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Michèle, 67 ans, est anéantie. A cause d'un banal accident, elle ne reverra jamais sa fille, Sacha. Pourtant, elle donnerait n'importe quoi pour lui parler une dernière fois, lui faire ses adieux et se délester de ce lourd secret qui lui pèse tant. Et si, il existait une alternative à l'insupportable ?

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Publié le 30 novembre 2016
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Angélique Godefroy ALTERNATIVES
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Mort cérébrale.
 Le diagnostic était tombé s’écrasant violement telle une masse de plomb sur tout son être. La voix du médecin qui continuait d’expliquer quelque chose, sembla s’éloigner, se réduisant à un écho assourdi par l’état émotionnel derrière lequel la
silhouette, plantée au milieu de la chambre d’hôpital, s’était cloîtrée.  Michèle, 67 ans, retraitée et divorcée dans la foulée deux ans auparavant, n’avait, pour ainsi dire, pas quitté les lieux depuis plusieurs jours, depuis cet accident
tragique où tout avait basculé. La pièce lui parut soudain trop exigüe, presque irréelle. La vision de ces murs recouverts par la froideur du blanc, l’encombrement des appareils électroniques avec tout leur attirail de tuyaux, perfusions, et écrans animés par ces courbes et ces chiffres se muèrent n’ont plus en un espoir de guérison mais en augures funestes. Le
bip sonore incessant, permettant de suivre le rythme cardiaque se transforma un en compte-à-rebours annonciateur du terrible glas. Et ce lit, fait de cette armature en métal n’était désormais plus un rempart de sécurité pour le corps qui y reposait mais
une prison mortelle où l’enveloppe du drap blanc immaculé se réduisait à un linceul. Mort cérébrale, répéta Michèle intérieurement. Elle n’avait pas besoin d’écouter le médecin aux cheveux poivre-sel pour savoir ce que cela signifiait.  C’était terminé. Tout s’arrêtait là. Non ! Elle secoua vaguement la tête entraînant quelques mèches blanches devant son visage. C’était inconcevable pour son esprit.
Inconcevable d’imaginer qu’elle ne reverrait plus jamais Sacha, sa fille. L’information était trop brutale, trop douloureuse pour qu’elle puisse l’admettre et encore moins l’accepter. Pas maintenant, pas comme ça. -Pourquoi ? murmura-t-elle tandis que des larmes acides de chagrins dévalèrent sur ses joues.
 Ses yeux bleus aux éclats d’argent furent incapables de se détacher de ce corps à la fois vivant et dépossédé de cette vie qui l’avait habité durant si longtemps. Comment une chose aussi stupide et cruelle avait-elle pu se produire ? Il avait suffi d’un banal objet oublié là, dans les escaliers lors, un moment d’empressement. Une mauvaise nuit, suivit d’un matin difficile. L’esprit fatigué, engourdi, un seul instant
d’inattention, une fraction de seconde avait suffis pour entraîner la chute, fatale. La tête avait pris le choque de plein fouet et tout c’était arrêté là, elle n’était jamais revenue à elle.  Le médecin aux cheveux gris n’était plus là. Michèle observa silencieusement sa fille se laissant submerger par des vagues de tendresse où l’écume d’une profonde et
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atroce tristesse ne cessait d’abonder. Délicatement, elle s’approcha de Sacha pour caresser, d’un geste maternel de la main, ses longs cheveux noisette dont les nuances variaient en fonction du jeu de leurs ondulations et de la lumière. Était-elle capable seulement de sentir son geste ? Son affection ? Sa détresse ?
Probablement pas. -Mort cérébrale, hein ? lâcha-t-elle d’une voix tout juste audible mais dont le
ton transportant une certaine rancœur.
Rancœur contre qui d’ailleurs ? Contre quoi ? Il n’y avait pas de coupable, ni de responsable dans tout cela, personne à accabler, seulement la faute à pas de chance. Pourtant, c’était tellement injuste ! Si seulement… si seulement, elle pouvait au moins
lui dire au revoir, lui dire la vérité. Michèle ferma un instant les yeux avant de s’assoir précautionneusement sur le bord du lit, près de ce corps inerte, près de sa fille. Elle remarqua alors à quel point
Sacha était pâle, les yeux cernés, elle semblait amaigrie aussi. -Oh Sacha, gémit Michèle dans un sanglot qui obstrua sa gorge, je suis tell… tellement désolée, réussit-elle à dire tout en plaquant sa main devant sa bouche.
Elle se laissa à pleurer durant un long moment, incapable de tarir le chagrin qui l’accaparait à cette simple idée qu’elle ne pourrait plus jamais avoir ces longues conversations avec sa fille. Toutes les deux, installées dans ce vieux canapé en cuir chocolat, pelotonnées dans ce douillet et immense plaid orange avec pour seul autre compagnie, la télévision en fond sonore. Leur mug fumant d’une tisane aux agrumes et ces délicieux biscuits au spéculos dont elles raffolaient tant. Ce petit rituel qu’elles avaient à chaque fois que Cyril, le mari de Sacha, partait en déplacement pour une nuit où deux - ce qui arrivait au moins une fois par mois. Michèle venait alors de bon cœur, tenir compagnie à sa fille et son petit-fils. -Tu te souviens, se surprit-elle à parler à voix haute, la fois où Alexandre avait voulu sauver ce petit moineau en le cachant dans une boîte à chaussure dans sa chambre. Elle soupira, l’esquisse d’un sourire se dessina sur ses lèvres n’atteignant, toutefois, pas ses yeux. -L’oiseau n’était finalement pas si mal en point puisqu’il avait réussi à s’échapper de sa boîte. La pauvre bête était complètement affolée et s’était
ruée dans tous les recoins de la maison, se cognant un peu partout. Elle se mit à rire timidement à l’évocation de se souvenir.
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On a dû mettre plus d’une heure avant de réussir à le faire sortir par l’une des fenêtres en usant de tous les stratagèmes possibles. Oh mon dieu, l’état de la maison après ça, comme si toutes les pièces avaient été ravagées par un ouragan. Et notre petit Alexandre qui pleurait toutes les larmes de son corps d’avoir perdu son nouvel animal de compagnie, je crois même qu’il lui avait
donné un nom mais je… La voix de Michèle s’enrailla tandis qu’une ombre traversa son regard. Pourquoi continuait-elle à lui parler comme si elle pouvait encore l’entendre ? Machinalement,
elle posa sa main sur celle de sa fille lorsqu’elle perçut une présence derrière elle. -Hé ! Salut l’ancienne, l’interpella la présence. Michèle tourna la tête croisant le regard de l’adolescente qui se tenait contre le
chambranle de la porte. -Bonjour Matilde, lui répondit Michèle la reconnaissant aussitôt. La jeune fille qui avait cette drôle de dégaine avec ses longs cheveux bruns parsemés de mèches roses et violettes, sa courte veste en cuir par-dessus un haut rouge vif moulant, laissant à découvert son nombril, son jean bleu délavé et troué tenu par une grosse ceinture noire et ses boots aux lacets défaits, fit une moue attristée. -J’ai vu le toubib sortir d’ici, il y a du nouveau ? demanda-t-elle prudemment
tout en posant ses yeux verts barbouillés de noirs sur le corps alité.
Michèle imita Matilde du regard. -Mort cérébrale, dit-elle d’une voix atone. Un silence s’imposa durant quelques secondes avant que la jeune fille ne rompe
celui-ci timidement. -Je suis désolée l’ancienne. -Moi aussi, chuchota distraitement Michèle sans se détourner du visage blême
de sa fille. Elle n’avait pas entendu Matilde s’approcher et tressauta légèrement lorsque celle-ci posa sa main décorée d’une multitude de bagues bon marché, sur son épaule. Instinctivement, elle lui rendit son geste en glissant sa main tremblante sur la sienne, touchée par sa compassion. Ce rapprochement inattendu lui fit réaliser qu’elle ne
savait pas grand-chose de la jeune fille. Elle avait remarqué sa présence dès le premier jour de son arrivé, la surprenant qui l’observait depuis le couloir. Intriguée, elle avait entamé la conversation avec elle, cherchant à connaître la raison de sa présence ici mais celle-ci s’était rapidement dérobée, plus encline à discuter des autres, en
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particulier ce qui concernait Michèle et Sacha. La sexagénaire ne s’était pas fait prier, se confiant volontiers à cette adolescente dont l’allure lui rappelait curieusement celle
des années 90. Michèle pivota vers Matilde qui dégagea lestement sa main de la sienne avant de lui offrir un triste sourire. -Tu ne m’as jamais dit pourquoi tu étais ici ? lui fit remarquer la sexagénaire. Son joli minois saupoudré de quelques taches de rousseur, afficha d’abord une
sombre expression, douloureuse et agrémenté de quelque chose d’autre comme une gêne, puis sa bouche commença à s’entrouvrir lorsqu’elle fut interrompue par l’entrée d’une aide-soignante dans la chambre. -Bonjour madame, c’est l’heure des soins et de la toilette, annonça-t-elle avec cette intonation inappropriée de marchande de poisson. Sans un mot, elles sortirent de la pièce laissant la femme rondouillarde faire son
métier. De toute façon, Michèle ne supportait pas cette vision de ce corps à l’état de légume que l’on nettoie et bouscule sans entendre une seule protestation, sans y apercevoir un seul mouvement, lui rappelant que la vie n’y était plus.
Matilde et elle longèrent un moment les couloirs blancs coupés par une rampe en bois de l’hôpital, bifurquant au hasard des croisements, grimpant ou descendant les séries de marches qu’elles rencontraient, tout cela dans un silence qui accusait le trouble émotionnel dans lequel avait sombré la sexagénaire. Un sentiment dont l’adolescente se montra respectueuse se contentant d’être présente, là, à ses côtés.
Ce fut lorsqu’elles arrivèrent devant une baie vitrée surplombant la végétation foisonnante du petit parc en contrebas que Michèle brisa le mutisme dans lequel elle s’était retranché. -Tu es décidément bien mystérieuse Matilde, tu sais ? La jeune fille s’arrêta net pour lui faire face, les traits de son visage exprimant
l’interrogation. -Non, pourquoi… commença-t-elle avant de réaliser où voulait en venir Michèle. D’un pas lasse, l’adolescente se détourna d’elle pour s’approcher de la vitre où filtraient les doux rayons du soleil de cette fin de journée printanière. Michèle lui
emboita le pas, se joignant avec elle dans ce bain de lumière tout en la jaugeant discrètement du coin de l’œil. À cet instant, les yeux de Matilde qui fixait un point à l’horizon, se voilèrent d’une peine que la sexagénaire devina profonde réveillant
instinctivement son envie de la consoler, de la prendre dans ses bras. Seulement, pour
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une raison qu’elle ne put expliquer, son intuition lui dicta que cela n’était pas une bonne idée. Elle fit taire cet élan affectif. Patiemment, elle attendit que la jeune fille se
décide à parler. -Tu sais l’ancienne, c’est compliqué… marmonna péniblement Matilde. -Ce n’est rien, si tu n’as pas envie d’en parler, je comprendrais, la rassura
aussitôt Michèle nonobstant sa déception de ne pas en apprendre davantage sur elle. Matilde soupira discrètement de soulagement avant de jeter un regard empli de
gratitude envers la sexagénaire. -T’es quelqu’un de bien l’ancienne, et je ne dis pas ça souvent, lui sourit-elle
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accompagné d’un clin d’œil. Je ne sais pas, répliqua immédiatement Michèle perturbée par ce compliment, les traits du visage subitement soumis à une tension.
La jeune fille s’apprêtait probablement à lui demander pourquoi avant de se rétracter aussi sec, refermant sa mâchoire tout en plongeant une nouvelle fois ses yeux aux éclats d’émeraude au-delà du parc qui s’étalait à leurs pieds, songeant de
toute évidence à quelque chose de bien précis. Elle revint vers Michèle, hésitante. -Et si…, se mordilla-t-elle la lèvre supérieure, si tu pouvais faire un vœu, maintenant, ce serait lequel ?
La sexagénaire, prise au dépourvue par cette question, se figea un moment tout
en scrutant le visage de Matilde. Elle paraissait réellement sérieuse.
-Un vœu ? voulu confirmer Michèle. -Oui, un vœu, un… dernier souhait avant que…, hésita-t-elle, que tout s’arrête pour de bon, quelque chose dans le genre, tu vois ? insista l’adolescente tout en replaçant une mèche de cheveux derrière son oreille. Devant l’intérêt qu’elle semblait porter à cette question, Michèle déroula mentalement les évènements de ces derniers jours. Évidemment, elle n’eut pas à chercher très loin, ni vraiment à réfléchir très longtemps pour savoir ce qu’elle souhaitait plus que tout. À son tour, elle se perdit dans cet horizon inaccessible,
effleurant de la pulpe de ses doigts cette vitre entachée par les sillons larmoyant des dernières pluies, cette simple vitre qui s’érigeait à cet instant comme un rempart à la liberté, à la vie. Sa vie. -Je souhaiterai pouvoir parler une dernière fois à Sacha, dit-elle d’une voix monocorde détachant son esprit de l’espoir que pouvait instiller les mots
qu’elle venait de prononcer.
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Les génies n’existaient pas, et l’espoir d’une chose irréalisable pouvait s’avérer être une crevasse crénelée de crocs opérant une déchirure atroce à son cœur déjà meurtri. -C’est noté, fit Matilde tout en s’enveloppant de ses bras comme si elle avait soudainement froid. C’est noté ? répéta silencieusement Michèle, interloquée par cette réplique qui semblait sortir du contexte. -Pourquoi cette question ? -Je… Comme ça, haussa-t-elle des épaules, le regard fuyant, les traits fugitivement plus agressifs.
Le comportement de l’adolescente avait quelque chose d’anormal, il émanait d’elle une culpabilité ombrageuse d’où s’évadait des fragments de peurs tout juste discernables, comme des flashs. Michèle sentit instinctivement un sentiment d’alerte
se déployer en elle. -? Que fais-tu dans cet hôpital Qui es-tu exactement ? l’interrogea-t-elle avec pour la première fois un ton sec qui s’accorda à l’œillade soupçonneux qu’elle lui jeta. Matilde releva légèrement le menton vers elle et pointa ses yeux verts cerclés de noir dans les siens comme l’aurait fait un animal se sentant menacé. Plusieurs secondes s’écoulèrent durant lesquelles ses lèvres s’agitèrent très brièvement, cherchant le missile le plus approprié pour riposter à ce qu’elle avait pris pour une attaque de la part de la sexagénaire. -Va te faire foutre, l’ancienne ! cracha-t-elle finalement avant de détaler dans les escaliers et de disparaître du champ de vision de Michèle qui, atterrée, resta plantée là, les bras ballants. Bon sang ! Mais qu’est-ce qui lui avait pris tout-à-coup ? Même si à l’évidence cette adolescente était perturbée, Michèle pressentait autre chose sous cette couche caricaturale qu’elle se donnait. Ce trait de caractère introverti avait tout l’air d’un écran de fumé dont elle usait pour masquer quelque chose. Quelque chose comme un secret qui sécrétait autour de la jeune fille une essence particulière, sombre, et peu rassurante, dut elle s’avouer. Ses paupières s’abaissèrent tandis qu’elle huma, encore un instant, la baie de lumière saturée de particules qui l’enveloppa d’une douceur cotonnée, emportant son
esprit dans un état de flottement, hors du temps, hors de la cruelle réalité. L’effet de
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plénitude se déroba rapidement lorsque ses pensées se paralysèrent sur ces deux mots qui lui martelaient le crâne : mort cérébrale. -Sacha, émit-elle tout bas.
Sans s’en rendre compte, ses jambes la conduisaient déjà vers le chemin du retour, vers la chambre où se trouvait Sacha. Les couloirs commençaient à se désengorger des visiteurs, la journée s’approchant inexorablement vers sa fin, ne laissant qu’un ballet fugace de médecins, infirmières (et quelques rares infirmiers), aides-soignants, ainsi que quelques techniciens de services. Ses yeux s’invitèrent discrètement dans les différentes chambres dont la porte était ouverte, cherchant, à tout hasard, la silhouette de Matilde. Mais qui était donc cette gosse ? Ses pensées
trottinèrent ainsi, passant du mystère « Matilde » à sa fille, lorsqu’elle bifurqua dans l’allée qui menait, quelques mètres plus loin, à la chambre en question. Elle s’arrêta net quand elle remarqua la présence d’un homme qui se tenait sur le seuil de la porte. Aussitôt, les iris de l’inconnu, qu’elle devina même à cette distance, noir ébène, s’empalèrent dans les siens. Impossible de s’en détacher. Il se mit à la fixer avec une
intensité si perturbante qu’elle en eut un hoquet de surprise.  Michèle ne bougeait plus, enclavé jusqu’à la moindre parcelle de son corps par cette soudaine atmosphère épaisse, chargé de quelque chose que son esprit refusait de
voir, ou d’admettre. Elle étouffa prestement les cris d’alertes qui tentaient de se frayer
un chemin jusqu’à sa conscience.  Ce n’était qu’une sensation. Une sensation bernée par sa propre dévastation émotionnelle. Oui, ce n’était que ça, et rien d’autre.  Pourtant, elle fut incapable de se délivrer de cette paralysie, jaugeant avec une appréhension quasi asphyxiante l’homme dont les fenêtres de l’âme étaient semblables
à des abysses infernaux. Juste une sensation erronée, essaya-t-elle de se convaincre.  Il était grand, taillé, on le devinait sous ses vêtements d’une élégance frappante, tel un chef d’œuvre de Rodin. Il était beau, des traits jouant avec la subtilité de la finesse et de la virilité, arborant un teint méditerranéen qui détonnait par la blondeur presque blanche de ses cheveux dont seules quelques mèches tombaient à l’orée de ses yeux. Vêtu d’une chemise marine, soyeuse dont les manches avaient été
remontées jusqu’en haut de ses avant-bras, il tenait une posture droite, les mains fourrées dans les poches de son pantalon à la coupe chic et à la teinte pareille à celle de ses cheveux. Semblable à un mannequin devant un objectif, il n’en paraissait pas
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