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République ou monarchie / par Henri de La Broise

De
164 pages
Mary-Beauchêne (Laval). 1871. France (1870-1940, 3e République). VII-157-[1] p. ; 18 cm.
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REPUBLIQUE
ou
MONARCHIE?
LAVAL. — TYPOGRAPHIE MARY-BEAUCHÊNE
REPUBLIOUE
ou
MONARCHIE?
PAR
HENRI DE LA BROISE
La France, premier-né de la civilisa-
tion européenne, sera la première à
renaître à l'ordre ou à périr.
DE BONALD, Pensées,
LAVAL
MARY-BEAUCHÊNE, ÉDITEUR,
PLACE DES ARTS
1871.
PREFACE.
Quand un navire est en péril, tous ceux qu'il porte,
les passagers aussi bien que l'équipage, doivent se jeter
à la manoeuvre.
Quand une société est menacée de périr, c'est un devoir
pour chaque citoyen de contribuer, selon ses forces, au
salut de la chose commune.
L'indifférence aux grandes questions politiques, dans
laquelle notre nation s'est trop longtemps endormie,
doit, aujourd'hui, faire place à l'étude et à l'action ; et la
voix la plus humble ne doit pas craindre de se faire
entendre pour proclamer la vérité.
VI
La chute éclatante du gouvernement impérial nous
démontre la fragilité d'un pouvoir qui ne repose que sur
un fait et ne s'appuie sur aucun principe. Quelque solide,
quelque inattaquable que puisse sembler un tel gou-
vernement, qui pourra désormais faire croire à sa stabi-
lité, quand nous avons vu un trône qui, à défaut de prin-
cipe} venait de s'appuyer, pour la seconde fois, sur plus de
sept millions de suffrages, s'écrouler moins de quatre mois
après cette bruyante constatation de sa force?
Il est donc démontré aujourd'hui que, pour fonder en
politique un ordre de choses durable, il faut placer à la
base UN PRINCIPE.
Or, malgré la variété des essais qui ont été tentés par
divers peuples et à diverses époques, il n'y a, au fond, que
deux formes politiques qui puissent invoquer un princi-
pe : La République et la Monarchie, considérées non
comme un accident éphémère dans l'histoire d'un peuple;
mais comme un gouvernement permanent, régulier,
inattaquable, en un mot, comme une institution nationale.
Ce sont ces considérations qui nous ont déterminé à
composer l'ouvrage qu'on va lire. Nous avons voulu
VII
préciser des idées qui flottent aujourd'hui dans tous les
esprits, les réunir en corps de doctrine et présenter sous
une forme succincte les arguments et les objections
qu'invoquent ou opposent les partisans de chacune de
ces deux formes politiques.
Puisse cette étude être lue avec autant d'impartialité
que nous avons mis de conviction à l'écrire ! Puisse-t-elle,
surtout, faire passer dans l'esprit des lecteurs les idées
que nous regardons comme le salut de notre patrie !
Si modeste que ce travail puisse paraître, nous aimons
à croire-qu'il n'aura pas été inutile ; et nous nous esti-
merons heureux de penser que nous aurons contribué,
peut-être, pour quelque chose, ne fût-ce que pour un
grain de sable, à la réparation de l'édifice national,
aujourd'hui si profondément ébranlé.
RÉPUBLIQUE OU MONARCHIE ?
CHAPITRE PREMIER.
NOS PLAIES.
La France touche à une heure décisive dans
l'histoire de ses destinées.
Jamais elle n'a été plus profondément atteinte
dans sa prospérité matérielle, plus douloureuse-
ment blessée dans son honneur national, plus
tristement humiliée dans sa gloire militaire, plus
complétement abaissée vis-à-vis de l'Europe, de
qui elle en est réduite à attendre un témoignage
de sympathie, après l'avoir fait trembler tant de
fois devant ses armes triomphantes.
La crise qui vient de se terminer par une paix
lamentable laisse aujourd'hui le pays en face de
1
— 2 —
lui-même, avec des finances obérées, une fortune
publique tarie dans sa source, par les dépenses
énormes que la guerre a coûtées et les dévasta-
tions qu'elle a traînées à sa suite, une autorité
vacillante et incertaine, de grands maux dans le
présent et d'effroyables menaces pour l'avenir.
L'invasion étrangère d'une part, et l'anarchie
révolutionnaire de l'autre, ont tout ébranlé, tout
désorganisé, tout détruit. Si nous voulons conti-
nuer de former une nation, si nous voulons conju-
rer les dangers qui déjà fondent sur la société et
la sauver des coupables entreprises des hommes
de désordre qui la menacent dans son existence
même, tout est à faire, tout est à constituer.
Et il ne s'agit pas seulement d'un avenir plus
ou moins éloigné que nous aurions ainsi à prépa-
rer, il s'agit de l'heure présente, c'est aujourd'hui
même que la question se pose : être ou ne pas
être ; et, pour la résoudre, il faut que chacun se
mette à l'oeuvre sans retard et sans relâche, sans
perdre un jour, sans perdre un instant.
Mais on se tromperait grandement si l'on
croyait qu'après avoir fait les sacrifices que nous
— 3 —
commande la nécessité, après avoir soldé l'ef-
froyable indemnité de guerre qui nous incombe,
réparé nos routes, rétabli nos ponts, relevé nos
monuments écroulés et installé à la tête de la
nation un gouvernement tel quel, ami de l'ordre
et engagé à son maintien, nous aurons sauvé la
patrie. Par là nous aurons à peine assuré les
premiers moments. Nous aurons mis un peu d'é-
toupe à la voie d'eau qui s'est déclarée au navire ;
mais le danger subsistera néanmoins., un instant
suffira pour qu'un nouveau coup de mer vienne
détruire cette faible défense ; et nous retomberons
dans les mêmes alarmes et dans les mêmes
dangers.
Si nous voulons réellement nous sauver, si nous
voulons, en assurant le présent, acquérir en même
temps des garanties solides pour l'avenir, il faut,
pour réparer nos désastres et prévenir leur retour,
aller chercher à leur racine même, pour les
détruire, les causes qui les ont enfantés.
Le gouvernement qui succèdera à l'état transi-
toire où se trouve actuellement notre patrie aura
donc à étudier soigneusement les vices d'organi-
sation politique ou sociale qui ont amené la dèca-
— 4 —
dence, imprévue pour beaucoup d'esprits, de la
reine des nations. Il aura à se demander comment,
au milieu de la prospérité qui débordait de toutes
parts, il y a un an encore, avec une armée pour
la force de laquelle le pays ne marchandait aucun
sacrifice, avec des ressources infinies en hommes
et en argent, nous nous sommes vus réduire, peu
à peu, d'une manière progressive et inexorable,
au point d'accepter avec résignation une paix
dont les conditions nous eussent fait, à la fois,
bondir d'horreur et sourire de dédain si l'on eût
osé les énoncer au début de la guerre.
Mais tous les gouvernements seront-ils égale-
ment propres à faire cette investigation minutieuse
et difficile ? Et, en supposant que tous sachent
remonter logiquement à la source de nos maux,
tous seront-ils également capables de leur appli-
quer le remède qui peut nous en délivrer et en
prévenir le retour ?
Cette question, on le comprendra, est de la plus
haute gravité ; car c'est par la constitution d'un
gouvernement que nous devrons commencer
l'oeuvre de notre régénération. Il importe donc,
avant tout, que la nation étudie et connaisse les
- 5 -
causes de ses désastres, puis qu'elle examine soi-
gneusement quel est le gouvernement qui, par
son principe, par ses idées et par ses hommes,
présentera la plus complète opposition avec les
errements du passé et nous offrira les plus sûres
garanties contre le renouvellement des fautes qui
nous ont perdus.
Commençons donc nous-mêmes cet examen ra-
pide, voyons d'où procèdent nos malheurs : nous
choisirons ensuite entre les divers pouvoirs qui
s'offrent à nous pour les réparer.
Les causes de notre abaissement sont si mul-
tiples et si complexes que nous ne pouvons pré-
tendre les énumérer toutes et, moins encore,
donner à notre pensée les développements qu'elle
pourrait comporter. Nous indiquons seulement :
que nos lecteurs suppléent, par leurs réflexions
personnelles, à la briéveté de notre travail
Nous périssons surtout :
1° Par l'oubli des idées morales et des vertus
qu'elles engendrent et qui s'appellent le dévoue-
ment, le sacrifice et l'obéissance, oubli qui n'est
lui-même qu'une conséquence de l'affaiblissement
des principes religieux.
— 6 —
2° Par le mépris que nous faisons de l'autorité.
3° Par l'individualisme du exagération du sen-
timent personnel, c'est-à-dire par l'égoïsme.
4° Par la poursuite trop ardente du bien-être
et des jouissances physiques, c'est-à-dire par le
matérialisme.
I.
L'oubli des idées morales.
Quatre mobiles principaux dirigent les hommes
dans tous leurs actes. Tantôt ces mobiles agissent
isolément, tantôt ils combinent leurs efforts, tantôt
ils les opposent ; et c'est celui auquel l'homme se
soumet le plus complétement qui triomphe. Ce
sont : le devoir, l'amour-propre, l'intérêt et la
crainte.
Le devoir est le plus grand et le plus noble de
tous les mobiles de nos actions ; il est même le
seul nécessaire. Un homme de bien doit tout lui
sacrifier, et ne jamais le sacrifier à rien. Il doit
lui immoler et l'amour-propre et l'intérêt, pour lui
— 7 —
il doit mépriser la crainte. C'est le devoir qui fait
les dévouements éclatants et les sublimes sacri-
fices ; c'est lui aussi qui inspire les abnégations
obscures, plus difficiles à pratiquer que l'héroïsme
au grand jour. Un sentiment si élevé ne puise point
sa source dans des considérations humaines ; et,
malgré quelques exemples que l'on peut citer, il est
complétement illusoire si on le sépare du principe
chrétien, qui, seul, donne la notion vraie du de-
voir et suscite des immolations absolument désin-
téressées, en leur promettant une récompense fu-
ture, qui leur permet de n'attendre aucune rému-
nération temporelle.
L'amour-propre est un mobile beaucoup moins
noble que le devoir. Il prend sa racine dans un
sentiment purement humain ; mais, bien dirigé,
il peut néanmoins faire accomplir de grandes
choses. Il peut même pousser à l'action certaines
âmes qui resteraient insensibles aux exhortations
austères du devoir, en ce qu'il offre une récom-
pense immédiate : l'estime de nos semblables. Mais
l'homme qui ne sera guidé que par l'amour-propre
n'agira qu'à son gré et à ses heures ; la condition
première sera pour lui la publicité. Avec l'amour-
— 8 —
propre seul, il ne faut compter ni sur les abné-
gations toujours prêtes, ni sur les dévouements
ignorés. C'est un mobile intellectuel, qui tient
déjà quelque chose de l'intérêt : ce n'est plus un
sentiment moral.
L'intérêt est inférieur encore à l'amour-propre.
C'est un mobile absolument matériel et abso-
lument personnel. Avec lui, l'homme n'agira
qu'autant qu'il y verra une utilité pour lui-même.
Par cela même aussi, il n'agira pas, quand son
intérêt lui conseillera l'inaction. De plus, chacun
étant juge de son propre intérêt, il y aura
souvent tiraillement, division et neutralisation des
forces, par suite de mouvements opposés.
La crainte est, s'il se peut, d'un degré encore
au-dessous de l'intérêt, qui pourra du moins, dans
certains cas, nous jeter en face d'un danger. La
crainte est ce sentiment bas, égoïste et méprisable
qui fait que, pour conserver notre être ou éviter
une souffrance, nous sacrifions tout, et le devoir,
et le bien de nos semblables, et notre intérêt pro-
pre. C'est un mobile non-seulement honteux,
mais coupable, en ce qu'il peut devenir la source
de toutes les lâchetés, de toutes les bassesses et,
quelquefois même, de tous les crimes.
— 9 —
Or, dans des circonstances comme celles que
nous venons de traverser, quand le devoir com-
mande hautement à tous de marcher en avant et
de tout sacrifier au bien public ; mais quand l'in-
térêt personnel conseille tout-bas de ne le suivre
que de loin; et quand la crainte, l'ignoble crainte,
insinue lâchement qu'il faut rester en arrière,
que deviendra l'homme, qui ne puisera pas dans
sa conscience et dans sa foi religieuse, c'est-à-
dire dans le sentiment de sa responsabilité vis-
à-vis de son Créateur, cette force indomptable
qui rend sourd à tous les calculs de l'intérêt et à
toutes les faiblesses de la crainte ? L'amour-propre
lui sera-t-il un assez fort stimulant? Tiendra-
t-il à l'estime de ses semblables plus qu'à sa
propre existence, surtout quand, autour de lui,
il verra tant de défaillances, de l'exemple
desquelles la peur ne manquera pas de s'auto-
riser ?
Non, celui qui n'apportera pas dans la vie
publique, et surtout dans la vie militaire, la
force morale qu'on puise dans les idées surna-
turelles, ne sera jamais ni un héros ni un grand
citoyen. Le sentiment du devoir déjà amoindri
— 10 —
chez lui, puisqu'il ne s'appuiera pas sur cette base
supérieure, perdra encore de sa force par suite
des causes que nous allons examiner tout à
l'heure : par l'affaiblissement de l'autorité, qui
parlera moins haut à son oreille, et par l'exagé-
ration de l'individualisme et du matérialisme, qui
le trouveront sans défense contre leurs séductions.
II.
L'affaiblissement de l'autorité.
Pour tout homme de sens qui examine notre
situation politique et sociale, c'est un égal sujet
d'étonnement de voir avec quelle docilité nous
nous laissons imposer le joug du premier auda-
cieux qui entreprend de nous asservir, et avec
quelle difficulté nous acceptons, en principe,
l'autorité que nous subissons si facilement en
fait.
Cela prouve, jusqu'à l'évidence, que nous n'avons
point une juste notion de l'autorité; que nous ne
savons ni ce que c'est, ni ou elle doit résider ; et
que nous ne connaissons ni l'étendue de ses droits,
ni les bornes où elle doit elle-même s'arrêter.
— 11 —
Pour faire toucher au doigt cette contradiction
entre les idées de certains hommes et leurs actes,
il n'est pas besoin de chercher bien loin un exem-
ple ; nous le trouvons dans une expérience toute
récente, dans la trop célèbre dictature de M.
Gambetta. Par qui ce pouvoir d'un seul homme
(et quel homme !) a-t-il été institué, prôné et
soutenu malgré les protestations du pays ? — Par
les républicains. Ces fiers indépendants, qui n'ont
pas assez de malédictions et d'anathèmes pour les
rois, qu'ils appellent des tyrans, et qui ne vivent,
disent-ils, que pour la liberté, ont installé eux-
même un maître plus absolu que le plus absolu
des rois. Ils ont entonné en son honneur leurs
dithyrambes les plus louangeurs, ils ont fait,
brûler devant lui leur encens le plus odorant. Et
la nation, malgré sa répugnance, s'est laissé
imposer ce pouvoir usurpé, elle l'a subi avec
patience, elle n'a contesté aucun de ses décrets,
elle ne lui a marchandé ni son or, ni son
sang !
Cette facilité à accepter tout ce qui se présente,
cette indifférence qui accompagne tout ce qui s'en
va, sont un triste symptôme et bien significati
— 12 —
de la dépréciation de l'autorité. On ne connaît plus
la vraie autorité, celle qui commande parce qu'elle
a le droit de commander. On n'est plus gouverné
que par des pouvoirs de fait, force élevée par une
nécessité momentanée ou par une surprise, ren-
versée à son tour par une force contraire et rem-
placée par un autre fait, plus ou moins heureux,
parfois déplorable, assurément toujours étranger
à la notion du droit. De là, une indifférence
profonde pour tout pouvoir : les uns le subissent,
d'autres le tolèrent, quelques-uns s'en applau-
dissent, parce qu'ils y trouvent un intérêt quel-
conque, personne ne l'aime, personne ne le
respecte, personne ne se croit obligé de se sacri-
fier pour lui quand il est en péril.
Comme pour achever de déprécier l'autorité,
il semble que tous les pouvoirs de fait qui s'en
sont emparés, se soient efforcés de la rendre mé-
prisable. Par les maximes qui ont présidé à leur
gouvernement, par le choix qu'ils ont fait de
leurs agents, par leur corruption politique, par
leurs concussions administratives et jusque par les
désordres privés des premiers de l'Etat, désordres
que la curiosité publique découvrait vite et com-
— 13 -
mentait avidement, ils ont abaissé l'idée supé-
rieure que l'on se faisait de l'autorité. Ils lui ont
enlevé sa majesté morale et ils l'ont réduite à
n'être qu'une force, à laquelle chacun n'était tenu
de se soumettre que par une nécessité matérielle.
De tous les gouvernements qui ont ainsi avili
le pouvoir, aucun n'a été plus loin dans cette voie
déplorable que celui qui vient de s'écrouler. Issu
d'un coup de force et ne se maintenant que par
la force, l'Empire a semblé prendre à tâche de
détruire l'autorité vraie et légitime partout où il
la voyait encore debout et respectée. Il a montré
clans sa politique intérieure, la pratique de la plus
hypocrite duplicité et de la corruption adminis-
trative la plus effrontée ; il a introduit dans les
moeurs publiques un débordement qui ne s'au-
torisait que trop des exemples du chef de l'état ;
il a miné lui-même son propre pouvoir, en le
faisant reposer uniquement sur le caprice popu-
laire, par ses plébiscites réitérés; car demander
au peuple s'il veut qu'on lui commande, c'est
reconnaître implicitement qu'on n'a pas le droit
de lui commander.
Ce faux principe de la volonté populaire, donné
— 14 —
pour base unique à l'autorité, en est la
plus complète négation. Si chacun est appelé à
fonder l'autorité, c'est donc qu'elle n'a de valeur
que si l'on s'y soumet volontairement ? En ce cas,
si les ordres qui émanent d'elle déplaisent, qui
peut contraindre à les observer ? Le devoir ? Non,
puisqu'on n'est pas obligé contre son gré. Il ne
reste donc que la force ; et quand cette force elle-
même defaille, soit par une surprise, soit par un
revers, ce jour là les trônes, les mieux assis en
apparence, s'écroulent ; et les peuples se voient
de nouveau livrés à tous les hasards et à toutes
les vicissitudes, proie toujours offerte, faute de
principes, au plus pervers et au plus audacieux.
III.
L'individualisme est ce sentiment égoïste qui
fait que chacun se prend soi-même pour un petit
centre autour duquel doit graviter le monde ;
trouve tout bien, pourvu que sa personne soit bien,
trouve tout mal, si lui-même éprouve quelque gêne;
- 15 -
ne juge toutes choses que suivant les conséquences
qu'il en peut attendre et ne se détermine jamais
que par la considération de son propre intérêt.
Qui ne voit qu'un pays dans lequel dominera
l'individualisme ne sera plus une nation, mais
un foyer perpétuel de discordes? Qui ne comprend
que, dans un tel état social, ceux qui ne se
croieront pas partagés selon leur mérite,(et chacun
est toujours disposé à se faire illusion sur ce
point), n'aspireront qu'à renverser une organi-
sation qui leur semblera nuisible et ne recule-
ront devant aucune agitation ?
Or, il est malheureusement trop manifeste que
notre pays est dévoré par l'individualisme. Dans
l'ordre politique, quels sont les fonctionnaires
qui puissent en toute droiture assurer qu'ils n'ont
en vue que le bien général? Les protestations de
dévouement à l'intérêt public ne manquent pas
dans leur discours ; mais ce sont de vains sem-
blants que démentent, le plus souvent, les actes.
Quels souvenirs nous ont laissés les hommes qui
ont occupé le pouvoir depuis: vingt ans ? Nous ayons
assisté à l'éclosion de fortunes imprévues,; acqui-
ses on ne sait comment et insolemment dépensées ;
— 16 —
et les scandales de ce genre que nous étalait
l'empire ont été surpassés, s'il se peut, par le gas-
pillage effronté que la république a fait des
deniers publics, dans un moment où. tant d'autres
malheurs venaient fondre sur la France.
Avec de tels exemples, partis d'en haut, doit-
on s'étonner si l'individualisme a pénétré partout
et infecté de son venin jusqu'aux plus humbles
couches sociales ? Les ravages qu'il y a produits
dans l'ordre moral ne sont pas moindres que ceux
qu'il y a causés dans l'ordre politique.
La famille, base nécessaire de toute société ;
en a été profondément atteinte ; et le relâchement
de ses liens n'est pas un des symptômes les moins
alarmants pour l'avenir. Le principe de Rousseau,
qui déclare que les enfants deviennent indépen-
dants, dès qu'ils peuvent se suffire à eux-mêmes,
reçoit de nos jours une large et déplorable appli-
cation. Nous voyons les générations nouvelles, à
peine adultes, déserter le foyer paternel, pour
chercher fortune ou pour se livrer sans contrôle à
leurs passions ; abandonner à leur solitude et à
leur dénuement les parents devenus vieux, cesser,
par cela même, de recevoir aucune tradition et,
— 17 —
qui plus est, s'insurger instinctivement contre
l'expérience et l'autorité paternelles, préludant par
la rébellion contre cette autorité sainte, à la révolte
contre l'état et contre la société !
Quelle famille, aujourd'hui, peut présenter à
l'observateur le tableau de ces familles d'autre-
fois, que nous appelons ironiquement patriarcales,
sans songer que nous prononçons notre propre
condamnation ? Près de quel foyer verrons-nous
tous les enfants réunis autour de leurs parents ?
Dans quelle maison, à la présence des personnes,
viendra se joindre l'union des coeurs et des intelli-
gences ? Combien pourra-t-on rencontrer de
familles dans lesquelles les parents n'aient pas à
gémir sur les révoltes d'un fils ou sur les égare-
ments d'une fille ?
Il n'est pas aujourd'hui un jeune homme de
vingt ans qui ne se croie naïvement supérieur à
son père ; et cette aberration est d'autant plus
condamnable que, jamais peut-être, les jeunes gens
n'ont été plus superficiellement instruits.
Ce mépris pour les générations antérieures est
un des signes les plus manifestes de notre décré-
— 18 —
pitude sociale ; car une observation constante
montre que toutes les nations jeunes et fortes
entourent du plus profond respect la tradition et
l'expérience des ancêtres. Partout, chez les peuples
qui ont encore de la sève et de la vitalité, nous
voyons les vieillards consultés, écoutés et obéis.
Aujourd'hui, la pensée intime des jeunes gens
est que la terre doit leur appartenir ; que l'âge de
la force est celui de la domination, parce qu'il
est celui des jouissances et que la domination
mène aux jouissances. Ces maximes extravagantes
et coupables, qui sont bien l'expression de l'indi-
vidualisme qui nous dévore, se résument dans
cette formule que nous avons vue cent fois s'étaler
ouvertement dans une certaine presse : « Les vieux
ont fait leur temps !... Place aux jeunes ! »
Qu'attendre d'une nation dans laquelle de tels
principes sont émis publiquement et accuellis sans
horreur ? Qu'espérer d'hommes qui, au milieu des
crises les plus douloureuses, ne considéreront
qu'eux-mêmes, ne verront que leur intérêt propre,
et n'auront pas une larme pour les malheurs de
la patrie, s'ils peuvent eux-mêmes sauver leurs
personnes et leurs biens ; qui même en ressenti-
— 19 —
ront peut-être une secrète joie, s'ils espèrent
recueillir quelque épave au milieu du naufrage
général ?
Une nation est un être collectif, une association
dans laquelle chacun doit toujours être prêt à se
sacrifier pour le bien de tous. C'est le dévouement
de tous à chacun et de chacun à tous qui fait les
nations grandes et puissantes. C'est l'individua-
lisme qui, en divisant et opposant les forces, pul-
vérise la nation et la rend incapable de rien entre-
prendre, soit pour son extension, soit même pour
sa propre défense.
IV.
Le Matérialisme.
L'homme, étant composé de deux natures, doit
vivre de la vie de l'esprit aussi bien que de celle
du corps. S'il laisse prédominer sa nature physi-
que sur sa nature spirituelle, celle-ci s'oblitérera
peu à peu, n'aura plus ni une perception aussi nette
du juste et de l'injuste, du devoir et de l'infrac-
tion, ni une volonté aussi ferme pour suivre cons-
— 20 —
tamment le bien et éviter le mal. La première des
préoccupations de l'homme sera alors de pourvoir
à son bien-être physique, soit en recherchant ce
qui peut lui être agréable, soit en évitant ce qui
peut lui déplaire. Le sentiment du devoir, qui est
l'esprit même de sacrifice, aura donc moins de
force, et l'intérêt, qui est le sentiment personnel,
dominera presque exclusivement.
Or, aujourd'hui la matière nous étouffe. Quel-
ques personnes vivent encore de l'intelligence ;
mais elles se trouvent isolées et comme à l'étroit
dans cette société matérielle qui les enserre. Car
nous n'appelons pas vivre de l'intelligence se livrer
aux immenses travaux de l'industrie. Ce n'est
pas là l'intelligence se cultivant elle-même afin de
s'accroître et de jouir d'une plus grande plénitude ;
c'est l'intelligence s'appliquant à connaître des
secrets matériels, pour réaliser, au moyen de ses
découvertes, des entreprises matérielles. C'est l'in-
telligence détrônée de son rang souverain et deve-
nue la vassale et l'instrument de la matière.
Nous ne nions pas qu'il n'y ait à notre époque
beaucoup d'intelligence ; et que, appliquée autre-
ment, elle ne nous eût peut-être rendus supérieurs
— 21 —
à nos devanciers ; mais, clans la route que nous
avons prise, celte intelligence ne sert à ceux qui
la possèdent qu'à poursuivre leurs intérêts ou à
raffiner leurs plaisirs. Il y a encore dépense d'in-
telligence ; mais la vie intellectuelle et, surtout,
la vie morale n'existent plus. Nos plaisirs sont
matériels ; notre littérature, matérielle ; notre art,
matériel ; notre instruction, matérielle ; toute notre
direction sociale matérielle.. C'est ce mouvement
immense, qui nous absorbe dans la matière et y
tourne toutes les forces de notre corps et toutes
les puissances de notre esprit, c'est cet ensemble
d'enseignements, d'intérêts et de plaisirs, unique-
ment dirigés vers les choses physiques, que nous
appelons le matérialisme.
Et si, prenant ce mot dans un sens plus élevé,
nous voulions le considérer comme l'expression
d'une doctrine, si nous parlions du matérialisme
qui s'oppose au spiritualisme pour n'admettre pas
qu'il existe rien de supérieur à tout ce que nous
pouvons voir ; qui nie l'âme humaine, la respon-
sabilité morale, l'existence même de Dieu, en un
mot, tout ce que nos sens ne peuvent constater,
que n'aurions-nous pas à dire de ces idées dégra-
— 22 —
dantes, qui enlèvent à l'homme son auréole sur-
naturelle et le ravalent au rang d'un animal
intelligent !
Cette doctrine, enfantée d'abord par quelques
cerveaux dévoyés et malsains, a osé se produire,
a trouvé peu à peu de l'accès ; et il faut recon-
naître qu'aujourd'hui elle a pénétré dans les
masses et que, dans certaines contrées, elle y a.
causé de profonds ravages. Sans doute on n'a
point présenté à ceux qui se sont laissé infecter
par la contagion, le matérialisme comme un sys-
tème philosophique ; mais, au-dessous des rai-
sonneurs, il s'est rencontré des esprits pervers
qui ont résumé la doctrine et l'ont condensée en
quelques phrases très-saisissables à tous, telles
que : « Le bon Dieu ne s'occupe point de nous. —
Quand on est mort tout est mort, » et autres for-
mules faites pour autoriser le développement des
plus mauvais instincts.
Il est résulté de l'invasion de ces maximes
abominables, ce qu'on devait logiquement en
attendre. On en est arrivé à regarder les malheurs
physiques, tels que la ruine, les privations, la
souffrance, la mort, comme des maux que l'on
— 23 —
devait chercher à éviter plus que la lâcheté, la
honte et l'oubli de ses devoirs. On les a mis au-
dessus des malheurs publics, et la nation presque
entière a perdu de vue toute considération de
grandeur morale. Elle est devenue insensible aux
idées de patriotisme et d'honneur national ; et si
chacun exprime encore publiquement ces beaux
sentiments, c'est à condition qu'on ne l'appellera
pas lui-même à les mettre en pratique et qu'on ne
lui demandera pas de se sacrifier pour le bien de
tous.
Aussi, dans la crise que nous venons de tra-
verser et qui a fourni à tous tant d'occasions
d'exercer et le courage civil et la bravoure mili-
taire, combien n'avons-nous pas vu de défaillan-
ces ! Combien n'avons-nous pas déploré de défec-
tions ! Et, comme contraste à ces faiblesses et à
ces lâchetés, par qui ont été donnés les exemples
sublimes qui resteront l'honneur de cette triste
période de notre histoire et jetteront encore quel-
ques rayons de gloire même au milieu de nos
défaites, sinon pas ceux-là précisément qui avaient
encore conservé, avec la foi de leurs pères, le
sentiment du devoir et les traditions de l'honneur.
— 24 —
par ceux, en un mot, qui obéissaient à des mobiles
moraux et.'intellectuels et avaient su secouer le
matérialisme qui nous oppresse?
Le matérialisme a été un des plus puissants
auxiliaires de nos ennemis et l'une des causes
principales de nos défaites. Il n'a pas moins
énervé les corps qu'il n'a abaissé les âmes.
Dans la voie où il nous a entraînés, notre malheu-
reuse patrie n'aurait plus eu bientôt ni soldats
robustes, ni chefs valeureux, ni grands citoyens.
Donc, nous venons de le démontrer, nous pé-
rissons par l'oubli des idées morales, par le mé-
pris de l'autorité, par l'individualisme et par le
matérialisme. Si nous voulons nous sauver, dans
le présent même, et surtout nous régénérer dans
l'avenir, il faut réagir contre ces causes de des-
truction. C'est, à la fois, une réforme individuelle
et une réforme sociale qu'il faut entreprendre ;
elle est urgente elle est indispensable.
Mais les gouvernements, qui sont la force diri-
geante de la société, exercent une puissante in -
— 25 —
fluence sur le développement des idées et sur la
réforme des moeurs. Il importe donc, après avoir
pris pour but notre relèvement moral et matériel,
de déterminer quel est le gouvernement qui peut le
mieux nous y conduire ; et puisque la question :
République ou Monarchie? se pose déjà dans tous
les esprits, il est essentiel d'examiner ce que
chacun de ces gouvernements porte en soi et
quels éléments il pourra fournir à l'oeuvre de
notre régénération.
C'est à cet examen que nous convions,nos lec-
teurs. Il ne s'agit point d'une vaine question de
philosophie, il s'agit avant tout de choses actuel-
les, de choses pratiques ; de l'existence même de
notre pays et de nos plus chers intérêts.
— 26 —
CHAPITRE DEUXIÈME.
LA RÉPUBLIQUE.
Dans son sens radical, République signifie non
une forme particulière de gouvernement ; mais la
nation elle-même, la chose publique, et, comme
nous disons aujourd'hui, l'Etat. C'est en ce sens
qu'on entendait autrefois chez nous le mot Répu-
blique, que nous trouvons constamment employé,
en pleine monarchie, pour désigner l'ensemble
des corps constitués, de l'administration et des
intérêts publics. C'est de la même manière qu'il
était compris dans l'antiquité et notamment à
Rome. Mais, précisément parce que chez les
anciens, qui nous ont légué le mot, le gouver-
nement n'était pas une monarchie, nous en sommes
venus peu à peu à faire de République l'opposé
de Royauté; et de no» jours, par conséquent, il
faut entendre par République une forme politique
— 27 —
dans laquelle le pouvoir souverain ne repose pas
sur un seul homme mis à la tête de la nation.
La forme républicaine, du reste, est susceptible
de nombreuses modalités.
Les droits politiques peuvent appartenir à un
petit nombre de citoyens, les premiers par la
naissance et par la richesse, qui les transmettent
héréditairement à leurs descendants. C'est là une
République aristocratique.
Le pouvoir peut être concentré entre les mains
de quelques citoyens qui s'en emparent par force
ou par ruse, ou bien le reçoivent par voie d'é-
lection ; mais sans qu'il leur soit besoin de supé-
riorité sociale et sans qu'il y ait transmission
héréditaire. C'est alors une oligarchie.
Enfin les droits peuvent appartenir à la masse
populaire tout entière, qui les exerce elle-même
dans des assemblées, si elle est assez peu nom-
breuse pour se réunir ainsi, et qui, dans des
nations plus étendues, délègue ses droits à des
élus, chargés de représenter le peuple et d'agir
en son nom. C'est alors une démocratie.
Les Républiques de l'antiquité ont été, le plus
— 28 —
souvent aristocratiques et, par exception, démo-
cratiques et oligarchiques ; car la démocratie se
laisse presque toujours surprendre par quelques
habiles, qui, momentanément du moins, les trans-
forment en oligarchie. Ajoutons que même les
Républiques qui, dans l'antiquité, ont été les plus
démocratiques, comparées à ce que nous enten-
dons aujourd'hui par ces mots, étaient encore
profondément aristocratiques ; car, loin de donner
des droits politiques à tous les habitants du ter-
ritoire, ce qui constitue notre démocratie moder-
ne, elles excluaient la plus grande partie de la
population qui ne jouissait pas même de la liberté
sociale et gémissait dans l'esclavage.
Les Républiques du moyen-âge ont toutes été
aristocratiques, et quelques-unes même, notam-
ment celle de Venise, se rapprochaient beaucoup
de la monarchie élective.
Les quelques Républiques qui existent de nos
jours sont toutes démocratiques. C'est donc ce
dernier genre que nous examinerons exclusive-
ment, comme étant le seul, qui, dans l'état actuel
des choses, puisse avoir trait à la question qui
nous occupe.
— 29 —
La République démocratique elle-même peut se
subdiviser en une infinité de variétés. Le peuple
seul souverain et maître absolu de ses destinées,
d'après le principe fondamental de la République
démocratique, peut exercer lui-même sa souve-
raineté, faire des lois, rendre la justice et décider
de la paix ou de la guerre, dans des assemblées
générales, comme le faisaient les Athéniens. Mais
il est évident que ce n'est possible qu'autant que
le territoire de la République est limité à une
seule ville, et encore faut-il que celle-ci soit de
médiocre étendue. Pour juger de ce que serait une
République de cette espèce, il suffit d'avoir assisté
à nos modernes réunions publiques, qui en sont,
en quelque sorte, un abrégé ; et de se figurer ces
réunions dirigeant les affaires de l'Etat !
Comme un tel système serait plus funeste
encore que ridicule et que, d'ailleurs, l'étendue
du territoire le rendrait presque partout impossi-
ble, il faudra, le plus souvent, procéder par voie
de délégation ; et la souveraineté du peuple se
bornera à désigner ceux qui, pendant un temps
déterminé, devront le gouverner en son propre
nom.
— 30 —
Mais, dans ce cas, les élus formeront-ils une
assemblée unique, investie de la pleine souve-
raineté et exerçant à la fois le pouvoir législatif et
le pouvoir exécutif, comme l'a fait la trop célèbre
convention de 1792? Ou bien, auront-ils seule-
ment le pouvoir législatif, pendant que le pouvoir
exécutif reposera sur une ou plusieurs têtes,comme
nous l'avons vu, avec des variantes de nombre
tant dans l'un que dans l'autre des deux pouvoirs,
sous le Directoire, sous le Consulat et en 1848 ?
A toutes ces formes déjà expérimentées par nous,
ajoutera-t-on quelque invention nouvelle, pour
augmenter le catalogue de nos essais infructueux?
On voit que la République est, par elle-même
quelque chose de très-imparfaitement défini et,
que, si jamais on désire sincèrement s'entendre
en France sur cette forme de gouvernement, il
sera bon de préciser à l'avance.
Comme nul ne peut prévoir ce que l'avenir nous
réserve, nous en sommes réduits à des conjec-
tures sur ce que serait la troisième République,
si elle s'implantait décidément parmi nous. Mais,
comme nos modernes républicains sont loin de
briller par l'invention et qu'ils se bornent à copier
— 31 —
de leur mieux leurs ancêtres politiques, quitte à
laisser dégénérer l'imitation jusqu'à la parodie,
nous avons lieu de supposer que la République
nouvelle serait une répétition de la convention de
1792 ou de la République de 1848; et nous aimons
à regarder cette dernière supposition comme la
plus vraisemblable, les souvenirs de 1792 et 1793
n'étant plus représentés que par quelques éner-
gumènes, dont le bon sens public ne tardera pas
à faire justice et dont plusieurs sont déjà au ban
de l'opinion.
Examinons donc, conformément au but que
nous nous sommes proposé, quels éléments de
régénération un tel gouvernement peut offrir ; et,
comme point de départ de cette étude, recher-
chons quels sont les principes qui lui servent de
base et d'après lesquels nous jugerons des con-
séquences que nous en pouvons attendre.
Au point de vue philosophique, la République
telle qu'on la conçoit généralement aujourd'hui,
est, en soi, un gouvernement qui peut s'expliquer
rationnellement, s'établir justement et fonction-
ner régulièrement. C'est un état dans lequel le
peuple n'étant régi par aucune autorité supérieure
— 32 —
à lui, et étant formé de citoyens dont les droits
sont égaux, constitue, par voie d'élection, des ma-
gistrats chargés d'exercer en son nom l'autorité
qui, n'appartenant en propre à personne, ne peut
se former que par le consentement de tous, ou,
tout au moins, du plus grand nombre. Le peuplé
pourra ainsi élire directement les magistrats à
tous les degrés de l'échelle hiérarchique, ou choi-
sir seulement les magistrats supérieurs qui, à leur
tour, désigneront ceux qui devront, sous leur
direction, exercer les diverses attributions de
l'autorité.
La théorie républicaine est faite peur séduire
au premier abord. Par la facilité qu'elle donne
au peuple de choisir dans tout le corps de la na-
tion ceux qui doivent exercer le pouvoir, et de les
renouveler à de courts intervalles, elle semble
assurer que les emplois seront confiés aux plus
dignes, tant par leur mérite que par leur hono-
rabilité. Malheureusement il n'en va pas toujours
ainsi dans la pratique. Le plus souvent cette fa-
culté offerte à tous de s'élancer, d'un seul bond,
au sommet de la hiérarchie sociale développe des
ambitions et des convoitises sans frein. Or, comme
— 33 —
pour satisfaire ces instincts il suffit de la faveur
populaire, que le mérite n'est pas indispensable
pour l'obtenir, et qu'il ne serait d'ailleurs la voie
ni la plus sûre ni la plus rapide, il en résulte que
ceux qui veulent s'élever, flattent le peuple, exci-
tent ses passions et l'égarent sciemment, afin de
se faire accepter par lui pour guides. En outre,
les compétitions qui doivent sans cesse se produire,
sont pour la société une source perpétuelle d'agi-
tations, qui peuvent facilement se changer en
discordes et même dégénérer en conflits sanglants.
D'ailleurs, il ne s'agit point de considérer la
République en général et d'une manière abstraite.
Il faut l'envisager d'une manière particulière et
concrète, et, comme disent les juristes, clans
l'espèce; c'est-à-dire, examiner non ce qu'elle est
en soi ; mais ce quelle peut être chez nous.
Or, la France n'est point une nation qui se
constitue à priori et qui, en l'absence de tout
passé, de toute tradition et de toute habitude prise,
puisse débattre théoriquement et platoniquement
quelle est la meilleure forme politique. La républi-
que, chez nous, ne s'est jamais établie qu'en ren-
versant un autre gouvernement. Eh un mot ce
2
— 34 —
n'a jamais été une fondation pacifique, ça toujours
été une révolution et une protestation contre la
forme monarchique et même contre l'autorité. Par
ses principes, aussi bien que par ses moyens et par
ses hommes, elle s'identifie avec la Révolution,
dont elle est l'expression la plus complète. Aussi,
pour juger de ce qu'est la République en France,
commencerons-nous par examiner brièvement ce
qu'est la Révolution.
Presque tout le monde entend par Révolution
un fait subversif et violent, qui, pour renverser
un gouvernement établi, élève des barricades et
fait appel aux armes ou même menace l'ordre
social, en mettant en péril les biens et la vie des
citoyens. Ces faits, sont des révolutions, événe-
ments transitoires, mais non la Révolution, sorte
d'être impersonnel, qui, parfois, se sert, il est
vrai, de ces moyens extrêmes ; mais qui, même
dans des temps paisibles en apparence, n'en sub-
siste pas moins et continue son oeuvre dans les
idées, lors même qu'il ne paraît pas songer à
transporter son action dans le domaine des faits.
La Révolution, entendue dans le sens abstrait
qu'il faut donner à ce mot, est moins un fait
— 35 -
qu'une doctrine; mais, comme toute doctrine,
elle aspire à se traduire par des actes ; et elle ne
manque pas de se manifester violemment, dès
qu'elle en a la force et que les circonstances le lui
permettent.
Le principe fondamental de cette doctrine, la
souveraineté populaire, peut se caractériser par
cette formule, qui est comme le résumé du contrat
social de Rousseau, code écrit de la Révolution :
« Tout homme, en naissant, jouit d'une pleine
« indépendance vis-à-vis de toute autorité, soit
« religieuse, soit politique. Conséquemment, au-
« cune autorité ne peut s'imposer à lui, s'il ne l'a
« librement consentie, en abdiquant, en sa faveur,
« la souveraineté native qu'il a sur lui-même. Bien
« plus, même après cette abdication, l'individu
« peut, à tout instant, et, sans qu'il soit besoin
« d'autre motif que de sa volonté, reprendre cette
« souveraineté personnelle qu'il a momentané-
« ment aliénée. »,
Ainsi, d'après la doctrine révolutionnaire, l'au-
torité ne se fonde que par la réunion des volontés
individuelles, qui, maîtresses absolues d'elles-
mêmes s'anéantissent pour former un pouvoir col-
— 36 —
lectif ; elle ne se maintient que par la persistance
de ces mêmes volontés., et elle se dissout d'elle-
même, si chaque volonté personnelle veut repren-
dre son indépendance.
C'est cette théorie que nous avons vu mettre
en pratique., dans les divers événements qui ont
troublé notre histoire depuis quatre-vingts ans.
C'est là le ver rongeur qui a miné les trônes, et
les a fait, tour à tour, crouler avec tant de fracas ;
c'est cette doctrine, qui, tant que la nation ne l'aura
pas énergiquement répudiée, empêchera qu'il ne
se fonde en France rien de durable, parce qu'elle
est la destruction même de toute autorité et que
l'autorité est la base de tout état social.
Ou prendra, en effet, le principe de l'autorité,
dans un état où nul ne sera obligé de se soumettre
en vertu d'un devoir supérieur et préexistant et
n'obéira qu'à condition de donner au pouvoir son
libre consentement ? Il ne pourra y avoir d'auto-
rité héréditaire ; car chaque génération nouvelle,
n'ayant pas été consultée, ne pourra être engagée
vis-à-vis d'un gouvernement à qui elle n'aura pas
été appelée à donner son adhésion. On ne pourrait
pas davantage avoir recours à une monarchie
— 37 —
élective, ni même déléguer le pouvoir pour une
période déterminée, si courte soit-elle ; car chaque
jour fait naître à la vie politique des citoyens qui
n'auraient pas été consultés ; et ceux mêmes qui
auraient pu l'être, ne seraient engagés que s'ils
persistaient dans la même volonté.
Bien plus, même sous la forme républicaine,
en vertu de quel droit forcerait-on les minorités
à se soumettre aux décisions de la majorité?
Chacun ne portant en soi que sa souveraineté
personnelle, sans aucun droit sur celle de ses
semblables, ne pourrait abandonner que sa part
à la souveraineté collective, sans pouvoir con-
traindre les dissidents à sacrifier leur propre sou-
veraineté. De là, le droit permanent pour les
minorités d'en appeler à la force ; et, dès lors,
non-seulement il n'y aurait pas d'autorité durable,
mais l'anarchie violente serait l'état normal, l'ul-
tima ratio, de la société ; ce qui, en pratique,
arriverait promptement à détruire toute société.
Et qu'on ne s'imagine pas, d'après cet exposé,
qu'il s'agisse ici d'une théorie purement abstraite,
propre seulement à fournir matière à des discus-
sions philosophiques. L'école révolutionnaire for-
— 38 —
mule sa doctrine en aphorismes qu'elle prétend
imposer et qu'elle ne met que trop en pratique.
Avant Rousseau, Jurieu avait déjà dit :
« Le peuple est la seule autorité qui n'ait pas
« besoin de raisons pour valider ses actes... et si
« le peuple veut se faire du mal à lui-même, qui
« a le droit de l'en empêcher ? »
Depuis, on a pu, au nom de cette indépendance
de chacun vis-à-vis de la société et du droit pré-
tendu de tout modifier, émettre les idées les plus
subversives, les plus contraires à l'expérience, à
l'intérêt général et même à la morale. Ces idées,
pour obtenir droit de cité et pour s'imposer à
tous, n'avaient besoin que de recruter assez d'a-
deptes pour acquérir la force du nombre ; et c'était
logique d'après la théorie révolutionnaire, puisque
selon elle, « le peuple ri a pas besoin de raisons
pour valider ses actes. »
C'est ainsi que, nous avons vu attaquer non-
seulement le pouvoir royal, première victime de
la Révolution, mais encore la religion et la fa-
mille ; que nous avons entendu un publiciste
célèbre s'écrier que « la propriété c'est le vol ; »
et, qu'on nous pardonne de répéter ce blasphême,
— 39 —
déclarer que « Dieu c'est le mal. » Nous avons
entendu proclamer le droit à l'insurrection ; nous
n'avons vu que trop souvent mettre en pratique
cette maxime abominable, et, récemment encore,
Paris, pendant même que l'ennemi menaçait ses
murailles, était mis en péril par les sectaires de la
démagogie, au nom du principe révolutionnaire
qui élève au-dessus de tout la volonté populaire,
manifestée au besoin par la force.
Il y a donc une différence radicale entre la
Révolution et les troubles qui ont pu, à certains
moments, entraîner divers peuples à la révolte, Ces
mouvements étaient locaux et souvent ils étaient
limités à une province ou même à une ville. Ils
avaient un but spécial et parfaitement défini,
comme le maintien de quelque franchise, la révo-
cation de quelque magistrat, etc., mais ces agita-
tions momentanées tombaient d'elles-mêmes, avec
la cause qui les avait produites, elles ne s'éten-
daient point au-delà des frontières du pays qui les
avaient vues naître, elles ne s'attaquaient point à
l'autorité au nom d'un droit supérieur à elle ; et
elles ne prétendaient point réformer l'ordre social
La Révolution, au contraire, présente un double
— 40 —
caractère de perpétuité, quant à sa durée, et de
généralité, quant à son extension, dont nous ne
trouvons pas d'exemples dans les événements poli-
tiques du passé et qui n'a d'analogie qu'avec les
mouvements qu'ont excités certaines sectes reli-
gieuses, comme celle des Albigeois ou, mieux
encore, comme le protestantisme du XVIe siècle.
C'est là ce qui démontre que la révolution n'est
point un événement, mais qu'elle est réellement
une doctrine; doctrine toute de négation, puis-
qu'elle n'a point de symbole positif et qu'elle a
pour article unique la révolte contre toute autorité,
soit religieuse, soit politique et, finalement, la des-
truction complète de la société.
Qu'on voie de quelle manière la Révolution agit
en Europe. Elle offre à l'observateur un caractère
nomade et cosmopolite, qui fait qu'elle n'appartient
en particulier à l'histoire d'aucun peuple et qu'elle
se mêle successivement à celle de tous. Commen-
cée en France, elle n'a pas tardé à franchir nos
frontières, pour se transporter partout où se pré-
senté une occasion de combattre la religion, l'au-
torité et la société, tantôt en Italie et surtout à
Rome, centre de la résistance à ses efforts, tantôt
— 41 -
en Espagne, aujourd'hui en France, bientôt peut-
être en Angleterre ou en Allemagne.
Lors même qu'aucune crise politique ne lui
permet de s'affirmer clans les faits, elle n'en con-
tinue pas moins son oeuvre ; elle mine sourdement
et infiltre peu à peu son principe de rébellion dans
les idées, par la presse, par la tribune, par
le théâtre, par les discours des clubs et par la
propagande occulte des sociétés secrètes. Habile à
flatter toutes les influences et à profiter de tous les
appuis, elle sait parler à chacun la langue la plus
propre à le séduire. Elle gagne l'un par l'attrait du
pouvoir, l'autre par l'amour de la gloire, celui-ci
par l'appât des richesses, celui-là par la promesse
d'une complète indépendance. En même temps,
elle n'a garde de blesser à la fois tous les intérêts
qu'elle menace en réalité ; elle ménage les transi-
tions et elle ne se découvre que peu à peu à ceux
qu'elle veut entraîner. De là vient que nombre
de gens honnêtes au fond, et d'ailleurs intéressés
au maintien de l'état social, servent ses vues, sans
se croire eux-mêmes révolutionnaires.Tandis qu'ils
réprouvent hautement les actes et les paroles des
plus avancés de la secte, ils leur prêtent en
— 42 —
réalité main forte, en repoussant avec eux les
remèdes salutaires qui, seuls, peuvent nous guérir
de la Révolution.
Or il est manifeste, comme nous l'avons dit
plus haut, que la République n'est, en France, que
la mise en oeuvre de la Révolution et son ex-
pression la plus complète. Les partisans les plus
bruyants de la République le déclarent nettement :
leur cause, disent-ils, est le triomphe de la Révo-
lution. Comme pour ne laisser aucun doute sur
leurs haines anti-religieuses, ils n'ont pas assez
d'adulations pour Garibaldi, cette parodie du
bravo d'autrefois, ce fantoche italien qui n'a
d'autre titre à leur admiration que sa rage contre
l'Eglise et contre la Papauté et dont les exploits
se sont bornés, chez nous,' à l'incarcération de
quelques prêtres et à l'expulsion de quelques reli-
gieuses. Enfin, leur but unique est la destruction
de tout ce qui existe, sans qu'ils puissent nous
offrir même l'ébauche d'un plan de reconstruction ;
et l'un des plus célèbres d'entre eux, Rochefort,
déclarait, avant même la débacle de l'empire,
que, s'il avait à faire une constitution, il la com-
poserait d'un seul article : « II n'y a plus rien! »
— 43 —
Or, nous le demandons à tout homme sensé,
est-ce avec de telles idées, ou plutôt avec une
telle absence d'idées, qu'on peut, nous ne dirons
pas régénérer une société, mais seulement la faire
subsister ? Relèvra-t-on l'autorité avec le faux
principe de la souveraineté populaire ? Est-ce en
répétant sans cesse à chaque citoyen qu'il est abso-
lument indépendant et qu'il n'a d'autre règle que sa
propre volonté, qu'on introduira dans les masses
le respect du gouvernement établi, la subordi-
nation aux autorités constituées et qu'on fera
revivre la discipline dans l'armée ?
Les sentiments moraux, qui, seuls, font réelle-
ment l'homme et lui donnent une force intérieure
qui le rend supérieur aux événements, peuvent-
ils se ranimer avec un gouvernement qui donnera
l'exemple du mépris des choses saintes et élèvera,
d'un seul coup, aux postes les plus éminents des
hommes dont, parfois, le seul titre sera un délit
ou même un crime, comme Mégy qu'on a osé
porter candidat à l'Assemblée Nationale et qui
ne doit sa célébrité qu'à l'assassinat d'un sergent
de ville ? Qui pourra susciter le dévouement à la
patrie, c'est-à-dire, dans son vrai sens, la terre
— 44 —
des pères, dans un pays où on apprendra systé-
matiquement au peuple à mépriser les âges passés ?
Qui pourra enflammer l'amour de la gloire, dans
une nation qui verra insulter journellement les
gloires les plus pures de son histoire ?
L'individualisme, loin d'être détruit par un
gouvernement imbu des doctrines révolutionnaires,
comme serait chez nous la République, n'en
recevrait-il pas, au contraire, un déplorable
encouragement, par le principe même de l'indé-
pendance individuelle, qui fait le fondement de la
souveraineté populaire, et par les attaques conti-
nuelles auxquelles la famille serait en butte ?
Déjà, clans l'état actuel des choses, les obstacles
que rencontre la liberté d'enseignement ne sont
que trop nuisibles aux droits de la famille ; que
serait-ce quand nous lui verrions imposer l'en-
seignement obligatoire, c'est-à-dire l'instruction
versée par des adeptes de la Révolution, auxquels
le père ne pourrait soustraire ses propres enfants?
Que serait-ce si, comme l'école démocratique l'a
maintes fois annoncé, on en venait à abolir
l'hérédité, sans laquelle chaque génération nou-
velle verrait s'évanouir pour elle le prix des efforts