Contes urbains de la vie ordinaire

Contes urbains de la vie ordinaire

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22 pages

Description

"(...) La main effleurant le mur au fur et à mesure qu’elle marchait, la pulpe de ses doigts rebondissant sensiblement sur la surface granuleuse, elle put poursuivre sa route. Les pierres la guidèrent docilement jusqu’au carrefour puis s’échappèrent soudain de son emprise. Le vide remplaça la matière. L’angoisse supplanta les certitudes. Elle jeta un regard stupéfait à sa main et constata que le mur terminait sa course ici. Elle prit aussitôt conscience qu’elle se trouvait de nouveau livrée à elle-même, subitement exposée aux violences des couleurs vives et imprévisibles. Elle ne s’y était pas attendue. (...)"
Deux nouvelles:
"Little stars" suit l'aventure courageuse de Maddy, bravant à sa manière unique et touchante les turpitudes et les angoisses d'une ville folle, rapide et bruyante.
Dans "Une fleur pour le fantôme", c'est aux abords d'un parking souterrain que l'on suit le parcours initiatique d'un jeune homme apprenant de ses erreurs dans la vie.

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Ajouté le 12 juin 2014
Nombre de lectures 93
Langue Français
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Contes urbains
de la vie ordinaire
Deux nouvelles d’Alexandre Jarry
© 2014 – Tous droits réservés
ne production MysteranduM Editions Mentions Légales Cet ouvra e estroté éar cori ht. Tous les droits sontexclusivement réservés à son auteur et aucuneartie de cet ouvrae neeut être reubliée, sousuel uesformes uece soit, sans le consentement écrit de l’auteur. Vous n’avez aucun des droits de revente, ni de diffusion, ni d’utilisation de cet ouvrae sansaccord préalable de l’auteur. Toute violation de ces termes entraînerait des poursuites à votre égard. CréditsCouverture :hoto ra hie sous licence Creative Commonsar55Laney69modifiée par et Alexandre Jarry – ‘Underground parking lot HDR’ (image originale : https://www.flickr.com/photos/hansel5569/4752495707/sizes/o/in/photostream)
Little stars « Mais rassure-moi… Tu es malheureuse ? Tu souffres ? S’il-te-plait, dis-moi que tu souffres ! » L’incompréhension se pavanait dans la tête de Niels. Et, pour ne rien gâcher, elle entrainait avec elleperplexité et colère dans une furieuse farandole d’idées confuses. Il serra les paupières comme un molosse serre ses mâchoires, puis se laissa aller à un profond soupir. « Bon. J’ai 100 euros sur moi… Je ne peux pas mieux te dire. Prends-les et vois vers quoi ils te mènent, cette fois ! » Une grimace de dégoût vint barrer son visage fin et glabre. « Tu me désespères, Maddy. En es-tu seulement consciente ? » Sans attendre la moindre réponse, sans glisser le m oindre regard en direction de sa sœur, il fit claquer sa main contre le bureau, piégeant entre les nervures du bois et ses doigts crispés deux billets de 50. « Maintenant, va-t’en. » La messe était dite. Un froid venu de contrées lointaines saisit dans ses serres glaciales l’amour que partageaient ces enfants d’un autre temps. Elle était révolue cette époque formidable où Niels faisait la guerre à une botte de foin, armé de sa terrifiante épée de bois. Révolue l’époque où Maddy avait su le consoler de la mort de son cochon d’Inde en édifiant en sa mémoire un mausolée de vieilles briques, orné de cent fleurs des champs. Révolue la tendre période où Maddy l’entrainait dans la chambre des parents pour débusquer le gibier de fin d’automne : les fameux cadeaux de Noël, soustraits à la vue des indiscrets et perchés sur le toit de l’armoire… Ils avaient grandi depuis. Et ils avaient changé. Maddy avait changé. Depuis ce jour… Depuis le diagnostic. « Merci pour les étoiles, Niels. Je saurai les protéger, je t’en fais la promesse. » Maddy inclina la tête à la manière douce d’une colombe et serra les deux billets contre son sein. Niels fit mine de ne plus s’intéresser à elle, puis s’empara de feuilles sans importance. Celles qui tombaient sous ses mains. Celles qui lui donnaient suffisamment de contenance pour ne pas avoir à être témoin du sourire incompréhensible qu’affichait sa sœur en prenant la porte. Maddy quitta le bureau austère du notaire d’un pas que d’aucun qualifierait de « sautillant ». Pour elle, la réalité était bien différente ; la jeune femme n’exécutait pas le pas de
danse insouciant de la petite écolière pleine de vie. Non, loin de là. Elle luttait, en vérité, à chaque instant contre les menaces occultes des carreaux noirs qui tapissaient le sol du couloir. Il y avait bien des choses que Niels ignorait du monde. Bien des dangers qu’elle bravait courageusement et en silence pendant que son ronchon de cadet la brimait. De carreau clair en carreau clair, comme jouant à la marelle sur un interminable damier, elle finit par quitter le bâtiment pour faire face à un univers de couleurs. Celui de la rue, chatoyantes de milles teintes, aveuglantes et fantastiques. La rue, la ville et la jungle hostile de béton et de métal rugissant l’attendaient. Son sourire disparut derrière un masque de détermination d’acier. Le regard soudain dur et concentré, elle observa longuement le paysage qui s’ouvrait à ses pieds. Tant que les choses se jouaient entre le noir et le blanc, elle savait faire preuve d’une certaine assurance. Il n’y avait ni nuances fourbes, ni faux-semblants. D’où ce sourire apparemment candide qui exaspérait tant son frère. Il ne pouvait pas le comprendre et c’était aussi bien ainsi. Elle avait toujours voulu le protéger de cette effrayante réalité. Qu’il grogne, qu’il se plaigne à son aise. Qu’il lui fasse des reproches, qu’il lui fasse la morale ! Grand bien lui fasse.Pendant ce temps, au moins, elle savait son petit frère hors de danger. Sa vie n’était qu’une vaste croisade pour maintenir la paix dans leur petit monde. Maddy était une combattante, une fille dévouée aux êtres qui lui étaient chers. Elle posa un pied au bas de la marche et sentit le goudron frais du trottoir frémir. De violentes vagues de couleurs se mirent à bourdonner. Sauvagement. Le flux incessant de rouge, de gris, de vert, de bleu tourbillonna pendant quelques secondes devant elle, comme autant de feux-follets s’échappant de terre pour tisser des légendes sur le dos des peurs primitives. Elle ferma les yeux et reprit, en murmurant pour elle-même, les mots qu’elle avait un jour imaginés pour rétablir l’ordre autour d’elle. « Des mots découlent les couleurs. Des couleurs s’érigent les pierres. Des pierres surgissent les maux. Des maux naissent les mots. Des mots découlent les couleurs. Des couleurs s’érigent les pierres. Des pierres surgissent les maux. Des maux naissent les mots… » Son deuxième pied s’avança sur le trottoir afin d’affirmer la confiance aveugle qu’elle mettait dans sa formule magique. Et, une fois les yeux ouverts, Maddy put constater que ses pouvoirs ne lui avaient pas fait faux bond. Comme à chaque fois qu’elle pratiquait le rituel, le temps reprenait son souffle, les courbes fuyantes devenaient des droites fermes et acérées et le paysage se figeait en un tableau d’une netteté effarante : la rue. Seulement la rue. Ses passants, ses automobiles, ses odeurs, ses lignes géométriques. La rue et ses briques. Rassurantes. « Ah ! Ah ! » Ce petit cri de victoire, elle l’adressa vaguement aux murs qui l’entouraient. Aux murs de briques.
« Une brique, un mal. Des briques, des maux. Des maux, des mots. » A nouveaux les couleurs furibondes qui, après le coup de massue que leur avait infligé l’incantation de Maddy, tentaient de réagir et de reprendre leur danse autour d’elle s’apaisèrent. Elles reculèrent, glissèrent à contrecœur d’une passion fougueuse vers une douceur pastelle. « Des mots découlent les couleurs. » Un pas de plus et la machine était lancée. Elle le savait, grâce à son courage et sa force de concentration, elle pouvait parcourir la ville entière sans crainte. Les briques avait reconnu la jeune femme et l’avait de nouveau acceptée. Maddy connaissaient chacune de ces pierres. Une pierre seule n’était pasmauvaiseen soi. Mais plusieurs pierres alignées, plusieurs briques arrangées en un seul et même mur pouvaient rapidement devenir un obstacle, une barrière physique menaçante et source d’une angoisse dévastatrice. Maddy ne craignait pas les pierres. Mais la présence de limites, la frustration de ne pas pouvoir suivre son chemin, ça, elle ne savait pas l’affronter. Par le passé, elle avait essayé d’autres méthodes : agressives, violentes et douloureuses pour la plupart, impliquant son corps, son enveloppe corporelle, dans des chocs rudes et souvent dévastateurs. Puis elle avait compris. La pierre était sensible à la politesse ! Voilà qui était pour le moins inattendu et quand elle avait raconté ça à Gaspard, il ne s’était pas gêné pour hausser les épaules de son air dubitatif. Comme d’habitude. Pourtant, les faits étaient là, elle pouvait en témoigner. Il fallait s’adresser aux minéraux avec énormément de déférence pour obtenir un droit de passage. « Sachez que je ne vous veux pas de mal. Aussi, je vous serais bien obligée si vous me montriez le chemin. D’avance, merci. » La politesse de Maddy était toujours un succès. La main effleurant le mur au fur et à mesure qu’elle marchait, la pulpe de ses doigts rebondissant sensiblement sur la surface granuleuse, elle put poursuivre sa route. Les pierres la guidèrent docilement jusqu’au carrefour puis s’échappèrent soudain de son emprise. Le vide remplaça la matière. L’angoisse supplanta les certitudes. Elle jeta un regard stupéfait à sa main et constata que le mur terminait sa course ici. Elle prit aussitôt conscience qu’elle se trouvait de nouveau livrée à elle-même, subitement exposée aux violences des couleurs vives et imprévisibles. Elle ne s’y était pas attendue. « DES COULEURS S’ERIGENT LES PIERRES ! » Cria-t-elle, complètement perdue. Elle n’aimait pas céder à la panique, mais ce changement brutal ne la rassurait guère. Au fond, elle n’avait pas terriblement peur des couleurs. Elle savait les repousser, les éloigner. Elle savait leur parler. Mais leur fantaisie erratique, leur spontanéité la déroutaient parfois. Elle se rassura en constatant que son cri avait rétabli l’ordre autour d’elle. La tornade arc-en-ciel vint mourir à l’angle de la rue et le pavé commença à prendre forme. Sous son regard tendu, les
joints se dessinèrent dans le sol et s’alignèrent en des milliers de petits carrés minéraux. La jeune femme porta une main à son cœur, soulagée. « Merci… » Murmura-t-elle. Il n’y avait plus qu’à fouler ce sol bienveillant. Elle s’empressa d’ôter ses chaussures qu’elle déposa solennellement au bord du trottoir. En offrande. Car s’il y avait bien une qualité qui caractérisait Maddy, c’était sa générosité. Elle ferma les yeux et épousa les pavés d’un pied souple et délicat. Le tapis magique se déroula devant elle et les pétillements de la chaussée lui chatouillèrent joyeusement l’âme. En l’absence de murs de part et d’autre de son corps vulnérable, elle dût tendre les bras pour maintenir son équilibre, à la manière d’un funambule. Les couleurs s’écartèrent sur son passage et des volutes de marron vinrent donner quelques consignes aux reflets bleutés qui scintillaient dans le soleil. Les teintes dominantes entrèrent en résonance et ondulèrent peu à peu vers une régularité nonchalante. Pendant ce temps, les pierres avaient continué leur ouvrage en jetant par-dessus la rivière un pont solide, ancien, fleuri et accueillant. Maddy le traversa de tout son être. De ses orteils caressant le granit jusqu’à ses ongles de doigts sifflant contre la roche… De son menton volontaire, de son nez en avant, de ses yeux clos, elle arriva de l’autre côté sans la moindre difficulté et s’amusa d’entendre dans son dos le chaos de la ville menaçante reprendre ses droits. Elle était désormais en terrain conquis : le quartier de la Petite France, au beau milieu de Strasbourg. Les couleurs y étaient moins bruyantes, moins fougueuses, moins facétieuses. Et ça n’avait rien d’étonnant ; la forteresse encerclée d’eau était depuis longtemps le vieux cœur de pierre et de bois mort d’un dragon endormi. « T’as encore perdu tes godasses, gamine ? » La voix, noire et esquintée, vint se frotter à son oreille comme un matou baroudeur rentrant d’une nuit de chasse. « Me dis pas qu’t’as eu à payer ton passage sur l’pont, hein… » Gaspard, courbé sous le poids de sa gentillesse, le visage buriné par son amour légèrement excessif pour les saveurs de la vigne, lui adressait un sourire jaune. Il passa une main calleuse dans la cascade huileuse de ses cheveux grisonnants. « Il fallait bien que j’arrive ici, non ? Lui rétorqua la jeune femme avec un aplomb imparable. Niels m’a donné des étoiles mais son mauvais caractère a encore mis les couleurs en colère. La rue était furieuse, il fallait calmer les maux. Il fallait trouver les mots. — C’est qu’les pierres ont l’air d’t’avoir aidé, ou j’suis qu’un crétin. J’me trompe ?
— Tu sais que j’ai de l’influence, répondit-elle avec beaucoup de sérieux.
— Ouais, ouais. Qu’tu commandes aux pierres, tout ça… Pas vrai cap’taine ? Je sais bien, ouais. »