Extrait de "Petits scènes capitales", par Sylvie Germain (Albin Michel)
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Extrait de "Petits scènes capitales", par Sylvie Germain (Albin Michel)

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Publié le 27 novembre 2013
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Langue Français

Exrait

Les fenêtres, le soir, ne la font plus rêver. Quand elle était enfant, elle aimait les regarder en passant dans les rues, visage levé vers les façades, elle y voyait des paupières closes sur des songes à fleur de temps, si radieux qu'elles en devenaient transparentes, ou des cartouches de lumière historiés de silhouettes.
Les façades des immeubles, à la nuit tombée, ressemblaient à des pages de livres illustrés, dont les images étaient mouvantes. Des livres qui chuchotaient des bribes d'existences dont elle ignorait le début et la fin, dont elle ignorait tout en vérité, mais dont les personnages, aussi réduits à de succinctes et fugaces esquisses aient-ils été, vivaient bel et bien. Non des vies fantômes mais des vies autres, indépendantes, qui, dans leur totale indifférence à son égard, n'en ébauchaient pas moins avec elle des liens de sympathie. Des liens fluides entre vivants qui partageaient un commun ici et maintenant, et qui, dans leur flottement, s'incurvaient en points d'interrogation. Tant de gensen trainde vivre tout autour d'elle, si près, inaccessibles, tant de corps en mouvement, tant de gestes déployés, tant de paroles et de regards échangés, hors d'elle, tant de pensées. Tant de destins - peut-être médiocres pour la plupart, mais magnifiés par le soyeux et la clarté d'or fondu des cadres où ils se laissaient apercevoir.
L'éclairage a changé, il est rare qu'il diffuse ces tons de jaune paille, ambré ou orangé, qui autrefois coloraient les fenêtres la nuit. Des lueurs d'un bleu blême et qui varie d'intensité par soubresauts horripilants se sont introduites dans les salons, les chambres, ce ne sont plus les lampes, mais les téléviseurs qui répandent leur faux jour. Tant de gens assis devant ces écrans, tant de regards braqués sur eux. Tant de vivants, toujours, mais que le glacis bleuâtre qui ondoie à leurs fenêtres ne rend plus romanesques.
Davantage que l'éclairage, c'est elle qui a changé, elle a vieilli, tout simplement, son imagination s'est détournée de ces beaux leurres des vitres-paupières, de ces mirages des fenêtres-cartouches suggérant des histoires fabuleuses, dont celle d'une vie cachée de Fanny, sa mère la déserteuse. Elle ne rêve plus d'une autre famille, elle ne souhaite plus un autre passé que celui qui est le sien, tout semé de trébuchements et de déconvenues, de pertes et de renoncements soit-il, et jalonné de deuils. Elle n'éprouve ni regrets ni rancoeurs, elle a eu son lot de joies et de plaisirs aussi, ses jours d'allégresse, ses heures d'exultation, elle a vécu ses goûts et ses désirs en liberté. Elle accepte de payer le prix de cette liberté, laquelle a parfois ressemblé à de l'indécision et à du faux-fuyant, d'autres fois, à des choix résolus. La liberté, comme l'amour, a un coût, celui de l'intranquillité, ni l'un ni l'autre ne sont jamais acquis.
Les fenêtres, le soir, ne la font plus rêver. Et pourtant si, une fois encore, inattendue, il lui arrive d'être surprise en passant dans une rue, arrêtée dans sa marche. La nuit est déjà avancée, la ville est en sommeil, la circulation presque inexistante, les façades plongées dans l'obscurité. Mais au deuxième étage d'un immeuble, une baie vitrée est éclairée, rideaux grands ouverts. La pièce semble large, et vide. Un couple danse. La femme est vêtue d'une liquette mal boutonnée qui baille autour de ses épaules. L'homme porte un pantalon de pyjama à rayures, son torse est nu. Ils trottent dans un