La Chemise
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Anatole FranceLa ChemiseC’était un jeune berger nonchalamment étendu sur l’herbe de la prairie et charmantsa solitude aux sons du chalumeau… On lui avait enlevé de force ses habits,mais… (Grand Dictionnaire de Pierre Larousse, article CHEMISE ; t. IV, p.5 ; col.4.)CHAPITRE PREMIERLE ROI CHRISTOPHE, SON GOUVERNEMENT, SES MŒURS, SA MALADIEChristophe V n’était pas un mauvais roi. Il observait exactement les règles dugouvernement parlementaire et ne résistait jamais aux volontés des Chambres.Cette soumission ne lui coûtait pas beaucoup, car il s’était aperçu que, s’il y aplusieurs moyens d’arriver au pouvoir, il n’y en a pas deux de s’y maintenir ni deuxfaçons de s’y comporter, que ses ministres, quels que fussent leur origine, leursprincipes, leurs idées, leurs sentiments, gouvernaient tous d’une seule et mêmefaçon et que, en dépit de certaines divergences de pure forme, ils se répétaient lesuns les autres avec une exactitude rassurante. Aussi portait-il sans hésitation auxaffaires tous ceux que les Chambres lui désignaient, préférant toutefois lesrévolutionnaires comme plus ardents à imposer leur autorité.Pour sa part, il s’occupait surtout des affaires extérieures. Il faisait fréquemmentdes voyages diplomatiques, dînait et chassait avec les rois ses cousins et sevantait d’être le meilleur ministre des affaires étrangères qu’on pût rêver. Al’intérieur, il se soutenait aussi bien que le permettait le malheur des temps. Il n’étaitni très aimé ni très ...

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Anatole FranceLa ChemiseC’était un jeune berger nonchalamment étendu sur l’herbe de la prairie et charmantsa solitude aux sons du chalumeau… On lui avait enlevé de force ses habits,mais… (Grand Dictionnaire de Pierre Larousse, article CHEMISE ; t. IV, p.5 ; col.).4CHAPITRE PREMIERLE ROI CHRISTOPHE, SON GOUVERNEMENT, SES MŒURS, SA MALADIEChristophe V n’était pas un mauvais roi. Il observait exactement les règles dugouvernement parlementaire et ne résistait jamais aux volontés des Chambres.Cette soumission ne lui coûtait pas beaucoup, car il s’était aperçu que, s’il y aplusieurs moyens d’arriver au pouvoir, il n’y en a pas deux de s’y maintenir ni deuxfaçons de s’y comporter, que ses ministres, quels que fussent leur origine, leursprincipes, leurs idées, leurs sentiments, gouvernaient tous d’une seule et mêmefaçon et que, en dépit de certaines divergences de pure forme, ils se répétaient lesuns les autres avec une exactitude rassurante. Aussi portait-il sans hésitation auxaffaires tous ceux que les Chambres lui désignaient, préférant toutefois lesrévolutionnaires comme plus ardents à imposer leur autorité.Pour sa part, il s’occupait surtout des affaires extérieures. Il faisait fréquemmentdes voyages diplomatiques, dînait et chassait avec les rois ses cousins et sevantait d’être le meilleur ministre des affaires étrangères qu’on pût rêver. Al’intérieur, il se soutenait aussi bien que le permettait le malheur des temps. Il n’étaitni très aimé ni très estimé de son peuple, ce qui lui assurait l’avantage précieux dene jamais donner de déceptions. Exempt de l’amour public, il n’était point menacéde l’impopularité assurée à quiconque est populaire.Son royaume était riche. L’industrie et 1e commerce y florissaient sans toutefoiss’étendre de façon à inquiéter les nations voisines. Ses finances surtoutcommandaient l’admiration. La solidité de son crédit semblait inébranlable ; lesfinanciers en parlaient avec enthousiasme, avec amour et les yeux mouillés delarmes généreuses. Quelque honneur en rejaillissait sur le roi Christophe.Le paysan le rendait responsable des mauvaises récoltes ; mais elles étaient rares.La fertilité du sol et la patience des laboureurs faisaient ce pays abondant en fruits,en blés, en vins, en troupeaux. Les ouvriers des usines, par leurs revendicationscontinues et violentes effrayaient les bourgeois qui comptaient sur le roi pour lesprotéger contre la révolution sociale, les ouvriers de leur côté, ne pouvaient point lerenverser, car ils étaient les plus faibles, et n’en avaient guère envie, ne voyant pasce qu’ils gagneraient à sa chute.Il ne les soulageait point ni ne les opprimaitdavantage afin qu’ils fussent toujours une menace et jamais un danger.Ce prince pouvait compter sur l’armée : elle avait un bon esprit. L’armée a toujoursun bon esprit ; toutes les mesures sont prises pour qu’elle le garde ; c’est lapremière nécessité de l’État. Car, si elle le perdait, le gouvernement serait aussitôtrenversé. Le roi Christophe protégeait la religion. A vrai dire, il n’était pas dévôt et,pour ne point penser contrairement à la foi, il prenait l’utile précaution de n’enexaminer jamais aucun article. Il entendait la messe dans sa chapelle et n’avait quedes égards et des faveurs pour ses évêques, parmi lesquels se trouvaient trois ouquatre ultramontains qui l’abreuvaient d’outrages. La bassesse et la servilité de samagistrature lui inspiraient un insurmontable dégoût. Il ne concevait pas que sessujets pussent supporter une si injuste justice ; mais ces magistrats achetaient leurhonteuse faiblesse envers les forts par une inflexible dureté a l’égard des faibles.Leur sévérité rassurait les intérêts et commandait le respect.Christophe V avait remarqué que ses actes ou ne produisaient pas d’effetappréciable ou produisaient des effets contraires à ceux qu’il en attendait. Aussiagissait-il peu. Ses ordres et ses décorations étaient son meilleur instrument de
règne. Il les décernait à ses adversaires, qui en étaient avilis et satisfaits.La reine lui avait donné trois fils. Elle était laide, acariâtre, avare et stupide, mais lepeuple, qui la savait délaissée et trompée par le roi, la poursuivait de louanges etd’hommages. Après avoir recherché une multitude de femmes de toutes lesconditions, le roi se tenait le plus souvent auprès de madame de la Poule, aveclaquelle il avait des habitudes. En femmes il eût toujours aimé la nouveauté ; maisune femme nouvelle n’était plus une nouveauté pour lui et la monotonie duchangement lui pesait. De dépit, il retournait à madame de la Poule et ce « déjàvu » qui lui était fastidieux chez celles qu’il voyait pour la première fois, il lesupportait moins mal chez une vieille amie. Cependant elle l’ennuyait avec force etcontinuité. Parfois, excédé de ce qu’elle se montrât toujours fadement la même, ilessayait de la varier par des déguisements et la faisait habiller en Tyrolienne, enAndalouse, en capucin, en capitaine de dragons, en religieuse, sans cesser unmoment de la trouver insipide.Sa grande occupation était la chasse, fonction héréditaire des rois et des princesqui leur vient des premiers hommes, antique nécessité devenue un divertissement,fatigue dont les grands font un plaisir. Il n’est plaisir que de fatigue. Christophe Vchassait six fois par semaine. Un jour, en forêt, il dit à M. de Quatrefeuilles, son premier écuyer :— Quelle misère de courre le cerf !— Sire, lui répondit l’écuyer, vous serez bien aise de vous reposer après la chasse.— Quatrefeuilles, soupira le roi, je me suis plu d’abord à me fatiguer, puis à mereposer. Main tenant je ne trouve d’agrément ni à l’un ni à l’autre. Toute occupationa pour moi le vide de l’oisiveté, et le repos me lasse comme un pénible travail.Après dix ans d’un règne sans révolutions ni guerres, tenu enfin par ses sujets pourun habile politique, érigé en arbitre des rois, Christophe V ne goûtait nulle joie aumonde. Plongé dans un abattement profond, il lui arrivait souvent de dire :— J’ai constamment des verres noirs devant les yeux, et, sous les cartilages demes côtes, je sens un rocher où s’assied la tristesse. Il perdait le sommeil et l’appétit.- Je ne puis plus manger, disait-il à M. de Quatrefeuilles, devant son couvertauguste de vermeil. Hélas ! ce n’est pas le plaisir de la table que je regrette, je n’enai jamais joui : Ce plaisir, un roi ne le connut jamais. J’ai la plus mauvaise table demon royaume. Il n’y a que les gens du commun qui mangent bien ; les riches ont descuisiniers qui les volent et les empoisonnent. Les plus grands cuisiniers sont ceuxqui volent et empoisonnent le plus et j’ai les plus grands cuisiniers d’Europe.Pourtant j’étais gourmand, de mon naturel, et j’eusse, comme un autre, aimé lesbons morceaux, si mon état l’eût permis.Il se plaignait de maux de reins et de pesanteurs d’estomac, se sentait faible, avaitla respiration courte et des battements de cœur. Par moments, les insipidesbouffées d’une chaleur molle lui montaient au visage.— Je ressens, disait-il, un mal sourd, continu, tranquille, auquel on s’habitue, et quetraversent, de temps à autre, les éclairs d’une douleur fulgurante. De là ma stupeuret mon angoisse.La tête lui tournait ; il avait des éblouissements, des migraines, des crampes, desspasmes et des élancements dans les flancs qui lui coupaient la respiration.Les deux premiers médecins du roi, le docteur Saumon et le professeur Machellier,diagnostiquèrent la neurasthénie.— Unité morbide mal dégagée ! dit le professeur Saumon. Entité nosologiqueinsuffisamment définie, par là même insaisissable…Le professeur Machellier l’interrompit ;— Dites, Saumon, véritable Protée pathologique qui, comme le Vieillard des Mer,se transforme sans cesse sous l’étreinte du praticien et revêt les figures les plusbizarres et les plus terrifiantes ; tour à tour vautour de l’ulcère stomacal ou serpentde la néphrite, soudain elle dresse la face jaune de l’ictère, montre les pommettesrouges de la tuberculose ou crispe des mains d’étrangleuse qui feraient croirequ’elle a hypertrophié le cœur ; enfin elle présente le spectre de tous les maux
funestes au corps humain, jusqu’à ce que, cédant à l’action médicale et s’avouantvaincue, elle s’enfuit sous sa véritable figure de singe des maladies.Le docteur Saumon était beau, gracieux, charmant, aimé des dames en qui ils’aimait. Savant élégant, médecin mondain, il reconnaissait encore l’aristocratiedans un caecum et dans un péritoine et observait exactement les distancessociales qui séparent les utérus. Le professeur Machellier, petit, gros, court, enforme de pot, parleur abondant, était plus fat que son collègue Saumon. Il avait lesmêmes prétentions et plus de peine à les soutenir. Ils se haïssaient ; mais, s’étantaperçus qu’en se combattant l’un l’autre ils se détruisaient tous deux, ils affectaientune entente parfaite et une communion plénière de pensées : l’un n’avait pas plutôtexprimé une idée que l’autre la faisait sienne. Bien qu’ayant de leurs facultés et deleur intelligence une mésestime réciproque, ils ne craignaient pas de changer entreeux d’opinion, sachant qu’ils n’y risquaient rien et ne perdraient ni ne gagneraientau change, puisque c’étaient des opinions médicales. Au début, la maladie du roine leur causait pas d’inquiétude. Ils comptaient que le malade en guérirait pendantqu’ils le soigneraient et que cette coïncidence serait notée à leur avantage. Ilsprescrivirent d’un commun accord une vie sévère (Quibus nervi dolent Venusinimica), un régime tonique, de l’exercice en plein air, l’emploi raisonné del’hydrothérapie. Saumon, à l’approbation de Machellier, préconisa le sulfure decarbone et le chlorure de méthyle ; Machellier, avec l’acquiescement de Saumon,indiqua les opiacés, le chloral et les bromures. Mais plusieurs mois s’écoulèrent sans que l’état du roi parût s’amender si peu quece fût. Et bientôt les souffrances devinrent plus vives.— Il me semble, leur dit un jour Christophe V étendu sur sa chaise longue, il mesemble qu’une nichée de rats me grignotent les entrailles, pendant qu’un nainhorrible, un kobold en capuchon, tunique et chausses rouges, descendu dans monestomac, l’entame à coups de pic et le creuse profondément.— Sire, dit le professeur Machellier, c’est une douleur sympathique.— Je la trouve antipathique, répondit le roi.Le docteur Saumon intervint :— Ni l’estomac, Sire, ni l’intestin de Votre Majesté n’est malade, et, s’ils vouscausent une souffrance, c’est, disons-nous, par sympathie avec votre plexus solaire,dont les innombrables filets nerveux, emmêlés, embrouillés, tiraillent dans tous lessens l’intestin et l’estomac comme autant de fils de platine incandescent.— La neurasthénie, dit Machellier, véritable Protée pathologique…Mais le roi les congédia tous deux.Quand ils furent partis :— Sire, dit M. de Saint-Sylvain, premier secrétaire des commandements, consultezle docteur Rodrigue.— Oui, Sire, dit M. de Quatrefeuilles, faites appeler le docteur Rodrigue. Il n’y a quecela à faire.A cette époque le docteur Rodrigue étonnait l’univers. On le voyait presque enmême temps dans tous les pays du globe. Il faisait payer ses visites d’un prix telque les milliardaires reconnaissaient sa valeur. Ses confrères du monde entier,quoi qu’ils pussent penser de son savoir et de son caractère, parlaient avec respectd’un homme qui avait porté à une hauteur inouïe jusque-là les honoraires desmédecins ; plusieurs préconisaient ses méthodes, prétendant les posséder et lesappliquer à prix réduits et contribuaient ainsi à sa célébrité mondiale. Mais, commele docteur Rodrigue se plaisait à exclure de sa thérapeutique les produits delaboratoire et les préparations des officines pharmaceutiques, Comme iln’observait jamais les formules du codex, ses moyens curatifs présentaient unebizarrerie déconcertante et des singularités inimitables.M. de Saint-Sylvain, sans avoir pratiqué Rodrigue, avait en lui une foi absolue et ycroyait comme en Dieu.Il supplia le roi de faire appeler le docteur qui opérait des miracles. Ce fut en vain.— Je m’en tiens, dit Christophe V, à Saumon et Machellier, je les connais, je saisqu’ils ne sont capables de rien ; tandis que je ne sais pas ce dont est capable ceRodrigue.
CHAPITRE IILE REMÈDE DU DOCTEUR RODRIGUELe roi n’avait jamais beaucoup aimé ses deux médecins ordinaires. Après six moisde maladie, ils lui devinrent tout à fait insupportables ; du plus loin qu’il voyait lesbelles moustaches qui couronnaient le sourire éternel et victorieux du docteurSaumon et les deux cornes de cheveux noirs collées sur le crâne de Machellier, ilgrinçait des dents et détournait farouchement le regard. Une nuit, il jeta par lafenêtre leurs potions, leurs globules et leurs poudres, qui remplissaient la chambred’une odeur fade et triste. Non seulement il ne fit plus rien de ce qu’ils luiordonnaient, mais il prit grand soin d’observer au rebours leurs prescriptions : ildemeurait étendu quand ils lui recommandaient l’exercice, s’agitait quand ils luiordonnaient le repos, mangeait quand ils le mettaient à la diète, jeûnait quand ilspréconisaient la suralimentation ; et montrait à madame de la Poule une ardeur siinusitée qu’elle n’en pouvait croire le témoignage de ses sens et pensait rêver.Pourtant, il ne guérissait point, tant il est vrai que la médecine est un art décevant etque ses préceptes, en quelque sens qu’on les prenne, sont également vains. Il n’enallait pas plus mal, mais il n’en allait pas mieux.Ses douleurs abondantes et variées ne le quittaient pas. Il se plaignait de ce qu’unefourmilière s’était établie dans son cerveau et que cette colonie industrieuse etguerrière y creusait des galeries, des chambres, des magasins, y transportait desvivres, des matériaux, y déposait des œufs par milliards, y nourrissait les jeunes, ysoutenait des sièges, donnait, repoussait des assauts, s’y livrait des combatsacharnés. Il sentait, disait-il, quand une guerrière tranchait de ses mandibulesacérées le dur et mince corselet de l’ennemie.— Sire, lui dit M. de Saint-Sylvain, faites venir le docteur Rodrigue. Il vous guérirasûrement.Mais le roi haussa les épaules et, dans un moment de faiblesse et d’absence, ilredemanda des potions et se remit au régime. Il ne retourna plus chez madame dela Poule et prit avec zèle des pilules de nitrate d’aconitine qui étaient alors dans leurclaire nouveauté et leur radieuse jeunesse. A la suite de cette abstinence et de cessoins, il fut saisi d’un tel accès de suffocation que la langue lui sortait de la boucheet les yeux de la tête. On mettait son lit debout comme une horloge et son visagecongestionné y faisait un cadran rouge. — C’est le plexus cardiaque qui est en pleine révolte, dit le professeur Machellier.— En grande effervescence, ajouta le docteur Saumon.M. de Saint-Sylvain trouva l’occasion bonne pour recommander une fois encore ledocteur Rodrigue, mais le roi déclara qu’il n’avait pas besoin d’un médecin de plus.— Sire, répliqua Saint-Sylvain, le docteur Rodrigue n’est pas un médecin.— Ah ! s’écria Christophe V, ce que vous dites là, monsieur de Saint-Sylvain, esttout à son avantage et me prévient en sa faveur. Il n’est pas médecin ? Qu’est-il ?— Un savant, un homme de génie, Sire, qui a découvert les propriétés inouïes de lamatière à l’état radiant et qui les applique à la médecine.Mais, d’un ton qui ne souffrait pas de réplique, le roi invita le secrétaire de sescommandements à ne lui plus parler de ce charlatan. Jamais, fit-il, jamais je ne le recevrai, jamais !Christophe V passa l’été d’une façon supportable. Il fit une croisière à bord d’unyacht de deux cents tonneaux, avec madame de la Poule habillée en mousse. Il yreçut à déjeuner un président de la république, un roi et un empereur et y assura, deconcert avec eux, la paix du monde. I1 lui était fastidieux de fixer les destins despeuples ; mais, ayant trouvé dans la cabine de madame de la Poule un vieux romanpour les petites ouvrières, il le lut avec un intérêt passionné qui, durant quelquesheures, lui procura l’oubli délicieux des choses réelles. Enfin, hors quelquesmigraines, des névralgies, des rhumatismes et l’ennui de vivre, il se portapassablement. L’automne le rendit à ses anciennes tortures. Il endurait l’horriblesupplice d’un homme pris dans glaces depuis les pieds jusqu’à la ceinture et lebuste enveloppé de flammes, Pourtant, ce qu’il subissait avec plus d’horreur encore
et d’épouvante, c’était des sensations qu’il ne pouvait exprimer, des étatsindicibles. Il y en avait, disait il, qui lui faisaient dresser les cheveux sur la tête. Ilétait dévoré d’anémie et sa faiblesse croissait chaque jour sans diminuer sacapacité de souffrir.— Monsieur de Saint-Sylvain, dit-il un matin, après une mauvaise nuit vous m’avezplusieurs fois parle du docteur Rodrigue Faites-le venir.Le docteur Rodrigue était à ce moment-là, signalé au Cap, à Melbourne, a Saint—Pétersbourg. Des câblogrammes et des radiogrammes furent aussitôt envoyésdans ces directions. Une semaine ne s’était pas écoulée que le roi réclamait ledocteur Rodrigue avec instance. Les jours qui suivirent, il demandait a touteminute : « Ne viendra-t-il pas bientôt ? » On lui représenta que sa Majesté n’étaitpas un client à dédaigner et que Rodrigue voyageait avec une rapidité prodigieuse.Mais rien ne pouvait calmer l’impatience du malade.— Il ne viendra pas, soupirait-il ; vous verrez qu’il ne viendra pas !Une dépêche arriva de Gênes, annonçant que Rodrigue prenait passage à bord duPreussen. Trois jours après, le docteur mondial, après avoir fait à ses collèguesSaumon et Machellier une visite de déférence insolente, se présenta au palais.Il était plus jeune et plus beau que le docteur Saumon avec un air plus fier et plusnoble. Par respect pour la nature, a laquelle il obéissait en toutes choses, il laissaitcroître ses cheveux et sa barbe et ressemblait à ces philosophes antiques que laGrèce a figurés dans le marbre.Ayant examiné le roi :— Sire, dit-il, les médecins, qui parlent des maladies comme les aveugles descouleurs, disent que vous avez une neurasthé nie ou faiblesse des nerfs. Mais,quand ils auront reconnu votre mal, ils n’en seront pas plus propres à le guérir, carun tissu organique ne se peut reconstituer que par les moyens que la nature aemployés pour le constituer, et ces moyens, ils les ignorent. Or quels sont lesmoyens, quels sont les procédés de la nature ? Elle ne connaît ni la main ni l’outil ;elle est subtile, elle est spirituelle ; elle emploie à ses plus puissantes, à ses plusmassives constructions les particules infiniment ténues de la matière, l’atome, leprotyle. D’un impalpable brouillard elle fait des rochers, des métaux, des plantes,des animaux, des hommes. Comment ? par attraction, gravitation, transpiration,pénétration, imbibition, endosmose, capillarité, affinité, sympathie. Elle ne formepas un grain de sable autrement qu’elle n’a formé la voie lactée : l’harmonie dessphères règne dans l’un comme dans l’autre ; ils ne subsistent tous deux que par lemouvement des parcelles qui les composent et qui est leur âme musicale,amoureuse et toujours agitée. Entre les étoiles du ciel et les poussières qui dansentdans le rayon de soleil qui traverse cette chambre, il n’y a aucune différence destructure, et la moindre de ces poussières est aussi admirable que Sirius, car lamerveille dans tous les corps de l’univers est l’infiniment petit qui les forme et lesanime. Voilà comment travaille la nature. De l’imperceptible, de l’impalpable, del’impondérable elle a tiré le vaste monde accessible à nos sens et que notre espritpèse et mesure, et ce dont elle nous a faits nous-mêmes est moins qu’un souffle.Opérons comme elle au moyen de l’impondérable, de l’impalpable, del’imperceptible, par attraction amoureuse et pénétration subtile. Voilà le principe.Comment l’appliquer au cas qui nous occupe ? Comment redonner la vie aux nerfsépuisés, c’est ce qu’il nous reste à examiner. « Et d’abord, qu’est-ce que les nerfs ? Si nous en demandons la définition, lemoindre physiologiste, que dis-je ? un Machellier, un Saumon nous la donnera.Qu’est-ce que les nerfs ? Des cordons, des fibres qui partent du cerveau et de lamoelle épinière et vont se distribuer dans toutes les parties du corps pourtransmettre les excitations sensorielles et faire agir les organes moteurs. Ils sontdonc sensation et mouvement. Cela suffit pour nous en faire connaître la constitutionintime, pour nous en révéler l’essence : de quelque nom qu’on la nomme, elle estidentique à ce que, dans l’ordre des sensations, nous appelons joie, et, dans l’ordremoral, bonheur.Où se trouvera un atome de joie et de bonheur, se trouvera la substance réparatricedes nerfs. Et quand je dis un atome de joie, je désigne un objet matériel, unesubstance définie, un corps susceptible de passer par les quatre états, solide,liquide, gazeux et radiant, un corps dont on peut déterminer le poids atomique. Lajoie et la tristesse dont les hommes, les animaux et les plantes éprouvent les effetsdepuis l’origine des choses sont des substances réelles ; elles sont matière ;puisqu’elles sont esprit et que sous ses trois aspects, mouvement, matière,intelligence, la nature est une. Il ne s’agit donc plus que de se procurer en quantité
suffisante des atomes de joie et de les introduire dans l’organisme par endosmoseet aspiration cutanée. C’est pourquoi je vous prescris de porter la chemise d’unhomme heureux.— Quoi ! s’écria le roi, vous voulez que je porte la chemise d’un homme heureux— Sur là peau, Sire, afin que votre cuir aride aspire les particules de bonheur queles glandes sudoripares de l’homme heureux auront exhalées par les canauxexcréteurs de son derme prospère. Car vous n’ignorez pas les fonctions de lapeau : elle aspire et expire et opère des échanges incessants avec le milieu où elleest placée.— C’est le remède que vous m’ordonnez, monsieur Rodrigue ?— Sire, on n’en saurait ordonner de plus rationnel. Je ne trouve rien dans le codexqui le puisse remplacer. Ignorant la nature, incapables de l’imiter, nos potards nefabriquent dans leurs officines qu’un petit nombre de médicaments toujoursredoutables et non pas toujours efficaces. Les médicament que nous ne savonspas faire, il faut bien les prendre tout faits, comme les sangsues, le climat de lamontagne, l’air de la mer, les eaux thermales naturelles, le lait d’ânesse, la peau dechat sauvage et les humeurs exsudées par un homme heureux… Ne savez-vousdonc pas qu’une pomme de terre crue qu’on porte dans sa poche ôte les douleursrhumatismales ? Vous ne voulez pas d’un remède naturel : il vous faut des remèdesartificiels ou chimiques, dès drogues ; il vous faut des gouttes et des poudres : vousavez donc beaucoup à vous en louer, de vos poudres et de vos gouttes ?…Le roi s’excusa et promit d’obéir.Le docteur Rodrigue, qui avait déjà gagné la porte, se retourna :— Faites-la légèrement chauffer, dit-il, avant de vous en servir. CHAPITRE IIIMM. DE QUATREFEUILLES ET DE SAINT-SYLVAIN CHERCHENTUN HOMME HEUREUX DANS LE PALAIS DU ROI.Pressé de revêtir cette chemise dont il attendait sa guérison, Christophe fit appelerM. de Quatrefeuilles, son premier écuyer, et de M. de Saint Sylvain, secrétaire deses commandements, et les chargea de la lui procurer dans le moins de temps qu’illeur serait possible. Il fut convenu qu’ils garderaient un secret absolu sur l’objet deleurs recherches. On avait à craindre en effet que, si le public venait à savoir quellesorte de remède convenait au roi, une multitude de malheureux et spécialement lespersonnes les plus infortunées, les plus accablées de misère, n’offrissent leurchemise dans l’espoir d’une récompense. On redoutait aussi que les anarchistesn’envoyassent des chemises empoisonnées.Ces deux gentilshommes pensèrent qu’ils pourraient se procurer le médicament dudocteur Rodrigue sans quitter le palais, et se mirent à l’oeil-de-bœuf d’où l’on voyaitpasser les courtisans. Ceux qu’ils aperçurent avaient la mine longue, le visagehâve ; ils portaient leur mal écrit sur la figure ; ils se consumaient du désir d’unecharge, d’un ordre, d’un privilège, d’un bouton. Mais, descendus dans les grandsappartements, Quatrefeuilles et Saint-Sylvain trouvèrent M. du Bocage dormantdans un fauteuil, la bouche retroussée jusqu’aux pommettes, les narines dilatées,les joues rondes et rayonnantes comme deux soleils, la poitrine harmonieuse, leventre rythmique et paisible, riant, transpirant la joie depuis la voûte étincelante ducrâne jusqu’aux orteils en éventail dans de légers escarpins, au bout des jambesécartées.A cette vue :— Ne cherchons pas davantage, dit Quatrefeuilles. Quand il sera éveillé, nous luidemanderons sa chemise.Aussitôt, le dormeur se frotta les yeux, s’étira et regarda piteusement tout autour delui. Les coins de sa bouche s’abaissaient ; ses joues tombaient, ses paupièrespendaient comme du linge aux fenêtres des pauvres ; de sa poitrine sortait unsouffle plaintif ; toute sa personne exprimait l’ennui, le regret et la déception.Reconnaissant le secrétaire des commandements et le premier écuyer :
— Ah ! Messieurs, je viens de faire un beau rêve. J’ai rêvé que le roi érigeait enmarquisat ma terre du Bocage. Hélas ! ce n’est qu’un rêve et je sais trop bien queles intentions du roi sont toutes contraires. — Passons, dit Saint-Sylvain. Il se fait tard ; nous n’avons pas de temps à perdre.Ils croisèrent dans la galerie un pair du royaume qui étonnait le monde par la forcede son caractère et la profondeur de son esprit. Ses ennemis ne niaient point sondésintéressement, sa franchise ni son courage. On savait qu’il écrivait sesmémoires et chacun le flattait dans l’espoir d’y figurer honorablement aux yeux de lapostérité.— Il est peut-être heureux, dit Saint-Sylvain.— Demandons-le-lui, dit Quatrefeuilles.Ils l’abordèrent, échangèrent avec lui quelques propos et, mettant la conversationsur le bonheur, firent la question qui les intéressait.— Les richesses, les honneurs ne me touchent pas, répondit-il, et les affectionsmême les plus légitimes et les plus naturelles, les soins de famille, les plaisirs del’amitié ne remplissent pas mon cœur. Je n’ ai d’affection qu’au bien public, et c’estla plus malheureuse des passions et l’amour la plus contrariée.» J’ai été au pouvoir ; je me suis refusé à soutenir des fonds du trésor et du sang demes soldats les expéditions organisées par des flibustiers et des mercantis pourleur propre enrichissement et la ruine publique ; Je n’ai pas livré 1a flotte et l’arméeen proie aux fournisseurs et je suis tombé sous les calomnies de tous ces friponsqui me reprochaient, aux applaudissements de la foule imbécile, de trahir lesintérêts sacrés et la gloire de ma patrie. Contre les bandit de haute volée personnene m’a soutenu. A voir de quelle sottise et de quelle lâcheté est fait 1e sentimentpopulaire, je regrette le pouvoir absolu. La faiblesse du roi me désespère ; lapetitesse des grands m’est un spectacle affreux ; l’impéritie et l’improbité desministres, l’ignorance, la bassesse et la vénalité des représentants du peuple mejettent dans des alternatives de stupeur et de rage. Pour me soulager des maux quej’endure le jour, je les écris la nuit et rends ainsi le fiel dont je me nourris.Quatrefeuilles et Saint-Sylvain tirèrent leur chapeau au noble pair et, faisantquelques pas dans la galerie, se trouvèrent face à face avec un tout petit homme,apparemment bossu, car on lui voyait le dos par-dessus la tête, et qui, de façonmignarde, se dandinait avantageusement.— Il est inutile, dit Quatrefeuilles, de s’adresser celui-là.— Qui sait ? fit Saint-Sylvain.— Croyez-moi : je le connais, reprit l’écuyer ; je suis son confident. Il est content delui et parfaitement satisfait de sa personne, et il a des raisons de l’être. Ce petitbossu est la coqueluche des femmes. Dames de la cour, dames de la ville,comédiennes, bourgeoises, filles galantes, coquettes, prudes, dévotes, les plusfières, les plus belles sont à ses pieds. Il perd, à les contenter, sa santé et la vie et,devenu mélancolique, porte la peine d’être un porte-bonheur.Le soleil se couchait et, sur l’avis que le roi ne paraîtrait point aujourd’hui, lesderniers courtisans vidaient les appartements.— Je donnerais volontiers ma chemise, dit Quatrefeuilles. J’ai, je puis dire, uneheureuse nature. Toujours content ; je bois et mange bien, je dors bien. On me faitcompliment de ma mine fleurie ; on me trouve bon visage : aussi n’est-ce pas duvisage que je me plains. Je sens à la vessie une chaleur et un poids qui me gâtentla joie de vivre. Ce matin j’ai mis au jour une pierre grosse comme un œuf depigeon. Je craindrais que ma chemise ne valût rien pour le roi.— Je donnerais bien la mienne, dit Saint Sylvain. Mais j’ai aussi ma pierre : c’estma femme. J’ai épousé la plus laide et la plus méchante créature qui ait jamaisexisté, et, bien qu’on sache que l’avenir est à Dieu, j’ajoute hardiment la plusméchante et la plus laide qui existera jamais, car la répétition d’un pareil original estd’une telle improbabilité qu’on peut pratiquement la dire impossible. Il est des jeuxauxquels la nature ne se livre pas deux fois…Puis, quittant ce pénible sujet :— Quatrefeuilles, mon ami, nous avons manqué de sens. Ce n’est pas à la cour nichez les puissants de ce monde qu’il faut chercher un heureux.
— Vous parlez comme un philosophe, riposta Quatrefeuilles ; vous vous exprimezcomme ce gueux de Jean-Jacques. Vous vous faites du tort. Il y a autant d’hommesheureux et dignes de l’être dans les palais des rois et dans les hôtels del’aristocratie que dans les cafés des gens de lettres et dans les cabarets fréquentéspar les ouvriers manuels. Si nous n’en avons pas trouvé aujourd’hui sous ceslambris, c’est qu’il se faisait tard et que nous n’avons pas eu de chance favorable.Allons ce soir au jeu de la reine, et nous y aurons meilleure fortune.— Chercher un homme heureux autour d’une table de jeu !, s’écria Saint-Sylvain,autant chercher un collier de perles dans un champ de navets et une vérité dans labouche d’un homme d’État !… L’ambassadeur d’Espagne donne cette nuit unefête, toute la ville y sera. Allons-y et nous mettrons facilement la main sur une bonneet convenable chemise.— Il m’est arrivé quelquefois, dit Quatrefeuilles, de mettre la main à la chemised’une femme heureuse. C’était avec plaisir. Mais notre bonheur n’était que d’unmoment. Si je vous parle ainsi, ce n’est pas pour me vanter (il n’y a vraiment pas dequoi), ni pour rappeler des félicités passées, qui peuvent revenir, car, contrairementà ce que dit le proverbe, chaque âge a le même plaisir. Mon intention est toutautre ; elle est plus grave et plus vertueuse et se rapporte directement a l’augustemission dont nous sommes chargés tous deux : c’est de vous soumettre une idéequi vient de naître dans mon cerveau. Ne pensez-vous pas, Saint-Sylvain, qu’enprescrivant la chemise d’un homme heureux, le docteur Rodrigue a pris le terme d’« homme » dans son sens générique, considérant l’espèce humaine tout entière,abstraction faite du sexe, et entendant une chemise de femme aussi bien qu’unechemise d’homme. Pour moi, j’incline à le croire, et, si tel était aussi votresentiment, nous pourrions étendre le champ de nos recherches et croître de plus dudouble nos chances favorables, car, dans une société élégante et policée commela nôtre, les femme sont plus heureuses que les hommes : nous faisons plus pourelles qu’elles ne font pour nous.Saint-Sylvain, la tâche étant de la sorte agrandie, nous pourrions nous la partager.Ainsi, par exemple, a partir de ce soir jusqu’à demain matin, je chercherais unefemme heureuse pendant que vous chercheriez un heureux homme. Convenez, monami, que c’est une délicate chose qu’une chemise de femme. J’en ai jadis palpéune qui passait dans une bague ; la batiste en était plus fine qu’une toiled’araignée. Et que dites-vous, mon ami, de cette chemise qu’une dame de la courde France, au temps de Marie— Antoinette, porta au bal chiffonnée dans sacoiffure ? Nous aurions bonne grâce, il me semble, à présenter au roi notre maîtreune belle chemise de linon avec ses entre-deux, ses volants de valenciennes et sesglorieuses épaulettes de ruban rose, plus légère qu’un souffle, sentant l’iris etl’amour.Mais Saint-Sylvain s’éleva vivement contre cette manière de comprendre la formuledu docteur Rodrigue.— Y pensez-vous, Quatrefeuilles ? s’écria-t-il, une chemise de femme neprocurerait au roi qu’un bonheur de femme qui ferait sa misère et sa honte. Jen’examinerai pas ici, Quatrefeuilles, si la femme est plus capable de bonheur quel’homme. Ce n’est ni le lieu ni le temps : il est l’heure d’aller dîner. Lesphysiologistes attribuent à la femme une sensibilité plus exquise que la nôtre ; maisce sont 1à des généralités transcendantes qui passent par-dessus les têtes etn’embrassent personne. Je ne sais pas si, comme vous semblez le croire, notresociété polie est mieux faite pour le bonheur des femmes que pour celui deshommes. J’observe que, dans notre monde, elles n’élèvent pas leurs enfants, nedirigent pas leur ménage, ne savent rien, ne font rien, et se tuent de fatigue : ellesse consument à briller, c’est un sort de chandelle ; j ignore s’il est enviable.Mais ce n’est pas la question. Peut-être qu’un jour il n’y aura plus qu’un sexe ; peut-être qu’il y en aura trois ou même davantage. Dans ce cas, la morale sexuelle ensera plus riche, plus diverse et plus abondante. En attendant, nous avons deuxsexes ; il se trouve beaucoup de l’un dans l’autre, beaucoup de l’homme dans lafemme et beaucoup de la femme dans l’homme. Toutefois, ils sont distincts ; ils ontchacun leur nature, leurs mœurs et leurs lois, leurs plaisirs et leurs peines.Si vous féminisez son idée du bonheur, de quel oeil glace notre roi regardera-t-ildésormais madame de la Poule ?… Et peut-être enfin, par son hypocondrie et parsa mollesse, en viendra-t-il à compromettre l’honneur de notre glorieuse patrie. Est-ce donc ce que vous voulez, Quatrefeuilles ?» Jetez les yeux, dans la galerie du palais royal, sur l’histoire d’Hercule entapisserie des Gobelins, et voyez ce qui est arrivé à ce héros particulièrement
malheureux en chemises, il mit, par caprice, celle d’Omphale et ne sut plus que filerla laine. C’est la destinée que votre imprudence prépare à notre illustre monarque.— Oh ! oh ! fit le premier écuyer, mettons que je n’aie rien dit et n’en parlons plus. CHAPITRE IVJERONIMOL’ambassade d’Espagne étincelait dans la nuit. Du reflet de ses lumières elle doraitles nuées. Des guirlandes de feu, bordant les allées du parc, donnaient auxfeuillages voisins la transparence et l’éclat de l’émeraude. Des feux de Bengalerougissaient le ciel au-dessus des grands arbres noirs. Un orchestre invisible jetaitdes sons voluptueux a la brise légère. La foule élégante des invités couvrait lapelouse ; les fracs s’agitaient dans I ombre ; les habits militaires brillaient decordons et de croix ; des formes claires glissaient avec grâce sur l’herbe, traînantleurs parfums derrière elles.Quatrefeuilles, avisant deux illustres hommes d’État, le président du conseil et sonprédécesseurs qui causaient ensemble sous la statue de la Fortune, pensait lesaborder. Mais Saint-Sylvain l’en dissuada.— Ils sont tous deux infortunés, lui dit-il ; l’un ne se console pas d’avoir perdu lepouvoir, l’autre tremble de le perdre. Et leur ambition est d’autant plus misérablequ’ils sont l’un et l’autre plus libres et plus puissants dans une condition privée quedans l’exercice du pouvoir, ou ils ne peuvent se maintenir que par une humble etdéshonorante soumission aux caprices des Chambres, aux passions aveugles dupeuple et aux intérêts des gens de finance. Ce qu’ils poursuivent avec tant d’ardeur,c’est leur pompeux abaissement. Ah ! Quatrefeuilles, restez avec vos piqueux, voschevaux et vos chiens et n’aspirez pas à gouverner les hommes.Ils s’éloignèrent. A peine avaient-ils fait quelques pas que, attirés par des fusées derite jaillies d’un bosquet, ils y entrèrent et trouvèrent sous la charmille, assis surquatre chaises, un gros homme débraillé qui, d’une voix chaude, faisait des contesa une assemblée nombreuse, suspendue à ses lèvres de satyre antique et penchéssur son visage surhumain, qu’on eût dit barbouillé de la lie dionysiaque. C’étaitl’homme le plus célèbre du royaume et le seul populaire, Jeronimo. Il parlaitabondamment, joyeusement, richement lançait des propos en l’air, enfilait deshistoires, les unes excellentes, les autres moins bonnes, mais qui faisaient rire. Ilcontait qu’un jour, à Athènes, la révolution sociale s’accomplit, que les biens furentpartagés et les femmes mises en commun, mais que bientôt les laides et lesvieilles se plaignirent d’être négligées et qu’on fit alors, en leur faveur, une loiobligeant les hommes à passer par elles pour arriver aux jeunes et aux jolies ; et ildécrivait avec une robuste gaieté des hymens comiques, des embrassementsgrotesques et les courages épouvantés des jeunes hommes a l’aspect de leursamantes chassieuses et roupieuses, qui semblaient casser des noisettes entre leurnez et leur menton. Puis il disait des histoires grasses et salées, des histoires dejuifs allemands, de curés, de paysans, toute une ribambelle de propos récréatifs etde joyeux devis.Jeronimo était un prodigieux instrument oratoire. Quand il parlait, toute sapersonne, des pieds à la tête, parlait, et jamais le jeu du dis cours n’avait été sicomplet dans un orateur. Tour à tour grave, enjoué, sublime, bouffon, il avait toutesles éloquences, et ce même homme qui sous la charmille débitait en comédienconsommé, pour des oisifs et pour lui-même, toutes sortes d’amusantes facéties, laveille, à la Chambre, soulevait de sa voix puissante les clameurs et lesapplaudissements, faisait trembler les ministres et palpiter les tribunes et deséchos de son dis cours agitait sa patrie. Adroit dans sa violence et calculé dansses emportements, il était devenu chef de l’opposition sans se brouiller avec le pouvoir et, travaillant dans le peuple, fréquentait l’aristocratie. On le disait l’homme dutemps. Il était l’homme de l’heure. son esprit se proportionnait toujours au momentet au lieu. Il pensait à propos ; son génie vaste et commun correspondait à lacommunauté des citoyens ; sa médiocrité énorme effaçait toutes les petitesses ettoutes les grandeurs environnantes : on ne voyait que lui. Sa santé seule aurait dûassurer son bonheur ; elle était solide et massive comme son âme. Grand buveur,grand amateur de chair rôtie et de chair fraîche, il s’entretenait en joie et prenait unepart léonine des plaisirs de ce monde. En l’entendant conter ses merveilleuseshistoires, Quatrefeuilles et Saint-Sylvain riaient comme les autres et, se tâtant ducoude, lorgnaient du coin de l’oeil la chemise sur laquelle Jeronimo avaitlibéralement répandu les sauces et les vins d’un joyeux repas.
L’ambassadeur d’un peuple orgueilleux, qui marchandait au roi Christophe sonamitié intéressée, passait alors, superbe et solitaire, sur la pelouse. Il s’approchadu grand homme et s’inclina légèrement devant lui. Aussitôt Jeronimo setransforma : une sereine et douce gravité, un calme souverain se répandit sur sonvisage et les sonorités éteintes de sa voix flattèrent des plus nobles caresses dulangage l’oreille de l’ambassadeur. Toute son attitude exprimait l’entente desaffaires extérieures, l’esprit des congrès et des conférences ; il n’était jusqu’à sacravate en ficelle, sa chemise bouffante et son pantalon éléphantique qui neprissent par miracle la dignité diplomatique et l’air des ambassades.Les invités s’écartèrent et les deux illustres personnages causèrent longtempsensemble sur un ton amical, et parurent sur un pied d’intimité qui fut très observé ettrès commenté par les hommes politiques et les dames de la « carrière » .— Jeronimo, disait l’un, sera ministre d affaires étrangères quand il voudra.— Lorsqu’il le sera, disait l’autre, il mettra le roi dans sa poche.L’ambassadrice d’Autriche, l’examinant à travers sa face-à-main, dit :— Ce garçon est intelligent, il se fera.L’entretien terminé, Jeronimo s’en fut faire un tour de jardin avec son fidèle Jobelin,espèce d’échassier à tête de hibou qui ne le quittait jamais.Le secrétaire des commandements et le premier écuyer le suivirent.— C’est sa chemise qu’il nous faut, dit tout bas Quatrefeuilles. Mais la donnera-t-il ?Il est socialiste et combat le gouvernement du roi.Bah ! ce n’est pas un méchant homme, répliqua Saint-Sylvain, et il a de l’esprit. Il nedoit pas souhaiter de changement, puisqu’il est de l’opposition. Il n’a pas deresponsabilité ; sa situation est excellente : il doit y tenir. Un bon opposant esttoujours conservateur. Ou je me trompe fort, ou ce démagogue serait bien fâché denuire à son roi. Si l’on négocie habilement, on obtiendra la chemise. Il traitera avecla Cour, comme Mirabeau. Mais il faut qu’il soit assuré du secret.Tandis qu’ils parlaient ainsi, Jeronimo se promenait, le chapeau sur l’oreille, faisaitle moulinet avec sa canne, répandait son humeur hilare en plaisanteries, enbadinages, en rires, en exclamations, en mauvais jeux de mots, en calemboursobscènes et scatologiques, en fredons. Cependant, à quinze pas devant lui, le ducdes Aulnes, arbitre des élégances et prince de la jeunesse, rencontrant une damede sa connaissance, la salua très simplement d’un petit geste sec, mais non sansgrâce. Le tribun l’observa d’un regard attentif, puis, devenu sombre et songeur, ilabattit sa main pesante sur l’épaule de son échassier :- Jobelin, lui dit-il, je donnerais ma popularité et dix ans de ma vie pour porter le fracet parler aux femmes comme ce freluquet.Il avait perdu sa gaieté. Il allait maintenant, morne, la tête basse et regardait sansplaisir son ombre que la lune ironique lui jetait dans les jambes comme un poussah.uelb— Qu’a-t-il dit ?… Se moque-t-il ? demanda Quatrefeuilles inquiet.— Il n’a jamais été plus sincère ni plus sérieux, répondit Saint-Sylvain. Il vient denous découvrir la plaie qui le ronge. Jeronimo ne se console pas de manquerd’aristocratie et d’élégance. Il n’est pas heureux. Je ne donnerais pas quatre solsde sa chemise.Le temps s’écoulait et la recherche s’annonçait laborieuse. Le secrétaire descommandements et le premier écuyer décidèrent de poursuivre leur enquêtechacun de son coté et convinrent de se retrouver pendant le souper dans le petitsalon jaune pour s’instruire réciproquement du résultat de leur enquête.Quatrefeuilles interrogeait de préférence les militaires, les grands seigneurs et lesgros propriétaires, et ne négligeait pas de s’enquérir auprès des femmes. Saint-Sylvain, plus pénétrant, lisait dans les yeux des financiers et sondait les reins desdiplomates.Ils se rejoignirent à l’heure dite, tous deux las et la mine allongée.— Je n’ai vu que des heureux, dit Quatrefeuilles, et leur bonheur a tous é tait gâté.Les militaires sèchent du désir d’une croix, d’un grade ou d’une dotation. Les
avantages et les honneurs obtenus par leurs r ; vaux leur ravagent le foie. A lanouvelle que le général de Tintille était nommé duc des Comores, je les ai vusjaunes comme du coco et verts comme des lézards. L’un d’eux devint pourpre :c’était d’apoplexie. Nos gentilshommes crèvent à la fois d’ennui et de tracas surleurs terres ; toujours en procès avec leurs voisins, dévorés par les hommes de loi,ils traînent dans les soucis leur pesante oisiveté.— Je n’ai pas mieux trouvé que vous ! dit Saint-Sylvain. Et ce qui me frappe, c’estde voir que les hommes ont pour souffrir des motifs contraires et des raisonsopposées. J’ai vu le prince des Estelles malheureux parce que sa femme letrompe, non qu’il l’aime, mais il a de l’amour propre, et le duc de Mauvertmalheureux de ce que sa femme ne le trompe pas et le frustre ainsi des moyens derelever sa maison ruinée. Celui-ci est excédé par ses enfants ; celui-là sedésespère de n’en pas avoir. J’ai rencontré des bourgeois qui ne rêvent qued’habiter la campagne et des campagnards qui ne pensent qu’à s’établir à la ville.J’ai reçu la confidence de deux hommes d’honneur, l’un, inconsolable d’avoir tué enduel l’homme qui lui avait pris sa maîtresse ; l’autre, désespéré d’avoir manqué sonrival.— Je n’aurais jamais cru, soupira Quatrefeuilles, qu’il fût si difficile de rencontrer unhomme heureux.— Peut-être aussi que nous nous y prenons mal, objecta Saint-Sylvain : nouscherchons au hasard, sans méthode, nous ne savons pas au juste ce que nouscherchons. Nous n’avons pas défini le bonheur. Il faut le définir.— Ce serait du temps perdu, répondit Quatre feuilles.- Je vous demande pardon, répliqua Saint Sylvain. Quand nous l’aurons défini,c’est-à— dire limité, déterminé, fixé en son lieu et en son temps, nous aurons plusde moyens de le trouver.- Je ne crois pas, dit Quatrefeuilles.Toutefois ils convinrent de consulter à ce sujet l’homme le plus savant du royaume,M. Chaudesaigues, directeur de la Bibliothèque du roi.Le soleil était levé quand ils rentrèrent au palais. Christophe V avait passé unemauvaise nuit et réclamait impatiemment la chemise médicinale. Ils s’excusèrent duretard et grimpèrent au troisième étage, où M. Chaudesaigues les reçut dans unevaste salle qui contenait huit cent mille volumes imprimés et manuscrits. CHAPITRE VLA BIBLIOTHÈQUE ROYALEAprès les avoir fait asseoir, le bibliothécaire montra d’un geste aux visiteurs lamultitude de livres rangés sur les quatre murs, depuis le plancher jusqu’à lacorniche :— Vous n’entendez pas ? vous n’entendez pas le vacarme qu’ils font ? J’en ai lesoreilles rompues. Ils parlent tous à la fois et dans toutes les langues. Ils disputent detout : Dieu, la nature, l’homme, le temps, le nombre et l’espace, le connaissable etl’inconnaissable, le bien, le mal ; ils examinent tout, contestent tout, affirment tout,nient tout. Ils raisonnent et déraisonnent. Il y en a de légers et de graves, de gais etde tristes, d’abondants et de concis ; plusieurs parlent pour ne rien dire, comptentles syllabes et assemblent les sons selon des lois dont ils ignorent eux mêmesl’origine et l’esprit : ce sont les plus contents d’eux. Il y en a d’une espèce austère etmorne qui ne spéculent que sur des objets dépouillés de toute qualité sensible etmis soigneusement à l’abri des contingences naturelles ; ils se débattent dans levide et s’agitent dans les invisibles catégories du néant, et ceux-là sont d’acharnésdisputeurs qui mettent à soutenir leurs entités et leurs symboles une fureursanguinaire. Je ne m’arrête pas à ceux qui font des histoires sur leur temps ou lestemps antérieurs, car per sonne ne les croit. En tout, ils sont huit cent mille danscette salle et il n’y en a pas deux qui pensent tout à fait de même sur aucun sujet, etceux qui se répètent les uns les autres ne s’entendent pas entre eux. Ils ne savent, leplus souvent, ni ce qu’ils disent ni ce que les autres ont dit.» Messieurs, d’ouïr ce tapage universel, je deviendrai fou comme le devinrent tousceux qui vécurent avant moi dans cette salle aux voix sans nombre, à moins d’yentrer naturellement idiot, comme mon vénéré collègue, monsieur Froidefond, que