Romans, contes et autres oeuvres de M. de Voisenon,...

Romans, contes et autres oeuvres de M. de Voisenon,...

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314 pages

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[s.n.] (A Londres). 1777. XVI-303 p. ; 17 cm.
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Ajouté le 01 janvier 1777
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Langue Français
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ROMANS,
^COWTJÊS
E T
AUTRES OEUVRÉS
DE M. DE yoiSENON,
D« l'Académie Fiançaife,
A LONDRES.
7 y y<
ii)
AVERTISSEMENT
DE L'IMPRIMEUR.
Nous croyons ufer utilement de ne.;
tre Art en rajfemblant les productions
les plus agréables de M. l'Abbé Claude-
HENRI DE FUSE'E de Voisenon. Ses
Romans qu'on trouve déjà réunis dans,
fine collection de cinq petits Volumes
in-24, ou dans deux autres de même
format réimprimés à Lyon., ne fujfîfint
pas pour faire apprécier toute l'élégance
& la firkeffe de fi plume, Nous n'avons
pas cherché raffembler ici diverfes
Pièces de théâtre & Opéra Comiques
dont il s'eft avoué l'Auteur ou que te
public s'eft obfiiné à lui attribuer, dit
moins en partie. Nous renvoyons les
JLefteurs à cet égard au Tthéâtre de M.
de Y. qui fut publié en 17 5 9 & aux
iv
Vers qui lui furent adrcffés par M. de
Voltaire à l'occafion d'Ifabelle & Ger-
trude, ainfi qu'aux Réponfes que fit M.
de Voifenon. Ces Piéces de Vers fe trou-
vent à la fin de Recueil. M. de Voifenon
fut reçu à l'académie Françaife à la,
place de- M. de. Cr..ébillon, & il y pro-
nonça fon Difcours de remerciment le zz
Janvier {1762,. Ceux qui l'ont connu
AJffirent que les traits de bienfaifance
qui ont illujlrè fa vie, lui donnent au
Temple de Vertu une place bien Jupé-
fieure encore à celle qu'il occupe fur le
Parnaife. Ces Vers furent faits pour être
mis au bas de fon portrait
Arbitre des talcnj qu'il aime & qu'il poflede
Vefprit eft dans fes Vers d'accord avec le goût
Toujoms nouveau fans ceflè à lui-même il fuccedc
le fans prétendre 4 rien, il a du droits fur tout.
4 M.
v
a }
M. l'AbbéDE VOISENON ayant
été élu, par Mejfîeurs de l'Académie
la place
DE Crçbillon, y vint prendre
fiance le Samedi 22 Janvier 1763»
& pr.ononça le Diftours qui Jitit'i
CETTE illuftre Compagnie, où j.E trouve
des [dénies diftine,iiés dans tous les ;enres
eft impofante Se m'intimide cependant une
réflexion me raflure. On ne doit^craindre
que les efprits médiocres; ilsdépriment fans
cefTe & penfent gagner les rangs qu'ils re-
fafent aux autres.
Les hommes fupcïieurs prêtent la main il.
ceux qui les contemplent fan,s pouvoir les
atteindre &: ne s'efti.nent vraiment grands
que par l'élévation qu'ils donnent.
C'eft ce que vous avez fait pour moi
Touchés de mon ze!e &: de mon emDrcC-
fernent, vous avez daigné me placcr par.u
vous; j'efpere qu'en -m'inftruifîUit vous
voudriez bien accroître le nombre de mes
vj D'ifcours de M. de VciJcHott
amis. C'eft alors que j'éprouverai de pluS'
en plus que l'amitié un tréfor, que l'on
augmente à mefure qu'on le partage.
De l'attachement pour mes nouveaux dé-
v oirs, de l'amour pour les Lettres, du ref-
pe& pour ceux qui les enrichirent voilà
mes titres. J'ofe dire que c'eft afièz dans
un Corps où les ralcns font unis aux vertus
-vous cultivez les uns, vous pratiquez les
autres vous mettez en action ce que vo-
.tre éloquence met -en maxime vous p!ai-
̃gnez les hommes fans les haïr, & vous né
Tes critiquez qu'en ne leur reiïemblant pas.
Vous ne regardez point le titre d'homme
.de Lettres comme un titre de préfomption
& d'indépendance, mais comme un moyen
d'être plus doux, plus fociables, de vous
,communiquer vos lumieres & d'être unis
.ensemble par le befoin mutuel que vous
avez les uns des autres.
Les Gens de Lettres font liéspar une cha ?-
,ne qu'aucun événement ne peut rompre. Ils
fe conforment à l'ordre de l'efprit humain
,qui de toutes les Nations n'en fait qu'une.
Ils femblent, malgré la diftance rappro-
cher les climats par leur eftime réciproque
%c la correfpondance de leurs richeffes litté-
raires & quand les Peuples fe détruifent,
les Savans & les Sages affligés pour l'hu-
manité, mais toujours calmes, toujours
fereins vivent en paix, & ne vont ennemis
que de nom. Ils appartiennent à la même
République, & les ulensles rendent Coa-
citoyens.
vij
a 4
On participe à de fi grands avantages»
lorfquel'on eft admis parmi vous, Meflieurs,
& c'eft ce qui m'a tant fait defirer cet hon-
neur mais je erains bien d'être humilié dans
mon élévation même. Que de gens auroient
trompé le Public, s'ils n'avoient pas eu
l'imprudence de fe mettre trop en vue
Comment pourrois-je remplacer l'homme
célebre que la Nation regrette ? Je vois de
lui à moi un intervalle immenfe.
Le grand Corneille & le tendre Racine
venôient d'être plongés dans les ténèbres
du tombeau: leurs maufolées étoient placés
aux deux côtés du trône qu'ils avoient oc-
cnpé. La Mufe-de la Tragédie étoit penchée
fur l'urne de Pompée & fixoit des regards
de défolation fur Rodogune, Cinna, Phe-
dre,. A ndromaque &c Bntannicus. Elle étoit
tombée dans une léthargie profonde fou
ame, ufée par la douleur, n'avoit plus la
force que donne le défefpoir. Dans l'excès
̃de fon abattement, fon poignard étoic
échappé de fes mains. Un mortel fier Se
courageux,, enveloppé de deuil s'avanct
avec intrépidité, ramalfe le poignard,' &:
s'écrie Mufe, ranime-toi 1 je vais te rendre
(a fplendeur.
la Terreur entendit ra voix, Se parut fin?
la fcène. Tu me rappelles à la lumière, JS?
ton génie me donne un nouvel être, dit-»
elle avec tranfport.
A ces mots, elle failit une coupe enfan.
glantée marcha devant lui & fit retentif
Je Mont facrédunom de Crbbil lon. L'a
m } j -Dif cours de "M. de'Voifenon
mure reprit Tes fenr> les cendre, de Corneillc
& de Racine f ranimèrent & leur fuccef-
feur fut placé fur le trône élevé entre les
deux tombaux.
La mort impitoyable l'en a précipité
mais cependant le trône n'eft pas vacant.
Un génie rare un homme unique depuis
long-tems en foutient tout l'éclat. Puiffe
.le nombre de fcs années égaler la durée de
les triomphes Le trône de Melpomene ne
s'ccrouleroit pas!
Rafïurons-nous Mefilcurs, de nouveaux
génies s'é'everont fans (lente j'en ai peur
garants le monument qu'on 6leve à mon
prédécefleur. Le marbre qui va transmettre
a la poftérité les traits du' Sophocle Fran-
çais, fera naître des Poëtes tragiques.
Les grands gommes font reproduits par
Jes honneurs que l'on décerne à ceux qui
ne font plus; & les regards des Rois font
pour les talents ce que les rayons du Soleil
.font pour les trécors de la terre.
Corneille avoit élevé l'humanité. Racine
-venoit de l'attendrir ;M. deCrebillon'
s'ouvrit une route neuvelle.
Hardi dans fes peintures mâle dans fes
caractères, grand dans fes idées énergiqoe
dans fes vers & terrible dans fes plans il
n'approcha de l'Hvpocrène, que pour tein-
dre fes eaux de fang; & fans copier ni
Corneille ni Racine il adoucit les regrets
qu'ils nous avoient laiffés, & marcha pref-
que leur égal. 1
Atrée&Tyefte> ce chef-d'œuvre d'hor-
AÏ'Jca.dbme. lx
ay
ieur, fit une impreflîon fi forte, qu'on dé-
tourna les yeux on la lut, on l'admira
mais on n'en foutint la repréfentation qu'a-t
vec peine, & c'étoit la louer, Meilleurs,,
que de n'ofer la voir.
Dans Atrée le pere boit le fang du fils
dans Rhadamifthe, le fils meurt de là main
du père, & dans Elecïre le fils afTafllne la
mere.
Quel art ne falloit-il pas pour rendre
fupportables ces objets effrayans?
Enfin, M. DE CRFBILLON porta 5 loin le
génie tragique, qu'on craignit pour fon ca-
ra&ere.
C'étoit mal le juger; nn trouvait autant
de douceur dans fa fociété, que de force
dans fon pinceau.
Un Poëte eft le Peintre de l'ame fon art
eft d'en faifir & les beaux traits & les dif-
formités voilà ce qui caraftérife l'homme
à talens fon perfonnel n'y el1: pour rien.
On ne doit point tirer de conséquence con-
tre celui qui peint fortement le crime; Se
lt>n fe tromperoit quelquefois en accu-
fant la verta de ceux qui la célèbrent.
Le fentiment fait l'expreflïonj il faut en
avoir- pour l'exprimer. Un cœur fec man-
quera toujours toutes les chnfes fenfibles.
Hélas qu'il eft de beaux efprits qui n'ont
que de la vivacité fans avoir de vraie cha-
leur, & cherchent à paroître' brillans dans
les endroits qui ne demandent que de la paf-
fion Auffi rien de vrai rien de fimplé
rien de naturel ne coule de leur plume ils
« Difcours de M. de Vbifetiôa
ne connoiflent point la marche du cceur, } Soi
fent par-tout la manière.
C'eft l'efprit feul qui joue tous les rôles;
& quand l'efprit remplace le fentiment on
reconnoît l'accent Se l'on ne s'attendrit
pas.
Les ames délicates ne s'y méprennent pas,
:& démarquent d'abord ces faux imitateurs.
Un morceau pathétique, une Situation
touchante que dis-jc une ntuation ? un
feul mot, un'feul trait fenfible frlppe, faifit,
tranfporte en même-tems tous les fpefta-
teurs. Ces applaudiffemcns ces larmes, ces
acclamations c'eft le cri du coeur qui re-
connoît fon bien.
La connoiffance de cet art fut de tous
tems un titre pour être admis parmi vous »
Meflieurs; vous n'avez pas ceffé d'adopter
tous les Auteurs intéreflans & le nombre
de vos tréfors a toujours fait fentir ce que
l'on doit à votre illuftre Fondateur.
Ce Miniftre immortel, qui étendit les bor-
nes & la gloire de notre Monarchie qui fut
attirer, à Ta Cour la Nobleffe des Provinces»
te, de Maîtres trop indépendans, fit de véri-
tables Sujets ce fublime Richelieu U qui
n'étoit frappé que du mérité réel fonds
l'Académie & l'on n'y connut point la dif-
tinftion des rangs.
Il faut que des Grands foient bien fupé-
rieurs à leur propre Grandeur, quand ils
peuvent deviner les plaifirs de l'égalité.
Ce fut ce mélange des hommes de la Cour
& de Gens de Lettres qui leur devint réci-
proquement utile,
A t Académie, sr?
as
Les premiers n'avoient qu'une fuperficie
brillante & les autres qu'une érudition dé-
pouillée d'agrément. Ils fe communiquèrent
ce qui leur manquoit, s'enfeignerent leur
langue fans fe donner de' levons & les
les exemples tinrent lieu de préceptes.
Les Gens de Cour apprirent à raifonner
les Gens de Lettres apprirent à converger.
Les uns cefferent-de s'ennuyer, & les autres
d'être ennuyeux. Le beforn de s'occuper Si
celui de fe difliper fut également frnti de
chaque côté. Les uns s'inftruifïrent en con-
facrant quelques heures à leur cabinet, 8t
les autres en le quittant.
L'homme frivole, en fréquentant l'hom-
me Eclairé, devint capable de le juger, Si
dès-lors il fut digne qu'en écrivant on tra-
vaillât pour lui plaire. Les Auteurs acqui-
rent de la délicateife, en proportion du goût
de leurs Lefteurs. Ils n'eurent recours qu'à
leur génie pour le plan, le deffein & la cor-
rection des Ouvrages} mais ce fut l'ufage dit
monde qui!eur donna le coloris, &: qui leur
apprit que les grâces de la négligence l'em-
portent quelquefois fur un ftyTe deffeché par
Le Chancelier Seguier raffembla le pre-
mier cher lui les efprits les plus diftingués.
Il les choifit pour Ces- amis un juge moins
fiipérieur ne les eût peut-être regardés que
comme fes cliens.
Le Cardinal voulut tenir fa gloire de ce
qui faifoit le bonheur du Chancelier. Ce
dernier devint protecteur de fes nouveaux
xij Difcours de M. de Vbïfînon
Confreres-; & fes vertus répandirent tant
d'éclat fur ce titre, qu'après fa mort Lovis
XIV. ne vit que lui-même digne de lui fuc-
ccder. Ce Monarque poficdoit la première
qualité d'un Roi, celle de cennoître les
hommes & de favoir les placer.
La Nature pour les créer, paroiffoit à
fes ordres. Les fujets d'un Prince vraiment
grand, deviennent grands eux-ircmes.Nous
femmes échauffés par l'adre qui réfléchit fur
nous. Tel fut le fiecie de L o u i s XIV. Tout
porta l'empreinte de fon caractère. Ses pro-
jets,.fes entreprifes, fes menumens annon-
coient fa puiffance fa m.ijeflé brillait iufquc
dans fes fêtes & dans fes plaifirs; S: fes re-
vers mêmes en faifant éclater toute l'élé-
vation de fon ame, le fervirent encore
mieux que fes triomphes. L'Hiftoire le pré-
fente à laPoflérité entouré des Sciences des
Talens & des Arts, corttge augure & né-
affaire pour vivre dans l'avenir.
Les Lettres forment une République qui
eft foumifô aux Rois & les immortalité.
Louis XIV. remplit l'Europe de l'éclat
de ton nom; mais au déclin de fes jours il
ne patt pas s'empêcher de gémir fur fa gloire.
Il fentit que c'eft fouvent le peuple qui paie
la grandeur de fon Roi, & reconnut les
avantages de la paix. Pénétré de fentimens
chrétiens, animé de la foi la plus vive il
ttoit perfuadé que le plus grand Potentat
en quittant fa dépouille mortelle laifle fon.
trône, fa puiffance, fes flatteurs, & n'em-
porte avec lui que fes vertus- &. fes fautes,
A V Académie. xiij
Pour tous les Souveraines il efl deux Tem-
pies quife touchent; le Temple de la fàuffe
gloire, & le Temple de la Gloire véritable.
Sur le portique du premier on lit ces mots,
traces en caractères de fang
Les hommes doivent fervir à Vçmbiùon des 1jLohm
L'intérieur du Temple offre un tableau
qui fait frémir on voit les Gengis-Kan res
Tamerlan, les'Alexandre, Se tant d'autres
qui les ont pris pour modèles leurs fimu-
lachres y font animés., & femblent refpirer
encore le meurtre & le carnage. La Victoire
les conduit mais les roues brûlantes de fon
char confumen-t les campagnes & devant
elle la Mort, avec là faulx tranchante me-
fure 8.' dévore la terre.
Ils n'ont fous les yeux que. des veuves'
éperdues des filles éplorées, 'des orphelins
pâles plaintifs chancelans fous l'excès du
befoin & des enfans mouirans cherchant
en vain dans le fein de leur inere un ali-
ment tari par la douleur.
Ces Princes destructeurs veulent évite*
un Spectacle fi funefte; ils .en rencontrent
un autre encore plus horrible,- ce font d'in?.
fortunés foldats, victimes de la guerre, 8c
tout couverts de cicatrices, tronçons infor-
mes, êtres fouffrans; il .n'y a que la vanité
qui les confole de la vie. Ces demi-cadavres
traînant leur gloire avec effort, ont laiffé
la moitié d'eux-mêmes, & n'ont rapporté
d'entier que leur courage.
yoilà les panégyriques de tous les Ço.ny>
xiv Difcours de M. de Vbifemn
^uérans. Les plaintes, lescris, les lamenta-
tions aflîegent leurs Palais tous les objets
qui les frappent, font des objets de repro-
ches, font des fujets de remords; leur trône
n'eft élevé que fur des dEbris 5 ils ne regnent
que fur des champs incultes, des vrillages de-
ierts, des villes dévaftées; ils abondent de
lauriers, & manquent de Sujets; les mal-
heureux qui les environnent font des el-
claves terraffés par l'effroi & ne font point
des Peuples profternés par amour.
Le Temple de la-Gloire véritable eft bien
différent.
Sur le frontifpice-on litcesparoles,écri.
tes en lettres d'or
Les Rois font faits pour rendre heureux les hommes.
On n'y voit point la pouiliere des camps
cbfcurcir les tendres rayons de l'aurore ies
auragans ni les tempêtes n'approchent point
de ce féjour fortuné le Ciel y eft toujours
ferein & l'air paroît tenir fa pureté de ceux
Iqui le refpir-ent.
C'efl-lâ que réfide la Paix, fans fafte fans
parure fans attraits étrangers la {implicite,
la candeur habite fur fes levres.
Elle donne la vie aux Manufactures elle
anime le-Commerce pour faire fentir aux
hommes qu'ils font freres & que leur ri."
cheffe ne vient que de leur union elle n'eft
la Fille du Ciel, que parce qu'elle fait le
bonheur de la Terre. Elle nediftribue point
de palmes triomphales; mais les épis ferti-
les que fa tranquillité fait naître fpnt les
«tais lauriers d'un bpu
rA l'Académie. se-
On M'entend point retentir fes Palais de
chants pompeux, de vers hyperboliques
mais dans chaque hameau le pere de famille»
au milieu de Tes enfans leur enfeigne à
chérir bénir fans ceffe l'auteur précieux de
leur repos.
Apres un-repas frugàl., avant de goûter
un fommeil -tranquille, cette petite maifon
tuftique adrefle à l'Etre fuprêmeune priere
commune pour la ccnfervatron des jours de
fon bon Maître.
Un fentiment d'amour qui) dans une-ca-
bane, part -d'un\coeur innocent, eft plus flat-
teur pour un Monarque., que les fi4tions des
Poètes & les menfonges des Courtifans.
On ne juge de fes vertus, que par les-
louanges de ceux qu'il ne peut pas cônnoîtrev
Dans ce Temple on admire avec un ref-
|5e6t mêlé de tendrefle les ftatues des Sou-
verains chéris du.Ciel, qui ont fait du bien
aux hommes, Se qui ne fe font déterminés
qu'avec regret aux malheurs de la guerre.
Marc-Aurele, Antonin, Trajan, Titus font
de ce petit nombre; on y voit repréfentés
S. Louis 6 recommandable par les vertus
lublimes & par fa fermeté à foutenir les
droits de fa Couronne Charles V. le plus
fage & le plus habile des Rois; "François 1.
gui, par fon amour pour les Lettres, mérita
''honneur de donner fon nom à fon fiecle'j
louis XII. Pere du Peuple Henri IV. dont
on ne peut prononcer le nom fans att;en.
Ces deux derniers paroiffent fixer des re-
'6?rds ip complgil'ançç l'un fur 4' AnpiboiCc
xvj Difcours de M. de Voîfenon &c.
& l'autre fur Sully.. Ils fémblent les- remer-
cier de l'amour de leurs Peuples leur
dire qu'une portion du bonheur & de Ja.
gloire des Rois dépend quelquefois & des
vertus & des lumières de leurs Minières.
Dans le centre du Temple, on remarque
une place avec un piédeftal.qui jufqu'àpré-
fent n'avoit pas encore été cccupé. Il étoit
deftiné à celui des Rois qui.auroit la force
de triompher de fes propres intérêts; qui
réconnoitr.oit que la vraie gloire confifte à
fubjugucr le;; evénemens contraires qu'il
cft trop aifé d'être grand, lorfque l'on eft
heureux, & que l'on n'eft digne de régner,
qu'autant que.l'on chérit plus tes Sujets que
ioi-même. v
Desfiecles s'.étoient écoulés fans que ce
Roi fe fût trouvé. On lifoit cette infeription:
Au Monarque pacifique, au Roi le bien aimé.
C'étoit une prophétie qui annoncait
louis XV. le Ciel nous l'a donné.
Ce Prince bienfaifant fera l'ornement da
Temple de la Paix il y eft porté au milieu
des acclamations, & conduit par les Mi-
niftres'qui ont rendu la tranquillité à l'Eu-
rope. Leur droiture leur zeie & leur capa-
cité prouvçnt le difcernement de leur Maitré
à placer fa confiance. Le Temple de la fauffé
Gloire s'en: anéanti devant eux. Toutes les
Puiffances font réunies; tous les peuples,
edevenus amis, & gouvernés par un même
i'fprit, vont enfin être heureux, & paroî-
Iront n'avoir qu'un même Roi.
A
R'OMANS,
F.r AU TR ES ΠU~VR E S
D E M« DE VOISENON.
DE LA
[F EL ICIT É.
A Félicité en: un Etre qui
fait mouvoir tout l'Univers;
les Poëtes la chantent, les
P hilofophes la définiifent,
e,s peciM la cherchent baiTement chez
Il Contes de Voifenon.
les grands, les grands l'envient aux
petits, les jeunes gens la défigurent
les~* vieillards en parlent foùvent fans
l'avoir connue les hommes, pour l'ob-
tenir, croient devoir la brusquer les
femmes qui ordinairement ont le
cœur bon efTaient de fe l'affurer en
tâchant de la procurer l'homme ti-
mide la rebute le téméraire la révolte
les prudes la voient fans pouvoir la
joindre, les coquettes la laiffent fans
la voir tout le monde la nomme -1a
défire, la cherche; prefque perfonne
ee la trouve prefque perfonne n'en
jouit; elle exifle pourtant, chacun la
porte dans fon coeur & ne l'apperçoit
que dans les objets étrangers. Plus on
s'écarte de foi-même plus on s'écarte
du bonheur c'€ft ce que je vais prou.
ver par l'hiftoire d'un pere & d'une
mere, qui, revenus de leurs erreurs,
en firent le récit à leurs enfans & fa-
crifierent leur amour propre au defir de
les inilruire.
Thémidore & Zelamire étoient-deux
époux qui s'étoient mariés par conve-
nance, s'étoient eilimés fans s'aimer,
en avaient aimé d'autres fans les
Hifoite de la félicité.
A a
eftimer. Ils avoient eu des enfans., pair.
amour pour leur nom, s'étoient en-
fuite négligés par diflîpation, & s'é-
toient fait des infidélités réciproques,,
le mari par 'air Se par mode, là femme
par vanité & par vengeance.
L'âge les raflembla ils reconnurent
leurs erreurs en ceflant de lès fairé ai
mer au^ autre.s l'amour ..propre leur
avoit donné des foibleffes, l'amour pro-
pre les en avoit corrigés: ils avoient
cherché le monde-pour y trouver des
louanges ils l'avoient quitté pour évi-
ter des ridicules; ils s'étoient défunis
par ennui & s'étoient réunis par ref-
fource..
Ils formèrent tous deux le même,
projet fans fe le communiqusr c'étoit
de faire tourner leurs fautes au profit
de leurs enfans. Thémidore voulut ra-
conter fes aventures à fon fils Alcipe,
pour lui faire- connoître les. écueils.
du monde. Zelamire voulut faire part
des fiennes à fa fille Aldine ,-pour lui
en faire éviter les, dangers.
C'eft je crois la meilleure façon
d'inftruire des enfans. Il y a apparence
qu'elle devint à la mode car les jeu-
If Conta de Voifenon.
,lies gens ne font fans doute tant de
que pour des maté-
pour la de leurs
Voici.le récit de Thémidore à
.fils..
T H E M I D OR. E.
xJ E pu i 'long-temps, Alcipe je
defire de vous ouvrir mon cœur, Se
de vous marquer ma confiance bien
moins en vous donnant des confeils,
qu'en vous découvrant rnes fautes} vous
oublieriez les uns, vous retiendriez les
autres des préceptes font plus diffi-
ciles à fuivre que des défauts à évi-
ter un modele de vertu fait fouvent
moins d'impreffion qu'un modele d'im-
prudence.
J ai été jeune mon pere qui étoit
plus rigide qu'éclairé me donna une
Hiftoire de la Félicité.
A;
Éducation dure & me dégoûta de la
raison, en me l'offrant avec trop de
de .févérjté il intimida mon efprit ail
lieu de, l'éclairer & deffécha mon cœur
à force de réprimandes, au lieu de le
rïourrir & de le former par la dou-
cour.
Les premières leçons qu'on donne
aux enfans doivent toujours porter le
caractère du fentiment; l'intelligence
du coeur eft plus prématurée que celle
de l'efprit on aime avant que de rai-
fonner,, c'eft la confiance qu'on infpire
qui fait le, fruit des inftruâions qu'on
donne.
Mon pere n'en ufa pas ainfi. Le titre
de pere me donna plutôt une idée de
crainte que de tendreffe, la contrainte
où j'étois me nt prendre un air gauche
qui ne me réunit pas quand je débu-
tai dans le monde, mes raifonnemens-
étoient affez juftes, mais dépouillés de
grâces, & .bien fouvent la bonne com-
pagnie ne juge de la folidité de l'esprit
que par fon agrément.
Mon pere m'avoit préfenté dans
quelques maifons, & m'avoit répété
.bien des fois que le point effentiel
if, Contes de Vcijencn.
pourréuflîr, étoit d'être complaifant?
mais peur l'être, fans pailer pour un
fot, il faut de l'ufage du inonde dans
celui qui a de la complaifance & du
difcernement dans ceux qui en font les
objets il faut qu'on fâche gré à quel-
qu'un de fe piéter aux goûts différens
des fociétés & J'on ne peut pas lui en
favoir gré qu'on ne lui en fuppofe de
contraires qu'il facrifie vous êtes aflez
payé de vous plier à la volonté d'au-
̃trûi, lorsqu'on cil perfuadé que vous
pouvez en avoir une à vous.
Mon efprit étoit trop intimidé pour
me faire lentir cette diftinclion les
gens chez qûi j'étôis reçu étoienc trop.
bornés pour l'appercevoir; j'y allois
tous les jours faire des révérences en
homme emprunté, des complimens-en
homme fot, & des parties d'ombre en
homme dupe. En un mot je les en-
iniyois avec toute la complaifance pof-
fible, ils me le rendoient avec toute
la reconnoiffance imaginable.
Ce genre de vie me déplaifoit fort,
lorfqu'un jour de grande affemblée je-
crus, au milieu de trente vifages hété-
roclites, découvrir une femme qui
Hîjloire de la Félicité. y.
A4
fans tirer à conséquence pour le lieu
où cl!e étoit, avoit une figure humai-
ne je la regardai, elle le remarqua;
je rougis, elle s'approcha; je n'ai ja-
mais été fi embarraffé ni fi flatte; elle
avoit bien cinquante ans, mais je n'en
ayois que "vingt, ainfi elle étoit jeune.
La converfation s-anima, c'eft-à-dire
elle parla beaucoup & je répondis
fort peu; mais comme toutes mes mo-
nofyllabes fervoient de liaifon à fes
phrases, cela pouvait s'appeller une
converfation, Je me Souviens qu'elle
me fit des avances très- marquées. Je
lui trouvai dé la raifon elle en fut
flattée pàrce qu'elle en manquoit. J'eus
le fecret en peu de mots de dire plu-
fleurs fottifes elle loua mon efprit
j'en fus enchanté parce que perfonne
ne m'en trouvoit. -L'amour propre
noua nos chaînes, il en forme bien
plus que la fympathie & voilà pour-
quoi elles durent fi peu, c'eft qu'on
celle de fe flatter à mefure qu'on fe
connoît, & les liens le relâchent à me-
fure qu'on néglige le principe qui les
a ferres.
J'eus la hardjeffe le troifieme jour
8 Contes de VoifençM..
.de lui offrir la main pour la ramenet
chez elle;elle l'accepta, & je fus faifî
-de crainte des l'antichambre. Ç'étoit
mon premier tête-à-tête cela me pa-
roiffojt une affaire décifîve pour ma
réputation je n'avois jamais rien à di-
re, & je voulois toujours parler je
cherchois au loin desTujets de conver-
fation & je ne prenois point le fïile-
de la chofe; jetois tàrt refpeâueux,'
parce que je ne connoiflbis pas foti'
caractère elle étoit fort prévenante
parce qu'elle connoifloit le mien.
Enfin, après plufieurs propos vagues'
& forcés, qui marquent plus la dïiette-
d'efprit que le flence nous arrivâmes
à fa porte je prenois déjà congé .d'elle
lorfqu'elle me ditque l'ufage du monde-
exigeoit que je la conduififfe jufqu'à
Ton appartement. Madame, lui répon-
dis-js très-fpirituelrement je n'ofois
prendre cette libevté-là Ah vous le
pouvez, Monfieur pourfuivit-elle je
ne crains point les jeunes gens. Mada-
me répartis-je un peu décontenancé,
vous êtes bien polie. En entrant dans
fa chambre elle fe jetta fur un fopha &
me dit, j'en ufe Ubrement avec Yous,
Hifioirede la Félicité. $
A 5,
mais je compte fur votre amitié. Vous
.avez raifon Madame lui dis-je, je fe-
ïoïl fâché -de vous importuner. Quel
âge avez-vous, dit* elle? vingt" ans,
lui répondis-je. Ah, bon Dieu, qu'il
fait chaud aujourd'hui reprit elle
Madame, lui dis-je aufii-tôt, fi vous
voulez je vais ouvrir la porte. Gat-
dez-vous-en bien répKqua-t-elle il
n'y a rien de fi mal- fain vous n'avez
que vingt ans, dites-vous? en vérité
vous êtes bien avancé pour votre âge.
Ah Madame lui répondis-je, vous
avez la bonté de dire cela parce qu'il
y a long-tems qtae vous êtes amie de
ma mère. Mais voilà précifément ce
qui n'eft point, s'ccria-t-elte avec ai-
,greur, nos âges font ft'différens je ne
l'en eftime pas moins cependant. Et
dites-moi je vous prie êtes-vous fort
répandu ? avex-vous beaucoup de coq
noiflancés je vais tous les jours dans
la n&aifoa ou j'ai eu le bonheur de vous
rencontrer. C'eft bien fait, dit-elle
ce font défi bonnes gens; il eft vrai
qu'ils ne font pas excenivement amu-
fans mais en vérité leur'commerce eft
fûr; i je m'en accommode affez, car jo.
i o Contes de Voifenon.
hais tant la jeuneffe; 'j'entens par la
jeunefle., tous ces, petits MefGeurs que
les femmes pâtent fi bien & je ne fais
pas ce qui leur en revient; car ilslont
la ptûpart fi fots dans le tête-à-tête 8£
avantageux en compagnie je vous
diftingue beaucoup au moins, en vous
recevant feul. Madame, aflurémënt
lui dis-je je n'en abuferai pas. Je. le
vois bien, reprit elle je fuis aflurée
qu'il n'y a pas un jeune homme qui à
votre place; n'eût déjà été impertinent;
mais je dis fort impertinent: je ferois
bien fâché, repris-je, que cela m'ar-
rivât. Je ne fuis point bégueule, con-
tinua-t-ellé & je n'exige pas qu'on
foit toujours avec moi profterné dans
le refpect pourvu qu'on ne me man-
que point, voilà tout ce que je deman-
de. Dites-moi mon cher ami, n'avez-
vous jamais été amoureux ? Non, Ma-
dame, lui répondis-jé car mon pere
ne veut me marier que dans deux ans
apurement, dit-elle il doit être bien
content d'avoir un fils auffi formé que
vous l'êtes. Cependant, pourfuivit-elle,
je ne verrois pas un grand inconvénient
que vous vous priffiez d'inclination
Hiftoire de la Félicité. 1 1
A 6
pour quelque femme pourvu que ce
ne fût point pour quelque tête évapo-
rée, qui au lieu de vous former le
cœur, -vous prouvât que l'on peut s'en
paner. Ah que je m'en garderai bien,
lui dis-je cela nuiroit à mon établif-
fement, & ces chofes là font contre.
l'honnête homme. Mon cher enfant,,
répondit-elle j'ai une grande vénéra-
tion pour votre probité, mais il efl
tard foupez avec moi. Je ne le puis
pas, Madame repris-je; mon cher père-
& ma chère mere feraient trop inquiets.
Eh bien allez-vous-en donc dit-elle
avec un air impatienté. Je lui obéis,
.& je fortis fort content de ma perfon-
fonne j'aurois cru m'en être bien tiré
fi quelque tems après on ne m'avoit
p'as dit qu'elle me faifoit paffet pour
un fot.
A force d'aller dans le monde j'en
pris infenfiblement les u Pages, à force
d'entendre des fottifes je me déshabi-
tuai d'en dire mais à force d'aller av ec
des gens qui en faifoient je ne pus me
difpenfer d'en faire. De l'extrême fïm-
plicitç je parlai à l'extrême étourderie.
Ces deux excès oppofés fe touchent
~tï Ccntes de Voîfenotâ
c'eft le défaut de réflexion qui les prrt*
duit tous deux on ne s'en garantit
qu'en' s'accoutumant à penfer mais
c'eft un parti que tout le monde ne peut,
pas prendre. Je remarquai que cha"
cun vantoit le bonheur & fe plaignpit
du malheur; je ne concevois pas pour-,
quoi on avoit la _mal adrefle de trou-
lier l'un plutôt que l'autre, & je n'a-
vars pas encore aifez de raifon pour
Sentir que les routes qu'on prend pour
arriver au bonheur, font presque tou-.
jours celles qui vous en éloignent; je
crus en favolr plus que les autres &.
j'imaginai, comme, tous les gens de mon,
âge,, que la fuprême félicite étoit d'ê-
tre homme à bonnes fortunes. Ainfi
avec de l'étude & une férieufe atten-
tion fur moi-même j'acquis en peu
de tems tous les ridicules: néceflaires
pour mériter ce titre j'eus beaucoup,
çe refpeél p.our-rnoi & beaucoup de.
mépris pour les femmes. Voilà le pre-
miefpas pour -faire fon chemin auprès.
d'elles je fis des agaceries avec une.
impertinence qui faifoit voir combien,
je me croyois de grâces, j je me louat
%veç une qui pre(*
que les fots de mon mérite, &, j'eus»
des prétentions avec une effronterie;
qui fit croire que j'avois des droits. En'
un mot je me donnai un maintien
capable de déshonorer vingt femmes;:
c'etoit un talent marqué dans un hom-
me qui avo.it été auflî neuf que moi
aufli m'admircis-J£ perpétuellement i
car un fot eft bien plus content de dé-
venir fat qu'un homme d'efpric de.
devenir un homme de bon fens jé
manquai de respect à beaucoup de fem-
mes, plufieurs s'en offenferentfan,s que.
je m'en affligeaffe pJu§fi.urs m'écou-
terent fans que je m'en. fouciafTe je.
fus très-fouvent téméraire & quel-
quefois heureux -je féduifis des pru-.
des en louant leur vertu, des coquet-
tes en feignant de ne pas admirer leurs
charmes & des dévotes en déchirant.
tout l'univers.
-Mais je gardai toutes ces conquête*
suffi peu de tems qu'elles m'en avoient.
coûte; le caprice me dégoûta des pré-
mieres la legereté m'enleva les feçon-
des la fauiïeté me révolta contre les
troifiémes j aînfi ce bonheur prétend»
gue 4 s'éYanouiffoit toutes.
ï 4 Contes de Vbifen on.
les fois que je croyois le poiiéder. J'ai
remarqué fouvent. que tous les faux
bonheu'rs ont un point de vue, comme
certains tableaux dont les beautés di-
minuent & difparaiffent à mefure qu'on
en approche.
Je m'étois cependant fait une répu-
tation qui contribua à mon établilfe-
ment car qu'un jeune homme foit à
la mode, il paffe ppur être aimable
& pour lors on ne s'informe pas s'il eft
raisonnable. On propofa à mon père
un parti'convenable, c'eft-à-dire une
fille riche j'acceptai la -proportion
l'entrevue fè fit, la perfonne avoit paflc
fa vie au Couvent elle me trouva ad-
mirable on me fit jouer avec elle, à
peine ouvrit-elle la bouche pour nom-
mer les couleurs je lui trouvai beau-
coup d'efprit & je me crus certain de
ton bon caraftere. Après avoir pris
des-précautions aufli fages pour le bon-
heur de l'un & de l'autre, on nous ma-
ria Sç la troifieme fois que nous
nous vîmes on nous fit honnêtement
coucher enfemble en préfence de trente
ou quarante parens qui-ne dévoient ja-
mais devenir nos amis. Le lendemain
Hifloire de la Félicité. 15
ces Meflieurs s'égayerent à nos dé-
pens, avec cette légéreté lourde &
gauche, de gens qui~font dans l'habi-
tude d'être plaifantés & qui font in,
fuportables lorfqu'une fois dans leur
vie ils fe croient obligés d'être plaifans.
Ma femme foutint leur mauvais pro-
pos fans fe déconcerter, le plus fort
étoit fait. Je vous. avoue que le ma-
riage quoique fort respectable, m'a
toujours paru, un tant foit peu indé-
cent on oblige une fille de recevoir
publiquement dans fon lit quelqu'un
qu'elle ne connoît pas, & elleeft def-
honorée d'y recevoir en fecret quel-
qu'un qu'elle adore que l'homme eft
étonnant fa tête eft un amas d'incon-
féquences, & cependant on l'appelle
Un être raifonnable ce n'eft affuré-
ment qu'un titre de convention..Zela-
mire & moi nous vécûmes affez bien
enfemble pendant deux ans: elle pari
Joit peu je lui -répondois encore
moins je croyois que la taciturnité
faifoit partie de la dignité d'un mari.
Plus d'un ami me dit que ma femme
avoit de l'efprit je leur dis pour leur
marquer ma reconnoifiance que la
\€ Contes de Voijtnbtà
leur avoit le cœur tendre. Notre jrt-3
telligence entre Zelamire & moi na
dura pas long-tems nos goûts, nos ca-
ractères nos connoiflances différoïent
en tout. Nous paflions notre vie en
petites contradictions qui jettent plus
d'amertume 'dans le commerce que des
torts décidés nous fûmes affez heu-,
reux pour perdre patience, affez fin-
ceres pour nous.le dire & affez fages
pour nous féparer fans éclat fans
donner de fcènes au Public. Nous nous
quittâmes comme deux époux qui fe
deteftent fans manquer au refpect qu'ils
fe doivent. Ma femme le retira dans
une de fes Terres, ce qu elle me dit,
& moi je me livrai plus que jamais au
monde.
Enfin» après avoir éprouvé l'erreur
de la diflîpation, & l'abus des bon-
nes fortunes, pour parvenir à la féli-
cite je crus )'*nvifage* dans les hon-
neurs, & je dévins ambitieux. Vous
voyez- mon fils, que je ne me fais pas.
grâce d'un feul de mes défauts pour*
vous les faire éviter tous. Je ne favoig,
pa.s quels chagrins je me ménageois i tot
Hifloire de la félicité. t ?
montagne des honneurs eft bien efcar-
pée, il faut ou trop de mérite, pu trop
de mauvaife qualité pour y arriver; mais
on«ft aveugle fur foi*- même & parce
que j'avois eu affez de talens pour faire le-
malheur de quelques femmes je m'en
croy ois -affez pour faire le bonheur
.d'un Etat je formai des brigues, j'in.-
rérèflai pour moi plufîeurs perfonnes'
que je
pas. Je les éblouis à force de promef
ies je leur'fis entrevoir une protec-
tion chimérique pour en obtenir une
réelle. ;Enfin j'eus la place d'un hom-
me eftimé mais je ne la poffi;dai qu'au-
tant de tems qu'it m'en fallut pourfaire
voir mon incapacité & mon ingratitude.
L'injuftice m'avoit élevé l'équité me
déplaÇa; je me retirai rempli de haine
pour les grandeurs & pour les hom-
mes mais dcfefpéré de fentir que je
n'en pouvois pas être regretté on fouf-
ffe bien plus des fentimens qu'on inf-r
pire que de ceux qu'on reçoit rien
n'eft fi humiliant que de ne pouvoir
pas être eftimé de ceux qu'on a droit
de mépriser; un ambitieux permet le
mépris, pourvu qu'il foît élevé, un
i8 -Contes de Voifenon.
homme déplacé foutient le malheur
pourvu qu'il ne foit pas méprifé j'ai-
lois mourir de .chagrin d'avoir perdu
un pofle qui m'auroit fait mourir d'en-.
nui, lorsque je rencontrai un fage qui
difîïpa mes ténebres & -qui me mon-
tra le bonheur en me prouvant que
jû'qu'alors je n'avois fait -que changer
de malheur. Il s'étoit comme moi ins-
truit à fes dépens. C'étoit un homme
d'une ancienne nobleffe il avoit paffé
fa jeuneffe avec des femmes l'ambi-
tion l'en avoit détaché & l'avoit lié
avec des hommes faux la raifon l'avoit
corrigé de ce dernier travers, & l'avoit
déterminé à vivre à la campagne. Il
avoit d'abord été un agréable enfuite
un homme de Cour, 5: il avoit voulu
finir en honnête homme. Je me liai
intimément avec lui fa probité gagna
mon coeur & fa fageffe éclaira mon
efprit. Mon ami, me dit-il un jour,
j'ai payé ainfi que vous le tribut aux
fautes opinions; j'ai cherché la félicité
pal-mi toutes les erreurs, & je ne l'ai
trouvée qu'après en avoir abandonné
la recherche. LaiTé du monde que j'a-
bitois, je voulois être fous un autres
Hifioire de la Félicité. i J
ciel fous un ciel où les ames fuffent
auffi pures que l'air qu'on'refpire je
me retirai ici ,-c'eft le domicile de mes
pères; j'y vis avec mes voifins;, je leur
découvre des vertus dont je fais fou-
vent mon profit, & je ne leur-trouve
que des défauts communs des défauts
de Province des défauts qui tombent
trop dans le petit, pour germer un feul
inltant dans un homme qui penfe-; j'ou-
blie le monde c'eft un parti plus fur
& plus honnête que de déclamer con-
tre, & j'éprouve que le Teul moyen
de devenir heureux eft d'être Philofo-
phe Philofophe !m'écriai-je cela me
paroît bien ennuyeux; je vois bien,
reprit-il, que vous ignorez ce que c'eft
qu'un Philofophe; la Philofophie con-
duit toujours au vrai bonheur, lorf
qu'on fe garantit de l'amour propre.
Cette Philofophie n'ëft point une vertu
âpre 'telle qu'on fe la représente qui
prend la caufticité pour la juftefle
l'humeur porir là raifon & le dédain
pour un fentiment noble. La PhiloCo-
phie dont je parle eft nne vertu douce
qui craint le vice, & qui plaint les vi-
cieux,; qui, fans le moindre étalage
Contes.de Vbi/enotr.
pratique exactement le bien qui fait
distinguer une foibleffe d'avec le fen-
timent qui chérit j. qui. refpeéte tout,
ce qui ferre les noeuds de la Société
qui établit une parfaite égalité dans le!
monde, qui n'admet depréeminence que
celle que donnent les qualités de l'ame i
qui, loin de haïr les hommes, les pré-
vient, les foulage, leur fait connoître
les charmes de l'amitié par le plaifir
de l'exercer, & .qui tâche d'enchaîner
tous les liens de l'amour & de la recoh-
naiflance. Ah lui dis-je avec tranf-
port, c'eft vous feul que je prends pour
mon guide je fens que je ferois lien-
reux fi je reffemblois au portrait que
vous venez ,de faire; je ne m'étonne
pas qu'il y ait fi peu de vrais fages, il
eft plus facile de méprifer les hommes
que de les fôulager. Mais, continuai-
je, avez-vous pu trouver ici quelqu'un
digne de votre fociété ? La vertu; pour
s'entretenir, a befoin de fe communi-
quer. Je me flatte, répondit mon Phi-
Iofophe, d'avoir une amie refpedable;
c'efl une femme retirée à une lieue
d'ici foflï l'Abbaye de elle. a yccu
-tiens la diffipation fa tête lui a fait
commettre plus de fautes que Ion
cœur; elle a connu trop de monde dif*
fêtent pou(s'être acquis des àinis elle
e'eft trop livrée au tourbillon pour avoir
eu le tems de s'attacher des amans,
prefque tous les jours ont été marqué!
par de faûfles démarches fes étour-
deries ont paru des foibleffesr le' prin-
tems de fon âge s'eft paffe la vivacité
de fon imagination s'eft ralentie elle
s'èft dégoûtée des piaifirs', elle, com-
mencé à. réfléchir', elle a connu qu'elle
avoit fait tort à fa réputation, fans avoir
fait fubir, d'épreuves à fa vertu; & en
découvrant l'abus du monde, elle eft
Venue (cotir' & goûter le prix! de lare-
traite j'en partage toutes lès douceurs
évec elle; je vais couvent la voir, je
lui développe,toutes mes penfées, elle
me confie les iîennes nôus éprouvons
que la véritablo amitié l'amitié dcli-;
cate, l'amitié tendre & attentive ne
peut, guere iùbdfter qu'entre deux per-
l'Onnes d'un fexe différent qui font par-
venues à l'âge de méprifer l'Amour. Ce
que l'on doit aux femmes multiplie les
i z tontti de Voifenon.
égards, détruit les inconvéniens de l'é*
galité, émouffe les pointes de l'envie
rend les nuances de la fenfibilité plus
douces, & devient le principe d'une
confiance plus liante &'plus intime.
Ce difcours alla jufqu'au fonds de
mon amë il me rappella l'image de
Zelamire. Ne pourriez-vous pas dis-
je d'unr'air attendri me faire connoi-
tre une femme fi eftimabler Vous allez
"fouvent à l'Abbaye de j'y dois faire
une vifite à une Dame nommée Elma-
fie. Elmafie répondit mon ami d'où
la connoifTez-vous ? je ne la connois
point -.répliquai-je, mais ma femme,
qui, depuis long temps, vit, loin de
moi fans qu'aucune averfion nous ait
défunis, m'a écrit de faire toucher fa
penfion à cette Elmafie, qui auroit foin
de la lui faire tenir; je ne puis en être
fi près fans aller lui rendre un devoir
qui me paroît Indispensable vous en
ferex content, répartit mon ami, c'eft
elle-même dont je viens de vous faire
l'éloge je veux dès demain vous y pré-
fenter: cachez-lui mon nom, lui dis-je
aufli; je fuis curieux de pénétrer, fans
qu'elle me connoiffe, l'opinion qu'elle
Hifloire de la Félicité. 2/3
a de moi je veux lui demander dés
nouvelles de Zelamire de fa fituatibn
de la vie qu'elle mené des fentimens
qu'elle a pour moi; je n'ai jamais- eu
d'élojgnement pour elle, nous ne nous
fommes fépares que parce qu'elle
vouloit quitter le monde où je voûtas
refter je ferois fâché qu'elle me mé-
prilàt; je veux que ma femme me re-
garde comme -un ami ,,qu'elle ne voit
point. J'entre dans vos vues, me répli-
qua mon Philofophe & je les fé-
conderai
Le lendemain nous exécutâmes no-
tre téfolution nous- allâmes à l'Ab-
baye nous demandâmes Elmaue on
nous fit entrer dans un parloir allez
obfcur; je fus faHi d'une efpece de
frémiffement dont je ne pouvois me
rendre raifon moi-même je redou-
tois une amie de ma femme, je fen-
tois qu'ellè ne pouvoit pas avoir pour
moi une parfaite etlime c'eft fuppor-
ter la peine des reproches, que de les
deviner. J'étois agité de ces penfées,
je gardois le filence de l'inquiétude,
lorfque la porte s'ouvrit je vis entrer
jine grande femme qui avoit le vifage
*4.
Contes de Voifênôn.
couvert d'un grand crêpe je me [en-
tis ému, mon ami me préfenta comme
un homme qui tiroit parti du malheur
pour devenir vertueux. Elmalie foupira,
& dit d'une voix languiflànte, plût au
Ciel que l'époux de Zelamire imitât
cet exemple.' Monteur, nie dit-elle,
ie voudrois que vous le coniiuffiaz v. je
defirerois qu'il mît vos fautes à profit
pour réparer les fiennes & pour fe re·
joindre a une femmequi eft tombée dans
Quelques erreurs qui a pu être blâma-
ble mais qui n'a jamais été méprifa--
ble; elle a tôujaurs aimé fort mari
(Cette vertu fait fa confolation, & cepeh-»
.dant la rend à plaindre. Ce discours in-
terrompu par des foupirs ces reproches
pleins de tendreffe le fon dé voix qui
les exprimoit me défillererent les yeux
en éclairant mon coeur.- Madame lui
dis-jef en tremblant je fais que- Zela-
mire vous regarde comme fon amie
& je vois qu'elle ne fe «rompe pas je:
|e fuis encore plus de Themidore re-
pliqua-t-elle Zelamire lui -a caché fa
tendreffe par un excès d'égard, elle a
été réfervée de peur de l'importuner,
eUe favoit que c'elt l'imp;'tunité de
l'amour
Êfiftoirë de la Pêlicitè*
B
l'amour qui conduit fouyent à la haine
cëpendant^etle fe reproche à présent fx
<rôidèur> c'eft elle qui aTpu cauferl'é-
loienement de fon mari u elle eût mar-
que davantage le defir qu'elle avoit de
luj_plaire., elle eût peut-être empêche
fes égarements fans doute il eft mal-
heureux.; il va d'écueils en écueils, fon.
infortune doit être au comble par l'hu-
miliation de s'être toujours. trompé,
Non, ma chère -Zelamire, ra*éçriai-je
-en me jettant à fes genoux, il eft au
comble du bonheur puifqu'il vous re-
trouve revoyez Themidore rempli
de refpeét & d'amour pour vous; le
^Voile de l'erreur qui nous enveloppoit
tous deux eA enfin» déchiré j nous tou-
chons, à la vieillefle; mais nous nous
aimons c'eft être jeune encore, la rai-
(onrépareen nous les outrages du tems r
s'il a changé nos traits la vérité a ra-
euni nos âmes, & la* ve*tu va les con-
fondre deux époux qui s'eftiment à no-
tre âge font pjus heureux. que ceux qui
ne font unis que par le feu de lajeuneile,
& le caprice des paillons.
Oui mon cher Themidore j me dit
JZçlamire je pente comme vous rien
a& Contés de Voîjenoiï.
t)e pourra nous féparer nous altoftt
pafler nos jours avec le fefpedable ami
<juï nous a réunis. La vie que nous mé-
nerons deviendra le modèle du bon-
beur, notre converfation fera liante fans
âtre fade, ,nous foutiendrons des opi--
nions pour nous inflruire & jamais.
pour .nous contredire je jure de vous
aimer toujours c'eft .un ferment que
|'ai rempli d'avance par l'impatience
.que j'avois de le former n'oublions pas
cependant ,nos foibleffes rappeflons-
cous-les moins pour nous en punir
,que pour en garantir nos encans notre
jeunefle leur a donné le jour., que no-
tre vieilleffe leur vaille un bien plus pré-
cieux qui'eft la fageffe & le vrai bon-
:heur, Après une reconnoiflance -fi ten-;
.dre nous retournâmes chez notre'ami;
la' pureté de notre amour fembla re-
jïouveller notre être j'adore Zelamire,.
\s, la refpefte;, elle m'aime, nous fom-
mes convaincus qu^il n'y a que la vertus
feule qui donne la vraie félicité; foyez-
.en persuadé, mon fils coHnoiffez-la,
foyez-en digne, & je ferai toujours
peureux.
,Telle fut IHnftritâion de Zheiiiidore?
la fèndêê.
B*
(on -fils; je ne fais pas s'il en devint
plus raisonnable, on en peut douter; car
M. de Fofltenelle dit, que les fottifes
des pères font perdues pour les en-
fans, & je tois tous les jours qu'il x.
dit vrai.
Je fuis engagé maintenant à racon-
ter l'hiftoire de Zelamire e'efl ce que
je' vais faire fans aucun préambule, dm-
pelir d'ennuyer car j'ai remarque que
fuis quelquefois fùjet à ce petit ac^.
•cidenti '̃] ']
Ma èhere-fille dit-elle an jour àïa
jeùrie Aldine 1je fais votre mère, vous
Avez quinze ans .vous êtes jolie & ce*
pendantje fuis votre amie. Je vais vous
en donner la-preuve en vous confeflant
toutes mes foiblefles je- vous connois
affez d'efprit pour craindre que VOUS'
̃ne tombiez dans beaucoup d'erreurs.
Mon premier foin pour Vous eu garan-'
ter, a été de vous, donner une éduca-
tion différente de la mienne. On m'a
tenue dans un Couvent juiqu au tems
dé mon mariage j'ai voulu vous élever
fous mes -yeux; c'eft un parri qu ne<;
laiffé pas que d'avoir fes inconvéniens.
Une fille qui accompagne fa mere eft
î 8 tontes de Vbifetlon.
ordinairement droite, filencieufe, mé4'
prifante & cauflique; elle fe tait, elle
obferve elle récapitule elle fourit &
rougit fouvent mal-à-propos & de
fille dédaigneufe elle devient, en fe ma-
riant impolie par faux air, contrariante
par humeur & facile pour paroitre.au.
deflus du préjugé.
J'ai prévu tous ces dangers, & pour
les prévenir j'ai cherché a ne pas voue
en imposer. Je vous ai menée dans le
monde, je Vous ai même permis d'y
parler, & en vous faifant craindre la
honte de dire des fottifes, je vous ai
empêché de critiquer celles que l'on
difoit on a de l'indulgence pour les
autres lorfque l'on croit en avoir befoin
pour foi-même. Je vous ai laiffée dire
des naïvetés fans vous en reprendre
j'en ai laiffé le foin au rire de ceux qui
les entendoient; je penfe même qu'on-
doit avoir bonne opinion d'une fille à
qui il échappe quelques propos rifibles.
Si elle n'en tenoit aucuh je la foup-
çonnerois d'être un peu trop inftruite
il faut bien que la naïveté foit une dé-
fiiftoiredelaïèliàtê. z'%
Bi
qu'elle devient un art dans une fillequi
ne l'eft pas.
Jufqu'a préfent vons avez rempli mes
vues votre caractère eft liant', vous
avez de la implicite dans les propos,
& de l'efprit dans le maintien voilà les
vertus extérieures de votre état. Mais
vous en allez bientôt changer; je fuis
fur le point de vous marier vous
n'avez pas allez d'expérience pour évi-
ter tous les-travers que la fatuité des
hommes & la malignité des femmespré-
parent à une jeune perfonne qui dans
le, monde eft livrée â, elle-même c'eft
pour vous en inilruire que j'ai voulu
vous entretenir & vous confier tous- les
écueils- dans lesquels je fuis.tombée.
Ma' premiere fottife a été d'aimer
mon mari fans me donner la peine de
le connoître. On peut être prefque fôr
qu'une femme qui fait la faute d'aimer
fon mari au bout de huit jours, fera
celle de ne plus l'aimer au bout d'un
an. Rien ne prouve tant un fonds de
tendreffe dans le coeur, & vous croyez
bien qu'une femme tendre n'a pas beau
jeu avec un homme qui ne l'époufe que
par ce qu'on nomme dans le moud»
*"3'« ftmt'es de Voijenm.
convenance. On traite une femme que-
l'on prend pour fon bien, comme on.
Traite une terre qu'on achette pour fon
revenu; on y va paffer huit jours par
curiofité on en touche l'argent & l'on
n'y retourne plus; cela eft humiliant:,
il arrive que ce font des étrangers qui
font valoir & la terre & la femme..
Voilà, peu de chofes près, le coin-
mencement de mon Hiftoire.
J'en reviens à mon Couvent jry
étois careflée gâtce & ennuyée ies
Religieufes me confioient tops leurs.
petits fecrets,;les vieilles me difoient
du mal de la Dépofitaire, & les:jeuV
nes me difoient du bien de leur Direc-
teur .il y a desplaifirs pour tous ies,
âges.
JVÏa mere vint un jour m'annonces
qu'elle alloit me marier cela fit un.
grand effet dans ma tcte j'en parlai le
vioir à mes cheres amies la Mere Saint
Chryfoflôme & la Mère de la Concep-
tion, qui me firent par conjectures un.
portrait du 'mariage à faire mourir de
rire rien ne fait tant dire de fottifes,
que l'envie d'en deviner une. Deux,
jow.s après je leurdis adieu, en leur pro-
moire de h TUiàtl $*
Bit
Mettant que dès que je ferois mariée, je'
Viendrons leur communiquer mes con-
pénétration
de monèxpérience. Le jour de mes noces
arriva, & quoique j'eune été^prévenue
par ma mère, je ne puis vous cacher,
ma fille que je fus étonnée je vous
promets que vous le ferez auffi. Votre
.p3re m'importuna. beaucoup pendant
les premiers, mois il, eut enfuite plus
'd'égards, je ne fais comment celafe fit ;̃
je l'aimai vivement tant qu'il fut im-
portun, je me refroidis quand il fut
attentif; il s'en apperçut, ildevint'froid
auffi & fur^ ,cet article nous jouâmes
^bientQt à -fortune égale :.dès qu'il n'eut-
j)lus de ^ntimens il me débita des ma-
ximes un mari ne tarde gueres à u'être
-qu'un pédant j avec qui on paffe la nuit.
Il voulut me préfenter aux amis de fes
p^rens; B,ien n'efl; f cruel que des amis
de famille, ce font pour l'ordinaire de
vieilles figures qui ufurpent ce titre
parce que,. depuis trente ou quarante
.ans, ils ennuient une maifon de pere'
.en fils,. .•-̃
La plupart de: ceux qui venoient dans
et étoien^deçigeBs. à gros, vif âges
;j't t Contes de VoïJeHm.
qui mangeoient beaucoup & qui ne par-
loient poi-nt, qui digéroient bien & qut
pehfoient màl; c'étoient des Çonfeillefr
fort honnêtes gens, qui f e couchoierit
à onze heures du foir pour être au Pa--
lais le lendemain à fept des femmes
qui fe portoient bien, & qui prenoient
du lait par précaution des filles qui
vivoient de régime pour trouver à s'éta-
blir, en le donnant un air de raifort-»
Se quelques gros Abbés plats & galanç»
qui faifoient des déclarations d'amour
& qui ne vouloient pas faire celle de leurs
biens. Je penfai périr de trifteffe & je
fus très-certaine que lorfqu'on viendroit
chercher la Félicité chez mon beau-
peue, on ferok obligé d;e fe faire écrire
pour elle.
Je fis connoiffance avec des femmes dfe
mon âge; je les crus mes amies, parce que
j'allois tous les jours au Speftaclé avec
-elles fans leur pirîer' & que nous foH-
pions enfemble dans quelque maifon où
la maîtrefFe défceuvrée jufqu'à dix heu-
res, attendait triftement 14 ou 1 5 per-
fonnes qui ne fe convenoient gueres. On
y faifoit la meilleure chère du monde
jmaj^ la converfaticm étoit presque toiteft
Bifloire de la Félicité.
Es
en lacunes elle confiftoit dans quelques
paroles vagues ,q»i étoient» pour ainfi
dire, honteufes de rompre le filence gé-
néral & qui cependant avoient des pré-
tentions à former 4'entretien on y ré«
pondoit par quelques plaifanteries plat-
•tes & détournées, par quelques jeux de
mots, fuivis de grands ris triées & for-
cés j qui ne- fervoient qu'à faire fo'rtix
fennui. La gaieté eif une coquette, elle
réfute fes faveurs lorsqu'on veut les lui
arracher. De tous les êtres féminins.,
c'eft celui qui -fe laiffe moins violer.
Enfin on fortoit de table, au grand
foulagement de tous les conviés car
il n'y a rien de fi ennuyeux que des cer-
£les, & prefque tous les foupers ne font
pas autre ehofe on jouoit jufqu'à trois-
eures. du matin & l'on fe féparoit
perfuadé qu'on s'étoit amufé. Pour moi
qui n'ai pas l'imagination vive, je me
retirois chez moi bien convaincue que
torfqu-'on eft quatorze lie bonheur ne:
s'y trouve jamais en quinzième.
Je rêvois perpétuellement au peu- dfe
Félicité qu'on trouve dans le monde 5 je
renonçai aux maifons ouvertes, & j»
Biaformai une fociété. Ce fet oit-là faajt
r34
Contes de Voijenmi
doute qu'on trouveroit le bonheur S
'l'on étoit certain de.ceux qui la compo-
fent mais on ne fe connoît que pour
s'être rencontrés on ne'fe juge que par
conjectures, on ne fe lie que par pré-
Vention on en rabat à l'examen on fe
confie par befoin,.on fe trahit par ja--
îoufie la tracaflferie fe met de la partie,,
& mine fourdement; la prétendue ami-
tié fe découd, la fociété fe difperfe on
fe. voit de loin en loin & lorfqu'on fo
trouve, on fe careffe & l'on fe détefte.
Je m'étois cependant cônfervé' deuxz
perfonnes dont je me croyois fûre; c'é-
toient une vilaine. femme & un bel hom*-
me la femme fe nommoit.Célénie, &
l'hommeAlménidore jev jugeai àCclénie»
.un fort bon caractère parce qu'elle avoit
,de petits yeux,. & je pris.Aknénidor«-
pour le plus honnête du monde parce-
-qu'il étoit bien fait. Parmi tous les jeunes-,
gens qui me faifoient la.cour, c!étoit
celui dont les hommages me fîattoient;
lie plus j-fes regards.étoient tendres, 8c.:
je croyois que c'etoit ton cœur qui les-,
-rendpit: tels. Ses. difcours remplis des.
louanges les plus fades-,
liifioire de la Félicite. 5,5
Jufte & le plus délicat il me juroit qu'il
m'adoioit cela me paroi/Toit une ve-
rité incontestable quand je voyais des
hommes en dire autant aux autres fem-
mes cela me paroiffoit une raillerie.
|.rop grofliere. Alménidore ne me van.
toit jamais fans rabaiflèr les autres
louer une femme par comparaifon eft
une façon immanquable de lui tourner
latête cela flatte fa-jaloune & fa vanité
il.n'en faut qu'un des deux pour lui faire
accroire qu'elle a le cœur tendre.
Alménidore avoit encore un talent
bien dangereux-; c'étoit celui d'être amu-
fant; c'eft de quoi l'on ne peut gueres
fe garantir quand vous ferez dans-le
monde ;ma fille ne craignez jamais les
hommes qui feront réellement amou-
reux il n'y a rien de fi trifte que ces
Meilleurs-la: tous ces hommes a fenti-
mens, qui ont de grands yeux-blancs &
fixes. qui pouffent de gros foupirs, 8t
qui font toujours prêts à fe tuer pour
rama.Ter un éventail ne font nullement
cucràindre leur ridicule commence par-
faire rire & finit par excéder,
Mais défiex vous de ceuxqui ont aflfejt/
àç fàng,fcoid. pp'ur épier & découyïiîr,