Conversation avec Lorand Gaspar

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Conversation avec Lorand Gaspar 2 Entretien réalisé par Laurent Margantin www.oeuvresouvertes.net 3 Lorand Gaspar est l’une des figures centrales de la poésie contemporaine de langue française. Il a publié la plupart de ses livres chez Gallimard, plusieurs recueils de poèmes ayant été repris dans la fameuse collection Poésie/Gallimard : Le quatrième état de la matière, Égée suivi de Judée, Patmos, mais aussi Gisements (Flammarion), Corps corrosifs (Fata Morgana), La maison près de la mer (Pierre-Alain Pingoud). Lorand Gaspar a également publié des livres en prose et des journaux de voyage : Approche de la parole (Gallimard), Journaux de voyage (Picquier-Le Calligraphe), Feuilles d´observation (Gallimard), Carnet de Patmos (Le Temps qu´il 4 fait), Apprentissage (Deyrolle), Arabie heureuse (Deyrolle), Carnets de Jérusalem (Le Temps qu´il fait). Il est également l´auteur dun essai sur lhistoire de la Palestine (paru chez Maspéro en 1968), et d´une série de traductions de D.H. Lawrence, János Pilinszky, Peter Riley, R.M. Rilke, Georges Séféris, Georges Somlyo. À travers cet entretien, nous avons voulu rendre hommage au parcours original de ce grand poète qui a su affronter les événements de l´histoire moderne tout en poursuivant une activité professionnelle exigeante, sans jamais cesser de travailler à une œuvre poétique ouverte au monde.

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Publié le 26 mars 2014
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Langue Français

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Conversation avec Lorand Gaspar
Entretien réalisé par Laurent Margantin
www.oeuvresouvertes.net
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Lorand Gaspar est lune des figures centrales de la poésie contemporaine de langue française. Il a publié la plupart de ses livres chez Gallimard, plusieurs recueils de poèmes ayant été repris dans la fameuse collection Poésie/Gallimard: Le quatrième état de la matière, Égée suivi de Judée, Patmos, mais aussi Gisements (Flammarion), Corps corrosifs (Fata Morgana), La maison près de la mer (PierreAlain Pingoud).Lorand Gaspar a également publié des livres en prose et des journaux de voyage: Approche de la parole (Gallimard), Journaux de voyage (PicquierLe Calligraphe), Feuilles d´observation (Gallimard), Carnet de Patmos (Le Temps qu´il
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fait), Apprentissage (Deyrolle), Arabie heureuse (Deyrolle), Carnets de Jérusalem (Le Temps qu´il fait).
Il est également l´auteur dun essai sur lhistoire de la Palestine (paru chez Maspéro en 1968), et d´une série de traductions de D.H. Lawrence, János Pilinszky, Peter Riley, R.M.Rilke, Georges Séféris, Georges Somlyo. À travers cet entretien, nous avons voulu rendre hommage au parcours original de ce grand poète qui a su affronter les événements de l´histoire moderne tout en poursuivant une activité professionnelle exigeante, sans jamais cesser de travailler à une œuvre poétique ouverte au monde.
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Lorand Gaspar, parmi les poètes contemporains, vous êtes lun de ceux dont lexpérience vécue  à travers le voyage notamment  impressionne le plus. Celleci semble avoir beaucoup compté dans le développement de votre écriture. Né dans l´actuelle Roumanie (mais je crois que votre famille était hongroise), vous avez fait lépreuve de la seconde guerre mondiale, et vous avez été déporté dans un camp de travail en Souabe. Vous avez étudié la médecine à Paris, puis exercé votre métier de chirurgien dans différents hôpitaux en Israël et en Tunisie. Jaimerais dabord vous demander de retracer un peu ce parcours, et notamment sur le plan poétique : comment avez
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vous découvert la poésie (dans quelle langue et dans quel pays ?), et comment au cours de cette pérégrination vers l´espace méditerranéen la langue poétique que vous recherchiez a pu être le français ?
J’ignore quels sont les rapports profonds, inconscients entre l’orientation et le déploiement de ma poésie et les «déplacements » géographiques et culturels que les événements historiques, les circonstances diverses m’avaient imposés, ceux, plus tard, que ma curiosité, mes goûts quand ils ont pu s’exprimer m’ont pu suggérer, mais il est certain que ma vie est faite de mouvements dans l’espacetemps, mais aussi, du moins à mes yeux, dans l’étendue cognitive et culturelle.
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Oui, je suis né en Transylvanie orientale, qui fut (toute la Transylvanie) une terre rattachée à la géographie hongroise entre le IXe siècle et le début du XXe, puis annexée à la Roumanie à la suite du Traité de Trianon en 1920. Comme la plupart des transylvains qui sont concernés par la richesse exceptionnelle de l’aspect culturel de cette région peuplée par trois populations aux racines très différentes, parlant trois langues sans parenté linguistique, je parlais depuis ma prime enfance ces trois idiomes: l’allemand, le hongrois et le roumain, auxquelles mon père a tenu très tôt d’ajouter une quatrième, le français. Au lycée que je fréquentais on nous enseignait les quatre langues (ce quin’était pas le cas dans les lycées roumains, pas plus que dans les lycées allemands). Néanmoins, pour ce qui est de
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l’écriture, qui m’est apparue très tôt, vers l’âge de 12 ans, comme un exercice nécessaire pour mieux vivre et chercher à mieux me comprendre, c’est ma langue maternelle, le hongrois qui m’a servi de véhicule, ce qui ne m’empêchait pas une fréquentation assidue de la littérature des trois autres langues. Mon enfance et mon adolescence se déroulent essentiellement dans cet est transylvain, entre la petite ville que nous habitions et les hauts plateaux des Carpates, sur la ferme de ma grandmère maternelle, dirigée par un de mes oncles. Mon père qui fut un homme d’affaires voyageait beaucoup, et m’emmenait souvent, quand ses déplacements coïncidaient avec des périodes de vacances scolaires, à Vienne, à Prague et à Budapest. Puis, ce fut la guerre, la deuxième guerre dite mondiale, qui fut
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à l’origine de mon premier «grand voyage», certes, indépendant de ma volonté, vers un camp de travail situéprès d’un petit bourg (Unterjettingen) dans le Bad Wurtemberg. C’est au printemps 1945, à la suite d’une évasion réussie avec quelques camarades, que nous avons eu la chance de « tomber » dans les environs de Pfullendorf sur les troupes françaises qui avançaient vers l’est. C’est ainsi que le hasard de cette guerre meurtrière a fini par me conduire dans un camp français près de Mutzig en Alsace, accomplissant un de mes vœux d’enfance: découvrir la France, et si possible y faire des études universitaires… Au bout d’un an passé dans ce camp il m’a été donné de choisir entre rester en France ou rentrer en Europe Centrale. Sans la moindre hésitation et conformément à
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mes désirs d’adolescence, j’ai choisi de rester et d’aller à Paris. La suite serait trop longue à raconter; l’essentiel est que – aidépar la communauté hongroise de la capitale j’ai pu y trouver à la fois du travail et la possibilité d’y mener à bien les longues études de médecine. Avant même de les conclure, j’avais demandé et obtenu la citoyenneté française. Cette première mutation réalisée, il m’en restait une autre, plus longue et plus difficile à accomplir : changer de langue non seulement au niveau de mes études et dans ma vie quotidienne, familiale et hospitalière, mais aussi pour continuer à écrire…
Pour quelle raison n’avoir pas continué à écrire en hongrois? J’ai déjà parlé de mon attirance d’adolescent pour la culture et la littérature
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françaises; j’y ajoute simplement l’idée très claire dès le début des années cinquante: je ne pouvais pas concevoir de vivre dans une langue, si je puis dire, et d’exprimer mon expérience vécue dans une autre.
Vous parlez justement de mutation, et il me semble que c´est un mot central pour désigner et votre existence et votre écriture. Dans l’Essai d´autobiographie qui précède Sol absolu vous évoquez les années hongroises et les années de guerre, suivies du séjour en France, puis une expérience fondamentale pour vous, qui a été celle qu´on retrouve notamment dans Judée, je veux parler des années en Israël. Vous vous ouvrez alors à un tout nouvel espace physique, mais aussi culturel. Peuton dire que c´est à cette