Dedans ou Dehors

Dedans ou Dehors

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53 pages

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À l’âge de onze ans, et en accord avec sa lignée et la tradition, Songan devient membre de la nécromancie. Dans cette partie de l’Afrique, être en contact avec les morts est plus qu’un privilège, c’est une responsabilité et un pouvoir. Mais comme beaucoup de jeunes Africains, Songan rêve aussi de voir le monde et de découvrir la ville moderne. Un voyage périlleux, car on ne se coupe pas de la tradition sans en payer le prix…
L’Afrique doit-elle se recroqueviller sur elle-même pour garder son identité? Dedans ou dehors pose avec acuité et force l’opposition entre tradition et modernité qui secoue aujourd’hui le continent noir. Dans ce roman envoûtant sur le lien à la mort et aux ancêtres, la question des valeurs va de pair avec celle des privilèges, car il ne suffit pas d’être noble pour être respectable. Comme le dit si bien Songan: "Nous devons nous ouvrir au monde comme le monde s’offre à nous."

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Publié le 08 avril 2014
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Langue Français
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D E D A N SOU DE H O R S
CHAPITRE 1 : Songanet sa socialisation
La hiérarchisation des espèces humaines, phénomène social,est très priséedans la société traditionnelle africaine. L’affirmation de chaque peuple passe par la socialisation des hommes à quion lègue les valeurs ancestrales. Cette socialisation passepar la sélection des personnes issues d’une même lignée qui se doivent de conserver le caractère sacré de l’initiation reçue. Cettesélection discriminatoireamène dont les hommes choisis à vivre en autarcie mais aussi crée en même tempsun vrai clivage et un complexe de supériorité par rapport aux autres.
 Trèssouvent, on assiste à une véritable cassuredans la mesure où au sein d’un même clan voire une même tribu, à la naissance d’une stratification. D’un côté les initiés qui généralementse comportent comme les garants de la tradition, les détenteurs de pouvoirs ancestraux, les nobles et sages; de l’autre côté les non-initiés etles roturiers qui sont traités comme des sous-hommes, des sans –voix rabaissés au même rang que les esclaves.
 Cefossé estréel et profond, vecteur des inégalités, de frustration, de luttes intestines, de guerre de leadership et de pratiques occultes. Raison pour laquelle les castes se créent pour asseoir leur hégémonie sur ceux qui végètent et nonpar un socle solide pour mener des oppositions.
 Dansla tribu Rimyé wanen, l’initiation à la nécromancie est très ségrégationniste et suitle lignage. Or la découverte de l’évocation des mortsou esprits par les femmes n’a été qu’éphémère dans la mesure où elles n’ont pas pu garder secretl’objet de cette prouesse. Preuve de leur légèreté, elles sont victimes de leur propre turpitude. Mais les hommes par leur cruauté ne se sont pas fait prier pour zigouiller toutes les femmes qui étaient détentrices du secret. Et ceci après qu’elles aient eu à leur livrer dans les moindres détails, les pratiques à utiliser pour l’évocation des esprits. Raison pour laquelle les femmes spoliées de ces pratiques ont été relayées au second plan et ont été bannies de toutes initiation.
 Seulsles hommes et garçons dont les parents étaient pratiquants de lanécromancie, pouvaientprétendre devenir membres pratiquants et actifs, après avoir eu à passer les rites d’initiation.
 C’estainsi que le très vénéré Sokode la tribu Rimyé Wanen,pour accomplir son devoir et perpétrer la tradition, jeta son dévolu sur son jeune Songan et alla rencontrer Kouthaaux fins que ce dernier puisse insérer sur la liste des futurs initiés son fils songan.
 Koutha,fin stratège, grand maître dans la loge des évocateurs d’esprit et garant de la tradition de Rémyé Wanen parlaavec véhémenceau père de Songan. Ceci parce qu’aucune nouvelle de décès n’était parvenue dans le village directement, il commençait à remettre en cause l’initiation de Soko. Car il était inconcevable de programmer une cérémonie de nécromancie alors qu’on n’avait pas sous la main un corps. Il se posa la question de savoir si les hommes du village s’étaient réunis pour pourvoir tuer quelqu’un et qu’à ce titre, Soko voulait lui mettre la puce à l’oreille. Il fit la remarque suivante à Soko « faceà un harcèlement, le plus souvent, l’irréparable peut se produire et l’on se trouve contraint à procéder par des voies occultes à l’élimination de certaines personnes pour donner satisfaction à d’autres. On ne badine pas avec la tradition. »
 Confus,Soko s’excusa et dut repartir sur la pointe des pieds. IL commença à comprendre la complexité des
rites. Il rendit compte pourquoi le chemin de l’enfer était pavé de bonnesintentions.
 Agéde sept ans, Songan venait à peine d’être sevré par sa mère Kana Makoka. Or il se faisait déjà remarque par ses prouesses. Chaque fois qu’il se rendaitau marigot s’approvisionner en eau, dès son retouril conditionnait la remise de son seau d’eau par la tétée du sein de sa mère en guise de récompense ou de contrepartie. Très attaché à sa mère, Songan était loin de s’imaginer qu’après son sevrage du lait maternel, les hommes du clan avaientdéjà les yeux rivés sur lui. Peut-êtreles esprits avaient décelé en lui certaines potentialités où encore allait-il êtrecet oiseau rare qui servirait d’harmonie qui mêle le passé au présent. Aussi les hommes pouvaient également avoir peur qu’il soit doté des forces naturelles qui ne leur permettent pas d’avoir une emprise sur lui, mais plutôt une franche domination de sa part.
 Pourles nécromanciens du village, Soko était aussi du groupe de ceux qui souhaitaient que les rites se fassent pour leursenfants avant l’âge de dix ans. Parce que passer cet âge, les dépenses devenaient très coûteuses pour les choses destinées au sacrifice à offrir au ‘’Wiri’’ dieux des esprits. Il était donc de bonne guerre d’alléger le fardeau et
de réaliser des économies au lieu de faire des dépenses d’apparat pour les villageois qui ne songent qu’à faire bombance lors des cérémonies rituelles.
 Songaneut la chance que l’un de ses ainés âgé de vingt ans, ait entrepris de l’initier aussi au travail. Ce dernier pratiquait la chasse et pêche. Sa bonne renommée avait dépassé le cadre du village. Ses exploits avaient fait de lui, l’un des nobles adulés du chef de village. Le chef du village se vantait d’avoir dans ses rangs, un homme doté d’autant de qualités. IL avait fait de lui sa mascotte. Cet enfant nommé Bissomfaisait la gloire de sa famille et de toute sa tribu.
 Aussijeune qu’était Songan, il était très lié à son grand-frère Bissom. Son frère aîné consacrait ses après-midi à lui apprendre à tisser les filets de pêche et à chercher des appâts devant servir à la capture des poissons. Bissom lui avait fabriqué une canne à pêche, du fil et des hameçons. Son cadet prenait le plaisir de suivre régulièrement son frère Bissom à chacune de ses explications. Mais comme interdits, il demanda à son jeune frère de ne jamaisaller seul à la pêche ou à la chasse. Car les dangers peuvent surgir partout et même là où on s’attend le moins. Bissom avait également peur que les
esprits maléfiques ne portent atteinte à l’intégrité physique de son frère.
 Puisquel’homme vit constamment avec la mort et cohabite avec ces deux entités.Deux lunes s’étaient écoulées, tout le village était surprisde constater qu’il règne uneaccalmie générale. Les tam-tams ne résonnaient pas, les clochesn’avaient plus tinté, lespleurs, les grincements de dents et les chants mortuairesn’étaient plus entendus.Etait- ce, un calme précaire ou plutôt la mort qui avait reculé pour mieux faire des ravages? Ou alors les dieux avaient-ils écouté les supplications des hommes ?Les questions fusaient de toute part parce que pareil évènement ne s’était plus produit depuis belles lurettes. Une choseétait sure et certaine, les dieuxdes esprits «Wiri »avaient épargné toute la tribu de tout évènement malheureux pendant ce laps de temps.Les corbeaux et chouettes, oiseaux lugubresavaient subitement disparu du village. Ils avaient cédé place aux mésanges, rossignols, toucans et perroquets qui paradaient un peu partout dans le village. Aussi, les chasseurs, grands prédateurs et semeurs de la mort, avaient pris une trêve. Mêmes les grands invocateurs des esprits ne furent pas capables de donner une interprétation sur le changement survenu dans le village.
 Bissomorganisa des sorties en compagnie de son frère cadet aux fins de lui apprendre l’art de la chasse et de la pêche.Toutefois, dès leur retour au village, le petit Songan accusait une fatigue extrême.Leur mère piqua une colère parce qu’elle avait peur de réprimander sonfils Bissom. Car s’en prendre à lui était synonyme de s’opposer au chef du village. Bissom avait une certaine immunité qui ne disait pas son nom parce que très protégé par le chef du village. Elle savait pertinemment que dans la tribu Rimyé Wanen, la femme n’était pas associée sous aucune forme à l’éducation de l’enfant. L’enfant recevait tout de son père. Le rôle de la femme était réduit à la procréation, aux travaux champêtres et ménagers. Dans des occasions rares, on pouvait voir la femme sortir hors du cercle familial. Bien plus, elle ne devraiten aucun cas marquer son mécontentement en présence de sonmari. Frustrée, elle n’avait pas moyen d’interdire à son fils de manœuvrer son cadet de cette manière.
 Danscette tribu, ce n’était pas « l’herbe que broute la chèvre que broute également le cabri». L’enfant imite les faits et gestes de son géniteur mâle. L’organisation familiale est essentiellement caractérisée par la prédominance du père, considéré comme le seul coq qui chante et bat la mesure.
Chapitre 2: INITIATION DE SONGAN COMME NECROMANCIEN
 Ironiedu sort, huit mois après l’accalmie, Zock Mooh oncle paternel de Songan et cadet de Sokopassa de vie à trépas. La nouvellede sa mort tonnaau village comme un couperet. La traditionexigeait l’observance d’une périodede vingt- quatre heuresavant de procéder aux cérémonies funéraireset à l’inhumation.
 Sousla conduite des vénérés notables, le lendemain matin à six heures précises, les noblesdébutèrent la cérémonie destinée à creuser la tombe. Pendantce temps, Koutha legrand maitre de la loge de la nécromancie publia la liste des potentiels postulants à l’initiation. Cette liste reçue l’onction de la tribu. Aussi, il était question de voir si les hommes pouvaient apporter leur opposition. Tous les rites étaient réalisés de façon démocratique. Chaque nécromancien était donc tenu de passer au peigne fin la candidature de chaque postulant tout en vérifiant leur lignée.
 Aseize heures, Zock Mooh fut enterré nu comme un ver de terre. Dans sa tombe, on prit soin de l’installer dans l’antichambre en position assise, la facetournée vers l’est.
La personne chargée de l’enterrement boucha l’entrée de l’antichambre à l’aide des planches coupées pour la circonstance. On y versa de la terre aux fins de remplir la tombe.
 Aprèsl’inhumation, Koutha se rendit en compagnie des cinq postulants dans la forêt pour le bizutage. Parmi les postulants figurait le jeuneSongan. Unefois déshabillés, ils furent couverts de feuilles vertes. Le grand maître nécromancien les plaça sur une fourmilière de fourmis magnans. Songan ne put s’empêcher de pleurer face à la furie des fourmis qui s’acharnaient sur lui avec rancune pour avoir eu à troubler leur tranquillité. Koutha continua l’initiation en les trainant vers une termitière.Les cinq candidats dévorèrentgoulument lestermites. Ils avaient détruit toute la termitière et le grand initiateur Koutha seservit detoute la terre issue de cette démolition pour les enduire d’elle. A quelques coudées de là, au pied du baobab, ilcommença ses incantations pour demander aux ancêtresd’accepter les postulants et de leur accorder leurs bénédictions.
A la clairière, le grand maître sortit de son sac des grelots et les fixa solidement autour du cou de chacun de ses disciples. Ces grelots annonçaient leur retour au lieu du