepappe de Trevern, évêque de Strasbourg.
« Le Roi a été reçu à la principale porte de l'établissement
par la commission administrative des hospices, composée de
MM. Antoine de Kentzinger, maire de Strasbourg, président,
(42)
A six heures et un quart, le Roi sortit de nou-
veau du château, en calèche découverte, pour se
rendre au dîner qu'il avait permis à la ville de
lui offrir. L'équipage de Sa Majesté avait peine à
se frayer un passage au milieu de la foule qui
encombrait les rues, et se précipitait autour de la
voiture pour voir de plus près les traits chéris du
monarque et de son auguste fils. La presse était si
prodigieuse autour des chevaux et des roues, qu'il
officier de l'ordre royal de la Légion-d'Honneur, chevalier de
l'Eperon d'or, etc., etc.; Simon Kaeuffer, vice-président, curé de
la paroisse Sainte-Madelaine, chanoine honoraire du chapitre de
l'église cathédrale; Martin Dillemann, négociant; Fréderic Stri-
beck, négociant; François Frantz, propriétaire; Jean-Jacques
Kessel, maréchal-de-camp en retraite, chevalier de l'ordre royal
du Mérite militaire, officier de la Légion-d'Honneur; et George-
Benoît Valentin, avocat, secrétaire.
" A la commission administrative s'était réuni le bureau de
bienfaisance de cette ville, composé de MM. Hodel, propriétaire,
vice-président ; Schittig, curé de la paroisse de Saint-Louis , cha-
noine honoraire de l'église cathédrale ; Kreiss , ministre du culte
protestant, président du consistoire de Saint-Pierre-le-Jeune;
Goerner, propriétaire; Friedel, négociant.
« M. Englers, aumônier protestant, M. Weber, receveur-gé-
néral des hospices, M. Boudhors, directeur de l'hôpital civil,
M. Girardot, directeur de l'hospice des orphelins, et tous les
médecins et chirurgiens attachés aux deux établissemens, accom-
pagnaient la commission et le bureau de bienfaisance.
« Le Roi a été complimenté par M. Kaeuffer, vice-président de
la commission administrative.
« Ensuite Sa Majesté s'est transportée à la chapelle, où elle a été
reçue par M. l'abbé Uhrenberger, aumônier de l'hôpital, qui a pré-
senté de l'eau bénite au Roi, l'a encensé et l'a conduit au prie-
(43)
est presque miraculeux qu'il n'en soit résulté aucun
accident. Le Roi lui-même semblait l'appréhender;
et l'on remarquait avec intérêt, à travers l'expres-
sion du bonheur répandue sur tous les traits de
Sa Majesté, sa sollicitude, et la crainte que quel-
qu'un ne devînt victime de l'empressement général
dont sa personne était l'objet.
Le pérystile et l'escalier de l'Hôtel-de-Ville, où
dieu qui lui avait été préparé. On a chanté aussitôt le Domine
salvum fac Regem, le Laudate Dominum omnes gentes, et les der-
niers versets du Pange lingua.
" M. l'aumonier a donné la bénédiction du Très-Saint-Sacre-
ment, et a ensuite reconduit le Roi jusqu'à la porte de la cha-
pelle, où il a de nouveau encensé Sa Majesté, après lui avoir pré-
senté l'eau bénite.
« Au sortir de la chapelle, le Roi a daigné visiter la pharmacie,
la dépense, la lingerie, le réfectoire et les salles des malades.
« Cinq cents vieillards des deux sexes, pensionnaires de l'hô-
pital, et deux cents élèves de l'hospice des orphelins , étaient
rangés en double haie dans la cour, sur le passage du Roi et de
Mgr. le Dauphin. Deux jeunes orphelines ont eu l'honneur de pré-
senter un bouquet à Sa Majesté.
« Tous les coeurs étaient attendris en voyant le monarque et
son auguste fils entourés de ces pauvres et de ces orphelins. Pro-
fondément émus des témoignages d'intérêt qu'ils recevaient de
Sa Majesté et de Son Altesse Royale, ils en ont exprimé leur re-
connaissance par les cris mille fois répétés de Vive le Roi! Vive
Monseigneur le Dauphin ! Vivent les Bourbons à jamais !
« Avant de quitter l'établissement, le Roi et Monseigneur ont
eu l'extrême bonté d'apposer leurs signatures au présent procès-
verbal.
« Signé CHARLES.
" LOUIS ANTOINE. »
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le banquet était offert, étaient décorés d'orangers
et de tentures, et le pourtour de la grande salle,
où la table royale avait été dressée, était orné de
guirlandes et de chiffres de Charles X.
Pendant le repas, dont les apprêts avaient été
faits avec une somptualité toute royale, et qui of-
frait la réunion de tout ce qu'il y a de plus rare
et de plus exquis, le public fut admis à circuler
devant la table du Roi.
Les personnes admises à prendre place au ban-
quet étaient : S. M. le roi de Wurtemberg; S. A. R. le
grand duc de Bade ; S. A. le margrave Léopold de
Bade; S. A. le margrave Guillaume de Bade; S. A. le
margrave Max de Bade; le prince de Loewenstein,
aide-de-camp du roi de Bavière; le baron de Ken-
tzinger, maréchal-de-camp, attaché au cabinet du
Roi; le prince de Furstemberg; le duc Charles de
Damas, premier gentilhomme de la chambre ; le
prince de Croï-Solre, capitaine des gardes,; le duc
de Polignac, premier écuyer; le duc de Maillé,
premier aide-de-camp; le duc de Fitz-James, idem;
le baron de Moranville, lieutenant-général, en-
voyé du grand-duc de Hesse ; le duc d'Escars, me-
nin de Mgr. le Dauphin; le comte Claparède, gou-
verneur du château; le marquis de Boisgelin, ma-
jor des gardes; le comte Ohegerty, écuyer-comman-
dant; le comte de La Salle, aide-de-camp du Roi;
le comte de Tilly, lieutenant-commandant des
gardes; le marquis de Maisonfort, lieutenant des