Heurter la solitude

Heurter la solitude

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182 pages

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Deux voix s’expriment au moyen d’un journal, celles de deux personnages qui s’engagent dans la vie adulte, avec une appréhension telle qu’ils la retournent avec violence contre eux-mêmes. La jeune femme sera moi, le jeune homme sera toi. L’un pourrait être un personnage fictif, l’autre réel. Mais où s’arrête la réalité ? Et où commence la fiction ?
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Publié le 13 mars 2013
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Langue Français
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Lou Sorel
Heurter la solitude
Heurter la solitude
Lou Sorel
Heurter la solitude
ISBN 978-2-9543669-1-0 EAN 9782954366910
Quelque part en septembre
Rien de plus inutile que la vie. Vous aussi, vous le savez. Mais vous faites semblant de l’ignorer. Tout comme moi, vous essayez de l’oublier. Cette vie nous est donnée sans que l’on n’ait rien demandé. À nous ensuite de nous en accommoder. De lui trouver un itinéraire, un compagnon, des occupations. De la maintenir en l’état, jusqu’au seuil de la vieillesse où nous faisons mine de ne pas apercevoir la mort qui nous fait désespérément signe, et qu’à chaque enterrement nous sommes bien obligés d’aller saluer. Si je meurs demain, je serais vite oubliée. Ma vie rayonne autour de peu de personnes. Ces dernières parties à leur tour, c’est comme si jamais je n’avais existé. Cette vie, je viens juste de l’entamer, et déjà j’ai l’impression de ne plus pouvoir la contrôler. Qu’ai-je à en espérer ? Que risque-t-il de m’arriver ? Rien, probablement, si ce n’est ces minuscules joies qui la parsèment et que les malheurs obstinément oblitèrent. Je ne me sens ni la force ni le caractère de la dévier de son cours naturellement tracé. J’ai fait tout ce que l’on m’a demandé, j’ai suivi les rails où l’école, mon père et mes capacités m’ont menée. Maintenant, comme tant d’autres, je me laisse aller. Travailler, me marier, procréer, vivoter, c’est là je crois toute ma destinée.
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Quelque part en septembre
Rien de plus inutile que la vie. Elle se remplit et se désemplit au gré des hasards et des envies. Sans volonté ni caractère, elle vous mène par le bout du nez. La vie suit son cours, une eau tranquille grossie par l’expérience et les souvenirs, puis, par vaguelettes insipides, vous fait gagner une mer d’amertume, avant de vous laisser échouer au large, seul, pour y mourir. Ta vie, déjà, ne te satisfait plus. Malgré tes efforts, elle est restée banale. Tu aimerais avoir souffert, porter un lourd passé à bout de bras dont tu te serais défait. Mais en même temps que de te donner la vie, tes parents t’ont tout transmis, le meilleur d’eux-mêmes, davantage peut-être. Ils ont fait pencher sur ton berceau les trois fées, et à présent tu serais presque embarrassé de toutes ces qualités. De la vie, tu as trop reçu. Tout te réussit. Tu as gravi les étapes de ton enfance sans difficulté. Tu ne peux plus te dépasser. Alors tu veux briller. Tu rêves d’être connu par-delà ton entourage, que ton nom soit prononcé dans le monde entier, même dans les bavardages, que ton passage reste à jamais gravé dans les mémoires et les témoignages. En attendant, tu te désincarnes pour vivre celle des autres, la vie de personnages dont tu forges le destin plus facilement que le tien. Tu te lances dans l’écriture de chansons qui, tu l’espères, prolongeront ton nom par-delà ta mort. Faudrait-il que ton imaginaire t’enferme dans la solitude, qu’il t’amène un jour de désespoir à écourter ton passage ici-bas, tu accepteras tout plutôt que de sombrer dans cette morne mare d’indifférence.
8 octobre
Je ferme mon calepin d’un coup sec, le range dans le tiroir de mon secrétaire, me lève et m’avance pieds nus dans la lumière de la fenêtre. Seuls des volets clos s’offrent à ma vue, et, par-dessus un toit grisâtre, les tours au loin de la cathédrale plongées dans la brume d’un demi-sommeil. Peut-être derrière les persiennes de ces volets toujours clos se repose une vieille femme fatiguée de vivre, du monde et du soleil. Peut-être derrière les persiennes de ces volets toujours clos quelqu’un parfois m’épie, de l’autre côté de la rue, sans aucun voilage drapé pour veiller sur mon intimité. Je me retourne, m’appuie contre le radiateur, et, à demi assise sur le rebord de la fenêtre, laisse sa chaleur doucement m’irradier, tandis que j’en observe, songeuse, courant soudain dans la découpe du châssis, dont l’ombre est projetée sur les lames du parquet, le rayonnement de ses ondes matérialisées encadrant ma silhouette détourée. Je ferme les yeux, esquisse un sourire de plaisir, me laisse lentement envahir par cette langueur tiède, prête à défaillir, cherchant à ignorer l’appel de détresse de mes fesses endolories par cette inconfortable assise, chassant toute préoccupation et toute pensée de mon esprit. Je me détends, comme une chatte sous la caresse du soleil somnolant ou ronronnant sous la caresse de son maître. Ma tête alors heurte la vitre. Sa matérialité m’émeut. Ce bruit brise mon bien-être. À regret, je rouvre les yeux. La pièce brille par l’absence de son mobilier. Rien n’encombre mon regard. Ou à peine. Les murs blancs éclatent au soleil. Un drap recouvre un convertible éculé au tissu élimé. Deux chaises-bistrot au siège cannelé encadrent une petite table au plateau de marbre. Un meuble vitré en pin clair surmonté d’un
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téléviseur, rarement allumé la journée, coupe l’angle du côté opposé. Deux plantes vertes, posées à même le sol, s’abreuvent de soleil, d’eau et de soins. Dans un coin, des piles de livres délaissés attendent patiemment l’improbable arrivée d’une bibliothèque. Je soupire, émerge de ma torpeur, récupère un manteau, noir, suspendu dans ma chambre et, après avoir vérifié d’un rapide coup d’œil, dans la glace de ma salle de bains lilliputienne, l’apparence avenante de mon visage et de ma coiffure, sors. Je tourne la clé de la porte, dévale les marches jusqu’au rez-de-chaussée, jette un coup d’œil dans ma boîte aux lettres, regarde avec curiosité le recto verso des enveloppes encore scellées, jaugeant leur contenu sans encore les avoir ouvertes, les y laisse, franchis au fond du couloir sombre la lourde et bruyante porte d’entrée, pour accéder à une ruelle constamment plongée dans la pénombre. Une étrange impression d’irréalité me saisit, comme toujours, en gagnant l’extérieur. Celle que j’ai laissée là-haut, à l’intérieur, n’est pas celle qui marche à présent dans cette petite rue obscure, ouvrant à peine le passage à une voiture. Je ne semble plus dépendre de moi-même, mais du regard que les autres peuvent poser sur moi. Dans la ruelle, mon pas résonne, sonore, tente de me prouver sa matérialité, de me raisonner aussi, tandis que je croise ce couple d’une cinquantaine d’années, emmitouflé dans de beaux manteaux sentant le luxe et la bourgeoisie, elle d’un blond platine dans un vison, lui d’un port altier dans son long pardessus gris. Je deviens tout à coup une étudiante mal fagotée, mal peignée, qui ne prend pas même la peine de cirer ses souliers éculés. Happée par cette lumière aveuglante qui frappe mon être de son existence maladroite, j’atteins soudain la grand’ place noircie par les passants auxquels je semble m’être jointe, ma marche soulignée par le regard critique des consommateurs de terrasses ombragées. Je n’y suis pas à ma place. À chaque pas, la pensée de quelqu’un me frôle en m’apercevant, me juge un court