Grands Ensembles
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Description

Franck amorce un week-end comme les autres, si ce n’est que son voisin s’est lancé dans d’assourdissants travaux… Le bruit se fait rapidement insupportable, puis l’affaire se généralise et tout devient souffrance, du vacarme sourd du ventilateur de son ordinateur au flot ininterrompu des nouvelles… Désespéré, Franck va opter pour une solution radicale, qui sera tour à tour perçue comme un acte effectué sous l’emprise de la folie, ou une tentative contre-nature de gagner en liberté.
Grands Ensembles, vaste épopée contemporaine et intimiste, est traversé par les signes d’une époque dépourvue de projet et témoigne de l’ambiguïté de l’instinct de vie à l’aube du XXIe siècle.

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Publié par
Publié le 09 mars 2021
Nombre de lectures 10
Langue Français

Exrait

GrandsEnsEmblEs
Vincent Labaye
- Extraits -
Conspiration | Éditions
ans le chef-lieu de l’Eure-et-Loir, à l’ouest du continent D européen, le premier samedi de juillet 2006, dans un im-meuble situé en périphérie immédiate du centre-ville, le per-cement d’un trou dans le mur mitoyen par un voisin marqua le point de départ de l’improbable et irréversible basculement de la vie de Franck. Il dormait alors profondément et, dans la phase semi-éveillée qui suivit, l’impression d’une perceuse perforant sa boîte crânienne s’imposa dans son esprit et ache-va de le réveiller. Après avoir ouvert les yeux, il souleva la tête pour regarder l’heure. Il maugréa en découvrant qu’il était 9 h, deux heures de moins qu’escompté. Rattraper cette der-nière semaine de nuits calamiteuses était un objectif majeur du weekend et il eut envie de se précipiter chez le voisin pour lui intimer l’ordre d’arrêter sur-le-champ ses travaux. Bien sûr, il n’en ït rien et, à la place, se coucha en chien de fusil, mit l’oreiller sur le pavillon libre et posa son bras dessus. Malgré ce stratagème, le bruit de la perceuse parvenait sans difïculté à se fauïler jusqu’à son conduit auditif.
Dormir était un besoin viscéral et, pour ce, il fallait nier ce bruit. Mais comment réfuter quelque chose auquel on ne peut échapper ? C’était impossible, bien entendu, et après avoir tenté de se concentrer sur sa respiration ou d’imaginer descendre lentement des marches, il se résolut à se lever pour prendre son petit déjeuner.
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Ce bruit de perceuse était infernal, cela lui rappelait les tra-vaux dans la rue, l’année précédente et encore, il lui semblait rétrospectivement que le vacarme du chantier était presque doux, en comparaison. Que pouvait-il faire ? Rien, son voisin était dans son droit et, au mieux, Franck aurait eu droit à un haussement d’épaule. Tout juste pouvait-il demander à quelle heure il comptait terminer ses travaux - mais il était torse nu et trop endormi pour jouer le rôle du type excédé. Après avoir versé le café dans une tasse, il sortit une tranche de pain de mie du congélateur et la passa au grille-pain. Tout de même, l’an dernier, le bruit du marteau-piqueur avait été pénible, pensa-t-il en allumant la radio. Ces deux heures de sommeil en moins le minaient, il se sentait vaseux et son esprit embrouillé ne parvenait pas à s’intéresser à cette émission consacrée à la vie des médias. Le planning du samedi avait été arrêté la veille : lever vers 11 h, ménage à midi, déjeuner à 13h30 environ, bibliothèque, balade, courses dans l’après-midi. Retour à la maison aux alentours de 18 h. Puis rendez-vous avec Jérôme devant le cinéma à 19 h 50 pour la séance de 20 h. Ces deux heures de sommeil perdues ruinaient cet emploi du temps et, un temps, il se sentit perdu. Inutile de se laisser abattre, il n’avait qu’à tout décaler (mé-nage maintenant, déjeuner à 12 h puis faire une sieste sal-vatrice dans l’après-midi pour que tout rentre dans l’ordre, pensa-t-il. Mais, à peine cette décision prise, le voisin émit à nouveau des bruits infernaux : stridents, aigus, circulaires et métalliques, une scie électrique ou quelque chose d’avoisinant - les muscles de la mâchoire de Franck se contractèrent aus-sitôt. L’image de barres de métal tranchées méthodiquement s’imposa dans son esprit et le nouveau planning passa à la trappe. Il poussa le volume de la radio mais cela ne ït qu’aug-
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menter la masse sonore au lieu de couvrir les nouveaux bruits - de toute façon l’émission était sans intérêt. Il avala la der-nière bouchée de pain de mie, termina son café et, bruit pour bruit, décida de se mettre au ménage sur-le-champ. Quand la machine à laver se mit à essorer, il passait l’aspi-rateur dans sa chambre et, entre la scie de son voisin, l’aspi-rateur et la machine à laver, il crut devenir fou. Il s’était dit « Avançons la journée pour pouvoir faire une sieste ensuite ». Mais au lieu de changer son fusil d’épaule quand le voisin s’était mis à la scie électrique, il s’était précipité sur le linge sale. C’était complètement absurde, pensa-t-il, une personne sensée serait sortie faire les courses, se balader ou aller à la bibliothèque - tout plutôt que de rester dans l’appartement. Mais cette réexion ne s’installa pas : il avait par mégarde aspiré un tee-shirt qui traînait par terre et l’aspirateur sifa affreusement. Il l’arrêta, retira le tee-shirt de l’embout et s’af-fala sur le lit. La tête lui tournait, il était fébrile et, la gorge nouée, attendit que la machine cesse d’essorer pour prendre la moindre décision. Durant dix longues minutes, il fut si miné qu’il faillit pleurer. Quand enïn la machine à laver s’arrêta, il reprit le net-toyage de sa chambre. Après avoir rangé l’aspirateur dans le placard, il se sentit soulagé, mais le voisin ne semblait pas, de son côté, avoir ïni de scier ses barres métalliques. Mais pour-quoi en coupait-il autant ? C’était délirant ce temps passé sur la scie électrique. En sortant le linge de la machine, une nou-velle déconvenue survint : il avait mis un cycle laine alors que c’était une machine de coton. Il devait lancer un nouveau cycle coton / couleur 40°. L’essorage allait être plus intensif. Le bruit également. Normalement, le choix de se rendre à la bibliothèque au-rait dû être parfait : lancer une nouvelle machine puis fuir
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l’appartement jusqu’à la ïn de l’essorage et, il l’espérait, des travaux du voisin ; et ce, tout en avançant dans son planning aïn de faire une longue sieste dans l’après-midi - l’objectif restait inchangé. Mais l’endroit ne fut guère plus reposant. À son arrivée, une longue ïle composée presque exclusive-ment de mères de famille et de leurs progénitures, âgées de 4 à 8 ans, agitées et braillardes, attendaient, comme lui, pour rendre les documents. Une nouvelle épreuve eut lieu un peu plus tard quand, après avoir déambulé dans les allées consa-crées aux romans, sans parvenir à arrêter son choix parmi les innombrables livres aux tranches bariolées, il se rendit dans la section bande-dessinée. Alors qu’il fouillait dans les bacs, une bande d’adolescents surexcités envahit les lieux. Ils étaient cinq ou six et leurs rires gras, leurs tournures de langage improbables, leurs voix de crécelle mirent ses nerfs à nouveau à rude épreuve. La surveillante de la salle, une femme d’une cinquantaine d’années au visage las, eut beau leur dire de la mettre en sourdine, cela n’avait guère d’effet : ils se calmaient une minute ou deux avant de recommencer de plus belle. Quand une sonnerie de téléphone pénible (un générique d’émission pour enfants des années 80) retentit, la surveillante rougit et bafouilla qu’elle allait appeler la sécu-rité. Elle provoqua l’hilarité, loin de l’effet escompté. Dieu qu’ils étaient insupportables ! À 36 ans, il réagissait désormais comme un vieux schnock, pensa-t-il. Mais vieux schnock ou pas, ces ados, sans doute hystériques d’être en vacances, lui sortaient par les yeux. Il abandonna l’idée de prendre de nou-velles BD pour la semaine à venir et se rendit à la salle de lec-ture. Le lieu était calme mais tous les magazines et journaux récents avaient été pris - et il ne restait de toute façon plus de sièges libres. Seuls les ordinateurs avec accès à Internet étaient disponibles.
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De retour à son domicile, il constata que le voisin avait aban-donné sa scie (ou sa ponceuse, comment savoir après tout) mais avait retrouvé sa perceuse. Franck stressa à l’idée que les travaux durent la journée entière et que la sieste lui passe sous le nez. Le stress ena à force de s’imaginer épuisé, inca-pable du moindre mouvement, de la moindre décision cohé-rente, tombant malade, inapte à reprendre le travail lundi ou, pire, y retournant perdu et hagard. Franck prit une profonde inspiration. Du calme, tout allait bien se passer. Les courses pouvaient attendre la semaine prochaine. Ses obligations se limitaient à étendre le linge, à vériïer son courrier électro-nique et ses comptes bancaires. Ensuite, il était libre jusqu’au rendez-vous avec Jérôme à 19 h 50. Il n’allait quand même pas se mettre dans tous ses états pour des travaux et deux heures de sommeil en moins ? Il avait vu pire, non ? Juillet débutait, le ciel était d’azur et la chaleur modérée. Alors, il fallait arrêter le type angoissé, aigri, maladif et laisser le type serein et souriant prendre le dessus.
Sauf que le voisin faisait toujours autant de raffut, c’était une réalité à laquelle Franck ne pouvait pas échapper et à 11 h, n’en pouvant plus de cette perceuse et de cette scie, il décida de sortir à nouveau. S’imaginer à la terrasse d’un café du centre-ville, dans une rue piétonne en train de lire le jour-nal était à ses yeux la réponse ad hoc pour que sa partie cool reprenne le dessus. Mais à peine avait-il commandé son expresso et entamé la lecture du journal que les premiers symptômes du mal se ïrent ressentir. Les titres lui paraissaient ous voire ésotériques ; les enjeux et les problématiques des articles le dépassaient, comme s’ils évoquaient des situations irréelles ou abstrai-tes ; il lui fallait relire plusieurs fois la même phrase pour la
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comprendre ; il perdait souvent le ïl, ne sachant plus où il en était de sa lecture. C’était étrange, il lisait pourtant régulière-ment et sans difïculté ce journal, pensa-t-il en le repliant aïn que le serveur puisse poser la tasse de café. Il but une gorgée puis reprit la lecture. Mais cette courte pause fut sans effet : il lui était toujours impossible de se concentrer plus de quel-ques lignes, comme s’il avait une gueule de bois carabinée. Il reposa le quotidien sur ses genoux et, soudain, l’évidence lui apparut. Ce bruit de fond continu avec cette radio com-merciale à l’arrière-plan, ces cliquetis de cuillères contre les tasses, cette circulation sur le boulevard un peu plus loin, ces téléphones mobiles avec leurs sonneries aussi variées qu’in-congrues et ces diverses voix qui se fondaient en un magma sonore omniprésent, le déconcentraient. Il tendit l’oreille et trouva pourtant le volume ordinaire, aucun bruit ne se déta-chait, cela formait plutôt une sorte de nappe sonore continue et peu accidentée. Encore, les travaux du voisin, la machine à laver ou les ados de la bibliothèque, c’était compréhensible - qui n’aurait pas été gêné ? – mais là, c’était plus étrange… Il passa une main sur sa barbe naissante. La logique comman-dait d’en faire abstraction et de poursuivre sa lecture, mais il sut qu’il n’y parviendrait pas, que les cliquetis, les conver-sations, la circulation, les sonneries des portables et la radio allaient l’emporter sur sa capacité de concentration. Il ne lui restait plus qu’à savourer l’instant, observer les gens, prendre le soleil. Sauf que cette activité ne menait nulle part, ne trou-vant aucun plaisir à regarder les gens déambuler dans cette rue piétonne, les chiens renier les poteaux avant d’uriner, les vendeuses derrière les baies vitrées faisant leur possible pour remplir les objectifs de vente de la journée. Il était trop fati-gué pour se détendre. Une sieste était devenue indispensable. La cathédrale sonna midi. Un solide plat de pâtes et, avec
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la digestion, il ne tarderait pas à s’endormir, estima-t-il. Par chance, il avait l’appoint pour le café. Il laissa la monnaie sur la table sans avoir à héler le serveur.
En arrivant sur l’un des principaux boulevards de la ville qu’il empruntait pour se rendre à son appartement, le ot incessant des voitures, camions, bus, scooters combiné à un soleil de plus en plus lourd plongea Franck dans un nouvel état d’hébétement. Cet enfer bruyant, brûlant, polluant, suf-focant lui ït à nouveau tourner la tête. Changer d’itinéraire devint nécessaire, quitte à se rallonger un peu. Mais à peine avait-il regagné une rue plus calme qu’une nouvelle crainte ït son apparition. Une sieste oui, mais à condition que le voisin se soit calmé. Sinon, même en avalant un kilo de spaghettis, aucune chance qu’il ne trouve le sommeil. Dès lors, il envisagea comment se protéger concrètement du bruit pour pouvoir dormir. Assez vite, il renonça aux boules Quiès : au cours de son enfance, sujet à des otites à répétition, son médecin traitant avait suggéré d’en utiliser à chaque fois qu’il irait à la piscine, aïn d’éviter que l’eau ne pénètre dans l’oreille. Six mois plus tard, sa mère, s’étant rendu compte qu’il entendait mal, l’avait amené chez un oto-rhino-laryn-gologiste. Ce dernier avait retiré un morceau qui s’était glissé au fond de son conduit auditif. Une fois le bouchon extrait, il eut l’impression que le médecin hurlait lorsqu’il expliqua à sa mère que son conduit auditif était étroit et emberliïcoté. Ce fut pour cette dernière raison qu’il ne gardait pas un meilleur souvenir de la forme moderne des boules Quiès, ce bouchon de mousse qui, en se décompressant dans le pavil-lon auditif, était censé empêcher le son de passer. Il avait découvert cette innovation lors de son service militaire, ces bouchons faisaient partie du paquetage offert le premier jour
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et étaient destinés à servir lors de l’apprentissage du tir au FAMAS, le fusil d’assaut de l’armée française. Seulement, il avait intégré un bureau moins d’une semaine après le début des classes - et n’avait donc jamais tiré. La vie en chambrée, avec sept autres appelés comme lui, avait fourni un bon motif pour les tester. L’expression « sept appelés comme lui » était exacte si elle signiïait « appelés le même jour que lui sous les drapeaux » mais n’avait aucun sens si elle prenait en compte le comportement, les sujets de conversation et la conception du passé, du présent et de l’avenir de ces personnes. Il avait donc cherché à utiliser ces BAB (sigle qui signiïait en jargon militaire « bouchon antibruit ») pour se protéger des blagues douteuses et autres propos primaires de ses camarades de chambrée. Mais toutes ses tentatives tournèrent à l’échec : en se décompressant, les bouchons tombaient ou bien laissaient passer la moitié du son et ils devinrent noirs de crasse à force d’être manipulés. Il ne lui restait plus qu’à visser son baladeur sur les oreilles pour échapper, le soir venu, aux conversations ahurissantes de ses « collègues ». Avant de partir, un copain lui avait dit que la chose la plus incroyable lorsque l’on faisait l’armée n’était pas de découvrir que les militaires de carrière étaient idiots, car cela on s’en doutait avant de partir, mais que les appelés l’étaient tout autant. Il avait raison, les gens intelligents ne faisaient pas l’armée - ou du moins ne la fai-saient-ils pas en tant que simple trouïon ou sans savoir quel bénéïce ils pouvaient retirer de ces dix mois. De toute façon, c’était désormais un sujet périmé et évoquer ce passé lui don-na l’impression d’être un dinosaure, membre de la dernière génération ayant dû passer sous les drapeaux pour que la Ré-publique les considère comme pleinement citoyens. Quelques mois auparavant, il avait lu un article dans lequel des scientiïques expliquaient développer un système neutra-
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lisant les ondes sonores par d’autres ondes, silencieuses. Ce projet n’était sans doute pas abouti, ou pas encore commer-cialisé, aucune chance de le trouver en magasin un samedi après-midi. Il se rappela du chantier dans la rue, l’année pré-cédente, revit les ouvriers et trouva ce qui lui sembla être la seule voie de salut : le casque antibruit. Oui, seul le casque de chantier antibruit était a priori adapté à son problème. Après avoir à nouveau changé d’itinéraire pour se rendre au magasin de bricolage situé à cinq cents mètres de là, Franck se trouva très girouette, changeant sans cesse de pro-jet, de besoins et de directions, lui qui était en général habi-tué aux lignes droites, aux emplois du temps carrés et aux weekends bien huilés. Mais cette dispersion avait ne cause bel et bien réelle : cette curieuse nouvelle sensibilité au bruit, où le moindre son un peu élevé l’agressait - même un scoo-ter au ralenti à un feu rouge le perturbait. Il fallait s’en pro-téger, c’était indispensable. Cependant, il ignorait le coût d’un casque antibruit et avant de changer d’itinéraire sur un coup de tête, il aurait dû garder à l’esprit que sa situation ïnancière venait tout juste de se rétablir. Mais il se rappela aussitôt les travaux du voisin et, s’il voulait faire une sieste et se reposer un peu, se protéger de la pollution sonore était prioritaire, quel qu’en fût le coût.
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