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Roman de Mirro. Les Cent francs du parrain. Le Petit sabot...

De
154 pages
F. Curot (Paris). 1872. In-18, 157 p..
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JEAN LANDER
LE
ROMAN DE MIRRO
LES CENT FRANCS DU PARRAIN
LE PETIT SABOT
F. C.
PARIS
F. CUROT, LIBRAIRE-ÉDITEUR
22, RLE SAJNT-SUU'ICE, 22
1872
JEAN LAN DE R
LE R0MAN
LES
CENT FRANCS DU PARRAIN
LE PETIT SABOT
F. C.
PARIS
F. CUROT, LIBRAIRE-ÉDITEUR
22, RUE SAINT-SULP1CE, 22
1872
LE ROMAN DE MIRRO
HACNY, 1MPRMEB1E 0. PETIT
LE ROMAN
DE
MIRRO
Non loin de G**'*, à deux kilomètres environ
de la ville, s'élevaient, sur le bord de la route
qui conduit à Chàteauroux, deux fermes près-,
que semblables.
L'une, tournée au levant, s'appelait les Or-
meaux, et était exploitée par Joseph Gudin,
sa femme et ses deux enfants ; l'autre, tour-
née à l'ouest, s'appelait la Briche, et était ex-
ploitée par Célestin Bourneuf et sa famille. Ces
deux fermes, qui se faisaient face, étaient ri-
vales. Disons pourtant que chez Joseph Gudin
les choses se faisaient pour l'amour du bien,
tandis que chez Célestin Bourneuf les choses
se faisaient en vue de rivaliser avec le voisin.
Si Joseph Gudin avait de beaux boeufs, Cé-
1
6 / MIRRO
lestin Bourneuf en voulait avoir. Les tètes de
bétail que possédait Joseph étaient comptées
par Célestin d'un oeil prompt et sur, et il se
fût passé de pain plutôt que d'avoir en moins
une couveuse ou un poussin.
Tout ce que possédait Joseph semblait à Cé-
lestin une offense, une insulte et une provoca-
tion. Il n'y avait pas jusqu'au nombre et à la
force des enfants qui ne fût mis eu parallèle.
De cet état de choses il résultait entre les en-
fants des deux maisons de nombreuses dispu-
tes et de violents combats.
Au retour de ces expéditions. Célestin Bour-
neuf comptait les horions de son fils, et, dans
cette unique occasion, mettait sa gloire à avoir
moins que son voisin.
Quant à Joseph, dans ces circonstances fâ-
cheuses, il se bornait à recommander à sa
femme Marguerite de laver l'enfant avec de
l'eau et du sel ; et, quant à lui, il lui recom-
mandait plus de réserve et de calme, pronos-
.UlRRO T
tiquant pour l'avenir les accidents les plus
graves si les choses continuaient ainsi.
Si Célestin modelait sa ferme sur celle de Jo-
seph, il ne le faisait point en toute chose.
Chez Joseph, les animaux étaient traités en -
ami, et chez Célestin ils étaient traités en
ennemis.
Je dirai même que cette différence était le
point de départ ordinaire des disputes des en-
fants et de leurs batailles.Pourvengerun agneau .
poussé trop rudement, Pierre, fils de Joseph,
se serait fait battre d'importance et battait
sans scrupule Jean, le fils de Célestin.
— Vous verrez, disait Joseph à Marguerite,
vous verrez, que ces batteries d'enfants tour-
neront en haine et qu'il faudra mettre ordre à
la chose. En femme chrétienne, ne pourriez-
vous donc parler à Pierre ou bien à Jean?
— Pierre ne peut voir brusquer les bêtes,
disait Marguerite, et il bat Jean. Quand j'ar-
rive, l'affaire est faite. Dites aussi, Joseph, s'il
\8 toiRAo
n'y, a pas de quoi révolter le coeur de voir un
enfant baptisé enfourcher une pauvre bête que
le bon Dieu nous a donnée pour notre richesse
et Dotre bien et pour notre aide?
Toutefois Joseph insistait sur le chapitre de
la morale.
— Venez çà, disait Marguerite, vilain gas,
indigne du saint baptême ! Menez-vous, dites-
moi, conduite de chrétien, et doit-on battre
ainsi son prochain ?
A ce terrifiant discours, Pierre levait sur sa
mère un regard candide mêlé d'un peu de ma-
lice, et Marguerite tournait plus vite son fuseau
en disant :
—. Tirez-vous de devant moi; je ne sais ce
qui me tient de vous enfermer dans l'étable
une bonne heure. Vous verrez ce que M. le curé
vous dira !
Sur quoi Pierre partait.
Et le lendemain tout était à recommencer;
le discours était à refaire.
M1HR0 9'
Chez Célestin, les choses se passaient autre-
ment.
— Clampin! disait Célestin, tu n'es guère le
fils de ton père de te laisser rosser de la sorte.
Te nourrit-on avec du lait, dis-moi, pour avoir
tant de molesse? Tes bras sont des écheveaux
de fil et tes poings des poires blettes.
— Tape dur quand tu y es, disait Justine,
la femme de Célestin. Ce ne serait-il grand
dommage de casser la patte à ce gas effronté
qui.trouve toujours à redire à ce que fait le
monde ? Je lui garde un chien de ma chienne
ajoutait Justine, en montrant le poing à la mai-
son de ses voisins.
Dans cette guerre, deux champions seule-
ment se trouvaient en présence, Pierre et Jean:
car, pour le reste des deux familles, rien n'é-
clatait ouvertement.
Quand le matin, avant l'aurore, on se levait
pour les soins de la maison, Justine disait :
— Bonjour, Marguerite.
10 MIRRO
Et Marguerite disait :
— Bonjour, Justine. Ma couveuse a eu des
poussins.
— La mienne en aura demain.
— J'en ai eu seize.
— La mienne en aura vingt.
— Tant mieux, Justine ! Donaez-leur du
pain dans du cidre, disait Marguerite.
— Je leur donnerai du pain dans du vin,
-disait Justine.
Un jour que Pierre gardait ses moutons dans
un pré derrière la ferme, le long du petit cours
d'eau, Jean parut tenant par la peau du cou
un petit gros toutou tout grognant et tout ron-
delet, tout chaud encore du ventre de sa mère
luisant et frais, bien pourléché, avec un nez
noir tout humide et une jolie langue rose en-
tre deux rangées de dents blanches, fines
comme des aiguilles.
— Si c'est permis ! dit Pierre, de tenir si
longtemps que cela un chien par le cou !
MIRRO 11
— C'est mon chien, dit Jean, et je veux le
noyer.
—Essaye! cria Pierre, qui sauta sur ses pieds
comme poussé par un ressort.
— C'est mon chien : j'ensuis maître.
— Tâche toujours de ne pas le jeter dans
l'eau.
— C'est fait ! cria Jean, qui, d'un tour de
bras, lança le caniche dans le cours d'eau.
D'un mouvement plus prompt que l'éclair,
Pierre retira sa veste, la jeta sur l'herbe, puis,
plongeant son bras dans l'eau, il en retira
la bête, qu'il déposa sur sa veste retournée à
l'envers et encore chaude.
Jean se rapprocha, dans l'intention évidente
de rejeter le caniche à l'eau; mais déjà Pierre
l'attendait et le saisit dans ses bras comme
dans un étau de fer.
Une lutte terrible s'engagea, durant laquelle
le toutou, objet de laguerre, tournait en rond,
,-e prélassait sur sa veste chaude, léchant ses
#1, MÏREO
: pattes, remuant la queue, introduisant sa tète
dans la manche d'où s'échappait une douce
' chaleur, et finalement s'endormit, à demi-sec,
au plus beau moment du combat. Tandis que
son petit corps rond et chaud se renflait dans
un rhythme égal et doux sous l'effort d'une
respiration que tempérait le sommeil, ami et
ennemi s'administraient force horions.
Que serait-il résulté de l'affaire si les mères,
au brait du combat, n'étaient arrivées sur le
terrain?
Marguerite, la première, sépara les deux en-
fants.
— Mauvais chrétien, dit-elle à Pierre, peux-
tu bien te conduire delà sorte !
—Votre garçonest un vaurien, criait Justine.
Regardez quelle mine il a et comme Jean l'a
bien traité I C'est bien fait : peut-on se tapper
comme cela pour un chien ?
— Qu'on me rende mon chien, criait Jean.
— Ce n'est plus ton chien, disait Pierre : tu
l'as jet4 je l?aî ram&ssié,; il esta moi ;4ouèàfe^-
y seulement!
Marguerite tenait Pierre par le bras, et Justine
tenait Jean, et d'un poing seulement ils se
menaçaient encore.
Puis enfin Pierre ramassa sa veste, enroula
le chien dedans et suivit sa mère. Le toutou
ainsi ramassé, troublé dans son sommeil, gro-
gna un peu ; puis, rassuré par une caresse,
lécha, les mains qui le portaient, remua la
queue et fît si bien, qu'en entrant à la
maison, Marguerite le déposa sous la courte-
pointe du lit.
—Pauvre bestiole! dit-elle, il est encore .
tout grelottant.
— Jean est un sans coeur, disait Pierre : un
chien qui a déjà deux mois et qui connaît sa
mère, le jeter à l'eau ! C'est exprès qu'il a fait
cela devant moi, allez, ma mère ! Qu'il touche
seulement à mon chien ! ajouta Pierre en sou-
1.
14' _ MIRRO
levant la courte-pointe sous laquelle reposait
la bêle.
Puis il se mit à admirer la queue qui remuait,
les yeux jaunes qui regardaient, les dents
blantehes et la langue rose, si bien que Margue-
rite, qui venait aussi regarder de temps, à
autre dit enfin :
—Oui, qu'il vienne y toucher à notre chien !
La cause était gagnée, il ne fallait plus
qu'un parrain.
Ce fut Joseph Gudin qui, mis au fait des
événements, se chargea de la chose, et le chien
fut appelé Mirro.
Mirro fut caressé, choyé, fêté, dorloté,
comme jamais chien ne le fut au monde: Mirro
par-ci, Mirro par-là ; il coucha sur le lit de
Pierre et Pierre en rêva.
Mirro • alluma une guerre plus acharnée
cent fois que celle des Grecs et des Troyens ;
mais, contrairement à la belle Hélène, Mirro
prêtait main-forte aux Troyens et se mêlait à
MIRRO 15
la bagarre. Ses petites dents blanches étaient
devenues de véritables crocs. Sa haine contre
Jean et toute la famille des Bourneuf prenait,
dans la vivacité de ses souvenirs d'enfance,
une âcreté particulière, entretenue d'ailleurs
par bon nombre de mauvais procédés dont il
était victime.
Il était rare qu'il pût s'aventurer sur la route
entre les deux fermes, sans qu'une grêle de
pierres ne l'assaillit aussitôt.
Pierre, le maître et l'ami, le sauveur, pre-
nait fait et cause pour la bête, et des injures
on en venait aux coups; c'était alors que Mirro
prenait sa revanche, et jamais, même au plus
fort de la bataille, il ne se trompa de mollets.
— Bête féroce ! criait Justine Bourneuf,
chien du diable ! je t'aplatirai le museau.Vous ,
verrez que d'un coup de dent il affligera (1)
mon garçon.
(1) Estropiera.
•$$ . , MIRRO
Quand après le combat, les esprits se cal-
maient un peu, Marguerite essayait de se faire
entendre.
" — Ma voisine, disait-elle, les bêtes ne sont
pas des chrétiens, il faut savoir! pardonner,
leur est impossible. Les bien traiter est la seule
manière de leur apprendre à être honnêtes :
lés bêtes n'écoutent que les exemples. Ce
chien est doux comme un mouton quand on le
caresse, et vos enfants le battent sans cesse.
— Vous êtes une sainte-ni-touche, criait
Justine. Les bêtes de chez vous sont enragées
aussi bien que vos gens ; il n'y a pas jusqu'à
vos poussins, d'un jour naissant, qui ne bat-
tent les nôtres.
•— Saints du paradis ! disait Marguerite,
notre maisonnée est comme un nid de co-
lombes, et nous ne sommes point enragés, ma
voisine.
Quand Mirro avait été jeté à l'eau. Pierre et
Jean avaient quinze ans, et ils en avaient
«isteo;., ■ . ( » '. •■"'•■-il;;
Mëntôt seize. Pierre et Mirro ne se Quittaient ,
pas un instant; Mirro suivait son ami, sott.
sauveur, son maître.
Disons que si Mirro avait pu oublier ses.,
rancunes, peut-être avec l'âge Pierre et Jean
seraient devenus plus raisonnables et eussent
fait la paix. Mais la haine toujours fraîche du
toutou était un prétexte sans cesse renaissant ,
de disputes, de guerre et de combats.
Quand le soir, près du foyer, le chien se
chauffait en famille, gravement assis entre lés
jambes de Joseph Gudin, celui-ci lui disait
quelquefois :
— Voyons, aussi, vilain caractère, tu n'es
pas noyé, en fin de compte : finis de montrer
les dents à ces gens-là.
A ce discours, Mirro levait vers son maître,
deux yeux jaunes très-doux et ne semblait
point comprendre qu'on lui parlât de ses en-
nemis.
18 MIRRO
— Cette .bête-là se souviendra donc toujours
de sa "noyade ? disait Joseph.
— Dame, disait Marguerite, cette bête-là
n'est pas baptisée!
— Baptisé ou non, disait Pierre, il n'y a pas
moyen de vivre avec les Bourneuf, et sans moi
il y a déjà longtemps que Mirro serait tué.
Cependant le temps passait, et avec le temps
on voyait approcher avec terreur, dans les deux
. fermes, le jour où les enfants tireraient au sort.
- Si je pars, disait Pierre, j'emmènerai Mirro :
je n'aurais pas le dos tourné qu'il serait mort,
en dépit de vous, mon père !
Aces mots, Marguerite et Joseph s'attris-
taient : car, en secret quand ils pensaient au
départ possible de Pierre, ils espéraient garder
Mirro. Il leur semblait que la bête leur parle-
rait de l'enfant et qu'elle leur raconterait toutes
les caressée qu'elle aurait eues de l'absent au
moment du^départ. Quelquefois Marguerite,
MIRRO 19
quand Pierre était au champ et que le chien
était là, disait :
Mirro :
Et Mirro se retournait, comme il se retour-
nerait, sans doute, quand Pierre ne serait plus
là ; et les larmes venaient aux yeux de Margue-
rite. Ces tristesses étaient mêlées d'espérance :
peut-être Pierre ne partirait pas.
Cependant Marguerite avait le coeur tout
ébranlé, des appréhensions vagues la traver-
saient en pensant à toutes ces choses ; et si
Pierre emmenait Mirro, quel vide dans la chau-
mière ! c'est au point que le nom de Mirro
était devenu déchirant à dire.
Les appréhensions de Marguerite étaient
vives, surtout pendant les jours froids ou de
grand vent. Mais quand arrivait le printemps
et que les prairies se couvraient de pâque-
rettes, elle oubliait la conscription.
Pierre ne l'oubliait jamais, et même par le
beau temps il y pensait davantage.
ï^ajsle pré qui était..de l'autre côté du petit
cours d'eau où Jean avait jeté Mirro, on
-voyait passer quelquefois Marie, la fille de
Michel Fanti, une belle et gracieuse fillette.
Quand Pierre la voyait venir, il lui tournait
un peu le dos et boudait en arrangeant des ba-
guettes de sureau : mais dès qu'elle était un
peu à distance, il chantait à pleine voix, ap-
pelait Mirro, et faisait mille extravagances. La
vue de Marie et des pâquerettes faisait à Pierre
l'effet que faisait à Marguerite le bruit de la
grêle et du vent. Marguerite ne pensait à la
conscription que par la tempête, Pierre n'y
pensait que par le beau temps.
Marie Fanti connaissait bien Mirro, elle avait
pou£lui parler une petite voix étrange, inarti-
culée., bredouiUeuse, pleine de tendresse et de
bonté, que le chien appréciait comme il faut.
Il lui faisait mille fêtes, et quand Pierre,
voyant cela, disait à Marie :
MIRRO. &î ^
— Voyons, Marie, lu'veux donc de Mirro..
pour ton chien ?
Et comme si l'offre de Mirro-coutenait pour
Marie quelque autre chose, elle disait :
— Moi ! vouloir de ce noyé pour mon chien !
par exemple ! quand j'aurai un chien, ce sera
un beau lévrier.
Sur quoi, Pierre rentrait à la ferme et trou-
vait tout mal arrangé, la soupe mauvaise, le
feu mal fait, le pain mal cuit et le lard rance.
A la Briche, chez les Bourneuf, quand on
parlait du tirage au sort, Bourneuf disait :
— Si Jean part, il faudra un garçon de ferme:
vingt écus par an !
— Si Jean part, disait Justine, il deviendra
capitaine peut-être. Ah ! que je voudrais le
voir passer devant les Gudin sans seulement
tourner la tête ! avec des épaulettes d'or, un
grand sabre, de belles bottes et de l'argent
dans son gousset, et que Pierre soit revenu
simple soldat et que leur chien du diable soit
22 MIRRO
.mort ! L'enragée bête ! il n'y a pas d'heure du
jourqu'ellene coursenospoules! etnuilamment
hurle(à la lune, qu'on dirait des trépassés qui
se lamentent !
— Devant que de partir au service, disait
Jean, je flanquerai un atout à leur bête ; et, si
Pierre n'est pas content, qu'il vienne me le
dire sous les drapeaux !
On ne spéculait pas toujours sur la possibi-
lité d'un départ, et quelquefois on faisait des
projets dans la probabilité d'une chance heu-
reuse.
Pierre alors se disait :
— J'épouserai Marie.
Et Jean disait:
— J'épouserai une riche héritière, et j'em-
pêcherai Marie d'épouser Pierre. Quel gas que
ce Pierre ! il n'a de coeur que pour son père, sa
mère, ses amis et son chien: un monstre sur
la terre !
Par un beau jour de mai, Marguerite s'en
MIRRO 23
allait aux champs suivie de Pierre et de Mirrq.
Ce jour-là on était gai : la terre avait si belle
apparence! les blés déjà avaient deux pieds,
les pommiers étaient blancs comme la neige ;
les poiriers, défleuris déjà, étaient noués;
l'herbe des prés, haute et belle, fleurissait de
tous côtés ; les abeilles travaillaient avec zèle ;
l'aubépine était fleurie, la violette aussi et les
fraises. Mirro courait comme un fou.
Tout à coup Marguerite prêta l'oreille : elle
venait d'entendre le tambour du village et elle
devint toute pâle. Pierre aussi pâlit un peu.
— Oui, ma mère, dit Pierre, c'est la chose :
je le savais depuis deux jours.
— Jésus, Jésus ! disait Marguerite, avais-tu
donc mauvaise idée, que tu ne me l'as point dit?
— Le père est allé m'inscrire, dit Pierre.
— Déjà vingt ans! dit Marguerite, qui s'assit
au fond du fossé et attira Mirro à elle, déjà
vingt ans ! il me semblait que cela ne devait
jamais venir. Mon pauvre Pierre! vingt ans.
-;%: ' - ' «jpw-. - - ■. ' •
mon garçon! Ah! que e'est dur,, vingt ans!
Tf^ pieds étaient si tendres, pauvre petit!
qu'il s'aurait pas fallu les essuyer trop fort; je
les réchauffais le soir dans ma main et je les
enveloppais dans une peau d'agneau douce et
blanche. Le gouvernement n'est pas raison-
nable !
.T- Peut-être je ne partirai pas, dit Pierre.
— Et si tu pars, et si on a la guerre?
En ce moment Marie passait au fond du pré.
Pierre pâlit, il se tut, puis il dit :
—- Que voulez-vous, ma mère? vous-même,
vous dites qu'il faut être où est le devoir, et
s'en remettre du reste à Dieu.
— Bonjour, Pierre,, cria Marie.
Pierre ne répondit pas; mais, parlant à sa
mère, il ajouta :
— Non, le gouvernement n'est pas raison-
nable !
Mirro avait trop vécu dans la famille, il con-
naissait trop bien l'accent de ces deux voix
'MftHfo: . ,%
pour ne pas sentir que quelque chose d'étrange
se passait; il allait de Pierre à:Marguerite, Ca-
ressait la tête de Marguerite qui était assise et
les mains de Pierre qui était debout; il re-
muait aussi la queue en regardant de loin un
buisson derrière lequel était Marie.
— Ma mère, dit Pierre, je "vais au villaigTe
voir de quoi il se retourne. J'y trouverai mon:
père et nous reviendrons tous deux.
Et, suivi de Mirro, qui hésita un moment
entre Marguerite et Pierre, il s'éloigna.
Quand Pierre fut à quelque distance, Marré
sortit du buisson où elle s'était cachée 'et vint
à Marguerite.
— On tire au sort, ina, fille, dit Marguerite,
avant que Marie lui eût fait une question.
— Il aura un bon numéro, dit Marie d'une
Voix timide.
— Je n'ai pas bonne idée, dit Marguerite : le
coeur me serre.
26 : Miafto
Lies yeux de Marie rougirent un pau, et elle
s'assit près de Marguerite.
—: Il reviendra, dit-elle après un moment
de silence.
- — En sept ans tant de choses se passent !
s'iLmeurt, si nous mourons, si on a la guerre,
-jet si, en revenant au pays, il ne nous retrou-
vait plus dans la chaumière ?
— Je vous soignerai, dit Marie, qui embrassa
la vieille femme.
— Toi, ma fille, lu te marieras; et, quand
Pierre reviendra, peut-être qu'il ne retrouvera
plus pers onne.
Marie ne répondit pas, et Marguerite , éton-
née de son silence, leva les yeux sur elle.
Marie était pâle et tremblait un peu.
„ — J'ai froid dit-elle : rentrons, Marguerite ;
allons faire la soupe pour quand il reviendra.
Mais, quand elle fut avec Marguerite à la
porte de la chaumière, elle dit :
MIRRO 27
— Je rentre chez nou^. A.u revoir, Margue-
rite !
Marguerite rentra, s'assit près du feu el
pleura.
Il
Le paysan, aguerri aux travaux de la terre,
endurci à la fatigue, rompu au travail nous
apparaît comme un être brut ; la rugosité de
son écorce trompe nos yeux et malheureuse-
ment aussi notre coeur; son apparence nous
aveugle ; en ce sens nous sommes plus gros-
siers que lui, et quelquefois uous frappons
avec rudesse sur son coeur sans nous douter
de sa délicatesse. L'âme cependant est souvent
mieux préservée sous de tels dehors qu'elle ne
l'est sous une apparence plus cultivée, plus
polie et plus raffinée.
Les gens raffinés se croient délicats, et sou-
vent se trompent.
"28 MIRRO
Le lieu de la délicatesse, c'est l'âme. Rien
au monde plus que la simplicité ne préserve
l'âme de la grossièreté. Le raffinement, au con-
traire, la durcit et l'émousse, l'use et l'affadit
jusqu'à la rendre féroce.
C'est de l'oisiveté que vient le raffinement.
C'est dans le travail que se conserve la sim-
plicité.
Le paysan est le premier des travailleurs,
c'est l'ouvrier de tous. D'autres travaillent la
pierre, le bois, le fer : le paysan travaille la
terre; et, siles ouvriersqui travaillent la pierre,
le bois, le fer, mangent aujourd'hui si chère-
ment leur pain, c'est parce qu'on a méprisé
l'ouvrier qui travaille la terre et qu'un grand
nombre d'hommes se sont exilés des champs.
Les bras manquent à la terre, mais surtout
les coeurs lui manquent. Il n'y a que ceux qui
l'aiment qui soient restés.
C'est de ceux-là que nous vient le pain.
Nous méprisons le paysan ; et, au moment
.MIRRO *29
où j'écris ces lignes, la fière Angleterre, avec
toute sa morgue, fait des pénitences publiques
et va, à la suite des grands corps de l'État,
prier parce que les bêtes sont malades. Elle
voit aujourd'hui à quoi lui serviraient son in-
dustrie et ses richesses, si les génisses deve-
naient stériles et si les brebis n'avaient plus
d'agneaux.
N'y a-t-il pas là un avertissement de Dieu
que la première industrie c'est l'industrie de la
terre, et que la véritable richesse est déposée
dans le germe des plantes et dans les entrailles
fécondes des animaux?
Les rois iront, s'il le faut, prier pour les
brebis ; ils abaisseront leur puissance à de-
mander des agneaux : car leur doux bêlemen t
et leurs bonds au milieu des fleurs valent
mieux pour l'homme que les plus retentissan-
tes fanfares de la victoire.
La terre est riche et généreuse : elle donne,,
toujours à qui lui demande avec amour.
2
30 MIRRO
Dieu est un maître toujours généreux. Sa main
puissante jette dans les bras du paysan les
fleurs et les moissons, notre pain, notre vie,
notre sang.
En tirant de la terre la vie du monde, le
paysan embellit l'oeuvre d'un Dieu, rend parfait
son ouvrage, et, pour prix de son labeur, il
reçoit plus que la richesse : il reçoit la force
et la paix.
Pour que le paysan soit paysan, il faut qu'il
aime Dieu et la terre que Dieu lui a donnée.
C'est alors que l'on voit sortir de ces mains
la viande, la farine, les fruits, le lin et le pain.
Le pain, pour ceux qui loin des champs
travaillent aussi et leur envoient les télégra-
phes, les chemins de fer et les livres, hélas I
Les paysans connaissent la terre; leur ex-
périence de sa fécondité fait qu'ils abandon-
nent avec une confiance profonde leur plus
beau grain à ses entrailles: ils savent que
•son apparenîe inertie est traversée d'un cou-
MIRRO 31
rant de vie. Un souffle étrange agite ses flancs,
et quand autour du soleil elle aura accompli
ses prodigieuses évolutions, ils verront fleurir
la violette et germer le froment.
Au milieu du tourbillonnement des astres
ils voient la main puissante qui les dirige et
les contient, verser dans le calice de leurs
fleurs des champs le miel et le parfum.
Le spectacle auguste de la bonté divine
éclate sous leurs yeux dans la grâce des fleurs
et dans l'abon lance des fruits. Ils connaissent
la terre, et sous la neige qui la recouvre ils
voient tressaillir le germe ; la sève se prépare,
la vie se dispose à éclore, et cette terre que
nous trouvons triste et froide sous le linceul
éclatant qui la recouvre, leur apparaît, à eux,
traversée de frissons, bouillonnante et active,
éruptive comme un volcan : volcan plein de
fleurs et de fruits, au fond duquel palpite
l'amour. C'est avec respect que les mains
rudes des paysans la froissent et la touchent.
îl- &?ÏMÔ ' -
La "vie "qui palpite en elle cache d'un voile
transparent la main du Dieu qui nous a créés,
et ces hommes qui-la travaillent restent éblouis
du voisinage de la toute-puissance.
Quand l'homme est homme, il admire ce qui
est grand, aime ce qui est fécond, adore ce
qui est tout-puissant.
Voilà son coeur.
Ce qui est grand nous montre ce qui est
fécond, et ce qui est fécond nous démontre ce
qui est tout-puissant.
C'est ainsi que les paysans vont des étoiles
aux fleurs et des fleurs à Dieu.
C'est un immense et doux voyage qui clôt
leurs yeux d'un doux sommeil et arme leur coeur
d'une force étrange. Ils aiment la terre où pour
la première fois ils ont vu briller les étoiles ; ils
savent la défendre etpour elle porter les armes.
Il y a une chose que les hommes devraient
savoir : c'est qu'ils sont solidaires les uns des
autres et que l'homme se doit à l'homme.
MIRRO-. 33
'■'''. -.-.*■-■.
Les paysans font notre pain: nous devons
faire le leur. Ceux qui ne travaillent pas des
mains doivent élever l'âme'par l'art et parla
parole ; sinon ils volent le blé et les fruits, et
les mangent indignement. Ils communient
indignement de la Communion naturelle.
Or, quiconque communie indignement, boit
et mange sa condamnation.
C'est la parole de Dieu.
Chacun sait que la parole de Dieu est vraie
dans tous les sens où on la peut prendre.
Que dire de ceux qui rendent le- poison
pour le pain qu'ils ont reçu, et donnent la
mort en échange de la vie?
Les paysans, les vrais paysans méprisent
ces petites gens â petits coeurs, à courte vue,
dont l'esprit corrompu, débile et malsain, ne
craint pas de leur montrer l'histoire des chutes
honteuses.
Il faut aux paysans des coeurs plus vaillants,
des mains plus rudes et des bras plus forts.
2.
$4; MIRRO
C'êst-aux bras forts et aux mains rudes que
Dieu prodigue les plus suaves parfums, la
fraîcheur radieuse du malin et les mélancoli-
ques tiédeurs du soir.
Dieu est gracieux pour les forts, doux pour
les vaillants, bon pour les faibles, miséricor-
dieux pour les humbles, juste et vengeur pour
les indifférents, patient pour les impies.
Tandis que le paysan compte sous l'aile des
couveuses les têtes des petits poussins et dans
les sillons la tête des épis, notre devoir est de
préparer à son âme un pain substantiel et
réconfortant.
A l'homme qui vit au soleil, il faut montrer
non ses plaies, mais son ciel ; non son abais-
sement, mais son type.
L'âme crie vers le beau.
Le paysaû n'a pas vécu à la table des gens
de Paris. Il connaît le goût du pain; et ce qu'il
faut pour faire le pain, c'est la pure farine de
froment, non le fumier.
MIRRO 3S "
Apprenons cela de lui.
En échange des biens que nous devons au
travail de ses mains, notre devoir est de lui
montrer ce qui est bien ; autrement nous le
trahissons, nous le trompons et nous méritons
que les couveuses n'aieut plus de poussins et
les brebis plus d'agneaux.
Le paysan tient à la terre par un secret
amour; s'il paraît y tenir pour d'autres raisons,
ne serait-ce pas que son espritn'est point assez
cultivé pour démêler les véritablesimpressions
de »on âme, et que son ignorance du langage
le borne et l'enferme dans les expressions de
la vie la plus vulgaire et quelquefois des
sentiments les plus bas?
Le paysan dit :
La terre, çà rapporte.
Nous concluons de cette réponse qu'il ne
pense qu'à son pécule, tandis que cette
expression dans sa bouche exprime peut-être
plus d'admiration et d'amour que je n'en ai pu
exprimer dans les pages précédentes, armé de
.. toutes les ressources du langage.
\ Qui n'a yu certains paysans au visage rêveur,
regardant sans voir, écoutant sans entendre,
appuyés à la croupe de leurs boeufs et peut^
êtr&mondés dans le plus intime du coeur, de
ravissements impossibles à dire, même à nous
" s'il nous était donné de les ressentir, et dont
peuMtre l'expression la plus parfaite ne se
rencontre qUe dans le chant du rossignol et de
l'alouette, qui, eux aussi, certainement, sont
ravis.
Dieu, peut-être, use d'un charme particulier
et secret pour retenir l'homme à la terre.
On peut dire du paysan, du vrai paysan, qu'il
donne son sang le jour même où il quitte la
terre; et, quand il meurt sur le champ de
bataille, il y a longtemps qu'il a donné sa vie.
Voilà pourquoi le grand drame de la vie du
paysan, c'est la conscription.
ûitm -• --'W'v
in
Quand Joseph Gudin rentra avep son fils et
Mirro.il trouva Marguerite dans la position où
l'avait laissée Marie, — assise là tête dans les
mains et pleurant.
— Allons, Marguerite, dit Joseph, relevez-
vous. Le tirage au sort se fera dans deux jours.
Il ne faut pas pour cela attrister notre âme. J'ai
servi, moi, et je n'en suis point mort. Je suis
revenu au pays, j'ai repris la charrue, et mes
mains ont de nouveau repris la bêche et le
râteau. Je vous ai épousée, et depuis nous
sommes heureux. Pierre, peut-être ne partira
pas, et, s'il part, il reviendra. Ne l'avez-vous
pas élevé chrétiennement? Les bons chrétiens
sont bons soldats. Il fera là-bas son devoir;
nous l'attendrons ici en faisant le nôtre.
Jusqu'ici, Marguerite, ajouta gravement
38 MIRRO~
Joseph Gudin, c'est vous qui parliez dans notre
maison de devoir et de courage.
— Ma mère, dit Pierre, je vous promets de
me conduire bravemenlethonnêtement en toute
chose, selon vos enseignements ; et s'il faut se
battre, je pardonnerai à mes ennemis et me
battrai bravement.
— C'est plus fort que moi, dit Marguerite, il
faut que je pleure, le coeur me fond. Peut-on
bien prendre comme cela des enfants pour
faire la guerre! Regardez, Joseph, si sa figure
n'est pas encore toute blanche et rouge de
jeunesse. Il a encore dans la voie des sons
clairets. Ah! Jésus, Marie-Madeleine, saints du
paradis!.... dans deux jours!
— Marguerite, servez la soupe, dit Joseph
Gudin d'une voix grave, n'affadissez pas le
coeur de notre garçon, remémorez-vous vos
propres paroles quand je suis parti à l'armée,
devant que vous ne soyez ma femme. Vous
" avez eu pour moi des paroles de bon courage
MIRRO 39
et de chrétienne raison, qui ont affermi mon
coeur et m'ont fait penser à vous au retour. Si
Pierre est destiné à l'angoisse du départ, il
goûtera la joie du retour. Nous garderons
pour lui nos bêtes et nos champs, et même
encore peut-être autre chose de plus précieux
et de plus doux.
Chez les Bourneuf les choses se passaient
autrement.
Bourneuf le père, ni plus ni moins que s'il
avait été nourri de nos poêles français, n'ima-
gina rien de mieux, pour donner à son fils un
noble attrait vers la gloire, que de boire avec
lui chopine sur chopine, jusqu'à en avoir les
joues pourpres et le nez violet. Justine sortit
de son armoire des aunes de rubans destinés à
orner le chapeau de son fils et pronostiqua
qu'il deviendrait capitaine.
Au-dessus de capitaine Justine ne voyait
rien. Capitaine représentait pour Justine le
sommet des gloires humaines. Les deux épau-
40 MIRRO
lettes à franges d'or étaient pour elle le signe
des sommets inaccessibles, des hauteurs verti-
gineuses.
En remontant dans son esprit au principe des
choses, Justine apercevait le capitaine, c'est à
lui que s'arrêtait son rayon visuel, au delà de
cet horizon c'étaitpourelle la mer ténébreuse.
— Jean sera capitaine, disait-elle, oui,
capitaine, et Pierre en crèvera de jalousie.
Ce dernier résultat des grandeurs futures de
son fils qu'entrevoyait Justine l'enivrait plus
que ne faisait le vin pour Bourneuf et pour
Jean. En prévision de tels honneurs, toutesles
bêles de la maison furent battues ce jour-là,
sans distinction de race, et la mort de Mirro
décrétée en famille.
— La bêle a de bons crocs, disait Jean :
méfiez-vous, ma mère.
Il mourra d'une soupe que je lui ferai, disait
Justine.
Assez fard dans la nuit, Jean et Bourneuf,
MIRRO 4t.
l'un portant l'autre, tombèrent et s'endormi-
rent sur une paillasse.
Justine, plus avisée, se coucha dans un Ut,
dormit et rêva que Mirro mort était devenu ca-
pitaine.
Sous l'impression de ce rêve affreux, Justine
se leva plus criarde que de coutume.
— Bête enragée ! cria-t-elle en montrant du
poing à la porte encore fermée de Gudin ; chien
du diable ! tu mangeras la soupe que je te ferai.
Sainte-ni-touche! vieux patriarche ! ajoutait-
elle en forme d'injures à Marguerite et à Jo-
seph, vous déguerpirez du pays, j'en jure ma
foi, tant je vous ferai de misères !
Cet hymne à l'aurore ne fut point entendu
de la ferme voisine, où chacun dormait encore.
Marguerite, calmée par les graves discours
de Joseph; Joseph, fortifié au souvenir des
paroles que Marguerite lui avait dites autrefois
quand il était parti pour l'armée, et Pierre lui-
même, avaient dormi, Pierre rêvant qu'il en-
3
45 MÎRRO
tendait de Marie des discours comme ceux de
sa mère.
Mirro aussi dormait insouciant de l'avenir,
sourd aux injures et aux menaces que proférait
Justine.
Dans la maison de Joseph Gudin, on ne s'en-
dormait pas sansprières : les yeux se fermaient
sur des coeurs calmes, le sommeil était doux
et profond, même dans l'attente de.; peine*,
des sacrifices et des combats.
Marguerite avait autrefois fortifié Joseph, et
Joseph, conservé par elle, la fortifiait à son
tour aux jours de sa défaillance.
L'amour est comme la haine : vie pour vie.
sang pour sang.
Quand enfin le jour du tirage au sort arriva.
Marguerite partit dès l'aurore, donnant rendez-
vous à Joseph et à Pierre à la porte de l'église:
car elle voulait se rendre à la mairie. Elle revê-
tit ce jour-là les habits du dimanche: car il
semble que les jours d,.> grandes épreuves soient
MtRRO 43
des jours de fêle : on se pare et on recueille
son coeur dans la force,
Peut-être l'épreuve est-elle une fête, parce
qu'elle est l'ocasion d'un triomphe.
Ce fut au chef-lieu du département qu'eut
lieu la terrible affaire.
Les parents, les amis, les frères, les soeurs,
les fiancées aussi peut-être étaient là. Dans
l'unique rue du village on était groupé, on se
parlait, on s'encourageait, et quelquefois on
disait des choses indifférentes pour tromper
l'attente et le trouble du coeur.
Quand un homme sortait ou se dressait, on
regardait par-dessus la foule ; d'un signe on
comprenait tout. La mère embrassait son fils,
et quelquefois on n'aurait pas pu dire, en
voyant ses pleurs, si elle était désolée ou heu-
reuse.
Quand la fiancée était là et que l'homme
était sauvé, elle se tenait à l'écart; et quand on
la voyait embrassant la nièrë en pleurs, c'est
que le malheur était arrivé.
Débout, on se pressait contre la porte ; et
les mères, plus timides, assises sur le pas des
portes voisines, attendaient dans l'angoisse.
Un silence craintif traversé de quelques mur-
mures pesait surcette foule pressée près des
maisons,- à L'angle des jardins, et au-dessus de.
laquelle se balançait au souffle d'un vent léger
. la tête fleurie des pommiers.
Marguerite et Joseph étaient là avec Mirro ;'
Marie avec sa mère les avaient rejoints. Ils at-
tendaient en silence.
Bourneuf avec Justine parlait en gesticu-
lant au milieu de la foule chaque fois qu'un
homme sortait, se moquant des pleurs et riant
de l'émotion générale.
—Nous sommes plus braves que cela, nous
autres, disait Justine, et j'ai là des rubans
pour le chapeau de mon garçon. Faut-il avoir
" MJRR0 4S
le coeur lâche pour pleurer parce qu'un homme
devient soldat !
En ce moment, Pierre et Jean sortirent en-
semble, tous deux s'efforçaient de sourire.
Justine rougit et ses yeux se gonflèrent. C'est
qu'il lui avait semblé, dans ce moment-là, re-
trouver au visage de son fils la grâce perdue
de son enfance, et le coeur de la m ère avait eu
comme un frisson à ce souvenir.
Ce mouvement passa en elle comme un
éclair. Elle ne s'y arrêta pas.
Elle attacha, en -effet, au chapeau de Jean
les rubans qu'elle avait préparés, et ne tarda
pas à s'a tabler avec son fils et Bourneuf dans
une auberge voisine.
Marguerite avait pris son fils dans ses bras ;
des pleurs silencieux coulaient sur son visage.
Marie s'était rapprochée, et Pierre sans s'en
apercevoir la tenait par la main.
Cet embrassement dura le temps d'une
prière. Mirro, en voyant les pleurs de Margue-
16 MIRRO
rite et la trissesse de la famille, gémissait et
caressait, aboyait et ne savait que faire.
Puis on reprit ensemble le chemin de la fer-
me. Joseph marchait devant avec Marguerite
et la mère de Marie.
Marie, Pierre et Mirro marchaient un peu en
arrière, silencieux.
Tout à coup, Marie regarda Pierre et lui dit :
' — Si c'est vrai, Pierre, que lu pleures?
— Oui, Marie.
— C'est d'un homme sans courage el sans
coeur, cela. Il faut faire meilleur visage que
cela aux peines de la vie.
— Tu dis cela, Marie, parce que tu restes au
pays, près de ta mère; tune pars pas et tu ne
regrettes rien, tandis que moi....
— Tu ne sais pas, Pierre, dit Marie, si je ne
pars pas aussi à l'armée.
Pierre leva la tête et regarda l'enfant, qui
rougit et baissa la tète.
— Quelle rêverie dis-tu? lui dit Pierre.
MIRRO 47
— Enfin, je dis, reprit Marie, qu'il faut faire
bon visage aux peinesdelavie.Tous les jeunes
gens des alentours ne partenlpas sans que cela
ne me fasse gros coeur : on est tous amis depuis
la petite enfance, et mon coeurs'enva avec eux
à l'armée.... Voilà ce que je veux dire. Septans,
après tout, ajouta Marie, ce n'est pas la mer à
boire! Tu verras du pays, et au retour tu nous
racontera de belles histoires.
— Je pense bien aux histoires? dit Pierre ;
pendant ces sept ans tout changera par ici : si
encore je pensais retrouver les choses à la même
place?
— As-tu peur, dit Marie, que la maison ne
^e sauve... ou que tes pommiers ne meurent...
ou que le cours d'eau ne s'arrête... ou que nos
prés ne donnent plus de fleurs... ou que tes
bêtes ne soient vendues ou ne meurent?... Que
crains-tu?... de ne plus revoir Mirro?...
— Mirro viendra avec moi, dit Pierre.
— Ah! dit Marie dont le visage s'attrista.
,—Ce que je crains, reprit Pierre, c'est que
les.coeurs ne changent.
—Sont-ils donc si bons les coeurs d'à-présen i?
ditMarie... etas-tu peurqueJean, à ton retour,
ne soit meilleur?
— Non, dit Pierre: je crains seulement de
trouver des indifférents où je voudrais retrouver
dès amis.
— Sois toujours sans crainte pour ta mère,
ditMarie : je prendrai soin d'elle ccmme de-ma
propre mère, je respecterai ton père comme
mon propre père, et j'aimerai tes bêtes comme
étant à moi.
— J'emmènerai Mirfo, dit Pierre.
Marie jeta sur le chien un regard triste.
Pierre regarda Marie, et Marie leva les 'yeux
sur Pierre; tous deux pâlirent un peu. Marie
rompit le silence en disant :
— C'est une bonne bête.
Sur quoi, Pierre caressa le chien, et le reste
" du chemin se fit en silence.
Marguerite, en entrant dans la maison, fut
reprise du même accès de douleur qu'elle avait
eu en voyan']paraître son fils au sortir de la
mairie.
Mais Joseph, dans une attitude très-noble,
se plaça devant elle et fit le signe de la croix
avec lenteur et les yeux posés sur les yeux en
pleurs de sa femme.
Marguerite répéta alors le signe de la croix
que venait de faire Joseph, et, l'ayant embrassé
avec gravité, elle reprit ses occupations accou-
tumées, tandis que Pierre, assis dans la che-
minée, la tête dans les mains, pensait à sa con-
versation avec Marie ; il redisait dans son coeur
ces paroles de la jeune fille :
Mon coeur sera avec eux à l'armée.
Dans l'intervalle qui sépara le tirage au sort
du départ, la vie de Mirro fut plus d'une fois
en danger. Justine lui prépara des repas
mortels et usa, pour les faire accepter à la bête,
de toutes les séductions d'une voix mignarde,
3.
Î50 ' M'RRO
malheureusement trop habituée aux injures.
Mirro n'était pas chien à se tromper à ces beaux
semblants; il méprisait ces perfides et tardives
avances.
La première t'ois que la soupe fut ainsi pré-
parée pour lui, il la refusa d'une façon éner-
gique. Ce fut le plus jeune veau de Justine qui
la mangea, — de quoi il mourut. — La haine
de Justine pour Mirro s'en accrut. A la seconde
tentative criminelle. Mirro. amené de force près
du repas — homicide — remua et se révolta de
telle façon que la soupe fut répandue à terre,
et les poulets de Justine se jetèrent dessus en
dépit de ses gestes désespérés. — De cette
affaire il résulta une mortalité foudroyante
parmi la gent emplumée.
H n'y eut pas deguet-apens, de traquenards
et de fourberies dont n'usât la perfide Justine
pour entraîner le pauvre Mirro à sa perte.
Ce n'était pas de trop que tout l'instinct d'un
caniche, sonnez fin, le souvenir des injures el