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Relation historique de ce qui s'est passé à Paris, à la mémorable époque de la déchéance de Napoléon-Buonaparte ; écrite en espagnol par M. Rodríguez (Julien-Antoine) et traduite en français par le même...

De
243 pages
chez l'auteur (Paris). 1814. VI-[2]-236 p. : portrait et plan ; in-8.
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RELATION
HISTORIQUE
DE CE QUI S'EST PASSÉ A PARIS,
A la mémorable époque de la Déchéance de
Napoléon Buonaparte.
RELATION
IIISTORIQUE
DE CE QUI S'EST PASSÉ A PARIS ,
A la mémorable époque de la Déchéance de
Napoléon Buonaparte ;
Ecrite en espagnol par M. RODRIGUEZ
(JULIEN-ANTOINE)
ET TRADUITE EN FRANCAIS PAR LE MEME.
Avec le Portrait dé Buonaparte et un Plan de Paris et de
ses environs , du côté du Nord.
*
De rimpnTncrie de P. N. ROUGERON, Imprimeur de S. A. S. Madame
■^îesse Douairière d'Orléans, rue de l'Hirondelle , N. 22.
A PARIS,
<~Ez ~À~AUR , rue du Cloître Saint-Benoît, N.° 24,
quartier de la Sorbonne ,
Et chez les principaux. Libraires.
1814.
Je n'avouerai que les exemplaires qui seront
revêtus de ma signature.
*
AVERTISSEMENT.
A v A. N T que de prendre la plume pour
écrire cette Relation historique, j'ai fait
tous mes efforts pour oublier entièrement que
j'étais Espagnol; j'ai tâché aussi d'éloigner
de moi tout souvenir qui pût me rappeler lés
horreurs, les iniquités sans nombre, qu'un
homme sans religion, sans honneur, comme
sans aucun sentiment d'humanité, avait fait
commettre chei une nation, dont le gouver-
nement n'avait d'autres torts envers lui que
d'avoir accédé aveuglément à toutes ses pré-
tèntions, et de lui avoir accordé., plus
aveuglément, encore, -les demandes injustes
et hors de toute mesure qu'il lui avait faites :
enfin , touj ours pour laisser indépendante
cette impartialité dont j'avais besoin, je me
suis interdit rigoureusement de songer à des
personnes dignes de toute mon affection, et
( vj ) à
qui ont été, comme tant d'autres, victimes
des atrocités commises durant six ans dans
mon pays.
Je désire avoir réussi, en faveur de la
postérité ? dans le récit fidèle des événe-
mens extraordinaires qui se sont opérés
en si peu de jours; je voudrais aussi avoir
été assez heureux pour les tracer avec l'é-
nergie que demande l'importance du sujet ;
mais il n'est pas donné à l'homme de faire
tout ce qu'il veut.
J'avais écrit d'abord cet Ouvrage en es-
pagnol; il sera publié incessamment dans
cette langue. Je l'ai traduit en français ? et
j'ose le donner au public avec la ferme con-
fiance que mes lecteurs auront l'indulgence
que l'équité doit fixer pour un auteur, qui
écrit dans un idiome qu'il connaît plutôt
par théorie que par pratique.
TABLE.
Situation triste et embarrassante de la capitale
de la. France, dans les trois mois qui précédèrent
la prise de Paris, et événemens remarquables qui
s'y passèrent avant la journée du 3omars, depuis
la page i jusqu'à la page 47.
Journée du 3o mars) page 48.
Journée du 3i mars 72.
Journée duier avril} 101.
Journée du 2 avril 126.
Journée du 3 avril, 137.
Journée du 4 avril, 152.
Journée du 5 avril). i5g.
Journée du 6 avril) Y 185.
Evénemens arrivés depuis le 7 avril jusqu'à
l ouverture du corps- législati6 depuis la page 188
jusqu'à la page 226.
Rapportfait au corps-législatif, au nom de la
commission extraordinaire, le 28 décembre 1813,
page 227.
Réponse faite le 1cr janvier 1814, par Napoléon"
iiil rapport de la commission extraordinaire du
corps-législatif, page 234.
1
RELATION
- HISTORIQUE
DE CE QUI S'EST PASSE A PARIS,
A la mémorable époque de la déchéance de
Napoléon Buonaparte.
Les échecs et les pertes considérables que
les armées françaises avaient éprouvés au-delà
> du Rhin dans la campagne de 1813, avaient mis
l'épouvante et la consternation dans la capitale
de l'Empire, qui gémissait sous le joug ét sous
la tyrannie de Napoléon Buonaparte. Les Pari-
siens pouvaient à peine concevoir que des sol-
dats sans aucune discipline militaire, des soldats
qui étaient commandés par des chefs sans ins-
truction , enfin , des soldats barbares pussent
jamais exceller , ou surpasser dans l'art de la
guerre des généraux qui s'étaient fait craindre
et redouter dans toutes les contrées de l'Europe.
Telle était l'opinion qu'on avait alors de ces
vaillantes armées que nous avons vues entrer en
triomphe à Paris ; leurs chefs de tous les grades,
( 2 )
et même les soldats , nous ont fait voir et
connaît re^ue nous étions dans l'erreur, et que
l'instruction était de tous les pays et de toutes
les nations.
Buonaparte revint à Paris après avoir perdu
une partie de son armée , et après en avoir
abandonné le resle à la merci de l'ennemi : il
s'y présenta avec cette pétulance , cette effron-
terie et cette impudence qui tiennent à son
caractère: on aurait dit, à le voir si fier et si
orgueilleux, qu'il venait de faire la conquête
du monde entier. Cependant on porte à plus de
trois cent mille hommes, et presque tout le
matériel de l'armée , la perte que fit la France
dans cette malheureuse campagne : les seules
batailles, auprès de Leipsick, du 16, 18 et 19
octobre, et celles d'Hanau du 3o et 3i, coûtè-
rent plus de quatre-vingt-dix mille hommes
tués ou blessés , des magasins immenses, une
grande partie de l'artillerie , et un nombre
considérable de caissons et de toutes sortes
d'équipages. Malgré ces revers et ces pertes
énormes, Napoléon parvint, par ses rodomonta-
des et ses fanfaronnades, à faire croire au peuple
de Paris , que les événemens les plus malheu-
reux de la campagne qu'il venait de terminer,
avaient été des opérations de guerre bien com-
binées et bien conduites ; que les ennemis trem-
( 3 )
J.
blaient et frémissaient au seul nom de Napo-
léon 3 que la France était sous sa protection, et
que les Français n'avaient ridn a craindre , ni
de la part des barbates du bord, ni d'aucune
autre nation ; que toutes les peines qu'il se don-
nait n'avaient pour but que d'assurer le bonheur
et la prospérité de la France, etc., etc. (i). Il
tenait tous ces propos dans les cercles, et dans
les audiencesfqu'il donnait au château des Tui-
*
leries ; et ses courtisans et ses satellites ne
manquaient jàmais de les publier et de les
(i) Ecoutons ce qoe dit M. Gàllais dans son Histoire
du dix-huit Brumaire 3 au sujet du caractère fanfaron de
Buonaparte.
» Il (Buonaparte) fut le seul que cette soudaine éléva-
V, lion n'étonna pas (le commandement de l'armée d'Ila-
� He), et il répondit à ceux qui lui en fireni compliment:
t* dans six mois je serai vieux gJhéral" ou je ne serai
«4 plus.
ii Cbmbien de fois n'a -1 - iLpas répété cètte fanfaro-
ns nade ? Il n'y a pas encore six mois qu'il disait avec le
« même accent : les ennemis ri arriveront à Paris quer)
« marchant sur mon cadavre ; et tel est l'ascendant de
« l'andace sur la* tlftiidile, et de l'effronterie sur la mul-
« titude , qu'après avoir fait cent mille dupes de cette
« manière, il en faisait tous les jours de nouvelles , et
M qu'après avoir laissé soupçonner et même voir un vil
« mortel sous la draperie d'un Dieu, il avail, et il a peut-
« être encore de nombreux, mais de secrets adorateurs.
« Pag. 52, édit. de 181 /l.
( 4 )
préconiser dans toute la ville: les Parisiens se
livrèrent en conséquence à leur gaîlé naturelle,
et oublièrent bientôt les alarmes qu'ils avaient
eues , et la peur que les armées du Nord leur
avaient inspirée.
Cependant, les armées alliées avançaient tou-
jours : elles traversent le Rhin par différens
points , et poursuivent leurs conquêtes avec
une rapidité étonnante : les nouvelles de tous
ces revers arrivent à Paris : on oublie tout ce
que Buonaparte a dit pour rassurer l'esprit des
Parisiens, et ceux-ci se retrouvent bientôt dans
l'état d'alarme et de frayeur où ils étaient quel-
ques jours auparavant.
Buonaparte, qui, grâce au tribunal affreux
et redoutable de la police, qu'il avait organisé
à sa manière , n'ignorait rien de tout ce qu'on
disait à Paris, sans excepter les sociétés les
moins fréquentées , et même l'intérieur des
ménages et des familles (i) , se servit de son
effronterie et de son charlatanisme ordinaires ,
pour faire croire aux Parisiens , par la voie des
journaux et de ses agens et satellites, que les
(i) Tout le monde sait qu'il y avait des registres à la
police de Buonaparte, où étaient couchés tous les domes-
tiques de toute espèce, et des deux sexes : on sait égale-
ment que ces domestiques ne pouvaient changer de con-
dition sans faire auparavant leur déclaration au bureau
(5)
ennemis étaient perdus; que pas tin seul soldat
des armées alliées ne repasserait le Rhin *, qu'il
fallait les laisser pénétrer jusqu'à la Champagne:
que c'était là qu'il les attendait pour déployer -
toute l'étendue de son génie : et enfin que ce
serait là où ils trouveraient leur punition et leur
tombeau , s'ils ne se pressaient de quitter la
- France.
Il paraît impossible qu'il se soit trouvé des
hommes capables d'ajouter foi à de pareilles
absurdités : cependant rien n'est plus vrai : tout
le monde a été témoin de l'aveugle crédulité
de la police; et on présume bien que, quand ce tribunal
voulait savoir ce qui se passait dans l'intérieur d'un mé-
nage, il ne manquait pas de moyens pour atteindre son but.
Outre ce moyen, la police impériale avait encore, pour
se faire des victimes, celui que lui procuraient les filles :
quand ce tribunal inique n'avait pas toute la besogne,
nécessaire pour ne pas laisser dans l'oisiveté ses dignes
satellites , il les occupait à faire ce qu'ils appelaient
la rafle : la signification de ce mot technique était, que,
le soir de la journée où cet ordre avait été donné , on
arrêtait toutes les filles que l'on trouvait dans les rues,dans
une période de temps donnée; et ces malheureuses n'a-
vaient d'autre moyen de se tirer d'affaire que de dénoncer
quelques déserteurs , quelques conscrits réfractaires, etc. :
autrement il fallait payer , ou rester enfermées à la mai-
son de la Force , ou à S.-Lazare , un mois ou davantage ,
selon le bon plaisir du digne chef de cet établissement
d'horreur et d'iniquité.
( 6 )
des malheureux sujets de cet homme sangui-
naire el jeté sur la terre par la providence pour
punir et châtier le genre humain. On conçoit
très-a isément que l'on ait ajouté foi à toutes ses
grandes victoires et à toutes ses conquêtes ,
quand les armées qui étaient à ses ordres répan-
daient la terreur et la désolation chez les autres
nations, et à une certaine distance de la France;
mais , ce qu'on ne conçoit pas, c'est que l'on
ait gardé les mêmes opinions quand une grande
partie de la nation était déjà occupée par des
armées innombrables et victorieuses, et quand
on ne voyait à Paris que des soldats qui ar-
rivaient de l'armée de Buonaparte, et qui, dans
l'état pitoyable d'abandon où ils se trouvaient,
faisaient prévoir la catastrophe qu'on attendait
depuis si long-temps (i).
(i) Au sujet de la crédulité des Parisiens pour ce qui
concernait Buonaparte, voici ce que dit M. Gallais, dans
l'ouvrage que nous avons cité dans la note ci-dessus.
»Telle était d'un autre côté la stupide crédulité des Pari-
« siens , qu'en lisant ces proclamations orientales (celles
« que Buonaparte donnait en Egypte ), ces adresses pom-
H peusement niaises, et ces récits tantôt burlesques et tan-
« tôt abominabJes,ils étaient toujours disposés à s'extasier
M et à se prosterner devant le profond génie qui en avait
« conçu l'idée; devant le puissant conquérant qui avait
,\ arboré l'étendard tricolore sur les pyramides d'Egypte ;
ii devant le grand législateur qui exterminait les beys,
( 7 )
Les armées alliées pénétraient toujours avec
une rapidité surprenante dans les départemens
du nord de la France, et Buonaparte, affec-
tant de ne faire aucune attention aux mou-
vemens militaires des ennemis , ou, pour
mieux dire, feignant de les mépriser, demeu-
rait toujours tranquille parmi ses courtisans et
ses lâches adulateurs. Ses rodomontades deve-
naient plus fréquentes et plus ridicules, en
raison des progrès que faisaient les alliés :
tantôt ceux-ci n'étaient que de mauvais sol-
dats sans aucune connaissance de l'art mili-
taire, tantôt ce n'étaient que des barbares qui
abusaient de la victoire en se portant à tous
les excès imaginables : d'autres fois c'étaient des
imbéciles qui s'étaient laissés attraper comme
des bêtes, en venant tomber d'eux-mêmes
dans les lacs qu'il leur avait tendus dans la
Champagne.
Tel était, sans aucune exagération, le langage
dont il se servait dans les cercles et dans les au-
diences qu'il tenait : langage que ses adulateurs
divulguaient dans tout Paris , pour faire valoir
les talens militaires et politiques de leur maître,
et pour faire croire aux Parisiens qu'ils n'a-
W qui fondait un institut au Caire; qui protégait l'Alcoran,
H qui promettait enfin d'affranchir et d'e'clairer tous les
tç peuples des deux hémisphères. Pag. 53 , édit. de 1814.
(8)
faient jamais été plus en sûreté, quoique les
ennemis occupassent une grande partie de la
France : assertion absurde et paradoxe ! Cepen-
dant tout le monde la croyait bonnement,
comme si c'avait été la chose la plus certaine, ou
l'évangile même, Il est vrai que presque tous
les jours on faisait l'étalage à la place du Carrou-
sel, pour fasciner les yeux des Parisiens, des ré-
gimens qui arrivaient dans la capitale; et, après
que Buonaparte les avait harangués et passés
en revue, on les faisait défiler sur les quais
avec leurs bagages, leur artillerie, etc., etc.
Le lendemain, et plus souvent le même jour,
on les forçait de quitter Paris, pour se rendre
aux corps d'armée, malgré les marches forcées
et extrêmement pénibles qu'ils venaient de
faire. Mais il est vrai aussi que tout le monde
savait, a n'en pas douter , que c'étaient les der-
niers efforts de Napoléon; et que , pour ras-
sembler toutes ces troupes, il avait fallu les
faire traverser sans aucun relâche une grande
partie de la France. Il y avait même des per-
sonnes qui assuraient que quelques-uns de ces
régi mens quittaient la capitale le jour de la
revue, et qu'après avoir fait semblant de par-
tir, ils y rentraient le lendemain par une
autre barrière, et se présentaient de nouveau
à la revue de Napoléon. Nous ne garantissons
- (9)
pas ce fait, malgré qu'il était très-répandu
dans Paris.
Enfin, voilà le moment arrivé (le 25 jan-
vier) où le premier général du monde, le
souverain par excellence, Vhomme des des-
tinées, etc., etc. quitte le palais des Tui-
leries (pour ne plus y rentrer), pour joindre
l'armée hétérogène, indisciplinée en partie,
et. manquant des choses les plus nécessaires,
rassemblée dans les plaines de la Champagne,
entre Chaalons et Troyes, qu'on avait formée
à la hâte, des restes des autres armées, de
jeunes gens faibles et incapables de porter
les armes, enlevés à leurs familles d'une, ma-
nière despotique et arbitraire; des ouvriers
qui, manquant d'ouvrage à cause de la fer-
meture des fabriques et des ateliers, ordonnée
par Buonaparte, n'avaient d'autres moyens
pour vivre que d'abandonner leurs femmes et
leurs enfans, et de s'enrôler dans les armées
du tyran; des paysans mariés et de tout âge
que l'on forçait de quitter la charrue, pour
les opposer en masse à la mitraille des canons
ennemis; et enfin, d'une infinité-de personnes
plus propres à embarrasser les opérations mili-
taires, qu'à faire pencher la victoire de notre
côté.
Les derniers jours avant son départ, Buo-
( ID )
naparte ne manquait jamais de se montrer à
son bon peuple de Paris, en parcourant les
quais, les houlevards; et tous les endroits
publics: quelques jeunes gens, qui étaient tou-
jours les mêmes à ce que l'on disait, et qui
l'atlendaienl sur les difïérens points des lieux
qu'il devait parcourir, et dont ils avaient été
instruits d'avance, criaient à son arrivée:
rive fempereur! vive le sauveur de la France!
et lui demandaient d'être enrôlés dans les ar-
mées pour défendre la patrie et le souverain
chéri de la France : leur demande était ac-
cordée par le tyran, et le lendemain on rap-
portait ces faits dans les journaux d'une
manière à faire croire que toute la jeunesse et
tous les bourgeois de Paris étaient prêts à se
sacrifier pour l'empereur.
Il est tout à fait étranger au sujet que nous
nous sommes proposé dans cet ouvrage, de par-
ler en détail des événemens militaires de cette
dernière campagne (i) : la tâche que nous nous
sommes imposée , n'a d'autre but que de
faire la relation véridique de tout ce qui s'est
passé à Paris dans la dernière époque du
despotisme de Buonaparte, et dans les jours
fortunés qui s'en sont suivis.
Les premiers jours après le départ de Na-
(0 Voyez, à ce sujet, La Campagne de Paris en
( 1 t )
pol éon, ses partisans et ses satellites répan-
daient par-tout le bruit des victoires rempor-
tées par les armées françaises, et de la pleine
déroute où se trouvaient les alliés, les pertes
énormes qu'ils avaient faites; etc., etc. : mais
vers la mi-février on commença à recevoir
dans Paris des nouvelles certaines et indubi-
tables, des échecs et des défaites de l'armée
de Buonaparte, entre ta Seine et la Marne:
les soins et la vigilance extrêmes et sévères des
espions de la police, pour intercepter toutes
les lettres qui venaient du côté où se trouvait
le théâtre de la guerre, et pour forcer à gar-
der le silence les familles et les personnes de
ces endroits qui venaient se réfugier dans
Paris , ne furent pas assez puissans pour empê-
cher que les habitans de la capitale ne fussent
parfaitement instruits de tout ce que le gouver-
nement voulait leur cacher. Les bruits qui cou-
raient par-tout des pertes malheureuses et con-
sidérables que Buonaparte faisait continuelle-
ment , augmentaient tous les jours de plus en
plus, et sans aucune proportion: on savait que
les ennemis faisaient des progrès étonnans, et
que leurs conquêtes, dans les départemens du
1814 * par M. Giraud; et les Campagnes du Buonaparte
en 1812, 181) et 1814 * par M. de la Marlinière.
( 12 )
nord de la France, devenaient de jour en jour
plus considérables, et plus alarmantes pour
la sûreté de la nation : toutes ces nouvelles ré-
pandaient la tristesse et la consternation dans
Paris ; ses paisibles habitans ne pouvaient pas
regarder indifféremment un état de choses qui
pouvait amener les horreurs de la guerre dans
le sein de leur patrie.
Les nouvelles qu'on reçut le 14 et le i5
février n'avaient rien de douteux ni d'équi-
voque : les armées ennemies se trouvaient à
des distances de la capitale , qu'elles pouvaient
parcourir en trois ou quatre jours, malgré la
lenteur et les obstacles que des armées si nom-
breuses doivent éprouver naturellement et
presqu'à chaque pas dans leur marche (1).
Pour comble de malheur, les'nouvelles qu'on
recevait du côté des armées francaises et de
Buonap arte, étaient plus affligeantes et plus cala-
miteuses que toutes celles qu'on avait reçues
jusqu'alors.
Paris se trouvait, au mlieu de ces jours de tris-
tesse et de peines , dans une consternation
affreuse. Les précautions que le gouvernement
(1) Les armées alliées occupaient à cette époque les
points de Soissons , Château Thierry , Epernay , Chaa-
lons , etc.; c'est-à-dire, que la plus éloignée se trouvait à
trente ou trente-six lieues de Paris.
C «5 )
avait prises peu de jours auparavant, en faisant
entourer de palissades toutes les barrières de
la capitale, ne parurent pas suffisantes: on mit
des pièces d'artillerie par-tout, aux barrières,
sur les hauteurs des environs de Paris : on
doubla le nombre des soldats dans tous les
postes-, pendant la nuit on couvrait de chevaux
de frise tous les chemins qui aboutissaient aux
barrières. La garde nationale, composée des
bourgeois de Paris, qui avait été organisée
avant le départ de Napoléon, reçut l'ordre
de se trouver prête au cas qu'on battit la gé-
nérale, et chacune des compagnies dont elle
était composée indiqua un endroit de la ville,
pour se rassembler et y recevoir les ordres de
leurs chefs respectifs. ,
Toutes ces précautions, qui, comme on le
voit, n'avaient rien de consolant : la procla-
mation que l'on fit dans tous les endroits pu-
blics , portant déclaration de la patrie en
danger : les armes de toute espèce que l'on fa-
briquait, nuit et jour san^ discontinuera dans
plusieurs ateliers de Paris; les trains d'artil-
lerie qui entraient continuellement dans la
ville, et qui étaient déposés au Champ de
Mars; et enfin, les bruits qui couraient par-
tout relativement aux dernières résolutions
du conseil de régence : toutes ces choses, donc,
( 14 )
firent voir aux Parisiens que le gouvernement
était tout à fait décidé à défendre la capitale de
l'invasion des ennemis.
Dès ce moment on ne vit plus dans Paris
cette gaîté et cette allégresse qui caractérisent
d'une manière si marquante les habitans de
cette grande ville: la tristesse et la confusion
régnaient par-tout; on déménageait tous les
meubles des maisons de campagne des envi-
rons, pour les mettre h l'abri du pillage:
les roules étaient couvertes de voitures qui en
étaient remplies : on faisait dans tous les mé-
nages des provisions de toutes sortes de co-
mestibles, comme si l'on avait à soutenir un
siège de plusieurs mois : cette précaution fut
si générale et portée à un tel excès, que le
prix des denrées augmenta d'une manière
hors de toute proportion : à six heures du matin
on voyait la halle couverte de toute espèce
de légumes, et d'autres provisions de bouche;
à huit heures tout avait déjà disparu : les rues
de Paris étaient encombrées de charrettes char-
gées de farines, de meubles, etc.; de trains
d'artillerie et d'équipages de guerre : des
soldats de toutes armes qui se rendaient à leurs
postes; d'autres qui venaient de rarmée cou-
verts de blessures et de misère : des maçons,
des tapissiers , des menuisiers qui couraient de
•t «5 )
maison en maison , avec les oulîls de- leurs
métiers pour faire ou fermer les caches ou
cachettes où les bourgeois avaient mis à cou-
vert du pillage des soldats et de la populace,
plus, à craindre encore que les premiers, ce
qu'ils avaient de plus précieux; et une infinité
d'autres choses qu'il serait presqu'impossible
de détailler.
Il faut convenir que les journées des 14, 15",
et même celle du 16 février, furent des jour-
nées bien tristes et bien alarmantes pour les
habitans de Paris. Le soir de ce dernier jour.
on reçut des nouvelles plus consolantes des ar-
mées françaises: Buonaparte avait obtenu quel-
ques avantages sur les ennemis (1) : ses parti-
sans, et les personnes payées par la police, fai-
saient valoir ces faibles succès d'une manière
exagérée et même ridicule : on voulait faire
(1) A la bataille de Montmirail, le Il et le 12 février,
où le général Sacken perdit quelques canons , six à sept
mille hommes tués et prisonniers, et fut force d'abandon-
ner le champ de bataille, en opérant sa retraite sur Châ-
teau-Thierry et sur Soissons ; et aux affaires de Çhamp-
Aubert et de Vauchamps, le i5 et le i4, dans lesquelles
le maréchal Blücher fut forcé aussi de se replier sur Chaa-
lons, avec quelques pertes : Buonaparte, après une mar-
che forcée , avait joint l'armée du marécharl Marmont la
veille du cotubat de Vauchamp.
( 16 )
croire que les armées' alliés étaient en pleine
déroute, et qu'elles auraient bien de la peine
à regagner le Rhin pour rentrer chez elles ;
que le général Blücher avait été fait prison-
nier; que Sacken et quelques autres généraux
et beaucoup d'ouiciers avaient été tués ou
blessés grièvement; que les Autrichiens s'é-
taient séparés de la coalition, voyant l'impos-
sibilité de réussir; que les princes alliés de-
mandaient la paix, mais que Buonaparle ne
voulait la leur accorder qu'à condition que les
armées alliées évacueraient le territoire fran-
çais, etc., etc.
Le lendemain, jeudi 17 févri er, on fit de" -
nier- avec une puérilité et un étalage frivoles,
par la rue du faubourg S. Martin, les grands
boulevards, place de Louis XV, et les Champs
Elysées, cinq à six mille prisbnniers, qu'on
avait faits à la bataille des journées précédentes,
d'après ce que le. gouvernement fit publier;
mais le fait est, qu'un grand nombre de ces
malheureux avaient été faits prisonniers long-
temps auparavant. La vérité de ce fait est cons-
tatée par l'aveu même de quelques prisonniers :
parce que, dans le nombre de ceux-ci, il y en
avait quelques-uns qui étaient des Espagnols et
des Portugais, qui se trouvaient probablement
dans les mêmes dépôts que les prisonniers
alliés;
( 17 )
a
alliés; et enfin parce que, s'il était vrai que
ces soldats n'avaient été faits prisonniers que
deux ou trois jours auparavant, c'est-à-dire ,
aux affaires de Montmirail, le 11 el le 12, et
à celles de-Champ-Auberl et de Vauchanrps,
le 13 et le 14, ils devaient conserver encore
une partie, ou au moins quelques restes de leurs
uniformes militaires y de ces uniformes dont
ils étaient vêtus, il n'y avait pas encore deux
ou trois fois vingt-quatre heures , quand ils
tombèrent entre les mains des Français : mais
tout Paris fut témoin de l'état de misère ou
se trouvaient une grande partie de ces mal-
heureux soldats. Ils étaient couverts de ver-
mine et de méchans haillons : on voyait sur
leur figure qu'il y avait long-temps qu'ils man-
quaient des choses les plus nécessaires à la vie,
tandis que les prisonniers qui avaient encore
leurs uniformes étaient bien portans, et n'a-
vaient aucune marque d'avpir eu des privas
tions. De quelque manière que cela soit, ce
qu'il y a de vrai, c'est que la garde nationale ,
qui était chargée de les escorler, les traita
avec toute l'humanité qu'on devait attendre
des hommes d'honneur dont cet illustre corps
est composé ; et que les Parisiens déployèrent
leur générosité en faveur de ces malheureuses
victimes de la guerre, d'une manière digne
( t8 )
d'être louée de tous les gens de bien. Malgré les
efforts que le gouvernement avait faits pour
persuader aux habitant de la capitale, -que
ces hordes .du nord ne venaient sur Paris que
pour le piller et le réduire en cendres , on
voyait les hommes, les femmes de toute classe
et de tout âge, prodiguer à l'envi aux prison-
niers des secours -en argent eteti comestibles,
et les gardes nadoiianx qui les conduisaiènt se
prêter -aux désirs des bienfaiteurs, en recevant
eux-mêmes ces onrandes si agréables à Dieu ,
pour les faine tenir aux infortunés qui mar-
chaient dans le milieu du eortége, et qui par
conséquent ne pouvaient les recevoir des mains
des pieux Parisiens. Jè prie mes lecteurs de
me pardonner tous ces détails, minutieux si
l'on veut: ce sont des faits de cette espèce qu'il
faudrait consigner dans l'histoire, plutôt que
des relations de sang et de carnage, qui se-
raient mieux placées dans l'histoire des tigres.
L'arrivée de ces prisonniers et de quelques
autres, en nombre à peu près égal, qui entrés
rent par la barrière de Charenton, le lende-
main, vendredi 18 février, et qui traversèrent
Paris, comme les premiers ; les faux rapports,
les récits infidèles et les discours extra vagans,
que les orateurs payés par la police, et par
les partisans de Buonaparte , tenaient à la
( 19 )
2.
populace, dans le jardin des Tuileries, sur les
quais, les ponts, les boulevards, etc. persuadè-
rent aux Parisiens que Napoléon lesavaitréelle-*
ment tirés du grand et imminent danger ou ils
se trouvaient un peu auparavant. Les cérémonies
publiques qui eurent lieu à Paris le dimanche
17 février, à l'occasion de quelques drapeaux
pris aux armées alliées, confirmèrent plus soli-
dement les esprits parisiens dan-s cette opinion.
Nous transcrirons ici le détail de ces cérémonies
( que l'on cria dans Paris ce jour-ci et le lende-
main ) , pour faire connaître a nos lecteurs les
ruses et les artifices dont les affidés de Buo-
napartese servaient pour nous tromper et nous
fasciner les yeux. -
EXTBAIT du Moniteur du Lundi 28 Février 1814.
Paris, le 27 Février,
Aujourd'hui dimanche 27, les drapeaux , pris ré--
cemment par l'Empereur sur les armées ennemies,
ont W présentés à S. M. l'Impératrice-Reine et Ré-
gente. Ils étaient portés par deux officiers de la garde
impériale, quatre officiers des troupes de ligne, et
quatre officiers de la garde nationale, qui sont partis
à onze heures et demie, avec le ministre de la guerre,
de l'hôtel de S. Exc.
Le cortége s'est rendu au palais des Tuileries
parle quai, le Pont-Royal et la place du CarrouseL,
dans l'ordre suivant: musique militaire et tambours ;
le commandant de la iere division militaire et son
état-major; l'état-major de la gendarmerie de Paris;
un piquet de gendarmerie à cheval; deux compagnies
( 20 )
de grenadiers de la garde nationale ; les drapeaux ;
S. Exc. le ministre de la guerre dans sa voiture., pré-
cédé et suivi par ses aides de camp, aussi en voitu-
res; un détachement de la garnison de Paris; un dé-
tachement de troupes à cheval de la garde impériale.
Le cortège a passé dans la cour des Tuileries;
les gardes nationales et les troupes ont présenté les
armes; les tambours battaient aux champs.
Les drapeaux, conduits par S. Exc. le ministre de
la .guerre et l'état-major , se sont réunis dans la salle
du conseil d'état; un maître et un aide des cérémo-
nies les y ont reçus. L
A midi, le maître et l'qjde des cérémonies les ont
conduits dans le salon de la Paix; S; Exc. le grand-
maître des cérémonies est venu au-devant d'eux , et
les a introduits dans la salle du Trône.
S. M. l'Impératrice-Reine et Régente y était, en-
tourée de son service, des princes, des grands digni-
taires, des ministres, des grands officiers de l'Empire
et des grands-aigles.
S. Exc. le ministre de la guerre a présenté les dra-
peaux à S. M., et a prononcé le discours suivant :
« MADAME: Ùe nouveaux ordres de l'Empereur
m'amènent aux pieds de V. M. pour y déposer de
nouveaux trophées enlevés aux ennemis de la France.
» Au temps où les - Sarrasins furent défaits par
Charles Martel , dans les plaines de Tours et de
Poitiers, la capitale ne fut parée que des dépouiller
d'une seule nation ; aujourd'hui, Madame , que des
dangers, non moins grands que ceux dont la France
fut alors menacée, ont fait naître des succès plus im-
portans et qui étaient plus difficiles à obtenir , votre
„ anguste époux vous fait hommage des drapeaux pris
sur les trois grandes puissances de l'Europe.,
« Puisqu'un aveugle haine a soulevé contre nous
tant de nations , celles même que la France avait
replacées dans l'indépendance et pour lesquelles elle
( 21 )
a fait -de si grands sacrifices , ne peut-on pas dire que
ces drapeaux sont conquis sur l'Europe entière ?
cc Lorsque nos ennemis, n'écoutant que les con-
seils de la vengeance, au mépris des règles ordinai-
res de la guerre, se sont décidés à pénétrer dans cet
Empire, en laissant derrière eux la vaste enceinte
de places fortes qui les enveloppent de toutes parts ;
lorsqu'ils ont voulu, par une manœuvre téméraire,
s'emparer de' la capitale, sans songer aux moyens
d'effectuer leur retraite au milieu d'une population
que leur conduite a exaspérée ; comment n'ont-ils
pas été arrêtés, dans cette entreprise gigantesque,
par la connaissance du génie, des talens et du carac-
tère de l'Empereur ?
En peu de jours ils ont appris quelle était la faus-
seté de leurs calculs. Les opérations rapides et hardies
qui viennent de déjouer leurs desseins, ont rappelé à
tous les esprits les glorieux souvenirs de la mémora-
ble campagne d'Italie en l'an 5, et de celles qui l'ont
suivie.
« C'est contre l'élite des troupes coalisées contre
nous, aux batailles de Montmirail et de Vauchamps,
et au combat de Montereau, qu'ont été pris les dix
drapeaux que je présente à Votre Majesté de la pact
de l'Empereur.
« Ces gages de la valeur française sont pour nous
le présage de nouveaux et de plus grands succès en-
core , si l'obstination des ennemis prolonge la guerre.
Cette noble espérance est dans le cœur de tous les
Français : vous la partagez , Madame , vous qui, tou-
jours confiante dans le génie de votre auguste époux,
dans les efforts et l'amour de la nation, avez conti-
nué à montrer dans toutes les circonstances de cette
guerre une fermeté d'âme et des vertus dignes de
l'admiration de l'Europe et de la postérité ».
S. M. a répondu :
« M. le duc de Fehre , ministre de la guerre : Je
n vois avec une vive émotion ces trophées que vous
( 22 )
» me présentez par les ordres de l'Empereur, mon
» auguste époux.
» Ils sont à mes yeux des gages du salut de la pa-
a trie. Qtf'à leur aspect tous les Français se lèvent en
» armes! Qu'ils se pressent autour de leurmonarque
3» et de leur père ? Leur courage, guidé par son gé-
» nie , aura bijentôt consommé la délivrance de notre
» territoire ».
Cette audience étant terminée , le cortège s'est
retiré, et a été reconduit comme à son arrivée.
Les drapeaux, portés parles mêmes officiers, ont
été conduits aux Invalides, étant accompagnés par
un des principaux officiers de la première division ,
et par deux compagnies de grenadiers de la garde
nationale. Les troupes à cheval ouvraient et fermaient
le cortège.
Ces drapeaux sont au nombre de dix, dont un aui-
trichien , quatre prussiens, et cinq russes; ils ont été
apportés à Paris par M. le baron de Mortemart, offi-
cier d'ordonnance de S. M. l'Empereur. -
En effet, dès ce moment les habitans de Paris
devinrent plus calmes et plus tranquilles : la
joie et l'allégresse, dont ils ne peuvent pas se
passer bien long-temps, commença à renaître
et à se montrer dans les spectacles, dans les
sociétés, et par-tout -ailleurs. Les subdélégués
Je Buonaparte, et les agens de la police, com-
nreucèrenl aussi dès ce moment à faire jouer
tous leurs ressorts, pour empêcher que ce qui se
passait à vingt ou trente lieues de la capitale,
ne vînt à la tonnaissance des Parisiens. Pour y
parvenir, ils n'épargnèrent aucun moyen : les
mensonges les plus grossiers, les artifices les
( S»5 )
plus détestables , les fraudes de toute espèce,
la violence, les menaces les plus horribles, et
enfin les choses -les plus absurdes et les plus
impolitiques; tout fut employé sans aucun
ménagement ,ni circonspection.
Ce calme et cette tranquillité régnèrent dans
presque tout Paris, le reste du mois de février
et les premiers jours du mois de mars. Cepen-
dant il était difficile de cacher à tout le monde
ce qui se passait dans les armées. Les ennemis
gagnaient toujours du terrain , et. s'approchaient
de plus en plus de la capitale. Désormais, il
devenait impossible au gouvernement et à la
police du tyran , de pouvoir intercepter toutes
les lettres et toutes les nouvelles, que de tous
les côtés on envoyait à Paris; ni de pouvoir
non plus forcer à garder le silence les soldats
blessés et malades qui venaient de l'armée.
I/opinion que leur manège , et leurs manières
adroites et artificieuses, avaient donnée au
peuple de Paris, allait donc changer sans au-
cune ressource (i).
(j) Ecoutons ce que dit à ce sujet M. de Chateaubriand
dans son ouvrage inlilulfi : De Buonaparte et des Bour-
hons 3 etc.
ii Au reste, ne parlez point d'opinion publique; la
m maxime est que le souverain doit en disposer chaque
» matin. Il y avait à la police perfectionnée paj3 Buona-
( 24 )
Dans cet état de choses, ceux qui tenaient
alors les rênes du gouvernement, voyant que
i �
u parte, un comité chargé de donner la direction aux
u esprits , et à la tête de ce comité un directeur de l'opi-
H nion publique. L'imposture et 4e silence étaient les
H deux grands moyens employés pour tenir le peuple
W dans l'erreur. Si vos enfans meurent sur le champ de
4ç bataille , croyez-vous qu'on fasse assez de cas de vous
t<- pour vous dire ce qu'ils sont devenus? On vous taira
H les événemens les plus importans à la patrie , à l'Eu-
is rope , au monde entier. Les ennemis sontàMeaux;
t< vous ne l'apprenez que par la fuite des gens de la cam-
« pagne ; on vous enveloppe de ténèbres; on se joue de vos
« inquiétudes ; on rit de vos douleurs ; on méprise ce
U que vous pouvez sentir et penser. Vous voulez élever la
** voix , un espion vous dénonce , un gendarme vous ar-
t< rête, une commission militaire vous juge : on vous
61 casse la tète, et on vous oublie ( pag. i5 ).
Ecoutons encore M. Gallais, dans son Histoire du dix-
huit Brumaire, ( pag. 9 ).
H L'histoire du dix-huit Brumaire, c'est-à-dire, de la
u révolution qui a placé cet homme (Buonaparte) à la
« tête du gouvernement , n'est point connue. Il a trouvé
♦s le secret de n'en laisser transpirer que ce qui conve-
« naii à son orgueil et à ses desseins. Il crut pouvoir étouf-
fer la vérité, comme il avait étouffé la lumière. Il
§ç supprima tous les journaux, dont les auteurs , doués
H de courage et de talens, excitaient ea défiance et ses
)) inquiétudes. Sa police eut ordre de surveiller, avec une
« minutieuse attention , les théâtres, les cafés, les gens
« de lettres et leurs ouvrages, les maisons d'éducation et
( 25 )
l'invasion des ennemis dans la capitale était.
une chose qu'on ne pouvait pas empêcher, et
qu'il était impossible d'abuser le peuple plus
long-temps, en lui celant les pertes irréparables
que Buonaparte venait d'essuyer presqu'aux
portes mêmes de Paris, puisque, quand même
ils auraient voulu le faire, il leur aurait été
très-difficile de pouvoir soustraire à la curio-
sité des Parisiens les blessés qui arrivaient
tous les jours à Paris par la rivière, entassés
dans des bateaux, sans compter ceux que les
paysans des environs conduisaient par terre
dans leurs charrettes (i); ceux qui tenaient
i
ti l'enseignement public ; les poëles, les historiens , les
§ç libraires , les imprimeurs ; en un mot, les hommes et
M les choses qui pouvaient mettre le moindre obstacle à
M ses vues, à ses projets , à son ambition. Il s'en suivit
tç que tous les canaux de la vérité furent obstrués ,. que
is tous les faits furent altérés , que tous ceux qui avaient
is quelque chose à dire furent contraints de se taire, et
« que tous ceux qui avaient quelque chose à savoir res-
ts tèrent dans une ignorance complète, ou , ce qui était
« encorepis, n'apprirent que des fables, et furent la dupe
« des plus grossières impostures.
(i) » Nous avons vu périr sous nos propres yeux le reste
« de nos générations ( M. de Chateaubriand , dans l'ou-
e' vrage cité ci-dessus, pag. 43.); nous avons vu des trou-
« peaux de conscrits, d'anciens soldats pâles et défigurés,
» s'appuyer sur les bornes des rues , mourant de toutes
( 26 )
alors les rênes du gouvernement, disons-nous,
prirent le seul parti qui leur restait : ce fut
celui de persuader aux Parisiens qu'ils n'avaient
d'autre moyen de se sauver des malheurs et
des calamités dont ils étaient menacés , que
d'opposer à l'ennemi, quand il se présenterait
devant Paris, une résistance vigoureuse et obs-
tinée.
Pour réussir dans leur dessein, ceux à qui
Buonaparte avait confié le gouvernement, c'est-
à-dire, son frère Joseph et ses dignes satel-
lites, firent insérer dans les journaux des let-
tres apocryphes , et des rapports faits à plaisir,
concernant les horreurs et les atrocités que les
ennemis commettaient par tout : les journalistes
avaient bien de la besogne pour satisfaire les
besoins du moment, et seconder les intentions
de ce ci-devant roi de Naples, puis des Es-
« les sortes de misère, tenant à peine d'une main l'arme
\<> avec laquelle ils avaient défendu la patrie, et deman-
v> dant l'aumône de l'autre main; nous avons vu la
4,. Seine chargée de barques , nos chemins encombrés de
n chariots remplis de blessés qui n'avaient pas même le
» premier appareil sur leurs plaies. Un de ces chars, que
4* l'on suivait à la trace du sang , se brisa sur les boule-
vards. Il en tomba des conscrits sans bras, sans jam-
« bes , percés de balles, de coups de lances , jetant des
« cris , et priant les passans de les achever.
( 27 )
pagnes, puis, etc., et de ses honorables colla-
borateurs (i). *
D'un autre côté, les satellites de la police
de Buonaparte ne perdaient pas leur temps :
les orateurs de la populace, qui étaient aux
gages de cette odieuse administration, rem-
plissaient leur mission dans tous les endroits
publics de la ville. On voyait par-tout des char-
latans qui haranguaient le peuple ; ils faisaient
le récit de tout ce qui s'était passé dans telle
ville ou tel village : ils ra pportaient les vols,
les horreurs , les cruautés que les soldats
( i ) M. Gallais dit dans la pag. 91 de l'ouvrage cité
ci-dessus : » C'est probablement d'après cette doctrine
vs ultraraontaine (qu'une fausse nouvelle , crue pendant
t< trois jours, pouvait affermir la couronne sur la tête
« d'un usurpateur ; on attribua cette maxime à Cathe-
« rine de Médicis) que M. de Rovigo , ministre de la
« police , ordonna à ses premiers valets-de-chambre de
« remplir les journaux de faux bruits, de fausses nou-
H velles, de diatribes aussi bêtes que violentes contre les
iç alliés, contre les empereurs d'Autriche et de Russie ,
» contre la Prusse et notamment contre le général Blü-
« cher. Tous les jours les feuilles publiques, rédigées sous
ic la dictée des dits valets-de-chambre, nous annonçaient
H la mort des généraux Sacken, BJùcber, et la défaite
« de leur armée, et nous invitaient à nous munir d'arse-
« nic pour empoisonner les fontaines de Paris , et de pe-
« tits couteaux pour égorger les soldats russes et prus-
« siens dans leurs lits. «
( 28 )
ennemis y avaient commis , et ils se donnaient
comme témoins oculaires de toutes ces scènes:
quand ils avaient bien réveillé et attiré à eux
l'attention de ceux qui écoutaient ces faux rap-
ports, ils commençaient à faire des réflexions
sur les circonstances politiques du jour, et à
raisonner sur la situation fâcheuse et embar-
rassante où Paris se trouvait : ils faisaient voir
qu'il était absolument indispensable , pour le
salut de la capitale, que tout le monde prît les
armes : que c'était au peuple à engager la garde
nationale, et même la forcer , s'il le fallait, a
aller à la rencontre de l'ennemi quand il vien-
drait sur Paris : qu'on devait également con-
traindre les bourgeois à se servir de tous les
moyens imaginables, sans aucune exception,
pour assassiner etexterminer les ennemis quand
ils entreraient dans la capitale : que ces précau-
tions étaient d'autant plus nécessaires , que les
soldats alliés n'épargnaient rien quand ils s'em-
paraient d'une ville; et enfin une infinité d'au-
tres choses dans ce genre qui faisaient frémir
les auditeurs (i).
; (i) J'ai été moi-même témoin oculaire et auriculaire
de quelques scènes de cette espèce , dans le jardin des
Tuileries, sur le Pont-Neuf, sur le quai du Louvre, etc. :
aux Tuileries c'était un vieillard à cheveux blancs d'une
soixantaine d'années, et bien vêtu, qui était orateur; le 24
( 29 )
Ceux qui les entendirent purent se conva in-
cre qu'un gouvernelnent, démoralisé au point
de stipendier de pareils charlatans, n'avait plus
que quelques jours d'existence : des moyens
aussi vils décelaient la faiblesse; et la maladresse
avec laquelle ils étaient mis en œuvre en faisait
manquer les fins: à entendre ces êtres prostitués
à la volonté du despotisme le plus atroce, on au-
rait dit que leur bonheur dépendait de la résis-
tance que Paris opposerait à l'ennemi; et on les
aurait pris pour des hommes extrêmement fidè-
les et attachés au salut de la patrie. Mais les Pa-
risiens n'étaient pas la dupe de leurs grimaces,
ni de leurs figures de rhétorique exprimées de
la manière la plus grossière et la plus dégoû-
tante. Personne n'ignorait que ces orateurs,
avant que de monter à la tribune, ne man-
quaient jamais d'aller rendre une visite bien
longue à l'épicier ou au marchand de vin qui se
trouvait le plus près de là. Personne u'igno-
mars à midi : sur le Pont-Neuf, c'était un homme d'une
grande taille, âgé de 5o à 56 ans , d'une mise ordinaire;
sa voix était rauque et grossière : il haranguait sur le trot-
toir du Pont-Neuf, du côte opposé a la Samaritaine, sur
les huit heures et detnie. de la matinée du dimanche
27 mars , etc. Il y a bien peu de personnes dans Paris
qui n'aient pas vu et entendu quelqu'un de ces charlatans
publics. - -
( 30 )
vait non plus que ces messieurs étaient bien
réprimandés à la police impériale, quand ils
allaient toucher leur salaire, s'ils n'avaient pas
rempli leur rôle d'une manière convenable aux
intentions du chef de la tyrannie. Un autre
moyen encore que le gouvernement mit en
pratique pour encourager les Parisiens, et pour
les conduire et les stimuler à défendre la ca-
pitale de l'invasion des ennemis, ce fut de faire
jouer dans les premiers théâtres des pièces de
circonstances.Tout le monde a vu et tout le
monde connaît l'opéra de /'Oriflamme : on
connaît aussi les moyens violens et astucieux
dont le chef et les agens de la police se servirent
pour le faire réussir.
Et voilà encore Paris replongé dans une
consternation plus grande et plus générale que
celle qui avait eu lieu les i4 , 15 et 16 février.
On connaissait mieux alors l'état des affai-
res de Buonaparte : on savait que ses forces
avaient diminué considérablement ; et que
l'armée française faisait des pertes irrépara-
bles, dans les combats qu'elle livrait presque
journellement: on était persuadé que le tyran
avai t déjà épuisé tous les hommes et tout l'ar-
gent des départemens ; et on voyait que le gou-
vernement impérial se servait des moyens les
plus illégaux et les plus despotiques, pour faire
( 3i )
partir pour l'armée les hommes mariés et de
tout âge : on savait aussi que tous les hospices
et maisons de charité de Paris étaient remplis
de soldats blessés (i); en même temps que
l'on apprenait que les armées alliées, loin de
s'affaiblir, comme on voulait nous le faire ac-
croire , augmentaient au contraire leurs forces
colossales, par le secours qu'elles recevaient en
hommes el en provisions de toute espèce.
Le nombre des soldats blessés , qui étaient
arrivés à Paris depuis quelques jours, était si
considérable , que les chefs des hospices et des
maisons de charité ne savaient comment s y
prendre, d'après la disette de toutes choses qui
régnait dans ces établissemens, pour fournir
(i) «. Tout Paris a vu, avec indignation et horreur,
)) le déplorable abandon dans lequel un gouvernement
» inhumain laissait tant de milliers de braves, qui,
» chaque jour, répandaient leur sang pour la défense de
» sa cause. On les transpor tait du cliona p de bataille à
>> Paris sans en prendre le moindre soin , sans avoir au-
» paravant pourvu à leur pansement, ni même à leur
n nourriture. Pendant la route , on voyait arriver sur les
» mêmes chariots des mourans pêle-mêle avec des morts;
» puis on enlassait ces malheureux dans des hôpitaux qui
)) manquaient de tout pour les recevoir, et dont on avait
» enlevé jusqu'aux caisses qui contenaient de modiques
» épargnes , ou les faibles dons de la charité ( Journal
u des Débats, 20 avril 1814). »
( 32 )
aux malades ce qu'il fallait pour leur traite-
ment. Aussi firent-ils, conjointement avec les
municipalités, un appel aux habitans de Paris,
par des lettres particulières et par des affiches,
pour les inviter à contribuer, de la manière qui
leur paraîtrait la plus expéditive et la plus com-
mode, au soulagement des malheureux qui
avaient versé leur sang pour le service de la
patrie.
Les Parisiens firent voir dans cette occasion
que , quoique d'un caractère léger el frivole ,
ils savaient déployer dans des circonstances
critiques ces vertus qui sont l'apanage des âmes
sensibles et humaines. Les mairies, rendez-
vous qu'ou avait assigné pour déposer les
sommes et les effets qu'on destinait au soula-
gement des blessés, ne désemplissaient point
de toute la journée : on y apportait de l'argent,
des matelas, des bois de lits, des draps, des
couvertures, des chemises, du linge, des com-
presses, de la charpie, etc. Au bout de trois
ou quatre jours, on avait déjà reçu de tous ces
effets plus qu'il n'en fallait, pour satisfaire à
la demande que les administrations des hos-
pices et des douze municipalités de Paris eu
avaient faite. On n'aurait jamais cru que les
habitans de cette grande ville, où quelques
jours auparavant on ne respirait qu'égoîsme
et
(35 )
5
mi corruption, seraient susceptibles d'avoir
1 pour leurs semblables une compassion et une-
sensibilité si' peu - communes et si louables (i).'
Dans tous les ménages, dans toutes les sociétés,
ipême dans celles du premier ton , on voyait
les dames occupées à faire de la charpie, et
à préparer du linge pour les blessés. Plusieurs
individus de ce sexe aimable , et compatissant
par excellence, se consacrèrent au pénible
travai l de soigner les malades dans les hos-
pices , et d'aller les recevoir et les soulager sur'
- (t) Quelqu'un se présente à la mairie du IOe arron-
dissement , rue de Venieuil : il fait don de douze bois de
lit, douze matelaS, douze pai llasses, autant de traversins,
âoreillers , de couvertures, le double de draps de lit, de
chemises, etc. , un paquet de charpie de plus de cent
livres; du linge pour faire des compresses, etc. Après*
avoir pris note dans les bureaux de toutes ces chQses ,-on.*
lui demande son nom pour le coucher sur les registres;
mais il ne voulut jamais le dire, malgré les instances réité-.
rées qu'on lui fit. Un autre se présente à une autre mairie,
avec un don d'une valeur aussi considérable à peu près :
je n'en ai pas demandé le détail ; seulement j'ai su que ,
quand il avait été question de savoir son nom , pour en
prendre note, il avait disparu comme le premier. Ce ne.
sont pas des rapports copiés des journaux de ce temps-là :
ce sont des faits dont nous garantissons l'authenticité :
d'ailleurs, il n'est pas difficile de les constater, si l'on
■ veut, en s'adressant à la mairie ci-dessus.
( 34 )
les bords de la rivière, quand on les retirait
des bateaux qui les avaient transportés du
champ de bataille à Paris. Enfin, ce qui se
passait dans cette capitale, au sujet de ces
malheureuses victimes de l'ambition du tyran,
faisait voir que, si dans les grandes villes on
trouve la corruption des mœurs portée jus-
qu'au plus haut degré, on y trouve aussi quel-
quefois ces vertus qui font tant d'honneur à
l'humanité, et dans lesquelles on reconnaît le
caractère d'un peuple, le sentiment d'une cité.
Les ennemis approchaient de plus en plus
de la capitale: les familles qui s'y réfugiaient, et
les soldats blessés qui y arrivaient presque sans
interruption, y apportaient de tristes nouvelles,
et répandaient l'alarme par-tout : tout cela,
joint aux préparatifs de défense qu'on conti-
nuait toujours, en multipliant les batteries
sur les hauteurs des environs de Paris , en fa-
briquant des piques, en distribuant des armes
à la populace, etc.; et d'un autre côté les ordres
et les arrêtés arbitraires et tyranniques du gou-
- vernement impérial, pour faire armer tout le
monde et payer des contributions injustes et
exorbitantes; tout cela, disons-nous, ne laissait
aucun doute sur la cruelle situation et le danger
où se trouvait la capitale de la France.
Dans la nuit du 24, du a5, et même des 27
Il
( 35 )
3.
-et 28 mars, on avait jeté à la porte des bouti-
ques fit .des maisons, et affiché dans beaucoup
d'endroits, plusieurs exemplaires de quelques
proclamations que nous rapporterons dans la
.suite, et dont le sens était : Qu'il n'y aurait plus
.de conscription, ni de droits-réunis en France;
que le tyran allait tomber; qu'il n'y aurait plus
de guerre, etc., etc. On était bien étonné le
matin à l'ouverture des boutiques et des mai-
sons, de trouver tous ces papiers : on les ramas-
sait ; -on les lisait, et l'étonnement ne faisait
que croître : personne ne savait qn'en penser :
la plupart effrayés craignaient d'être dénoncés
pour avoir lu, pour avoir vu : les espions de
^a police, qui, comme on peut bien le croire,
étaient plus alertes et plus vigilaris que jamais,
.dans ces derniers temps, en ramassèrent une
très-grande partie, et enlevèrent quelques-unes
de celles que les passans avaient prises; mais
ils ne purent pas éviter que la nouvelle de l'ap-
parition extraordinaire de toutes ces procla-
mations , et de leur contenu , ne fussent à I3.
connaissance de beaucoup de personnes; bien
que la terreur, dont la tyrannie du gouverne-
ment avait frappé tout le monde, empêchât
qu'elles ne se répandissent davantage dans
Paris.
Cependant la police impériale, qui voulait
I 36 ) ,
éviter les effets que pourrait produire la lecture
dé ces proclamations, et en détourner le sens
et lés explications qu'on ne manquerait pas de
donner à leur contenu, imagina un moyen qui
n'était pas indigne de sa haute pénétration. On
vit quelques hommes à cheval le lendemain et
le surlendemain (le 29 et le 5o mars), porter de
grands paquets d'une proclamation qu'ils dis-
tribuaient à tout le monde, et aux femmes de
préférence, et qu'ils jetaient par douzaines dans
les boutiques : elle était conçue en ces termes,
» NOUS LAISSERONS-NOUS PILLER !
t» NOUS LAISSERONS-NOUS BRULER !
» Tandis que l'Empereur arrive sur les derrières
J) - de l'ennemi, 25 à 3o,ooo hommes, conduits par
» un partisan audacieux, osent menacer nos barriè-
» res. En imposeront-ils à 5oo,ooo citoyens qui peu-
»" vent les exterminer! Ce parti ne t'ignore point;
» ses forces ne lui suffiraient pas pour se maintenir
- .» dans Paris. Il ne veut faire qu'un coup de main.
» Comme il n'aurait que peu de jours à rester parmi
» nous, il se hâterait de nous piller , de se gorger
» d'or et de butin; et quand une armée victorieuse
a le forceràit à fciir de la capitale , il n'en sortirait
» qu'à la IQenr des flammes qu'il aurait allumées.
» Non ! Nous ne nous laisserons pas piller ! Nous
» ne nous laisserons pas brûler ! Défendons nos
a biens, nos femmes, nos en fans , et laissons le
u tems à notre brave armée d'arriver pour anéan-
.» tir, sous nos murs, les barbares qui venaient les
v renverser ! Ayons la ferme volonté de les vaincre,
» et ils ne nous attaqueront pas! Notre capitale serait
( 37 )
» le tombeau d'une armée qui voudrait en forcer
» les portes. Nous avons en face de l'ennemi une
» armée considérable ; elle èst commandée par des
p chefs habiles et intrépides; il ne s' agit que de les
» seconder.
» Nous avons des canons, des baïonnettes, des
» piqués, du fer. Nos faubourgs, nos rues, nos
n maisons, tout peut servir à notre défense. Eta-
» blissons , s'il le faut, des barricades; faisons sortir
» nos voitures et tout ce qui peut obstruer les pas-
» sages ; crénelons nos murailles, creusons des fos-
» ses ; montons à tous nos étages les pavés des rues,
» et l'ennemi reculera d'épouvante.
a Qu'on se figure une armée essayant de traverser
» un de nos faubourgs au milieu de tels obstacles , à
» travers le feu croisé de la mousqueterie qui par-
» tirait de toutes les maisons , des pierres , des pou-
» tres qu'on jeterait de toutes les croisées!
» Cette armée serait détruite avant d'arriver au
»- centre de Paris. Mais non ! le spectacle des apprêts
a d'une telle défense la forcerait de renoncer à ses
a vains projets, et elle s'éloignerait à la hâte pour
» ne pas se trouver entre l'armée de Paris et l'ar-
» mée de l'Empereur. a
Le contenu de cette proclamation incen-
diaire ; le départ de l'impératrice et de son
fils., suivis de nombreux bagages chargés d'ar- -
gent et des choses les plus précieuses qu'on
avait pu rassembler a la hâte; celui des minis-
tres avec les papiers et quelques commis de
leur ministère 3 et enfin celui des premiers per-
sonnages de la cour du tyran , emportant aussi
avec eux tous leurs trésors ; tout cela , disons-
nous, mit le comble à l'extrême affliction et
C 53 )
aux angoisses qui accablaient depuis quelques
jours les malheureux habitans de la capitale.
On reçut, enfin , des nouvelles sûres et cer-
taines des opérations des armées alliées : elles
venaient sur Paris à marches précipitées : aucun
obstacle ne pouvait s'y opposer de la part des
armées françaises : les ennemis avaient laissé
en arrière une colonne formidable, pour amu-
ser Buonaparte et le cerner avec les faibles
restes de ses troupes ; et les journées des 29, 3o
et 3i mars, si célèbres et si mémorables pour
l'histoire de la France et de l'Europe entière,
vinrent mettre un terme à nos souffrances, et
nous soustraire à la tyrannie et au despotisme
du monstre que la providence avait envoyé
pour nous châtier de nos égaremens et de
nos délires. Ah ! que ne sont-elles arrivées
plutôt , ces journées bienfaisantes ? elles au-
raient arraché au trépas bien des milliers de
victimes !
Les armées ennemies occupaient , le lundi
28, la forêt et tous les environs de Bondy,
village à trois lieues de Paris. Dès le matin de
ce jour on vit entrer dans cette ville, par les
barrières du côté du nord, des troupes de
paysans, avec leurs femmes, leurs enfans ,
leurs vaches, leurs chevaux, etc., qui s'en-
fuyaient de leurs villages : les uns étaient à pied,
( S9 )
les autres à cheval : les uns conduisaient des
ânes et des chevaux chargés de ce qu'ils avaient
de meilleur ; les autres des charrettes remplies
de meubles, etc.
Mais le lendemain, mardi 29, la foule était
si grande, que les routes de Saint-Denis , de
Louvres , de Meaux , de Lagny , etc. , étaient
couvertes de charrettes chargées de monde
et de meubles; d'hommes, de femmes, d'en-
fans , à pied, à cheval ; de vaches , de chevaux,
de moutons, etc. Ce ne serait pas exagérer
que de porter à quarante mille le nombre de
personnes qui entrèrent dans Paris durant cette
triste journée. Ce qui prouve qu'il n'y a rien
d'outré dans ce calcul, c'est que le lendemain
à huit heures du matin on ne trouvait plus de
pain nulle part-, malgré l'abondance qui avait
régné les jours précédens, et malgré les pré-
cautions que le gouvernement avait prises,
depuis quelques jours, de faire cuire aux bou-
langers plus de pain qu'ils n'avaient habi-
tude d'en préparer journellement, afin qu'il
y en eût en abondance pour les troupes qu'on
avait rassemblées pour la défense de la capi-
tale , et pour les étrangers qui viendraient
s'y réfugier.
L'entrée dans Paris de ces malheureux pay-
sans formait à la fois le tableau Icf plus
( 4° )
effrayant et le plus douloureux qui pûl- s'offrir
à la vue, nous ne disons pas de l'homme sensible
et doué d'un eoeur tendre et compatissant;
mais de l'homme le plus indifférent et le- plus
endurci aux malheurs et aux infortunes de ses
� - �
semblables. On ne pouvait pas , malgré la situar-
- tion critique où l'on se. trouvait dans Paris,
leur refuser la compassion et la pitié que
.l'humanité et leur sort déplorable réclamaient.
Leur sombre tristesse, et les-larmes des fem-
mes et des enfans, décelaient ce qui se pas-
sait dans leurs cœurs déchirés par la douleur
et les regrets d'abandonner, peut-être au feu
et à la dévastation, leurs maisons., leurs champs,
et enfin tout ce qu'ils, avaient acquis à forcé
d'économie et de travail.
Mais ce qui rendait encore ce tableau plus
triste et plus propre à exciter la compassion,
c'était la conduite què tenait avec ces malheu-
reux la foule de commis des droits réunis, dont
Jes barrières de Paris étaient inondées y et qui
n'étalent que des sangsues qui suçaient le peu-
ple jusqu'aux os , pour satisfaire la cupidité de
-Jeur maître et la leur. Insensibles aux peines,
aux larmes, au désespoir de ces infortunés, ils
étaient encore là pour les aggraver et leur dis-
cuter les misérables restes de leurs provisions
et de leurs troupeaux.
( 4i )
- Sans aucun égard pour les circonstances cm
ces pauvres paysans, se trouvaient, ces exécu-
teurs des rapines du tyran faisaient arrêter,
à l'entrée des barrières, tous les chevaux et
toutes les charrettes : ils fouillaient et visitaient
par-tout, et ils se faisaient payer les droits,
même des choses qui n'entraient dans la ville
que provisoirement. Il y eut de ces malheu-
reux qui, n'ayant pas assez d'argent pour payer
la taxe qu'on leur avait imposée, qui était
de dix francs par vache , etc., n'eurent d'autre
moyen, pour s'en acquitter , que de vendre à
bas prix un objet quelconque de ceux qu'ils
avaient cru mettre en sûreté en arrivant à Paris.
Les malheureux ne se doutaient pas qu'en s'é-
chappant des mains des cosaques, ils tombe-
raient à la discrétion des vandales et des tar-
tares salariés par le vrai cosaque de l'Europe.
Dans la soirée du mardi 29 mars, on cria
dans tout Paris la proclamation que nous allons
transcrire, et qui était le résultat de la dernière
séance que Joseph le Roi.(i) avait tenue dans
(1) Tout le monde sait que Joseph Buonaparte était
resté à Paris , pour exécuter les ordres tyranniques de son
illustre frère. Quand il était en Espagne, on l'appelait, à
Paris , le Roi Joseph y mais , lorsque le,mauvais état des
affaires de Napoléon lui fit quitter cette nation, empor-
tant avec lui l'opprobre et l'ignominie que sa mauvaise
f
C 4a }
la matinée de ce jour, conjointement avec ses
dignes conseiJlers, R. M. et quelques
autres bien connus de tout le monde.
» LE ROI JOSEPH,
» Lieutenant-général de l' Empereur) commandant
» en chef la Garde Nationale}
» Aux citoyens de Paris.
» Citoyens de Paris ,
» Une colonne ennemie s'est portée sur Meauï j
» elle s'avance par la route d'Allemagne ; mais l'Em-
» pereur la suit de près, à la tête d'une armée vic-
» torieuse.
» Le conseil de Régence a pourvu à la sûreté de
» l'Impératrice et du Roi de Rome (i). Je reste avec
» vous.
» Armons-nous pour défendre cette ville, ses
» monumens ,ses richesses, nos femmes, nos enfans,
» tout ce qui nous est cher. Que cette vaste cité
conduite avait méritées , on ne lui donna d'autre nom
que Joseph le Roi.
(t) En effet, l'impératrice, Cambacéres, le conseil dé
régence , les conseillers d'état, et beaucoup d'autres per-
sonnages de la cour, avaient quitté Paris le lundi au soir et
le mardi matin, comme nous avons dit plus haut. Ces
précautions , que l'on prit de si bonne heure, ne laissent
aucun doute que le gouvernement connaissait parfaite-
ment quelles étaient les forces de l'ennemi, quelles étaient
ses intentions, et enfin l'état et la situation de ses armées,
et la marche qu'il suivait.
( 43 )
» devienne un camp pour quelques instans , et que
« l'ennemi trouve sa honte sous ses inuis qu'il es-
» père franchir en triomphe.
» L'Empereur marche à notre secours; secondez-
» le par une courte et vive résistance , et conser-
» vons l'honneur français. »
Paris" le 29 mars 181!1.
Signé, JOSEPU.
Il ne faut pas faire de grands efforts d'imagi-
nation pour démêler le sens fallacieux de cette
proclamation, ni aller trop en avant pour con-
naître le but que le conseil de régence s'était
proposé en la faisant circuler dans Paris: c'était
celui d'encourager ses habitans à faire une résis-
tance opiniâtre; résistance qui, comme nous le
dirons dans la suite, si elle avait eu lieu, aurait
entraîné avec elle la ruine totale de cette ville.
Joseph le Roi donnait le nom de colonne
ennemie à une armée de deux cent mille
hommes, ainsi que nous le vîmes de nos pro-
pres yeux deux jours après, et ce que quelques
personnes savaient déjà avant la publication de
cet écrit.
Il dit : cette colonne s'avance par la route
cTAllemagne y sans doute pour faire croire au
peuple qu'une armée qui s'avance par une seule
route ne saurait pas être considérable.
L'Empereurla suit de près à latéte d'une ar-
mée victorieuse. Quelle imposture ! rien n'était
( 44 )
plus faux! il le savait mieux que personne ! Il
savait, ainsi que nous l'avons su dans la suite, et
qu'une foule d'habitans de Paris n'ignoraient
point, que son frère n'avait qu'une armée très-
peu nombreuse, et composée pour la plupart de
conscrits de la dernière levée, mal vêtus , man-
quant de toutes choses , et poursuivis de tous
côtés par les ennemis. Enfin, tout ce qui s'est
passé dans les jours suivans nous a fait con-
naître la duplicité, l'astuce diabolique et infer-
nale qu'on avait mises dans la rédaction de cet
écrit, pour engager les Parisiens à une défense
qui, si elle eût été poussée à bout, ainsi que le
désiraient les gouvernans, aurait bien pu ré-
duire en cendres l'antique capitale des Gaules ,
ou tout au moins attirer sur elle toutes les es-
pèces de désolations auxquelles une ville prise
d'assaut se trouve exposée.
Quoi qu'il en soit, ce qu'il y a de certain, c'est
que cette proclamation porta le dernier coup
à l'état déplorable, et à l'extrême affliction où
les habitans de Paris étaient plongés; et fit
prévoir ce qui devait se passer le lendemain
devant les murs de la capitale. C'était une
chose d'autant plus croyable, que les derniers
paysans, qui s'étaient réfugiés dans la ville au
commencement de la nuit, avaient apporté la
nouvelle que les armées alliées occupaient tous